2003
Afrique & histoire
Atelier
Voyages en Afrique sur le site de la Bibliothèque Nationale de France
Philippe Revol
Philippe Revol est conservateur à la Bibliothèque nationale de France.
Le site de la Bibliothèque nationale de France offre un accès à la collection Voyages en Afrique : http://gallica.bnf.fr/VoyagesEnAfrique
À partir d’Internet, les modes d’accès sont multiples :
- un accès par le catalogue (auteur, titre, sujet, dates et par types de supports ; possibilité de recherche plein texte par la notice, les tables des matières, les légendes des photographies) ;
- un accès géographique par trois cartes : Afrique physique, Afrique des cultures, Afrique géopolitique ;
- des parcours thématiques introduisent les documents essentiels et renvoient sur l’ensemble de la documentation propre à chacune de ces parties : « L’Europe découvre l’Afrique », « l’Afrique des cultures », « Histoire coloniale : la France en Afrique », « L’Afrique vue depuis la France » ;
- enfin, pour faciliter l’accès aux revues, un parcours sélectif est proposé : organes des chambres de commerce et des intérêts coloniaux autour de la Revue maritime et coloniale ; revues populaires et de vulgarisation comme le Tour du monde ou le Journal des voyages ; revues des sociétés de géographie (Paris et province), des sociétés savantes comme la Société d’anthropologie de Paris.
Voyages en Afrique représente un corpus riche de 1300 ouvrages
[1], une quarantaine de titres de périodiques, 8 000 images (dont plus de 7000 photographies et 800 cartes), des manuscrits, des enregistrements sonores (une trentaine d’heures) qui témoignent de la diversité des richesses de la Bibliothèque nationale de France. Le programme, initié en 1999 puis constamment enrichi
[2], propose une approche pluridisciplinaire qui s’adresse à la fois à un large public et aux chercheurs, historiens, géographes, anthropologues, littéraires qui, par curiosité et recherches savantes, ont renouvelé depuis une dizaine d’années l’intérêt porté à la thématique du récit de voyage. Débordant le cadre restreint d’une anthologie de voyages, le corpus facilite l’accès à une diversité de sources, souvent mal connues, mais parmi les plus significatives de l’histoire du contact entre la France (par écho l’Europe) et l’Afrique.
Voyages suit les premières incursions dans les régions péri-littorales au xve siècle, jusqu’aux explorations du xixe siècle et du tout début du xxe siècle, période de l’édification des empires coloniaux. Dans cet ensemble où les œuvres des écrivains voyageurs trouvent leur place, de Bernardin de Saint-Pierre, aux orientalistes et esthètes E. Fromentin, M. Du Camp, I. Eberhardt, la construction des imaginaires sur l’Afrique est aussi représentée par le roman colonial de la fin du xixe siècle (partie actuellement en préparation, intégration prévue avant la fin de l’année). Les textes et l’iconographie réunis appartiennent ainsi à plusieurs genres documentaires : récits de voyages et d’explorations ; cartographie ; traités de géographie ; textes à visées scientifiques ; observations multiples ; analyses historiques, philosophiques, politiques. Cette documentation rend compte de l’intrication des activités et intérêts poursuivis par les nations européennes et leurs représentants : explorateurs, voyageurs, commerçants, écrivains et peintres, marins, missionnaires, militaires, administrateurs coloniaux.
Au-delà de leur diversité, de leur polysémie, ces sources portent en elles l’expérience du terrain ; elles sont aussi, à partir du
xixe siècle, fortement influencées et orientées par les milieux intellectuels qui, au sein des sociétés savantes et des institutions, organisent, diligentent les programmes des différentes missions. En retour, elles participent du processus d’élaboration des représentations, théories, programmes scientifiques. Leur portée concerne l’exploration, le mouvement géographique, la traite des esclaves, l’évangélisation, la conquête militaire, la colonisation. Il s’agit bien de l’inventaire d’un continent dans le contexte historique de l’expansion européenne. Ces documents concernent, par ordre d’importance, les intérêts de la France dans les différentes régions : l’Afrique du nord
[3], l’Afrique occidentale et centrale, l’Égypte ; plus faiblement l’Afrique orientale et australe ; sans oublier Madagascar, La Réunion et Maurice.
On a choisi dans cet article de s’attacher seulement à la présentation de quelques itinéraires possibles à travers le corpus, privilégiant les aspects principaux et les plus riches qui le structurent : la phase de « découverte » du continent par les Européens ; puis le xixe siècle qui s’ouvre par la conquête de l’Algérie ; le grand mouvement d’exploration géographique qui touche l’ensemble du continent ; les principales périodes françaises du processus de colonisation de l’Afrique subsaharienne.
L’Europe découvre l’Afrique : XVIe-XVIIe
Un des premiers textes du corpus est celui de Léon l’Africain. Sa Description de l’Afrique (1526) révèle au monde chrétien les connaissances des Arabes et en particulier celles du voyageur marocain Ibn Battûta qui, au xive siècle, effectue un voyage au Soudan. Il faut attendre le xve pour que les Portugais, premiers Européens, dépassent le cap Boudjour en 1422 ; le golfe du Rio de Oro et l’embouchure du fleuve Sénégal sont atteints en 1445, la côte de Guinée en 1482 et avant la fin de ce siècle le Cap de Bonne Espérance, porte de la route des Indes… Les récits de qualité sont encore rares, comme celui d’un des premiers explorateurs de l’Afrique occidentale, Alvise Cadamosto qui, au service d’Henri le Navigateur, se rendit jusqu’à la Casamance, fleuve situé au sud de la Gambie. Le récit de son expédition fut d’abord publié en italien, en latin, en allemand et finalement en français en 1515. Mais ce n’est que lors de sa seconde publication (1556) par l’éditeur français de Léon l’Africain, Jean Temporal, que cet ouvrage commença à exercer une influence profonde.
Le xviie siècle voit le renforcement de l’installation européenne sur les côtes africaines, liée en partie au développement des activités de traite, aux besoins accrus en main-d’œuvre servile dans les îles. Les Hollandais sont à Gorée, à la Côte de l’Or ; ils fondent une colonie au Cap de Bonne Espérance en 1652. Les Anglais affirment leur suprématie sur la côte de Guinée à la fin du siècle. Pour leur part, les Français concentrent leurs efforts sur le Sénégal où des négociants rouennais fondent déjà un fort en 1630.
Les voyages de cette période se concentrent sur la côte occidentale, qui devient réputée pour ses ressources en ivoire, en gomme, en or et en esclaves. Les meilleurs récits sont produits par des négociants ; ainsi N. Villault de Bellefond, à bord d’un bâtiment de la Compagnie des Indes orientales, visite depuis le cap Vert toutes les localités jusqu’à la Côte de l’Or. Il rapporte de son voyage, publié en 1669, beaucoup d’informations sur le commerce de la gomme et les intérêts de la France à l’embouchure du Sénégal. A. Brüe, directeur de la Compagnie du Sénégal, lui succède, puis c’est le tour du Hollandais G. Bosman avec son Voyage de Guinée. Ces premiers récits nous transmettent une bonne connaissance des activités européennes et signalent déjà les premières tentatives isolées de pénétration du continent le long des fleuves, comme celles depuis l’embouchure du Sénégal.
D’autres parties de l’Afrique sont à cette époque visitées. Les récits les plus importants sont le fait de missionnaires : J. Lobo en Abyssinie vers 1625, A. de Cavazzi en Afrique centrale, les pères capucins, M.-A. de Gattine et D. de Carlis de Plaisance au Congo (1666-1667).
Déjà les compilations apparaissent, comme la célèbre Description de l’Afrique d’O. Dapper parue à Amsterdam en 1686. Ce type de publication préfigure le succès des recueils et collections familiers des philosophes. Dans ces tentatives de synthèse des connaissances une place particulière revient à A.-F. Prévost et son Histoire générale des voyages publiée de 1747 à 1757, dont cinq tomes sont consacrés à l’Afrique. L’Histoire des voyages se présente comme un « dictionnaire raisonné » mettant en ordre un ensemble de connaissances géographiques, économiques et offrant un tableau complet des mœurs et des civilisations. Tentative de synthèse donc, mais aussi, fait nouveau, une large place est laissée à la critique des sources. Il souligne ainsi pour les mémoires du père Labat – bilan des connaissances du xviie sur l’Afrique, compilation des récits des administrateurs Villault de Bellefond, M. de la Courbe (1688-1710), Brüe (1697-1720) et du père G. Loyer (1714) – l’amalgame entre faits établis et imagination de l’auteur. Mais le plus important dans l’entreprise de Prévost est sans doute l’importance de son influence sur la pensée des philosophes… Buffon dans son Histoire naturelle, puis Rousseau et l’Encyclopédie s’en inspirèrent largement.
Le succès de Prévost est significatif de l’engouement pour l’Afrique qui domine en France au sein de la bourgeoisie éclairée dans la seconde partie du xviiie siècle. Curiosité géographique, vogue des sciences naturelles, succès en particulier de la botanique tropicale se lient à de nouvelles préoccupations économiques alors que le système esclavagiste est en crise, que des voix s’élèvent pour le condamner – Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes – la nécessité est posée de trouver de nouvelles solutions. Les physiocrates préconisent le développement des ressources naturelles déjà décrites par quelques esprits précurseurs. Le botaniste M. Adanson (1757), dans son exploration du Sénégal, est transporté par la richesse et la diversité d’une nature idyllique, tout en réhabilitant au passage les Oualofs décrits négativement par ses prédécesseurs. P. Poivre (1769) administrateur de l’île de France, s’opposant à la traite négrière, voit dans la nécessité de « civiliser l’Africain » la condition du développement économique du continent. Ces idées nouvelles ouvrent à d’autres curiosités qui donnent une place importante à l’observation des faits humains. Ainsi, une succession de voyages en Afrique australe va renouveler les connaissances au sujet des Cafres et des Hottentots et ouvrir un débat parmi les encyclopédistes sur « l’homme naturel ». Le premier à rapporter de nouvelles observations sur ces cultures fut le Hollandais Peter Kolb (1741). Il est suivi par l’abbé de la Caille qui séjourne au Cap de 1751 à 1753 ; sa relation influencera en particulier Raynal ; puis Bernardin de Saint-Pierre qui voit chez ces « peuples pasteurs » une société égalitaire, où l’on ne pratique ni le vol ni l’esclavage. Le naturaliste suédois A. Sparrman, compagnon de Cook dans son premier voyage, confirme les dires de Bernardin ; son récit paraîtra plus tardivement en 1787. Vient le tour ensuite de F. Le Vaillant (1780-1781), le premier à dénombrer les « tribus Cafres ».
Un autre grand voyageur scientifique devait marquer la fin du xviiie siècle, l’Écossais J. Bruce qui séjourna de 1768 à 1773 en Abyssinie et en Nubie. Ses observations et considérations scientifiques qui touchent à la géographie, l’ethnographie et à la botanique, constituent pour la période des sources de premières importances pour la connaissance de cette partie de l’Afrique. La relation de ses voyages ne paraît qu’en 1790 ; son succès en France n’est pas étranger à une première publication faite par Buffon, en 1777, des notes de Bruce sur les Arabes, les Abyssins et les nègres de Nubie.
Mais les récits de voyages, quelle que soit leur importance, ne suffisent pas au
xviiie siècle à reconstituer un espace humain qui n’est ni continu ni homogène. Les connaissances géographiques de l’intérieur, qui ont progressé grâce à ces premières grandes expéditions, demeurent des plus lacunaires, comme la cartographie l’atteste
[4]. Sont assez connues les régions visitées par les Portugais en Éthiopie – les apports topographiques de Bruce pour cette région sont décisifs – le Zambèze et l’Angola. Le Congo compte pour sa part les apports scientifiques des missionnaires italiens. Le Haut-Sénégal a vu quelques incursions françaises, comme la Haute-Gambie quelques incursions anglaises. L’Afrique australe est explorée par les Hollandais. Pour le Soudan occidental il faut encore se reporter aux travaux d’Idrisi et de Léon l’Africain. C’est ainsi qu’à la fin du siècle et à la suite des travaux de G. Delisle, une synthèse de la cartographie européenne de l’Afrique est faite par Bourguignon d’Anville (1697-1782)
[5]. Cette remarquable mise au point souligne en particulier la méconnaissance à peu près complète du réseau hydrographique ; elle servira de base de travail aux explorateurs du
xixe. Devant cette synthèse de l’ignorance européenne, hauts fonctionnaires, abolitionnistes et nombre de philosophes joignent leur voix pour réclamer l’exploration et la conquête de l’Afrique.
Exploration scientifique de l’Algérie
La conquête de l’Algérie par la France, à partir de 1830, représente la première étape capitale du processus de colonisation. Malgré l’antériorité des établissements portugais en Angola et au Mozambique, hollando-anglais au Cap, anglais en Sierra Leone et à la Côte de l’Or, français au Sénégal, la conquête de l’Algérie représente le véritable début de la période coloniale et ouvre une part importante de l’Afrique à la recherche.
À son arrivée en Algérie, les connaissances de l’état-major sont élémentaires. Les sources ne sont pas connues en ce qui concerne les auteurs ou les chroniqueurs arabes ; on se réfère encore aux connaissances réunies par les voyageurs du xviiie siècle, J.-A. Peyssonnel et R. Desfontaines.
Aux lendemains de l’occupation, la recherche est organisée officiellement pour répondre aux intérêts coloniaux immédiats. Les préoccupations sont d’ordre juridique et intéressent les modes d’accès à la terre. Ainsi, T. Bugeaud (1840)
[6] met en œuvre une formule de colonisation basée sur la redistribution des terres aux colons, qui nécessitait une connaissance de l’organisation des communautés, des mécanismes de partage ou de transmission des droits fonciers pour en demander la modification voire la disparition.
Les premiers travaux systématiques d’importance se placent sous le signe des militaires. Les Annales algériennes (1836-1839) de Pélissier de Reynaud, les travaux de Rozet associé à l’officier saint-simonien E. Carette, membre de la commission scientifique chargée d’explorer l’Algérie, sont les plus remarquables de cette première période.
À partir de 1844, le « Bureau arabe » commence à collecter des renseignements. Des enquêtes systématiques dans les zones urbaines et rurales sont organisées. Elles donnent lieu en particulier, de 1844 à 1867, à la publication de 39 volumes réunis sous le titre d’Exploration scientifique de l’Algérie […]. Cette somme concerne aussi l’ensemble maghrébin et croise données et études historiques, géographiques, archéologiques ; elle donne une place importante à l’ethnographie et aux sciences naturelles ; elle complète enfin un autre ensemble de sources publiées dès 1838, poursuivi jusqu’en 1868, les Tableaux de la situation des établissements français dans l’Algérie.
Ces travaux représentent un corpus particulièrement riche sur la Kabylie, déjà renseigné par Carette
[7] et les études historiques de E. Daumas et P.-D. Fabar. Il est enrichi lors des campagnes militaires de « pacification » par le baron Aucapitaine (1857), puis clôturé par la publication (1873) de
La Kabylie et les coutumes kabyles par A. Hanoteau et A. Letourneux ; ce dernier ouvrage alimentera la réflexion durkheimienne et laissera une trace dans la pensée marxiste.
Cette période qui marque la fin du Second Empire, la fin aussi des grandes enquêtes de terrain des zones rurales dominées par l’administration, voit le dernier mouvement d’exploration, celui des marges représentées par les Aurès, et surtout le Sahara. Dès les années 1860, et jusqu’en 1900, vont s’y succéder les derniers explorateurs et voyageurs géographes, L. Largeau, C. de Foucauld, E. Foureau, H. Duveyrier, P. Soleillet ; ils ouvriront la voie du désert aux militaires. Leurs publications, récits d’exploration, journaux de route, études géographiques, cartographie, botanique, ethnographie, enquêtes, recensions, tous ces nouveaux travaux apportent des éléments à une reconstruction scientifique des sociétés sahariennes. À la fin du xixe siècle, la recherche de terrain se clôture et le relais est pris par la recherche universitaire. Ainsi les travaux d’E. Masqueray, professeur à l’école supérieure des lettres d’Alger, sur les Kabyles du Djurjura, les Chaouias de l’Aurès (1882) ; ceux du linguiste R. Basset et ses Recherches sur la religion des Berbères (1910) ; comme ceux d’E. Doutté… Tous ces travaux vont alimenter la réflexion sociologique et ethnologique française jusqu’à R. Montagne (1930) ; puis seront renouvelés après la guerre par les travaux de J. Berque (1955).
La recherche en Algérie a ainsi servi directement les intérêts de la conquête et de la colonisation. En Afrique subsaharienne, le processus ne sera jamais aussi homogène et systématique. Sans relais administratifs puissants, comme ce fut le cas dans les trois départements français de l’Algérie depuis 1848, la recherche reste le fait de personnalités isolées, le plus souvent d’administrateurs coloniaux, tels M. Delafosse, F.-J. Clozel, P.-L. Monteil pour l’Afrique occidentale, ou de savants comme A. Grandidier
[8] pour Madagascar ; leurs œuvres constituent toutefois les premiers jalons de l’africanisme français.
Premières tentatives depuis le nord
Les préoccupations européennes du début du
xixe siècle sont dominées par les problèmes du Tchad, du Niger de Tombouctou. Cette situation tient en partie à la croisière antiesclavagiste, à l’installation britannique en Sierra Leone, aux efforts français sur le haut Sénégal qui posent la nécessité d’ouvrir des accès depuis l’Afrique du nord vers l’Afrique centrale, et des côtes de l’Afrique occidentale vers l’intérieur. Ce premier grand mouvement d’exploration géographique, qui commence à la toute fin du
xviiie siècle, est dominé par les Anglais, alors que du côté de la France les énergies sont absorbées par l’Expédition d’Égypte, qui donne les extraordinaires résultats scientifiques que l’on sait
[9]. Ainsi Mungo Park, aidé par l’African Society de Londres et plus tard par l’armée, lance plusieurs expéditions sur le fleuve Niger pour en déterminer le cours. H. Clapperton, R. Lander, D. Denham et Oudney voyagent dans le Bornou et le pays Hausa (1822-1824). Continuateurs de Park, ils sont les premiers Européens à ouvrir la route du nord vers le Niger. Ils sont suivis par G. Laing (1826) qui, parti de Tripoli pour atteindre Tombouctou, est tué par les Peuls dans le voyage de retour. C’est le tour ensuite de R. Caillié qui atteint Tombouctou en 1828. La Société de géographie de Paris le reconnaît comme le premier voyageur à atteindre une ville demeurée jusque-là mystérieuse. À la même époque, Mollien (1818) emprunte une autre voie de pénétration depuis la côte occidentale. Il quitte Saint-Louis ; son exploration à travers le Mali historique, le Fouta Djalon, le conduit aux sources du Sénégal, de la Gambie, et du Niger. Son récit, outre sa valeur documentaire, son sens de l’observation, remporte un grand succès pour sa qualité littéraire ; il sera traduit en anglais quelques mois après l’édition française (1820).
Exploration et intérêts coloniaux
La mission commandée par A. Raffenel (1843-1844) annonce déjà un tournant dans l’histoire de l’exploration. Diligentée par le ministère de la marine pour ouvrir un accès depuis le Sénégal vers le Niger, l’expédition sert les intérêts du commerce de Saint-Louis et de Gorée qui cherche des débouchés vers la haute vallée du fleuve. Elle est aussi guidée par l’Académie des sciences, dont les recommandations comprennent l’astronomie, la météorologie, la botanique, les races, les institutions, les traditions historiques. Ce type de missions hybrides inaugure ainsi une période où les intérêts politiques vont s’imposer à l’exploration géographique désintéressée.
L’œuvre de Bouet-Willaumez, gouverneur du Sénégal, organisateur de la mission Raffenel, en est un bon exemple. Il va, en effet, contribuer à la « redécouverte » des côtes de Guinée et à l’installation de la France en Côte-d’Ivoire, au Dahomey et au Gabon. Ses missions sont caractéristiques du contexte économique et politique de la colonisation, qui devient tout à la fois croisade contre l’esclavage, lutte contre la dictature de roitelets sanguinaires et surtout affirmation d’une mission civilisatrice.
Sa mission de reconnaissance des côtes du Golfe de Guinée est organisée à la demande de négociants marseillais et bordelais soucieux d’établir leurs intérêts liés au commerce des arachides. En tant qu’administrateur colonial, il poursuit sa politique d’accord avec les chefs indigènes, en particulier le roi Guézo d’Abomey
[10]. Son but est d’installer des comptoirs commerciaux sur la côte et d’y fixer les populations pour en faire des foyers de civilisation qui s’opposeraient à la traite négrière, donnant aux Africains des goûts qu’ils ne pourraient satisfaire que par leur travail
[11]. Cette action trouve un continuateur en la personne de L. Faidherbe, gouverneur du Sénégal, organisateur d’explorations militaires vers l’intérieur. On ne cite ici que la mission Mage-Quintin qui atteint le haut Niger en 1863. Faidherbe donne le signal du grand élan qui devait conduire la France aux portes du Soudan occidental, avec comme but de joindre les domaines sénégalais et algériens. J. Gallieni en est le continuateur. Sur les traces d’E. Mage, il atteint le haut Niger en 1880. Il est chargé officiellement d’étudier le tracé du chemin de fer transsaharien sur l’une de ses extrémités, la partie saharienne étant confiée à P. Flatters. Si le massacre de la mission Flatters par les Touaregs, en 1881, ralentit jusqu’à la fin du siècle la pénétration française dans le Sahara, l’expansion se poursuit dans le Niger où Borgnis-Desbordes (1881-1883) ouvre une ligne télégraphique de plus de 700 kilomètres, des routes de terre vers les royaumes de la boucle du Niger, ainsi qu’une voie fluviale vers Tombouctou.
Puis, sous l’impulsion de Gallieni, sont lancées plusieurs missions vers le Soudan : E. Péroz (1887) et surtout L. Binger (1887-1889)
[12] qui, après un périple de 4000 kilomètres, montre la possibilité de relier le Soudan aux établissements de la Côte d’Ivoire.
Il faut toutefois attendre la mission Foureau-Lamy (1898-1900)
[13], patronnée par les ministères de l’instruction publique et des colonies, subventionnée par la Société de géographie de Paris, coordonnée avec deux autres missions venues du Niger et du Congo, pour voir la jonction entre les domaines soudanais et algérien. Cette mission, l’une des plus lourdes du
xixe siècle, véritable « marche au Tchad », enlève la malédiction qui pesait sur le Sahara depuis la mission Flatters.
Plus au sud, après une première exploration sur le fleuve Ogooué (1879), Savorgnan de Brazza ouvre une nouvelle voie vers le fleuve Congo ; la Société de géographie de Paris lui décerne sa médaille d’or, attribuée l’année précédente à son rival Stanley. Sa seconde expédition (1880-1881) est particulièrement fructueuse. Brazza relève 4 000 km d’itinéraire depuis Libreville vers le Congo, il donne à la France une nouvelle colonie (Brazzaville) et rapporte une masse considérable d’observations géographiques, ethnographiques et scientifiques.
La période qui s’ouvre à partir de 1883 ne se place plus sous le signe de l’exploration géographique mais sous celui de la prise de possession coloniale. Les accords de Berlin (1885) reconnaissent le partage de l’Afrique entre les puissances coloniales. L’État indépendant du Congo léopoldien est reconnu ; la mission de l’Ouest africain mis en place par Brazza devient le Congo français ; l’Allemagne annexe Togo et Cameroun. Alors que l’établissement des Anglais est reconnu en Sierra Leone, au Kenya, en Ouganda et en Afrique du Sud, les ambitions françaises sur le bassin du Nil, entretenues par la mission J.-B. Marchand
[14] depuis Brazzaville, sont ruinées par les Anglais à Fachoda (1898).
Vers le centre, les grands lacs, les sources du Nil, la Corne de l’Afrique
À partir des années 1850, alors que commence en Afrique du nord l’exploration des Aurès et des marches du Sahara, que les missions dans la partie occidentale dessinent le projet colonial de la France, le rythme des explorations s’accélère dans le centre de l’Afrique. Ce grand mouvement géographique dirigé vers le centre, puis vers la partie australe du continent, la région des grands lacs et l’Afrique orientale, va s’étendre jusqu’aux années 1880, au lendemain de la Conférence internationale de géographie de Bruxelles (1876)
[15].
Le mouvement d’exploration trouve un moteur dans la campagne antiesclavagiste européenne
[16] dont le but, présenté dans l’ouvrage de Fowel Buxton
The African Slave Trade and its Remedy, était de porter la civilisation partout en Afrique pour y développer le commerce, seule alternative au commerce des Noirs et remède à l’esclavage pratiqué par les Africains.
Est lancée depuis la Tripolitaine une expédition vers le Soudan qui devait ouvrir la voie au commerce et aux missions, à l’instar de D. Livingstone en Afrique australe. L’expédition (1849-1855), placée sous la direction de J. Richardson, représentant de la Société anglaise pour l’abolition de l’esclavage à Tripoli, est décimée par les fièvres ; seul le géographe allemand H. Barth atteint le lac Tchad. Il remonte ensuite le Niger jusqu’à Tombouctou (terme de son voyage en 1855), où il confirme les observations faites par Caillié.
Après l’immense contribution de Barth pour ce qui concerne la géographie, la linguistique et l’ethnographie, les intérêts se portent vers le Congo avec le naturaliste allemand G. Schweinfurth, l’Anglais V. L. Cameron, l’Américain H. M. Stanley (plus tardivement), puis se tournent vers la partie australe de l’Afrique. Dans cette partie du continent, la France poursuit une présence inaugurée au xviiie siècle. Les missionnaires s’efforcent de devancer les fermiers hollandais et de s’opposer à la mise en esclavage des peuples au nord du fleuve Orange. T. Arbousset et J. Casalis, arrivés au Cap en 1833, s’enfoncent dans le pays et « découvrent » la source du fleuve Orange. Pendant une vingtaine d’années, ils font œuvre d’évangélisation auprès des Bassoutos. Ils se consacrent à l’étude des langues et des différentes cultures zoulous, laissant une œuvre qui intéresse à la fois la géographie et l’ethnographie. À la même époque, de 1843 à 1848, A. Delegorgue, naturaliste influencé par son illustre prédécesseur Le Vaillant, explore le Natal ; ses récits laissent un témoignage important des guerres entre Zoulous, Boers et Anglais.
Mais l’exploration est portée surtout par les Anglais R. Moffat (1824) ; A. Smith (1834) ; Alexander (1841-1843) et D. Livingstone, dont la vie s’identifie à la lutte contre l’esclavage, aux progrès du commerce, à l’exploration du bassin du Zambèze, à celle de la région des lacs Chiroua et Nyassa ; il est le premier à révéler la richesse de ces contrées considérées avant lui comme à peu près désertiques.
Puis s’impose la question des sources du Nil
[17], restées une énigme depuis l’hypothèse d’une mer intérieure émise par Ptolémée. Le débat, alimenté par les expéditions diligentées par la Société royale de géographie de Londres, se clôture en 1867 ; J.H. Speke et S.W. Baker viennent de reconnaître, respectivement, les réservoirs d’alimentation du Nil que constituent le lac Victoria et le lac Albert (Luta N’zigé).
La première initiative française dans la « Corne de l’Afrique » est due aux saint-simoniens. Un groupe important autour de B. Enfantin se trouvait alors en Égypte dans le but d’étudier le projet de percement de l’isthme de Suez. Afin de préparer les intérêts commerciaux de la France, plusieurs missions sont organisées. Missions sur la mer Rouge, en haute Égypte, puis en Abyssinie où E. Combes et M. Tamisier pénètrent le Choa et l’Ifat, suivis quelques années après par Rochet d’Héricourt. C’est dans le domaine scientifique que les résultats sont les plus tangibles
[18]. Les travaux astronomiques et géodésiques des frères d’Abbadie servent de base à la confection des cartes modernes de l’Éthiopie. Dans le domaine linguistique, l’apport d’Antoine d’Abbadie
[19] est aussi à souligner. L’ethnographie et les sciences naturelles doivent beaucoup à la mission scientifique de Th. Lefebvre qui explore de 1838 à 1843 le Tigré, le Choa, le Godjam, les bords du lac Tana, jusqu’à Gondar. On peut en dire autant des récits de Rochet d’Héricourt qui ouvre la route du Choa, itinéraire le plus court entre le golfe d’Aden et l’Éthiopie centrale.
Cette période marque la fin de l’exploration scientifique de cette partie de l’Afrique. L’ouverture du canal de Suez (1869) offre aux intérêts français de nouvelles perspectives. La prise de possession d’Obock (1887), l’installation à Djibouti vont constituer une base d’implantation solide. Le gouverneur Lagarde signe avec l’empereur Ménélik un traité (1897) reconnaissant les frontières du territoire de la « Côte française des Somalis et dépendances ». Djibouti est reconnu comme le débouché officiel du commerce éthiopien ; la France occupera, jusqu’en 1935, une place prépondérante dans cette partie de l’Afrique.
À mesure de la progression du mouvement d’exploration, puis des étapes de la conquête, s’est développé en France un grand élan de curiosité et d’engouement pour l’Afrique. Il trouve à la fin du
xixe siècle son expression dans le succès déjà souligné des revues de vulgarisation
[20] comme le
Tour du Monde, ou le
Journal des Voyages. Les conférences d’explorateurs, invités dans les salons parisiens, l’essor des reportages dans la grande presse, mais surtout les « exhibitions de sauvages
[21] » qui attirent les foules à Paris comme dans les autres capitales européennes, témoignent de cet élan. Présentés au début par les organisateurs comme « curiosités exotiques » dans les jardins d’acclimatation, ou les zoos, les représentants des peuples colonisés occupent ensuite une place centrale dans les expositions internationales où sont montrées dans une perspective de glorification de l’Empire les richesses des colonies. Leurs apparitions suivent les avancées de la colonisation ; quelques mois après la conquête de Tombouctou (1894), les Touaregs sont à Paris ; les Malgaches y apparaissent un an après l’occupation de l’île par Gallieni ; le succès des célèbres amazones du royaume d’Abomey fait suite à la défaite de Behanzin devant l’armée française et n’est pas sans rappeler les « cruautés » du roi Guézo, abondamment mises en images et renvoyant au devoir civilisateur de la France.
Voyages propose une bibliographie complète, chronologique, géographique et thématique. Pour le propos général de l’article, voir en particulier :
·
Cohen W. B., Français et Africains : les Noirs dans le regard des Blancs : 1530-1880, 1981.
·
Cornevin R., Histoire de l’Afrique des origines à nos jours, 1956.
·
Lucas Ph. & Vatin, J.-C., L’Algérie des anthropologues, 1975.
·
Malécot G., Les voyageurs français en Abyssinie : 1835-1870, 1972.
·
Raison J.-P. (dir.), Sciences de l’homme et conquête coloniale, 1977.
[1]
Pour éviter un retour incessant aux notes, les œuvres des auteurs cités dans le texte ne sont pas systématiquement rappelées ; on les retrouvera dans
Voyages en Afrique.
[2]
Plusieurs enrichissements de
Voyages sont actuellement en cours, en particulier : versement dans les prochains mois de la collection d’Anville ; puis d’un important ensemble de manuscrits des égyptologues J.-F. Champollion, J.-N. Huyot, Lothe, A. Mariette ; enfin les manuscrits de J. Godot (
xviiie) sur le royaume d’Issigny (Guinée), l’Éthiopie représentée par J. Lobo (
xviiie), et A. d’Abbadie (
xixe).
[3]
En fonction de la diversité et de la richesse des collections, l’accent est mis dans cet article sur l’Algérie ; mais l’ensemble maghrébin dans
Voyages est aussi représenté aux différentes périodes par le Maroc, la Tunisie et la Libye.
[4]
Les principales phases de l’exploration cartographique sont traitées dans
Voyages au chapitre
Exploration maritime des côtes.
[5]
700 cartes de la collection d’Anville, conservées dans le Département des Cartes et Plans de la BNF, seront prochainement accessibles en ligne.
[6]
Seront prochainement accessibles dans
Voyages les manuscrits des lettres du maréchal Bugeaud et le « Plan de colonisation de l’Algérie ».
[7]
Cf. par exemple :
Exploration scientifique de l’Algérie. Études sur la Kabylie proprement dite, 1849.
[8]
Des raisons d’ordre technique et de droits n’ont pas permis la numérisation de l’essentiel de l’œuvre de Grandidier, signalée dans la bibliographie de
Voyages.
[9]
Cf.
Description de l’Égypte ou recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte […], Panckoucke, 1821, 24 tomes.
[10]
Bouet-Willaumez est l’un des premiers Européens à faire connaître la sanglante monarchie dahoméenne.
[11]
Du côté français, c’est la période qui voit la fondation de Libreville. Les troupes de Bouet-Willaumez libèrent les esclaves des négriers pour fonder Libreville, suivant là l’exemple de son homologue anglais en Sierra Leone, Freetown.
[12]
Du Niger au golfe de Guinée par le pays de Kong et de Mossi, 1892, n’est pas disponible pour des raisons de droits.
[13]
La mission aura un retentissement considérable, tant sur le plan politique que scientifique. Cf.
Documents scientifiques de la mission saharienne […], 1903-1905 ; aussi les 600 photographies de la mission et les articles parus dans
Le Bulletin de la Société de géographie de Paris.
[14]
Marchand n’a pas publié ; mais on a beaucoup écrit sur lui, voir dans
Voyages : A. Baratier, J. Poirier, M. Morphy.
[15]
La Conférence marque le premier essai de coordination des informations à l’échelle des puissances mondiales et du continent africain. Le but est de coordonner l’exploration, de lutter contre l’esclavage et d’apporter la « civilisation » en Afrique centrale. La conférence donne une impulsion sans précédents aux missions belges dans le bassin du Congo : Crespel-Cambier (1877) ; Popelin (1879) ; J. Becker (1884)… Toutes ces missions contribuent à la construction léopoldienne dont Stanley sera le maître d’œuvre.
[16]
Abolie de façon éphémère par la Révolution française, la traite est interdite par le Danemark en 1805, puis par la Grande-Bretagne (1807), enfin par la France (1818), où il faudra attendre 1848 pour voir l’abolition définitive de l’esclavage. Cf. dans
Voyages, « l’Europe découvre l’Afrique ».
[17]
Les connaissances les plus importantes sur le Nil et le Soudan nilotique résultent de l’Expédition d’Égypte, qui permit un relevé exact du cours du Nil jusqu’à Assouan ; elles sont complétées par l’expédition de Méhémet Ali liée à la conquête du Soudan nilotique ; puis par F. Cailliaud,
Voyage à Méroé, au Fleuve blanc et au-delà du Fazog fait dans les années 1819 à 1822, Paris, 1826-1827.
[18]
Deux missions organisées par la France et destinées à aller chercher de la main-d’œuvre pour les îles sont vouées à l’échec ; celle de Ch. Guillain à Zanzibar (1856-1857) et de Lefebvre à Massaouah.
[19]
Trois importants manuscrits d’Antoine d’Abbadie –
Ethiopia : Later Notes from 1871 […] ;
Mission Oromo, sur les Gallas […] ;
Journal. Marine marchande de Massawa […] – seront prochainement intégrés au corpus ; ils complètent l’œuvre déjà publiée, cf.
Voyages.
[20]
Dans
Voyages, cf. « Les grandes revues ».
[21]
Ibid., « L’Afrique vue depuis la France ».