2008
Afrique contemporaine
Note de lecture
Prosperity and Violence : the Political Economy of Development, Robert H. Bates
Marc Raffinot
Ce petit livre de Robert Bates
[1] a déjà fait l’objet de notes de lectures (dont une en français)
[2] et a suscité des développements ultérieurs
[3]. Pourtant, il semble que le message principal n’ait pas été suffisamment discuté et pris en compte dans les débats actuels sur l’efficacité de l’aide et la promotion de la bonne gouvernance. Il est utile de revisiter ce texte dans une perspective plus pragmatique, en prenant le risque de déformer un peu la pensée de l’auteur et en laissant de côté de nombreux autres aspects intéressants du livre.
L’idée de départ – assez largement partagée – est que l’un des préalables nécessaires au développement est réalisé quand les gouvernants laissent une marge de manÅ“uvre satisfaisante aux créateurs de richesses. Comme le montrent de nombreux exemples, cela ne va vraiment pas de soi : en Europe pendant des millénaires, être en danger, c’est être « sous la domination de » (c’est même l’étymologie du mot « danger »). C’est justement en s’appuyant sur le cours de l’histoire européenne, que Bates retrace la façon dont des compromis entre entrepreneurs et chefs d’État ont pu être passés. Tandis que les premiers acceptaient de se soumettre à l’impôt du dirigeant, celui-ci acceptait en échange des limites à son arbitraire et décentralisait la gestion de l’économie à des institutions propres aux entrepreneurs. Ces compromis mouvants, sans cesse remis en cause, ont parfois été à l’origine d’un cercle vertueux, les dominants finissant par comprendre que l’impôt augmente lorsque les richesses qui constituent la base fiscale augmentent (ce qui permet de désarmer les clans et lignages). Jusque-là, rien de vraiment polémique.
Mais Robert Bates va bien plus loin. Il montre que l’état normal de la société était alors la guerre, pour laquelle un besoin sans fin de ressources fiscales était nécessaire, et c’est donc la menace pour les dirigeants de disparaître en tant que tels, qui amenait les conditions du compromis. C’est cela, ajoute Bates, qui a disparu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour la plupart des pays en développement et notamment pour les pays africains. Les institutions internationales ont été créées pour empêcher le recours à la force au niveau international, tout en fournissant, grâce à l’aide au développement, une source alternative aux recettes publiques. Les institutions panafricaines ont été créées sur la base d’un engagement général à ne pas remettre en cause les frontières héritées de la colonisation. Pendant trente ans, au contraire, les gouvernants des pays en développement se sont habitués à obtenir des ressources relativement abondantes en jouant sur les divisions Est-Ouest.
Sur cette base, les États se sont constitués comme source de redistribution de rentes et de privilèges. Avec comme exceptions les États menacés par la guerre (Corée du Sud, Taiwan, etc.), dont les dirigeants dictatoriaux ont dû trouver la voie du compromis : permettre (voire favoriser) l’action des entrepreneurs, laisser les citoyens accumuler leur capital humain, en échange d’un soutien sans faille à leurs entreprises militaires. Cette situation a évolué avec la fin de la guerre froide. La réduction des tensions militaires a diminué les rentes, poussé à la démocratie (les dictatures – militaires ou non – ne sont plus des alliés nécessaires), mais aussi, dans certains cas, conduit à l’effondrement des États les plus fragiles.
La question qui nous est posée (sans être abordée par Bates) est de savoir si l’on peut vraiment remplacer la guerre comme moteur de compromis social « pro-développement ». Les guerres civiles qui se multiplient en Afrique ne peuvent jouer le même rôle, car elles incitent les factions d’un même pays à développer le pillage plutôt que le compromis avec les producteurs. Il y a peu d’exemples de pouvoirs fondés sur un compromis pro-développement sans être fondés sur la guerre. Bourguiba a partiellement réussi, en remplaçant la guerre par la « guerre au sous-développement ». Mais peut-on réellement espérer que la poursuite (subventionnée) des objectifs du Millénaire pour le développement sera suffisante pour amener les dirigeants à négocier avec leurs propres « searchers »
[4] (pour reprendre l’expression de William Easterly dans son livre
The White Man’s Burden: Why the West’s Efforts to Aid the Rest Have Done So Much Ill and So Little Good, Penguin Press, 2006, 417 p. ? Les pressions démocratiques peuvent jouer un rôle positif en posant des limites aux prélèvements des gouvernants, mais elles peuvent aussi conduire à l’exacerbation de conflits redistributifs.
[1]
Bates, Robert H., (2001),
Prosperity and Violence: the Political Economy of Development, New York, W.W. Norton & Company, coll. “The Norton Series in World Politics”, 144 p.
[2]
Hermet, Guy, (2001),
Politique étrangère, vol. 66, n° 3, p. 713-715.
[3]
Notamment
Azam, J.-P.,
Bates, R.H. et
B.Biais (2005),
Political Predation and Economic Development, IDEI Working Paper n° 342.
[4]
Nous reprenons l’expression de William Easterly dans son livre
The White Man’s Burden: Why the West’s Efforts to Aid the Rest Have Done So Much Ill and So Little Good, Penguin Press, 2006, 417 p.