2006
Afrique contemporaine
Éditorial
C’est un thème aussi vaste qu’ambitieux qu’abordent les auteurs du dossier central de ce numéro d’Afrique contemporaine : « Gouvernance, démocratie et opinion publique en Afrique ».
Un thème par ailleurs si bien en cours aujourd’hui qu’il risque de se muer en vulgate. La gouvernance – bonne, il va sans dire – et la démocratie – si possible élective, à la manière des pays développés du Nord – sont en effet les nouvelles antiennes dont on rebat les oreilles des pays africains ou, plus exactement, de ceux qui les gouvernent. Le mot d’ordre est aujourd’hui assez impérieux pour que, par exemple, les bailleurs de fonds étrangers, longtemps focalisés sur des objectifs de développement économique et social, en fassent désormais tout à la fois une des finalités de leurs interventions, en sus de la lutte contre la pauvreté, et une condition pour dispenser leurs libéralités.
Les fondements de cet engouement sont de deux ordres. Le premier fait référence à une éthique politique, celle des démocraties occidentales, posée comme universelle. Le second, plus technique, renvoie à un souci d’efficacité dans le pilotage du développement, au motif que la bonne gouvernance, en l’occurrence celle des appareils d’État, permet d’obtenir de meilleures performances. Non que ces raisons ne soient pas recevables, comme l’illustre le parcours des pays développés qui sont en effet tout à la fois prospères, démocratiques et correctement gouvernés. C’est bien plutôt l’universalité de ces fondements et l’unicité des recettes qui peuvent poser question. Ainsi, tous les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est qualifiés de petits ou de grands dragons, y compris la Chine et le Vietnam, ont engrangé de remarquables performances économiques dans le cadre de systèmes politiques qui ont été, ou restent, fort peu démocratiques et en s’appuyant sur des modèles de gouvernance sui generis.
L’intérêt de ce dossier réside dans son approche originale d’un thème bien galvaudé. D’une part, il n’emprunte pas des chemins trop exclusivement balisés par les points de vue qu’expriment des acteurs du Nord, mais prend le pouls de la base, c’est-à-dire des opinions publiques africaines. D’autre part, et au niveau desdites opinions, il explore avec finesse les relations complexes qu’entretiennent d’une part une vision instrumentale de la démocratie, appréciée à l’aune de son efficacité dans l’exercice du pouvoir ainsi que dans la production des services que les populations peuvent en attendre, et, d’autre part une vision intrinsèque de la démocratie qui en fait une fin en soi. Ce dont il ressort, entre autres résultats intéressants, que l’importance attachée à l’efficacité est assez étroitement corrélée avec le degré de pauvreté des enquêtés. Ou, pour le tourner autrement et sans trop forcer le trait, que la démocratie comme fin en soi est plutôt vue comme un « luxe de riches ».
Dans un domaine différent, celui de l’identification ethnique, et sur la base d’enquêtes menées en Afrique de l’ouest, un article de ce même dossier analyse les facteurs qui déterminent l’importance de l’ethnicité dans la structure identitaire des individus. Cette importance est tout à la fois multi factorielle et fortement contextualisée. D’un côté, la « modernité », corrélée avec le niveau d’éducation et la position sociale, tend à réduire la référence ethnique. Mais, de l’autre, cette référence reprend vigueur avec le degré de compétition auquel est soumis l’individu ; on serait tenté d’en déduire que l’ethnicisation de l’identité fonctionne comme espace de repli lorsque l’individu est confronté à des « difficultés », en particulier d’insertion économique et sociale. Ce point est d’autant plus important qu’il explique, au moins pour partie, l’efficacité de la manipulation des références ethniques par des acteurs politiques en Afrique sub-saharienne, dans le but de souder des communautés autour de revendications qui n’ont pas, initialement au moins, de fondements ethniques. En outre, cette approche novatrice a le mérite d’éclairer sous un jour nouveau les rapports entre un monde urbain, qualifié de « moderne, et un monde rural, posé comme « conservateur », et de revisiter la relation entre développement et ethnicité. Là encore pour recommander de se défier d’assimilations hâtives qui tiennent l’ethnie pour un reliquat du passé voué à être balayé par le progrès.
Outre le dossier en question, ce numéro d’Afrique contemporaine contient un article sur la politique africaine de la France. Les politiques, devrait-on plutôt dire, car entre refonte au milieu de la précédente décennie et retour ultérieur à un engagement plus consistant pour cause de nécessité conjoncturelle, les pratiques sur le terrain ont moins évolué qu’on ne pourrait le croire.
Enfin, deux notes de lecture rendent compte d’ouvrages, dont l’un relativise ce qu’il est convenu d’appeler la gouvernance d’entreprise, et l’autre paie son dû au livre de Jared Diamond sur le devenir des civilisations.
Jean-Bernard VÉRON