2004
Afrique & histoire
Questions
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Faire de la recherche en période de crise : une « histoire de contrebande »
Pierre Boilley
(Université de Paris I-Panthéon Sorbonne, Paris)
Une histoire de contrebande… J’emprunte, en la transformant, parce qu’elle me paraît bien résumer une partie des réalités de terrain en période de conflit, ou de méfiance étatique à l’égard des populations que l’on étudie, une expression de l’ethnologue Paul Pandolfi, spécialiste des Touaregs de l’Ahaggar, qui a connu lui aussi les difficultés que j’ai eues à surmonter :
« À l’époque où je me trouvais à Tamanrasset en tant que professeur-coopérant, toute recherche ethnologique (et d’une manière plus générale toute recherche en sciences humaines), surtout dans les régions berbérophones comme l’Ahaggar, était de fait interdite par les autorités algériennes. Quiconque a connu le régime algérien d’avant 1988 sait combien y étaient vives la surveillance policière, la suspicion et la délation plus ou moins intéressée. Aussi il était hors de question pour moi d’apparaître en plus de mon statut d’enseignant comme un apprenti-ethnologue… au risque de voir rapidement écourter mon séjour. Dès lors certains terrains devenaient minés, certaines pratiques interdites… et je me vis obligé de me comporter en chercheur masqué, de pratiquer une ethnologie de contrebande [42]. »
Évoquons en premier lieu les obstacles policiers à la recherche en terrain saharien, afin d’en comprendre le sens et la pertinence pour la connaissance de l’histoire de ces régions, mais aussi d’en voir les retombées possibles sur les résultats de recherche.
Que ce soit en Algérie, confrontée à l’agitation kabyle, que ce soit au Mali, vivant sur les souvenirs de la révolte touarègue de 1963-64, ou enfin au Niger, atteint d’une fièvre obsidionale à propos des attaques touarègues comprises comme des tentatives libyennes de déstabilisation, tout ce qui touchait de près ou de loin au monde berbère était considéré par les autorités des trois États comme des sujets éminemment sensibles. S’y intéresser relevait par conséquent des atteintes à la sûreté de l’État. Il est aisé de comprendre cette logique étatique au regard de l’histoire des premières années de l’indépendance. La révolte des Touaregs maliens en 1963-64 a été une des premières contestations d’un nouvel État africain indépendant en Afrique. La répression militaire qui a étouffé ce mouvement n’a pas empêché que renaisse très vite une structure clandestine destinée à organiser une nouvelle rébellion armée. Cette structure s’est appuyée sur de jeunes exilés touaregs en Algérie et en Libye
[43], et le colonel Kadhafi, dont on connaissait les désirs d’expansion vers le Sahel ainsi que son hospitalité envers différentes organisations armées, n’avait pas hésité, dans son discours d’Ubari le 15 octobre 1980, à accuser le Mali et le Niger d’exterminer les Touaregs et à évoquer un Sahara libre… En conséquence, la crainte d’un séparatisme saharien, avivé par les souvenirs des derniers sursauts coloniaux et la création en 1957 de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS)
[44], les enjeux pétroliers pour l’Algérie, la présence d’uranium au Niger et l’espoir minéralier du Mali pour ses régions septentrionales, la connaissance confuse de l’existence d’une organisation clandestine par les autorités gouvernementales, le soupçon d’y voir tremper non seulement la Libye, mais aussi les services secrets français
[45], expliquaient à l’évidence la mobilisation des services policiers et des Sécurités militaires des pays concernés. Se transformer en « chercheur masqué » devenait dans ces conditions une obligation qui n’empêchait pas toujours les complications. J’en ai fait l’expérience de nombreuses fois. L’alerte la plus chaude eut lieu en 1987, lorsqu’avec mon compagnon de route touareg, Ibrahim ag Litny, je fus arrêté par la Sécurité militaire algérienne au départ de Reggane, juste avant que nous ne prenions la route du Tanezrouft vers la frontière malienne. Nos visites aux Touaregs d’Ouargla, de Tamanrasset ou d’ailleurs avaient été repérées et nous avions été dénoncés, respectivement comme membre des structures clandestines touarègues et émissaire des services français. Ainsi, ma seule présence pouvait compromettre informateurs et amis…
Il y avait alors des sujets interdits dans les conversations, notamment tout ce qui touchait à la révolte de 1963-64 : la parole pouvait tuer… S’il était difficile de creuser certains aspects de l’histoire saharienne, cette ambiance délicate permettait inversement de toucher du doigt de façon très concrète la situation de marginalité politique que vivaient les nomades d’Algérie, du Mali ou du Niger, de situer les non-dits dans les discours de mes interlocuteurs, et de percevoir personnellement le poids des dictatures gouvernementales. Il n’y avait plus dans cette expérience une observation lointaine et détachée de la répression politique, mais bien un vécu de l’intérieur de la méfiance étatique. Ramener des informations était alors toujours une affaire clandestine. La fouille policière au départ, à l’aéroport, générait de l’anxiété, car les documents que je transportais pouvaient éventuellement nuire à ceux qui me les avaient transmis, et je prenais systématiquement garde à ce que mon carnet d’adresse ne porte aucune mention de mes connaissances touarègues. Le séjour que j’ai effectué au Mali en 1990 fut particulièrement tendu. La révolte venait d’éclater dans le Nord, et le téléphone d’Edmond Bernus, qui m’hébergeait à Bamako dans une maison fournie par l’ORSTOM, cliquetait très étrangement quand nous prenions les communications, qui devaient impérativement être les plus anodines possibles. Bloqués dans la capitale par les événements, nous avons profité de notre temps pour recueillir, auprès des quelques Touaregs qui s’y terraient encore et redoutaient d’être arrêtés ou victimes de pogroms, les premières informations sur le mouvement en cours. Mais, de retour à Paris, nos témoignages à Radio France Internationale ou pour la presse ont dû se faire dans l’anonymat, afin de ne pas nuire à nos relations vivant au Mali.
L’éclatement de cette rébellion touarègue et maure, au Mali et au Niger, a donc encore accru les difficultés de la recherche sur un terrain plongé dans la violence
[46]. Dans cette situation de conflit, les oppositions se sont exacerbées, les camps se sont tranchés, exigeant de chacun qu’il prenne parti. Les discours se sont durcis dans l’anathème et l’exagération, les préjugés racistes ou ethnicistes se sont répandus, aggravant la méfiance latente entre ceux que les Maliens du Sud appelaient bandits ou « peaux-rouges »
[47] et ceux que les gens du Nord considéraient fréquemment comme des noirs esclaves et stupides. Plus gravement, dès les premiers combats et la répression qui s’est d’abord abattue sur les civils, j’apprenais la mort de proches, la disparition d’amis ou de connaissances : la neutralité dans ce conflit n’était pas une position tenable, et la situation demandait un engagement accru. Mais quel devait-il être ? Dans l’urgence, des réunions se sont tenues, des propositions ont été lancées. Je me souviens par exemple d’un entretien avec le directeur d’une ONG bien connue qui nous avait donné rendez-vous, à E. Bernus et moi-même, au siège de son organisation. Cet homme qui se faisait fort de réunir des armes et des radios de campagne, d’affréter un avion et d’apporter clandestinement tout ce matériel militaire aux rebelles du Mali, nous demandait notre avis et des renseignements. Nous sommes restés très polis et n’avons pas donné suite à cette conversation… Pour ma part en effet, s’il était manifeste que j’étais profondément impliqué dans ces événements, il m’est aussi apparu évident que je ne pouvais ni ne devais devenir militant de la « cause touarègue ». L’implication avait pour corollaire l’empathie et la responsabilité à l’égard des hommes et des femmes parmi lesquels je faisais acte de recherche, mais le militantisme partisan, qui transforme le regard et soumet la réalité aux professions de foi préalables, non seulement m’obligeait à aller au-delà de mes propres convictions et à renier mes amitiés hors du monde nomade, mais de plus ne m’apparaissait pas susceptible d’éclaircir la situation. Je ne me suis pas reconnu le droit de faire de cette cause ma cause exclusive, quelles que puissent être mes conclusions intellectuelles et mes positions politiques sur les buts de la rébellion, car ma position de chercheur, de plus extérieur à la société étudiée, devait être préservée. Non pas dans la crainte des conséquences personnelles d’un tel choix militant pour ma sécurité (personnellement, je ne risquais pas grand-chose, de toute manière) ou la poursuite de mes recherches, mais parce que je sentais la nécessité de devoir analyser encore plus attentivement ce réel brûlant, dans l’intérêt même de ceux qui en étaient les acteurs.
Il n’était pourtant pas possible de laisser les gens se faire massacrer ! J’ai donc participé, avec des amis touaregs de France et des Français, à la création de l’association Tilalt. Les buts de cette association étaient de :
« défendre et promouvoir les droits du peuple touareg ; organiser et susciter des actions d’entraide ponctuelles et à long terme ; diffuser des informations auprès des instances internationales et des médias ; sensibiliser les gouvernements occidentaux sur la situation des Touaregs ; encourager des études et des recherches ; faire connaître et apprécier la culture touarègue ».
L’accent était ainsi mis avec insistance sur l’information et la connaissance. Nous avions en tête la façon dont s’était accomplie la répression militaire en 1963-64, dans l’étourdissant silence international. Nous ne nous reconnaissions pas le droit d’intervenir sur le bien ou le mal-fondé d’une lutte qui n’était pas la nôtre. Mais notre implication exigeait qu’au minimum nous fassions connaître la situation pour qu’on ne massacre pas en silence, pensant que Moussa Traoré, président du Mali, aurait plus de mal à agir de façon brutale s’il était sous le regard de l’opinion publique française et internationale. Nous avons alors multiplié les conférences d’information, les contacts avec la presse écrite ou parlée, ainsi qu’avec les organisations internationales des droits de l’homme (Amnesty International, Ligue des droits de l’Homme) et les instances françaises et européennes. Dans ces rapports, le choix de rester chercheur et de ne pas devenir militant s’est d’ailleurs avéré payant pour l’efficacité même de l’action, qui en était d’autant plus crédible. Cependant, cette position était difficile à tenir. Le rôle d’informateur exigeait que les nouvelles données soient les plus exactes possibles. Dans le blocus complet que faisait à l’époque le gouvernement malien sur l’information concernant la rébellion du Nord, ne reconnaissant pas, pendant des semaines, la réalité d’un conflit ouvert, et parlant ensuite seulement avec mépris de « bandits armés », la collecte n’était pas aisée, et ne pouvait généralement provenir que du seul camp rebelle. Nous avons ainsi été amenés à organiser un réseau complexe d’acheminement de l’information, qui passait par les agences de voyage touarègues de Tamanrasset et atterrissait à Paris, la plupart du temps sur un télex bricolé sur mon ordinateur. Néanmoins, nous avons cherché à varier au maximum les origines de nos sources, recherché les documents originaux, confronté et recoupé les témoignages, collecté les articles de la presse malienne, éliminé toute information manifestement trop militante, et ce noyau de nouvelles, qui a fait la base essentielle de la couverture journalistique en 1990, a certainement en partie atteint son but. La presse et la radio ont largement évoqué le conflit, Radio France Internationale particulièrement, très écoutée en Afrique ; le Sénat français s’est prononcé sur les « violences contre les Touaregs » dès octobre 1990, le Parlement européen s’est saisi du problème ; surtout, la presse et la radio officielle malienne, se faisant les porte-parole du gouvernement, ont commencé à accuser nommément l’association Tilalt de mentir, et le « lobby touareg » d’agir contre les intérêts maliens, ce qui prouvait que cette action avait quelque efficacité…
Parallèlement, le milieu des chercheurs français spécialistes des Touaregs commença à se déchirer en plusieurs courants de pensée, dans un débat qui illustrait de façon frappante les attitudes possibles en face de l’engagement. L’un de ces courants, représenté par André Bourgeot, chercheur au laboratoire d’anthropologie sociale du CNRS, et Dominique Casajus, lui aussi chercheur au CNRS, adoptait une ligne critique vis-à-vis des rébellions touarègues considérées comme ethnicistes. En privilégiant leur « groupe ethnique » et en revendiquant, quel que soit le pouvoir en place, une large autonomie aux relents de sécessionnisme, elles étaient accusées de ne pas se joindre aux forces de progrès de ces deux pays, au moment où ces dernières cherchaient à dépasser la dictature et à instaurer la démocratie. Ce jugement était porté d’abord sur la rébellion du Mali :
« Le 29 juin 1990, l’attaque de Menaka marqua le début d’une rébellion contre le régime du général Moussa Traoré. Ce n’est pas au caractère dictatorial du régime malien qu’ils en avaient ; outre la réparation de ce qu’ils estimaient à juste titre avoir été des injustices à l’égard des leurs, leur objectif était l’instauration d’un pouvoir touareg régional, et peu leur importait la nature du régime qui aurait subsisté dans le reste du Mali : en dehors de sa nature ethnique, ils n’avaient qu’une conception imprécise du type de pouvoir qu’ils voulaient mettre en place dans la zone nord. Cependant, si elle n’a pas été la cause directe de la chute de Moussa Traoré, la rébellion contribua à affaiblir son régime. Mais en refusant ensuite de nouer des liens avec le mouvement social qui renversa le dictateur, le 26 mars 1991, certains des mouvements de la rébellion ont entravé le processus de démo-cratisation [48]. »
La rébellion nigérienne était considérée de la même façon :
« Un peu comme au Mali, où certains rebelles n’ont pas tenu compte de la nouvelle donne introduite par la chute de Moussa Traoré, la rébellion nigérienne se déclencha pour ainsi dire à contretemps […]. Les premiers actes de rébellion eurent lieu au cours de l’été 1991, au moment même où se mettait en place la Conférence nationale qui allait précisément officialiser la fin du régime du général Ali Seybou. Là encore, le processus de démocratisation fut entravé et les faucons de l’armée renforcés [49]. »
A. Bourgeot et D. Casajus, qui qualifiaient dans les médias le mouvement touareg de « rébellion absurde » et l’accusaient de se livrer à « une véritable entreprise de désinformation »
[50], s’engagèrent ainsi ouvertement contre les rébellions. Ils furent en retour considérés par les combattants touaregs comme des adversaires qui, dénigrant fréquemment leur mouvement, devenaient de fait les alliés des pouvoirs en place.
Ils furent aussi considérés comme tels par les tenants d’une seconde attitude qui adoptait quant à elle une ligne militante dans l’affirmation pro-Touareg. Ce second courant fut essentiellement représenté par Hélène Claudot-Hawad, elle aussi anthropologue au CNRS, à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), et par son mari le poète Hawad, Touareg nigérien. H. Claudot-Hawad se fondait sur une interprétation des termes tamajaq
tamurt (« ensemble de personnes possédant la même culture, la même langue ou la même mythologie fondatrice ») et
tamust
[51] (« corps social auquel se rattachent les individus, liés par la même identité culturelle et politique »
[52]). Elle usait aussi des métaphores de la tente et du corps humain pour décrire les interactions sociales touarègues comme un cercle hiérarchisé de fédérations, affirmant que la société touarègue formait avant la colonisation une véritable nation structurée politiquement et disposant d’une autorité centrale. Elle écrivait ainsi que cette société s’organisait en « réseaux interconfédéraux et inter-communautaires dont les orientations étaient légiférées par une assemblée nationale (
asagaward n temust), convocable chaque fois qu’un problème concernant l’ensemble de la société et du pays se manifestait »
[53]. Ces affirmations allaient très loin et ne reposaient pas sur un faisceau de preuves convaincantes. Mais elles symbolisaient parfaitement un autre type d’engagement dont les retombées sur les conclusions de recherche étaient importantes. En considérant les Touaregs comme ayant été dans le passé une nation disposant d’un territoire, de frontières et de structures étatiques, elle justifiait de fait les révoltes en cours : les Touaregs se battaient pour recouvrer un État préexistant mais perdu par le fait colonial. Cette position était évidemment difficile à tenir eu égard à ce que les écrits concernant le monde touareg, et les Touaregs eux-mêmes, exprimaient. Mais il y avait là une attitude de défense intransigeante, qui allait jusqu’à condamner les intéressés eux-mêmes pour leur tiédeur dans la lutte ou leur ignorance :
« Si dans l’arrière-pays, les raisonnements politiques exprimés se réfèrent encore à la temust n imajaghen (société touarègue) ou à la tamurt, ces réseaux sous-jacents n’ont pas été réactivés par les récents mouvements de rébellion. Aucun manifeste ne les évoque, que ce soit par stratégie ou plus vraisemblablement par ignorance [54]. »
H. Claudot-Hawad n’hésitait pas non plus à accuser les négociateurs touaregs de brader leurs présumés principes identitaires à des intérêts personnels :
« L’aboutissement des actions armées à des négociations qui sacrifient le principe identitaire (temujagha) à la raison d’État apparaît pour beaucoup comme un pis-aller, dont l’acception même est jugée douteuse et pourrait cacher de simples ambitions personnelles [55]. »
Un troisième groupe de chercheurs auquel j’appartenais considérait qu’il n’était pas de notre ressort de juger ni d’accuser les acteurs des événements dramatiques qui se déroulaient au Mali et au Niger, ni d’appliquer aveuglément nos grilles d’analyse préalables. Solidaires humainement, nous avons affirmé que notre rôle consistait d’abord à observer et à tenter de comprendre, non à nous ériger en censeurs ou en apologistes. J’exprimais cette position dans le Monde des débats :
« Au-delà de la solidarité humanitaire, les analyses et les visions divergentes de la situation occasionnèrent en France un certain nombre de polémiques. Les dialectiques ethnies/État, ethnies/nation, État/nation furent alors invoquées, mêlées, dans le contexte général d’un lent mouvement de démocratisation africaine, à celles qui opposaient État de droit et dictature militaire, démocratisation et répression. Se sont hélas parfois mêlées aux divergences d’analyse des oppositions de personnes et des rivalités de chercheurs qui n’ont pas fait honneur au débat, alors que mouraient les nomades sur lesquels on dissertait confortablement… La nature même de ces interventions pouvait surprendre. Tel chercheur, se posant en connaisseur ultime de la société touarègue, savait mieux que ses membres ce qu’ils devaient penser d’eux-mêmes. On se refusa souvent à voir les Touaregs tels qu’ils étaient, mais plutôt tels qu’ils devraient être, soit pour les rejeter dans un exotisme facile ou des clichés vides de sens, soit pour leur reprocher de ne pas s’adapter plus vite aux conceptions démocratiques et administratives importées d’Europe… Trop ou pas assez modernes ! Certains se posèrent ainsi en donneur de leçon, critiquant violemment les erreurs imputées aux révoltés, au risque de se faire les alliés objectifs d’un pouvoir répressif… Le risque inverse fut par ailleurs de verser dans un militantisme intransigeant et, perdant toute capacité critique, d’en arriver à déformer l’histoire pour mieux lui faire servir la cause. Je voudrais tenter ici d’adopter une autre démarche, loin des raccourcis péremptoires et, sans prétendre apporter des solutions toutes faites, donner simplement quelques éléments de réflexion [56]. »
Cette position était-elle une démission ? Je ne le crois pas. Elle n’empêchait pas d’agir contre ce qui n’était pas supportable, contre les tueries, la torture et les massacres. Mais dans ce contexte d’affrontements violents et de positions tranchées, il est toujours préférable de privilégier sinon une objectivité idéale mais impossible, du moins une « distanciation critique
[57] », nécessaire pour tenter de ne pas mettre sur le même plan parti pris personnels, observations et analyses, et ne pas transformer l’histoire, autant que faire se peut, en enjeu politique ou en instrument de légitimation
[58]…
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Bedarida F., « Temps présent et présence de l’histoire », in Écrire l’histoire du temps présent, Paris, CNRS, 1993, p. 391-402
·
Boilley P., « L’organisation commune des régions sahariennes », in E. Bernus, P. Boilley, J. Clauzel et J.-L. Triaud, Nomades et commandants. Administration coloniale et sociétés nomades dans l’ancienne AOF, Paris, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 1993a, p. 215-241.
·
Boilley P., « Les droits d’un peuple. Touaregs, de la rébellion à l’assimilation », Le Monde des débats, n° 10, juillet-août, 1993b, p. 27-28.
·
Boilley P., Les Touaregs Kel Adagh. Dépendances et révoltes : du Soudan français au Mali contemporain, Paris, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 1999.
·
Bourgeot A. et Casajus D., « Les vertus de la démocratie », Le monde des débats, n° 10, juillet-août, 1993, p. 28.
·
Claudot-Hawad H., « Bandits, rebelles et partisans : vision plurielle des événements touaregs, 1990-1992 », Politique africaine, 46, juin 1992, p. 143-149.
·
Claudot-Hawad H., « La coutume absente ou les métamorphoses contemporaines du politique chez les Touaregs », Les cahiers de l’IREMAM, 4, 1993, p. 67-85.
·
Claudot-Hawad H., « Nomades et État : l’impensé juridique », in H. Claudot-Hawad, Les Touaregs, portraits en fragments, Aix-en-Provence, Edisud, 1993, p. 177-188.
·
Nordstrom C. et Robben Antonius C.G.M, Fieldwork under fire. Contemporary studies of violence and survival, Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1995.
·
Pandolfi P., Les Touaregs de l’Ahaggar. Parenté et résidence chez les Dag-Ghâli, Paris, Karthala, 1998.
·
Silberzahn C., Au cœur du secret, Paris, Fayard, 1995.
[42]
Souligné par moi. P.
Pandolfi (1998 : 13).
[43]
Voir, pour l’analyse de ces événements, P.
Boilley (1999).
[44]
P.
Boilley (1993a).
[45]
Cette crainte n’était pas illusoire. Si l’aide française aux Touaregs révoltés avait été en 1963-64 surtout le fait individuel de quelques administrateurs et militaires encore présents après l’indépendance de l’Algérie, notamment autour de la base de Reggane, site de la première explosion atomique française, l’action des services secrets français pendant la rébellion des années 90, qui s’est essentiellement portée sur le Niger, fut importante. Voir à ce propos le chapitre « Micro-conflits et paix secrètes » du livre de Claude Silberzahn, qui fut directeur de la DGSE de 1989 à 1993. C.
Silberzahn (1995, notamment p. 227-234).
[46]
Pour l’analyse d’autres situations de ce type, voir C.
Nordstrom et C.G.M.
Robben Antonius (1995).
[47]
« Peaux rouges » ou « oreilles rouges » sont des dénominations fréquentes données par les populations du Mali et du Niger aux Touaregs et aux Maures, en raison de la couleur de leur peau.
[48]
A.
Bourgeot et D.
Casajus (1993).
[50]
A.
Bourgeot et D.
Casajus, « Les Touaregs piégés par la guerre »,
Libération, 27 juillet 1992.
[51]
Ce terme, qui désigne à l’origine la nature ou la fonction d’un être ou d’une chose, est d’ailleurs issu d’un verbe (racine MS) utilisé dans l’expression habituelle « ma imos ? » qui signifie « qu’est-ce que c’est ? » (« ma » représentant la particule interrogative). L’expression a été survalorisée et construite dans un sens politique pour désigner l’identité touarègue.
[52]
H.
Claudot-Hawad (1993).
[53]
H.
Claudot-Hawad (1992 : 144).
[54]
Souligné par moi… H.
Claudot-Hawad (1993 : 84).
[55]
H.
Claudot-Hawad (1992 : 148).
[56]
P.
Boilley (1993b).
[57]
F.
Bedarida (1993 : 399).
[58]
Très ancienne tentation, qui fut particulièrement forte au cours de ce dernier siècle… Les retombées de l’engagement furent aussi présentes dans les débats du
xixe Congrès international des sciences historiques : « Les plus violentes des mutations qui ont profondément transformé la pratique de l’histoire en ce siècle sont venues du cours des choses lui-même. […] Les historiens, comme d’autres, furent sommés de prendre parti, de choisir leur camp – et ils le firent parfois avec enthousiasme. Longtemps au service des princes, l’histoire fut ainsi enrôlée pour la défense d’intérêts et d’idéologies opposés. Elle y perdit souvent sa lucidité, et même son âme, lorsque, pour les besoins de la cause, elle forgea faux documents et justifications partisanes » ; R.
Chartier, « Le
xxe siècle des historiens »,
Le Monde, 17 août 2000, p. 1, 11.