2007
Afrique contemporaine
Note de lecture
Une brève histoire de l’avenir
[1], Jacques Attali
Jacques GIRI
Le dernier ouvrage de Jacques Attali est un essai de prospective mondiale au XXIe siècle. Il n’est pas le premier à s’engager dans une réflexion sur l’avenir du monde à une époque où, à tort ou à raison, le futur de celui-ci paraît particulièrement incertain. On l’aborde donc avec un certain scepticisme. Et, en même temps, quand on sait le rôle que l’auteur a joué sur la scène mondiale au cours des dernières décennies et l’étendue de sa culture, on ne peut rester indifférent devant la réflexion qu’il nous propose.
Celle-ci s’appuie sur une rétrospective qui se situe dans la voie ouverte par Fernand Braudel. Elle propose une lecture de l’histoire depuis le Moyen Âge. Au cours des siècles qui se sont écoulés depuis ces temps lointains, l’économie du monde s’est organisée autour d’un centre où est venue s’accumuler une partie des richesses produites. Un centre qui n’est pas resté immobile mais qui s’est déplacé depuis Venise et Gênes vers Anvers, Amsterdam puis Londres avant de traverser l’Atlantique, se fixant à Boston puis à New York. Selon Jacques Attali, il aurait encore migré vers l’ouest et serait maintenant situé à Los Angeles. Je le rejoins volontiers sur ce point.
Au cours de cette longue histoire, les échanges commerciaux entre les différentes parties du monde ont pris de plus en plus d’importance. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les progrès techniques intervenus dans les transports des hommes et des marchandises et encore plus dans les télécommunications ont accru ces échanges de façon fantastique. On est donc en présence d’une tendance lourde qui s’enracine dans un passé lointain et qui s’est fortement accentuée au cours des dernières décennies.
Jacques Attali se sent donc autorisé à la prolonger et il voit les forces du marché prendre le dessus sur tout ce qui pourrait s’opposer à elles, y compris les États qu’elles détruiront peu à peu, y compris la superpuissance, les États-Unis, qui résistera plus longtemps, mais dont la domination prendra fin avant 2035. Devenu la loi unique du monde, le marché formera ce qu’il appelle un hyperempire, insaisissable et planétaire.
Mais, dit Jacques Attali, un changement important interviendra : ce nouvel empire n’aura pas de centre, aucune ville ne prendra le relais de Los Angeles, car les acteurs majeurs du marché devenus nomades n’en éprouveront plus le besoin.
Cette évolution ne se fera pas sans rencontrer de violentes oppositions et provoquer de violentes secousses, peut-être même avant que l’hyperempire ne soit achevé. L’humanité « basculera dans une succession de barbaries régressives et de batailles dévastatrices ». Ce sera ce que Jacques Attali appelle l’hyperconflit, un hyperconflit qui pourrait être violent au point de faire disparaître l’humanité.
Enfin, « si la mondialisation peut être contenue sans être refusée, si le marché peut être circonscrit sans être aboli », un nouvel équilibre entre le marché et la démocratie pourrait être trouvé, conduisant, après 2060, à une hyperdémocratie mondiale.
L’évolution vers l’hyperempire que décrit Jacques Attali est basée sur le prolongement de tendance qui ne semble faire aucun doute pour lui. Cependant, il n’est de tendance, si lourde soit-elle, qui ne finisse par s’infléchir un jour. Un infléchissement est-il exclu au cours des deux ou trois prochaines décennies ? N’y a-t-il pas dès aujourd’hui des germes de changement à l’œuvre dans nos sociétés qui feront que les forces du marché ne deviendront pas dominantes ? Jacques Attali ne semble pas se poser la question.
Elle se pose pourtant d’autant plus que, si l’on considère l’évolution passée, celle-ci est loin d’avoir été linéaire. Certes, il ne fait pas de doute que, vu sur une très longue période, le marché a pris une importance croissante, mais cela ne s’est pas fait sans passage par des phases de contraction et d’extension. Jacques Attali dit lui-même que le rapport commerce international/PIB n’a retrouvé que récemment la valeur qu’il avait en 1913. Qui nous dit que nous ne sommes pas à la veille ou au moins à l’avant-veille d’une phase de contraction ? Que, par exemple, la prise en compte du changement climatique ne va pas réduire considérablement les transports de produits d’un bout à l’autre de la planète ? On chercherait en vain dans son ouvrage une allusion à ce facteur de changement qui s’avérera peut-être majeur.
La question vaut également d’autant plus la peine d’être posée que les vertus de la domination, pour ne pas dire de la tyrannie de plus en plus grande exercée par le marché sur les activités humaines ont commencé à être mises en doute depuis quelques années. Et il faut souligner que les doutes ne proviennent pas seulement de nostalgiques d’une époque révolue ou d’altermondialistes utopistes mais qu’ils émanent désormais du cœur même des institutions néo-libérales.
Pendant des années, les bienfaits du marché n’ont pas été l’objet du moindre doute de la part de ceux qui pouvaient agir sur les leviers de commande de l’économie mondiale. C’était le consensus dit « de Washington ». Il n’est pas sans intérêt de constater que la foi semble aujourd’hui un peu moins vive. Les ouvrages de Joseph Stiglitz, ancien vice-président de la Banque mondiale, ont pu passer pour une réaction individuelle aux excès d’un système. Mais il y en a d’autres qui expriment leurs doutes. À la réunion des gouverneurs des banques centrales des plus grands pays du monde tenue en 2006, Ben Bernanke, gouverneur en exercice de la Réserve fédérale des États-Unis, a déclaré que « le rythme des changements économiques mondiaux a été stupéfiant au cours des dernières décennies… les implications de ces changements sur tous les aspects de notre vie ne seront pas connues avant de nombreuses années ». Et il a admis qu’« une dislocation sociale, et la résistance qui l’accompagne souvent, peut survenir lorsque les économies s’ouvrent ». En clair, nous avons peut-être joué les apprentis sorciers, nous avons déjà quelques exemples des dégâts causés, mais nous ne saurons que plus tard leur étendue réelle. Des voix en nombre croissant s’élèvent pour dire que les marchés et les puissances publiques ont besoin les uns des autres pour permettre à la fois la croissance et le maintien de la cohésion sociale.
Pourquoi faudrait-il attendre la seconde moitié du XXIe siècle pour trouver un équilibre entre le marché et la démocratie, attendre que le monde soit passé sous la domination d’un hyperempire qui, à lire la description qu’en fait Jacques Attali, ressemblera plus à un cauchemar qu’à un paradis terrestre, attendre qu’il soit passé par les convulsions de l’hyperconflit alors que des germes de changement sont déjà à l’œuvre dans nos sociétés ?
Jacques Attali semble penser qu’il y aura une séquence inévitable entre un hyperempire dans la logique d’une évolution multiséculaire vers un individualisme croissant et des forces du marché de plus en plus dominantes, puis un hyperconflit engendré par les contradictions de l’hyperempire et les résistances qu’il soulèvera, puis une hyperdémocratie elle-même conséquence des deux phases précédentes. Il admet toutefois qu’il puisse y avoir des chevauchements entre les phases et des bifurcations qui pourraient conduire à la fin de l’humanité. Et il veut croire que « l’horreur de l’avenir prédit contribuera à le rendre impossible ». Il n’empêche qu’il développe une vision linéaire, quasi déterministe de l’avenir du monde.
On peut être d’un avis différent, penser que l’avenir d’une communauté humaine et à plus forte raison de l’humanité toute entière n’est pas déterminé d’avance, qu’il sera au moins en partie ce que les hommes en feront, penser que nous avons un degré de liberté pour le construire et qu’il n’y a donc pas devant nous un, mais des avenirs possibles.
Beaucoup de prospectivistes n’oublient pas de prendre en compte cette liberté et limitent leur ambition à essayer d’explorer le champ des futurs possibles en construisant des scénarios plausibles, ce qui est déjà une tâche bien difficile, où l’on rencontre beaucoup d’embûches et qui conduit à des résultats souvent discutables. Dessiner, comme le fait Jacques Attali, une histoire unique en trois périodes successives ne relève-t-il pas de l’utopie ?
Mais sans doute faut-il lire Une brève histoire de l’avenir comme une allégorie destinée à provoquer le lecteur et à l’inciter à réfléchir. Elle y parvient.
Pour les lecteurs d’Afrique contemporaine, il n’est sans doute pas sans intérêt d’évoquer la place que l’Afrique tient dans cette histoire de l’avenir. Disons qu’elle est bien mince. En 2025, écrit Jacques Attali, « le continent africain ne sera toujours pas un acteur économique d’importance mondiale ». Même s’il est en mesure de connaître une croissance économique très forte, la croissance démographique sera plus forte encore et la moitié des Africains essaiera de survivre avec un revenu en dessous du seuil de pauvreté.
On ne peut pas dire que cette vision du continent, très pessimiste, soit vraiment originale. Ce qui l’est plus, c’est la vision d’un hyperempire où l’Afrique continuera à être déphasée avec le reste du monde. À l’heure où les États se déconstruiront partout dans le monde sous les coups de la mondialisation et du marché victorieux, l’Afrique s’évertuera à se construire, écrit Jacques Attali. En vain, ajoute-t-il. Il voit plutôt nombre d’États africains issus de la colonisation exploser. On peut évidemment faire dans le cas particulier du continent africain les remarques faites pour le monde : l’avenir n’est pas déterminé. Et on ne peut s’empêcher de penser que, il y a un demi-siècle, une histoire de l’avenir aurait probablement eu une vision aussi pessimiste du futur d’une grande partie du continent asiatique. On sait ce qu’il en est advenu.
[1]
Paris, Librairie Arthème Fayard, 2006.