2008
Afrique contemporaine
Éditorial
Le présent numéro d’Afrique contemporaine est bâti autour d’un dossier qui traite des relations entre la Chine et l’Afrique. Ce thème fait l’objet d’une abondante littérature, tant politique que scientifique, dans les pays développés occidentaux qui se considèrent comme les partenaires naturels du continent africain, que ce soit en matière d’échanges commerciaux, d’aide au développement ou de stabilisation d’un continent ayant plus que sa part de désordre, de guerres et de catastrophes en tous genres, et qui ne voient pas toujours d’un bon Å“il les outsiders.
Leurs déclarations sont généralement peu amènes : la Chine ne s’intéresserait à l’Afrique que pour y étancher sa soif insatiable de matières premières. Ce faisant, elle serait bien peu regardante vis-à-vis de certains régimes décriés, tels que ceux du Zimbabwe ou du Soudan, et ses entreprises saccageraient l’environnement, notamment forestier. Enfin, ses exportations de produits manufacturés ruineraient des industries africaines bien fragiles.
À ces condamnations, les autorités chinoises opposent un discours bien huilé, dans lequel elles mettent l’accent sur la solidarité entre nations du Sud, des partenariats win-win, un modèle de développement qui a fait ses preuves et la non-ingérence dans les affaires intérieures des pays africains, à la différence des pays occidentaux.
Cette double production de discours idéologiques, au sens que lui donne Karl Marx, est bien évidemment le sous-produit de puissants intérêts économiques et des luttes qui les opposent entre eux. Elle ne doit donc pas conduire à des simplifications outrancières, au bénéfice d’un camp ou de l’autre.
L’intérêt du dossier en question est donc le choix d’une approche qui vise à traiter ce thème sous différents angles. Par conséquent, il explore plusieurs facettes des relations entre la Chine et l’Afrique, leur restitue leur profondeur historique et en expose les réussites incontestables, tout comme certaines déconvenues récentes.
Ainsi, une solide introduction nous rappelle que, sans nécessairement remonter jusqu’aux expéditions maritimes de Zheng He au XVe siècle – soit avant les navigateurs portugais –, la Chine et l’Afrique - à tout le moins celle qui se qualifiait de progressiste – se retrouvèrent dans la conférence de Bandung en 1956, où furent jetées les bases du concept de Tiers-Monde. Elle nous rappelle également que l’aide de la Chine à l’Afrique débuta dès les années 1960 et connut une première heure de gloire, une décennie plus tard, avec la construction de la voie ferrée entre la Zambie et la Tanzanie.
Sur ces fondements, vieux maintenant d’un bon demi-siècle, la Chine a construit un maillage de relations diversifiées qui en fait aujourd’hui non seulement le second partenaire commercial du continent africain, juste après les Etats-Unis et avant ces anciennes puissances coloniales que sont la France et le Royaume-Uni, mais également un acteur non négligeable de l’aide au développement, en particulier dans le domaine de ces grandes infrastructures de transport que boudent les bailleurs de fonds occidentaux.
Un second article analyse l’évolution des pratiques chinoises sur le continent africain dans la course à ces matières premières, notamment les hydrocarbures, qu’exige le développement soutenu de l’économie nationale, et souligne le glissement d’une position d’acheteurs à celle d’investisseurs, afin de sécuriser les sources d’approvisionnement. Ces pratiques, qui combinent, sous forme de package deals, investissements des entreprises, action diplomatique de l’État et aide au développement, sont généralement efficaces et plutôt bien accueillies par les partenaires locaux. Mais elles paraissent hétérodoxes, au regard de celles des pays occidentaux, et peuvent porter atteinte à l’image de puissance émergente responsable que cherche à se donner la Chine sur la scène internationale.
Un troisième article explore l’axe central de ces relations en mettant en exergue le glissement progressif d’une approche idéologique, qui conduisait la Chine à donner initialement la préférence à des pays dits progressistes, tels que la Guinée, le Mali ou l’Égypte, vers une diplomatie frontalement économique visant, dans un premier temps, à sécuriser l’approvisionnement en matières premières et, plus récemment, à trouver des débouchés pour ses industries manufacturières sur un marché tenu pour très prometteur à terme. Cela étant, la dimension politique n’est jamais absente, comme en témoignent les efforts constants de la Chine pour marginaliser diplomatiquement Taïwan en se créant une clientèle d’obligés.
Un quatrième article tente d’éclairer un domaine singulièrement obscur, celui de l’aide publique chinoise et de sa volumétrie. Probablement importante, mais encore secondaire par rapport à celle des États-Unis et de l’Europe, elle s’affiche comme une coopération Sud-Sud et met en avant ses différences d’avec l’aide que dispense le « club des riches ». Ces différences, parfois ramassées sous le vocable de Consensus de Pékin, par opposition avec le Consensus néolibéral dit de Washington, touchent d’une part au respect de la souveraineté des pays aidés et donc à l’absence de conditionnalités en termes de réformes économiques et de démocratisation des régimes politiques, d’autre part aux coûts de réalisation généralement inférieurs et, enfin, à la priorité donnée aux infrastructures de base. L’aide publique chinoise est, de ce fait, quelque peu hétérodoxe par rapport à la gouvernance et à la vulgate de l’aide dispensée par les pays occidentaux ainsi que par les institutions multilatérales.
Un cinquième article explore subtilement la question de savoir si les activités de la Chine en Afrique sont pilotées par un grand timonier, dans le cadre d’une stratégie planifiée par ceux qui gouvernent à Pékin et combinant avec une rare efficacité composantes diplomatiques, économiques et compassionnelles. Nombre d’indices pourraient le laisser croire, mais certains mécomptes récents, tels que l’hostilité des commerçants sud-africains contre leurs concurrents chinois, les grèves dans une mine de charbon en Zambie, l’arrêt d’un grand chantier ferroviaire en Angola ou l’imbroglio autour de ce cargo chargé d’armes à destination du Zimbabwe signalent autant de faux pas, nés du manque de coordination entre les multiples acteurs chinois intervenant en Afrique et de leur autonomie vis-à-vis des autorités de Pékin. Constat qui renvoie à la réalité du pouvoir en Chine, nettement plus fragmenté et décentralisé que ne le donne à penser l’image d’une nouvelle et omnipotente Cité interdite.
Un sixième article, qui vient clore la composante proprement chinoise du dossier, aborde la situation des petits entrepreneurs et commerçants chinois au Sénégal et au Mali. Passant en revue les circonstances de leur implantation locale, soit au terme de grands projets de développement faisant appel à une main-d’Å“uvre importée, soit parce qu’ils ont perdu leur emploi du fait de la restructuration des entreprises publiques en Chine, soit encore en accompagnement du flux d’exportations chinoises, ce papier nuance l’accueil qui leur est fait localement. Cela va de la franche hostilité dans le cas de Dakar, en raison de la levée de boucliers des commerçants sénégalais et libanais, à une cohabitation sans grands heurts à Bamako, habitué à la présence de Chinois depuis l’époque de la coopération entre le régime de Modibo Keita et le grand frère asiatique.
Au terme de ce parcours, nécessairement incomplet tant la matière est riche, il ressort tout simplement que la Chine est une puissance montante et qu’à ce titre elle exerce, tout comme les autres grandes puissances, des influences fortes, en Afrique comme sur les autres continents, où elle défend ses intérêts économiques et se construit un statut international à la mesure de la place croissante qu’elle tient désormais dans la marche du monde.
Constat d’ailleurs corroboré par un article autonome du dossier, consacré à la pénétration du Brésil sur le continent africain, qui est elle aussi le produit de la montée en gamme économique et diplomatique d’une autre nation émergente. L’originalité réside ici dans la production d’un discours qui met l’accent sur une proximité culturelle enracinée dans le rappel de l’esclavage ainsi que, pour les anciennes colonies portugaises, dans une commune appartenance à l’univers lusophone. Cette pénétration brésilienne se heurte toutefois à la dure concurrence de la Chine, partie plus tôt et dotée de moyens financiers incomparablement supérieurs, et de l’Inde dont l’implantation, sur les rives de l’océan Indien, est vieille de deux siècles.
Ce numéro d’Afrique contemporaine comprend deux autres articles autonomes. Le premier aborde le cas de la ville de Nouadhibou, en Mauritanie, comme lieu de transit des migrants africains à destination de l’Europe. Il renouvelle singulièrement l’analyse de ces mouvements migratoires, trop exclusivement centrée sur les points de départ et d’arrivée, c’est-à-dire, respectivement, les pays africains et européens. Il montre ainsi combien ce transit a eu un impact économique important sur la ville, mais également comment le resserrement du contrôle des migrations, qui en a progressivement réduit le flux, a tari une source de relative prospérité, dont Nouadhibou ne s’est pas relevé à ce jour.
La seconde varia explore avec minutie les jeux politiques lors d’élections au Burkina Faso, à partir de quelques localités d’importance secondaire, et décortique les relations complexes, mouvantes et fortement manipulées, entre l’État central, les partis politiques en lice et les pouvoirs dits traditionnels.
Enfin, une bibliographie de l’ouvrage de R. Bates, Prosperity and Violence: The Political Economy of Development, montre comment les guerres, du fait des ressources financières qu’elles exigeaient, ont été le moteur en Europe d’un compromis social entre gouvernants et acteurs économiques, dans le cadre d’un échange « impôts contre liberté d’entreprendre », compromis qui créa un cercle vertueux entre croissance économique et augmentation des recettes de l’État. La question ici posée, qui ne trouve pas vraiment de réponse, est de savoir si la raréfaction des guerres inter-étatiques n’est pas de nature à freiner le développement des pays du Sud, étant précisé que les guerres sur le continent africain n’ont pas cette vertu du fait de leur caractère de guerres civiles vouées au pillage plus qu’à la production d’un compromis social du type de celui dont a bénéficié l’Europe.
Les prochains dossiers d’Afrique contemporaine traiteront, successivement, du colloque organisé en novembre dernier par l’AFD et d’EUDN (European Development Network) autour du thème « Population et ressources naturelles », de la réforme des douanes sur le continent africain, de l’économie morale et des mutations de l’Islam en Afrique sub-saharienne et, enfin, des relations qu’entretiennent les situations de fragilité et la violence armée.
Jean-Bernard VÉRON