Afrique & histoire
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I.S.B.N.2-86432-399-0
384 pages

p. 267 à 294
doi: en cours

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Questions

vol. 2 2004/1

 
Introduction
 
 
Florence Bernault (Université du Wisconsin, Madison)
Le va-et-vient des chercheurs entre l’actualité et la recherche et, pour certains d’entre eux, de plus en plus nombreux, le vécu direct des crises africaines, a suscité encore peu de réflexions théoriques. Ces derniers mois, la parution de trois ouvrages majeurs, l’un sur la crise en Côte-d’Ivoire (Claudine Vidal et Marc Le Pape (éds.), Côte-d’Ivoire, l’année terrible, 1999-2000, Paris, Karthala, 2002), les deux autres sur le Rwanda (Jan Vansina, Le Rwanda ancien. Le royaume nyiginya, Paris, Karthala, 2001 ; et Mahmood Mamdani, When victims become killers. Colonialism, nativism, and the genocide in Rwanda, Princeton University Press, 2001), donne l’occasion de s’attarder sur cette question.
Au-delà de leur analyse des crises rwandaise et ivoirienne, ces ouvrages interrogent ouvertement la relation que les auteurs entretiennent avec leur projet d’écriture et leur terrain de recherche. Dans sa conclusion au Rwanda ancien, Jan Vansina ne cache ni ses attaques contre l’utilisation du mythe du royaume pour justifier les prétentions politiques des dirigeants du Rwanda contemporain, ni son point de vue sur la nécessité de transformer la relation des Rwandais à leur passé. Le livre de Mahmood Mamdani repose quant à lui sur une ambition opposée. Publié par un chercheur ougandais enseignant aux États-Unis et non-spécialiste du Rwanda, When victims become killers propose une relecture théorique de la littérature scientifique déjà parue sur la région, tout en revendiquant le droit qu’auraient les non-spécialistes de « décloisonner » l’analyse de la crise des Grands Lacs. On le voit, la guerre des positions n’épargne pas l’aire africaniste, et c’est peut-être tant mieux pour sa créativité.
Ce dossier n’examine qu’une petite partie émergée dans l’océan des parutions qui ont suivi les bouleversements politique et sociaux apparus sur le continent africain dans les années 1990, en Côte-d’Ivoire, au Rwanda, dans les deux Congo, la Sierra Leone, le Liberia, le Mali, le Niger et l’Algérie – pour ne citer que quelques-unes des zones de trouble contemporaines. Ce faisant, nous avons choisi de privilégier la réflexion sur l’engagement des chercheurs dans l’actualité. Ce choix ne prétend pas épuiser les multiples niveaux d’interaction que les crises ont révélé exister entre politique et savoir scientifique. On sait comment le génocide de 1994 au Rwanda ouvrit le débat sur les clichés coloniaux concernant l’origine et le statut des élites tutsi et leurs recyclages successifs ; et comment, en Côte-d’Ivoire, les controverses sur l’ivoirité puisent dans la bibliothèque des sciences coloniales et post-coloniales [1]. Mais la question brûlante de l’instrumentalisation des travaux universitaires dans le champ du politique africain a déjà bénéficié de plusieurs études importantes, ce qui nous permettra de ne pas nous attarder sur cette question.
Rappelons simplement que ces enquêtes s’inspirèrent en France de l’important corpus existant sur l’histoire du temps présent et de la constitution des mémoires populaires ou nationales [2]. Cette fertilisation a eu pour effet bénéfique de montrer que l’Afrique ne différait pas dans l’absolu de l’Occident dans le rapport à son histoire, même si les processus locaux ont suivi des dynamiques historiques propres. Ainsi, si Jan Vansina (interview dans ce dossier) souligne à juste titre que l’instrumentalisation du passé au service des ambitions et des peurs du présent n’a rien de particulier au Rwanda ou à l’Afrique, les formes prises par l’historicisme rwandais, combinées aux idéologies et aux politiques sociales des colonisateurs, éclairent bien les structures politiques et culturelles spécifiques à cette société [3]. En retour d’ailleurs, et bien qu’à ma connaissance ils n’aient pas encore entrepris ce travail de questionnement réciproque, les africanistes qui ont utilisé les paradigmes de l’histoire de la mémoire occidentale sont en position d’en modifier les approches et d’en enrichir les acquis.
En revanche, peu d’écrits se sont systématiquement (et pas seulement de façon anecdotique) penchés sur le problème de la relation entre les chercheurs et leur domaine de connaissance. Or la réflexion menée sur l’usage public des sciences sociales ne peut à elle seule éclairer le problème du rapport de savoir entretenu entre chercheurs et « cherchés » des sciences sociales. C’est sur cette dernière question, aussi complexe que la première mais moins étudiée, que ce dossier souhaite apporter un début de réflexion à l’aune des éclairages violents apportés par les crises rwandaises et ivoiriennes.
Il ne s’agit pas de faire ici un tour d’horizon des stratégies d’engagement individuel sur le terrain, mais plutôt d’explorer la façon dont les événements paroxistiques peuvent à la fois révéler et changer la nature de ces relations. Si l’on se tourne vers l’histoire française, qui a compté dans ses rangs plusieurs témoins et acteurs des crises majeures du xxe siècle, les écrits de Marc Bloch et Pierre Vidal-Naquet fournissent des réflexions essentielles sur les intellectuels et la pensée des crises [4]. Mais à part eux, et pour se limiter au domaine français, il n’existe guère de travaux sur la place sociale et publique des chercheurs, au-delà des investigations fondatrices de Pierre Bourdieu [5]. À la différence des sociologues et des anthropologues, les historiens qui ont travaillé sur l’histoire immédiate ont préféré centrer leurs efforts sur la définition de leur « champ » et sur la pertinence de leurs outils d’analyse, plutôt que sur le statut social et individuel de ceux qui génèrent de tels concepts [6]. Dans ce contexte peu dynamique, l’aire africaniste s’est montrée particulièrement réticente à l’introspection. Si des mémoires individuelles existent, surtout en langue anglaise [7], les chercheurs occidentaux ont jusqu’ici laissé le soin aux intellectuels et universitaires du Sud d’interroger la nature de ces liens et de réfléchir sur les trajectoires entre chercheurs, actualité et délimitation du savoir [8]. Or l’héritage de la relation coloniale, les liens changeants entre ceux qui écrivent (majoritairement au Nord) avec leurs informateurs et leurs publics (majoritairement au Sud), ajoutés à la double distance des spécialistes européens à l’Afrique et au passé, recèlent d’infinies occasions pour les spécialistes de perturber les raisonnements hexagonaux – et souvent exagérément ethnocentriques – des travaux disponibles sur la compréhension du temps présent.
On le voit, rien n’est simple dans le rapport entre les chercheurs et leur objet d’étude. Les textes rassemblés dans ce dossier cherchent moins à circonscrire des réponses définitives qu’à explorer divers aspects de cette interrogation, selon trois axes de réflexion principaux :
  1. Comment réfléchir au travail d’écriture des chercheurs et à la distance qu’ils entretiennent avec leur terrain en termes de responsabilité scientifique et de légitimité politique, puisque telle est la question sans cesse posée par l’actualité ? Les livres de Jan Vansina et de Mahmood Mamdani offrent un point de départ intéressant sur l’ampleur, la complexité, et le caractère incontournable de ce problème dans le contexte des crises. Jan Vansina souligne l’importance du maintien de la distance critique avec le présent, notamment par le détour de l’histoire ancienne et la recontextualisation des crises. Claudine Vidal et Pierre Boilley, dans un contexte différent, apportent des suggestions supplémentaires dans l’aménagement de cette distance. Leur point de vue est fortement contesté par le livre de Mahmood Mamdani sur le génocide rwandais. L’auteur y défend la position paradoxale de la proximité géographique (il est originaire de l’Ouganda), et de la sortie de l’expertise locale (lui-même n’étant pas spécialiste du Rwanda, ni ne parlant les langues du pays, kinyarwanda et français). Les comptes rendus croisés des livres de Vansina et Mamdani par Mamadou Diouf et Danielle de Lame, deux chercheurs eux-mêmes en situation de distance ou de proximité avec les Grands Lacs, permettent d’approfondir ces interrogations.
  2. Malheureusement, aucun chercheur africain ayant vécu les crises récentes n’a pu, malgré nos efforts, contribuer à ce dossier [9]. Impliqués dans les contraintes politiques, sociales et universitaires de leur pays, leur vécu des conflits et leur rapport à l’écriture scientifique diffèrent de ceux des chercheurs étrangers. Il faut d’abord constater, sur place, le danger de la parole libre et les énormes risques affrontés : au Rwanda, plusieurs chercheurs qui s’opposaient à l’extrémisme ethnique et politique furent la cible des tueries en 1994 et 1995. L’exemple du meurtre de Jean Rumiya et de plusieurs de ses enfants à Butare en 1994 est significatif. Cet historien avait, en 1992, cru juste de s’indigner par une lettre ouverte du discours raciste de Léon Mugesera de novembre 1992. Il l’a payé de sa vie. On pourrait penser aussi à Emmanuel Ntezimana, un esprit lumineux, à la fois historien remarquable et militant des droits de l’Homme, mort en 1995 de maladie ou d’empoisonnement. Beaucoup d’autres sont morts. Quelques-uns ont au contraite (mais le pluriel est de trop pour ces collègues historiens) trempé dans la logique du génocide comme Ferdinand Nahimana [10]. Les contributions de Jan Vansina, Claudine Vidal et Pierre Boilley reviennent sur ces expériences et sur l’éthique de leur propre rapport avec les chercheurs locaux.
  3. L’une des conséquences immédiates du déclenchement des crises est de faire coïncider le champ de la connaissance avec celui de l’action. La distance entretenue entre chercheurs et terrain n’est pas fixée une fois pour toutes, mais s’avère particulièrement sensible aux fluctuations de l’actualité. Elle tend, de plus, à creuser de larges fossés au sein même des collectifs universitaires. L’engagement public de la majorité des spécialistes des pays en guerre, qui se mobilisèrent très vite pour porter témoignage, participer à l’effort humanitaire et éclairer certaines décisions d’intervention politique, militaire ou judiciaire dans la région [11], provoqua de profondes divergences parmi les universitaires. Pierre Boilley, dans son texte sur « l’histoire de contrebande », utilise le déroulement de la crise touareg entre 1990 et 1993 pour montrer comment les dif-férents spécialistes français en vinrent à adopter des positions violemment antagonistes.
  4. Dans le cas du Rwanda, on peut distinguer trois phases distinctes : avant 1994, lorsque les chercheurs (rwandais et étrangers) purent être soupçonnés d’avoir contribué à fossiliser une image tronquée ou fausse de la société locale ; pendant le génocide lui-même, lorsque les experts ont pris position publique pour expliquer les événements et les réalités d’un pays mal connu par le public occidental, et lorsque certains d’entre eux conseillèrent les gouvernants ; enfin, après la crise, lorsque les spécialistes de la région s’attelèrent à re-contextualiser les événements à la lumière de leur expertise et de la longue durée, ne serait-ce que par la lecture critique d’une partie du fleuve éditorial qui déferlait sur le sujet. Mais la pression des événements n’a guère diminué depuis 1994, et les chercheurs continuent de se débattre entre les accusations d’extériorité ou de participation illégitime aux conflits sociaux du Rwanda. Ils sont à la fois mis au défi de s’exprimer et invités à garder leur réserve, tentés par la parole assurée et engagée ou par l’écœurement et le retrait. Tout cela est vécu profondément, voire douloureusement, même pour ceux qui ont été très vite sur le terrain dans la mesure du possible, parfois durant la période de guerre civile (Claudine Vidal en Côte-d’Ivoire, Gérard Prunier dans la région des Grands Lacs), soit juste après le génocide de 1994 (A. Des Forges, M. Wagner, C. Newbury, J.-P. Chrétien, D. de Lame, J. Pottier, et bien d’autres), soit ont eu avant, pendant et après, des contacts étroits et réguliers avec des gens sur place [12].
  5. Enfin, l’expertise des chercheurs a dû prendre en compte la déferlante de commentateurs de tout poil sur « leur » champ d’étude. Une coexistence aussi passionnée qu’inconfortable entre scientifiques et journalistes, observateurs, juristes, témoins locaux et extérieurs, renaît sans cesse au fil des conférences, colloques, émissions télévisuelles et volumes collectifs organisés sur les Grands Lacs et les conflits en Afrique de l’Ouest. Le rapprochement brusque des discours venus de tous horizons scientifiques ou professionnels a eu des conséquences importantes sur le monde universitaire et son implication dans les événements. C’est pourquoi il nous a semblé intéressant de converser sur ce problème avec deux chercheurs éminents en histoire et en sociologie, auteurs de deux des trois ouvrages cités plus hauts : Jan Vansina et Claudine Vidal. Tous deux ont réagi publiquement très vite lors des crises rwandaises et ivoiriennes, mais ont aussi observé une certaine retenue d’écriture en résistant à la pression éditoriale et médiatique. Le plus remarquable dans la description de leurs expériences respectives est sans doute le réflexe de chacun d’emprunter à la discipline voisine : le regard historien pour Claudine Vidal, l’engagement dans l’actualité pour Jan Vansina. Un peu comme si la crise intimait à chacun de déborder son champ méthodologique usuel.
  6. Entre l’appel de l’actualité (s’engager et penser la crise) et le réflexe acquis des disciplines qui consiste à attendre et prendre de la distance tout en constituant les archives les plus exhaustives possible, la collecte de données fiables a été un élément décisif de l’action des chercheurs, attitude moins glorieuse mais plus efficace que la hâte éditoriale dans laquelle beaucoup de non-spécialistes s’engouffrèrent, cherchant, plutôt que des sources, des explications rapides pour conjurer l’horreur des tueries de 1994 (Rwanda, Kivu) et de 1999-2002 (Côte-d’Ivoire) [13]. Récolter des archives, participer aux efforts d’information publique sur les événements, ont souvent été parmi les positions les plus fortes et les plus constructives adoptées par les chercheurs durant les crises. Nul doute que de riches réflexions sur le fonctionnement des disciplines africanistes accompagneront ces efforts de reconstruction et de compréhension du passé. Les textes qui suivent montrent que les moments de grande incertitude sociale sont aussi des moments où les garde-fous disciplinaires se relâchent, mais peuvent aussi être repensés dans un dialogue plus serré entre les différentes sciences du social.
 
Entretien avec Jan Vansina (Madison, février 2003), À propos de son ouvrage Le Rwanda ancien. Le royaume nyiginya, Paris, Karthala, 2001
 
 
par Florence Bernault
Florence Bernault: Quand et pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ? L’auriez-vous écrit sans la pression des événements de 1994 et les développements ultérieurs de l’histoire rwandaise ?
Jan Vansina : Après le génocide, alors que les interprétations les plus farfelues circulaient sur le royaume du Rwanda central, j’attendais que les historiens rwandais utilisent les sources disponibles, et en particulier les documents récoltés lors de la grande enquête que j’ai dirigée à l’IRSAC en 1962 [Institut de recherches scientifiques en Afrique centrale, puis INRS, Institut national de la recherche scientifique, après l’indépendance] toujours disponibles en microfilm à Butare, ainsi que les travaux de P. Schumacher également conservés en microfilm (1958). Cela ne s’est pas fait. En 1998, je me suis senti dans l’obligation de faire ce travail, en partie aussi parce que mon ouvrage publié en 1962, L’ancien royaume du Rwanda, était fréquemment cité par les uns et les autres, et que je le trouvais dépassé. Il y a aussi le fait d’une évolution personnelle représentative d’une évolution théorique plus générale : l’africanisme des années 1960, moi y compris, tendait à montrer que ce qui se passait en Afrique n’était pas à critiquer, mais qu’il fallait plutôt chercher à souligner les accomplissements des régimes et des sociétés africaines. À partir du milieu des années 1980, avant même les événements tragiques du Rwanda, ce parti pris s’est beaucoup modifié et les chercheurs se sont montrés moins réticents qu’avant à souligner les aspects plus discutables du passé et du présent de l’Afrique. J’ai moi-même commencé à évoluer dans ce sens dans les années 1970.
Malgré le fait que vous avez publié la plupart de vos derniers ouvrages en anglais, vous teniez à écrire ce travail en français et à le faire publier dans cette langue. Quel public visait Le Rwanda ancien ?
J’ai choisi les éditions Karthala à cause de leur politique de diffusion en Afrique francophone. Je tenais à ce que le livre soit disponible sur place au Rwanda, dans les librairies. En revanche, j’ai songé aux risques d’une censure possible par le gouvernement, mais rien ne s’est passé. En réalité, la plupart des gouvernants actuels et beaucoup d’intellectuels sont anglophones. Les autres n’ont pas prêté attention au livre, ou bien ont réagi avec détachement en disant par exemple « c’est un bon livre, mais il montre un penchant idéologique certain… », ou « il y a des choses intéressantes, mais d’autres sources montrent que… ». En fait, je souhaitais provoquer une certaine controverse et que les Rwandais se posent des questions. Je pense que le livre a eu un écho, d’autant qu’avant sa publication plusieurs intellectuels rwandais avaient demandé que je republie l’ouvrage de 1962. J’ai cherché à atteindre un public lettré (professeurs de collèges et à travers eux leurs élèves, dirigeants et responsables administratifs) plus que la petite communauté des historiens professionnels. Mais on ne sait jamais quel impact peut avoir un livre scientifique. J’ai appris cette leçon lorsque Mobutu a utilisé mon ouvrage, Introduction à l’ethnographie du Congo (1964), pour doser les composantes ethniques de son premier cabinet de gouvernement !
Il faut bien se rendre compte que la vulgate historique au Rwanda repose encore aujourd’hui sur deux dogmes. Le premier explique que les Tutsi sont tombés du ciel, et que leurs élites sont les gouvernants naturels du pays. L’autre raconte que les Hutu, les Tutsi et les Twa proviennent de la descendance de trois frères égaux mais que l’un des frères (le Tutsi) est devenu « plus égal » que les autres. Ce dernier dogme, hutu, interprète le passé comme une double colonisation du pays par les Tutsi et les colonisateurs européens, ce qui conduit beaucoup de Hutu à prôner la nécessité d’une « double décolonisation ». Cette idée s’accompagne du fantasme, courant chez les Hutu, selon lequel là où il y a un Tutsi, la conquête n’est pas loin. C’est la thèse développée par F. Nahimana dans sa thèse publiée en 1993 (Le Rwanda. Émergence d’un État) et reprise par Radio Mille Collines avant et pendant le génocide. Beaucoup de Rwandais étaient conditionnés par cette vision du passé. La notion de massacre elle-même était de chaque côté de l’échiquier politique conditionnée par le souvenir – ou plus exactement la mémoire – de la violence étatique et sociale développée au xixe siècle. Le Rwanda ancien cherche à questionner ce genre de vulgate historique.
De manière plus générale, en quoi les ouvrages parus après le génocide de 1994 diffèrent-ils des études et enquêtes menées durant des périodes de crises précédentes, la révolution et les tueries de 1959 par exemple ?
La différence essentielle c’est que les études historiques, anthropologiques ou sociologiques publiées avant 1987-88 parlaient assez peu du clivage Hutu-Tutsi-Twa et en tout cas ne l’étudiaient pas systématiquement. Une première coupure historiographique débute en 1958-59 et se précise après 1962 : c’est la volonté d’étudier la périphérie et l’histoire par le bas. C’est ce qu’ont fait surtout politistes et sociologues comme Catharine Newbury et Claudine Vidal. La deuxième coupure intervient après 1994 avec les tentatives d’expliquer le cataclysme en approfondissant les notions d’ethnicité et d’altérité. Il s’agit surtout de politologues et de théoriciens. Et il y a une multiplication des travaux plus ou moins hâtifs « pour expliquer » le drame aux lecteurs occidentaux.
Quels sont les obstacles rencontrés par les historiens rwandais dans leur travail de reconstitution du passé ?
Leurs ouvrages sont peu lus et peu distribués, dans un contexte politique et scientifique national très chargé.
Venons-en à l’histoire politique. Votre conclusion met en exergue la nécessité de créer du lien politique dans le Rwanda contemporain et de promouvoir une mobilisation politique plus inclusive, fondée sur le bien public (et non sur l’exclusion ou le bénéfice de quelques-uns). Mais la dimension politique de la crise appelle-t-elle seulement une histoire du politique ? Quid de la dimension économique et sociale ? Par souci de répondre aux prédicats politiques du présent, les chercheurs ne risquent-ils pas d’obscurcir des dynamiques cachées mais aussi importantes pour l’interprétation du passé rwandais – voire du présent ?
En réalité, je ne pense pas que l’histoire politique implique une distorsion du passé. Pour moi, tout d’abord, l’histoire politique est au sens large celle de la « gouvernance », ou si l’on veut, l’histoire des notions religieuses, sociales et intellectuelles qui créent le lien politique. Cette dimension de la réalité historique est excessivement importante pour la société dans son entier. Il y a d’autre part un problème de sources. Il est très difficile de reconstituer le passé du Rwanda avant le xviie siècle. Entre le xviie siècle et le xixe siècle, les sources sont excessivement rares, difficiles à recouper, et elles décrivent surtout les événements politiques, la cour. Il est normal de commencer par retracer l’histoire politique, et ensuite essayer de passer à l’histoire sociale plus générale. Je poursuis nombre de débats autour de cette question. David Newbury, par exemple, pense que la culture politique de l’État nyiginya n’était pas exceptionnelle dans la région et que les autres États avoisinants, le Kivu en particulier, la partageaient en grande partie. Ce n’est pas mon avis.
Le banal et le spécifique : n’y a-t-il pas dans la crise rwandaise un rôle spécifique joué par l’histoire et son pendant démoniaque, l’historicisme ?
Le Rwanda n’est absolument pas unique en cela (contrairement d’ailleurs à ce que croient les intellectuels locaux). Les manipulations politiques de la mémoire ont existé et existent partout ! Ce qui est dangereux, c’est qu’une petite proportion de « souvenirs » déformés par les événements et les idéologies puissent agir sur le présent. D’où l’importance d’une histoire professionnelle aussi impartiale que possible. Or la reconstitution de l’épaisseur historique du passé montre qu’il n’y a pas de solution toute faite aux problèmes du présent. Une histoire impartiale et acceptable par tous peut aider les gens à considérer le passé comme un laboratoire d’expériences humaines dont on peut tirer des conclusions. Les Rwandais, comme les étrangers (en particulier la communauté internationale) impliqués dans la reconstruction du Rwanda pourront peut-être se servir de cette histoire comme fondation pour réfléchir à l’avenir.
Vous expliquez dans votre introduction que votre livre est « une étude écrite par un professionnel non impliqué dans les affaires du Rwanda actuel ». Vous avez écrit avant, pendant et après les massacres de 1994, mais vous n’avez jamais été véritablement « dans » la crise. En quoi un historien belge enseignant aux États-Unis peut-il aujourd’hui intervenir dans le débat historique et historiographique au Rwanda ? Comment réfléchissez-vous à cette distance ?
Je suis convaincu que l’historiographie la plus saine prend son origine dans la communauté même. La relation historique la plus satisfaisante est celle qu’entretiennent entre eux et avec leur passé les gens d’une même collectivité sociale. Mais lorsque cela n’est pas possible, d’autres approches existent. Quel est le rôle d’un historien professionnel et étranger dans ce genre de travail historique ? Un certain avantage existe dans la distance par rapport au choc des événements journaliers et du flot des émotions qui l’accompagne. Il est plus facile pour un historien étranger de ne pas être partisan. Je crois que celui-ci doit présenter les probabilités du passé d’après le plus de documents possibles recoupés et critiqués. En faisant cela, l’historien doit se montrer suffisamment transparent pour que le lecteur puisse se rendre compte de la position sociale et culturelle de l’auteur.
Sur l’inconvénient spécifique de la distance avec la société à laquelle l’historien étranger n’appartient pas, je pense qu’il est lié au problème plus large de la relation qu’entretient l’historien professionnel avec son objet d’étude. Il faut pouvoir être suffisamment « participant » à son objet d’étude pour sentir ce qui se passe, et en même temps en rester suffisamment détaché. Cet équilibre s’impose à tous, historiens nationaux ou non. Je dirai aussi que c’est paradoxalement en cherchant le plus profond engagement que le chercheur peut acquérir la plus grande ou la meilleure distance nécessaire à l’écriture de l’histoire.
 
Entretien avec Claudine Vidal (Paris, mars 2003)
 
 
par Florence Bernault
Florence Bernault : Comment définissez-vous votre approche sociologique ? Celle-ci a-t-elle changé après le génocide au Rwanda en 1994 ?
Claudine Vidal : Le conflit politique, les haines communautaires ont commencé au Rwanda au moins en 1959 et n’ont jamais cessé. Mes méthodes après 1994 n’ont donc pas vraiment changé, d’autant que pour moi la sociologie a toujours été la sociologie du conflit, dans la lignée de Durkheim et de Bourdieu. En arrivant à Abidjan par exemple, mon second terrain de recherches, je me suis dit que je m’intéresserai à ce dont les gens parlaient le plus, avec le plus de virulence, de passion, d’intérêt, et d’investissement. J’ai trouvé des choses aussi différentes que la guerre des sexes, qui était très violente, les funérailles, l’argent de l’ostentation. On entendait cela sans arrêt à la radio. Il s’agissait ici de conflit social, pas de conflit ouvert, visible, comme le génocide rwandais. Depuis, en Côte-d’Ivoire, ces thèmes ont disparu sous le politique qui a tout repris : c’est la haine contre les étrangers qui domine à présent. En ce qui concerne le Rwanda, il est évidemment impossible de penser 1994 de manière isolée. Il faut au minimum réfléchir à partir de 1990, et bien avant pour de multiples aspects de la crise. C’est ce que j’ai développé dans mes écrits sur la construction de la haine ethnique dans certains milieux, ce que j’ai appelé, en transformant une expression populaire en concept sociologique, la « quatrième ethnie » : les Rwandais occidentalisés, non paysans. C’est dans cette quatrième ethnie qu’il y a eu les ferments de la haine ethnique les plus virulents. En 1973, les thèmes du génocide étaient présents, les gens se souvenaient des tueries de 1959 et 1963. En 1973, les Tutsi redoutaient d’être liquidés en masse.
En même temps, je n’ai jamais séparé dans ma recherche l’activité sociologique et l’activité historique. Par exemple, après avoir repéré un conflit social comme celui de la guerre des sexes à Abidjan dans les années 1970-1980, j’ai immédiatement tenté de reconstituer l’histoire des hommes et des femmes dans la ville, ce qui m’a permis d’ailleurs d’entrer dans l’histoire de la ville elle-même. Au Rwanda, c’est en me mettant dans la peau d’un historien que j’ai réussi souvent le mieux à construire ma distance critique avec le terrain, à prendre de la distance avec les questions obsédantes des relations de dépendance, les Hutu et les Tutsi. Je me suis souvent demandé la chose suivante : si je m’appelais Georges Duby et que je sois revenu au Moyen Âge (une période sur laquelle j’ai beaucoup lu avant de partir au Rwanda en 1967 afin de comprendre les relations de dépendance), comment pourrais-je travailler pour comprendre la société et ses conflits ? À qui parlerais-je, quelles questions poserais-je ? Cet exercice m’a beaucoup aidé à construire mon approche critique, même après 1994, au moment où justement ces questions étaient très controversées. Le détour par une discipline proche, comme l’histoire, est très utile pour garder la distance vis-à-vis de l’objet d’étude. En tant que sociologue, passer par l’histoire vous protège, et sans doute réciproquement.
En 1994, ceci m’a permis surtout d’éviter la hâte éditoriale dans laquelle beaucoup se sont précipités. C’est là précisément le réflexe historien, un réflexe pour moi fermement constitué. L’engagement trop hâtif vous condamne à deux choses : d’une part être prisonnier des idéologies des uns et des autres, d’autre part s’enfermer dans la fabrication de visions manichéennes. Quand on veut nuancer les analyses, il est nécessaire d’avoir un recul, ne serait-ce que pour constituer une documentation qui permette de voir autre chose que du noir et du blanc. En 1994, il a fallu plusieurs mois pour arriver à avoir des documents, des témoignages.
Mais vous avez fait partie de ceux qui ont écrit avant le génocide et qui l’ont annoncé.
Oui, c’est l’aspect sociologique qui prend le dessus ici, et qui sans doute aiguise la perception du conflit.
Revenons sur le problème de la distance. Écrire de l’extérieur « sur » la crise est tout de même très différent de la position des intellectuels qui écrivent de l’intérieur, « dans » la crise.
J’ai une position très ferme là-dessus : j’écris sur des crises qui ne se déroulent pas dans mon propre pays, dans ma société. Donc, si je suis touchée par ce qui se passe au Rwanda et en Côte-d’Ivoire, je ne le suis pas de la même manière que les gens qui y vivent, et je tiens à en être bien consciente. J’essaie d’éviter les enrôlements, ce qui n’est pas toujours évident. Sur le Rwanda, j’ai très régulièrement publié depuis 1967 et je n’ai jamais écrit dans l’isolement. Je discute avec des Rwandais, je me fais lire par eux. Par contre, dès septembre 1994, lorsque j’ai commencé à circuler, comme beaucoup de mes collègues, pour alerter l’opinion en France, je l’ai fait en tant que française.
Qu’est-ce que le génocide de 1994 a changé dans l’analyse sociologique de la longue crise des haines ethniques au Rwanda ?
En 1994, comme tous les gens qui connaissaient bien le Rwanda, j’avais en tête l’idée de la possibilité de la destruction massive des Tutsi. Le 1er octobre 1990, au moment de l’invasion du FPR, j’ai eu le mot génocide en tête, et je n’ai pas été la seule : le premier télégramme de l’ambassade de France pour Paris, le 5 octobre, disait en substance « nous avons vu des représentants de la communauté tutsi et ils craignent un génocide ». Le mot était là. La surprise complète en 1994 par contre, c’est que le génocide soit perpétré. C’est le passage à l’acte. Le problème d’ailleurs reste d’analyser le pourquoi de ce passage. Mais la menace existait. L’hypothèse, pour moi, c’est, dans cette conjoncture en tout cas, la domination de l’encadrement politique. En Afrique, il y a une domination du champ politique sur tous les autres, même le religieux : au Rwanda, l’Église a été complètement asservie par le pouvoir de Kigali. Il s’agit de purs rapports de force.
En ce qui concerne l’écriture elle-même, au moment où j’écris sur ce qui vient de se passer en Côte-d’Ivoire, au moment où j’écris sur le Rwanda, encore maintenant, je suis frappée, quand je me fais lire, notamment par des gens du pays, de voir à quel point les mots sont piégés. L’attention au vocabulaire doit être extrêmement forte. Et c’est là où il faut bien connaître les gens, avoir beaucoup discuté avec eux, les avoir lus, avoir lu leurs journaux, pour connaître ce champ sémantique. Et ne pas utiliser ce qui pour nous paraît être un concept, mais qui en fait est un terme-valise qui emporte avec lui de multiples sens. Au travers du vocabulaire utilisé, on voit très bien quand c’est quelqu’un qui ne connaît pas très bien la situation qui écrit, même s’il dit des choses assez justes. Par ailleurs, en mettant régulièrement les articles que je publie sur des sites internet rwandais, je m’aperçois de la manière imprévisible dont ils peuvent être lus.
Quelle était la situation de la recherche rwandaise en sciences humaines dans les années 1990 et avant ?
Les sciences humaines étaient très contrôlées, assez mal vues par le régime. Il y avait quelques sociologues, mais plutôt spécialistes de la sociologie du développement, peu d’historiens. Même chose au Burundi : dans ces deux pays, le champ des sciences humaines n’était pas autonomisé. L’histoire était et est toujours réduite à une « histoire-ressentiment » (voir mon analyse dans Sociologie des passions sur ce concept, à la suite de Nietzsche et de Paul Veyne). En Côte-d’Ivoire au contraire, l’histoire ne pose pas de problème, c’est le domaine des historiens, les gens qui s’y intéressent par ailleurs le savent et l’acceptent. Mon travail avec Marc Le Pape sur Abidjan intéressait beaucoup les gens parce qu’ils savaient… qu’ils ne savaient pas ! Au Rwanda, dès qu’on touche à l’histoire, c’est une tout autre affaire. Pour les gens, l’histoire c’est l’histoire des Tutsi et des Hutu. Or, pour l’historien ou le sociologue, la division Hutu-Tutsi n’est pas un fil qui permet de voir le plus de choses intéressantes dans le passé, surtout au xixe siècle. Mais ce qui est frappant, c’est de voir combien les ethnologues, historiens, ethnographes jusqu’aux années 1960, c’est-à-dire l’école belge, sont complètement tombés là-dedans. Ils ont été happés par leurs interlocuteurs rwandais et ont reporté cette idéologie dans leurs écrits sur le xixe siècle.
La position au Rwanda de l’enquêteur européen des années 1980-1990 était très différente de celle des chercheurs occidentaux dans les années 1960. Dans les années 1960, ils étaient dans leurs superbes collines de l’INRS, on leur amenait les informateurs en camion, c’était des dieux ! Cela explique un peu l’histoire qu’ils ont écrite et les matériaux qu’ils ont utilisés. À l’époque, cela ne venait à l’esprit de personne d’aller dans les collines et de parler à tout le monde. Je ne les critique d’ailleurs pas, leur position était paralysante. Mais ils pouvaient difficilement construire une distance critique. Ensuite, vers la fin des années 1960, cet état de choses c’est nettement atténué. Catharine Newbury, qui est arrivée quelques mois après moi, et moi-même avons eu une expérience tout à fait différente. Il fallait passer par les bourgmestres pour parler aux gens, demander des autorisations, etc. : on n’était plus dans la position dominante, ce qui changeait entièrement le contexte de la recherche. La relation dialogique, pour parler comme d’autres, était devenue nécessaire, même si le cas rwandais restait à certains égards exceptionnel. Je m’en suis rendue compte en arrivant en Côte-d’Ivoire pour la première fois en 1976. J’ai été stupéfaite de la façon dont on traitait un Occidental. Au Rwanda, par exemple, je n’ai jamais pu faire la queue nulle part, on me mettait tout de suite devant ! En Côte-d’Ivoire, pas du tout. De plus on n’était pas dans un régime totalitaire, les gens parlaient.
Ce qui a aussi changé depuis 1994, c’est le rapport avec les collègues africains. Dans les années 1970, ils étaient fort peu nombreux, à part Kagamé qui connaissait bien les généalogies mais qui me demandait fréquemment des tuyaux à partir de mes enquêtes de terrain ! Mais Kagamé n’a jamais prétendu écrire de l’histoire universitaire, il était avant tout un polygraphe de grand talent. Aujourd’hui, j’ai des relations proches et suivies avec un plus grand nombre de collègues rwandais, en particulier par le biais des jurys de thèse. Et les choses ne sont pas commodes, car ils se montrent souvent très partisans, et nous nous entendons bien tant qu’on ne parle pas de 1994… ; ça limite quand même la conversation ! Mais on peut faire une comparaison avec le bicentenaire de la Révolution française en 1989 et les débats très violents qui ont surgi partout en France, dans les associations locales, etc., et qui montrent que l’histoire reste un sujet « chaud » partout et pas seulement au Rwanda.
Chez vous il y a une certaine fatalité sur l’influence de l’écriture scientifique. Vous expliquez souvent que vous ne croyez pas au fait que la publication et la diffusion d’une histoire objective des haines et des conflits, surtout écrites de l’extérieur, puisse avoir une influence sur les mentalités.
Là-dessus, je suis parfaitement pessimiste à la suite d’expériences répétées. Au Rwanda, les discours des historiens sur l’histoire, comme d’autres discours sur l’histoire d’ailleurs, sont complètement refusés. L’histoire scientifique n’est pas reçue comme telle, donc elle n’a aucune influence, c’est un discours parmi d’autres. Quand Christopher Taylor (Terreur et sacrifice au Rwanda, 2002) et d’autres disent « il faudrait tout de même rectifier les visions locales du passé, etc. », c’est complètement utopique. J’en ai eu une preuve a contrario en parlant à des Rwandais qui m’ont dit : « Oh, l’histoire de Rwabugiri, c’est intéressant, mais enfin pour l’instant je n’ai pas le temps, je lirai plus tard, j’y connais rien ». Ceux-là sont rarissimes d’ailleurs, la plupart des gens ont des convictions que la lecture d’analyses universitaires ne convaincra pas. Mais moi, en tant qu’historienne et sociologue, j’écris parce que je crois que ce qu’on fait on le fait pour plus tard. Je crois aux Monumenta historiae, et je suis convaincue que les gens liront cela plus tard, quand le champ historique se sera autonomisé. Ce que j’ai fait, ce que les Newbury, entre autres, ont fait sur le terrain, ça restera. Sur l’histoire des lignages par exemple, j’ai fabriqué une véritable archive avec des fichiers classés, dactylographiés et traduits que je pense déposer plus tard à Tervuren.
Comment réagissez-vous à ce que vous avez appelé la hâte éditoriale d’après 1994 sur le Rwanda ? La prolifération des écrits ne change-t-elle pas le champ de la recherche ?
La critique des ouvrages parus trop tôt et partiaux vous met dans une position personnelle difficile, car on donne l’impression de critiquer tout le monde, donc de se présenter soi-même comme quelqu’un de supérieur. Alors que tant de gens ont écrit n’importe quoi, sans la moindre idée de ce que c’est qu’une preuve, ou bien pensant qu’un discours idéologique est un discours de vérité, un discours d’histoire. La première dérive de la hâte éditoriale, c’est de tomber dans un discours politico-idéologique. La deuxième dérive, c’est la dérive judiciaire. Carlo Ginzburg a écrit des choses très intéressantes là-dessus en montrant comment dans ces situations de crise l’historien a tendance à se laisser happer par le judiciaire et par des formes d’enquêtes qui cherchent à trouver une victime, un coupable, un mode du crime, et de penser que le travail est fait. Pour le Rwanda, c’est le second piège. On le voit fréquemment dans les nombreux écrits et les enquêtes des organisations des droits de l’Homme, les jugements du TPIR et leurs attendus.
Pour l’instant, je lis beaucoup, et j’écris peu. Et je ne cesse de me dire : « je ne sais pas ». Nous ne savons pas. En faisant l’article sur « Questions sur le rôle de la paysannerie pendant le génocide » un an après le génocide, je me suis aperçue que tout le monde écrivait sans avoir remarqué que 90 % des Tutsi tués étaient des paysans, des gens sur les collines, en milieu rural. La plupart de mes collègues ne s’étaient jamais posé la question.
Je lis beaucoup de témoignages et de livres rwandais. Et je commence un travail sur la question du témoignage écrit, en même temps que je recueille des témoignages oraux de survivants pour réfléchir entre autres sur l’idée de « rescapé Hutu » du génocide, notion interdite au Rwanda, mais que la plupart des observateurs occidentaux et étrangers s’interdisent aussi d’utiliser.
 
Faire sens de la violence : privilégier la théorie ou suivre les traces du passé ? Histoire et politique du génocide rwandais
 
 
Mamadou Diouf (Université du Michigan, Ann Arbor)
Il est difficile de rendre compte, de manière simultanée, de deux ouvrages aussi différents sur le Rwanda, parus en 2001. Certes deux interrogations sont communes au Rwanda Ancien. Le royaume nyiginya, de Jan Vansina (Paris, Karthala) et à When victims become killers. Colonialism, nativism, and the genocide in Rwanda (Princeton, Princeton University Press), de Mahmood Mamdani. En premier lieu, ils tentent de trouver des racines à la violence collective, coordonnée ou non, qui a causé la mort de dizaines de milliers de Rwandais (Hutu et Tutsi) et, en second lieu, ils essaient à leur manière d’identifier les formes, les structures, les interactions sociales, les généalogies et les imaginaires qui les accompagnent et qui établissent une frontière infranchissable (à quel moment) entre Hutu et Tutsi et entre un nous et un eux.
Le Rwanda ancien est l’œuvre d’un historien obsédé par la minutie, le travail systématique sur les sources et un refus dédaigneux de succomber à l’air du temps universitaire, dominé par la théorie et l’investissement sur les discours et narrations au détriment des faits. Le projet de Vansina est très précis. C’est une introduction à l’histoire du Rwanda ancien (xviie-xixe s.) et de l’unité politique et territoriale qui en a formé le centre. Histoire chronologique et politique, elle est destinée selon l’auteur à deux audiences différentes : celle qui s’intéresse au passé du royaume et celle qui considère que l’histoire est indispensable « pour mieux comprendre le présent par une meilleure connaissance d’antécédents qui s’étalent sur plusieurs siècles »(5). En optant pour la forme chronologique et politique de la narration historique, Vansina écarte délibérément la démarche généalogique et la recherche systématique de continuités et de ruptures entre le passé et le présent. En s’évertuant à satisfaire les deux publics, aux motivations tout à fait différentes, qu’il constitue comme les destinataires de son livre, il offre des possibilités multiples de lire son livre, tout en s’efforçant de rester dans les limites d’une histoire conforme aux exigences institutionnelles. Ce faisant, il évite la production d’une théorie qui ferait conjoindre le passé et le présent du Rwanda. Dans un texte qui annonçait déjà le contenu du Rwanda ancien, Vansina s’interrogeait sur l’utilité immédiate de l’historien et sur le rôle de l’interprétation historique dans le déchiffrement des crises contemporaines [ « The politics of history and the crisis of the Great Lakes », Africa Today, XLV (1), 1998, p. 37-44].
L’histoire que raconte Jan Vansina est captivante dans son déroulement, ses lignes de rupture, les mémoires qui la portent, les traditions orales qui l’expriment et les différentes narrations et interprétations qui tentent d’en rendre compte. Des œuvres poétiques rituelles, historiques, des fables didactiques, techniques, toujours plurielles, enchevêtrées, instables et contradictoires que l’historien essaie d’ordonner en suivant à la trace leur élaboration, leur manipulation/transformation, les différentes versions qui circulent et les différentes interprétations dont elles ont fait l’objet. Vansina s’acharne à ré-inscrire la collecte des traditions orales et leurs traitements dans leurs contextes pour comprendre les similitudes et différences dans les énonciations et les lectures dont elles sont l’objet. Le résultat est une remarquable leçon d’histoire qui allie à une extraordinaire connaissance de la documentation existante, une mise en perspective méthodologique de l’historiographie de la région. Elle remet à leur place l’œuvre d’Alexis Kagamé et des historiographes et missionnaires de la colonisation, ouvrant sur des interrogations difficiles et toujours contemporaines sur les rapports entre les projets historiques et politiques relativement à la construction des identités, des imaginaires politiques de l’inclusion et de l’exclusion dans des communautés constamment ré-imaginées.
Le Rwanda ancien est le récit de la constitution d’un espace, de sa structuration politique et de la production d’un imaginaire autant royal, populaire que rituel. En cours de route, Vansina, comme nous l’avons déjà indiqué, propose un excellent exercice d’établissement et de déchiffrement des énoncés oraux, des textes coloniaux et des missionnaires. Cet exercice, combiné à une lecture attentive et très critique de l’historiographie, a une fonction précise : déterminer la nature des récits existants, fonder la légitimité de ceux-ci et tracer les contours, conditions et matériaux d’une sollicitation et contribution de la connaissance du passé à une meilleure compréhension du présent.
Vansina révèle l’unité géographique du « pays des milles collines », suit la mise en place du peuplement, ses mouvements et les flux migratoires qui ont joué un rôle important dans l’émergence et le développement de cultures et de techniques, dans un environnement régional qui a facilité leur diffusion, au-delà des barrières politiques. L’environnement naturel et humain mis en place offre un cadre précis à l’histoire politique et à son interprétation. Elle s’ouvre sur la configuration d’un territoire, la formation des communautés et des unités politiques, les luttes pour le contrôle des ressources (pâturages, terrains de cultures et bétail) et la mise en place des instruments de pouvoir. Autant d’éléments qui ont des conséquences particulières sur l’exercice du pouvoir et les relations au sein des élites et entre ces dernières et les masses et l’idéologie qui les organise et les supporte. En procédant ainsi, Vansina insiste sur la souplesse des ethnonymes territoriaux, dont l’histoire dévoile la création des clans et la configuration d’une arène politique dans laquelle il est possible de suivre à la trace la production des noms, Tutsi, Hutu, Hima et d’identifier les catégories sociales qu’ils recouvrent. Pour le débat contemporain, l’hypothèse sur l’origine du nom et de la catégorie sociale Tutsi et la généalogie de la substitution qui s’opère avec le glissement de Hima à Tutsi devraient susciter des recherches pour déterminer les écarts entre l’histoire (les histoires) et les mémoires particulières qui alimentent les conflits et oppositions dans le Rwanda actuel.
Les chapitres les plus forts de l’ouvrage portent sur la production de la relation politique et des relations de domination et de sujétion, les conséquences de la formation du royaume sur les différentes catégories sociales et le rôle de l’armée dans les technologies du pouvoir rwandais. Vansina insiste, en conformité avec son projet initial, – son histoire est une contribution aux discussions sur le présent rwandais – sur le militarisme et la violence (la terreur) comme fondement de l’exercice du pouvoir, mais aussi comme support d’une activité culturelle et artistique qui célèbre la réussite sociale et son affichage public. L’anthropologie historique politique et militaire atteint son point culminant avec le dernier chapitre sur la terreur généralisée qui caractérise « l’époque de Rwabugiri ». Constitue-t-elle un antécédent au génocide de 1994, si l’on considère que la violence et son déploiement sont constitutifs de l’histoire de cet espace politique connu sous le nom de Rwanda ? Peut-on établir un parallèle entre les deux époques, en suivant pas à pas les figures de la terreur, de la violence, de sa militarisation et de son déferlement incontrôlé, de la centralisation politique et de la participation des communautés ? Une telle comparaison est-elle légitime ? En tout cas, Vansina laisse au lecteur le choix de la décision. Demeure une conclusion forte : le génocide est possible dans un contexte de conflits ethniques. Une probabilité que réfute Mamdani.
On ne peut nier la précision de l’exercice intellectuel auquel s’est livré Vansina. Mais le débat universitaire peut-il déborder de son cadre institutionnel et faire des historiens des public intellectuals ? À quel prix et pour quelle cause ? La cause de la vérité, portée par une rigueur sans failles, n’est-elle pas finalement le refuge d’une histoire qui s’éclipse de la scène publique pour retrouver une sécurité à toute épreuve ? Rendre visible sa propre position historique, idéologique et sociale, c’est peut-être le défi que l’historien doit relever pour aller au-delà de l’érudition et prendre en considération – s’il veut intervenir sur le présent – les voix et les mémoires qui retravaillent les histoires. De cela dépend l’utilité de la leçon d’histoire, car l’autorité de l’expert ne peut entièrement capturer les savoirs et ressources qui circulent dans les sociétés africaines. Et ce sont précisément ces ingrédients-là qui entretiennent les crises et leurs folies meurtrières. L’histoire peut-elle les prendre en charge et dans quelles conditions ? Telle est aujourd’hui la question fondamentale à laquelle les historiens n’arrivent pas à répondre, pris qu’ils sont entre les ordres du savoir et de l’éthique et de la politique (voir à ce sujet l’ouvrage remarquable de Edith Wyschogrod, An ethics of remembering. History, heterology and the nameless Others, Chicago, Chicago University Press, 1998).
Le second ouvrage, When victims become killers. Colonialism, nativism, and the genocide in Rwanda, est celui d’un spécialiste de sciences politiques qui, tout en s’interrogeant sur des thèmes historiques pour proposer un cadre théorique de compréhension de l’héritage colonial dans les crises africaines, se préoccupe aussi d’historiciser le génocide rwandais de 1994 pour faire sens de la violence terrible qui s’est déchaînée dans ce pays. Une violence suscitée et coordonnée par l’État et mise en œuvre par l’armée, des miliciens et aussi des gens ordinaires. À l’opposé de Vansina, Mamdani rejette avec force ce qu’il appelle « the ongoing hunt for the new fact » (xiii), pour s’attaquer à ce qui pour lui est l’une des raisons les plus importantes de la crise et de l’incapacité des études africaines définies comme area studies à outrepasser les contraintes des frontières nationales (state boundaries) et des savoirs spécialisés (boundaries of knowledge). Refusant de se plier aux exigences méthodologiques centrales des études africaines, qui célèbrent un empirisme détaché et en opposition à la théorie, Mamdani dénonce, au fil de sa construction théorique du génocide, l’expertise africaniste qui s’arc-boute exclusivement sur la production de données empiriques (production of facts).
L’ouverture très polémique de Mahmood Mamdani à l’égard des africanistes et des études africaines est suivie d’un examen des différents facteurs qui se combinent dans la production du génocide rwandais. En s’efforçant de penser l’origine de la distinction entre les Hutu et les Tutsi au plan politique, économique et culturel, il essaie de construire une approche qui établit une relation entre les évènements de 1994 et la gestion coloniale du Rwanda sous administration belge. À la différence de Vansina qui met l’accent sur les trajectoires internes aux sociétés rwandaises et à leurs manières de s’approprier l’économie politique coloniale, Mamdani déplace le regard plutôt sur la gouvernance et les savoirs coloniaux dans le ré-ordonnancement des sociétés rwandaises et la substitution d’une bipolarisation Hutu /Tutsi – qui s’esquissait déjà sous le règne centralisateur de Mwami Rwabugiri – à la flexibilité des périodes anciennes. Les savoirs et la pratique administrative et institutionnelle coloniale provoquaient de la sorte une racialisation de la société rwandaise. Cette mutation de l’ethnie vers la race, légitimée par l’anthropologie administrative belge, a entraîné une ossification des identités qui porte, selon Mamdani, les germes du génocide. Il défend ainsi une thèse contraire à celle de Vansina, à savoir qu’il ne peut y avoir de génocide dans un contexte ethnique mais uniquement dans un contexte de conflits entre races, réelles ou fictives. La différence raciale établie s’accompagne d’une seconde opposition binaire entre autochtones (natives) et allochtones (settlers) qui trace une frontière infranchissable entre les deux groupes que consacre la mise en place, en 1930, d’;;;;;;;;une carte d’identité mentionnant l’origine Hutu ou Tutsi du titulaire. Selon Mamdani, la construction d’une identité Tutsi allochtone servit de plate-forme aux mouvements Hutu (Hutu power) des années 50. Ils réussirent à se saisir du pouvoir en 1959 par une « Révolution sociale ». L’interprétation des causes et des conséquences sociales, politiques, économiques de cette révolution occupe une place centrale dans l’architecture théorique et interprétative de When victims become killers. Contre certains spécialistes de la région qui interprètent la prise du pouvoir par les « victimes » (Hutu) comme une quête du pouvoir et de ressources, il propose une lecture plus politiste, en termes d’un homme/une voix comme seule forme d’expression démocratique, en établissant une équivalence contestable entre majorité démographique et majorité politique.
D’une part, en qualifiant la Révolution de 1959 de révolution des « autochtones » Hutu contre les « allochtones » Tutsi, Mamdani passe sous silence le rôle des administrateurs belges et de l’Église catholique et attribue une importance exagérée aux facteurs antimonarchiques ou anti-Tutsi au détriment d’éléments plus catalyseurs tels que les révoltes alimentées par la domination et l’exploitation des masses Hutu par les différentes autorités, au niveau local. D’autre part, l’importance des différences régionales et au sein des groupes – sur lesquelles Vansina insiste avec juste raison – n’est pas prise en compte par une approche qui privilégie l’élaboration d’une analyse systématique au détriment de la nuance. Il est par exemple significatif de constater que le pouvoir Hutu qui se met en place à la suite du coup d’État militaire mené par les officiers et les politiciens du Nord, sous la conduite du général Juvénal Habyarimana, en 1973, a un ancrage fortement régional. La violence des conflits entre les Hutu du Sud évincés du pouvoir et ceux du Nord qui le confisquent et la persistance de la division Sud/Nord jusqu’au génocide de 1994, rendent l’analyse de Mamdani difficilement acceptable ou pour le moins incomplète. L’approche historique de Vansina, qui insiste fortement sur les différences et oppositions entre les régions rwandaises, offre de précieuses informations pour une bonne compréhension de l’évolution politique contemporaine.
Les deux autres questions qui vont attirer (ou ont déjà attiré) des critiques acerbes contre Mamdani sont d’une part l’analyse des « réformes » politiques, sociales et économiques enclenchées par le régime de Habyarimana, qui avaient vocation d’inclure les Tutsi (certes de manière subordonnée) dans l’espace public et politique, et l’impact de l’incursion des exilés Tutsi et du début de la guerre civile sur celles-ci ainsi que la réactivation de la frontière entre Hutu et Tutsi ; d’autre part, la lecture très provocatrice des tentatives de solutions internationales à la crise comme facteurs d’accélération de la crise et de montée en puissance des Hutu extrémistes, à un moment où le ré-ordonnancement du couple Tutsi / Hutu perdait sa charge raciale pour (re)devenir ethnique. Par contre, la contribution de When victims become killers est significative dans l’inscription de la crise rwandaise dans son environnement régional. En insistant avec raison sur les tensions et conflits, les manipulations de l’histoire et des identités autour des questions d’autochtonie, de droits citoyens et de résidence, Mamdani jette une lumière inédite sur l’impact considérable du facteur ougandais dans la crise rwandaise. C’est précisément l’absence de celui-ci et de la dimension régionale dans la plupart des analyses du génocide qui est à l’origine de son ire contre les africanistes et les études africaines.
L’importante contribution théorique et factuelle de Mamdani ne saurait masquer ses faiblesses, dont l’absence de maîtrise de la littérature francophone n’est pas la moindre. En privilégiant l’approche théorique et l’interprétation systématique, le livre de Mahmood Mamdani accorde une toute petite place au génocide, à sa chronologie, à ses victimes et bourreaux, à la souffrance humaine. Il ne nous aide pas non plus à comprendre les processus et mécanismes très complexes du génocide, le rôle de l’État dans sa conception, sa coordination et sa mise en œuvre et celui des gens ordinaires guidés par la conviction, l’opportunisme, la peur et la mobilisation derrière les entrepreneurs politiques et les milices (sur ces questions, on se rapportera avec utilité au dernier livre de Charles Tilly, The politics of collective violence, Cambridge University Press, 2003, notamment le chapitre 6).
Doit-on pour autant jeter la pierre au politiste et jeter When victims become killers aux orties ? Je ne crois pas, car la puissance du souffle théorique qui traverse ce livre, les convictions théoriques et épistémologiques, l’engagement politique qui l’animent sont nécessaires dans l’entreprise intellectuelle mais aussi éthique et politique qui vise à repenser les sociétés africaines en dehors des librairies coloniales, des anthropologies et politiques de la modernisation.
Les deux livres de Mamdani et de Vansina sont certes différents. Ils partagent néanmoins une grande puissance de timbre et une autorité académique indiscutable. Livres universitaires qui décryptent l’histoire et les crises contemporaines du Rwanda, ils parviennent à leurs fins : inviter à une réflexion osée et provoquer des débats et des controverses. Il faudrait cependant les lire en ayant à côté de soi l’extraordinaire enquête d’Alison Des Forges, Leave none to tell the truth. Genocide in Rwanda qui s’évertue à établir sans fioritures et avec force détails ce qui s’est passé, où, quand et avec quels acteurs.
 
L’histoire se fait aussi « par le bas » [14]
 
 
Danielle de Lame (Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren, Belgique)
Les situations de crise ouvrent un marché littéraire et médiatique. En ce qui concerne le génocide rwandais, le mot de crise est faible. L’abondante production qui a suivi cette tragédie rend compte du contexte international de l’événement, mais aussi des enjeux des producteurs de cette littérature, enjeux politiques locaux (européens, américains) mobilisateurs d’opinions par la représentation de l’événement, enjeux académiques propres face à un pays jusqu’alors peu connu, enjeux personnels parmi lesquels le souci de témoignage et le recours thérapeutique à l’écriture [15]. Confrontés à l’horreur, les lecteurs peu avertis se mettent en quête d’exorcisme dans le champ des explications simples. L’histoire, complexe et n’épargnant personne, est moins recherchée, dès lors, que les représentations aptes à emporter une adhésion rassurante. Le génocide est un événement fondateur à plus d’un titre. Il pourrait l’être pour la nation rwandaise. Il l’est pour ceux qui prirent le titre de vainqueurs et auxquels il importe de légitimer la victoire. C’est dans ce contexte d’une « crise d’après crise » que sont publiés, en 2001, l’ouvrage de J. Vansina, Le Rwanda ancien, et celui de M. Mamdani, When victims become killers. Mamdani produit une analyse des causes du génocide en termes purement ethniques et attribue à la période coloniale la création des entités antagonistes. Vansina démontre, preuves à l’appui, l’antériorité des catégories sociales rwandaises par rapport à la période coloniale et démonte l’histoire de la royauté nyiginya, celle de quelques lignages tutsi sous l’hégémonie de l’un dȁentre eux. Rappelons qu’une abondante littérature existe sur les formations ethniques rwandaises [16] et autres. Le caractère fluctuant des recours identitaires, l’importance du marquage colonial et les ré-appropriations de cet héritage face aux enjeux actuels, tels sont les enseignements de la littérature des vingt dernières années. Le Rwanda ne fait pas exception. Les réalités locales en témoignent.
Avant de nous pencher sur la période la plus récente, rappelons très brièvement quelques faits. Le Rwanda, où les premiers Européens pénètrent en 1896, devient protectorat allemand et le reste jusqu’en 1916. En 1900, s’y sont installés les premiers missionnaires. Lorsque l’administration belge se met effectivement en place, vers 1923, qu’elle incorpore les derniers petits royaumes hutu et affermit le pouvoir de la cour sur le nord du pays, la présence effective des Européens – toutes nationalités des missionnaires confondues – est si faible que les clergés et les administrateurs se confortent mutuellement et contribuent à la création d’une élite lettrée qui sera qualifiée de tutsi. Le sens des catégories sociales a changé et, dans la ligne de la mentalité européenne de l’époque, ces catégories ont pris un tour racial. Après la seconde guerre mondiale, l’évolution des mentalités aboutit à la promotion d’élites hutu et, finalement, à la révolution de 1959. L’indépendance est accordée en 1962. De premiers massacres de Tutsi ont lieu à cette époque. Le pays, où prédomine l’influence catholique, reste fort replié sur lui-même. En 1973, J. Habyarimana, originaire du nord du pays, prend le pouvoir et ouvre le pays aux bailleurs de fonds. Le Rwanda deviendra une vitrine de la coopération au développement sur fond de sous-urbanisation délibérée.
Début mars 1994, une dizaine de personnalités rwandaises du monde académique se trouvaient réunies à l’Institut de recherche scientifique et technologique de Butare en réunion préparatoire d’un colloque sur « la question paysanne ». Ces hommes représentaient toutes les tendances politiques. Ils se trouvaient réunis à l’invitation du directeur de l’époque répondant à une initiative de ma part dans le cadre d’un projet de recherche rurale que je dirigeais. Ce projet s’articulait sur la création d’une licence en sociologie à l’université. Il devait offrir un encadrement à des étudiants rwandais. L’un d’eux effectuait un stage de recherche difficile en commune de Nyakizu, cette commune même que M. Wagner a décrite [17]. Les destins se sont séparés tragiquement un mois plus tard. Nous avions tenté, jusqu’au bout, d’espérer. Pour ma part, choquée des événements autant que de leurs suites [18], choquée de la désinformation qui fit suite à la méconnaissance antérieure [19], je me suis réfugiée dans la responsabilité de publier de ce projet ce qui pouvait l’être et de publier ma propre recherche. J’ai terminé ce travail à l’abri de tout parti pris, si ce n’est la promesse qu’en des temps moins âpres, j’avais faite à mes amis paysans de tenter de me faire leur interprète. Je dépouillai des données décrivant parfois heure après heure la vie quotidienne de familles dont je pouvais supposer que tous les membres avaient été assassinés. J’avais figé, dans mon esprit, la vie de la colline au moment des derniers contacts avec ses habitants. Ces derniers contacts ne dataient pas tous de la même époque. Les plus tardifs, renoués dans les camps, éclairaient de façon rétrospective la disparition des autres. Ceci accrut pour moi l’importance de m’en tenir à mes engagements à l’égard des paysans rwandais qui m’avaient accueillie et de témoigner de ces vies. Leur compréhension reste nécessaire à celle du Rwanda actuel et des options de ses gouvernants. Simplement décrire, écrire. Le temps de crise n’est pas passé. C’est à la faveur de ce court compte rendu que je me reporte vers des souvenirs écartés.
Que l’appartenance ethnique ait été présente à la conscience des habitants de Nyakizu bien avant le génocide ne fait pas l’ombre d’un doute : c’était le cas dans tout le pays. Les quotas d’accès à l’enseignement secondaire et à la fonction publique y veillaient. Telle qu’elle était inscrite sur les cartes d’identité, cette appartenance officielle se différenciait pourtant dans ses effets en fonction des circonstances. Sa portée pratique s’était modulée lors des troubles des années soixante en fonction, notamment, de l’ancienneté de l’implantation des lignages tutsi dans les campagnes mais aussi en fonction de la polysémie des dénominations ethniques parfois liées, comme dans le passé, au statut social ou à un style de vie. Si à Nyakizu, en effet, à la fin de 1993 et au début de 1994, une sorte de gouvernement local parallèle s’était déjà mis en place à l’instar du modèle central de gouvernement [20], cette situation n’était pas un cas isolé [21] ni nouveau. Bien souvent, le clergé des paroisses confortait encore ces réseaux [22]. L’extrême personnalisation du pouvoir fondé sur des réseaux de relations en face à face du sommet à la base était parfois mise en scène et symbolisée dans des fêtes campagnardes. Les fonctionnaires de la capitale avaient gardé leurs assises rurales et avaient pu les renforcer grâce à la politique de décentralisation articulée sur l’implantation rurale des projets de développement. Ils témoignaient, lors de ces fêtes, de leur pouvoir incarné dans la suite qu’ils pouvaient mobiliser, un pouvoir dont rend compte l’expression rwandaise « gufita amaboko », « avoir des bras » [23]. Rappelons que le Président de la république désignait les bourgmestres. Ceux-ci constituaient la base d’une clientèle rurale à l’échelon national. Au plus bas échelon, celui des secteurs et des cellules, les premières élections eurent lieu en septembre 1990 et elles semblent avoir maintenu un équilibre, de façade, laissant au sein des comités l’un ou l’autre paysan tutsi. Lors des fêtes paysannes des élites, par contre, se manifestaient les réseaux réels dont, dès 1990, les Tutsi étaient exclus. Les apparences électorales dissimulaient le déplacement des enjeux. En (très) bref, les pressions internationales mettaient aux abois les élites liées au gouvernement dans un pays dont l’économie reposait sur la fonction publique ; les inégalités s’étaient creusées rapidement dans les campagnes grâce aux programmes de développement ; les Tutsi de la diaspora n’avaient pu se faire entendre de la présidence.
L’entrée du FPR dans le Nord, le mois suivant ces élections, rendit explicite la résurgence de qualificatifs ethniques dans les querelles locales, des références encore sourdes, mais présentes depuis l’afflux de réfugiés hutu du Burundi dans le sud du pays, en 1988 [24]. C’est aussi à ce moment que des mesures liées au programme d’ajustement structurel se conjuguèrent avec de mauvaises récoltes et un malaise politique certain. La multiplication des violences à l’échelon local [25] sur fond d’inégalités accrues dans l’accès à l’argent et à la terre, prit des tonalités ethniques accusées dès 1989 et ceci devint manifeste début 1990 à travers la publication des célèbres pamphlets [26] circulant, par petits fonctionnaires et commerçants interposés, jusqu’aux collines les plus retirées. Tandis que se multipliaient les conflits fonciers et les accusations en sorcellerie qui leur sont souvent liées, tandis que certains fonctionnaires se disaient inquiets d’une jacquerie possible au vu de leur prospérité relative, s’insinuaient aussi, à Nyakizu comme ailleurs, les instruments d’une canalisation des haines banales et des peurs [27]. Des massacres à caractère ethnique se sont produits à de nombreux endroits du pays dès 1990 [28] : leur oubli témoignerait-il d’un malaise chez ceux qui ne les ont pas pris en compte à l’époque ? Le génocide et sa préparation sont enchâssés dans les pratiques politiques et l’appel à la rescousse de fractions réinterprétées du passé fait partie de ces pratiques [29]. L’ethnisme, manipulateur d 19;identités figées en fonction d’enjeux soudain gelés, remit finalement en ordre radical la vie populaire qui avait produit, en nombre croissant, des mariages sans considération de l’ethnie inscrite sur la carte d’identité. On sait ce qu’il advint de ces couples « mixtes » et de leurs enfants. L’historien Emmanuel Ntezimana, défenseur actif des droits de l’Homme, suivit, depuis son lit d’hôpital de Bruxelles, les événements dont il avait tenté, de toutes ses forces, d’arrêter la marche. Le journaliste Jean Rumiya, qui avait dénoncé le discours raciste et incendiaire de L. Mugesera (novembre 1992) fut assassiné avec sa famille.
Comment, au regard de ces réalités à peine évoquées, aborder l’ouvrage de M. Mamdani (When victims become killers. Colonialism, nativism, and the genocide in Rwanda) ? Oserais-je, au risque de me faire ranger avec certains de mes compatriotes, dans le camp de ceux qui auraient parlé de « double génocide », avouer que j’ai, l’instant d’un vertige, douté de l’identité des victimes et de celle des tueurs ? J’ai, bien vite, retrouvé mes esprits et le schéma devenu dominant et obligatoire : l’interprétation simplifiée d’une tragédie démultipliée, dans les faits, en autant d’individus stigmatisés tour à tour et abordant parfois, tour à tour aussi et comme chacun de nous, une identité plus apte à faire face aux enjeux du moment. Depuis, pour la grande majorité des petites gens des collines « recomposées », ces enjeux sont redevenus bien maigres et aucune éclaircie ne les incite à sortir de la prudence. Comme autrefois, une histoire tente de dominer : celle, monolithique, des vainqueurs. Elle est écrite, cette fois, en anglais, par un auteur non accoutumé à la langue dans laquelle une partie des travaux importants sur le Rwanda ont été publiés. Elle est écrite « from within Africa » par un auteur qui puise sa légitimité dans son statut de « safe outsider » pour ses anciens étudiants arrivés au pouvoir [30], au moment où ceux réputés connaître le pays sont encore suspects et, pour la plupart, entachés de l’irrémédiable faiblesse d’être des « outsiders » avertis. L’ouvrage n’apporte rien de neuf quant à la connaissance de la transformation de l’ethnicité à l’époque coloniale, ni quant à l’évaluation de la révolution de 1959. L’argumentation s’inscrit dans un mouvement de ré-évaluation de l’époque coloniale dont le trait le plus pernicieux est l’auto-victimisation. Le raisonnement, réduit aux articulations d’une logique ethnique, fait nécessairement fi de la majorité et de la diversité des acteurs africains de l’histoire, autant que des complexités de cette histoire [31]. L’argumentation a, pour certains lecteurs, le mérite de la simplicité. Pour d’autres (ou les mêmes) elle a le mérite douteux de laisser dans l’ombre les multiples responsabilités en cause dans la mise en place du génocide et dans la gestion de ses suites, ainsi que la ré-appropriation locale des apports coloniaux. Le génocide n’est certainement pas, rejoignons ici Mamdani [32], « une bizarrerie anthropologique » mais l’auteur, quoique Africain, ne renvoie-t-il pas l’Afrique dans les limbes de l’exotisme en réduisant son analyse au fil d’une remise-reprise, et en fonçant, tête baissée, dans « le piège identitaire [33] » ? À l’inverse, l’ouvrage d’Okwubida Nnoli [34], pourtant intitulé Ethnic conflicts in Africa, à travers seize études de cas d’un grand intérêt, rend compte, à la fois, de l’ethnicité comme marqueur identitaire dans l’accès à des ressources diverses et du discours identitaire comme instrument d’une mobilisation dont la maîtrise de la gestion inégalitaire de ces ressources est l’enjeu. Comme le remarque Bayart, c’est bien à la période coloniale qu’aussi bien en Afrique qu’en Asie, les stratégies identitaires se sont nouées mais il reste à « restituer l’historicité de l’État contemporain en Afrique et en Asie à la lumière de la longue durée » et à « tenter d’inscrire dans cette trajectoire la subjectivité de ses acteurs » [35].
C’est à cet exercice que nous convie Vansina pour une période fondatrice et, par excellence, apte à prendre un statut mythique : l’histoire du Rwanda ancien. Dès 1962, Jan Vansina avait appliqué les méthodes de la critique historique à la généalogie dynastique du Rwanda et démontré le caractère mythique de ses débuts, ainsi que les accommodements de l’histoire qui permettaient de la présenter comme un continuum légitimant le souverain et sa cour par la durée de leur établissement. Le Rwanda ancien va plus loin et présente, des rois et de leur entourage, une image vivante qui dément l’adage rwandais « Le roi n’est pas un homme ». Alexis Kagamé, dans ses premiers textes, donna des informations parfois peu conformes à l’image angélique de l’époque pré-coloniale que certains souhaiteraient produire [36]. Il voit ici certains aspects de son œuvre historique soumis à la critique honorable d’un collègue, selon les méthodes propres à leur discipline commune. Cependant, parce que l’auteur rwandais fait figure emblématique et que l’histoire de cour, standardisée à partir du début du xxe siècle, a pris un statut identificatoire, le délissage de l’histoire apparaît comme iconoclaste à certains lecteurs. Ce passé depuis longtemps révolu garde un pouvoir de mobilisation pour autant qu’il reste intact. Le voici re-mobilisé, rendu à la banalité de la vie qui n’épargne même pas les rois. Vansina, en dé-mystificateur, contribue, comme il le souhaite, à une démocratisation du Rwanda qu’il replace dans le domaine de l’analysable. Certes, il reste souhaitable d’intégrer davantage l’histoire du Rwanda dans celle de la région [37] et de découvrir la croissance parfois incertaine du petit royaume nyiginya qui ne trouve pas ses frontières actuelles avant l’affermissement de la puissance belge gestionnaire du mandat de la SDN. Bien sûr, des interrogations – difficiles à combler – demeurent sur l’intégration du royaume et sur l’effectivité du pouvoir dans certaines régions. Cependant, pour la période pré-coloniale et notamment dans l’optique d’une historiographie qui n’ait pas partie liée à la mythologie, l’ouvrage de Vansina est instrument de connaissance indispensable. Il semble nécessaire de poursuivre ce travail par l’écriture d’ouvrages historiques accessibles portant sur la période coloniale, reprenant des faits déjà étudiés, mais peu accessibles à un public large, par les Linden ou C. Newbury. Enfin, l’histoire resterait encore celle des élites successives et de leurs interactions, si les populations, appeaux des projets de développement et de l’aide humanitaire mais aussi sujets de l’histoire, ne réintégraient pas les analyses et les publications [38]. Les mobilisations populaires, les ressorts de ces mobilisations, font partie de l’histoire et de la promotion active d’une démocratie.
En dehors même d’un temps de crise, les lecteurs se dirigent, en majorité, vers des ouvrages conformes aux vues qu’ils souhaitent adopter. L’histoire mythique du Rwanda a eu ses chantres. L’histoire plus scientifique du pays, entreprise relativement tard, est restée moins connue. Actuellement encore, se référer à tel ou tel auteur équivaut, dans certains cercles, à une prise de position politique. En l’absence d’une connaissance historique des régions rurales [39], des mesures de « développement » qui semblent aller de soi « vues » de l’extérieur peuvent aboutir, avec la bénédiction des aveugles, à une prolétarisation et à un mal-être plus grand encore de paysans sans terre et aliénés de leur mode de vie. Que l’on pense à l’éventuelle création de latifundia privées sous couvert de remembrement des terres, aux sens multiples du mot « sécurité ». L’alternative est, soit de faire confiance aux intermédiaires politiques, soit de recourir à une littérature forcément écrite (à l’exception de l’un ou l’autre rapport audacieux) avant le génocide pour comprendre le Rwanda actuel. Comme le soulignait Vansina [40], la masse de publications peu fiables et fort médiatisées, déconnectées du contexte historique, hypothèque l’écriture de l’histoire pour l’avenir, tandis que, dans l’immédiat, le public se tourne vers des écrits accessibles et conformes aux vues de son groupe d’appartenance [41].
Certes, le peuple rwandais, dans sa majorité, ne lit pas les ouvrages des historiens. L’histoire pourtant, est enseignée. Quelle histoire ? Cet enseignement est-il l’occasion d’une réflexion ? Et chacun peut-il trouver sa place dans l’entrecroisement des dynamiques qui, au cours du temps, ont fait le Rwanda d’aujourd’hui ? La production d’une telle histoire serait garante d’une démocratie mais ne présuppose-t-elle pas cette démocratie ? Enfin, parvenir à hier par l’histoire ravive les blessures dont la mémoire est trop proche encore. Dans les campagnes, les prisons, les ruines, les garants armés de la sécurité rappellent l’événement fondateur d’aujourd’hui. L’instrumentalisation de l’histoire permet de s’en décharger.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Vansina J. Le Rwanda ancien. Le royaume nyiginyia, Paris, Karthala, 2001.
·  Wagner M., « All the bourgmestre’s men: Making sense of genocide in Rwanda », Africa Today, XLI (1), 1998, p. 25-36.
 
NOTES
 
[1]Pour le Rwanda, lire les chapitres de Jean-Pierre Chrétien et Claudine Vidal in J.-L. Amselle & E. Mbokolo (eds.), Au cœur de l’ethnie (Paris, La Découverte, 1985).
[2]Pour la France, voir surtout les travaux de Henri Rousso et de François Bédarida ; pour l’Allemagne, ceux de Raul Hilberg ; pour l’Afrique, l’introduction à J. Tshonda Omasombo (ed.), Le Zaire à l’épreuve de l’histoire immédiate (Paris, Karthala, 1993). Un bon exemple d’utilisation de ces paradigmes est publié dans Jean-Pierre Chrétien, « Un nazisme tropical ? Image ou logique d’un génocide », Vingtième siècle. Revue d’histoire (1995), p. 131-142.
[3]C’est précisément dans cette perspective que Le Rwanda ancien prend toute sa signification, en montrant le rôle du ritualisme dans la formation de l’État nyiginya et le fonctionnement central des mythes royaux dans la reproduction dynastique et le contrôle de la reproduction sociale. Sur les effets de continuité de ces visions du passé au xxe siècle tardif, voir l’article de Claudine Vidal, « Le génocide des Rwandais tutsi et l’usage public de l’histoire », Cahiers d’études africaines 150-151, XXXVIII-2-4 (1998), p. 653-663.
[4]Marc Bloch, L’étrange défaite (Paris, Société des Éditions Franc-tireur, 1946) ; Pierre Vidal-Naquet, Les assassins de la mémoire (Paris, La Découverte, 1991).
[5]Pierre Bourdieu, La reproduction (Paris, Éditions de Minuit, 1970) ; Leçon sur la leçon (Paris, Éditions de minuit, 1982) ; Homo academicus (Paris, Éditions de Minuit, 1984).
[6]Voir par exemple l’approche d’un Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire (Paris, Gallimard, 1975).
[7]Jan Vansina, Living with Africa (Madison, University of Wisconsin Press, 1994).
[8]Valentin Mudimbe et Bogumil Jewsiewicki (eds.), History making in Africa (Middletown, Wesleyan University Press, 1993) ; Edward Said, Culture and imperialism (New York, Knopf, 1993). Voir aussi D. Gondola, « La crise de la formation africaine en France, vue par les étudiants africains », Politique africaine, 65 (1997), p. 132-139.
[9]Le sociologue Joseph Tonda n’a pu nous livrer son texte sur son expérience de la guerre à Brazzaville en 1997.
[10]En notant au passage que tous ces chercheurs étaient hutu, ce qui souligne la dimension évidemment idéologique et non « ethnique » du problème, un enjeu essentiel de la réflexion sur le génocide. Je remercie Jean-Pierre Chrétien pour ces informations. Sur le travail récent des historiens rwandais, voir Jean Rumiya, Le Rwanda sous le régime du mandat belge (Paris, 1992) ; Ferdinand Nahimana, Rwanda : émergence d’un État (Paris, 1993) ; Jean-Népomucène Nkurikiyimfura, Le gros bétail et la société rwandaise : évolution historique des xiie-xive siècles à 1958 (Paris, 1994) ; Antoine Nyagahene, Histoire et peuplement : ethnicité