2009
Afrique contemporaine
Dossier « Population et ressources naturelles » - Conférence 2008 AFD-EUDN
Introduction thématique
Population et ressources naturelles
Jean-Philippe Platteau
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Le thème de l’environnement et de sa gestion dans une perspective de soutenabilité des niveaux de vie a pris aujourd’hui une importance considérable. Ce regain d’intérêt a été suscité par une série d’évolutions récentes inquiétantes, en particulier la hausse des prix internationaux des biens alimentaires, la volatilité des prix des ressources en hydrocarbures, et l’accélération des tendances au réchauffement climatique. De ce fait même, est revenu au centre de l’attention le concept de crise écologique, c’est-à-dire l’idée que l’amélioration du bien-être humain peut être contrainte, à plus ou moins brève échéance, par l’offre limitée de ressources naturelles plutôt que par des facteurs économiques et techniques, tels que la force de travail, les disponibilités en capital physique et humain, ou les possibilités technologiques.
Une des grandes contributions de Jared Diamond dans son dernier ouvrage, Collapse, paru en anglais en 2005 et traduit en français sous le titre L’effondrement, en 2006, est d’avoir tenté de comprendre les raisons pour lesquelles les responsables de sociétés menacées par des crises écologiques majeures échouent à fournir des réponses adéquates, exposant celles-ci au risque de disparition. Les exemples historiques de telles défaillances ne manquent pas, et attestent de l’urgence de la situation actuelle. Deux sortes de facteurs peuvent en être la cause. Il y a d’abord l’ignorance, entendue comme une difficulté à percevoir et comprendre les véritables enjeux des risques écologiques. Celle-ci peut trouver son origine dans des traits inhérents à la nature humaine, comme « l’amnésie du paysage » (landscape amnesia), qui empêche les acteurs humains de prendre conscience des changements s’opérant autour d’eux en raison de leur caractère très graduel. Mais elle peut aussi résulter d’une incapacité de comprendre et d’établir les relations de causalité entre les faits observés et les comportements humains responsables de leur apparition.
La seconde source de défaillance entre en jeu lorsque les responsables des sociétés concernées comprennent les relations de causalité en jeu mais refusent d’intervenir avec toute la détermination nécessaire. Deux situations types viennent ici à l’esprit. Dans la première, les actions requises pour résoudre la crise écologique nuisent au bien-être de la minorité au pouvoir qui, défendant ses intérêts particuliers, s’oppose à ces actions. Dans la seconde, connue sous le nom de « tragédie des communs », il n’existe pas de hiérarchie en termes de pouvoir, et les acteurs pris dans leur ensemble ont tous intérêt à adopter des mesures de restriction susceptibles de restaurer les équilibres écologiques menacés. Cependant, s’ils sont incapables de coordonner leurs efforts et s’ils obéissent à une rationalité stratégique, de sorte qu’ils sont capables d’anticiper les effets de leurs actions sur les autres ainsi que les effets en retour des actions des autres sur eux-mêmes, ils sont conduits à esquiver les mesures de remédiation requises. En d’autres termes, loin d’être le produit de comportements irrationnels, la destruction des équilibres écologiques résulte de décisions individuellement rationnelles. Le désastre collectif, ou l’inefficience sociale, doit ainsi être attribué aux interactions stratégiques décentralisées (non coordonnées) d’agents intelligents mais égoïstes.
Dans son article publié ici, inspiré par une analogie avec les pratiques de « thérapie de crise » (crisis therapy), Jared Diamond poursuit ce thème de la crise et des réactions qu’elle engendre. Le thème central qui le guide, à travers son exploration au double niveau des crises individuelles et des crises sociétaires, est celui de la capacité des êtres humains (et des responsables de sociétés) se remettre radicalement en question lorsque les circonstances l’exigent à la suite de l’émergence d’un défi majeur.
Les trois articles suivants, en revanche, traitent chacun de mesures ou de politiques concrètes capables de résoudre un problème particulier en rapport avec les ressources naturelles. Ainsi, Jean-Marie Baland, professeur à l’université de Namur (Belgique), après avoir diagnostiqué la consommation de bois de chauffe comme une cause majeure de la dégradation (plutôt que de la déforestation) des forêts himalayennes en Inde et au Népal, discute-t-il de l’importance des substituts énergétiques pour réduire cette consommation. Ceux-ci (les bonbonnes de gaz en particulier) tendent à être plus aisément disponibles en milieu urbain que rural. Les solutions à la dégradation des zones forestières ne se limitent cependant pas à des moyens techniques, tels que le développement de sources d’énergie alternative. Elles peuvent également passer par des canaux institutionnels, comme des modifications de droits de propriété. L’auteur montre ainsi de manière rigoureuse, sur la base de données systématiques, que des modes décentralisés de gestion des forêts par les communautés villageoises s’avèrent plus efficaces que des modes de gestion étatique. En outre, l’efficacité de ces communautés est plus grande dans le cas de groupes d’usagers anciens, reflétant sans doute l’accumulation d’une plus grande expérience en matière de participation communautaire.
L’article d’Alan Gelb et Sina Grasmann, tous deux de la Banque mondiale, traite quant à lui de l’efficacité de la gestion des rentes issues de l’exploitation des ressources pétrolières. Ici, la question n’est pas de savoir comment assurer la reproductibilité des ressources, puisqu’elles s’épuisent inexorablement, mais bien de savoir comment atténuer voire annuler les effets des chocs liés aux variations fréquentes et brutales de leur prix sur le marché international, et comment assurer une meilleure croissance à long terme des pays qui en possèdent de vastes quantités dans leur sous-sol. Les auteurs confirment que « la malédiction des ressources » (resource curse), c’est-à-dire l’existence d’une relation négative entre l’abondance en ressources naturelles et divers indicateurs de croissance et développement (y compris les taux de mortalité infantile), est un phénomène bien réel. Cependant, il dépend fortement des conditions initiales en termes de gouvernance et de capital humain : des pays exportateurs de pétrole ont moins de chance d’éprouver la « malédiction des ressources » s’ils possèdent de fortes institutions et un stock élevé de capital humain.
Ayant établi ce constat, Gelb et Grasmann discutent en détail un certain nombre de mécanismes susceptibles de promouvoir une meilleure gestion des rentes pétrolières, en particulier l’établissement de fonds spéciaux pour la gestion de la richesse souveraine, la distribution directe des rentes parmi les citoyens (accompagnée de l’augmentation de la taxation et de la réduction des subsides), et l’exercice de pressions externes, de type « dur » (via des mécanismes de conditionnalité directe) ou de type « mou » (via des normes internationales).
Enfin, l’article de Michael Carter, de l’université du Wisconsin (Madison), doit être lu dans le contexte de la pression grandissante de la demande de produits agricoles. En effet, l’idée de base est ici que le potentiel agricole au sens technique est loin d’être convenablement exploité dans les économies pauvres dominées par les petites fermes paysannes. La raison de cette situation est la grande imperfection des marchés ruraux intertemporels (crédit et assurance), laquelle tend à contraindre les investissements requis pour faire augmenter la productivité agricole. Par exemple, les petits exploitants agricoles sont forcés de conserver des épargnes de précaution en vue de faire face à des chocs externes négatifs (maladies, conditions climatiques défavorables, etc.) dans la mesure où ils ne disposent pas d’autres moyens de se prémunir via le recours à des emprunts de détresse, par exemple. Puisque ces montants épargnés doivent être suffisamment liquides, ils ne sont pas disponibles pour des investissements de moyen ou long terme.
La proposition est alors de mettre sur pied des programmes de micro-assurance du type assurance indexée (index insurance) dont les paiements sont basés non sur des résultats individuels mais sur un indice agrégé corrélé avec ces résultats (par exemple, les chutes pluviométriques). Les économies de coûts de transaction qu’engendre un tel instrument financier (il n’est pas nécessaire de mesurer des résultats ou des sinistres individuels), ainsi que la manière dont il évite les problèmes d’incitants (les souscripteurs ne peuvent pas influencer, par leur comportement, la probabilité de recevoir une indemnisation), en font une formule qui vaut la peine d’être expérimentée dans les villages pauvres des pays en voie de développement. De telles expériences sont actuellement en cours et leur évaluation nous apprendra s’il s’agit effectivement d’une voie prometteuse pour encourager l’investissement et la productivité agricoles dans ces pays.
Les questions abordées dans ce numéro couvrent des aspects nécessairement limités de l’ensemble de la problématique des ressources naturelles. Ils ont toutefois l’avantage de montrer comment l’application d’un raisonnement économique rigoureux et l’utilisation de données empiriques détaillées permettent de faire progresser la réflexion sur les remèdes qu’il convient d’apporter aux problèmes complexes nés de la limitation des ressources naturelles.
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Jean-Philippe Platteau est président du réseau EUDN (Réseau européen de recherche sur le développement) et professeur d’économie à l’université de Namur en Belgique.