2003
Afrique & histoire
Éditorial
Pourquoi l’Afrique, pourquoi l’histoire ?
Jean-Pierre Chrétien
Une nouvelle revue « africaniste », dira-t-on ? Non, dans la mesure où l’approche historique a souvent été marginale, sous cette qualification qui s’inscrit dans une tradition ethnographique et qui reste porteuse d’un imaginaire exotique. Non également, dans la mesure où c’est l’ensemble du continent qui est ici pris en compte, avec ses interfaces maritimes ainsi que ses relations avec le reste du monde, y compris sur le plan des problématiques scientifiques. Mais cet immense espace géographique, dont la diversité des situations culturelles et historiques interdit par avance simplifications et dogmatisme, représente en lui-même un champ de réflexion sous-estimé et négligé dans les publications historiques généralistes. Il existe en Afrique bien sûr, en Amérique du Nord aussi, des périodiques consacrés spécifiquement à l’histoire de l’Afrique. En Europe, hormis le déjà vénérable Journal of African history, ce n’est pas le cas. Nous proposons donc Afrique & histoire comme un lieu d’expression pour tous ceux qui, sur le terrain comme depuis les archives ou les bibliothèques, considèrent l’Afrique comme un territoire légitime de la discipline historique, susceptible d’enrichir celle-ci sur un plan général. Ce continent n’est pas une province du « monde moins l’Europe ». Affirmer la priorité de cette discipline, c’est rappeler aussitôt qu’il s’agit d’un projet ouvert à toutes les approches transversales, où l’archéologie, l’anthropologie, la linguistique et d’autres spécialités des sciences sociales ou même naturelles peuvent enrichir la réflexion sur les sources textuelles, orales, matérielles, qui constituent le matériau de base de notre métier. La richesse potentielle des sources du passé africain est d’ailleurs souvent méconnue, comme s’il s’agissait d’un avant-poste de la connaissance voué aux bricolages informels. Par définition, c’est une perspective de longue durée qui est adoptée, ce qui n’exclut aucune temporalité du court ou du moyen terme. À vrai dire, cette revue ne veut se lier à aucune thématique particulière, encore moins à une école de pensée. Depuis les dernières décennies, la recherche africaniste contemporaine a circulé entre un nombre suffisamment important de paradigmes ou de mots d’ordre pour que les historiens se méfient des emballements théoriques, préférant l’expérimentation concrète des méthodologies et des regards à une frénésie de déploiements verbaux.
Pourquoi un nouveau périodique consacré au continent africain aujourd’hui, alors que n’importe quelle idée semble se frayer aussitôt un chemin sur la toile de l’Internet et que le monde est apparemment confronté à d’autres urgences ? Notre projet a germé en écho à un frémissement nouveau sur cet horizon : sans se donner le mot, plusieurs grandes revues (Historiens et géographes, Temps modernes, Le Débat, Esprit, Mouvement social) ont lancé ces derniers temps des numéros spéciaux sur l’Afrique. Il en va de même pour les Rendez-vous annuels de l’histoire à Blois en 2003. Les débats se multiplient d’autant plus que l’Afrique est aussi hors d’Afrique, qu’elle est socialement et culturellement aux portes de Paris, de Bruxelles, de Washington. Cette actualité quotidienne autant que les événements graves qui font la une des médias, comme le génocide du Rwanda, suscite des interrogations historiques renouvelées qui semblent, à tort ou à raison, sans réponses connues venant d’une discipline par ailleurs si présente dans les mémoires collectives. Nombre d’écoles, d’administrations, d’associations expri-ment plus ou moins clairement ce besoin. Les organisations internationales (ONU, Unesco, OUA) sollicitent des analyses, voire des solutions, en réponse aux confrontations ou aux impasses du présent dans les pays du Sud, un peu comme les opinions allemande et française (et d’autres) avaient sollicité dans les années 1950-1970 les historiens pour contribuer aux réconciliations d’un Nord qui n’avait pas été épargné par des déchirures de toutes sortes. Mais la qualité de la diffusion dépend aussi de l’inventivité de la recherche.
Nous avons donc ressenti le besoin d’un lieu où s’exprime la discipline historique en tant que telle, en phase avec les demandes du présent certes, mais aussi avec les exigences proprement scientifiques de la compréhension du passé, tout en prenant acte des variations d’approche des chercheurs selon leurs expériences et leurs implantations respectives, en Afrique comme en Europe. Ce besoin s’exprime dans l’ouverture géographique des instances rédactionnelles, rendue possible par les moyens actuels de communication. La médiation électronique peut redonner une nouvelle efficacité et un nouveau rayonnement au support papier.
Cette nouvelle revue veut-elle répondre au double défi de la « crise de l’africanisme » et de la « crise de l’histoire » qui sont proclamées urbi et orbi ? Notre projet ne vise ni une défense et illustration ni l’ouverture d’un nouveau front polémique ; les deux termes de notre titre impliquent une identification des méthodes, des objectifs et des problèmes spécifiques au métier d’historien sur le terrain africain et surtout la volonté de réagir face à la marginalisation persistante de l’Afrique au sein de notre discipline, en plaçant délibérément cet espace au cœur des interrogations historiennes générales. Il n’est pas inutile d’expliciter ces deux préoccupations.
Les interrogations du métier d’historien en Afrique
La période euphorique d’une conjonction entre les revendications nationales des jeunes États indépendants, l’ouverture de nouveaux horizons aux historiens conscients des limites d’une vision européocentrée dans un monde en pleine transformation et enfin les programmes de formation associant universitaires du Nord et du Sud laissent aujourd’hui le goût amer d’un retour aux ghettos culturels : des « terrains » (pour employer ce terme d’inspiration plutôt anthropologique) se ferment aux chercheurs sur un continent secoué par les crises, l’Europe se replie sur des logiques de fermeture qui entravent la moindre démarche de collaboration avec des collègues africains. Formés en France, en Belgique ou en Angleterre, il ne reste souvent à ceux-ci qu’à trouver un air respirable en Amérique du Nord. La misère et le cloisonnement des départements universitaires en Afrique n’ont d’égales que la fermeture ou la stagnation des postes spécialisés chez leurs homologues européens, et la carence des possibilités d’accueil des historiens du Sud auprès des centres de documentation et de recherche du Nord. On a parfois l’impression que les universitaires du
xiii e siècle circulaient plus librement que ceux du
xxi e. En outre, les librairies deviennent des déserts en Afrique (quand elles existent) et celles du Nord ont souvent des rayons « Afrique » particulièrement pauvres ou frelatés. D’où écrit-on aujourd’hui l’histoire de l’Afrique ? Avec qui ? Et pour qui
[1] ?
Ces questions pratiques sont incontournables. Elles interpellent les politiques. Cela ne dispense pas les chercheurs eux-mêmes de s’interroger sur l’économie culturelle dans laquelle ils s’inscrivent. La production de l’histoire n’est pas celle de la géologie, comme le notait récemment avec bon sens Jan Vansina. Elle est toujours un regard sur d’autres, dans le temps d’abord, et aussi dans l’espace, mais à partir d’une situation banalement humaine, trop humaine, qui nous amène de toute façon à étudier les passés de notre propre présent. Il est bien connu que l’africanisme des
xix e et
xx e siècles nous apprend autant sur l’Occident que sur les sociétés africaines. Une sociologie de la production scientifique s’imposerait d’ailleurs tout autant s’il était question de travailler sur des milieux sociaux de quelque époque ou de quelque espace que ce soit. Ce qui frappe plus particulièrement dans le cas de l’Afrique, c’est la récurrence culturelle d’une étrange distance, comme s’il s’agissait du rapport avec une autre planète. La compréhension historique est sans cesse confrontée à l’exotisme des images et des vocabulaires ambiants, au point que c’est parfois l’historien, rétif à ce regard, qui va paraître comme insuffisamment respectueux des singularités culturelles ressenties comme allant de soi. Cette situation inconfortable du chercheur travaillant sur l’Afrique est largement due à l’échange inégal de l’information, l’arrogance coloniale ayant été relayée par l’arrogance de l’expertise humanitaire en vogue aujourd’hui dans une Afrique devenue la terre des catastrophes par excellence. L’analyse historienne n’est pas identifiée comme opératoire pour décrypter les situations du temps présent ; elle s’étiole, au profit d’une rhɴorique culturaliste associée aux recettes mondialistes pour orner d’un vernis d’allure historique les introductions des rapports d’experts. Les sociétés de cet immense continent n’échappent pas à la complexité du monde et pourtant elles sont typées selon un modèle ethno-esthétique : la construction de l’Africain en modèle muséographique transcendant espace et temps est toujours actuelle, comme s’il était rassurant de bâtir un Autre radical dans un monde de plus en plus métis où les repères dits identitaires se brouillent
[2]. Cette logique de « choc des civilisations » est dans le droit fil de l’histoire des relations entre Afrique et Europe.
Contribuer à l’histoire de l’Afrique implique donc un effort historiographique et critique incessant. Mais, comme on pouvait déjà l’observer en 1985, « le goût des explications générales a eu plus d’une fois pour conséquence une hégémonie de la réflexion méthodologique sur la recherche fondamentale
[3] ». Les préalables que nous proposons ici ne visent pas à justifier un relativisme absolu, à la mode chez les théoriciens des méta-discours, ni surtout à jeter le bébé avec l’eau du bain et à méconnaître les diverses expériences de l’écriture de l’histoire menées en Afrique depuis un demi-siècle. L’amnésie révélée par nombre de débats contem-porains est de ce point de vue affligeante. Les travaux des uns et des autres s’inscrivent dans une série de pistes scientifiques auxquelles nous sommes redevables de l’existence même de notre discipline sur ce terrain. Chacun a en tête les étapes et les courants autour desquels se sont articulés les progrès de la connaissance du passé africain
[4].
Au départ était une « histoire coloniale » qui laissait en fait aux sociétés du continent africain le choix entre une évolution retardée et l’attente de la diffusion des apports extérieurs, et qui par conséquent privilégiait l’étude des conquérants venus du nord. Les situations « précoloniales » étaient regroupées dans un fourre-tout indifférencié baptisé « traditionnel », prétexte à la vérification d’hypothèses forgées loin des tropiques. L’Afrique était le « continent non historique » de Hegel. Le film du passé s’était bloqué on ne sait quand sur un tableau figé des tribus et il était censé n’avoir redémarré qu’avec l’arrivée des Blancs, « tradition and change »…
Une rupture décisive intervient dans les années 1960, correspondant à la mise en route d’un véritable travail d’écriture de l’histoire. Elle se traduit simultanément par deux préoccupations. D’une part le souci de travailler à la même aune scientifique que les recherches menées ailleurs et de quitter le monde enchanté des grandes hypothèses fantaisistes, où les légendes européennes sur l’Afrique rivalisaient avec les mythes des traditions populaires locales, pour mettre enfin au jour, avec les méthodes critiques qui convenaient, les apports des anciennes sources écrites, des sources orales laissées en friches et du potentiel archéologique dormant. D’autre part une révolution copernicienne consistant à placer les parcours et les points de vue des sociétés des différentes régions du continent, et non plus les calculs et les regards des conquérants coloniaux, au centre des interrogations. Cette orientation, illustrée par les grandes synthèses de la décennie suivante
(Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco,
Cambridge History of Africa), a répondu aussi à un imaginaire national et libéral de l’époque : la récusation de l’européocentrisme n’a pas évité le risque d’un européomorphisme. Pour reprendre les termes d’une recension de la collection de Cambridge
[5], « l’histoire libérale transcrivait en Afrique les notions hégéliennes d’organisation du passé suivant les critères de l’échelle grandissante des institutions, des échanges commerciaux, des consciences sociales. Le mot d’ordre était aux initiatives créatrices des Africains, à leur passé riche en innovations, aux continuités qui reliaient le présent au passé ». La première génération d’historiens africains était, selon une expression de John Lonsdale, comme « un comité de chercheurs engagés dans la lutte pour l’Afrique libre ». Celle-ci entrait dans la grande histoire, mais avec l’espoir romantique de surmonter le divorce séparant une recherche scientifique dont les règles avaient été élaborées hors du terrain étudié et les mémoires mêmes des acteurs.
Le clivage des perspectives entre Nord et Sud a d’abord été souligné dès les années 1970 sur une base idéologique « radicale » : l’accent était mis dans ce cas sur la dépendance économique et politique de l’Afrique, partie prenante de la réalité du « tiers-monde ». Le scénario-catastrophe est devenu dominant, le racisme est devenu un stade suprême du capitalisme et le « sous-développement » le fruit des contacts avec l’Europe.
Dans cette option comme dans la précédente, c’est finalement la phase coloniale qui représentait le repère essentiel, par rapport auquel l’ensemble du cours de l’histoire était amené à pivoter. L’approche a peu à peu changé au gré des recherches concrètes mettant au moins entre parenthèses, le temps d’un travail de terrain et d’une plongée dans la documentation, les interminables querelles de paradigmes. Pour reprendre l’expression de J.-F. Ajayi en 1969
[6], le colonialisme a été replacé comme un « épisode » de l’Histoire africaine, ne préjugeant pas des initiatives avant, pendant et après cet épisode. Différents travaux ont notamment décrit les phénomènes dits de « collaboration » ou de « résistance » comme des mouvements sociaux et politiques dotés de leur propre logique locale et face auxquels les intrus européens étaient des acteurs parmi d’autres
[7]. À vrai dire, cette vision pouvait conduire soit à lire le passé africain avec un euphémisme permanent soit au contraire à y détecter le caractère éphémère de la greffe moderne, en négligeant chaque fois l’impact spécifique de cet épisode (étendu d’ailleurs largement en amont et en aval des dates fatidiques 1885-1960). Plus intéressant peut-être pour ce retour aux logiques locales, ce qu’aujourd’hui certains baptisent du nom de réalités « subalternes
[8] », a été l’élargissement du questionnaire des recherches : histoire sociale de longue durée, relations avec l’environnement, dynamiques des mouvements religieux de toutes obédiences (y compris ceux dits « traditionnels »), démographie. Dans l’enthousiasme d’une réintégration du continent dans l’histoire universelle, les historiens des années soixante avaient laissé l’essentiel du corps social africain piégé dans une tradition ethnologisée. Le temps passant, on s’apercevra sans doute que cette prise en compte des préoccupations de l’école des
Annales, en aidant l’historiographie de l’Afrique à s’extraire d’un projet à la Lavisse, a joué de fait le rôle le plus important dans le dépassement progressif d’une vaine dichotomie chronologique et culturelle.
Mais, dans le contexte politique des trente dernières années en Afrique, cette ouverture scientifique, relativisant le débat manichéen marqué par l’affirmation nationaliste initiale, a eu parfois comme un goût de cendres. La colonisation avait rangé les sociétés africaines hors de l’État, c’est-à-dire, au sens hégélien, hors de l’histoire, et voici que les États indépendants en crise se retrouvaient apparem-ment réduits au rang d’une greffe qui avait mal pris, leur légitimité politique défiée. Les acteurs africains contemporains sont confrontés depuis les années 1980 à une sorte de retour du xixe siècle : récusation militante de toute culpabilité coloniale, lectures humanitaires faisant écho à la philanthropie abolitionniste d’antan, établissement d’un protectorat financier « mondial » sur des États invités à s’étioler, et enfin justification des ingérences armées. Cette situation, interférant brutalement avec le débat intellectuel sur les « endohistoires » africaines, se traduit aujourd’hui par de nouvelles fuites en avant – ou en arrière –, comme on voudra.
D’un côté, on assiste à un renouveau de la dénonciation anticolonialiste, moins au crible de l’analyse des exploitations économiques et des manipulations politiques que par la mise à l’index d’un racisme fondamental, alpha et oméga de toute interprétation : cette fois, la « parenthèse » coloniale est placée au cœur d’une histoire de longue durée, rabotant toutes les aspérités de la chronologie ; les peuples africains sont érigés globalement au rang de victimes permanentes et les rapports Europe-Afrique durablement criminalisés
[9]. D’un autre côté, et parallèlement, dans l’arrière-cour de la mondialisation, l’histoire du « bas » qui, au nom des mémoires collectives et des mobilisations politiques corollaires, rencontre un succès indéniable, prend la forme d’un repli sur les entités locales perçues avec le même parfum d’éternité que les « tribus » de la bibliothèque coloniale. Les chercheurs se trouvent alors convoqués pour cautionner ou non des récits d’origine, des antagonismes ancestraux et des identités culturelles, au lieu d’interroger dans leur mobilité, leurs subtilités et leurs chevauchements les anciens espaces sociaux et les multiples enjeux des anciennes contradictions. L’historien risque de devenir à la fois le chroniqueur et le notaire chargé de gérer mille petites communautés conçues en fait comme hors du cours du temps. Il s’agirait dans ce cas d’une régression inouïe par rapport aux avancées de la recherche.
On voit que le métier d’historien (africain ou étranger) est devenu redoutable en Afrique, entre les pressions conjuguées de l’expertise humanitaire, du fantasme du « choc des civilisations » et de la fascination ethniste. Le manichéisme est plus que jamais à l’ordre du jour, entre des mondes à deux vitesses. Outre la situation économique et politique du continent, le défi vient sans doute aussi du manque d’autonomie de l’expérience scientifique dans ce contexte, du fait que l’Afrique représente souvent une sorte d’enjeu idéologique ou de banc d’essai conceptuel pour des épistémès forgées au dehors depuis un demi-siècle, un jour depuis l’Amérique latine, un autre depuis l’Europe occidentale ou les États-Unis, ou bien encore depuis l’Inde. Ces échos théoriques d’un continent à l’autre sont excellents si l’on réfléchit en termes de désenclavement de la pensée, mais à condition que la production scientifique émane réellement et pratiquement du terrain africain, à tous les sens de ce mot pris comme la désignation du terreau laissé par toutes les traces de son passé, écrites, orales ou matérielles, et aussi comme le champ d’une réflexion. Autrement le risque est grand de transformer un domaine en prétexte à des querelles dites d’écoles et des discussions scientifiques en contro-verses sans issue. La mondialisation peut même multiplier les nombrilismes intellectuels, au détriment d’un réel investissement dans la compréhension de l’autre.
En rappelant ces itinéraires et leurs leçons de prudence, nous n’ignorons pas la réalité du malaise que peuvent éprouver les historiens, notamment occidentaux, quant à l’exercice de leur métier sur ces terres lointaines dans l’espace. Heureuse expérience à vrai dire, si l’on se rappelle que la distanciation temporelle est aussi là de toute façon comme un défi permanent, trop souvent méconnu dans les débats de type culturaliste. Pour reprendre une formule du regretté Jean Devisse, « mettre le pied sur le territoire des autres conduit très rapidement à la mise en question radicale de ce que l’on a appris ». Mais il faut voir plus large. D’autres chocs et d’autres expériences ont marqué l’activité historienne depuis trente ans, donnant parfois l’impression d’une « histoire en miettes ». Prolongeant des observations déjà faites par Marc Bloch sur la notion d’incertitude, Henri Moniot soulignait récemment le désenchantement de l’histoire, son éclatement en mémoires multiples, ses bricolages diversifiés et sa non-linéarité conforme à une perception scientifique nouvelle, y compris dans le domaine de la nature, du temporel et de l’instable
[10]. La « crise » n’est pas réservée à un canton de la recherche historique, elle ne peut non plus se réduire à une posture critique dénonçant un avant et prophétisant un après
[11]. La maturation en cours est plus complexe et le risque des proclamations péremptoires de rupture est de recouvrir une stagnation de fait sous une agitation rhétorique. Jacques Le Goff signalait naguère comment l’abandon d’un pseudo-scientisme marxiste pouvait aussi déboucher sur un nouveau vertige d’irrationnel parfois très éculé
[12]. Pour rester sur le terrain africain, Paulin Hountondji a montré l’impasse d’un « retournement spectaculaire d’une position théorique en son propre contraire », comme le passage du « particularisme forcené qui affirme passionnément la spécificité irréductible des cultures africaines » à « l’universalisme abstrait qui soumet tout bonnement des populations entières à un lavage de cerveau », recouvrant « un seul et même conformisme (…), une même incapacité à effectuer l’analyse concrète des situations concrètes
[13] ».
Dans un climat intellectuel où est rouvert le diptyque opposant le progrès général et la fragmentation des traditions, tout se passe comme si les mémoires « indigènes » présentes partout étaient invitées à se structurer en position subalterne (cette fois dans son sens précis) dans un échange inégal de la connaissance face à un ordre mondial gestionnaire de la « fin de l’histoire » et de son issue biologique prophétisées par Fukuyama. De ce point de vue, le métier d’historien en Afrique peut être à la pointe de sa vocation critique.
L’Afrique dans la longue durée de l’histoire mondiale
L’histoire de l’Afrique a donc besoin de rigueur, non pour justifier son existence dans une marge provinciale, mais pour contribuer de façon offensive aux interrogations les plus générales sur la temporalité des sociétés. Les grands débats de la discipline sur l’événement, sur les mémoires, sur le narratif, sur la conceptualisation des rapports sociaux, y sont inévitablement présents dans la mesure où, à toute époque, ce continent est dans le monde. Encore une fois, sans ignorer les impacts décisifs et cruels qu’a représenté la traite, puis le colonialisme, ce sont des défis parmi d’autres que les sociétés africaines ont eu à affronter. Qu’elle évoque la fascination d’une modernisation ou la répulsion d’une oppression, l’emprise coloniale n’a pas à fonctionner comme une articulation quasi unique du changement historique sur ce continent : les initiatives africaines précèdent, accompagnent et suivent cet « épisode » des contacts extérieurs. L’écriture de l’histoire de l’Afrique n’a pas à s’excuser d’exister en tant que telle, puisqu’elle apporte des expériences inédites à l’ensemble de la communauté scientifique.
Le rapport à la mémoire, apparemment dans tous les agendas actuels, ne se présente pas comme en Europe avec des parfums de nostalgie
[14]. Sans revenir sur les richesses propres au fonctionnement et à l’énonciation de tout ce qu’a recouvert la dénomination de « traditions orales », il est clair que les mémoires collectives ont non seulement nourri mais également stimulé la recherche jusqu’à ce jour, tant sur un passé reculé que sur les crises du temps présent. Le fonctionnement de la parole tel qu’il a été analysé par plusieurs disciplines aurait beaucoup à apprendre à toutes les interrogations sur la place de l’écrit et de l’oral dans l’histoire de la connaissance et de la communication. Cela n’assigne en aucun cas l’historien à une position traditionaliste, pas plus en Afrique qu’ailleurs. La conscience que le passé ne précède pas seulement le présent, mais participe à sa construction et survit dans les esprits rend peut-être plus impérative qu’ailleurs l’attente d’un travail critique qui ne peut que décevoir en un premier temps par son côté sacrilège à l’égard de l’enchantement du passé. Comme l’écrit avec lucidité Jacques Le Goff, « science du temps, plutôt que de l’être inconsciemment, sous forme d’une mémoire manipulée et déformée, ne vaut-il pas mieux […] un savoir faillible, imparfait, discutable, jamais parfaitement innocent, mais que sa norme de vérité et ses conditions professionnelles d’élaboration et d’exercice permettent d’appeler scientifique
[15] ? ». L’expérience africaine apprend aussi à se méfier d’une naïveté populiste qui prêterait aux locuteurs une capacité de fonctionner comme des bouches d’or du passé, sans médiations ni intérêts, comme hors du temps. Or si l’emprise étrangère a eu un effet durable, ce serait plutôt par la volonté de contrôler aussi le passé, par la brutalité du chevauchement culturel entre oralité et écriture qui a laissé les fruits vénéneux d’un échange inégal des savoirs. L’historien confronté aux sources, tant écrites qu’orales, est donc amené à décrypter les quiproquos nourris à la fois par cette phase de reconstruction autoritaire et standardisée des legs du passé africain et par le modèle d’une modernité usant moins de son rayonnement implicite que des ressorts d’une domination caricaturale. La critique de la « bibliothèque coloniale », comme l’a très bien souligné Valentin Mudimbe
[16], est incontournable si l’on veut retrouver dans les sociétés africaines des dynamiques de l’universel tel qu’il a été vécu sous les tropiques, et non des chroniques d’un canton du monde qui n’aurait vécu que d’une existence d’arrière-garde face à la grande marche du progrès. On peut se demander si la « crise de l’histoire » en Afrique ne reflète pas souvent l’angoisse de mémoires menacées par un processus de sécularisation et avides de se trouver des lieux de confirmation.
C’est dire si, plus que jamais, la narration historique qui s’efforce d’accompagner le rythme du temps repose sur un préalable critique dans l’identification et l’interprétation des sources et dans la construction des concepts. Les mots importés de l’extérieur peuvent ainsi trahir les réalités internes, alors que celles-ci pourraient enrichir les problématiques générales, qu’il s’agisse des pratiques agricoles, des échanges, des statuts sociaux, des rapports de genres, des visions mêmes de l’espace et du temps. De nouveaux champs et de nouveaux regards peuvent dès lors être portés sur les documentations, y compris celles de l’histoire européenne. La seule exigence est de ne pas confondre des débats d’opinion avec l’exercice de contextualisation dans le temps inhérent à la démarche historique.
Le refus d’un historicisme myope ne signifie pas la dérive vers un relativisme généralisé. La jeunesse relative de l’historiographie de l’Afrique et ses contradictions propres représentent un terrain apparemment idéal pour l’appli-cation des théories opposant une narration à une autre comme autant de fictions, dans la ligne du théoricien américain Hayden White
[17]. En fait, cette orientation « postmoderne » emportant dans son tourbillon les convictions héritées des Lumières, fait écho, il faut bien le constater, à la pratique du soupçon négationniste qui a suscité la « querelle » des historiens allemands sur la Shoah dans les années 1980. Elle représente un défi plus global, celui d’une tentation hypercritique contemporaine voyant dans tout énoncé un méta-discours qui ne dirait rien de plus que l’opinion de celui qui le tient. Depuis les sophistes antiques, ce débat philosophique est connu. La seule réponse pratique que nous puissions apporter, sur l’Afrique comme sur le reste du monde, n’est-elle pas la conscience de n’atteindre que des phénomènes construits selon des normes intellectuelles vérifiables et par conséquent, comme l’écrivait Jan Vansina en 1999
[18], l’effort pour « réinstaurer la méthode historique et ses règles de démons-tration en position centrale dans la formation des historiens » ? Objectif somme toute modeste qui peut aussi inspirer une revue scientifique.
Afrique & histoire suggère fortement, de par son titre, que le continent est partie prenante, non du sens d’une histoire universelle dont on connaît aujourd’hui les discordances et les incertitudes, mais des mouvements généraux qui parcourent l’ensemble du monde. C’est dire qu’implicitement au moins le comparatisme est au rendez-vous, non pour trouver ailleurs les vocabulaires permettant d’expliciter cette terre lointaine par rapport à un centre supposé, mais pour tester ensemble les interprétations. L’histoire des « autres » a toujours sa richesse spécifique, offrant un renouvellement permanent des perspectives. L’approche historique n’est-elle pas elle-même assurément une quête d’autres situations dans leur distance temporelle ? Les questions posées par Edward Thompson sur la classe ouvrière britannique dans les années 1960
[19] partaient d’un domaine familier de l’historiographie européenne, mais en redécouvraient une altérité spécifique par rapport aux convictions du moment. Mais, plus globa-lement, l’œcumène n’est pas unique. Le monde braudélien, malgré le vent du large qui l’habitait, était monopolaire, le monde ne devenait intéressant que lorsqu’il était mis en contact avec le pôle occidental et lorsque des logiques analogues pouvaient y être détectées. Il fallait encore découvrir que des savoirs existaient sans écriture, des réseaux sociaux sans villes, des échanges sans négoce monétarisé, de l’agriculture perfectionnée sans charrue, des États sans bureaucratie, etc.
[20]. Une sorte de complicité relie néanmoins toutes les histoires, non à travers des théories universalistes donnant sens à tout mouvement, mais par un équivalent du « petit miracle de la reconnaissance » décrit par Paul Ricœur en ce qui concerne la mémoire, c’est-à-dire la possibilité d'une compréhension de situations spécifiques, mettant en œuvre des points de vue ou plus exactement des angles d’approche différents à partir d’un protocole scientifique bien rodé, autrement dit l’accessibilité d’une vision « banale » de toute situation, par-delà le mythe de l’étanchéité des cultures.
L’écriture de l’histoire est toujours à plusieurs voix, sur la base de pratiques professionnelles reconnues, mais perméables à la pluralité des expériences et des sensibilités, dont la diversité, dans notre domaine, déborde très largement une simple dichotomie Africain/non-Africain scellée par un prétendu « choc des civilisations ». La réécriture ne relève pas d’un décret conjoncturel, elle est un exercice croisé permanent. L’ouverture de la revue et d’abord la diversité de son équipe rédactionnelle garantiront cette pratique qui est au cœur de notre métier.
Plus profondément, la diversité des approches doit reposer sur la diversification des échelles. L’Afrique est partie prenante du monde atlantique, du monde méditerranéen, des espaces arabe, indien et indonésien. Ce n’est pas une « aire culturelle », c’est un espace continental construit historiquement, c’est-à-dire économiquement, socialement, politiquement et culturellement. Cette « invention » a son histoire. Mais elle ne se joue pas seulement dans le regard des observateurs, fussent-ils africains, elle se joue au quotidien, et alors les espaces se démultiplient du plus « universel » au plus « singulier », dans le cadre d’une histoire « sociale » au sens le plus englobant
[21], une histoire de la construction des liens sociaux de toute nature et des formes d’identité et de vision du monde qui s’y rattachent. Ces évolutions se font à différents niveaux qui se recoupent et évoluent : c’est toute la question des différentes échelles sur lesquelles, selon le lieu et le moment, il faut ajuster les analyses. Bernard Lepetit a montré par exemple que le débat sur la « dépendance » pouvait chercher des interprétations dans les grandes synthèses sur l’« économie-monde », mais aussi dans une analyse plus fine des évolutions endo-centrées accompagnant le processus de la proto-industrialisation européenne fondée non sur les « dénivellations de la surface économique mondiale », mais sur la « spécialisation complémentaire des régions voisines et l’auto-exploitation des ménages paysans
[22] ». D’une manière générale, le choix du découpage est intimement lié aux questions et l’objectif n’est pas d’atteindre une histoire totale, mais de multiplier les approches aux différentes échelles du vécu. C’est dans le cadre concret des situations vécues et pas dans des idées pures que se cristallisent les sociétés et leurs références. Selon les questionnements, l’angle d’approche sera régional, étatique, local, se situera même au niveau du village ou de la « colline
[23] ». Comme partout, l’histoire de l’Afrique a intérêt à revenir au quotidien, à l’événement, au vécu des gens, afin d’activer les dimensions inaperçues du passé. Si les défis propres à l’écriture de l’histoire en Afrique rendent la tâche apparemment plus ardue, c’est l’ensemble de la recherche historique qui pourrait en bénéficier. Nous voudrions que
Afrique & Histoire soit le reflet de cette ambition.
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[1]
B.
Jewsiewicki et D.
Newbury (1986).
[2]
Voir H.
Musa (2002).
[3]
J.-L.
Vellut (1985 : 327).
[4]
C.
Coquery-Vidrovitch et O.
Goerg (1992); Y.
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Chrétien (2002); F.
Cooper (1999) et observations de Daniel
Rivet, « De l’histoire coloniale à l’histoire des États indépendants », document de travail, Paris 1.
[5]
J.-L.
Vellut (1977).
[6]
J.F.A.
Ajayi (1969).
[7]
Un exemple dans M.
Diouf (1991).
[8]
M.
Diouf (1999).
[9]
Voir plus loin le débat soulevé par le
Livre noir du colonialisme édité cette année par M.
Ferro.
[10]
H.
Moniot (2001).
[11]
Sur cette mode du « désormais, il faut faire autrement », voir le démontage par Gérard Noiriel du « linguistic turn » mis en scène aux États-Unis à la fin des années 1980 : G.
Noiriel (1996 : 128-129).
[12]
J.
Le Goff (1988 : 327).
[13]
P.
Hountondji (1977 : 44). Il visait à l’époque la confrontation entre les culturalismes de la « philosophie bantoue » ou de « l’authenticité » et le marxisme encore dominant.
[14]
J.-P.
Chrétien et J.-L.
Triaud (1999).
[15]
J.
Le Goff (1988 : 350).
[16]
V.
Mudimbe (1988).
[17]
H.
White (1987).
[18]
J.
Vansina (1999). Voir aussi P.
Ricœur (2000, a et b).
[19]
E.
Thompson (1963).
[20]
S.
Feierman (1993).
[21]
E.
Hobsbawm (1971).
[22]
B.
Lepetit (1993 et 1995).
[23]
Par exemple D.
de Lame (1996).