Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804151195
278 pages

p. 97 à 117
doi: 10.3917/afco.220.0097

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Dossier « Gouvernance, démocratie et opinion publique en Afrique »

n° 220 2006/4

2006 Afrique contemporaine Dossier « Gouvernance, démocratie et opinion publique en Afrique »

Droits politiques ou biens publics ? Analyse économétrique des représentations de la démocratie en Afrique

Leonard Wantchekon  [1] Gwendolyn Taylor  [2]
Les démocraties doivent parfois choisir entre l’efficacité dans la prestation des services publics et l’exigence de représentation politique. Nous montrons comment ce choix influence l’appréciation que font les citoyens du fonctionnement de la démocratie selon qu’ils conçoivent cette dernière comme un moyen (vision instrumentale) ou comme une fin en soi (vision intrinsèque). L’analyse repose sur des données provenant de sondages d’opinion effectués dans 18 pays africains par le réseau Afrobaromètre. Les résultats indiquent que les citoyens qui ont une vision instrumentale de la démocratie sont généralement déçus par son fonctionnement, lorsque le degré de fragmentation politique est élevé. En revanche, une forte fragmentation politique semble engendrer une satisfaction plus grande des citoyens qui ont une vision intrinsèque de la démocratie. Nous constatons aussi que les citoyens qui vivent dans l’extrême pauvreté ont tendance à avoir une vision instrumentale. L’âge, l’éducation et la richesse (au-delà d’un certain seuil) ne semblent avoir aucun pouvoir de prédiction. In democracies there is a trade-off between efficiency in the provision of public goods and the extent of political representation. Our paper shows how this trade-off plays out in translating intrinsic versus instrumental understandings of democracy into different levels of satisfaction with democratic outcomes. We use public opinion data in eighteen African countries to demonstrate that citizens who value democracy instrumentally report lower levels of satisfaction when fractionalization is high. However, citizens who value democracy intrinsically report higher levels of satisfaction under the same circumstance. In addition, we find that more educated citizens tend to value democracy intrinsically, as opposed to instrumentally. Other potential indicators, such as wealth, age and gender, have no predictive power. Finally, we discuss the contribution our findings make to debates about such issues as ethnic fractionalization, electoral systems, political institutions and economic development.
 
Introduction
 
 
Les sondages d’opinion effectués en Afrique depuis 1999 par le réseau Afrobaromètre montrent que si, de façon générale, les citoyens soutiennent l’idéal de la démocratie, leur appréciation de son impact est pour le moins nuancée. Par exemple, ces enquêtes ont révélé que 66 % des personnes interrogées disent préférer la démocratie à toute autre forme de gouvernement, contre 12 % qui préfèrent un système non démocratique. Cependant, ces mêmes enquêtes révèlent de grandes disparités sur l’appréciation des résultats de la démocratie. En moyenne, plus de 35 % des personnes interrogées déclarent soit que leur pays n’est pas une démocratie, soit qu’il est une démocratie confrontée à des problèmes majeurs. Le Bénin et le Mali offrent un cas intéressant. Ces deux pays sont considérés par Freedom House et la plupart des autres organisations spécialisées dans les études sur la démocratie et la gouvernance comme des démocraties [3]. Cependant, près de 40 % de Maliens et de Béninois rejettent cette appellation et disent ne pas considérer leur pays comme une démocratie. Au minimum, ces chiffres indiquent que la démocratie n’a pas répondu aux attentes d’une bonne partie de la population.
Dans cet article, nous nous proposons d’expliquer cet écart entre l’acceptation de l’idéal de la démocratie et le degré de satisfaction pour le moins mitigé des résultats de celle-ci. L’article met en évidence l’effet déterminant de la fragmentation politique sur le degré de satisfaction à l’égard des institutions de la démocratie. Dans une situation de fragmentation élevée, ceux qui, pour une raison ou pour une autre, perçoivent la démocratie comme un instrument de développement, semblent insatisfaits de son fonctionnement. Par contre, dans des conditions de fragmentation similaires, ceux qui définissent la démocratie en termes de valeurs libérales et qui considèrent ces valeurs comme une fin en soi, ont tendance à être satisfaits de son fonctionnement. L’inverse est vrai dans des conditions de faible fragmentation politique : une plus forte proportion d’« instrumentalistes » se dit satisfaite et une plus forte proportion de libéraux se dit insatisfaite. Considérons à titre d’illustration la Tanzanie et le Malawi, qui sont deux pays très différents en termes de fragmentation politique. En effet, l’indice de fragmentation est de 0,23 pour la Tanzanie et de 0,76 pour la Malawi. Les données révèlent que 88 % des personnes interrogées se disent satisfaites du fonctionnement de la démocratie en Tanzanie, contre seulement 25 % au Malawi. En ce qui concerne la proportion de ceux qui considèrent leur pays comme une démocratie, les pourcentages sont respectivement 1 % en Tanzanie et 29 % au Malawi.
L’analyse s’inspire de Sen (1999), qui définit la démocratie comme une fin en soi (vision intrinsèque) ou comme un moyen en vue d’améliorer le bien-être social (vision instrumentale). Traditionnellement, la notion de démocratie est associée à la liberté individuelle, aux libertés civiles et à la compétition électorale. En soi, de telles caractéristiques la rendent intrinsèquement attrayante. Mais pour de nombreux citoyens et politologues, elle doit être avant tout un instrument susceptible d’améliorer la qualité des biens et services publics. Cette amélioration de la qualité des services résulte du fait que le fonctionnement de la démocratie incite les hommes politiques à répondre aux attentes de leurs électeurs pour garantir leur réélection [4].
De quelque manière qu’on approche la démocratie, instrumentalement ou intrinsèquement, la fragmentation politique, une de ses caractéristiques essentielles, est perçue comme une bénédiction ou comme un fardeau. Les tenants de la démocratie intrinsèque verront dans la fragmentation un indicateur du bon fonctionnement de celle-ci, puisqu’elle induit la compétition et la négociation entre les différents partis et même à l’intérieur des partis. Par contre, les tenants de la démocratie instrumentale considèrent la fragmentation comme un facteur de blocage politique, une entrave à l’efficacité de l’action gouvernementale et à l’adoption de politiques publiques. Ainsi, la manière dont les citoyens perçoivent la fragmentation politique variera en fonction de leurs conceptions de la démocratie.
L’inclusion de plusieurs partis au sein d’un gouvernement est censée conférer une visibilité aux différentes sensibilités politiques. Si les partis ont un poids sensiblement égal, chaque parti pourrait, en plus de sa visibilité politique, avoir un droit de veto ainsi que la capacité de bloquer l’action gouvernementale. Par conséquent, ceux pour qui la valeur de la démocratie réside dans sa capacité à encourager la participation à l’action gouvernementale, auront tendance à percevoir la fragmentation politique comme un attribut positif.
Cependant, cette participation élargie aux décisions publiques peut avoir pour effet négatif de ralentir la formulation des politiques. Si plusieurs partis politiques au sein du gouvernement jouissent d’un droit de veto, la probabilité sera plus élevée qu’un parti soit tenté de prendre en otage les négociations pour obtenir plus pour sa clientèle électorale. Des coalitions de partis de force sensiblement égale peuvent se trouver devant le classique dilemme du prisonnier : bien qu’ayant intérêt à trouver un compromis permettant de faire passer une mesure politique, elles ont un intérêt plus grand à refuser l’accord afin de maximiser les avantages pour leur électorat (Roubini et Sachs, 1989).
Signe de bonne gouvernance et cause d’appréciation pour les uns (démocratie intrinsèque), la fragmentation politique peut aussi entraîner des blocages politiques, encourager le clientélisme et la corruption, et donc mécontenter le citoyen pour qui la démocratie est un instrument de développement économique.
Nous examinerons également les facteurs qui expliquent le choix entre la valeur intrinsèque et la valeur instrumentale de la démocratie. Nos résultats indiquent que la pauvreté extrême constitue un facteur important dans ce choix. Par contre, l’âge et l’éducation n’ont aucun effet.
Contribution à la littérature
Notre article se propose d’apporter une contribution aux recherches actuelles en politique comparée et en économie du développement, notamment au débat particulièrement animé sur l’importance cruciale du service public dans toute stratégie de développement économique et de réduction de la pauvreté. En effet, selon Devarajan et Reinikka (2003), le développement humain dans les pays en voie de développement passe par un meilleur contrôle des populations pauvres sur la gestion du service public. Selon eux, les prestations publiques gagnent en efficacité lorsque les populations pauvres ont une influence accrue sur la manière dont elles sont produites. Nos résultats indiquent que la qualité du service public peut aussi contribuer à une plus grande satisfaction des citoyens vis-à-vis de la démocratie, ce qui à son tour pourrait entraîner une participation politique accrue, et à terme, la consolidation des institutions de la démocratie.
Notre article se propose aussi de contribuer à la littérature sur le rapport entre la diversité ethnique et la performance économique. Easterly et Levine (1997) constatent qu’il existe en Afrique sub-saharienne une forte corrélation entre fragmentation ethnique et baisse de qualité dans la fourniture de biens publics, expliquée par des niveaux élevés de clientélisme, de corruption, d’instabilité, de sous-développement et un ensemble de facteurs économiques défavorables. À cause de leur concentration sur la performance économique, ces travaux passent sous silence l’impact que pourrait avoir la diversité ethnique sur la diversité du paysage politique, et donc sur l’avancement de la démocratie libérale fondée sur les libertés et la compétition électorale.
Les travaux relatifs aux institutions électorales ont mis l’accent sur l’efficacité des systèmes électoraux majoritaires, et a contrario sur le fait que la représentation proportionnelle encourage l’inclusion politique, aux dépens de l’efficacité de l’action gouvernementale (Powell, 2000 ; Linz, 1990 ; Mainwaring, 1993). La portée de ces analyses est limitée car elles s’appuient essentiellement sur des données macro-économiques de différents pays qui par conséquent, ne permettent guère de mettre en lumière les facteurs micro-économiques sous-tendant les avantages comparatifs de ces diverses institutions. En utilisant des données sur les comportements individuels, nous avons pu mettre en évidence comment ces avantages comparatifs sont perçus par le citoyen ordinaire.
Glaser, LaPorta, Lopez-de-Silanes et Shleifer (2004) soutiennent que le capital humain, plus que les institutions, constitue le fondement de la croissance économique. Selon eux, des politiques de stimulation de la croissance qui donnent la priorité à l’éducation, permettent d’échapper à la pauvreté, et débâtir ensuite des institutions qui favorisent l’égalité et la représentativité. En établissant une forte corrélation entre le niveau d’éducation et la préférence pour la démocratie intrinsèque à l’opposé de la démocratie instrumentale, nos résultats confortent l’hypothèse que l’éducation encourage la tolérance vis-à-vis d’opinions différentes, l’intérêt dans la participation politique et le désir de libre expression.
Notre article contribue aussi aux études sur les déterminants de la satisfaction des citoyens par rapport au fonctionnement de la démocratie. En particulier, Anderson et Guillory (1997) ont examiné le lien entre le degré de satisfaction du citoyen et la nature du système politique dans lequel il vit. Leurs résultats indiquent que ceux qui votent pour le gagnant des élections ont tendance à être plus satisfaits du fonctionnement de la démocratie que ceux qui votent pour le perdant. L’écart entre la proportion des satisfaits et des insatisfaits est plus large dans les pays à système électoral majoritaire que dans les pays à système proportionnel. Notre analyse se concentre sur la façon dont les facteurs institutionnels, tels que la fragmentation politique, affecte le degré de satisfaction a l’égard du fonctionnement de la démocratie.
Dans un premier temps, nous présenterons le contexte dans lequel les données d’Afrobaromètre ont été recueillies ; ensuite, nous définirons les variables utilisées et expliquerons notre stratégie d’estimation économétrique. La troisième section présente et interprète nos résultats. Les conclusions sont présentées dans la dernière section.
 
Le contexte
 
 
Les enquêtes d’Afrobaromètre sont basées sur des entretiens conduits en langues locales sur un échantillon aléatoire d’à peu près 1 200 personnes. Ce qui donne une marge d’erreur de 3 % avec un degré de confiance de 95 %. Les pays couverts sont actuellement au nombre de dix-huit et ne sont pas nécessairement représentatifs de toute l’Afrique [5].
En effet, comme l’indique le tableau ci-dessous, il existe d’importantes différences entre les pays inclus dans l’échantillon et ceux des pays africains qui n’y figurent pas. Tout d’abord, les pays qui de toute évidence ne sont pas des démocraties ou sont en situation de crise politique ou de guerre civile sont exclus. Or on ne peut a priori exclure l’existence de caractéristiques nationales latentes qui influencent l’instauration d’un régime démocratique et l’appréciation qu’a le citoyen moyen de la démocratie une fois que celle-ci est instaurée. Par conséquent, les résultats décrits dans notre article ne nous permettent pas de tirer des conclusions quant aux réactions qu’auraient eues les citoyens de pays à régimes autocratiques ou en situation de guerre civile vis-à-vis de la démocratie, si ce régime était installé dans leur pays.

Tableau 1
Informations de base par pays
IMGIMGPays	Population	Mortalité infantile	...IMGIMF
Pays Population Mortalité infantile 1 Alphabétisme 2 Année de l’indépendance Ex-puissance coloniale PIB en USD/hab 3 Botswana 1 639 833 53,70 79,8 % 1966 Royaume-Uni 10 000 Lesotho 2 022 331 87,24 84,8 % 1966 Royaume-Uni 3 000 Madagascar 18 595 469 75,21 68,9 % 1960 France 900 Mali 11 716 829 107,58 46,4 % 1960 France 1 000 Sénégal 11 987 121 52,94 40,2 % 1960 France 1 700 Bénin 7 862 944 79,56 33,6 % 1960 France 1 100 Mozambique 19 686 505 129,24 47,8 % 1975 Portugal 1 300 Ghana 22 409 572 55,02 74,8 % 1957 Royaume-Uni 2 400 Afrique du Sud 44 187 637 60,66 86,4 % 1910 Royaume-Uni 12 100 Malawi 13 013 926 94,37 62,7 % 1964 Royaume-Uni 600 Namibie 2 044 147 43,39 84 % 1990 Afrique du Sud 4 8 200 Kenya 34 707 817 59,26 85,1 % 1963 Royaume-Uni 1 200 Tanzanie 37 445 392 96,48 78,2 % 1961 Royaume-Uni 5 700 Ouganda 28 195 754 66,15 69,9 % 1962 Royaume-Uni 1 700 Nigeria 131 859 731 97,14 68 % 1960 Royaume-Uni 1 000 Zambie 11 502 010 86,84 80,6 % 1964 Royaume-Uni 900 1 Décès pour 1 000 naissances. 2  % de la population totale ayant 15 ans ou plus et sachant lire et écrire. 3 Estimations 2005, en parités de pouvoir d’achat. 4 Territoire sous mandat de l’Afrique du Sud. 5 Territoire sous tutelle des Nations unies et administration du Royaume-Uni. Source : CIA

Cependant, notons que, sur un certain nombre de points (population et indices de développement économique), l’échantillon d’Afrobaromètre est assez représentatif de l’ensemble des pays africains. La population moyenne dans notre échantillon est légèrement plus élevée que la moyenne africaine, due à la présence du Nigeria, qui est le pays africain le plus peuplé. Sur le plan économique, le PNB par habitant dans notre échantillon est de 2 988 USD en parité de pouvoir d’achat, alors que la moyenne africaine est de 2 566 USD [6].
Sur le plan politique, l’échantillon considéré est moins représentatif de la majorité des pays africains. Il offre cependant une gamme variée en termes de niveaux de démocratie. Des pays comme le Bénin ou le Ghana présentent, selon les mesures les plus objectives, tous les attributs d’une véritable démocratie, alors que d’autres, comme l’Ouganda, sont probablement beaucoup moins démocratiques [7]. Toutefois, des pays en situation de conflit armé comme la République du Congo, la Côte d’Ivoire et la Somalie ou des régimes autocratiques comme ceux du Tchad, du Cameroun et de la Guinée ne figurent pas dans l’échantillon.
 
Analyse empirique
 
 
Le but de l’étude, faut-il le rappeler, est d’établir empiriquement la corrélation entre d’une part diverses mesures du degré de satisfaction relatif au fonctionnement de la démocratie, et le niveau de démocratie tel que perçu par le citoyen, et, d’autre part, sa conception de la démocratie. Les autres covariables utilisées dans l’analyse sont le degré de fragmentation parlementaire (une approximation pour la fragmentation politique), le système électoral, ainsi que la diversité ethnique. Notre stratégie consiste à réaliser un certain nombre de régressions logistiques avec, comme variable dépendante, le niveau de (et la satisfaction) avec la démocratie et, comme variable indépendante, la vision (instrumentale ou intrinsèque) de la démocratie ainsi que d’autres covariables pertinentes. Dans les lignes qui suivent, nous allons définir ces différentes variables, avant d’entamer la présentation et l’analyse des résultats économétriques.
Définition des variables
Variables indépendantes
Vision de la démocratie
Commençons d’abord par la vision de la démocratie. L’enquête Afrobaromètre demande aux personnes interviewées de décrire ce que la démocratie signifie pour elles. Leurs réponses sont codées dans les 18 catégories figurant dans le tableau ci-après. Nous avons regroupé séparément les réponses qui relèvent de la vision instrumentale et celles qui relèvent de la vision intrinsèque. En d’autres termes, notre variable « vision instrumentale » prend la valeur 1 si le répondant à une vision instrumentale de la démocratie, 2 s’il a une vision intrinsèque, et 3 s’il n’a ni l’une, ni l’autre.

Tableau 2
Valeur « intrinsèque » et « instrumentale » de la démocratie
IMGIMGIntrinsèque	Instrumentale	Aucune des...IMGIMF
Intrinsèque Instrumentale Aucune des deux Libertés et libertés civiles Gouvernement pour et par le peuple Vote, élections et principe de la majorité pour les partis Justice, égalité et équité Paix et unité Développement Solidarité, réciprocité et coopération Bonne gouvernance Autonomie ou indépendance Respect et droits humains Sans objet Pauvreté Oppression Autres Capacité de réponse aux besoins Ordre civil Note : Les données indiquent que seulement 6 % des personnes interrogées sont dans la troisième catégorie (ni l’un, ni l’autre). Source : Enquêtes Afrobaromètre 1999-2005

Le tableau 3 présente les scores de fragmentation des 18 pays de l’échantillon. Le tableau révèle que le Malawi et la Zambie affichent les scores les plus élevés de fragmentation parlementaire, qui traduisent les niveaux élevés de fragmentation ethnique et de tension interrégionale dans ces pays. Ce sont, par conséquent, des pays dans lesquels nous nous attendrions à voir le processus politique se ralentir, voire se bloquer, avec pour résultat un mécontentement de leurs citoyens. À l’inverse, les scores de fragmentation du Botswana et du Mali sont les plus bas, et le risque de blocage politique dans ces pays est donc peu élevé.

Tableau 3
Fractionnalisation parlementaire
IMGIMGMali (2002)	.24	Botswana (2003)	.30	...IMGIMF
Mali (2002) .24 Botswana (2003) .30 Namibie (2003) .40 Sénégal (2002) .43 Bénin (2005) .48 Mozambique (2002) .50 Cap-Vert (2005) .52 Cap-Vert (2002) .52 Ghana (2002) .52 Ghana (2005) .53 Kenya (2003) .55 Afrique du Sud (2002) .55 Madagascar (2005) .55 Lesotho (2003) .55 Nigeria (2003) .59 Malawi (2003) .62 Zambie (2003) .67

Encadré 1 – Fragmentation politique
Nous passons ensuite à la variable fragmentation politique que nous avons choisi de représenter à l’aide de la fragmentation parlementaire. La mesure que nous utilisons est l’indice de fragmentation (FRAC), calculé en utilisant la formule de concentration d’Herfindahl, pour refléter les différences significatives entre les scénarios possibles de distribution des sièges parlementaires entre les partis politiques :
i désigne le parti politique, et p le pourcentage des sièges qu’il occupe au parlement [8].
Mode de scrutin
Les modes de scrutins utilisés dans les pays de l’échantillon sont les suivants : scrutin à majorité simple (Kenya, Botswana, Nigeria, Zambie, Tanzanie, Malawi, Ghana, Ouganda, Madagascar) ; représentation proportionnelle (Afrique du Sud, Bénin, Cap-Vert, Mozambique, Namibie) ; scrutin majoritaire plurinominal à listes de parti (Sénégal) ; scrutin majoritaire uninominal (Lesotho) et scrutin majoritaire à deux tours (Mali). Ces informations sont collectées sur le site : wwww. africanelections. tripod. com
Fragmentation ethnique
Plutôt que d’avoir recours à l’indice ELF (indice de fragmentation ethnolinguistique), très populaire parmi les politologues, nous avons préféré utiliser le PREG (Politically Relevant Ethnic Groups index [9]), mis au point par Posner (2004) pour identifier les groupes ethniques politiquement importants. Posner a utilisé l’indice ELF comme base des scores PREG, mais ce dernier a sur ELF plusieurs avantages. Il a permis de mettre à jour la liste de groupes africains politiquement pertinents, y compris des groupes qui, en dépit de leur importance, ne figuraient pas à l’Atlas Narodov Mira sur la base duquel l’indice ELF est calculé. Il permet aussi de corriger une autre lacune de cet Atlas, celle que Posner appelle le « problème du groupement » : l’Atlas réunit en effet souvent en une seule catégorie des groupes ayant des comportements politiques distincts.
Les scores PREG pour les pays de l’échantillon figurent au tableau 4, selon un classement allant du plus homogène au plus fragmenté. Selon le système de score PREG de Posner, le score PREG du Botswana, du Lesotho et de Madagascar est 0. À l’autre extrémité de l’échelle, la Zambie, le Nigeria et l’Ouganda sont les pays où la fragmentation ethnique est la plus élevée.
Éducation
Afin de déterminer les causes probables de l’adoption de la vision instrumentale ou de la vision intrinsèque de la démocratie, nous avons entrepris d’étudier les relations entre cette variable et le niveau d’éducation du répondant. Sur ce point, il a été demandé à chaque personne interviewée d’indiquer son niveau d’éducation, sur la base des options suivantes : (1) pas d’éducation formelle ; (2) éducation informelle ; (3) enseignement primaire (partiel) ; (4) enseignement primaire complet ; (5) enseignement secondaire (partiel) ; (6) enseignement secondaire (complet) ; (7) enseignement postsecondaire ; (8) enseignement universitaire ; (9) diplôme universitaire.
Bien-être et pauvreté
Toujours dans le souci d’expliquer les déterminants de l’adoption de la conception instrumentale ou intrinsèque de la démocratie, nous avons aussi étudié le lien entre cette variable et le niveau de bien-être subjectif et la pauvreté. Ces deux variables proviennent des données recueillies aux cours des enquêtes Afrobaromètre. Il a été demandé aux personnes interrogées (1) comment ils/elles perçoivent leur condition économique par rapport à celle d’autres personnes dans leur environnement social et (2) s’ils ont manqué de nourriture une ou plusieurs fois pendant l’année précédente. Nous considérons ceux qui auront répondu « oui » à la question précédente, comment vivant dans la pauvreté, ou plutôt dans une forme extrême de pauvreté [10].
Les données indiquent qu’en général, 3,77 % des personnes interrogées ont répondu qu’ils manquaient toujours de nourriture, 12,29 disaient en avoir manqué de nombreuses fois, et 19,55 occasionnellement.
Variables dépendantes
Nos variables dépendantes sont : (1) l’appréciation du niveau de la démocratie (2) le degré de satisfaction avec le fonctionnement de la démocratie (3) la perception de la corruption parlementaire, vue comme une indication de la performance du parlement. Toutes ces variables mesurent directement et indirectement la satisfaction de la démocratie ainsi que de ses institutions.
Le niveau de la démocratie
Une des questions d’Afrobaromètre porte sur le degré de démocratie existant dans le pays du répondant. Il a été demandé à ce dernier de choisir l’une des réponses suivantes :
  • « Ce n’est pas une démocratie »,
  • « C’est une démocratie avec des problèmes majeurs »,
  • « C’est une démocratie avec des problèmes mineurs »,
  • « C’est une pleine démocratie ».
  • Cela nous donne une mesure ascendante de la démocratie allant de 1 à 4.
    Le tableau de statistique descriptive (cf. tableau 4) indique que la majorité des personnes interrogées a choisi la réponse « démocratie avec des problèmes mineurs ». Vient ensuite « démocratie avec des problèmes majeurs », suivie de « pleine démocratie». Seule une minorité a choisi « ce n’est pas du tout une démocratie ».

    Tableau 4
    Statistiques descriptives
    IMGIMG(1)	(2)	(3)	(4)	(5)	(6)	Instrumental...IMGIMF
    (1) (2) (3) (4) (5) (6) Instrumental Fractionnalisation parlementaire Fractionnalisation ethnique Satisfaction Niveau de democratie Corruption parlementaire Botswana 29 0,36 0,00 0,66 0,84 0,27 Ghana 17 0,52 0,44 0,80 0,83 0,22 Lesotho 16 0,55 0,44 0,55 0,54 0,21 Malawi 16 0,76 0,55 0,25 0,29 0,17 Mali 32 0,63 0,13 0,69 0,64 0,31 Namibie 31 0,33 0,55 0,79 0,83 0,27 Nigeria 21 0,53 0,66 0,26 0,30 0,61 Afrique du Sud 28 0,48 0,49 0,71 0,70 0,27 Tanzania 27 0,23 0,59 0,88 0,91 0,19 Ouganda 33 0,51 0,63 0,70 0,67 0,30 Zambie 17 0,67 0,71 0,30 0,34 0,37 Cape Vert 13 0,52 n/a 0,56 0,60 0,31 Kenya 22 0,55 0,57 0,63 0,55 0,47 Mozambique 35 0,46 0,36 0,68 0,79 0,18 Sénégal 27 0,43 0,14 0,69 0,76 0,25 Bénin 35 0,47 0,30 0,63 0,66 0,56 Madagascar 25 0,55 0,00 0,40 0,77 0,18 (7) (8) (9) (10) (11)
    IMGIMG(1)	(2)	(3)	(4)	(5)	(6)	Sans instruc...IMGIMF
    (1) (2) (3) (4) (5) (6) Sans instruction Niveau primaire Niveau secondaire Au-delà du secondaire Fréquemment sans nourriture Botswana 0,17 0,28 0,45 0,09 0,32 Ghana 0,27 0,31 0,34 0,08 0,21 Lesotho 0,12 0,60 0,24 0,04 0,37 Malawi 0,20 0,59 0,20 0,02 0,60 Mali 0,65 0,25 0,07 0,03 0,34 Namibie 0,08 0,24 0,55 0,12 0,31 Nigeria 0,17 0,15 0,44 0,23 0,33 Afrique du Sud 0,06 0,20 0,57 0,16 0,22 Tanzania 0,11 0,73 0,14 0,02 0,37 Ouganda 0,09 0,42 0,37 0,12 0,41 Zambie 0,04 0,28 0,48 0,20 0,37 Cape Vert 0,18 0,44 0,31 0,06 0,16 Kenya 0,10 0,40 0,35 0,15 0,35 Mozambique 0,26 0,48 0,21 0,03 0,47 Sénégal 0,49 0,20 0,21 0,08 0,39 Bénin 0,53 0,25 0,17 0,03 0,36 Madagascar 0,13 0,47 0,34 0,06 0,54 Source : Enquêtes Afrobaromètre 1999-2005. Les données sur fragmentation parlement ont été collectées sur africanelections.tripod.com et les données sur la fragmentation ethnique ont été collectées sur Posner (2004).

    Le tableau appelle quelques remarques. Les Nigérians paraissent les moins enclins à appeler leur pays une démocratie : le pourcentage de répondants ayant choisi « ce n’est pas du tout une démocratie » est le deuxième plus élevé après celui du Malawi, et le pourcentage de ceux ayant choisi « démocratie achevée » est le plus faible. De leur côté, les Kenyans paraissent croire à l’existence de la démocratie dans leur pays : bien qu’à peine 13 % des répondants du Kenya aient choisi l’option « démocratie achevée », 63 % ont choisi « démocratie avec des problèmes mineurs », et à peine 2 %, « ce n’est pas du tout une démocratie ». C’est en Tanzanie et au Sénégal que le pourcentage de répondants ayant choisi l’option « démocratie achevée » est le plus élevé.
    Satisfaction à l’égard de la démocratie
    Une autre question d’Afrobaromètre interroge les citoyens sur leur satisfaction à l’égard de la démocratie. Bien que cette question semble de prime abord très proche de la précédente, les réponses apportées peuvent être très différentes des réponses à la première question. En effet, un citoyen peut définir son pays comme étant une démocratie, mais penser en même temps que la démocratie est une forme de gouvernement moins efficace ou efficiente que d’autres. De même, un citoyen pourrait définir son pays comme étant plus ou moins une démocratie, mais se montrer satisfait des progrès réalisés depuis l’instauration de cette dernière.
    L’enquête propose le choix de réponses suivant :
  • « Le pays n’est pas une démocratie »,
  • « Très mécontent »,
  • « Relativement mécontent »,
  • « Relativement satisfait »,
  • « Très satisfait ».
  • Cela nous donne une mesure ascendante de satisfaction de 1 à 5. Le tableau 4 indique qu’une grande majorité des répondants a choisi « relativement satisfait ». Elle est suivie par « relativement mécontent». Très peu de répondants (4 % au maximum) déclarent que leur pays n’est pas une démocratie. L’opposition entre ce dernier résultat et celui de la question est : « quel est le degré de démocratie de votre pays ? » n’est qu’apparent : la taille de l’échantillon pour la question « quel est votre degré de satisfaction ? » est plus importante que celle pour la question « quel est le degré de démocratie ? », vu que cette question n’avait pas été posée dans les enquêtes de 2005 conduites au Ghana, en Ouganda, au Bénin, à Madagascar et au Cap-Vert.
    Les Nigérians, les moins enclins à considérer leur pays comme démocratique dans leurs réponses à la première question, sont aussi les plus mécontents de la démocratie dans leur pays. Ils sont suivis, mais à distance, par le Malawi, lui-même suivi de très près par le Lesotho. Les répondants du Ghana sont, et de loin, les plus satisfaits avec la démocratie, tandis que le Kenya comporte le plus petit nombre de répondants non satisfaits.
    Perception de la performance parlementaire
    La variable dépendante suivante est la perception de la corruption parlementaire. Il a été demandé aux répondants s’ils pensaient que les membres du parlement étaient corrompus, en leur donnant pour choix les réponses suivantes :
  • « Aucun d’entre eux »,
  • « Certains d’entre eux »,
  • « La plupart d’entre eux »,
  • « Tous »,
  • « Je ne sais pas/je n’ai pas eu suffisamment d’information à ce sujet ».
  • Résultat et analyse
    Nous présentons dans un premier temps les résultats économétriques établissant les relations de corrélation entre nos différentes mesures de satisfaction avec le fonctionnement de la démocratie d’une part et les diverses visions instrumentale ou intrinsèque de l’autre. Par la suite, nous présentons les résultats sur la relation entre le niveau d’éducation, diverses mesures du bien-être social et la vision de la démocratie.
    Chaque variable apparaît au niveau de deux modèles [11].
    Déterminants du niveau de la démocratie
    Le tableau ci-après rapporte les résultats d’une régression logistique entre le niveau perçu de la démocratie et la fragmentation parlementaire, le système électoral, la fragmentation ethnique et l’interaction entre vision instrumentaliste et la fragmentation parlementaire. Il convient de rappeler que les variables niveau de la démocratie et vision instrumentale sont des variables individuelles alors que les variables fragmentation, système majoritaire uninominal, fragmentation ethnique sont des agrégats pays.
    La régression est réalisée en incluant « l’effet spécifique du pays » [12] dans le deuxième modèle afin de tester la robustesse des résultats lorsque les caractéristiques spécifiques des divers pays sont prises en compte. Notre objectif principal est de montrer que, dans un contexte où la fragmentation augmente, la vision instrumentale est négativement corrélée avec la satisfaction, et que la vision intrinsèque est positivement corrélée avec la satisfaction. L’inverse est vrai lorsque le degré de fragmentation diminue. Les résultats sont décrits dans le tableau ci-après.
    Comme le tableau l’indique, le coefficient de l’interaction entre vision instrumentaliste et fragmentation est significativement négatif dans les deux modèles. Ce qui confirme notre hypothèse de départ.
    En d’autres termes, les résultats indiquent que, dans un pays ou le degré de fragmentation parlementaire est élevé, un citoyen qui a une vision instrumentaliste de la démocratie est enclin à penser que son pays n’est pas une démocratie ou est une démocratie avec des problèmes majeurs. Le résultat est robuste avec ou sans l’inclusion de la « fragmentation ethnique » comme variable de contrôle. Deux des trois seuils sont statistiquement significatifs, ce qui indique que les distinctions entre catégories sont statistiquement significatives, à l’exception des catégories « démocratie avec des problèmes mineurs » et « démocratie pleine ». Cette absence de distinction statistiquement significative entre ces deux catégories n’a rien de troublant, vu qu’en substance elles sont très proches l’une de l’autre.
    Déterminants de la satisfaction
    Nous passons maintenant aux déterminants de la satisfaction. Comme pour le niveau de la démocratie, la fragmentation parlementaire est statistiquement très significative tant dans le modèle 1 que dans le modèle 2, et dans la direction attendue : plus la fragmentation augmente, moins le citoyen est satisfait de la démocratie dans son pays lorsqu’il en a une vision instrumentaliste [13]. Tous les seuils sont statistiquement significatifs, à l’exception de celui qui sépare les catégories « relativement satisfait » et « très satisfait » [14].

    Tableau 5
    Le niveau de la démocratie
    IMGIMGModèle 1	Modèle 2	Variable dépendant...IMGIMF
    Modèle 1 Modèle 2 Variable dépendante : niveau de la démocratie Coefficient Coefficient Fractionnalisation parlementaire -3,72 *** (0,14) -3,72 *** (0,69) Vision instrumentale démocratie 0,54 *** (0,16) 0,54 *** (0,23) Fractionnalisation × v. instrumentale -0,86 *** (0,30) -0,86 ** (0,40) Système majoritaire uninominal -0,32 *** (0,03) -0,32 (0,24) Fragmentation ethnique -0,81 *** (0,07) -0,81 (0,54) N (taille de l’échantillon) 15 819 15 819 Différence de probabilité -19 150 -19 150 Modèle 1 seuil de significativité à 1 % ; Modèle 2 at 5 %, Source : Calculs des auteurs.


    Tableau 6
    Les satisfactions
    IMGIMGModèle 1	Modèle 2	Variable	Coefficie...IMGIMF
    Modèle 1 Modèle 2 Variable Coefficient Coefficient Fractionnalisation parlement, -3,56 *** (0,15) -3,56 *** (0,70) Vision instrumentale démocratie 0,53 *** (0,17) 0,53 * (0,29) Fractionnalisation × v. instrumentale -0,83 ** (0,32) -0,83 (0,59) Système majoritaire uninominal -0,39 *** (0,03) -0,39 (0,27) Fragmentation ethnique -0,05 (0,06) -0,05 (0,56) N (taille de l’échantillon) 15 957 15 957 Différence de probabilité -21687 -21687 Modèle 1 cutpoints significatif à 1 % ; Modèle 2 à 5 %,

    Déterminants de la perception de la corruption des parlementaires
    Nous examinons maintenant les déterminants de la perception de la corruption des députés, qui est un autre indicateur de satisfaction de la démocratie. Les résultats de ce modèle confirment à nouveau la théorie, bien que plus modestement. Pour les répondants ayant une vision instrumentale de la démocratie, plus la fragmentation est élevée, plus ils soupçonnent les parlementaires de corruption. Malheureusement, pour les tenants de la vision intrinsèque aucune conclusion ne peut être tirée vu que le coefficient, bien qu’ayant un ordre de grandeur important, n’a aucune signification statistique dans le modèle 1 (et n’est pas repris dans le modèle 2). De plus, dans le modèle 1, les seuils n’ont pas de signification statistique.

    Tableau 7
    Corruption des parlementaires
    IMGIMGModèle 1	Modèle 2	Variable	Coefficie...IMGIMF
    Modèle 1 Modèle 2 Variable Coefficient Coefficient Fractionnalisation parlement, 1,21 *** (0,19) 1,21 (1,28) Vision instrumentale démocratie 0,33 (0,20) 0,33 (0,23) Fractionnalisation × v. instrumentale -0,74 * (0,39) -0,74 * (0,45) Système majoritaire uninominal 0,29 *** (0,04) 0,29 (0,29) Fragmentation ethnique 1,09 *** (0,07) 1,09 ** (0,53) N (taille de l’échantillon) 13 718 13 718 Différence de probabilité -16 668 -16 668 Modèle 1 « cutpoints » statistiquement significatif à 1 % ; Modèle 2 significatif à 1 %,

    Déterminants de la vision instrumentale
    La dernière régression porte sur les déterminants de la vision intrinsèque ou instrumentale de la démocratie. La variable qui a le plus fort pouvoir de prédiction est le degré de pauvreté (mesuré par le manque de nourriture), suivie pas la variable sexe. En effet, le coefficient de la variable « fréquence de jeûne » est significatif à 99 % et celui de la variable « sexe » est significatif à 95 %. Par contre, le coefficient de la variable éducation est significatif, mais seulement à 90 % dans le modèle 1 et pas du tout dans le modèle 2. Ce qui signifie que, contrairement à nos prévisions théoriques, le niveau d’éducation n’a, pour l’essentiel, pas de pouvoir de prédiction dans la représentation de la démocratie. Il en va de même en ce qui concerne l’âge.

    Tableau 8
    Choix entre vision instrumentale et intrinsèque de la démocratie
    IMGIMGModèle 1	Modèle 2	Variable dépendant...IMGIMF
    Modèle 1 Modèle 2 Variable dépendante : Vision instrumentale démocratie Coefficient Coefficient Niveau d’education -0,04 * (0,02) -0,04 (0,04) Âge 0,00 (0,00) 0,00 (0,00) Sexe 0,09 ** (0,04) 0,09 ** (0,04) Niveau de vie par rapport à d’autres citoyens 0,01 (0,01) 0,01 (0,03) Fréquence de jeûne, faute de ressource 0,10 *** (0,02) 0,10 *** (0,03) Constante -1,24 *** (0,11) -1,24 *** (0,25) N (taille de l’échantillon) 16965 16965 Différence de probabilité -9516 -9516

     
    Conclusions
     
     
    Dans cet article, nous avons utilisé les données d’Afrobaromètre sur les comportements des citoyens de 18 pays africains pour étudier les déterminants de diverses formes de satisfaction à l’égard du fonctionnement de la démocratie. Nous nous sommes particulièrement penchés sur la corrélation entre la vision instrumentale ou intrinsèque de la démocratie et le degré de satisfaction des citoyens quant à son fonctionnement. L’analyse établit que les citoyens qui ont une conception instrumentale de la démocratie ont tendance à exprimer leur insatisfaction lorsque le système politique de leur pays est très fragmenté. Par contraste, ceux qui définissent la démocratie simplement en termes de valeurs libérales ont tendance à être satisfaits. Cela signifie que la fragmentation peut être perçue par certains citoyens comme un facteur de promotion de la démocratie libérale et par d’autres comme un frein au développement économique et à la provision des biens publics. L’analyse a aussi établi que les citoyens qui sont relativement plus instruits ont tendance à adopter une vision libérale de la démocratie tandis que ceux qui vivent dans la pauvreté extrême (qui rapportent avoir manqué de nourriture au moins une fois l’année précédente) tendent à adopter une vision plutôt instrumentale. Une des implications de ce résultat est que la problématique de fragmentation et de la représentation de la démocratie ne peut pas être transposée dans les pays développés comme la France et les États-Unis d’Amérique. Étant donné que l’écrasante majorité des électeurs a au moins atteint un niveau d’éducation primaire, il faudra envisager que presque tous adopteront une vision intrinsèque de la démocratie.
    Notre article offre une analyse de la perception de la démocratie en Afrique qui va au-delà de simples statistiques descriptives. Par exemple, les rapports du réseau Afrobaromètre indiquent généralement que la plupart des Africains ont une vision libérale et intrinsèque de la démocratie, sans chercher à nuancer cette affirmation et établir le lien entre cette variable et d’autres variables pertinentes comme l’éducation et le degré de pauvreté. Nous recommanderions que les utilisateurs des données sur la gouvernance se concentrent davantage sur l’analyse des relations entre variables ainsi que les tests d’hypothèse qui pourraient contribuer à clarifier les débats sur la gouvernance et la démocratie en Afrique.
    Afin de contribuer davantage à cet effort, nous comptons, dans nos prochains travaux, étendre notre analyse à d’autres caractéristiques du système politique qui pourraient, à l’instar de la fragmentation politique, permettre de générer la démarcation entre ceux qui ont une vision instrumentale et ceux qui ont vision intrinsèque dans leur degré de satisfaction du fonctionnement de la démocratie. Nous envisageons par exemple d’étudier l’effet de la limitation de l’exercice du mandat présidentiel et du système de majorité à deux tours sur l’appréciation de la démocratie.
     
    BIBLIOGRAPHIE
     
    ·  Anderson, C.J. et C.A. Guillory (1997), “Political Institutions and Satisfaction with Democracy: A Cross-National Analysis of Consensus and Majoritarian Systems”, The American Political Science Review, vol. 91, p. 66-81.
    ·  Devarajan, S. et R. Reinikka (2004), World Development Report 2004: Making Services Work for Poor People (A World Bank Publication), Washington, DC, The World Bank and Oxford University Press.
    ·  Easterly, W. et R. Levine (1997), “Africa’s Growth Tragedy: Policies and Ethnic Divisions”, The Quarterly Journal of Economics, vol. 112, p. 1203-1250.
    ·  Glaeser, E.L., La Porta R., Lopez-de-Silanes F. et A. Shleifer (2004), “Do Institutions Cause Growth?”, Journal of Economic Growth, vol. 9, p. 271-303.
    ·  Linz, J.J. (1990), “The Perils of Presidentialism”, Journal of Democracy, vol. 1, p. 51-69.
    ·  Mainwaring, S. (1993), “Presidentialism, Multipartism, and Democracy: The Difficult Combination”, Comparative Political Studies, vol. 26, p. 198-228.
    ·  Posner, D.N. (2004), “Measuring Ethnic Fractionalization in Africa”, American Journal of Political Science, vol. 48, p. 849-863.
    ·  Powell, G.B. (2000), Elections as Instruments of Democracy, New Haven, Connecticut, Yale University Press.
    ·  Roubini, N., Sachs, J., Honkapohja, S. et D. Cohen (1989), “Government Spending and Budget Deficits in the Industrial Countries”, Economic Policy, vol. 4, p. 99-113.
    ·  Sen, A (1999), Development as Freedom, New York, Anchor Books.
     
    NOTES
     
    [1]Professeur à la New York University, département de Sciences Politiques.
    [2]Doctorante à la New York University, département de Sciences Politiques.
    [3]hhttp:// www. freedomhouse. org.
    [4]Pour une discussion des objectifs intrinsèques et instrumentaux de la démocratie, voir Sen (1999).
    [5]Le réseau Afrobaromètre est un projet de recherche indépendant, non partisan, conduit par CDD, IDASA et MSU. Mis en œuvre par l’intermédiaire d’un réseau de partenaires nationaux, Afrobaromètre mesure les conditions économiques ainsi que l’atmosphère politique dans des pays africains. Le questionnaire est standardisé afin de faciliter la comparaison entre pays. Les pays couverts par les enquêtes de 2005 sont : Bénin, Botswana, Cap-Vert, Kenya, Lesotho, Madagascar, Malawi, Mali, Mozambique, Namibie, Nigeria, Sénégal, Tanzanie, Ouganda et Zambie.
    [6]La liste des pays considérée dans le calcul de la moyenne africaine, n’inclut pas la Guinée Équatoriale, dont le PNB par habitant est de 50 000 USD.
    [7]Selon Freedom House, le Bénin, le Ghana et le Sénégal figurent en tête de classement en matière de droits politiques et de libertés civiles, tandis que des pays comme Madagascar, le Kenya et le Nigeria sont considérés comme étant « partiellement libres ». L’Ouganda est dernier du classement en termes de libertés politiques.
    [8]Le nombre de partis ayant des représentants au Parlement pourrait ne pas donner une image complète et exacte de la fragmentation du pouvoir. Imaginons un scénario dans lequel un parlement est composé de membres de 4 partis, A, B, C et D, où A, B et C détiennent chacun 10 % des sièges, et D les 70 % restants. Une coalition de A, B et C contre D ne constituerait pas une menace sérieuse pour D. De plus, avec une telle distribution des sièges, aucune coalition ne peut entraîner un blocage politique : quelle que soit la coalition, D ou une alliance composée de D et d’autres partis l’emportera selon le principe de la majorité simple. Imaginons maintenant un scénario où ces mêmes 4 partis ont chacun 25 % des sièges. S’il est vrai qu’une coalition de 3 partis déterminera la direction du processus législatif, ou même une coalition de 2 partis s’il n’y a pas communauté de vues ou alliance entre les 2 autres partis restants, un blocage politique reste néanmoins possible.
    [9]Indice recensant les groupes ethniques ayant une pertinence politologique.
    [10]Nous avons choisi de nous concentrer sur une variable qui distingue les catégories les plus démunies. Il serait intéressant d’étendre l’analyse à un indicateur de pauvreté plus général (comme le revenu). Mais les données disponibles ne nous permettent pas de faire cette analyse.
    [11]Le premier présente les coefficients avec erreurs standard robustes. Le deuxième présente les coefficients avec traitement des effets de grappe.
    [12]En anglais, country-fixed effect.
    [13]Notons une fois de plus que les variables niveau de la démocratie et vision instrumentaliste sont des variables individuelles, alors que « fractionnalisation », « système majoritaire uninominal », « fragmentation ethnique » sont des agrégats pays.
    [14]Dans l’analyse de régression des réponses à cette question, comme pour la réponse précédente, le contrôle statistique de l’effet fixe entraîne que l’impact de certaines variables n’est pas statistiquement significatif (par exemple fractionnalisation × vision instrumentale, système majoritaire).
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