Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804157838
294 pages

p. 5 à 7
doi: 10.3917/afco.226.0005

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n° 226 2008/2

2008 Afrique contemporaine

Éditorial

Ce numéro d’Afrique contemporaine est consacré à une conférence organisée à Paris, en décembre 2007, par le département Recherche de l’Agence française de développement (AFD) en collaboration avec le réseau de recherche EUDN (European Development Network). Le thème en était « Culture et Développement ».
Un thème doublement intéressant. D’abord en soi, car il élargit à d’autres sciences sociales que l’économie la palette des variables le plus souvent retenues pour tenter d’expliquer les causes du développement, ou du non développement, des pays du Sud. Ensuite, parce que le recours à ces autres sciences sociales, ainsi que la volonté de prendre en compte la culture – quel que soit le contenu précis donné à ce concept – enrichissent les schémas d’analyse, parfois trop « technicistes », d’opérateurs de l’aide telle que l’AFD, et leur permettent de mieux comprendre les pays et sociétés d’intervention.
Compte tenu de la richesse du thème, les organisateurs de la conférence ont choisi de s’en tenir à quatre questions ciblées : le rôle de la religion, en prenant pour exemple les pays du Moyen-Orient et en pesant le poids de l’islam ou, plus exactement, des institutions qui en émanent, dans les performances de ces pays ; celui de la famille et de l’ethnie, non seulement comme référents identitaires, mais également comme producteurs de normes comportementales qui impactent le processus de développement ; le lien entre pauvreté et développement, en posant la question de l’intériorisation d’une culture modelée par la pauvreté comme éventuellement et partiellement responsable d’une situation de pauvreté, puis en jugeant de l’efficacité des politiques qui visent à corriger cette situation ; la relation entre culture et entreprise dans les pays du Sud.
Un autre intérêt du thème est qu’il est porteur de points de vue différents sur le sens de la relation de causalité entre culture et développement. Pour certains, que l’on pourrait qualifier de « culturalistes », le développement, ou son échec, doit être principalement imputé à des facteurs culturels caractérisant telle ou telle société, à tout le moins à une étape donnée de son parcours historique. Ce qui les conduit, de façon plus ou moins affirmée, à soutenir soit que le développement ne peut se faire sans changement culturel, préalable ou simultané, dans la société concernée ; soit, et en quelque sorte a contrario, que le modèle de développement – ou certaines de ses composantes, comme par exemple la gouvernance des entreprises – doit être conforme à la culture de ladite société pour produire des résultats positifs en termes de développement.
Pour d’autres, la culture, et l’usage qui en est fait, sont le produit des structures de pouvoir et de richesse dans une société donnée et, par voie de conséquence, des luttes sociales et politiques qui en résultent, si bien que la recherche des facteurs favorables, ou défavorables, au développement ne doit pas faire appel, au moins en première instance, aux phénomènes culturels.
Ainsi, dans chacun des cas traités lors de la conférence, les présentations par les auteurs, les points de vue des discutants et les dialogues avec la salle ont souvent abordé, plus ou moins frontalement, la question du caractère endogène ou exogène de la culture : celle-ci s’impose-t-elle à l’économique, au social et au politique ou, au contraire, en est-elle le produit – y compris au titre des manipulations qu’en font les acteurs ?
Il ne nous appartient pas de trancher ici entre ces deux écoles, qui existent depuis que les sciences sociales s’intéressent aux pays du Sud, mais de faire toutefois deux remarques. La première est que le concept de culture est tellement large qu’il est possible, en particulier par le biais des approches institutionnelles, de distendre le lien de causalité directe entre d’une part les catégories qui la constituent (famille, « ethnie », représentations identitaires, système de valeurs, normes comportementales, pratiques sociales, etc.) et, d’autre part, leurs effets en termes de développement, jusqu’à retrouver des convergences entre lesdites écoles, ce à quoi cette conférence s’est d’ailleurs attachée.
La seconde remarque est que, même si les structures de pouvoir et de contrôle de la production de richesses, et donc les luttes sociales afférentes, sont les facteurs premiers et qu’à ce titre elles modèlent la culture, il peut y voir rétroaction. Ou, pour le dire autrement, même si la culture est le sous-produit des idéologies dominantes dans une société donnée – lesquelles sont modelées par les structures de pouvoir et de richesse en question –, elle pèse en retour sur lesdites structures. Ce qui renvoie aux concepts marxistes d’infrastructures et de superstructures, ainsi qu’aux jeux réciproques des unes sur les autres. Ainsi la boucle serait en quelque sorte bouclée.
Non moins intéressant, à tout le moins pour une agence d’aide au développement, ce thème et les discussions qu’il soulève posent la question de la transposition des modèles culturels. Cette question a été abordée lors de cette conférence par le biais de la gouvernance des entreprises et, plus généralement, de l’environnement institutionnel dans lequel Å“uvrent ces dernières.
C’est là un point crucial dans une optique d’efficacité de l’aide. En effet, les agences qui la dispensent sont porteuses de modèles prescriptifs : soit très consciemment – comme c’est le cas, par exemple, avec la « bonne gouvernance » de l’État ou la démocratie parlementaire – ; soit implicitement – lesdites agences étant enracinées dans une culture particulière, celle du pays auquel elles appartiennent.
Or, il est maints exemples montrant que ces transpositions de modèles venus du Nord ne fonctionnent pas toujours correctement dans les pays destinataires de l’aide, ce qui nous ramène aux débats sur le rôle de la culture dans le développement. Considérée sous cet angle, l’inefficacité de la transposition pourrait s’expliquer par des incompatibilités entre la culture émettrice (celle des agences d’aide) et la culture réceptrice (celle des pays destinataires de l’aide). Les culturalistes abonderaient sans doute dans ce sens.
Mais cela peut également s’expliquer par le fait que les modèles importés, en particulier dans le domaine de la gouvernance, impactent potentiellement les structures de pouvoir et de richesse dans la société qui les reçoit et, en conséquence, y sont producteurs de résistances sociales et politiques. La culture serait donc ainsi évacuée comme cause première du peu de portée effective des dites transpositions.
Pour en revenir aux agences d’aide, celles-ci courent donc le risque de pécher tant par méconnaissance des cultures locales qui régissent le fonctionnement des sociétés concernées, qu’en s’en tenant à une approche purement technique qui ignore le contenu inévitablement politique de leur intervention. Ainsi, la cécité culturelle et/ou la négation du politique expliqueraient en fin de compte bien des déconvenues de l’aide au développement. Si cette conférence avait au moins permis d’étayer ce constat, il s’agirait déjà d’un grand pas en avant non seulement pour la compréhension des liens entre culture et développement, mais également pour l’amélioration des performances de l’aide.
Les prochains dossiers d’Afrique contemporaine porteront sur la difficile et délicate sortie de crise en République Démocratique du Congo, puis sur les relations entre la Chine et l’Afrique.
Jean-Bernard VÉRON
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