2009
Afrique contemporaine
Éditorial
Ce numéro d’Afrique contemporaine est principalement consacré à un colloque organisé à Paris, en décembre 2008, par l’Agence française de développement en collaboration avec le réseau de recherche EUDN (European Development Research Network). Le thème en était « Population et ressources naturelles ».
C’est là un thème particulièrement vaste, où se nouent deux lourdes problématiques principales. D’un côté, comment aider les populations de pays du Sud à sortir de la pauvreté, en visant, par exemple, l’atteinte des objectifs du millénaire pour le développement. Mais, de l’autre, et simultanément, de quelle manière satisfaire la faim du monde en matière de ressources naturelles, en particulier minières, sans que cela ait pour conséquence d’entraver ou de pervertir le développement des pays producteurs des ressources en question, qui sont bien souvent ces mêmes pays pauvres.
Le thème est si vaste que, malgré la richesse des exposés et des débats, il était impensable de le traiter de façon exhaustive. Le colloque a par conséquent sagement choisi de se limiter à quatre axes.
Le premier aborde, sous un angle plutôt original, les réactions des sociétés face à des crises majeures, d’ordre écologique notamment. Raisonnant par analogie avec les crises personnelles auxquelles tout individu peut être confronté et, partant de là, réfléchissant sur sa capacité à y faire face ainsi que sur les déterminants de ladite capacité, l’auteur de cet article, en s’appuyant sur les cas historiques du Japon à l’ère du Meiji et de la Grande-Bretagne après la perte de son empire colonial, analyse les blocages qui peuvent empêcher les sociétés en question d’échapper au désastre qui les menace ou, à rebours, leur faculté de rebond. Très classiquement, ces blocages sont de deux ordres et relèvent soit d’une incapacité à appréhender la menace et à comprendre les causalités en jeu, soit du refus de prendre les décisions qui s’imposent. Ce refus, toujours selon l’auteur, peut être lui-même le produit de l’égoïsme des classes dirigeantes, qui ne veulent pas remettre en cause leurs privilèges, ou d’un système collectif de valeurs qui s’oppose à l’adoption des solutions nécessaires. De prime abord, la démonstration est intéressante, notamment en ce qu’elle peut s’appliquer – ce qui est ici le cas – à tout type de crise susceptible de frapper une collectivité humaine, et donc bien au-delà de celles que l’on qualifie d’écologiques. Peut-être eût-elle été plus convaincante si elle avait fait une part explicative plus importante, dans l’analyse du rebond du Japon et de la Grande-Bretagne, aux changements du modèle économique dominant et donc aux luttes entre « anciens et modernes » pour le contrôle du pouvoir politique, et ce à la manière, par exemple, de la transition en Europe du mode de production féodal vers le mode de production capitaliste.
Tout différent est le second axe abordé dans ce dossier, puisqu’il s’agit de la surconsommation de bois de chauffe en Inde himalayenne et au Népal, ainsi que de la dégradation du patrimoine forestier y afférente. Au-delà d’une compilation statistique nourrie et d’analyses tant sur l’emploi de sources d’énergie alternative que sur le bien-fondé, ou non, de substituer la gestion des forêts par les communautés de base à celle de l’État, l’intérêt de cet article est de poser la question de la relation entre pauvreté, développement et environnement. Deux thèses s’affrontent en effet, l’une soutenant que le développement a un impact négatif sur l’environnement, en raison, notamment, de l’augmentation de la consommation de ressources naturelles qu’il induit, et l’autre avançant, au contraire, que la pauvreté est dévastatrice sur le plan environnemental, à tout le moins pour des ressources telles que les forêts. Dans l’un et l’autre cas, ces thèses sont très marquées par leur origine, c’est-à-dire les pays développés du Nord. En revanche, les pays du Sud abordent souvent cette problématique d’une tout autre manière : selon eux, la priorité est et doit être donnée à la réduction de la pauvreté, non seulement pour la raison que cet objectif répond à une demande collective plus impérieuse que celle de la protection de l’environnement, mais également parce que cette réduction est sans doute, à terme, la condition pour que les sociétés concernées accordent plus d’attention aux questions environnementales.
Le troisième axe du colloque traite de l’impact de l’exploitation des ressources naturelles et en particulier des hydrocarbures sur les pays producteurs. Plus précisément, l’auteur se demande pourquoi certains de ces derniers en tirent le plus grand profit, tandis que d’autres, plus nombreux, en pâtissent grandement, que ce soit du fait de la perte de compétitivité des autres secteurs de leur économie en raison du
Dutch disease
[1], des chocs macroéconomiques induits par la volatilité des cours ou de l’apparition d’inégalités socio-économiques si fortes qu’elles menacent la cohésion des sociétés concernées. À partir de ce point de départ, qui distingue les gagnants des perdants, et en déroulant un raisonnement qui s’appuie tant sur une analyse économétrique que sur l’évocation de cas historiques aux performances contrastées, l’auteur isole deux variables qui lui paraissent déterminantes : d’une part le stock de capital humain dont dispose le pays producteur, d’autre part la qualité de ses institutions et de la gouvernance des affaires publiques. L’intérêt est ici de noter que ces comparaisons ne conduisent pas nécessairement à opposer les pays qui tirent le meilleur parti de leurs ressources naturelles, du fait qu’ils sont déjà développés, des autres, parce qu’ils ne le sont pas. En effet, si le Tchad et le Nigeria font plutôt partie des perdants, la Malaisie, le Chili ou, à un moindre degré, l’Indonésie, échappent à cette malédiction, alors qu’ils n’appartiennent pas à la catégorie des pays développés. C’est qu’en effet des variables historiques et politiques propres à chaque pays entrent en ligne de compte, ce qui ouvre une piste d’investigation potentiellement très riche, mais que l’auteur n’explore pas ici plus avant. En conclusion, l’article passe en revue un certain nombre de « recettes », tout en convenant, prudemment, que leur efficacité n’est pas garantie.
Le quatrième et dernier axe traite de ce handicap structurel des agricultures des pays du Sud, qui est leur trop faible productivité ; faiblesse qui est mesurée à l’aune tant des perspectives de croissance démographique desdits pays que du potentiel de production de leur stock de capital naturel (terres agricoles et eaux d’irrigation). En effet, ce potentiel est loin d’être convenablement exploité, en particulier dans les systèmes agraires dominés par de petites fermes paysannes. Ce constat est depuis longtemps largement documenté, tout comme le sont certaines de ses causes qui relèvent de l’aversion des agriculteurs pour le risque, lesquels agriculteurs privilégient la sécurité d’une production minimale garantie par des pratiques culturales robustes mais faiblement productives, sur la mise en Å“uvre de techniques plus performantes mais aux résultats plus aléatoires eu égard au contexte agroclimatique dans lequel opèrent ces acteurs. En mettant plus particulièrement l’accent sur le crédit, qui permettrait de financer des techniques innovantes, l’auteur propose des mécanismes d’assurance susceptibles de réduire cette aversion, notamment systémique, de la part tant des emprunteurs que des prêteurs. La démarche et les recommandations associées sont certes intéressantes, mais elles n’épuisent pas la problématique et il eût été intéressant de les compléter par une analyse plus exhaustive des causes de blocage de l’innovation agricole dans les pays pauvres, en décortiquant les réseaux de relations économiques, sociales et politiques dans lesquels s’insèrent ces agricultures.
Outre le dossier en question, ce numéro d’Afrique contemporaine comprend deux articles indépendants. Le premier s’intéresse aux dynamiques du changement social dans la ville de Yoff au Sénégal et analyse finement les interactions entre acteurs locaux d’une part, bailleurs de fonds de l’aide et ONG d’autre part et, partant, la construction, réussie ou non, de nouvelles relations de pouvoir au niveau local.
Le second article plante quelques clous supplémentaires dans le cercueil où gît cette « bonne gouvernance » qui, sous forme de conseils ou de diktats, accompagne bien souvent l’aide dispensée par les pays du Nord à ceux du Sud. Il ne s’agit certes pas de mésestimer l’intérêt d’une gouvernance efficace des affaires publiques, non plus que de la démocratie, qui figure généralement dans la panoplie de ces préconisations, mais tout simplement de constater d’une part que les outils forgés par les pays du Nord tout au long de leur parcours historique ne sauraient s’exporter tels quels et, d’autre part, que le contenu de ladite gouvernance ne peut se réduire à un ensemble de recettes techniques valables en tous temps et tous lieux. Sa production est en effet endogène aux sociétés concernées ainsi qu’à leurs spécificités, et elle s’inscrit avant tout dans un registre politique.
Les prochains dossiers d’Afrique contemporaine traiteront, successivement, de la réforme des douanes sur le continent africain, de l’économie morale et des mutations de l’Islam en Afrique subsaharienne et, enfin, des capacités des acteurs publics à identifier et à anticiper les déterminants structurels de la violence dans le monde en développement.
Jean-Bernard Véron
[1]
Inspiré du cas des Pays-Bas des années 1960, le
Dutch disease ou « maladie hollandaise » est utilisé par extension pour désigner les conséquences nuisibles provoquées par une augmentation significative des exportations de ressources naturelles par un pays, associée à un déclin de son industrie manufacturière.