2007
Afrique contemporaine
Note de lecture
À l’occasion des 50 ans de l’IEDES : un numéro spécial de la revue Tiers Monde
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Jean-Claude Devèze
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Il est difficile de rédiger une fiche de lecture sur une publication aussi riche que le 191e numéro de la revue de l’Institut du Développement Économique et Social (IEDES) : il nous est proposé neuf « itinéraires de chercheurs » et quatre articles sur le « parcours d’une institution : l’IEDES a cinquante ans ». Ce qui fait l’unité du numéro, c’est une réflexion à voix multiples sur le développement du Tiers Monde et plus largement de notre monde.
La première chose à relever est le lien fort qui existe dans de nombreux articles entre le parcours d’auteurs arrivés à la fin ou presque de leur parcours professionnel et les réflexions qu’ils nous proposent. Ceci conduit à essayer de confronter les principaux centres d’intérêt abordés ou messages délivrés.
Jean-Pierre Raison, dans sa contribution intitulée : « Le développement, acte de foi ou catalyseur de la recherche ? », se pose la question de la validité de la position de passeur entre deux mondes qu’il a souhaité occuper en ré-pondant que « la preuve du mouvement, c’est la marche ». Christian Co-méliau s’interroge sur les « dimensions politiques et sociales du développement », nous propose de réfléchir sur des modèles de développement à long terme pour juger dans la durée des objectifs poursuivis, des modalités de leur réalisation et du type de société qui en résulte. Dans son analyse, An-dré Guichaoua annonce une identité disciplinaire à travers sa description du « parcours d’un sociologue » ; il cherche ainsi à définir les ex-igences de son métier. Jean-Pierre Olivier de Sardan, dans son article intitulé « Vers une socio-anthropologie des espaces africains », plaide pour une participation de sa discipline aux enjeux sociaux et politiques soulevés à l’occasion de l’approfondissement de thèmes novateurs comme l’analyse du rôle des courtiers du développement ou des pouvoirs au village ou des relations entre soignants et soignés. Pour sa part, Georges Courade se remémore son itinéraire de « géographe ORSTOM-IRD dans une Afrique en mouvement » ; il lutte contre les idées reçues, les cheminements mimétiques, les facilités liées à la prolongation des tendances, souhaitant qu’on laisse à l’Afrique la possibilité d’écrire son histoire…
Pierre Salama, dans « Parcours de vie d’un chercheur en économie », retrace un itinéraire très marqué par ses engagements politiques et par son combat pour contrer le courant dominant de l’économie classique libérale ; il dénonce par exemple le poids croissant du côté parasitaire du monde de la finance tout en reconnaissant son côté vertueux quand il favorise l’accumulation. Dans sa contribution intitulée « De l’anthropologie au développement et retour », Jean-François Baré se pose des questions sur la consistance de son domaine d’étude qui devrait d’abord chercher à raconter des histoires vraies de ce qui se vit sur le terrain.
Dans un autre registre, Marc Dufumier dans son article sur « Agriculture comparée et développement agricole » montre l’apport de la chaire d’agriculture comparée de l’Agro, et spécialement de deux de ses professeurs, René Dumont, agronome de la faim, éveilleur de conscience sur les conséquences d’une croissance économique et des modes de consommation incontrôlés, et M-arcel Mazoyer, historien des agricultures du monde et analyste des systèmes agraires. Enfin Bruno Lautier, dans un examen de « l’étrange altérité du travail », s’interroge sur l’évolution des politiques sociales et la place de l’économie informelle.
Deux autres contributions dressent des bilans de la façon d’aborder les problèmes de développement à travers une science humaine. Ainsi Bernard Hours, dans « La sociologie du développement dans la revue Tiers Monde » et Philippe Hugon dans « Retour sur l’économie du développement dans la revue Tiers Monde » analysent les idées soulevées par les articles parus concernant leur discipline. Le premier espère qu’une approche pragmatique et une approche sociologique plus autonome de l’économie aideront à sortir d’une centralité des valeurs et le second plaide pour une refondation de l’économie du développement.
Enfin, André Guichaoua dans « Au terme de cinq décennies de développement » et Guy Caire dans « L’IEDES a cinquante ans » abordent de façon différente l’histoire de l’IEDES. Le premier montre l’importance de ce lieu de débat scientifique, idéologique et politique du développement, puis propose une analyse personnelle de l’évolution des sciences sociales travaillant sur le développement. Le second dresse un bilan quantitatif des travaux réalisés par l’IEDES.
Les divers matériaux fournis par les auteurs illustrent l’intérêt de la conjonction d’approches de disciplines différentes pour aborder les problèmes de développement. Les plus présentes dans ce numéro sont l’économie, la sociologie et l’anthropologie sociale, la géographie et l’agriculture comparée. La place de l’économie est interrogée dans une note de bas de page de la contribution de Jean-Pierre Olivier de Sardan qui note : « La vive réaction de l’africaniste Polly Hill, il y a déjà vingt ans, contre la mainmise de l’économie sur les questions de développement n’a pas perdu de son actualité (Hill, 1986). »
Vient alors une double question, celle de l’apport de chaque discipline à l’approfondissement des approches du développement et celle de l’enrichissement de la problématique grâce à la mise en Å“uvre rigoureuse de plus de pluridisciplinarité pouvant déboucher sur de l’interdisciplinarité. Il nous semble que ce numéro répond bien à la première préoccupation et moins à la seconde, sans doute parce que la plupart des auteurs restent très marqués par leurs disciplines, même s’ils s’autorisent à des incursions dans des champs proches, comme le sociologue vers l’anthropologie sociale ou l’économie, le géographe vers l’économie, l’économiste vers le politique, l’agronome vers l’histoire, la géographie et le politique. André Guichaoua pour sa part aborde la filiation de la sociologie du développement avec la philosophie dans le cadre d’un rapport particulier avec la pluridisciplinarité et cherche à construire de l’interdisciplinarité à partir de la thématique « développement ».
Un autre sujet de réflexion, c’est de se demander si ce numéro permet de mieux appréhender ce qu’est le développement économique et social. La réponse n’est pas facile à donner, car à la fois on est frappé par la richesse des points de vue proposés, et en même temps soumis aux multiples interrogations qui traversent les propos des auteurs. Donnons à titre d’exemple deux approches du développement proposées dans ce numéro. Pour François Perroux, le développement est un changement des structures mentales et sociales. Christian Coméliau propose quant à lui comme perspective du développement : « le progrès des sociétés dans la longue durée ».
De nombreux auteurs de la revue convergent sur la façon d’aborder les problèmes de développement. Ainsi plusieurs d’entre eux (André Guichaoua, Marc Dufumier, Pierre Salama) insistent sur l’importance de la méthode comparative pour comprendre les terrains et les sujets qu’ils étudient.
Les mises en garde sur les déviations à éviter sont nombreuses, comme par exemple celle de ne pas tomber dans une expertise sociologique accompagnatrice de la mise en Å“uvre des politiques sans s’interroger sur les présupposés qui guident ces dernières.
Certains constats reflètent un pessimisme profond, comme celui de Bernard Hours : « Le pillage du Tiers Monde a fait place à celui de la planète, faisant du pillage l’une des rares constantes observables. » Ceci nous conduit à nous interroger sur ce qui donne sens au développement.
Sur ce point, le numéro est souvent négatif, rejetant tout culturalisme (Jean-Pierre Olivier de Sardan), dénonçant le risque « de voir surgir la nécessité d’un projet de civilisation » (Bernard Hours). Philippe Hugon pour sa part indique qu’« il n’y a pas de sens à l’Histoire mais des histoires auxquelles les hommes donnent sens » et Bernard Hours nous propose sa vision de la façon suivante : « C’est le futur qui décide si le passé est vivant ou mort… Le sens du passé social est perpétuellement en sursis. »
Ce numéro montre que l’IEDES et sa revue, dans le droit fil du projet de 1957, continuent d’être un lieu de rencontre et d’impulsion des études sur le développement, même s’il n’a pas été possible de créer une « université internationale au service des pays sous-développés » comme projeté au départ.
Par contre, il est difficile de répondre à la question de la force de la synergie entre d’une part l’IEDES et sa revue, d’autre part l’engagement de chercheurs et de praticiens au service du développement. Les idées engagées du départ, comme la « lutte pour le développement », la « libération de l’homme par l’homme », l’invitation à une « révolution mondiale » dans le cadre d’une « collaboration fraternelle entre toutes les nations, entre tous les gouvernements, entre tous les peuples », continuent à servir de références, mais les difficultés rencontrées dans leur mise en Å“uvre, et sans doute aussi l’éparpillement des acteurs, ont conduit à restreindre les ambitions. Ceci explique sans doute un recentrage vers des recommandations sur la façon d’aborder les problèmes de développement, c’est-à-dire : penser globalement les processus de croissance économique et de changement social au sein du système-monde tout en prenant en compte la variable territoriale (André Guichaoua) ; chercher à comprendre le monde où l’on vit et donc défricher les terrains en effervescence, les thèmes novateurs, les nouvelles configurations Nord/Sud… ; mettre ses compétences au service d’objectifs dont il faut prendre en compte les diverses dimensions ; renforcer les liens entre chercheurs du Nord et du Sud.
L’IEDES a été un des principaux foyers de promotion d’une approche alternative française face aux problèmes de développement et dans des rapports Nord/Sud. Il faudrait analyser si les propos de ses chercheurs et enseignants ont été entendus et s’ils ont donné lieu à des nouvelles vocations et surtout rechercher que faire aujourd’hui pour leur donner plus de portée. C’est pourquoi il faut espérer que la lecture de ce numéro et les suites qui lui seront données permettront à de nombreux chercheurs et développeurs de continuer un dialogue fructueux à partir de leurs engagements de terrain comme de leurs questionnements scientifiques. Il reste en effet beaucoup à faire pour donner un sens commun à un développement du monde et de ses territoires qui a besoin des efforts de tous.
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Numéro hors série juillet-septembre 2007. Pour commander un numéro de la revue
Tiers Monde, il faut envoyer un mail à :
ttiermond@ univ-paris1. fr. Pour prendre un abonnement :
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Agroéconomiste, secrétaire Inter-réseaux développement rural.