2004
Afrique & histoire
Questions
Questions
Une pratique inédite du métier d’historien : le zapping
Marc Ferro
Marc Ferro est directeur d’études à l’EHESS, président de l’Association pour la Recherche à l’EHESS, et co-directeur des Annales.
Pour sa première livraison, la revue Afrique et histoire consacre au Livre noir du colonialisme un quadrilogue de vingt-deux pages.
Vraiment c’est trop d’honneur.
Au vrai, à la lecture de trois des quatre recenseurs (Jean-Pierre Chrétien, Jean Fremigacci, Sylvie Thénault), il apparaît qu’une des raisons de cette sollicitude empressée est bien de faire écho à l’accueil favorable, voire élogieux, que cet ouvrage collectif de vingt-et-un auteurs a reçu au Monde, au Nouvel Observateur, à Jeune Afrique l’Intelligent, « dans les médias ». Pour en rendre compte, dans Afrique et histoire, il est fait allusion à « l’air du temps » (p. 245, 261, 263), à la rencontre avec l’actualité (p. 260), à « une approche globalisante comme si les analyses de responsabilité devaient céder le pas à des approches médiatiques de chocs frontaux inéluctables » (p. 267). Dans ce livre, il s’agit « d’un traitement qui se plie à la recherche d’un écho médiatique » (p. 260), etc.
Devant ces notations redondantes, je m’interroge.
Où donc, et sur quels signes, et quelles preuves s’appuient-elles ? En quoi les articles de Élikia M’Bokolo, Catherine Coquery-Vidrovitch, Yves Benot ou moi-même, essentiellement visés, sont-ils différents sur le fond ou par le style de ce que ces auteurs, routiers brevetés de l’histoire coloniale, ont pu déjà écrire… En quoi « se plient-ils à la recherche d’un écho médiatique ». Où se trouve l’air du temps alors qu’il est dit par les mêmes critiques « qu’il n’y a pas d’interprétation neuve chez C. Coquery-Vidrovitch », que « l’hypothèse de travail de Marc Ferro sur le “colonialisme, un totalitarisme ?” » a déjà été expérimentée par le commentateur (J. Fremigacci) en 1978 et 1993 (et d’ailleurs par nous-mêmes, en 1994, dans notre Histoire des colonisations).
Ainsi les commentateurs jugent que simultanément les écrits du Livre Noir ne sont pas neufs tout en estimant qu’ils revisitent les problèmes du passé à partir des interrogations actuelles. Que faut-il comprendre ?
En outre, puisque Jean Fremigacci écrit page 246 qu’on se trouve dans cet ouvrage « à un sommet du politiquement correct », on ne comprend pas non plus qu’il estime, à la page suivante, « que des appréciations puissent se contredire d’un chapitre à l’autre », successivement entre É. M’Bokolo et C. Coquery-Vidrovitch, entre M. Ferro et É. M’Bokolo…
Ce qui étonne, enfin, dans ces comptes rendus, c’est qu’ils ne sortent guère du pré-carré de leurs auteurs, l’Afrique, quitte à saluer d’un mot, par convenance, la qualité d’autres articles. Page 264, par exemple, ils apprécient celui qui analyse les famines en Inde – à moins que ce soit pour mieux souligner les réserves émises à l’étude des famines en Afrique. Au reste, même à propos de l’Afrique, il n’est pas dit un mot de l’étude du sort des femmes, où il est largement traité des Africaines ; pas un mot non plus sur l’image que le cinéma colonial donne à l’Afrique. Bref, cet ouvrage est examiné sans tenir compte de ce qu’il contient et de ce qu’il prétend proposer : à la fois une confrontation entre des situations coloniales différentes, entre histoire et représentation, tout en entendant ne pas demeurer européo-centrique et en s’efforçant de sortir l’histoire coloniale de son ghetto. On a ainsi le sentiment que ces trois censeurs – je veux dire recenseurs – zappent les quatre cinquième du livre pour mieux être à même de jouer les petits maîtres d’école, distribuer de bonnes et mauvaises notes.
Merci de rappeler à l’un des auteurs qu’il fallait lire « gomme copal » et non « coprah », à l’autre que Naegelen ne se prénommait pas Raymond mais Marcel-Edmond. Passons. Mais il est d’étranges remarques. J.-P. Chrétien n’écrit-il pas (p. 264) « que le paradoxe de ce livre, notamment dans sa partie africaine est de faire de l’Européen l’acteur essentiel sinon unique de l’Histoire », alors que dans deux chapitres au moins, le rôle des Arabes et des Africains est largement évoqué. Ailleurs, J. Fremigacci juge que « selon nous, les similarités qui relient le colonialisme se ramènent à une seule, le racisme (aux pages 27-31 du Livre Noir) ». Il a dû « sauter » les pages précédentes, où est évoqué, entre autres, après la citation de Nehru : « “le drain”, le sentiment qu’avaient les populations soumises que les métropoles vampirisaient les richesses de leur pays ».
Toujours selon J. Fremigacci, l’article de C. Coquery-Vidrovitch sur les problèmes démographiques africains se serait achevé « par une faute ultime des colonisateurs […] ; le système colonial, faisant reculer aveuglément la mortalité, serait responsable de l’explosion démographique qui pèse actuellement sur le continent. Nous voilà certes bien loin du génocide », conclut-il. Or, je lis à la page citée du Livre Noir (p. 555) : « Il est donc hors de question d’accuser, après la seconde guerre mondiale, la colonisation de méfaits démographiques ». Quant au génocide, il n’est évoqué nulle part dans son article, son emploi est, au contraire réservé à la section du Livre Noir sur les exterminations (Caraïbes, Amérique du Nord, Australie) et cet emploi stigmatisé (p. 32 du Livre Noir) lorsque l’Algérien Gouda l’utilise à propos de l’Algérie en avril 1956.
Sur la démographie encore, selon J.-P. Chrétien, C. Coquery-Vidrovitch attribue au seul impérialisme colonial la crise démographique de l’Afrique orientale ; or elle écrit « que ce sont les Arabes et les Indiens qui ont amené avec eux la variole et les maladies vénériennes ».
S’agissant d’épidémies, cette fois de la grippe espagnole, J. Fremigacci interroge : « Où (donc) la grippe espagnole a-t-elle fait plusieurs millions de morts ? » ; – Certes pas à Madagascar, dont il est le spécialiste, que la vague grippale a seulement effleuré en fin de parcours, mais bien dans le reste de l’Afrique.
Enfin, il est reproché au Livre Noir d’avoir utilisé C. Coquery-Vidrovitch « à contre-emploi » en la faisant écrire sur Zanzibar alors qu’elle connaît mieux l’Afrique noire française : mais n’a-t-elle pas écrit plusieurs ouvrages sur l’ensemble du continent ?
Analysant par ailleurs l’article d’Alain Ruscio sur les chansons, J. Fremigacci écrit « qu’il épingle Ma Tonkinoise et inscrit la chanson coloniale au grand livre des crimes contre l’humanité ». Quelle imagination ! Ni cette chanson, ni le chapitre en question ne se présentent ainsi ; s’y succèdent chansons coloniales et chansons anti-colonialistes… Là encore, la critique transforme le Livre Noir en un procès alors que celui-ci met en cause le livre de Jacques Arnault, un communiste, précisément intitulé Procès du colonialisme.
Or voilà que J. Fremigacci me définit comme un « ancien communiste » (p. 252) ; il y revient plus loin. C’est tout simplement une contre-vérité, l’auteur de ces lignes n’a jamais été communiste ; il n’a d’ailleurs jamais non plus appartenu à un parti. Certes, entre 1948 et 1956, il a figuré parmi les militants anti-colonialistes, co-fondant Fraternité algérienne (les libéraux d’Oran), mais précisément, il prenait ses distances vis-à-vis des communistes pour autant que ceux-ci mettaient en cause, au moins jusque-là, l’aspect national du mouvement revendicatif des Algériens, en jugeant « qu’il bouleversait le jeu normal de la lutte des classes ». Mais J. Fremigacci n’a sans doute pas lu ce que nous avons écrit là-dessus dans le chapitre du Livre noir sur les « Communistes et le problème algérien » (p. 509-516).
Sur sa lancée, et se référant à ma soi-disant appartenance communiste, J. Fremigacci note « qu’un reste de tendresse [me] suggère une comparaison peu pertinente. Ferro est tout ému devant le cas des ex-dirigeants soviétiques démocratiquement élus présidents des Républiques indépendantes, tel Chevarnadze ». De fait, le mot « démocratiquement » ne figure pas dans mon texte : il émane, tout comme mon émotion, de la créativité critique du recenseur, qui, pour faire bonne mesure, a censuré la suite de notre texte : « cela ne signifie pas que la colonisation russe et soviétique fût exempte de colonialisme. »
Ce n’est pas seulement du zapping, mais du zapping avec inserts…
Sur le fond, nous pensons au contraire que la comparaison est pertinente. D’abord, parce que dans l’Empire russe et soviétique, il y a continuité entre ce que l’Occident dénomme colonies (en Asie centrale, au nord-Caucase) et ce qu’il appelle rattachement par annexions de nations constituées (Arménie, Géorgie, Lituanie, etc.). Le traitement infligé aux populations soumises y est-il le même ? Comment le ressentent-elles ? Grâce aux travaux de Karklins, nous avons essayé d’y répondre (p. 34-35 du Livre Noir). Ensuite, parce que dans ces Républiques soviétiques, à la base de l’administration locale, voire un peu plus haut, le système avait placé des hommes et des femmes du pays : au Turkménistan, la police, les cadres, les maires étaient turkmènes ; en Azerbaïd-jan, azéris ; en Arménie, arméniens, etc. Alors qu’en Algérie, les commissaires de police étaient européens, le directeur de la poste, européen, etc. Ce qui rend compte en URSS de la spécificité du processus de décolonisation, sans trop de heurts ; alors que par un artifice dû à Staline, la Tchétchénie n’était pas une République fédérale mais seulement une République autonome au sein de la République de Russie – statut qui était aussi factice que la qualité de départements attribuée aux départements de l’Algérie ; cette situation rend compte, pour une part, de la crise qui a éclaté il y a plusieurs années.
Les problèmes de fond posés par les quatre commentateurs méritent, certes, quelques remarques :
Retenons d’abord, de la critique constructive de Joseph Gahama, qu’avec justesse il note l’absence de développements sur le problème des conversions au christianisme (que nous avions abordé dans notre Histoire des colonisations). Cette lacune devrait être comblée si une nouvelle édition du livre le permettait, tout comme manque un véritable chapitre sur les changements de mode de vie qu’a suscités le contact avec l’économie-monde puis avec la colonisation. Notons que cette question est pour le xixe siècle le sujet de l’ouvrage que C. Coquery-Vidrovitch a consacré en 1999 aux Africains du continent tout entier (Mutations, révolutions, crises).
Autres problèmes de fond.
Que le collectif du Livre Noir puisse céder à la « partialité anti-colonialiste », voilà évidemment le travers contre lequel il convenait de se prévenir. Dès la 5e ligne de l’ouverture de cet ouvrage, on peut lire en effet : « la colonisation ne se réduit pas à ses méfaits et si certains de ceux qu’on lui attribue ne lui sont pas imputables, inversement il en est d’autres qui ont survécu à la colonisation ». L’ouvrage n’en est pas moins présenté (p. 245) comme une « nouvelle vague anti-colonialiste ». Sylvie Thénault note pourtant « que tout en tendant à une culpabilité collective [des colonisateurs], l’auteur de l’introduction cite les avocats, les militaires, l’absence d’unanimité face à l’entreprise coloniale, ainsi que l’article sur l’anti-colonialisme qui témoigne bien de l’enracinement d’attitudes ici rappelées et qui montre bien que, indépendamment des systèmes, tous les colonisateurs n’étaient pas colonialistes, et que cet ouvrage n’est pas un procès, qu’il examine les faits, les sentiments, les mentalités ». S. Thénault aurait pu citer ces passages ailleurs dans l’ouvrage (p. 36), où il est rappelé que pour beaucoup d’Algériens, encore durant les années cinquante, la présence française ne s’identifiait pas au colonialisme puisqu’ils voulaient « devenir des citoyens à part entière », acceptant, en substance, ce qui aurait pu être une véritable politique d’intégration.
Dernier problème, celui de l’analogie, justifiée ou non, entre colonialisme et totalitarisme
[1]. Faut-il rappeler que dans l’introduction du
Livre Noir, ce n’est pas son bien-fondé qui est posé car cette question aurait détourné ce texte introductif à un ouvrage collectif de son objet propre. L’appel à cette analyse avait pour objet, à la fois de sortir l’histoire coloniale de son ghetto et de vérifier si les instruments utilisés pour analyser le totalitarisme étaient opératoires dans le cas du colonialisme, par exemple les concepts d’intentionnalité, d’effet pervers, etc. Ce problème est examiné plus au fond dans un article à paraître, intitulé « Totalitarism revisited », où nous montrons que malgré quelques traits similaires, l’analogie est peu convaincante. D’abord parce que le totalitarisme ne supporte pas d’opposition théorique au système – alors qu’existe un anti-colonialisme européen ou autochtone ; ensuite parce que le totalitarisme incorpore toute la société au système, ce qui n’est pas le cas du colonialisme – ce qui témoigne que les colonisés n’ont pas tous eu le même statut.
Il reste aux ardents commentateurs du Livre Noir à achever sa lecture, car nous ne doutons pas que grâce aux analyses qu’ils n’ont pas prises en compte et à la cinquantaine de documents qui les accompagnent, ils pourront confronter ces contributions à leur immense savoir pour proposer sur la colonisation cette grande œuvre tant attendue. Celle-ci sera reçue, nous en sommes persuadés, par une critique aussi bienveillante que la leur.
[1]
S. Thénault juge qu’il aurait fallu évaluer la validité du concept de totalitarisme ; elle a raison (cf. notre étude « Nazisme et communisme : Les limites d’une comparaison »
in Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle, présenté par Marc Ferro, p. 11-45, Paris, Pluriel-Hachette, 1999, 280 p.