Dossier : Les temps de l'histoire
Temps et structures chez un historien tombouctien du xviie siècle
Jean Boulègue
Le Ta’rīḫ as-Sūdān, écrit à Tombouctou au xviie siècle par ‘Abd ar-Raḥmān as-Sa‘dī, se présente en premier lieu comme une chronique royale du Songay, construite autour de ses souverains et inscrite, contrairement aux chroniques orales, dans la chronologie musulmane. Après l’effondrement de l’empire songay, le pouvoir politique installé par le Maroc, très instable, n’offre plus un cadre pertinent pour un découpage chronologique interne. Le récit correspondant à la période marocaine est donc à la fois plus continu et plus dispersé, et il subit d’autre part, de plus en plus, l’influence du vécu de l’auteur. Enfin, deux passages se distinguent du reste de l’ouvrage : ils sont consacrés à des villes (Tombouctou et Jenné), traitent d’économie et d’urbanisme, et les processus qui y sont décrits déterminent leur propre temps.
The Ta’rīḫ as-Sūdān is presented principally as a royal chronicle of Songhay, organized around its kings. In opposition to chronicles from oral traditions, it is built on an Islamic chronology. After the fall of the Songhay Empire, the very instable political power imposed by Morocco does not offer adapted divisions for an internal chronology. The story corresponding to the Moroccan period is therefore at the same time more continuous and more dispersed. It is also more influenced by the personal life and experience of the author. Some passages stand out from the rest of the work: they deal with towns (Timbuktu and Jenne), economy and urbanism. In this case the described historical process determines its own time scale.
« ‘Abd ar-Raḥmān b. ‘Abd Allāh b. ‘Imrān b. ‘āmir as-Sa‘īdī at-Timbuktī (que Dieu le Très-Haut leur accorde Sa miséricorde) naquit dans la nuit du mardi au mercredi, nuit de la rupture du jeûne de l’année 1004 (28 mai 1596). Il exerça les fonctions d’imām de la mosquée de Sankurī à l’âge de 36 ans et il composa Ta’rīḫ as-Sūdān. J’ignore la date de sa mort, mais il vivait encore en l’année 1065 (1654-1655) ».
Ainsi est présenté l’auteur du Ta’rīḫ as-Sūdān (« Histoire des Noirs » ou « Histoire du Soudan »), nommé ici Sa‘īdī mais plus généralement connu sous le nom de Sa‘dī (lui-même utilisait les deux formes), dans un recueil de biographies rédigé par un lettré de Walata (actuelle Mauritanie), Muḥammad al-Bartilī (mort en 1805). Bartilī puisait ses informations dans le ta’rīḫ lui-même. En effet, Sa‘dī s’exprime souvent à la première personne et évoque de nombreux épisodes de sa vie professionnelle et privée. C’est à partir de ces données qu’Elias Saad a établi sa généalogie, montrant qu’il appartenait à une famille tombouctienne de lettrés où se mêlaient des éléments arabes, berbères et soudanais. Il apparaît aussi que, s’il naquit et étudia à Tombouctou, il commença sa carrière à Jenné (Djenné ou Dienné), en tant que « notaire », avant d’être appelé aux fonctions d’imam à la mosquée de Sankurī (ou Sankoré) de cette ville (non son homonyme de Tombouctou), en 1627. Puis il fut chargé de missions diplomatiques par le gouverneur marocain – le « pacha » – de Tombouctou et fut élevé, en 1646, au rang de kātib, ce que l’on peut traduire approximativement par « secrétaire du gouvernement ». Sa‘dī a donc participé à la vie intellectuelle et politique du Soudan nigérien, dont le cœur, la « Boucle du Niger », avec les villes de Gao, Tombouctou et Jenné, était alors occupé par une province marocaine, après la conquête, en 1591, de l’empire songay par le Maroc. La date de sa mort n’est pas connue et, si Bartilī peut dire qu’il vivait encore en 1654-55, c’est en se fondant sur la date de l’achèvement du ta’rīḫ (qui s’achève, en fait, d’après les dates des derniers événements mentionnés, en 1656).
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