2008
Afrique contemporaine
Éditorial
Ce numéro d’Afrique contemporaine est entièrement consacré à un dossier sur la crise alimentaire à laquelle le Niger a été confrontée en 2005. Il est composé de huit articles, tirés pour l’essentiel d’enquêtes de terrain menées par un laboratoire nigérien de socio-anthropologie, le LASDEL, et commanditées par le département de la recherche de l’Agence Française de Développement. La conjonction de ce travail à la base, qui donne corps aux perceptions locales de la crise et à son traitement, et du recul temporel par rapport aux événements permet tout à la fois de dépasser le très fort emballement médiatique auquel cette crise a donné lieu et de mettre en lumière, derrière les faits bruts et le conjoncturel, un certain nombre de caractéristiques structurelles qui interrogent ce qu’est le Niger aujourd’hui, et également son devenir.
Le dossier fonctionne en effet à un double niveau. Le premier de ces niveaux est la présentation des faits, telle qu’exposés puis analysés par des acteurs locaux. De ce point de vue, sept questions sont abordées : la place des municipalités dans la gestion de la crise et la mise en Å“uvre de l’aide extérieure ; les modalités de distribution de cette aide ; le rôle des migrants ; les relations entre agriculteurs et éleveurs ; le point spécifique, qui fit couler tant d’encre, de la malnutrition infantile ; l’information véhiculée par les médias ; l’articulation d’une part entre les dispositifs nigérien et extérieurs, en l’occurrence les organismes d’assistance humanitaire et les agences d’aide, et, d’autre part, des composantes de chacun de ces dispositifs entre elles.
Ce dont ressortent divers enseignements, dont les plus intéressants sont au nombre de cinq. Le premier d’entre eux est la requalification de cette crise, qui n’est pas une famine « dure » résultant d’une insuffisance grave et inopinée des productions vivrières, comme au milieu des années 1970, mais le produit d’une crise agricole structurelle et ancienne, conjoncturellement aggravée par l’envolée du prix des céréales sur le marché régional. Le second est le fonctionnement globalement satisfaisant, sur un plan technique, de tout ou partie du dispositif nigérien de prévention et de gestion de ce type de crise, mais sa vulnérabilité par rapport d’une part à des affrontements politiques intra-nigériens et, d’autre part, à des acteurs extérieurs, ONG humanitaires et agences des Nations unies, capables de mobiliser des moyens considérables sur les plans tant financier que médiatique. Le troisième enseignement est, tout compte fait, le rôle relativement restreint de cette aide extérieure dans le traitement de la crise, comparativement aux stratégies habituellement mises en Å“uvre par les nationaux, notamment dans le milieu rural, sous forme d’activités alternatives ne relevant ni de l’agriculture ni de l’élevage, ainsi que par le biais de migrations vers les pays voisins. Le quatrième, qui est paradoxalement le sous produit du précédent, est le renforcement des pratiques de captation de cette rente que représente l’aide extérieure, qu’elle soit humanitaire ou de développement, mais sa non intégration dans les stratégies de survie des populations, en raison de la fluctuation interannuelle de ses montants et de l’externalité des décisions qui la régissent. Le cinquième enseignement, enfin, est l’arrivée en force de nouveaux acteurs extérieurs, publics ou associatifs, originaires de la péninsule arabique et d’Iran, qui peinent encore à faire leur preuve, mais peuvent se prévaloir d’une plus grande proximité religieuse et culturelle avec la société nigérienne, ce qui devrait leur donner, à terme, un avantage comparatif par rapport aux acteurs du Nord.
Le second niveau de ce dossier interroge en profondeur la réalité nigérienne, que cette crise alimentaire a mise en lumière. Cette réalité, pour ce qui nous concerne ici, est double. D’une part, elle marque l’insuffisante efficacité des politiques publiques dans le traitement de ces problèmes de fond que sont, par exemple, la construction de la sécurité alimentaire du pays, la santé infantile, le freinage de l’exubérance démographique ou la lutte contre la pauvreté. Cette défaillance est à mettre au débit des acteurs responsables des dites politiques, c’est-à-dire directement l’État nigérien et, indirectement, les partenaires extérieurs qui l’appuient et le financent dans ces domaines. D’autre part, et sur un plan plus général, ces articles font ressortir la relation problématique entre l’État et ses partenaires extérieur, ainsi qu’entre ces derniers. En effet, et même si l’État est dans une forte dépendance financière par rapport aux bailleurs de l’aide au développement, du fait de l’impécuniosité des finances publiques, cette relation est plus ou moins encadrée par des documents stratégiques engageant les deux parties, tels que le DSRP (Document stratégique de lutte contre la pauvreté) ou les programmes sectoriels, par exemple dans le secteur de l’éducation. En revanche, la relation avec les organismes d’assistance humanitaire, qu’il s’agisse d’ONG du Nord ou d’agences des Nations unies, font clairement ressortir une intrusion massive pendant cette crise, y compris dans des domaines relevant des politiques publiques, et ce parfois en contradiction avec les dites politiques, comme ce fut le cas dans le secteur de la santé sur la question du recouvrement des coûts. Ce qui, de façon indirecte mais claire, met en lumière des contradictions entre les stratégies de long terme appuyées par les bailleurs de l’aide au développement et les interventions de court terme de la communauté humanitaire. Soit une nouvelle illustration tant des difficultés rencontrées pour harmoniser les actions des humanitaires et celles des développeurs, que de la médiocre capacité d’un État faible, ce qui est le cas du Niger, pour piloter et coordonner les aides extérieures, comme l’y engagent les Principes de Paris sur l’appropriation de l’aide.
Un troisième niveau de lecture possible, qui n’est pas traité dans ce dossier, sinon implicitement, est celui du devenir du pays. La situation qui le caractérise aujourd’hui est celle du « verre à demi plein ou à demi vide ». D’un côté, le Niger, malgré un environnement agro-climatique globalement peu favorable aux activités rurales, qui occupent l’immense majorité de la population, et en dépit de techniques, certes bien rodées mais peu productives, a réussi à absorber le quadruplement de sa population depuis l’indépendance, et ce sans catastrophe humanitaire majeure. Le fait mérite d’être signalé, comme indicateur de la résilience et de l’adaptabilité des sociétés sahélo-soudaniennes.
Cela étant, le pays présente une accumulation de signes potentiellement inquiétants. Certains sont bien documentés, notamment par les medias, tels que la reprise de l’insurrection touareg dans le nord ou une certaine perte de contrôle de l’État sur ses régions sahariennes qui sont devenus le lieu de nombreux trafics. Mais ce sont là des domaines qui échappent au thème de ce dossier. D’autres, au contraire, lui sont directement reliés et trouvent une nouvelle acuité à la lumière de la crise alimentaire de 2005. Tel est notamment le cas des évolutions dans le milieu rural, où l’on assiste, du fait de la crise, simultanément et par une relation de cause à effet, à une accélération de la concentration du capital de production, terres agricoles et cheptel. Cette concentration a pour corollaire la décapitalisation de petits exploitants qui y sont acculés pour assurer leur survie alimentaire, et leur exode vers les villes. Or, dans le même temps, les secteurs d’activité non ruraux sont bien en peine de fournir emplois et revenus à ces migrants intérieurs à la hauteur des besoins, d’où l’augmentation du nombre des marginalisés ou semi-marginalisés en milieu urbain, ce qui représente une source de frustration et donc, potentiellement, d’instabilité politique et sociale. Dans le même ordre d’idée, les principales victimes de la crise furent moins les agriculteurs que ces éleveurs contraints de vendre leur bétail, soit afin d’acquérir des céréales, soit faute d’avoir les moyens d’acheter du fourrage, et ce à des prix déprimés par l’excès d’offre d’animaux. Et, par voie de conséquence, le raidissement des tensions entre agriculteurs et éleveurs, déjà alimentées par les disputes, voire les conflits violents, pour l’accès aux ressources naturelles (eau et pâturages).
Bien que ces questions sortent du cadre stricto sensu de ce dossier, elles interpellent le devenir à moyen et long terme du Niger, sur des thèmes lourds tels que le désajustement croissant entre la population et les capacités de production des campagnes nigériennes, la relative impuissance de l’État et de ses bailleurs à mettre en Å“uvre des politiques publiques capables de corriger ce désajustement, et donc une possible remise en cause du modèle de développement suivi par le pays.
Le prochain numéro d’Afrique contemporaine présentera les actes du dernier colloque de l’European Development Network, sur le thème « Culture et développement ».