2007
Afrique contemporaine
Éditorial
Le présent numéro d’Afrique contemporaine est construit autour d’un dossier intitulé « Décentralisations et développements ». Ce thème est doublement riche. Il l’est d’abord en raison du contenu différencié de ce que l’on entend par décentralisation. Celle-ci peut en effet s’analyser comme le produit d’une déconcentration, au profit de collectivités territoriales, de telle ou telle des fonctions que remplit l’État central, ainsi que de la dévolution aux dites collectivités d’un pouvoir de décision sur l’exercice des fonctions en question.
Mais la décentralisation peut être également, dans une approche sans doute plus anglo-saxonne que latine, une des modalités de transfert des pouvoirs de l’État au bénéfice de la société civile. On suppose alors que ce transfert est d’autant plus évident et légitime que les structures réceptrices des pouvoirs transférés sont plus proches de leur base sociologique ou territoriale.
La décentralisation, enfin, et dans une acception principalement politique, cela peut être soit le résultat d’un compromis négocié par les parties luttant pour le contrôle du pouvoir et donc des richesses auxquelles celui-ci permet d’accéder, soit un point d’équilibre entre forces centripètes et centrifuges, unité nationale et éclatement du territoire.
Le thème de la décentralisation tire aussi sa richesse de la diversité de ses attendus ou des objectifs poursuivis et, ceci résultant de cela, des acteurs porteurs de ces objectifs. Pour faire court, la décentralisation peut être d’abord visée dans un souci d’efficacité. Elle s’appuie dans ce cas sur le constat, vérifié ou postulé, que l’État central remplit mal ses missions ou qu’il ne dispose pas à suffisance des moyens pour le faire. Il en résulte que des communautés plus petites, donc inévitablement organisées sur la base d’une échelle territorialement réduite, seraient mieux à même de satisfaire les besoins de la population. Ce raisonnement est dans le droit fil des processus d’ajustement des années 1980 et 1990 qui visaient à faire maigrir des appareils d’État jugés globalement inefficients. À ce titre, il est principalement mis en avant par les institutions qui régulent les flux d’aide, et qui ont engendré de prolifiques portées de projets de développement à la base ou dits communautaires. Mais il est également repris par les États centraux eux-mêmes, sur un mode qui ne diffère pas sensiblement de ce qui se passe dans les pays développés, et ce dans le but d’alléger leurs finances.
Parallèlement à cette quête d’une plus grande efficacité dans l’exercice de la chose publique, la décentralisation se nourrit, sur le continent africain, de l’objectif de démocratiser tout à la fois la sélection des détenteurs du pouvoir politique et des voies et moyens de sa mise en œuvre. Cet impératif de démocratisation, venu assez tard, il faut le dire, après les indépendances, s’appuie sur l’intuition que l’implication des citoyens sera d’autant plus forte qu’elle s’exercera au plus près de leur univers quotidien. Ce qui, une fois de plus, milite pour le transfert, au moins partiel, du pouvoir vers l’échelon local. Comme dans le cas de l’objectif précédent, c’est-à-dire la recherche de l’efficacité, les promoteurs de la démocratisation de la vie politique en Afrique furent initialement les pays qui lui dispensent l’aide au développement. Ce faisant, ils trouvèrent sur place des alliés, d’ailleurs fort dissemblables. Les uns sont issus de sociétés civiles en voie de structuration et glissant progressivement de revendications de type corporatiste vers les moyens de les faire aboutir, c’est-à-dire l’exercice de pression politique. Les autres sont des pouvoirs locaux, qualifiés de traditionnels ou non, qui renforcent ainsi les fondements de leurs légitimités et capacité à agir.
Ce dossier particulièrement riche est porteur d’une triple interrogation, à laquelle il se défend, fort prudemment, de répondre, et qui élargit le débat bien au-delà du thème traité. La première est celle du lien entre démocratie et développement. La question ici posée est d’ailleurs double puisqu’elle porte d’une part sur le lien, qui existe ou non, entre modes de gouvernance politique et performances économiques et sociales et, d’autre part, sur le sens d’une éventuelle relation de causalité.
La deuxième interrogation porte sur le devenir de l’État central, qui semble revenir en grâce après la longue période de purge des ajustements. La troisième enfin, d’ordre plus technique, est celle des schémas organisationnels et financiers qui permettront aux pays africains de faire face au mieux, ou le moins mal possible, au double défi de l’explosion urbaine et des migrations intra-continentales, l’une et l’autre étant d’ailleurs fortement corrélées.
Outre ce dossier, le présent numéro d’Afrique contemporaine comprend cinq articles indépendants. Le premier, sur le peuple sahraoui, met en lumière ce qu’on pourrait appeler la courbe de Gauss de l’évolution d’une société doublement traumatisée par la guerre et par le basculement de la mobilité propre à une population nomade dans l’enfermement des camps de réfugiés. L’article en question explore la refondation, dans ce contexte, du contrat social qui organisait l’ordre tribal traditionnel et la montée d’aspirations révolutionnaires, au sens propre du terme. Un second article, à paraître dans une prochaine livraison de la revue, traitera de l’affaissement ultérieur des bases de cette refondation.
L’article suivant aborde la question de la place du diamant dans la géopolitique africaine et, singulièrement, les relations qu’il entretient avec les conflits qui ont ravagé le continent au cours des dernières décennies. Il conduit à nuancer le concept de « diamants du sang » en montrant comment l’économie du diamant, son contrôle par les belligérants et les interventions de la communauté internationale, s’inscrivent dans un contexte complexe marqué par la fin de la guerre froide, et donc des subsides y afférant, et par la rivalité entre divers intérêts économiques extra-continentaux s’affrontant pour le contrôle du marché international de ce produit.
Un troisième article, portant sur un projet de développement minier à Madagascar, aborde la difficile articulation de la recherche du profit par l’opérateur et des contraintes qui lui sont imposées, principalement depuis l’extérieur, pour prendre en compte des objectifs de préservation de l’environnement et de lutte contre la pauvreté.
Un quatrième explore les conséquences, dans le cas de la ville de Conakry, de l’introduction d’une logique financière d’entreprise dans les modalités d’accès des populations à l’eau potable, en mettant l’accent sur ses impacts potentiellement discriminants selon le statut socio-économique des consommateurs ainsi que leur niveau de revenu.
Enfin, un dernier article présente une recension du dernier ouvrage de Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, et questionne le déterminisme linéaire et apocalyptique de l’évolution de l’humanité que propose l’auteur à horizon du prochain demi-siècle.
Jean-Bernard VÉRON