2006
Afrique contemporaine
Dossier « Gouvernance, démocratie et opinion publique en Afrique »
Les quartiers pauvres contre la démocratie ? Le cas d’Antananarivo, Madagascar
François Roubaud
[1]
Jean-Michel Wachsberger
[2]
À Madagascar, et tout particulièrement dans la capitale, Antananarivo, les citoyens font preuve d’un soutien marqué à la démocratie : adoption de ses principes, rejet des régimes autoritaires, etc. Les populations pauvres ne se distinguent en rien des autres couches sociales sur ce plan. Néanmoins, résider dans un quartier pauvre conduit à adopter des valeurs et attitudes de défiance vis-à-vis de la démocratie, qui ne sont pas susceptibles d’être expliquées par des effets de composition sociologique. Cette étude est basée sur des enquêtes représentatives de première main, tant au niveau national que de la capitale. Les effets de quartiers, qui apparaissent comme de véritables matrices de socialisation politique, sont mis à jour grâce à une exploitation originale du plan de sondage de l’enquête. Il s’agit à notre connaissance de la première étude quantitative faisant état d’un tel phénomène en Afrique. Nous proposons un certain nombre d’interprétations à cet état de fait, qui conduisent notamment à reconsidérer le rôle positif habituellement attribué dans la littérature à la participation associative comme facteur de renforcement démocratique. Ces résultats donnent de nouveaux arguments en faveur de politiques urbaines de mixité sociale.
The people of Madagascar, and particularly those of its capital, Antananarivo, strongly support democracy, and reject authoritarian regimes. Support among the poor is no different from other social groups. However, living conditions in poor city wards have resulted in values and attitudes of mistrust of democracy that cannot be explained by social composition factors. This study is based on first-hand representative surveys both in the capital city and across the nation. An innovative use of the sampling plan provides a better understanding of city ward-specific views on political socialization. We believe it is the first qualitative study of its kind. Our interpretations of these findings could provide a new perspective on the role of associative participation, which the literature usually considers as a factor in reinforcing democracy. These findings provide new arguments in favor of urban policies advocating social mix.
La crise politique de 2002 a mis en avant l’importance accordée par les Malgaches à la démocratie (Razafindrakoto et Roubaud, 2002). Six mois de mobilisation populaire ont en effet contraint le chef de l’État sortant, Didier Ratsiraka, à reconnaître sa défaite électorale face à l’actuel président, Marc Ravalomanana. Même tumultueuse, la transition démocratique, commencée avec les premiers scrutins réellement libres de 1992-1993, s’est indéniablement poursuivie, renforçant la démocratie : multipartisme, élections régulières, alternance politique, liberté de la presse. Certes, bien des progrès peuvent être encore réalisés. On sait par exemple que le groupe agro-alimentaire Tiko, dirigé par Marc Ravalomanana, a considérablement profité de la position et des décisions politiques de son dirigeant. On peut aussi reprocher à l’actuel chef de l’État de ne pas toujours respecter la procédure législative. On peut encore dénoncer une dérive certaine en matière de restriction de la liberté d’expression
[3]. Ces limites indéniables et inquiétantes ne suffisent cependant pas à discréditer le caractère démocratique du régime. Le simple fait qu’elles puissent être énoncées librement dans la presse du pays en est une preuve. On sait d’ailleurs que les démocraties historiques n’échappent pas elles-mêmes à des critiques équivalentes, comme le montre l’exemple de l’Italie. Une enquête récente révèle d’ailleurs que les Malgaches sont largement convaincus que le respect des principes démocratiques est en progrès dans le pays (Razafindrakoto
et al., 2005a).
Cette évolution démocratique constitue un élément positif pour le développement si on reconnaît, comme l’a montré A. Sen (2005) dans sa comparaison entre la Chine et l’Inde, que la démocratie augmente les « capacités réelles de choix social des individus ». Il indique notamment que la proportion de gens atteints par la famine est toujours plus faible dans les pays démocratiques du fait de la pression populaire sur leurs gouvernants.
La démocratie ne peut être cependant réduite à une simple technologie organisant la désignation des dirigeants et le fonctionnement des institutions. Elle doit reposer aussi sur un ensemble de valeurs partagées, au premier rang desquelles la tolérance à l’égard de la diversité des points de vue, l’acceptation du débat d’idées et la valorisation de la liberté d’expression. Elle ne peut être réellement porteuse de développement et protectrice des plus pauvres que si elle repose sur l’adhésion des populations aux principes démocratiques et leur réelle participation au débat public.
C’est à cette adhésion populaire à la démocratie dans la capitale malgache que cet article s’intéresse. Si l’adhésion des Malgaches et tout particulièrement des Tananariviens à la démocratie est solide et largement partagée (première partie), les habitants des quartiers les plus pauvres de la capitale marquent systématiquement une plus grande défiance à l’égard de cette forme de régime politique (deuxième partie), ce qui amène à s’interroger sur les « effets » des quartiers pauvres sur les opinions politiques de leurs habitants (troisième partie).
L’adhésion à la démocratie à Madagascar
Un certain nombre de travaux de sciences sociales postulent l’incompatibilité des valeurs des sociétés traditionnelles (Harrison et Huntington, 2000 ; Varshney, 1999) et tout particulièrement africaines (Weissman, 1993 ; Faure, 1991) avec les principes démocratiques. Les cultures traditionnelles, qui mettraient en avant la primauté de la famille ou de la communauté sur l’individu ainsi que la prégnance des rapports hiérarchiques entre les classes d’âges, pourraient conduire à négliger les libertés individuelles et politiques (pour une revue critique de cette littérature, cf. Razafindrakoto et Roubaud, 2005). Ces thèses reposent sur le postulat implicite que la démocratie est une invention occidentale qui ne pourrait être facilement « exportée » dans les pays du Sud.
Pourtant, comme le souligne de manière récurrente A. Sen, notamment dans l’essai cité précédemment, « la liberté n’est pas une invention de l’Occident ». Pour l’Afrique en général, Evans-Pritchard et Fortes (1964) indiquaient par exemple, dès 1940, que « la structure d’un État africain implique que rois et chefs gouvernent par consensus ». Pour Madagascar en particulier, on peut facilement identifier dans la culture malgache des éléments qui montrent que les principes démocratiques n’y sont pas absents. Tel proverbe affirme par exemple l’égalité des hommes entre eux
[4]. Telle valeur fondamentale, le
Fihavanana, rappelée dans le préambule de la constitution de la troisième République de 1992
[5] (Razafindratsima, 2005) et invoquée par M. Ravalomanana lors de son discours d’investiture
[6], privilégie l’entraide, le compromis, l’échange mutuel et le dialogue
[7]. Telle tradition, les
Kabary, grands rassemblements convoqués par les souverains pour obtenir l’adhésion du peuple aux décisions, pourrait être une forme originale de démocratie. Telle organisation de la communauté villageoise, le
Fokonolona permet l’exercice démocratique du pouvoir par l’assemblée de tous, laquelle est régie par une stricte égalité des participants (Condominas, 1991 ; Andrianjafy-Andrianmanindrisoa, 2004). On peut aussi rappeler l’ancienneté de l’unification politique malgache, impulsée dès le VII
e siècle par la dynastie Maroseranana et poursuivie jusqu’à la fin du XIX
e siècle par les souverains de l’Imerina (Rakotoarisoa, 2002). Il en résulte notamment que, si l’appartenance ethnique a un sens pour les Malgaches, sa traduction dans le champ politique reste secondaire par rapport à nombre d’autres pays africains (Roubaud, 2000 ; Ramamonjisoa, 2002), en dépit des tentatives récurrentes de manipulation politique des ethnies par certains hommes politiques
[8]. L’enquête
Afrobaromètre de 2005 montre d’ailleurs clairement que « pour une grande partie des Malgaches, l’appartenance nationale prime sur l’identité ethnique » (Razafindrakoto
et al., 2005b).
Pour rendre compte de l’adhésion des Malgaches à la démocratie, nous mobiliserons les résultats de l’enquête Afrobaromètre de 2005 et ceux du module « Gouvernance et Démocratie » de l’enquête 1-2-3 de 2003. Bien que mesuré avec des instruments différents dans les deux enquêtes, le soutien des Malgaches à la démocratie y apparaît majoritaire (et massif dans la capitale), même s’il n’est pas dénué d’ambiguïté.
La citoyenneté démocratique à Madagascar
L’enquête Afrobaromètre de 2005 permet de rendre compte de l’attachement des Malgaches à la démocratie et de mesurer leur « citoyenneté démocratique ». Celle-ci, comme le rappelle M. Bratton (2006), repose sur des valeurs politiques spécifiques, implique des opinions favorables à la démocratie et est associée à un certain nombre de comportements citoyens.
L’adhésion aux principales valeurs démocratiques est massive puisque plus de 70 % des Malgaches expriment leur tolérance à l’égard des opinions des autres, valident la liberté d’expression et d’organisation politique et légitiment l’égalité politique
[9]. De ce point de vue, la citoyenneté démocratique est particulièrement affirmée.
Le soutien aux procédures démocratiques est cependant plus nuancé. Les Malgaches rejettent massivement l’idée que le pays soit dirigé par l’armée, par un parti unique ou par un président doté de tous les pouvoirs. Ils expriment très largement leur accord avec le principe des élections régulières, libres et honnêtes, pensent que le président doit obéir aux lois et valident le multipartisme. Ce soutien large à la démocratie est enfin relativement solide dans la mesure où il n’est pas majoritairement conditionné à l’obtention rapide de résultats concrets
[10]. Pourtant, cette adhésion marquée aux procédures démocratiques ne doit pas occulter l’importance des personnes se sentant à l’écart des enjeux démocratiques. 33 % des Malgaches estiment en effet que, pour eux, le type de gouvernement n’a aucune importance, ce qui est de loin le pourcentage les plus important des 18 pays ayant participé à la troisième vague d’enquêtes
Afrobaromètre (Wachsberger, 2006a). L’importance de ces « hors-jeu » démocratiques pourraient bien alors favoriser, par manque d’intérêt pour la chose publique ou par soutien effectif, l’instauration d’un système non démocratique.
Enfin, du point de vue des comportements citoyens, la citoyenneté démocratique apparaît problématique. En dépit d’une participation électorale forte et régulière
[11], l’intérêt pour la chose publique et la mobilisation individuelle ou collective sont limités. Seuls 48 % des Malgaches se déclarent en effet intéressés (plutôt ou très) par les affaires publiques. De fait, en famille ou avec des amis, les sujets politiques ne sont pratiquement jamais ou très occasionnellement abordés (seuls 12 % des Malgaches disent parler fréquemment politique avec leurs amis ou les membres de leur famille et 48 % ne parler jamais de politique), soit le pourcentage le plus faible des 18 pays ayant participé à la troisième vague d’enquêtes
Afrobaromètre de 2005 (Wachsberger, 2006a). Ce faible intérêt pour la politique va de pair avec une faible mobilisation politique. À titre individuel, les Malgaches ne prennent quasiment jamais l’initiative de rencontrer des représentants « politiques », qu’il s’agisse d’un conseiller communal, d’un représentant de l’assemblée nationale, d’un ministre ou fonctionnaire d’un cabinet ministériel, d’un officiel d’un parti politique, d’un chef religieux ou encore d’un chef traditionnel. Collectivement, cependant, 72 % des Malgaches disent avoir été amenés à se rassembler avec d’autres personnes pour aborder un problème, mais seulement 46 % plusieurs fois ou souvent. Quant à la participation protestataire, elle est massivement rejetée par près des deux tiers des Malgaches, qui disent qu’ils ne participeront jamais à une manifestation.
Dans la capitale, la citoyenneté peut être analysée plus finement grâce aux modules « Gouvernance et Démocratie » de l’enquête 1-2-3 dans la mesure où, liés aux enquêtes-emplois, ils donnent un grand nombre d’informations socioéconomiques sur les Tananariviens (échantillon de 3 000 personnes contre 1 350 au niveau national pour l’enquête Afrobaromètre). L’enquête de 2003 que nous mobilisons ici (dont les résultats sont cohérents avec ceux obtenus lors des deux enquêtes précédentes ; Rakotomanana, Razafindrakoto et Roubaud, 2004) montre que la citoyenneté démocratique est bien plus développée dans la capitale que dans le reste du pays.
On y retrouve d’abord le caractère massif des attitudes de soutien à la démocratie. En ligne avec ce que révèle l’enquête
Afrobaromètre, ce soutien à la démocratie va de pair avec le rejet de gouvernements autoritaires
[12]. L’attachement démocratique est donc plus inconditionnel que dans le reste du pays. Les critiques adressées à la démocratie sont relativement limitées
[13] et les valeurs démocratiques y apparaissent très largement plébiscitées, plus de 90 % des adultes estimant fondamentales la liberté d’expression, l’égalité devant la loi, la liberté de choix d’un parti, les élections libres et transparentes, la liberté de voyager ou encore la liberté de religion. Enfin, l’intérêt pour la chose publique et la mobilisation citoyenne y sont plus fréquents, notamment sous sa forme protestataire. Si seulement 43 % des Tananariviens se disent très ou plutôt intéressés par la politique, 53 % affirment néanmoins parler souvent de politique avec leurs proches, tandis que 48 % déclarent avoir déjà participé à des mouvements (pétition, grève, manifestation), reflétant l’ampleur de la mobilisation populaire lors de la crise de 2002
[14].
La défiance à l’égard de la démocratie
Le caractère massif de l’adhésion aux principes démocratiques dans la capitale conduit à s’interroger sur les caractéristiques des personnes qui expriment ouvertement leur défiance à l’égard de ce système, en opposition avec la norme de « désirabilité sociale » en vigueur. Pour ce faire, nous avons construit un indicateur de défiance démocratique à l’aide des deux questions les plus générales portant sur l’adhésion à la démocratie : « Êtes-vous en général favorable à la démocratie ? » et « Jugez-vous favorablement le fait d’avoir un système politique démocratique pour gouverner le pays ? ». La combinaison de ces deux questions permet d’obtenir un indicateur plus robuste, dans la mesure où l’on sait que, dans une enquête, une modification mineure du questionnement peut introduire des variations majeures du niveau des réponses (Godechot, 2000). Lorsque l’on regroupe les réponses « favorable » et « très favorable » d’une part et « pas vraiment favorable » et « pas du tout favorable » de l’autre, on s’aperçoit que la cohérence des réponses est forte : 11 % seulement des individus ont exprimé un avis différent (et on peut penser contradictoire) aux deux questions et au total 16 % des Tananariviens ont exprimé une réponse négative à l’une ou l’autre de ces questions. Dans la suite de ce travail, nous qualifierons cette attitude de « défiance à l’égard de la démocratie ».
Globalement, la défiance exprimée à l’égard de la démocratie est plus souvent associée à des attitudes ou des opinions que l’on pourrait juger antidémocratiques (cf. tableau 1). Elle augmente la probabilité d’être critique vis-à-vis de la démocratie en général : dénonciation du mauvais fonctionnement économique, de l’incapacité à prendre des décisions ou de l’incapacité à maintenir l’ordre. Elle augmente plus fortement encore la probabilité de plébisciter un mode de gouvernement non démocratique, qu’il soit dirigé par des « experts » ou plus encore qu’il soit de type autocratique.
Tableau 1
Cohérence des opinions des individus exprimant leur défiance à l’égard de la démocratie
Ensemble % Défavorable à la démocratie % Odds Ratio * Intervalle de confiance à 95 % D’accord avec les opinions suivantes : Les démocraties ne savent pas maintenir l’ordre 29 38 1,64 1,33 2,02 Les démocraties ont du mal à prendre des décisions 34 56 2,14 1,75 2,63 En démocratie le système économique fonctionne mal 26 40 2,24 1,81 2,76 Juger favorables les types de système suivants : Que l’armée dirige le pays 14 17 1,36 1,04 1,79 Que ce soit des experts et non un gouvernement qui décident ce qui est bon pour le pays 36 58 2,90 2,37 3,50 Avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections 14 28 3,29 2,59 4,19 Opinion défavorable à la démocratie dans le pays : Dans le pays les droits de l’homme ne sont pas respectés 35 60 3,33 2,70 4,09 Dans le pays la démocratie fonctionne mal 27 60 5,65 4,57 6,98 Perspectives suite à la crise : La crise n’a pas engendré de nouvel élan ou de changement de mentalité 23 46 3,54 2,87 4,38
Depuis la fin de la crise la conduite des affaires n’a connu ni changements ni signes positifs 8 22 5,24 3,94 6,97 Perspectives d’évolution de la situation personnelle : Dans l’année qui vient votre situation personnelle va rester à l’identique ou se dégrader 32 50 2,47 2,02 3,03 Quand vous vous projetez dans l’avenir, concernant votre propre vie vous êtes plutôt pessimiste ou très pessimiste 15 25 2,12 1,66 2,70 Source : Enquête 1-2-3, module « Gouvernance et démocratie », 2003, DIAL/INSTAT/MADIO. Nos propres calculs. Clé de lecture : 29 % des habitants de la capitale estiment que les démocraties ne savent pas maintenir l’ordre mais c’est le cas de 38 % de ceux qui sont défavorables à la démocratie ; ce qui correspond à un Odds-ratio de 1, 64. * L’Odds-ratio est le rapport de deux « risques » : ici c’est le risque relatif d’être d’accord avec une opinion donnée quand on est défavorable à la démocratie (% d’individus d’accord ; % d’individus en désaccord) rapporté au risque relatif d’être d’accord avec cette même opinion quand on est favorable à la démocratie.
Elle est aussi, et plus fortement encore, associée au sentiment que la démocratie fonctionne mal dans le pays ou que les droits de l’homme n’y sont pas respectés. Elle pourrait donc exprimer plus un avis négatif général sur la démocratie dans le pays qu’un rejet pur et simple des principes démocratiques. Il se pourrait donc que la défiance exprime moins la condamnation du système démocratique qu’une déception liée à sa non-conformité à un idéal ou son incapacité à satisfaire les attentes ouvertes par son extension.
Il faut en effet rappeler que l’enquête référencée s’est déroulée un an après la crise politique de 2002. Or la défiance à l’égard de la démocratie est aussi liée à la déception vis-à-vis des conséquences du mouvement de 2002. En effet, bien que ceux qui se défient de la démocratie se soient déclarés très largement favorables au changement de président, ils sont néanmoins beaucoup plus nombreux à penser que le mouvement n’a pas engendré de nouvel élan ou de changement de mentalité (46 % contre 23 %) et surtout qu’il n’y a pas eu de changement dans la conduite des affaires de l’État (22 % contre 8 %). Enfin, ils sont aussi plus nombreux à exprimer leur pessimisme quant à l’évolution de leur situation personnelle.
La défiance exprimée à l’égard de la démocratie est donc à la fois portée par des valeurs antidémocratiques, par des doutes sur l’efficacité des démocraties en général, par des critiques liées au fonctionnement concret de la démocratie à Madagascar et par des déceptions personnelles.
Afin de tenter d’identifier quelles caractéristiques sociodémographiques des individus sont le plus susceptibles d’expliquer cette défiance, nous avons successivement considéré des caractéristiques de position individuelle (âge, sexe, diplôme), d’insertion économique (revenu, situation professionnelle), d’appartenance familiale et communautaire (situation matrimoniale, type de ménage, ethnie, caste, religion) et d’expériences et trajectoires sociales (précarité de l’emploi, précarité du logement).
Dans l’ensemble, si l’on observe des variations significatives selon les caractéristiques individuelles, celles-ci restent de faible ampleur. Elles varient au plus, pour les catégories statistiquement importantes, du simple au double, sans que la proportion de défiants à l’égard de la démocratie ne dépasse une personne sur cinq (cf. tableau 2). La combinaison de toutes ces caractéristiques dans un modèle logistique (cf. tableau 5, modèle A) conforte certains des enseignements de l’analyse bivariée tels que l’influence du sexe (les femmes sont plus défiantes à l’égard de la démocratie que les hommes), de l’intensité de la pratique religieuse (la confiance dans la démocratie augmente nettement avec le degré de pratique) ou des différentes expériences de précarité (avoir été au moins une fois sans domicile ou avoir connu une période de chômage de 6 mois ou plus favorisent l’expression d’attitudes antidémocratiques). Cela ne produit pas cependant un modèle explicatif de la défiance vis-à-vis de la démocratie (R2 = 0,05). Ni l’analyse bivariée, ni l’analyse multivariée ne déterminent donc un profil individuel « type » des individus exprimant une défiance à l’égard de la démocratie. Les opinions individuelles ne se laissent donc pas enfermer dans un modèle déterministe simple.
Tableau 2
Défiance à l’égard de la démocratie suivant les caractéristiques individuelles
[15]
[16]
% Structure Proportion de défiants % Structure Proportion de défiants Position individuelle et insertion économique Âge Revenu du ménage par U.C. 18-24 21 13 Décile 1 10 18 25-34 24 21 Quintile 1 20 16 35-44 22 19 Quartile 1 25 18 45-54 22 14 Quartile 2 25 20 55-99 12 12 Quartile 3 25 13 Sexe Quartile 4 25 14 Hommes 49 14 Femmes 51 19 Diplôme Secteur d’activité Sans 23 20 Public 15 18 CEPE 28 17 Privé formel 23 16 BEPC 25 17 Privé informel 40 12 Bac ou + 24 12 Sans activité 21 14 Situation familiale et insertion communautaire Type de ménage d’appartenance Religion Nucléaire 48 18 FJKM 15 49 17 Élargi 52 15 Autres protestants 12 17
Ethnie 16 Autres 38 16 Merina 88 17 Pratique religieuse Betsileo 5 14 Régulière 40 11 Autre 7 10 Occasionnelle 57 20 Caste ou groupe statutaire du père Ni pratique ni sentiment 3 27 Andriana 9 8 Autres 91 17 Trajectoire et précarité Chômage plus de 6 mois Précarité de l’emploi Plusieurs fois 22 18 Toujours emplois stables 42 18 Une fois 17 16 Devenu précaire après stable 5 23 Jamais 61 16 Stable après précaire 13 10 Avoir été sans domicile au moins une nuit Jamais stabilité ou jamais travaillé 39 16 Au moins une fois 6 22 Jamais 94 16 Ensemble 100 16 Ensemble 100 16 Source : Enquête 1-2-3, module « Gouvernance et démocratie », 2003, DIAL/INSTAT/MADIO. Nos propres calculs. Clé de lecture : Les 18-24 ans constituent 21 % de la population adulte d’Antananarivo et 13 % d’entre eux se déclarent défiants à l’égard de la démocratie.
Il est en revanche une variable qui agit significativement sur la probabilité d’exprimer une défiance à l’égard de la démocratie, c’est la variable « quartier » de résidence. Dans les quartiers les plus pauvres, la défiance à l’égard de la démocratie est en effet beaucoup plus fréquente et d’autant plus souvent exprimée que le quartier est plus pauvre. C’est à cet effet du quartier de résidence que nous allons nous intéresser dans la suite de cet article.
Territoires et démocratie
Géographie sociale et historique d’Antananarivo
L’agglomération d’Antananarivo n’est pas un espace social homogène. Les inégalités territoriales y sont importantes, même si elles peuvent parfois échapper à la simple observation, du fait de l’imbrication relative des types d’habitat et de la non-adéquation systématique entre l’apparence des habitations et la richesse de leurs occupants. Dans la capitale coexistent en effet dans de nombreux quartiers des maisons de type colonial « en dur », dont les habitants peuvent cependant être très pauvres, des habitations nouvelles en béton ou pierre, des habitations de terre parfois très délabrées et des cabanes de bois et tôle. L’analyse du territoire indique bien cependant que l’espace y est fortement différencié et hiérarchisé.
Le développement historique de la capitale donne de premières indications sur la structuration de cet espace. Comme le rappelle Fournet-Guerin (2004), la ville a été dès son origine « organisée selon une sociotopographie extrêmement rigoureuse », les castes
[17] se voyant réparties selon une hiérarchie géographique et altitudinale. Antananarivo est en effet construite sur et autour d’une série de collines, dont la plus haute, celle d’Analamanga culmine à 1 468 mètres d’altitude. La colline la plus haute constitue ainsi la ville haute, lieu d’installation du Rova (palais de la reine) autour duquel logeaient les membres de la famille royale et les nobles
Andriana de la plus haute extraction. Sur les collines avoisinantes et plus basses qui constituent la ville moyenne, se répartissaient les différents groupes
Andriana et les lignages
Hova (hommes libres). Enfin, au pied des collines, les plaines en bonne partie marécageuses, constituent la ville basse, lieu d’habitation réservé des
Andevo, les descendants d’esclaves.
Aujourd’hui, l’agglomération d’Antananarivo peut encore se décrypter en première analyse à partir de cette structuration géographique, sinon en termes de castes
[18] du moins en termes de richesses. Les quartiers les plus riches et les habitations les plus luxueuses sont situés sur les points les plus élevés de la capitale, à l’abri (relatif) de la pollution, de l’agitation et du bruit de la ville basse. La résidence présidentielle est par exemple toute proche du palais de la reine. À l’inverse, les quartiers les plus pauvres, appelés les « bas quartiers » par les Malgaches, se situent tous dans les plaines de la ville basse. Nous poursuivrons donc l’analyse des rapports à la démocratie en différenciant les quartiers les uns des autres.
L’analyse statistique des quartiers
L’analyse statistique des quartiers pose deux questions méthodologiques essentielles. La première est celle de la détermination des frontières des quartiers. La seconde est celle de la détermination des critères de différenciation et d’ordonnancement des quartiers.
Dans l’enquête, les individus sont systématiquement questionnés sur leur logement, leur quartier et leurs relations de voisinage. Les quartiers ne sont cependant jamais nommés. Leur délimitation relève donc de la subjectivité de chaque personne enquêtée. On sait, grâce à des enquêtes plus spécifiques (Benoît-Guilbot, 1986 ; Authier, 2001), que le quartier est souvent à « géométrie variable », pouvant se réduire à la rue ou au pâté de maison pour certains, comme s’étendre à un très large périmètre pour d’autres. Cela pose un indéniable problème d’agrégation des réponses, dans la mesure où rien ne garantit que les personnes d’un même voisinage aient identifié leur quartier de la même façon. Pourtant, l’organisation administrative de la ville permet de supposer que les Tananariviens assimilent leur quartier au Fokontany. Le Fokontany est la plus petite entité administrative malgache. Pour Antananarivo Renivohitra (la capitale administrative), on compte par exemple 192 Fokontany dirigés par un président nommé par le maire sur proposition de la population réunie en assemblée générale. Ce dernier joue le rôle traditionnel de chef de village (en zone rurale, les Fokontany sont d’ailleurs des villages). Cette organisation politique des Fokontany fait qu’ils sont clairement identifiés par les Tananariviens. Ils ont par exemple très souvent leurs clubs sportifs et les associations de quartier y sont fréquentes. Or le plan de sondage retenu à Antananarivo nous permet de faire des analyses par Fonkontany. Celui-ci a utilisé en effet la technique des enquêtes aréolaires stratifiées à deux degrés, le premier consistant en un tirage de segments (constitués dans la plupart des cas de Fokontany) de l’agglomération urbaine d’Antananarivo, et le second sélectionnant des ménages dans ces segments (Rakotomanana, Razafindrakoto et Roubaud, 2004). Au second degré, l’échantillon de ménages a été constitué par tirage aléatoire systématique de ménages, ces ménages ayant été exhaustivement dénombrés dans l’ensemble des 108 segments. Les ménages tirés dans chaque zone de dénombrement fournissent donc une image approchée des quartiers (Fokontany), à partir de laquelle il est possible de faire des analyses et de tester des hypothèses (pour les modules de l’enquête 1-2-3, un troisième degré a consisté en un tirage aléatoire d’une personne adulte dans chaque ménage, à raison de 28 adultes en moyenne par zone de dénombrement).
L’analyse des différenciations spatiales entre zones de dénombrement, à partir des indicateurs développés par D. Goux et E. Maurin (2004a) et Maurin (2004) permet de constater que les ménages ne sont pas répartis aléatoirement sur le territoire mais que leur regroupement suit au contraire des logiques sociales spécifiques, comme nous l’avons montré par ailleurs (Wachsberger, 2006b). Par exemple, 6,5 % des voisinages ne comptent aucun ménage du premier décile de revenu par unité de consommation (U.C. ; cf. Ravelosoa, 1999, pour une définition des U.C.), soit 9,3 fois la proportion qu’on aurait dû constater si les ménages avaient été répartis au hasard sur le territoire. Cela indique l’exclusion des plus pauvres d’un grand nombre de quartiers.
Nous distinguerons dans la suite de cette étude les quartiers selon le revenu moyen par U.C. des ménages y logeant et en les ordonnant par quantile. Et nous nous intéresserons tout particulièrement aux quartiers les plus pauvres dans la mesure où c’est dans ces quartiers que le rejet de la démocratie est le plus marqué. Par souci d’économie, nous qualifierons de « quartiers pauvres », ceux correspondant au quartile (parfois au quintile ou au décile) où les revenus moyens sont les plus faibles. Nous les contrasterons avec ceux du quartile de revenu le plus élevé (dans la suite « quartiers riches »).
Les caractéristiques socioéconomiques des habitants des quartiers montrent la pertinence de notre typologie (cf. tableau 3). Les quartiers pauvres apparaissent en moyenne comme fortement dégradés. Dans ces quartiers, une infime proportion d’individus a accès à l’eau courante (8 %) et à des toilettes avec fosse septique (2 %), alors que c’est le cas de la majorité des habitants des quartiers riches (respectivement 64 % et 52 %). L’environnement apparaît également plus dégradé, tant sur le plan de l’entretien des bâtiments que de la propreté en général. Les quartiers pauvres sont aussi caractérisés par leur forte densité de population par logement. On y compte en effet en moyenne 2,6 personnes par pièce (3,1 dans les quartiers du premier quintile) contre 1,9 dans les quartiers riches. Enfin, d’un point de vue géographique, les quartiers pauvres sont, nous l’avons signalé, concentrés dans la Ville Basse. Celle-ci se développe en partie sur des anciennes rizières parfois mal remblayées. Une bonne partie de ses habitations y est ainsi exposée au risque récurrent d’inondations pendant la saison des pluies et donc de maladies infectieuses ou diarrhéiques, comme le choléra ou la tuberculose (Randremanana et al., 2001).
Tableau 3
Caractéristiques des logements et des habitants selon le type de quartiers
Type de quartiers (revenu moyen par U.C.) Premier quintile Pauvre (Q1) Q2 Q3 Riche (Q4) Ensemble Type de logement Maison en dur 40 39 50 66 77 56 Accès à l’électricité 50 56 79 84 91 74 Raccordement à l’eau 7 8 23 32 64 27 Toilettes avec fosse septique 2 2 8 15 52 15 Manque de propreté 42 40 34 25 17 30 Dégradation des bâtiments 38 35 18 9 7 18 Sociologie des quartiers Niveau d’étude du chef de ménage École primaire ou moins 59 58 53 43 29 21 Collège 28 30 31 27 31 25 Lycée 11 10 12 23 21 23 Études supérieures 3 3 3 7 19 30 Personnes de moins de 18 ans 49 50 49 45 39 36
Taux d’activité global des 10 ans et plus 63 60 63 60 58 56 Taux d’activité des femmes adultes 72 69 73 68 65 61 Taux d’emplois dans le secteur informel 73 72 69 66 53 44 Violence, drogue, insécurité Sentiment d’insécurité 22 22 22 20 22 15 Problèmes de violence 38 33 34 30 33 24 Problèmes de drogue 40 43 46 43 36 33 Mauvaise réputation 44 43 40 37 28 23 Trois ou quatre de ces problèmes 25 24 24 22 19 14 Source : Enquête 1-2-3, module « Gouvernance et démocratie », 2003, DIAL/INSTAT/MADIO. Nos propres calculs. Clé de lecture : 40 % des habitants des quartiers du premier quintile de revenu moyen logent dans une maison en dur.
Les quartiers pauvres se distinguent aussi par leur plus fort taux d’activité (particulièrement celui des femmes) et l’importance des actifs travaillant dans le secteur informel. Ils se signalent encore par la plus grande jeunesse de leurs habitants (tout particulièrement par la proportion des personnes âgées de moins de 18 ans) et par leur faible niveau moyen de formation.
Enfin, les habitants des quartiers pauvres sont, plus fréquemment que les autres, confrontés à un certain nombre de problèmes de voisinage. Ces problèmes, fréquemment rapportés par les Tananariviens dans leur ensemble, sont cependant plus fréquents dans les quartiers les plus pauvres. Ils sont par ailleurs étroitement corrélés entre eux (alpha de Cronbach = 0,72). En les agrégeant, on constate que le cumul de perceptions négatives est d’autant plus élevé que le quartier est pauvre.
Les quartiers pauvres constituent finalement un « agrégat concentré de tous les maux urbains » (Collectif, 1998) : « menaces permanentes d’inondation en saison des pluies, entassement humain, graves problèmes d’hygiène et de santé publique […], sécurité précaire, sous-équipement notoire ». Tous ces éléments sont, nous le verrons, susceptibles de peser sur les attitudes, les comportements et les valeurs politiques de leurs habitants.
Les quartiers pauvres et la démocratie
Nous l’avons signalé plus haut, l’analyse des attitudes à l’égard de la démocratie par quartier fait apparaître des différences marquées. Le pourcentage de personnes se déclarant méfiantes vis-à-vis de la démocratie tend en effet à augmenter au fur et à mesure que le quartier est plus pauvre. Ainsi 20 % des habitants des quartiers pauvres (premier quartile) se sont déclarés défavorables à la démocratie contre 14 % de ceux habitant dans les 25 % des quartiers les plus riches. Dans les quartiers les plus déshérités (les quartiers du premier décile de revenu moyen), ce sont 30 % des habitants qui expriment une telle défiance, une proportion deux fois supérieure à celle constatée en moyenne dans la population.
L’analyse des corrélations entre les variables individuelles et les attitudes politiques fait apparaître que pour pratiquement toutes les modalités des variables considérées, le pourcentage de personnes non favorables à la démocratie dans les quartiers les plus pauvres est systématiquement supérieur au pourcentage moyen de la catégorie considérée (cf. tableau 4).
Tableau 4
La défiance à l’égard de la démocratie, par type de quartiers et selon les caractéristiques sociales des individus
Total Types de quartier (revenu moyen par U.C.) 1er décile 1er quintile 1er quartile 2e quartile 3e quartile 4e quartile Âge 18-24 13 26 18 16 14 11 11 25-34 21 58 38 33 13 12 24 35-99 16 18 19 16 17 19 11 Sexe Hommes 14 23 20 17 14 12 13 Femmes 19 35 27 23 17 20 14 Revenu du ménage par Unité de consommation (U.C.) 50 % les plus pauvres 19 32 25 23 16 19 14 50 % les plus riches 14 17 19 14 15 14 13 Diplôme BEPC ou moins 18 33 25 22 16 16 14 Bac ou + 12 - 4 4 11 14 14 Secteur d’activité Public ou privé formel 18 45 33 27 15 15 13 Secteur informel 17 23 19 17 19 17 18
Religion FJKM 17 26 19 17 18 18 14 Autres protestants 17 51 37 32 5 17 12 Autres (dont catholiques) 17 28 25 21 14 13 13 Pratique religieuse Régulière 11 9 10 9 10 13 14 Autre 20 43 32 29 19 17 14 Sans domicile Au moins une fois 22 52 40 37 15 17 14 Jamais 16 27 22 19 7 6 10 Menace d’expulsion Une ou plusieurs fois 20 42 32 29 14 22 14 Jamais 16 28 22 19 16 15 11 Ensemble 16 30 24 20 15 16 14 Source : Enquête 1-2-3, module « Gouvernance et démocratie », 2003, DIAL/INSTAT/MADIO. Nos propres calculs. Clé de lecture : Dans l’ensemble, 13 % des 18-24 ans marquent leur défiance à l’égard de la démocratie. Dans les quartiers pauvres du premier décile, c’est 26 % des 18-24 ans qui expriment une telle attitude.
Certaines caractéristiques individuelles semblent cependant « protéger » les individus de cette « pression du territoire » sur les opinions individuelles, alors que d’autres entraînent une « sur-réaction antidémocratique ». Le taux de défiance des plus riches, des personnes ayant une pratique religieuse régulière, des plus de 35 ans ou encore des divorcés ou veufs, reste en effet relativement stable quel que soit le quartier d’habitation. En revanche, les actifs travaillant dans le secteur formel ou les 25-34 ans sont nettement plus défiants vis-à-vis de la démocratie lorsqu’ils habitent dans un quartier déshérité (respectivement 45 % et 58 % d’entre eux se déclarent « non favorables à la démocratie » contre 13 % et 24 % dans les quartiers riches).
On note aussi dans les quartiers les plus pauvres une sensibilité extrême des opinions individuelles aux expériences et trajectoires sociales. Avoir été au moins une fois sans domicile ou avoir connu des menaces d’expulsion du domicile augmente d’autant plus fortement la probabilité de se déclarer défiant à l’égard de la démocratie que l’on réside dans un quartier pauvre.
Sans constituer une opinion dominante des quartiers pauvres, le rejet de la démocratie en est donc une opinion fréquente. L’histoire malgache fournit quelques éléments compatibles avec ce résultat singulier. En effet, les quartiers les plus pauvres ont été souvent, dans l’histoire politique du pays, à l’origine de formes de mobilisations très particulières. Lors des événements de 1972, les ZWAM
[19], bandes de jeunes vivant de vols et en guérilla permanente avec les policiers, se sont ralliés au mouvement insurrectionnel. Mais, maintenant leur organisation sur la base du quartier, ils ont cependant toujours été soupçonnés de se livrer à des violences gratuites (mise à sac de magasins) ou d’être manipulés par des militants politiques d’un bord ou de l’autre (Althabe, 1978).
Sous le deuxième septennat de D. Ratsiraka (1983-1989), les TTS
[20], jeunes chômeurs des bas quartiers regroupés par le ministère de la Population, ont terrorisé la population urbaine de la capitale pour empêcher toute velléité de manifestation (Raison-Jourde, 1993). Enfin, ces pratiques sont réapparues à l’occasion des élections de 2001. Les partisans de D. Ratsiraka ont par exemple utilisé les Bemiranga, jeunes issus de familles très pauvres des bas quartiers regroupés derrière le chanteur Rossy, sur la base de leur histoire commune de « Noirs » (
Mainty) descendants d’esclaves pour fomenter des troubles.
Comprendre la défiance à l’égard de la démocratie dans les quartiers pauvres
La défiance à l’égard de la démocratie : un effet de territoire ?
Pour comprendre la surreprésentation des attitudes de méfiance à l’égard de la démocratie dans les quartiers pauvres, une question sociologiquement pertinente consiste à faire la distinction entre les effets de « composition » et les effets de « territoire ».
La défiance plus souvent exprimée à l’égard de la démocratie dans les quartiers les plus pauvres pourrait être en partie liée à leur composition sociologique. Ceux-ci sont en effet composés de plus d’individus ayant certaines des caractéristiques individuelles propres à susciter le rejet de la démocratie. Dans les 10 % des quartiers les plus pauvres, la proportion de femmes ou de sans diplôme est par exemple plus importante que dans les autres quartiers, alors que les individus appartenant à des ménages nucléaires ou ceux ayant connu des situations précaires telles qu’avoir été sans domicile ou n’avoir jamais occupé d’emplois stables y sont plus nombreux. Pourtant, la surreprésentation de ces caractéristiques ne suffit pas à expliquer la différence constatée entre les quartiers quant au rejet de la démocratie : compte tenu de leur composition, le taux attendu de personnes se défiant de la démocratie dans ces quartiers n’est qu’à peine supérieur au taux moyen
[21].
L’effet de quartier semble bien être un effet de territoire. Pour aller plus loin que l’analyse bivariée menée plus haut, nous avons introduit dans le modèle logistique précédent (défiance à l’égard de la démocratie), à côté des caractéristiques individuelles, des variables propres au quartier d’habitation (cf. tableau 5, modèle B). Les résultats confirment que le quartier contribue à marquer les attitudes politiques des individus. Toutes choses égales par ailleurs, le fait d’être né dans le quartier, de participer régulièrement ou occasionnellement à des associations de quartier et le sentiment qu’il y a un peu ou beaucoup de drogue dans le quartier sont significativement liés au rejet de la démocratie. De même, le fait d’habiter dans un quartier du premier décile de revenu apparaît comme une variable significative de la défiance à l’égard de la démocratie (cf. tableau 5, modèle C). Tout se passe donc comme si les quartiers pauvres « suscitaient » une augmentation générale des sentiments antidémocratiques. Il semble donc très probable que le quartier soit un lieu de développement d’attitudes politiques spécifiques.
Tableau 5
Les facteurs associés à la défiance à l’égard de la démocratie (modèles logistiques)
Modèle A Modèle B Modèle C Modèle D* Coef. Pr>Chi 2 Coef. Pr>Chi 2 Coef. Pr>Chi 2 Coef. Pr>Chi 2 Âge 18-24 n.s. n.s. n.s. n.s. 25-34 n.s. n.s. n.s. n.s. 35 et + Ref Ref Ref Ref Sexe : Femmes 0,31 0,005 0,34 0,002 0,33 0,002 n.s. Revenu du ménage par UC Premier quartile n.s. n.s. n.s. n.s. Deuxième quartile n.s. n.s. n.s. n.s. Autre Ref Ref Ref Ref Diplôme Sans diplôme 0,24 0,098 CEPE n.s. n.s. n.s. n.s. BEPC ou plus Ref Ref Ref Ref Secteur d’activité Public ou parapublic n.s. n.s. n.s. n.s. Privé formel n.s. n.s. n.s. n.s. Privé informel Ref Ref Ref Ref Non actif -0,38 0,007 -0,37 0,010 -0,33 0,020 Type de ménage : Nucléaire 0,25 0,019 0,24 0,032 0,24 0,032 n.s. Ethnie : Merina n.s. n.s. n.s. n.s. Caste : Andriana n.s. n.s. n.s. n.s.
Pratique religieuse : Régulière -0,48 0,000 -0,49 0,000 -0,50 0,000 -1,00 0,021 Expériences de précarité SDF : au moins une fois dans sa vie 0,47 0,015 0,41 0,038 0,33 0,095 Chômage : au moins une fois 0,28 0,011 0,24 0,028 0,24 0,029 n.s. Précarité dans l’emploi Toujours emplois stables -0,37 0,004 -0,35 0,006 -0,33 0,009 n.s. Devenu précaire après stable n.s. n.s. n.s. n.s. Stable après précaire -0,32 0,083 n.s. n.s. n.s. Jamais stabilité ou jamais travaillé Ref Ref Ref Ref VARIABLES DE QUARTIER Lieu de naissance Né dans le quartier 0,39 0,001 0,38 0,002 0,86 0,030 Participation association de quartier Régulière ou occasionnelle 0,22 0,034 0,21 0,048 0,71 0,080 Quartier d’habitation Premier décile 0,50 0,005 A souffert de discrimination Discrimination liée au quartier 1,07 0,030 Nombre d’observations 2 801 2 801 2 801 229 R 2 ajusté 0,05 0,06 0,06 0,24 Source : Enquête 1-2-3, module « Gouvernance et démocratie », 2003, DIAL/INSTAT/MADIO. Nos propres calculs. * Habitants des quartiers du premier décile de revenu par U.C.
Reste à comprendre comment les quartiers pauvres peuvent susciter le développement d’attitudes politiques spécifiques, ce qui suppose évidemment que le quartier où l’on habite, en particulier s’il est déshérité, ait une identité propre, au moins pour ceux qui y résident.
Les quartiers pauvres : un espace de socialisation
On peut indiquer tout d’abord que les habitants de ces quartiers sont marqués par des expériences de vie communes et spécifiques telles que la confrontation à l’insalubrité et à la surpopulation des logements, à l’incertitude liée à la propriété de l’espace, au sous-équipement en infrastructure, à l’expérience du sous-emploi. Un grand nombre de ces quartiers sont situés sur des rizières mal remblayées et se sont construits il y a plusieurs décennies en dehors de tout plan d’urbanisation et sans que la question de la propriété de la terre ait été réglée. Cela implique d’une part une insalubrité importante des logements (humidité, risque d’inondation) et une incertitude majeure quant à la stabilité résidentielle (menaces d’expulsion lors des tentatives de réhabilitation). Dans les quartiers les plus pauvres, seuls 4 % des individus ont un raccordement à l’eau courante, ce qui implique par exemple d’aller faire la queue plusieurs fois par jour à la borne fontaine la plus proche. Dans ces quartiers encore, 48 % des actifs (soit 41 % des adultes) travaillent « à leur propre compte », c’est-à-dire qu’en raison de la carence d’emploi, ils se débrouillent seuls chaque jour pour obtenir de quoi nourrir leur famille.
Les quartiers les plus pauvres sont aussi le lieu de nombreuses interactions sociales (Wachsberger, 2006b). Ils sont d’une part des espaces de regroupement familial (plus de 80 % des personnes y ont des membres de leur famille). Ils sont aussi l’occasion de nouer des relations électives. Plus de 80 % des habitants disent y avoir des amis et les conversations avec les voisins y apparaissent bien plus fréquentes que dans les autres quartiers. Plus de 50 % de leurs habitants y passent d’ailleurs leur journée, soit qu’ils y travaillent (essentiellement dans le secteur informel), soit qu’ils soient inactifs.
Enfin, l’ancrage dans le quartier est très important, puisque 32 % des adultes y sont nés et que l’ancienneté moyenne y est de 22,9 ans. Nous avons d’ailleurs montré toute l’importance subjective qu’avaient les quartiers pauvres pour leurs habitants (Wachsberger, 2006b). C’est au sein du quartier que ces derniers peuvent trouver un minimum de protection et de reconnaissance, et recevoir un indispensable réconfort moral. Ce support, même imparfait, est d’autant plus important pour les individus y logeant que les autres sources de soutien (notamment la protection sociale formelle) sont défaillantes.
La constitution des attitudes antidémocratiques : aspirations et déceptions
Dans ses études bien connues, O. Lewis (1969, 1972) a montré comment pouvait se développer une culture de la pauvreté qu’il définit comme « une adaptation et une réaction des pauvres à leur position marginale dans une société capitaliste stratifiée par classes et fortement individualisée ». Cette culture est donc d’abord une forme d’adaptation à des conditions objectives de vie, même si elle tend à se perpétuer de génération en génération. Elle traduit en effet « un effort pour faire face au désespoir et à la détresse face au constat de l’impossibilité d’atteindre les buts valorisés par la société » (Lewis, 1969).
À Madagascar, la pauvreté est cependant une condition sociale largement partagée. En 2001, 70 % des individus y étaient en effet en dessous du seuil de pauvreté monétaire. Les pauvres ne constituent donc pas, loin s’en faut, un groupe marginal. Dans une telle configuration, qualifiée de « pauvreté intégrée » par S. Paugam (1996), le développement d’une culture de la pauvreté telle que O. Lewis l’a définie paraît peu probable. Cependant, l’ampleur de la pauvreté n’empêche pas que se développent des formes particulières d’exclusion et de relégation sociale. La vie urbaine est en effet propice à de tels phénomènes. Il y a par exemple à Antananarivo, en contradiction avec les valeurs supposées de solidarité africaine, quelque 10 000 sans-abri, lesquels sont fortement stigmatisés, comme l’atteste le nom de « 4’mis »
[22] par lequel ils sont habituellement désignés. Habiter dans les quartiers les plus pauvres pourrait ainsi constituer aussi une seconde forme, moins visible, de disqualification sociale. C’est en tout cas un sentiment fréquemment exprimé par ceux qui y logent.
Leurs habitants estiment plus souvent que la moyenne que leur quartier a mauvaise ou très mauvaise réputation (44 % sont dans ce cas contre 32 % en moyenne). Surtout, plus d’un sur cinq (22 %) dit avoir souffert au cours de l’année écoulée d’une discrimination liée à son lieu de résidence (contre 3 % en moyenne). Ce sentiment de stigmatisation est doublé d’un pessimisme marqué quant aux évolutions d’avenir. Alors qu’en moyenne 32 % des Tananariviens pensent que dans l’année qui vient leur situation va rester à l’identique ou se dégrader, c’est 50 % des habitants des quartiers pauvres qui sont dans ce cas. Ce sentiment est aussi positivement corrélé à la faiblesse de l’estime de soi. Celle-ci, qui renvoie à l’opinion plus ou moins favorable qu’une personne a d’elle-même, est en effet étroitement liée à la reconnaissance sociale accordée aux individus. Ainsi une faible estime de soi est un élément important du processus d’exclusion sociale. Conséquence d’une disqualification sociale, elle peut en retour réduire encore les capacités des individus à se réinsérer. Or, dans les quartiers les plus pauvres, 38 % des habitants (mais près des trois quarts de ceux qui déclarent avoir souffert d’une discrimination liée à leur lieu de résidence) ont une faible estime d’eux-mêmes
[23] (contre 24 % des individus en moyenne).
Afin de tester l’hypothèse d’une disqualification sociale liée au quartier d’appartenance, nous avons ajouté la variable « avoir ou non souffert de discrimination liée au lieu de résidence au cours de l’année précédente » au modèle logistique précédent restreint aux habitants des quartiers pauvres (cf. tableau 5, modèle D). Il apparaît alors qu’avoir souffert d’une telle discrimination est la variable la plus fortement et la plus significativement (avec le fait d’être né dans le quartier) associée au rejet de la démocratie.
Les attitudes antidémocratiques pourraient donc bien être une traduction de ce sentiment de relégation et d’abandon. Les relectures récentes de Tocqueville indiquent que la démocratie est moins liée à la réduction des inégalités réelles qu’à la « généralisation d’une représentation égalitaire des rapports sociaux » (Vidal, 2006), modifiant en profondeur les comportements individuels. La démocratie nourrit en effet des aspirations nouvelles. Chacun peut espérer devenir riche un jour comme chacun peut redouter de s’appauvrir. Chacun surtout se considère comme étant l’égal des autres et tend à refuser jusqu’aux séparations hiérarchiques. Les situations d’exclusion ou de relégation peuvent alors nourrir ce qu’Audier (2004) appelle un « ressentiment égalitaire ». L’« inégalité des possibles » (bien plus que les inégalités réelles) est génératrice de déconvenues et peut modifier en profondeur les attitudes à l’égard de la démocratie
[24]. Les quartiers pauvres et ségrégués pourraient bien alors constituer une fabrique antidémocratique.
La participation aux associations de quartier : un engagement citoyen ?
Les quartiers pauvres délimitent donc des espaces de vie et de socialisation propres à générer le développement d’une culture spécifique dont le rejet de la démocratie pourrait être une des facettes. Or les associations de quartier semblent jouer, dans ce mécanisme, un rôle de premier plan. Nous l’avons en effet signalé précédemment, participer aux associations de quartier est significativement et positivement corrélé à la défiance à l’égard de la démocratie, quelles que soient les caractéristiques sociodémographiques des individus.
Une telle corrélation entre participation aux associations de quartier et défiance à l’égard de la démocratie amène à reconsidérer les réflexions sur la citoyenneté démocratique. On sait en effet qu’à la suite des travaux de R. Putnam (Putnam et al., 1994 ; Putnam, 2000) sur le capital social, la participation associative, du moins dans les pays du Nord, est bien souvent présentée comme étant un indice de citoyenneté. Pour Putnam, la civicness (l’esprit civique) relève en effet d’une culture de la coopération dont la participation associative est le principal indicateur.
Les données de l’enquête 1-2-3 montrent que la participation associative est très fréquente à Antananarivo. Dans l’ensemble, 51 % des adultes de la capitale participent régulièrement ou occasionnellement aux activités d’une association familiale, 47 % aux activités d’une association religieuse, 42 % aux activités d’une association de quartier. Dans les quartiers les plus pauvres, la participation aux associations de quartier est encore plus fréquente puisque plus de la moitié des adultes déclarent y participer. Si on peut a priori exclure les associations familiales de la sphère de la société civile, les associations religieuses et surtout les associations de quartier pourraient bien correspondre à une forme d’engagement collectif. En effet, bien qu’il ne soit pas fait mention dans le questionnaire de la nature des activités de ces associations, les enquêtes de terrain que nous avons menées montrent que nombre d’entre elles pourraient être qualifiées de citoyennes : associations des usagers de la borne fontaine, associations pour l’exploitation collective de la rizière, associations des jeunes pour organiser des activités de loisir, associations pour la sécurité et la défense du quartier, associations sportives, etc.
Dans les quartiers les plus pauvres, les différentes variables de précarité et d’exclusion sont positivement corrélées à la participation associative, tout particulièrement le fait d’avoir été au moins une fois sans domicile. 93 % des personnes ayant connu une telle expérience participent aux associations de quartier. C’est encore le cas pour 60 % de celles ayant été au chômage pendant plus de 6 mois et de 63 % de celles qui ont connu une détérioration de la sécurité de l’emploi. Il apparaît également que les personnes les plus pessimistes quant à l’évolution de leur situation économique sont aussi plus fréquemment impliquées dans ces associations que les autres. Enfin, la quasi-totalité des personnes ayant été victimes d’une discrimination liée à leur lieu de résidence (96 %) participent aux activités d’une association de quartier. Elles représentent ainsi 40 % des membres de ces associations, alors qu’elles ne sont que 22 % dans ces quartiers. Compte tenu de ces résultats, la participation associative pourrait bien être analysée comme une forme de mobilisation politique, un moyen de lutte pour l’existence, une prise en charge par eux-mêmes d’individus laissés pour compte, un moyen de résistance à la discrimination.
Il n’est pas sûr pour autant que ces associations relèvent de l’esprit civique. Comme l’a montré E. Ritaine (2001), la participation associative ne « se limite pas à produire du lien social (bridging capital) mais [elle] peut aussi produire des solidarités fermées (bounded solidarities), où le groupe se clôt sur lui-même et tend à exclure ». L’analyse des corrélations entre les variables individuelles et la participation aux associations de quartier dans les quartiers pauvres tend à valider cette analyse. Les associations des quartiers pauvres drainent en effet les personnes les moins intégrées socialement et les plus pessimistes quant à leur avenir. Mais les associations de quartier semblent aussi bien favoriser un repli sur une identité fermée, comme en témoigne la plus grande méfiance affirmée à l’égard de la démocratie et la plus fréquente identification ethnique des individus y participant.
L’adhésion à la démocratie est massive à Antananarivo et les pauvres n’apparaissent pas comme étant moins favorables à la démocratie que les autres. Cette adhésion à la démocratie ne semble donc pas pâtir de l’extrême pauvreté du pays ni de l’ampleur, croissante ces dernières années, des inégalités. En revanche, la défiance à l’égard de la démocratie associée à des formes de mobilisation que l’on pourrait juger hostiles à la démocratie, semble se nourrir des formes les plus marquées de l’exclusion sociale. Les habitants des quartiers les plus pauvres, fortement stigmatisés par leur pauvreté et leur appartenance à un quartier déshérité, soumis plus fréquemment que les autres aux différentes formes d’insécurité, plus souvent aussi sans espoir et sans avenir, expriment en effet bien plus fréquemment que les autres des attitudes, valeurs et comportements antidémocratiques. De telles attitudes pourraient être portées par un ressentiment égalitaire dont la propagation est favorisée par l’importance des relations de voisinage dans les quartiers les plus pauvres. Ainsi, les associations de quartiers, loin de promouvoir les valeurs démocratiques, comme le postule généralement la littérature sur ce sujet, semblent au contraire entretenir leur rejet.
Au terme de cette étude, un certain nombre de pistes de recherche méritent d’être explorées plus avant. En premier lieu, si nous avons pu mettre au jour l’existence d’une association significative entre quartiers pauvres et défiance à l’égard de la démocratie, les logiques sous-jacentes restent encore à découvrir, au-delà des quelques éléments d’interprétation que nous avons proposés ici. En second lieu, il convient de s’interroger sur la portée de ce résultat : s’agit-il d’une « exception » malgache, circonscrite à Antananarivo et qui trouve ses racines dans une histoire singulière ou au contraire d’un phénomène plus général encore mal documenté ? Enfin, du point de vue des politiques urbaines, on trouve un argument supplémentaire pour la mise en œuvre de programmes favorisant la mixité sociale. La constitution et la consolidation de quartiers de relégation font peser une menace pour des processus de démocratisation encore fragiles.
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[1]
François Roubaud est économiste, directeur de recherche de l’IRD, chercheur à DIAL (Développement, institutions et analyses de long terme ;
rroubaud@ dial. prd. fr).
[2]
Jean-Michel Wachsberger est sociologue, enseignant à l’Université de Lille III, membre du GRACC (Groupe de Recherche sur les Actions et les Croyances Collectives), de l’équipe ERIS (Équipe de Recherche sur les Inégalités) du CMH (Centre Maurice Halbwachs) et chercheur associé à DIAL (
jean-michel. wwachsberger@ ensae. org).
[3]
Fermeture de radios privées à Tamatave et Tuléar ; non-renouvellement du visa du correspondant français de RFI en 2005 et expulsion en 2006 de Christian Chadefaux, fondateur du journal
L’Express et rédacteur en chef du journal
Les Nouvelles ; interdiction de réunions publiques de l’opposition en novembre et décembre 2005, etc.
[4]
Ny olombelona toy ny fandrin-drano, ka
tsy misy avo sy iva : les hommes sont pareils à la surface de l’eau tranquille : il n’y a ni haut ni bas (Rasolonjatovo, 2002).
[5]
Le peuple malgache souverain [est] profondément attaché à ses valeurs culturelles et spirituelles, notamment au
Fihavanana, garant de l’unité nationale.
[6]
« Nous allons renforcer notre
Fihavanana. Celui-là même qui a été si cher à nos ancêtres. Le
Fihavanana sera la quintessence de notre démocratie et servira de base à notre gouvernement. Un gouvernement qui verra la participation de toutes les forces vives de la Nation animées par une volonté réelle et sincère de développer rapidement notre pays, lequel ne pourra jamais être l’affaire d’un seul homme mais la responsabilité de tout un chacun » (6 mai 2002).
[7]
Ny teny ierana tsy mba loza ; tsy misy mangidy noho ny sakay, fa raha teny ierana dia hanina : la consultation ne peut faire de mal ; rien n’est plus piquant que le piment, mais si l’on s’accorde pour le manger, on y arrive quand même (Rasolonjatovo, 2002).
[8]
Lors de la crise de 2002, l’ancien président D. Ratsiraka avait accusé M. Ravalomanana de vouloir asseoir la domination de la haute bourgeoisie merina d’Antananarivo sur la Grande-Île.
[9]
Près des trois quarts des Malgaches (73 %) pensent que tout le monde devrait avoir la possibilité d’exprimer librement des pensées politiques même si elles vont à l’encontre des sentiments populaires ; 72 % des Malgaches soutiennent le droit de participer à n’importe quelle organisation, que le gouvernement l’approuve ou non ; une très large majorité (88 %) pense que toutes les personnes devraient avoir le droit de voter, même si elles ne comprennent pas totalement les problèmes ou enjeux des élections ; 79 % des individus répondent que les femmes doivent avoir les mêmes droits et recevoir le même traitement que les hommes.
[10]
En effet, seuls 31 % des Malgaches estiment que, si le système actuel ne produit pas de résultats dans un avenir proche, il faut essayer une autre forme de gouvernement, alors que 56 % disent au contraire qu’il faut donner plus de temps au système actuel de gouvernement élu pour traiter les problèmes hérités du passé.
[11]
Aux élections législatives de 2002, 83 % des adultes étaient inscrits sur les listes électorales et 77 % ont effectivement voté.
[12]
88 % des habitants de la capitale se déclarent favorables ou très favorables à la démocratie, 91 % avec le fait d’avoir un système politique démocratique pour gouverner le pays. Près de neuf Tananariviens sur dix se prononcent contre la prise du pouvoir par un homme fort ou par l’armée (77 % des Tananariviens rejettent en même temps les deux formes de gouvernement autoritaires). Ce que M. Bratton (2002) appelle des « attachements résiduels » à un système non démocratique est donc faible.
[13]
29 % des Tananariviens affirment que les démocraties ne savent pas maintenir l’ordre, 34 % pensent qu’en démocratie le système économique fonctionne mal.
[14]
L’enquête
Afrobaromètre fait aussi apparaître cette sur-mobilisation politique des habitants de la capitale : 29 % des habitants de l’agglomération d’Antananarivo ont en effet déclaré avoir au moins une fois participé à une manifestation au cours des 12 mois précédent l’enquête, contre 13 % en moyenne dans le pays.
[15]
La FJKM est la principale Église protestante d’Antananarivo. Environ 46 % des Tananariviens y sont affiliés (Roubaud, 2000).
[16]
On compte 18 groupes ethniques à Madagascar. La population d’Antananarivo est essentiellement constituée des deux ethnies des hauts plateaux que sont les Merina (88 %) et les Betsileo (5 %).
[17]
La société malgache a été historiquement structurée jusqu’à la fin du XIX
e siècle par un système de pseudo-castes ou groupes statutaires (Condominas, 1991 ; Raison-Jourde, 1991). Ce système, officiellement aboli par l’autorité coloniale perdure néanmoins de façon insidieuse, comme en témoigne un certain nombre d’études (Ramamonjisoa 1984 ; Roubaud, 2000 ; Fournet-Guerin, 2004).
[18]
L’origine des individus en termes de caste est difficile à identifier d’une part dans la mesure où le système des castes a été aboli il y a plus d’un siècle, de l’autre où cette origine fait en partie l’objet d’un tabou. Par ailleurs, le brassage des populations est bien plus grand aujourd’hui qu’au début du siècle dernier, ce qui implique que les descendants des différentes castes peuvent se retrouver à différents niveaux de la ville. C. Fournet Guérin (2004) indique cependant que de nombreux Tananariviens conservent cette perception hiérarchique de l’espace et elle développe même l’idée d’une
géographie invisible de l’espace.
[19]
Zatovo Western Andevo Malagasy (Jeunes,
Western – du fait de leur identification aux
cow-boys, Esclaves, Malgaches).
[20]
Tanora Tonga Saina. Littéralement : jeunes ayant pris conscience d’eux-mêmes.
[21]
Mais nous l’avons vu, nous n’avons été en mesure de mettre en évidence que quelques variables particulières qui ne contribuent que pour une faible part à expliquer les différences d’attitudes entre les individus. Cela nous empêche donc d’exclure totalement que la concentration particulière dans les quartiers pauvres d’individus dotés d’une ou plusieurs caractéristiques spécifiques « antidémocratiques » (qui nous auraient échappé) pourrait expliquer cette importance de la défiance à l’égard du système démocratique.
[22]
Nom qui leur est donné en raison des activités censées les caractériser :
miady (violence),
midaina (drogue),
mitraina (alcoolisme),
mivaro-tena (prostitution).
[23]
Mesurée selon l’échelle de Rosenberg, 1965.
[24]
Ce que la presse a appelé en France les émeutes des banlieues en novembre 2005 pourrait bien exprimer ce ressentiment démocratique. On peut aussi rappeler le
slogan « mort à la démocratie » écrit en lettres rouges sur les murs de l’EHESS occupée. Voir également les analyses de D. Goux et E. Maurin (2004b) sur les élections régionales de 2004 en France.