2004
Afrique & histoire
Bulletin critique
Bulletin critique
L’histoire rurale de la région des Grands Lacs
Autour de quatre ouvrages
Schoenbrun David Lee, A green place, a good place. Agrarian change, gender and social identity in the Great Lakes region to the 15th century, Portsmouth (NH), Heinemann, 1998, 301 p. (ISBN : 0 325 00040 9)
Reconstituer l’histoire ancienne d’une région d’Afrique avant les périodes couvertes par les traditions orales puis par l’écriture est un défi que peut relever l’archéologie, du moins en ce qui concerne l’évolution des techniques, des environnements « naturels », du peuplement et parfois des marques de puissance. David Schoenbrun y ajoute le recours à la linguistique historique pour l’étude du passé des quelque vingt millions de locuteurs des langues bantu vivant dans la région des Grands Lacs, un espace qui couvre la moitié sud de l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Kivu et le nord-ouest de la Tanzanie. Sa méthode a consisté à combiner les analyses comparatives, lexicales et étymologiques, l’éclairage ethnographique des champs sémantiques concernés et enfin la glottochronologie, qui permet de classer ces données dans un modèle évolutif. Cet ouvrage se situe dans la lignée des travaux de Christopher Ehret sur la genèse des langues bantu d’Afrique orientale, sous l’effet conjugué de leurs évolutions propres et des contacts initiaux avec des groupes non bantu (central-soudanique, sud-nilotique, sud-kouchitique). Ces acquis permettent d’inscrire la période étudiée dans une séquence de 2500 ans englobant le premier millénaire avant notre ère et allant jusqu’au xve siècle, c’est-à-dire entre les débuts de la bantouisation de la région et l’émergence des royaumes connus de l’époque moderne.
Cette chronologie de longue durée n’est pas scandée par des invasions successives de « vagues » bantu puis « nilo-hamitique » selon le schéma cher aux études « interlacustres » jusqu’aux années 1960, mais par des tournants à la fois écologiques, économiques et sociaux correspondant à des variations climatiques, à des densifications démographiques, à des innovations technologiques (l’outillage en fer dès le milieu du ier millénaire avant notre ère) et à des recompositions des systèmes agraires. Deux moments essentiels se dégagent, de ce point de vue, sur la base des vocabulaires comparés et des fouilles archéologiques. Le millénaire qui va de 500 avant à 500 après J.-C. est celui de l’implantation progressive de groupes de langue bantu venus de la forêt congolaise et pratiquant la culture des tubercules et de leur cohabitation avec des groupes non-bantu pratiquant l’élevage des bovins et la culture des céréales (sorgho et éleusine) ; c’est aussi l’époque de la diffusion de la métallurgie du fer et, au final, de l’intégration de ces multiples groupes, de ces différentes activités et des espaces concernés (dépressions et montagnes) sous l’impulsion dominante d’une civilisation bantu dès lors caractéristique de la région. Des termes se rapportant à l’élevage (les radicaux -ka ou -te pour la vache), à la céréaliculture (-lo pour l’éleusine) ou à la chasse (-tare pour le lion) sont comme des traces laissées par l’intégration d’éléments soudaniques ou couchitiques dans le parler bantu peu à peu dominant. La coexistence de l’agriculture et de l’élevage y est donc vieille de 2500 ans.
L’intérêt de l’ouvrage réside dans un effort pour décrypter en parallèle la différenciation linguistique qui s’effectue entre 500 et 1500 de notre ère, la cristallisation d’espaces culturels contrastés, notamment sur le Rift du Kivu et les montagnes du Rwanda et du Burundi actuels d’une part, sur les rives du lac Victoria d’autre part, et surtout l’émergence des spécialisations à la fois régionales et sociales opposant la culture du bananier et le pastoralisme extensif. Cette spécialisation s’affirme entre l’an mil et le xive siècle et, pour l’essentiel, dans la zone des langues de la famille « West-Nyanza » : d’une part les zones littorales du Victoria se couvrent de bananeraies et d’autre part les savanes des plateaux médians, allant des bords du lac Mwita Nzige (ex-Albert), au Bunyoro, jusqu’au Karagwe et au Buha, en Tanzanie occidentale actuelle, auparavant quasi désertes, voient se développer, à côté des céréales, une spécialisation pastorale que révèle la floraison de tout un vocabulaire sur les vaches, en particulier sur la couleur de leur pelage, et que confirment aussi les fouilles archéologiques de l’Ouest ougandais. Un clivage analogue semble attesté entre les dépressions du sud-Kivu et les hauteurs environnantes. Cette analyse, déjà présentée par l’auteur dans sa thèse soutenue en 1990 à l’UCLA, apporte une explication convaincante de la présence de ces groupes bantu pastoraux baptisés Hima ou Tutsi au cœur de la civilisation de la région. Cette spécialisation relative, dans un ensemble qui reste fondamentalement polyvalent, a répondu à des pressions démographiques dans les zones les plus humides et à la nécessité de s’adapter aux périodes de sécheresse attestées en particulier entre 1200 et 1400.
Mais le terrain où les apports de la linguistique historique sont à la fois les plus stimulants et les plus sujets à discussion est celui des organisations sociales, politiques et religieuses : structurations des clans patrilinéaires, émergence des pouvoirs monarchiques centralisés et histoire des courants religieux qui sont apparus avec un parfum d’éternité dans les descriptions du xxe siècle. Deux aspects en ressortent : d’une part l’articulation permanente entre le pouvoir « créatif » et le pouvoir « instrumental », ou entre « guérisseurs » et « chefs », bref une dialectique qui nous semble fondamentale dans l’histoire de cette région entre le référent religieux et le référent administratif, tributaire et militaire dans la définition des royautés ; d’autre part le jeu des continuités et des ruptures dans l’émergence de cette culture politique. Par exemple, le terme kihugo, « le pays » comme regroupement de voisinages, reflet d’une logique de territorialisation, s’affirme dans la partie ouest de la région un peu avant 1000, mais des dénominations comme mwami (souverain), kugabira (redistribuer), mutware (dirigeant), mufumu (guérisseur), mukungu (rassembleur, puissant), ngoma (pouvoir salvateur), sont plus anciennes dans la région et les significations évoluent et se recomposent différemment au fil des siècles et selon les zones. La linguistique renvoie donc les débuts des royaumes aux environs de l’an mil, et plus tôt au Bunyoro qu’au Buganda ou au Nkore. Dans les savanes, cette mutation politique coïncide avec l’affirmation de la spécialisation pastorale et, simultanément, de l’autorité masculine et patriarcale dans la société. L’analyse de la dimension religieuse dans ce contexte est très éclairante : le phénomène de possession bandwa, repérable depuis les débuts de cette histoire, prend un sens enrichi (attesté par les vocabulaires connexes) et renouvelé dans ce contexte monarchique ; le culte salvateur bandwa-cwezi s’ouvre à tout le monde, hommes et femmes, hors des structures lignagères ; les esprits attachés à des lieux naturels deviennent mobiles, la religion se focalise sur de grandes entités comme Wamara, Ryangombe, Mugasha et peut devenir ainsi un recours face aux abus du pouvoir. La « biographie » de Mugasha (ou Mukasa) est fascinante : cette déité associée, de par son nom même, à la santé et à la vie, précède les esprits cwezi ; elle récupère des cultes locaux des îles Sese ou du Buddu et son profil aquatique et pluvieux ne l’empêche pas de s’imposer partout jusque dans les montagnes de l’ouest.
Emporté par la narration convaincante de l’auteur, qui réussit à combiner les différentes problématiques, écologique, agro-pastorale et royale, le lecteur est tenté périodiquement de s’interroger. Jusqu’à quel point les descriptions ethnographiques du siècle précédent ou les travaux anthropologiques et historiques plus récents inspirent la relecture du donné linguistique plus ancien, avec les risques d’anachronismes. David Schoenbrun en a conscience et, en annexe, il montre, à partir du cas du
kubandwa, par quels jeux d’aller-retour, de lexicographie et d’étude comparative des champs sémantiques, il réussit à fonder la « preuve » de sa reconstitution. Ce livre ne peut en fait se lire de manière raisonnée qu’en liaison avec un autre ouvrage
[1] publié l’année précédente par le même auteur et qui offre une quantité d’entrées lexicales classées par grands thèmes (culture matérielle, relations sociales, politique et richesse, religion et santé), avec chaque fois l’évolution du lexème, son étymologie originelle et sa présence (ou non) dans les différentes familles de langues de la région, avec les variations sémantiques. On y trouve en outre la liste exhaustive des dictionnaires et lexiques utilisés, dont la collecte a représenté en soi une véritable archéologie langagière.
Cela n’empêche que l’évolution des significations contextuelles et aussi les quiproquos de l’ethnographie européenne des
xixe et
xxe siècles, devenue « source » sur la situation dite traditionnelle dans ces pays, peuvent présenter des pièges. L’auteur le sait, mais sur certains points, pris ici à titre d’exemples parce que nous les connaissons de près, les interrogations demeurent. Le terme
mwami, classé du côté du « pouvoir instrumental », autour de la notion de chef lignager devenu « big man » (p. 103), n’est-il pas étymologiquement plutôt imprégné de référence à la fécondité, et donc du côté du champ religieux tant il est délicat d’isoler les deux faces d’une même réalité ? La signification du rituel agraire céréalier dit
muganuro
[2], appliqué tantôt à l’éleusine, tantôt au sorgho, tantôt aux récoltes, tantôt aux semailles (ces variations sont intéressantes à suivre dans les environnements donnés) est rapprochée de la notion de prestation utile, tout en illustrant l’idéologie agraire et l’adhésion populaire qui fondent la royauté dans l’ouest de la région. Schoenbrun propose ensuite de rattacher ce mot au radical -
gan signifiant « parler, raconter ». Ce radical donne
kugaaniira, en kirundi ou kinyarwanda (
ikigaaniiro, conversation) et aussi
kugaanuura, « se dénoncer, divulguer les secrets ». Mais il existe deux autres homonymes -
gan, l’un se rapportant au fait « d’aller », l’autre à « brasser la bière ». Ce dernier donne
kuganuura, « rincer le marc de bananes », le premier donne
kuganira, « hésiter, reculer » en kinyarwanda, mais
kuganuura, « faire revenir » en kirundi. Quant à
muganuro,
muganura,
kuganura, etc., termes désignant ces rituels agraires annuels dans les deux langues, ils présentent une vocalisation brève qui ne permet pas de les confondre avec ces autres dérivés, notamment avec ceux relatifs au sens de « parler »
[3]. L’option consistant à faire de ces cérémonies des lieux de la parole retournée et du dialogue politique ne semble donc pas évidente.
De même, rapprocher la fonction politico-religieuse de
bajinji dans certains royaumes du Kivu et le clan des Bajiji au Burundi (classés au
xixe siècle comme hutu), sur la base du rôle de ces derniers dans des rituels importants et de leur notabilité, me semble relever plus de la coïncidence que de la parenté linguistique, d’autant que ce clan n’était pas le seul à exercer de telles fonctions au Burundi et que sa description aristocratique est manifestement inspirée par une notice ethnographique du
Dictionnaire du R.P. Rodegem
[4], marquée par le climat de préjugés socio-raciaux du milieu du
xxe siècle qui avait conduit certains leaders de ce clan à se « déhutuiser » et à se présenter comme quasi-Tutsi. Cela pose le problème des conditions de collecte des traditions orales entre 1890 et 1950, quand les schémas raciaux des « observateurs » et les calculs politiques des « informateurs », proches les uns et les autres des intérêts des « administrations indirectes » en place, allaient vigoureusement dans le sens d’une surdétermination ethnique des récits d’origine et d’une vision évhémériste des légendes. On retrouve ce piège dans l’interprétation de la légende de Ruhinda, pour le Karagwe et les pays haya et zinza : l’auteur se laisse tenter par le modèle du conquérant pastoral, hima, voire nilotique, en dépit de la multiplicité des visages de ce héros, autant associé à la forge et à la chasse qu’à l’élevage, et de la distinction claire faite par les contemporains entre Bahinda et Bahima (malgré les usurpations royales opérées par certains de ces derniers au
xixe siècle). De ce point de vue, l’ouvrage classique de Luc de Heusch sur la civilisation interlacustre
[5], qui appuie son argumentaire principal sur une confusion linguistique, est daté. Nous avons fait le point il y a quelques années sur les niveaux d’interprétation des légendes cwezi et hinda à ce sujet
[6].
Ces discussions de détails font ressortir tout l’intérêt du livre, qui nous paraît représenter un moment important dans la compréhension de la civilisation de l’Afrique des Grands Lacs. Il nous offre une sorte d’archéologie des mémoires collectives de cette région. À travers le langage, il restitue en filigrane de larges tranches d’une conscience collective quasi retrouvée et permet de proposer une périodisation de ces siècles dits obscurs fondée sur la culture matérielle, sur l’organisation sociale et sur une vision du monde.
Jean-Pierre Chrétien (Paris)
Thibon Christian, Histoire démographique du Burundi, Paris, Karthala. 2004, 436 p. (ISBN : 2 84586-515-5)
Nsanze Augustin, Le Burundi ancien. L’économie du pouvoir de 1875 à 1920, Paris, L’Harmattan, 2001, 350 p. (ISBN : 2 74751 303 3).
Cochet Hubert. Crises et révolutions agricoles au Burundi, Paris, Karthala, 2001, 468 p. (ISBN : 2 84586 118 4).
L’histoire de la région des Grands Lacs est marquée par le primat du politique : l’étude des monarchies et des systèmes coloniaux comparés conduit volontiers vers les pouvoirs et vers les chroniques par le haut. Des recherches importantes ont été menées depuis une vingtaine d’années sur ces pays, avec le souci de rappeler qu’ils abritent des sociétés essentiellement rurales et que les paysanneries ont une histoire aussi décisive et aussi complexe que celle des souverains. L’objet était aussi de tirer le passé de la région des Grands Lacs des illusions d’une ethnologie immuable et de faire entrer les espaces, les environnements, les langues, les cultures matérielles et les peuples dans une véritable dimension temporelle. On trouvera ici à titre d’exemples trois productions récentes sur le Burundi, sur l’ancienne économie du pouvoir, sur la démographie et sur l’agriculture.
Il y a un demi-siècle, l’interprétation fondamentale des sociétés du Rwanda et du Burundi était fondée sur le rôle du gros bétail : « prémisse d’inégalité » d’une féodalité pastorale selon l’anthropologue Jacques-J. Maquet, densité démographique liée à l’ordre politique fondé sur la vache selon le géographe Pierre Gourou
[7]. Les recherches menées autour de l’université du Burundi depuis la fin des années 1960 ont conduit à une remise en valeur des réalités proprement agricoles et à faire du sorgho, du haricot et du bananier des acteurs aussi importants de cette histoire que la fameuse vache à longues cornes.
Dans sa thèse soutenue à l’université de Paris 1 en 1986 et publiée en 2001, l’historien burundais Augustin Nsanze s’est attaché à définir les bases économiques du pouvoir monarchique au Burundi à la fin du
xixe siècle. Récusant d’emblée les comparaisons avec la féodalité médiévale, l’auteur s’emploie à décrire attentivement le fonctionnement matériel du réseau des dirigeants (roi, princes et autres chefs) et de leurs cours. Cette recherche, qui a été menée au Burundi en parallèle avec d’autres travaux sur l’organisation proprement politique et sur les bases religieuses de l’ancienne royauté
[8], reconstitue de façon minutieuse les systèmes de prestations, en travaux et en produits, en recourant notamment à des enquêtes orales menées dans la plupart des régions du pays. Nous voyons revivre les domaines agro-pastoraux propres des autorités, dont les superficies équivalent à celles d’environ deux à dix exploitations paysannes ordinaires. L’organisation des corvées agricoles suit un système de rotation mobilisant la plupart des lignages essentiellement hutu qui relevaient du territoire politique en question. L’auteur essaie d’apprécier quantitativement (ce qui n’a pas été aisé) les différentes prestations en nature (paniers de sorgho, cruches de miel, houes, nattes, etc.). Cette « fiscalité » générale de nature agricole est complétée par des prestations spécialisées en bétail (venant essentiellement d’éleveurs tutsi), en produits de la métallurgie ou d’autres artisanats. Bien qu’il récuse le terme en le renvoyant curieusement à la République romaine, c’est un système tributaire évoquant aussi l’organisation des palais de la Grèce archaïque (Finley est cité) qui est ainsi dégagé avec une remarquable précision.
Augustin Nsanze est soucieux de donner à l’ancien Burundi un visage concret où la vie de l’ensemble de la population soit prise en compte ; et il s’emploie donc à démystifier la place des symboles de la royauté sacrée et l’idéologie de la redistribution et de la « générosité » qui fondaient la légitimité de cette hiérarchie de pouvoirs. La reconstitution de certaines redistributions, d’après des chiffres relevés au début du xxe siècle, montre en effet qu’on attendait plus du pouvoir que ce que l’on en recevait. De ce point de vue, c’est l’ensemble de la population (Hutu et Tutsi) qui se trouve dans cette dépendance où chacun est astreint à ce que l’auteur appelle « le rachat continuel de la propriété » pour traduire une expression kirundi, gucungura urugo, « affranchir son enclos » ou « fournir la prestation de l’enclos ». Mais la charge annuelle représente un montant modeste, d’ailleurs discuté selon les auteurs, et elle pèse sur l’ensemble du groupe lignager à la différence de la corvée coloniale qui s’appliquera individuellement à tout homme adulte valide. Nsanze montre cependant que les généralisations sont délicates car certaines catégories de paysans, manquant de terre, sont littéralement asservies au chef du lieu et lui doivent des corvées incessantes. Il donne plusieurs exemples régionaux de ce statut. Les discussions sur le droit foncier sont également très intéressantes, même si ce dossier est loin d’être clos : hésitant entre une description ultra-centralisée et un modèle de « confédération » dans l’identification du territoire politique, l’auteur a parfois tendance à faire du sommet du pouvoir une sorte de démiurge créant l’ordre social, mais il montre aussi que les sanctions, et en particulier les expulsions foncières, se heurtent à des garde-fous coutumiers et que finalement, en reconnaissant un droit de propriété éminent au mwami (le roi), le paysan défend ses droits face aux empiétements toujours possibles des « délégués » du souverain.
La discussion historique du tableau livré par Augustin Nsanze porte surtout sur l’interprétation qu’il donne des insuffisances de l’agriculture burundaise telles qu’elles ont été observées au tournant des xixe et xxe siècles, inspirant aux observateurs coloniaux des commentaires récurrents sur l’incapacité et la paresse des cultivateurs « indigènes ». Il se hérisse contre les travaux qui ont montré que l’agronomie locale était un savoir bien aussi performant que celle des techniciens européens et que les assolements et rotations qui rythmaient la double ou triple récolte annuelle depuis l’introduction, autour du xviiie siècle, des plantes d’origine américaine (haricot, maïs, patate douce…) pouvaient expliquer les fortes densités humaines de la fin du xixe siècle beaucoup mieux que le complexe pastoral cher à Pierre Gourou. Malgré la richesse des nuances apportées par ses enquêtes, Augustin Nsanze tient absolument à identifier l’ordre politique ancien comme avant tout prédateur, à relativiser l’adhésion populaire à la royauté et à expliquer la prétendue paresse paysanne par une sorte de résistance passive face aux extorsions qui débouche sur une limitation de la production. Ce n’est pas la pression démographique qui expliquerait les crises de mortalité, mais cette sorte de malthusianisme de la production agricole. On peut discuter des raisons de ce parti pris. Mais la question scientifique est en fait d’ordre chronologique : le tableau fourni dans cet ouvrage est celui d’un pays qui a été touché dans les années 1890, comme ses voisins, par une crise majeure liée à de nombreux accidents climatiques graves, à une série d’épidémies, à une épizootie catastrophique et aux bouleversements liés à la conquête coloniale. En fait, les sources orales sont porteuses pour cette période de deux strates de mémoire : celle du fonctionnement d’une agriculture et d’un système politique connaissant une sorte d’apogée vers les années 1880, et celle des ruptures et des contraintes du tournant du siècle. Augustin Nsanze déplore à plusieurs reprises l’insuffisance des connaissances relatives à la démographie ancienne et à la vie quotidienne du monde rural. Des réponses ont été apportées depuis lors à ce vœu, avec les travaux de Christian Thibon, de Hubert Cochet et de leurs collègues et étudiants burundais.
L’évolution démographique du Burundi a inspiré deux discours contradictoires : une catastrophe annoncée de décennie en décennie selon le modèle malthusien ou l’idéalisation du potentiel agricole de ce pays lu à travers la thèse de Esther Boserup
[9]. La thèse d’habilitation publiée de Christian Thibon situe la question dans une véritable perspective historique, celle des tournants successifs des deux derniers siècles. Comme le reste de l’Afrique orientale et en particulier les pays des Grands Lacs, le Burundi a connu une crise majeure de cinquante ans, de 1890 aux années 1940. Aux famines liées à des incidents climatiques, se sont ajoutés les effets du choc microbien entraîné par l’ouverture de la région aux contacts venus de l’océan Indien (épidémies de variole), aggravés par une épizootie venue de la Corne et qui a décimé le bétail et par une extension catastrophique, au début du
xxe siècle, de la maladie du sommeil sur les rives du Tanganyika. Les troubles liés à la pénétration des traitants zanzibarites et à la conquête coloniale n’ont joué qu’un rôle indirect dans cette crise. En revanche, l’image classique d’une action civilisatrice européenne mettant fin à une surmortalité précoloniale est battue en brèche : les fortes densités déjà attestées à la fin du
xixe siècle sont la marque de la réussite d’une agriculture autochtone complexe qui a réussi à nourrir près de deux millions d’habitants et la crise a représenté sans doute aussi le seuil d’un « monde plein » ; ensuite, sous la colonisation, il faut attendre les années 1950 pour retrouver la population des années 1880. La dernière grande crise « d’ancien régime » en 1943-44, où mortalité et creux de natalité sont associés sous le coup d’une très grave famine et dans un contexte d’effort de guerre, est suivie d’une reprise rapide grâce aux stratégies combinées de la paysannerie et de l’administration belge. Dès lors, le Burundi entre dans une phase de « transition démographique » réussie jusqu’aux années 1990 : le taux de mortalité baisse sensiblement, d’environ 25‰ à 16‰, alors que la natalité reste stable, entre 40‰ et 45‰. Les grandes endémies reculent et l’élargissement progressif du marché des produits agricoles régularise les possibilités d’offre qui neutralisent les disettes locales. Christian Thibon souligne cependant la récurrence des variations saisonnières, régionales et sociales qui interdisent les généralisations abstraites.
Il décrit ensuite la crise globale des années 1990 comme le tournant d’un nouveau défi démographique. Son propos n’est pas de réduire de manière simpliste la déchirure politique et « ethnique » actuelle au résultat d’un « surpeuplement », mais de situer ces événements dramatiques dans leur contexte social. Il analyse les signes précurseurs d’une situation difficile dès les années 1980 : la respiration du peuplement induite par les multiples migrations intérieures s’essouffle, les fortes densités tendent à se généraliser même sur les périphéries, les migrations extérieures, définitives ou « circulaires » (vers le Congo et l’Est africain anglophone) sont gelées depuis la fin des années 1960, les ressources monétaires nouvelles (le café) voient leurs cours s’effondrer. Vu de haut, l’avenir immédiat ne semblait pas trop inquiétant. C’est au niveau des collines, qui constituent l’environnement quotidien de cette paysannerie dispersée, ou plus exactement à l’échelle « micro » des exploitations, dont la taille (moins d’un hectare) atteint un minimum invivable pour une famille, malgré la multiplication des récoltes saisonnières et le recul des jachères, que se dessine une « crise rurale silencieuse » : les exploitations, écrit-il, entrent en « involution » et l’effet Boserup s’effacerait devant le retour du « ciseau de Malthus ». La crise est surtout sensible dans les groupes sociaux les plus fragiles, notamment pour la malnutrition et la mortalité infantile et juvénile. Mais le phénomène le plus remarquable est celui du maintien des fortes natalités, aussi bien dans les régions périphériques « pionnières » (avec une polygamie récurrente) que dans des milieux sociaux plus traditionnels, attachés au modèle de la grande famille patriarcale, comme si la crise du siècle précédent restait dans les mentalités malgré les reculs de la mortalité. Le Burundi retrouverait à la fin du xxe siècle la situation de monde plein.
Dans sa dernière partie sur « un pays à la dérive », l’auteur tient à montrer comment, par-delà « la tyrannie du moment », il est possible de décrypter « les soubassements structurels de la violence contemporaine ». Les impasses du monde rural qu’il analyse pour les années 1980-1990 aident en effet à comprendre les angoisses et les fuites en avant de la crise en cours. Les contradictions entre l’idéal de la grande famille domaniale et les ménages aux terroirs étriqués dont les enfants, en quête de terre, d’emploi et d’école, sont en voie de marginalisation massive ressortent clairement des analyses de terrain particulièrement fines menées par l’auteur en liaison avec ses collègues et ses anciens étudiants de l’université du Burundi. De même, la crise du tournant des xixe et xxe siècle avait contribué à creuser le fossé géographique et social entre les groupes dirigeants des hautes terres et la masse de la population, notamment celle des périphéries. Il se garde néanmoins de faire de la tragédie vécue depuis dix ans une sorte de sismographe qui refléterait mécaniquement des ondes de choc anonymes. Volontairement, ou parfois malgré lui, il met plutôt en valeur les interrogations qui traversent cette société confrontée à plusieurs défis, autant culturel et politique que démographique et social.
Le lecteur ressent alors combien cet ouvrage est celui d’un observateur qui, bon gré mal gré, s’est trouvé immergé dans le climat des années 1990. Le souci d’expliquer sans passion inutile une violence extrême, de nature génocidaire, relève certes d’un projet scientifique extensif, consistant à mener à terme la lecture démographique de l’histoire contemporaine d’un pays africain et de démontrer l’efficacité heuristique de cette démarche, mais aussi d’une préoccupation, partagée par tous les chercheurs qui ont travaillé dans cette région, à savoir la contextualisation des responsabilités qui pèsent sur toute une génération prise dans ce qu’il faut bien appeler un piège. Aussi bien, ses conclusions ne s’en tiennent pas à l’interprétation démographique, manifestant allers-retours, hésitations et contradictions. La grande question est celle de la pertinence d’une analyse en dernière instance sociale pour comprendre ce que Christian Thibon lui-même appelle une « régression ethnique ». En d’autres termes, l’ethnisme est-il le reflet d’une confrontation sociale ? Les effets sociaux de la crise sont trop évidents : « l’ethnisme a trouvé une pertinence sociale ». Certes, mais les équations qui fondent cette « perception » (paysans = peuple = hutu d’un côté, citadins = État tutsi de l’autre) se comprennent-elles seulement à travers les expériences quotidiennes d’une paysannerie confrontée depuis l’Indépendance à un État autoritaire et à une bureaucratie privilégiée ? L’amalgame de la « majorité hutu » avec tous les paysans relève-t-il d’une culture sociale strictement rurale ? La majorité des pauvres sont des Hutu, par exemple la majorité des travailleurs migrants partis en East-Africa (Kenya, Ouganda, Tanzanie) sous la colonisation étaient hutu ; mais la majorité des Tutsi sont aussi des pauvres et leur taux dans cette émigration était le même. Les niveaux de vie étudiés à la veille de l’indépendance par l’économiste Philippe Leurquin
[10] montrent des différentiels très faibles entre paysans des deux « castes ». Thibon souligne plutôt les clivages régionaux entre un nord et un ouest surtout agricoles, massivement hutu, et plus modernes et plus monétarisés que le reste du pays, et un sud, resté très pastoral, abritant des communautés tutsi très importantes, et plus pauvres (au point de rêver à une revanche sociale après l’indépendance). Au milieu du
xxe siècle, la frustration cruciale qui a accompagné le retour à l’indépendance était celle des élites coincées entre un idéal d’ouverture et de promotion et des logiques disciplinaires et « raciales » bloquant les ambitions de la nouvelle génération, notamment hutu. Le Burundi connaît sa première crise politico-ethnique en 1965, six ans au moins après le Rwanda. Enfin, pour revenir à la dimension démographique, c’est seulement à partir des années 1980 que se font jour des signes d’une nouvelle impasse, après trois décennies de transition plutôt réussie, presque une génération après l’émergence de l’antagonisme « ethnique » dans le champ politico-scoial.
Les défis démographiques majeurs qui ont frappé la société rurale burundaise à la fin et au début du
xxe siècle ont certes des répercussions sociales qui méritent d’être creusées, dans la mesure où les clivages, les privilèges et les désespérances s’aggravent. Leurs effets n’épuisent cependant pas l’explication de l’antagonisme « ethnique ». Le débat sur la cristallisation du fossé Hutu-Tutsi tel qu’il se présente de nos jours fait intervenir d’autres logiques, culturelles, mémorielles, politiques et idéologiques. L’auteur le sait et la conclusion de l’ouvrage les évoque. On retrouve ici la discussion, présente également dans l’ouvrage récent de Jan Vansina sur le Rwanda, sur la possibilité de lire le présent à l’ombre du passé en rappelant des formes de violence anciennes. Des schémas anthropologiques permettant d’éclairer un subconscient collectif présentent certes un intérêt
[11], mais dans la mesure où ils s’articulent à des phénomènes contemporains tels que les espoirs déçus de l’après-indépendance, terrain propice à des pulsions dénonciatrices et à la quête de boucs émissaires
[12]. En outre, la violence en tant que telle demande une approche phénoménologique de ses procédés, de ses lieux, de ses moments et de ses acteurs
[13] : sa compréhension ne peut en rester aux statistiques de morts et aux justifications rhétoriques des différents camps.
Les représentations mises en œuvre dans les propagandes et les actes politiques, tant dans les allées du pouvoir (au Burundi et au Rwanda) que dans les mouvements de subversion, ne peuvent donc être réduites à quelques égarements ou à des accès de paranoïa, ne prenant sens que dans une « théorie du complot », dénoncée par Christian Thibon. Elles renvoient à une histoire spécifique des stratégies, des options politiques, des jeux de convictions et de passions, terreau des idéologies avancées par des acteurs locaux et des partenaires étrangers. Comme le soulignait déjà Paul Veyne, la « fiction alchimique » conduisant de l’économie à la religion, ou la « fiction machiavélique » faisant de l’idéologie un vernis superficiel, mènent l’une et l’autre à une impasse qui laisse échapper nombre de fils conducteurs. Ce que nous retenons des analyses de Christian Thibon, c’est donc l’accent mis sur l’articulation des différents niveaux du vécu collectif, en scrutant précisément les exploitations et les ménages et pas seulement les statistiques.
Une autre médiation peut aussi intervenir, celle du travail agricole et de ses productions, celle du système agraire. Elle nous conduit à l’ouvrage suivant. C’est l’expérience d’un agronome ouvert aux interrogations anthropologiques et historiques que nous livre l’ouvrage de Hubert Cochet sur l’évolution des systèmes agraires au Burundi dans la longue durée des deux derniers millénaires et dans la conjoncture de la crise actuelle. Chaussons les lunettes de l’agronome-historien après celles de l’historien-démographe. Bien que la confrontation « ethnique » actuelle interpelle cet auteur, comme les autres chercheurs travaillant sur la région, elle n’intervient en son temps (le présent) qu’à l’issue d’une longue remontée dans l’histoire des paysages et des pratiques agricoles des Burundais. Deux écrans ont empêché selon lui de percevoir la réalité rurale de ce pays : la dichotomie Hutu-Tutsi, pourtant à peine visible sur le terrain, et d’autre part la thèse récurrente du surpeuplement comme une source d’étouffement. « Déshabillant » les terroirs de manière régressive, il reconstitue une histoire des systèmes agraires : une association sorgho-élevage remontant à deux millénaires, la révolution « américaine » (introduction de plantes américaines) qui permet une double récolte annuelle, un doublement de la productivité générale et une très probable croissance démographique. Réagissant contre toute la littérature coloniale, toujours présente dans les esprits, il montre que l’élevage des bovins n’est pas un luxe « de prestige », mais une source de différents produits dont le fumier constitue un capital essentiel de fertilité, clef de l’ancien système agro-pastoral. La vache est redécouverte, mais cette fois par ses effets d’intrant agricole. Ces raisonnements s’appuient sur les apports de l’histoire, de l’archéologie et de la linguistique
[14], mais aussi sur une connaissance intime des pratiques, des plantes, de l’utilisation des sols, des rythmes saisonniers, qui permet de raisonner rétrospectivement sur des bases solides et même de faire des propositions chiffrées de rendements, de productions et de consommations disponibles. Cet ouvrage est donc une illustration exceptionnelle des possibilités offertes par une réelle interdisciplinarité entre sciences sociales et sciences de la nature.
L’autre originalité du travail de Hubert Cochet est de révéler littéralement l’existence d’une seconde révolution agricole au Burundi (après celle des plantes américaines), qui intervient après la grande crise démographique, allant de 1890 à 1945 (la chronologie politique de la conquête coloniale étant remise à sa modeste place) et qui accompagne les nouvelles pressions issues de la tutelle belge (culture obligatoire du café, corvées). La transition démographique, décrite par l’auteur, s’enracine non seulement dans un progrès de la santé publique, mais surtout dans une nouvelle progression des cultures vivrières dont le ressort est cette fois la bananeraie. Le bananier était déjà connu depuis un millénaire, mais son extension dans le pays ne remonte qu’au xxe siècle. Cette plante, outre ses propres produits, fournit comme le bétail un engrais (vert) dont le rôle va être décisif, alors que la pression démographique et la caféiculture font reculer les espaces de pâturage. Le bananier devient le relais de la vache comme capital-fertilité. Des dictons locaux l’attestent d’ailleurs. Là encore il convenait de réagir contre un discours ambiant dénigrant cette culture « sociale », « paresseuse » et propice à l’alcoolisme paysan (à cause du cidre qui en est tiré).
À l’issue de ces différentes transformations, le paysage des collines est devenu celui d’une « polyculture jardinée à haute intensité », où la main-d’œuvre manquerait davantage que la terre. La fameuse « paresse paysanne », confrontée aux exigences des pouvoirs successifs, recèle en fait une capacité de défendre un mode de vie par des innovations non prévues dans les programmes officiels et par conséquent non comptabilisées. Hubert Cochet critique aussi un autre imaginaire des experts, celui de l’érosion causée par une agriculture excessive, alors que celle-ci s’avère être une excellente protectrice des sols.
En conclusion l’auteur renvoie Malthus et Esther Boserup à leurs certitudes, le premier au primat de la variable alimentaire, la seconde au primat de la variable démographique, qui, dans les deux cas, mettent en avant le couple population/ressource selon une logique d’autosubsistance répétitive. Selon Cochet l’histoire agricole de cette région d’Afrique montre déjà une accumulation de capital, au niveau des intrants en fertilité. Quant à la crise politico-ethnique contemporaine, elle se lit dès lors à travers l’absence de dialogue entre paysannerie et pouvoirs, qui favorise la quête de boucs émissaires, notamment sous le visage du Tutsi assimilé avec l’autorité administrative depuis trente ans. On voit combien les préoccupations de ces trois auteurs se recoupent et combien la compréhension des crises du temps présent peut être éclairée par une étude fine des évolutions endogènes de longue durée d’un monde rural trop longtemps décrit comme immuable.
Jean-Pierre Chrétien (Paris)
Atieno Odhiambo E.S. et Lonsdale John (éds.), Mau Mau and Nationhood: Arms, Authority and Narration, Oxford, James Currey, 2003, xiv + 306 p. (cloth ISBN : 0 85255 478 8 ; paper ISBN : 0 85255 484 2).
Kenya’s Mau Mau rebellion has attracted significant scholarly attention in the past three decades, resulting in the publication of a substantial number of high-quality studies. Mau Mau and Nationhood is a worthy successor to this scholarship. This is, in part, due to the contributions of a number of notable historians who revisit some of the most well known debates within Mau Mau’s historiography. The moral economy of Central Kenya, the relationship between Mau Mau and nationalism, and the legacy of the insurgency to the post-colonial state are well established topics of academic debate. Yet it would be wrong to dismiss the contributions of Lonsdale, Odhiambo, Ogot and Clough as mere repetitions of existing work. Each makes substantive methodological and analytical arguments. All follow the trend established by the editors in their introduction by pursuing comparisons in the wider world, far beyond the hills of Central Kenya and the streets of Nairobi. Ogot places Mau Mau in a much broader and longer narrative of Kenyan nationalism. Using this paradigm, Ogot is able to construct a critique of the Kenyan social memory of the liberation struggle, which concentrates on the actions of the forest fighters of Mau Mau and ignores those from other regions or who used non-violent methods to seek an end to colonial rule. Odhiambo locates the position of Mau Mau within the dominant, and often contradictory, nationalist meta-narratives. He proceeds to consider the problems posed to historians and the Kenyan people by Mau Mau’s multiple pasts and argues the case for placing class at the centre of debate about Mau Mau. While the chapters by Odhiambo and Ogot are principally concerned with the final years of colonial rule, Clough, again drawing on theoretical insight originating from outside of Kenya, focuses on the post-colonial era. He examines specific periods of political turmoil, or what he terms “crises of memory”, during which debates of the meaning of Mau Mau were critical to the course of events. Clough reminds us of the use made by politicians and constituents alike of the Mau Mau rebellion as a tool with which to understand an often troubled present. Lonsdale reiterates this point in his essay, in which he returns to his much discussed examination of the moral debates at the heart of Mau Mau. Lonsdale establishes the widespread existence in Kenya’s past of what he defines as “a common history of quarrelsome genders and argued authority”. While making the case for the shared foundations of Kenya’s many moral ethnicities, Lonsdale continues to argue that the unique position of the Kikuyu within the colonial political economy made such debates in that community far more intense. Through examining the schism between the forest fighters over the issue of gender relations and the wider debates on gender and authority, Lonsdale rejuvenates an existing arena of academic debate. Lonsdale’s previous work on moral economy indicated that participation in the rebellion, either on the side of the rebels or in support of the government, could not have been structurally predetermined. By concentrating on the forest fighters and showing how they too were divided by the debates that split society across the region, Lonsdale could be said to have demonstrated that allegiance was not morally predetermined either.
The remaining chapters, with one notable exception, share a common feature, namely the use of new sources of evidence or the innovative use of existing material. Peterson’s study of the impact of literacy on Mau Mau draws heavily on mission archives, in particular those relating to the Presbyterian mission in Nyeri. Influenced by the Indian historian, Chakrabarty, Peterson demonstrates that the Kikuyu “provincialized” British rule by using literacy as a tool with which to challenge colonialism and as a way of constructing a counter-state. Pugliese makes use of Kikuyu political pamphlets and hymn books from independent churches to explore the complexities and tensions of contemporary political thought. By examining the popular press in Britain, Lewis examines similar tensions in metropolitan interpretations of Mau Mau. The rebellion was an event which challenged Britons as well as Kenyans to explore issues of identity and moral economy. From his utilisation of British military records, Percox puts the British response to the rebellion in a much longer time frame and connects military policy towards Kenya to the global geopolitics of the 1950s. Anderson and Jackson both reconstruct the everyday existence of the Mau Mau fighters to urge revisions to academic orthodoxies. Jackson concludes that the survival skills of the insurgents in the forests of Mount Kenya and the Aberdares prolonged the war and resulted in a more favourable settlement. Anderson argues for significant revisions in the accepted narrative of events. He demonstrates the devastating impact on the rebels of a major counter-insurgency effort, known as Operation Anvil, which was carried out in Nairobi in April 1954. In doing so, Anderson suggests that the crucial battleground was not the mountain forests but instead the city, and that the defeat of Mau Mau in Nairobi as a result of Operation Anvil was the major turning point in the war. Elkins adopts a similar revisionist approach. The location and period of her study are the villages and detention camps, constructed by the government as part of the counter-insurgency effort in the period between 1954 and 1960. Making significant and original use of oral testimony, Elkins argues that the Mau Mau rebellion and its legacy were as much about the experience of those living, and indeed dying, inside the new villages and detention camps as those who fought in the forests. Elkins portrays the abuses of the period as being as part of the specific response by the government to the insurgents. With regard to detention camps, Elkins’ argument would benefit from demonstrating a greater awareness of the longer history of abuses within the colonial penal system in Kenya. Just as Mau Mau had deep historical roots, so too did the counter-insurgency efforts of the British colonial regime.
The most significant criticism of this collection relates to the final contribution, but not on the grounds of quality or scholarship. In fact, Ogude’s analysis of the representations of Mau Mau in the works of the novelist Ngugi is very readable. Ogude demonstrates how Ngugi’s perception of Mau Mau altered in response to contemporary events and uses this to document the writer’s own journey from mainstream progressive nationalism to his more radical assessment of the Kenyan nation-state. However, Ogude’s chapter sits rather uneasily with the other contributions to the book, which are overwhelmingly historical. To date, academic examinations of Mau Mau have been notable for a strong multi-disciplinary influence. Indeed, in his chapter Odhiambo uses the phrase “Mau Mau studies” to describe the discipline of studying Mau Mau. The canon of Mau Mau scholarship has benefited greatly from major works contributed by non-historians, for example Kershaw, Buijtenhuijs and Maughan-Brown to name but a few. Mau Mau and Nationhood would perhaps have benefited from the contribution of one or two more non-historians. Furthermore, like many previous studies, this book demonstrates how the memory of Mau Mau has been debated among academics, politicians and journalists. However, the reader is still left none the wiser of how the insurgency has been kept alive in the memory of the Kenyan people and how its mixed messages and symbols have been memorialised and exploited by successive generations existing outside of the elite. However, these are the only major criticisms I wish to make. Many of the contributors to this collection illustrate the value of viewing Mau Mau from a wider perspective, thus allowing the book to escape the claws of “Kikuyu exceptionalism”. The worth is proven of exploiting the rich oral and archival source material to produce detailed localised and specialised work that challenges the reader to reconsider past assumptions. It is one of the benefits of such an edited collection that both the broader and more narrowly focused perspectives can co-exist and complement one another so well. Mau Mau and Nationhood admirably draws a line under existing scholarship and suggests new directions for future research.
Daniel Branch (Oxford)
Chafer Tony, The End of Empire in French West Africa. France’s Successful Decolonization? Oxford, Berg, 2002, 264 p. (ISBN : 1 85973 557 6).
En 1982, Joseph-Roger de Benoist offrit aux spécialistes de la colonisation française en Afrique Noire la première étude cohérente du transfert des pouvoirs en Afrique Occidentale Française (AOF), analysant les événements de 1944 à 1960. Vingt ans plus tard, Tony Chafer arrive à établir un nouveau standard pour l’interprétation du processus de décolonisation en Afrique occidentale, en y intégrant avec succès les données des archives d’Aix-en-Provence et de Dakar. Ainsi, Chafer nous démontre qu’avec ce transfert de pouvoirs, il ne s’agissait pas d’une stratégie française de longue durée. En revanche, il représente les années de 1944 à 1956 comme la scène d’influences mutuelles entre un mouvement nationaliste naissant et les essais de l’administration française pour moderniser les territoires africains et y introduire les schémas politiques et socio-économiques de la Métropole, tout en conservant leur Empire jusqu’au dernier moment.
Après les réformes réalisées sous l’égide du Front Populaire, l’expérience de la répression vichyste en AOF permit, selon Chafer, au gouvernement de Charles de Gaulle d’obtenir l’appui des « évolués » pour un nouveau projet de réformes à partir de la Conférence de Brazzaville en 1944. Mais l’administration française « en brousse » se montra sceptique envers des mesures jugées trop libérales, et le lobby des colons blancs joua un rôle de frein dans l’élaboration des lois. Le défi d’organisations africaines noires sortit, suivant Chafer, de ces contradictions du régime colonial, mais il se présenta d’abord comme mouvement assimilateur et non sécessionniste. Ses membres utilisèrent le mythe français des droits universels pour tous les citoyens de l’Union Française, afin de mobiliser contre les injustices de la discrimination juridique et sociale.
Chafer souligne que, de 1946 à 1950, la situation en AOF resta pétrifiée, à cause de l’opposition des administrateurs, et que les meneurs des mouvements africains eurent donc à trouver des partenaires auxiliaires, principalement dans une alliance tactique avec les communistes français et leur programme anti-impérialiste. Ce lien suscita les suspicions du gouvernement et du parlement français contre l’activisme noir et contre son porte-parole le plus affûté, le Rassemblement Démocratique Africain. Jusqu’à la désaffiliation de ce mouvement du PCF en 1950, il était donc impossible de créer un dialogue entre le Ministère de la France d’Outre-Mer et une large partie des élites africaines.
Chafer voit l’émergence d’un nationalisme réel en Afrique Noire dans la naissance de programmes émancipateurs au sein de différents groupes d’intérêt. En accord avec les conclusions de Frederick Cooper, l’auteur décrit les syndicats africains manifestant d’abord pour des standards sociaux universels – souvent en liaison avec la CGT française – et montre que ces revendications furent acceptées par des parties modernistes de l’administration, notamment l’Inspection de Travail. Mais ces groupes syndicaux commencèrent à formuler des hypothèses nationalistes et à supprimer leur perspective universaliste au milieu des années 1950. Aussi, Chafer partage le point de vue de Nicolas Bancel sur la radicalisation des mouvements de jeunesse et estudiantins, qui formulèrent des slogans de plus en plus sécessionnistes à partir du début des années 1950. Ces opinions furent exprimées par leurs organisations comme la Fédération des Étudiants de l’Afrique Noire Française ou le Conseil de Jeunesse de l’AOF qui ne se laissèrent plus encadrer dans les associations contrôlées par l’administration.
Les responsables des partis politiques africains, selon Chafer, bien qu’intégrés dans les structures politiques de la ive République et éloignés des populations rurales de leur pays d’origine, craignaient d’être dépassés par les critiques des jeunes militants ; ils se détachèrent de l’idéal de l’assimilation et prirent une position plus nationaliste et plus revendicative.
Du point de vue de l’auteur, les responsables de la politique coloniale à Paris réalisèrent, au dernier moment, le danger d’une radicalisation extrémiste et violente. Ils auraient introduit la Loi-cadre, le processus d’un transfert du pouvoir de décision aux assemblées territoriales et aux conseils exécutifs élus, afin de mettre aux affaires des politiciens modérés africains et de s’assurer en même temps que des régimes amicaux seraient installés dans les territoires devenus semi-autonomes. Bien que la Loi-cadre n’ait été qu’un épisode et que la Communauté française d’États autonomes ait été éphémère, les politiciens français arrivèrent à protéger leurs intérêts et leur influence sur les nouveaux leaders. Selon Chafer, les régimes africains accomplirent cette tâche en neutralisant ou supprimant les groupements trop radicaux et trop anti-français du secteur syndical ou estudiantin. Selon l’auteur, ce fut donc le danger d’abandonner ces colonies au sud du Sahara à un ennemi radical qui motiva les responsables français à agir, et non pas les coûts de l’empire africain, ainsi que le suggère Frederick Cooper.
Alors que Chafer dessine magnifiquement les influences mutuelles entre les différents groupements nationalistes et leurs homologues français, il laisse ouvert d’autres questions. Ainsi, le facteur de la peur anti-communiste est évoqué, mais Chafer n’aborde pas le fait que les administrateurs de cercle et de subdivision se sentirent gravement menacés, à partir de 1946, et que leurs réactions souvent irrationnelles, la répression contre le RDA incluse, jouèrent un certain rôle jusqu’à l’introduction des réformes de 1956.
De même, Chafer laisse à l’écart la question de la forme d’émancipation pour laquelle luttèrent les groupes nationalistes. Pour lui, il semble évident que la vision des nationalistes était celle d’une Afrique « modernisée », de structures politiques « modernes ». C’était évidemment le cas pour quelques groupuscules d’étudiants, mais nous ne pouvons pas être aussi catégoriques pour les autres activistes politiques. En fait, le RDA et d’autres partis « progressifs » s’immiscèrent souvent dans les affaires de la chefferie, non pas tant pour supprimer une institution féodale que pour installer leurs propres clients dans ces positions. La séduction que les institutions « traditionnelles » exerçaient pour les mouvements contestataires se voit assez bien dans les cas spectaculaires des luttes pour les chefferies supérieures des Abrons ou des Sénufos en Côte-d’Ivoire ou pour celle des Fang de l’Estuaire au Gabon. Et bien que Chafer souligne un changement des mentalités des jeunes Africains, nous ne pouvons pas en déduire que l’idéologie sécessionniste ne fonctionna pas souvent comme slogan quasi-magique pour la mobilisation des électeurs, dans la lutte des partis pour les postes d’influence nouvellement créés en 1957.
Au final, Chafer ne nous donne pas une interprétation convaincante des intentions des créateurs de la Loi-cadre. Il est frappant que la plupart des fonctionnaires français qui eurent affaire à cette loi pendant sa longue phase d’élaboration, de 1952 à 1956, n’aient jamais pensé à une semi-autonomie ou à un véritable transfert des pouvoirs. Ces acteurs, dont les libéraux, comme le directeur des Affaires politiques Léon Pignon ou encore le gouverneur de la Côte-d’Ivoire Pierre Messmer, virent dans la mesure une méthode de cooptation d’élites menacées par la séduction subversive et communiste. La documentation disponible aux archives d’Aix-en-Provence, notamment les fonds FM 1AffPol 490 à 493, qui n’apparaissent pas dans les citations de Chafer, nous permet de résumer les choses ainsi : la grande majorité des fonctionnaires français, au moment de la promulgation de la Loi-cadre, était convaincue que ces réformes ne changeraient rien à la nature hiérarchique des relations entre le chef de territoire et ses conseillers de gouvernement noirs. Il est donc bien visible que le transfert massif de compétences fut un processus involontaire, rendu possible par la promulgation d’une loi contradictoire qui offrit des nouveaux espaces pour les évolués africains noirs.
Malgré ces questions ouvertes, il faut souligner que le livre de Chafer nous dote d’un instrument indispensable pour l’étude de l’État colonial tardif en Afrique noire française. Avec ce livre, il ne sera plus possible de maintenir le mythe du recul planifié et généreux de la France coloniale de ses anciens territoires.
Alexander Keese (Fribourg-en-Brisgau)
Clauzel J. (dir.), La France d’outre-mer (1930-1960). Témoignage d’administrateurs et de magistrats, Paris, Karthala, 2003, 878 p. (ISBN : 2 84586 423 x).
En ces moments d’un retour des débats sur la colonisation, teintés de manichéisme souvent, de nostalgie parfois, ou encore de ce qu’on a pu appeler « le retour de l’anticolonialisme » à propos du Livre noir dirigé par Marc Ferro, l’ouvrage La France d’outre-mer (1930-1960). Témoignage d’administrateurs et de magistrats, dirigé par Jean Clauzel, vient à point nommé apporter des éléments appréciables aux discussions en cours. La démarche qui a permis la publication de ce monumental ouvrage est en effet intéressante à plus d’un titre. Voyant disparaître peu à peu leurs ex-collègues, et désireux de témoigner de ce que fut leur expérience, une douzaine d’anciens administrateurs, magistrats et conseillers au travail de la France coloniale ont décidé, au début de l’année 2000, de se constituer en « Groupe de recherche sur les politiques et pratiques coloniales françaises ». Issus de l’École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM), les membres de ce groupe ont adopté une méthode de travail plurielle et pragmatique. Un questionnaire fut d’abord constitué et envoyé à près d’un millier d’anciens élèves de l’ENFOM encore en vie. Les questions ouvertes portaient à la fois sur la formation proprement dite, comprenant aussi bien les années d’École que les influences initiales, familiales ou livresques, et sur le « métier » lui-même, celui d’administrateurs « de brousse » ou en service dans un chef-lieu de territoire ou de fédération, voire au Ministère de la France d’outre-mer, de magistrats, de conseillers au Travail et à la Législation sociale d’outre-mer. Les presque deux cents réponses obtenues, considérées comme significatives mais encore insuffisantes en nombre, furent complétées par les ouvrages de témoignage, de souvenirs et de réflexion publiés par d’anciens élèves ; cette bibliographie, qui s’est avérée abondante (et qui figure très utilement à la fin de l’ouvrage) comporte plus d’une centaine de titres. Un corpus original a été ainsi réuni et constitue la base de cette publication, qui annonce dès l’avant-propos ne pas vouloir être une « défense et illustration » de la colonisation, mais bien la réunion de visions diverses des pratiques de ces métiers aujourd’hui par définition disparus : « Nous avions été les acteurs de l’administration coloniale française, il convenait de présenter sans la commenter l’action qui avait été la nôtre, telle que nous l’avions perçue, en laissant à d’autres, chercheurs, historiens, le soin d’utiliser nos témoignages pour, en les rapprochant d’autres, écrire une histoire ou plutôt des histoires de l’administration coloniale française » (Jean Clauzel, p. 14). Ce projet, qui a nécessité trois ans de travail, a donné naissance à un ouvrage dont le plan lui-même est original. Constatant que de nombreux témoignages, par leur longueur ou leur intérêt particulier, constituaient beaucoup plus que des réponses formelles au questionnaire initial, décision a été prise sur chacun des sujets évoqués de compléter les synthèses des réponses apportées par tel ou tel membre du groupe, de témoignages publiés dans leur intégralité et constituant ce qu’il a été décidé d’appeler des « mémoires éparses ». Synthèses et témoignages s’organisent en sept parties. La première est destinée à décrire ce que fut le cadre de la France coloniale et de la formation des élèves de l’ENFOM. Les trois parties suivantes sont consacrées aux administrateurs, qu’ils aient été en poste en Afrique noire, à Madagascar ou en Indochine. Une cinquième partie évoque le Ministère et les instances d’inspection, suivie des chapitres évoquant la justice dans l’ensemble des territoires coloniaux. Une dernière partie, sous le titre « Que sont-ils devenus ? », retrace les parcours de ces différents fonctionnaires après les indépendances.
Livre de témoignage donc, limité chronologiquement par là même aux possibilités d’expression des témoins encore vivants, et ne remontant par conséquent pas au-delà des années 1930. En réalité, les récits d’expériences antérieures à la seconde guerre mondiale ont été peu nombreux, et les bornes annoncées pourraient essentiellement être réduites à la période 1945-1960, permettant l’observation de ce que furent les pratiques administratives au cours de la phase terminale de la colonisation française, dans cette période que l’on peut qualifier « d’État colonial tardif » et qui comporte de réelles particularités. Il ne s’agit en effet plus ici de l’apogée de la colonisation, mais d’un moment caractérisé par une évolution rapide des mentalités coloniales après la seconde guerre mondiale, dont témoigne l’abolition du travail forcé en 1946 où le remplacement du statut de l’indigénat par celui de citoyen de l’Union française. L’affrontement des blocs, la dette de la France à l’égard de son armée de libération largement composée de troupes africaines, les retombées idéologiques de la lutte contre le nazisme raciste, la montée en puissance du communisme mondial et des luttes de libération obligent l’État colonial, qui ne peut plus dominer comme dans les années 1930, à évoluer. Devenu « développemental », ouvert aux grands vents des opinions mondiales, ce colonialisme des puissances européennes affaiblies et critiquées par leur plus grand allié occidental s’ouvre peu à peu à la représentation politique des populations africaines. On conçoit donc que les acteurs administratifs de cette période aient pu en concevoir une vision plus « humaniste », voire « humanitaire », de leur action dans les colonies, les portant à conserver de cette époque un sentiment qui n’est pas celui de la culpabilité, mais bien plutôt de la fierté du travail accompli. On conçoit aussi l’inadéquation entre ce sentiment et les critiques virulentes portées contre le système colonial même, au moment où ces fonctionnaires avaient le sentiment de faire œuvre utile. C’est un des intérêts de cet ouvrage que de permettre au lecteur de comprendre de l’intérieur l’expression de ce qui fut manifestement une frustration et une amertume pour ces serviteurs de l’État, dont la plupart ont d’ailleurs refusé de témoigner durant plus de quarante ans.
La tonalité particulière de l’ouvrage découle de cet état de fait, ainsi que de la pluralité des expressions des témoins. Le lecteur est parfois plongé dans un type de discours qui est celui d’une époque révolue, et qui peut surprendre, voire heurter par l’absence de remise en question, à l’image de l’expression de Pierre Messmer, préfacier de l’ouvrage et dont la conclusion lors de la conférence de présentation du titre aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, en octobre 2003, a été « je ne regrette rien… ». Le caractère apologétique de certaines contributions, concernant le fait colonial, est parfois très présent. Quelques-unes de ces prises de position peuvent néanmoins poser les bases de débats importants. Ainsi de la paix coloniale, qui n’a souvent pas été un vain mot, et dont il est utile de s’interroger sur les causes. La réponse de G. Maillard, écrivant que l’empire colonial n’a bénéficié de la paix, « cette paix qu’elle n’a jamais connue sous aucune des dominations qui nous ont précédés », « que par un consentement profond des populations conscientes des bienfaits de la paix française et de l’équité de ses représentants » (p. 153-155) n’est peut-être pas suffisante, mais elle a le mérite de poser la question… A contrario, d’autres témoins prennent le temps de réfléchir sur le sens de leur action en tant que fonctionnaires coloniaux. Citons notamment les belles pages de Jacques Lestringant, dont la conclusion montre le sens de la pensée :
« Pour le coup, l’agent français d’autorité que j’étais se sentit perdu dans une épaisse obscurité. À qui apportait-il réellement son concours ? S’il était au service du gouvernement français qui l’avait expédié en un coin reculé d’Afrique, quelle certitude avait-il de servir les véritables intérêts des Camerounais ? En exerçant le pouvoir dont la métropole l’avait investi, donnait-il tous leurs atouts à la personnalité et aux capacités du colonisé ? Entre le devoir de concourir au prestige de sa patrie et celui de travailler pour le bénéfice du pays de résidence, y avait-il concordance assurée ? Que d’occasions où l’administrateur était mis en demeure de choisir, sans toujours être capable de discerner où pouvait être, à long terme, l’avantage majeur soit de la France, soit du Cameroun. Ainsi, placé sous la double bannière du colonisateur et du colonisé, avançait-il sur une voie hasardeuse qui avait toute chance de l’exposer à la condamnation des uns et des autres. ».
(p. 278)
Cette pluralité des regards sur l’expérience passée est utile, y compris dans ses contradictions, et peut permettre aux historiens d’intéressantes analyses. Celles-ci trouveront d’ailleurs certainement plus de matière dans les « mémoires éparses » (pour l’Afrique, de nombreuses pages sont consacrées à ces récits – Afrique, 266-358 ; Madagascar, 408-441), témoignages bruts, non commentés et particulièrement profitables pour l’étude des mentalités coloniales.
L’apport de l’ouvrage vient aussi de la restitution et de l’analyse des caractéristiques de cette administration tardive de la France coloniale. Outre la description des années de formation à l’ENFOM, et des origines des vocations, où l’on retrouve mêlés sens du service et de l’État, origines familiales, expositions coloniales, romans et goût de l’exotisme, l’ouvrage expose les conditions et les réalités des métiers de l’administration et de la justice dans l’empire. Il en ressort un certain nombre de spécificités qui tiennent autant à l’hétérogénéité des administrateurs et des cadres de leur action, qui apparaît souvent très autonome, mais aussi à l’étonnante légèreté de l’appareil administratif ou de maintien de l’ordre. La déconcentration administrative, l’éloignement des chefs-lieux de subdivision et de cercle font de ces fonctionnaires isolés, généralement confrontés au manque récurrent d’investissements publics et de moyens financiers et matériels, de véritables hommes de terrain, où la débrouillardise et l’engagement personnel sont des qualités cruciales, où le pragmatisme prime sur la théorie. Y eut-il d’ailleurs théorie réelle, véritables politiques d’administration ou de colonisation ? Ces témoignages montrent à l’envi qu’on peut au minimum s’interroger…
L’historien de la colonisation et de l’Afrique trouvera ainsi dans cet ouvrage des intérêts pluriels. Certes, ces témoins ne sont pas des professionnels de l’écriture du passé, et l’on regrettera certains récits et souvenirs non datés, ou encore, pour les synthèses présentées, l’hésitation entre la reconstruction de l’histoire et la simple mise en forme d’une collection de témoignages. On pourra aussi réfléchir une nouvelle fois sur le rapport entre histoire et mémoire, et sur la difficulté inhérente à l’utilisation du témoignage. Mais cette somme collective, à la fois retour sur des pratiques et réflexions des acteurs, était nécessaire après ce qui apparaissait comme un long silence des administrateurs et des magistrats coloniaux, qui pourtant s’étaient exprimés ici ou là, mais l’avaient fait individuellement. Espérons qu’elle suscitera des vocations nouvelles pour de semblables entreprises, notamment en Afrique, permettant ainsi de confronter les souvenirs des colonisés et des colonisateurs, dans la pluralité et la complexité des regards.
Pierre Boilley (Paris)
Inikori Joseph, Africans and the Industrial Revolution in England. A Study in International Trade and Economic Development, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, 598 p. (ISBN : 0 52101 079 9 et 0 52181 193 7). Cet ouvrage a reçu le Herskovits Award 2003.
L’auteur exagère quelque peu. À le lire, il serait le premier à s’intéresser véritablement à la question du rôle du commerce international (ici colonial) dans la genèse et l’évolution de la révolution industrielle anglaise. En fait, les études sur la question sont particulièrement nombreuses. Il suffit d’ailleurs de lire son chapitre 3 (« A Historiography of the First Industrial Revolution ») pour s’en convaincre. L’ouvrage est dense. L’auteur s’attache à démonter dans le détail chaque élément servant, de près ou de loin, à sa démonstration d’ensemble, ce qui conduit à des développements qui, parfois, auraient pu être relégués en note, ou bien plus rapidement résumés dans le texte.
Ces remarques étant faites, il s’agit là d’un ouvrage véritablement important. Important tout d’abord dans la longue et déjà très prolifique carrière de son auteur. À l’origine de nombreux articles et de plusieurs directions d’ouvrages, Joseph Inikori nous livre ici un texte magistral, fruit d’un énorme travail, tout à la fois de synthèse à partir d’une bibliographie énorme et de tout aussi importants dépouillements personnels de sources.
Important, cet ouvrage l’est également par ce qu’il nous révèle de l’évolution de la pensée de l’auteur – et de la pensée marxiste en général – en matière de relations entre traite négrière et développement de l’occident. La thèse ici défendue est que les Africains jouèrent un rôle essentiel dans la révolution industrielle anglaise, et par-là même européenne. Elle n’est pas neuve. C’est déjà ce que l’auteur affirmait au début de sa carrière dans sa thèse de doctorat. Ce qui est nouveau est que, désormais, l’accent n’est plus véritablement mis sur la question des profits de la traite et de leur possible réinvestissement dans l’économie. Le débat sur le rôle de la traite et de l’esclavage dans « l’accumulation primitive » que l’on pensait avoir été nécessaire au take-off industriel n’est plus à l’ordre du jour. Plusieurs décennies de travaux sur la question ayant rendu ce type d’interprétation presque complètement caduque, les auteurs souhaitant faire de la traite une sorte de
deus ex machina du développement européen sont, depuis quelques années, tentés de regarder ailleurs, notamment en direction du rôle de la traite et du commerce colonial dans la progressive sophistication des instruments du capitalisme commercial puis industriel. C’est ce qu’indique, par exemple, Kenneth Morgan dans son récent
Slavery, Atlantic Trade and the British Economy 1660-1800
[15], ou, dans une veine plus nettement teintée de marxisme, Robin Blackburn dans son
The Making of the New World Slavery
[16].
Mais Inikori va ici beaucoup plus loin que le livre de Blackburn, dont le sous-titre (From the Baroque to the Modern 1492-1800) mettait pourtant résolument l’accent sur cette idée d’une mutation plus qualitative que quantitative. À ce niveau de l’analyse, Inikori confirme donc le caractère désormais désuet des débats relatifs aux seuls taux de profit de la traite. De même, initialement surtout portée en direction de la phase du take-off industriel, l’attention est désormais élargie à l’ensemble du processus dit de « révolution industrielle ». C’est le rôle des Africains dans son complet achèvement qui est ici scruté, de manière tout à fait pertinente. Qu’un processus de croissance s’enclenche est en effet une chose ; qu’il conduise à une révolution industrielle – et donc que les divers goulots d’étranglement qui ne manquent jamais de se manifester n’arrivent pas à arrêter le processus – en est une autre. D’un point de vue historiographique, l’intérêt de l’ouvrage est donc évident. À ce sujet, outre le chapitre 3, déjà mentionné, on lira également avec profit le chapitre 2 (« The English Economy in the Longue Durée »).
La thèse elle-même se présente sous la forme d’un syllogisme assez classique pouvant se résumer de la sorte : 1 – le commerce international a joué un rôle essentiel dans la révolution industrielle anglaise ; 2 – ce commerce international était essentiellement un commerce colonial et atlantique ; 3 – ce commerce colonial et atlantique était essentiellement alimenté par le travail des Africains, qu’ils soient consommateurs (en Afrique et aux Amériques) de produits européens et anglais, producteurs (aux Amériques) de denrées coloniales, ou bien qu’ils servent de monnaie d’échange (achat et revente d’esclaves). Comme tout syllogisme, celui-ci présente l’avantage d’être d’une logique imparable, dès lors que l’on accepte toutes les propositions de l’auteur. Comme tout syllogisme, il présente également deux défauts majeurs. Le premier est qu’il sacrifie à une vision linéaire de l’histoire aujourd’hui heureusement dépassée, faisant fi des aléas, des retournements de conjoncture, de la multiplicité des facteurs du jeu historique (ici un seul élément – le commerce international – est érigé en démiurge du monde moderne), comme de la multiplicité des solutions qui s’offraient aux acteurs de ce jeu historique. Le second défaut est que ce syllogisme, comme tous les autres, n’est guère plus solide, dans son ensemble, que ne l’est le maillon le plus faible et le plus infime de la longue série de démonstrations enchaînées qui le sous-tend. Qu’un élément soit mis en doute, et l’ensemble du raisonnement s’effondre.
Or, de doutes, il en persiste beaucoup. Inikori se fonde assez largement sur la théorie économique du développement par substitution d’importations (ISI) : on commence d’abord par importer, puis une industrie indigène se développe, prenant en charge la production des marchandises précédemment venues du dehors. Des pages très intéressantes sont ainsi consacrées par l’auteur à l’application de cette théorie à l’échelle de pays d’Amérique latine et d’Asie, au xxe siècle. En ce qui concerne la révolution industrielle anglaise, Inikori se fonde avec raison sur une analyse régionale. Mais il ne peut guère que mettre en évidence une série de phénomènes se succédant (il constate que ce sont les régions du nord de l’Angleterre, ouvertes sur le commerce atlantique, et auparavant moins développées que celle du sud agricole, qui sont entrées les premières de plain-pied dans l’ère industrielle). Or, en histoire, un ordre de succession chronologique ne saurait être confondu avec un facteur de causalité (sinon n’importe quelle théorie – ainsi que son contraire – peut être « prouvée »). Inikori s’en rend bien compte. Aussi est-il conduit, pour essayer de couper court à la critique, à imaginer un scénario qui, trop outrancier, n’est guère crédible : les diverses régions d’Angleterre auraient vécu en totale autarcie ; de ce fait, l’essor industriel de celles du nord ne peut s’expliquer que par leur ouverture sur l’Atlantique. Or, s’il est vrai que seule la révolution ferroviaire permit l’achèvement de l’unification économique du pays, il est tout aussi avéré que ce processus d’unification avait commencé bien avant le xixe siècle.
D’autres éléments de la longue chaîne de causalités mise en évidence par Inikori pourraient tout aussi bien être passés au crible de la critique. C’est le cas de l’importance jugée déterminante du commerce colonial et qui, en bien des cas, ne l’est que par absence de comparaisons avec d’autres commerces (intra-nationaux ou bien intra-européens) et d’autres pays. Il suffit de penser aux flottes du sel et des grains expédiés dans l’Europe du Nord à partir de la France, au xviiie siècle, par exemple, pour que l’importance accordée aux produits coloniaux soit, de suite, largement nuancée. Une France qui n’a pas connu un processus de révolution industrielle à l’anglaise alors même que la valeur de son commerce colonial dépassait de loin, à la fin du xviiie siècle, celle du commerce colonial anglais. Preuve, s’il en fallait encore, qu’un élément unique ne peut être à l’origine d’un phénomène aussi complexe que celui du développement économique et industriel.
Au total, il n’est donc pas possible de souscrire à la thèse principale de l’auteur. On ne peut, cependant, que recommander la lecture de cet ouvrage, destiné à devenir un classique en matière d’histoire du commerce international. Outre son évident intérêt, d’un point de vue historiographique, on le recommandera pour la multitude d’informations judicieusement rassemblées. De multiples analyses sont également à la fois fort pertinentes et utiles. C’est le cas, par exemple, de ces navires qui, expédiés à la traite, ont fait naufrage. Répertoriés par la Lloyd, assurances oblige, ils ne le sont pas toujours par les documents administratifs officiels sur lesquels on s’est fondé pour établir le profil statistique de la traite par l’Atlantique. Ce n’est pas une donnée neuve (l’auteur avait déjà publié un article sur la question), mais elle est importante. Judicieux, entre autres exemples, est également l’accent ici ou là mis par l’auteur sur les phénomènes proprement politiques, notamment lorsqu’il présente le lobby des West Indies. Il est exagéré de ramener toute la politique anglaise à cela, mais il est utile de rappeler que le politique est une donnée à prendre en compte. L’historiographie de langue anglaise a en effet eu trop souvent tendance à minimiser, voire à occulter ce phénomène, au cours des dernières décennies.
Olivier Pétré-Grenouilleau (Lorient)
Pottier Johan, Re-Imagining Rwanda. Conflicts, Survival and Disinformation in the Late Twentieth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, 251 p. (ISBN : 0 52152 873 9).
Le compte rendu de cet ouvrage serait l’occasion de citer à nouveau un texte de Brecht :
« — Que fais-tu, demanda-t-on à Monsieur K., quand tu aimes une personne ?
— J’en fais un portrait, répondit Monsieur K., et je veille à ce qu’ils se ressemblent.
— Que qui ressemble à qui ? Le portrait à l’homme ?
— Non, répondit Monsieur K., l’homme au portrait » (B. Brecht, Geschichten vom Herrn Keuner)… tant il est vrai que, d’un stéréotype et d’un amalgame à l’autre, depuis des décennies, il est bien difficile de se frayer un chemin pour découvrir, derrière les fagots d’une présentation esthétisante – et pas toujours innocente – du pays des mille collines, les enjeux et les stratégies des divers acteurs qui, locaux ou expatriés, l’ont peuplé au cours du temps, les narcissismes qui y ont fermenté et les identités qui s’y sont fondues et refondées.
L’ouvrage de Johan Pottier sécurise enfin quelque peu le connaisseur du Rwanda qui, morfondu de rage impuissante, aurait été découragé de s’engager avant lui dans le bourbier paperassier de l’ignorance active, ou simplement autosuffisante, le bourbier des rapports et autre littérature grise (parfois, depuis dix ans, seule source d’information), celui des ouvrages rapidement écrits par des politiciens et des journalistes faisant flèche de tout bois ou par des philanthropes défendant, post-mortem, la cause d’un peuple qui aurait pu les interpeller plus tôt. Ce lecteur-là trouve, dans l’ouvrage de Johan Pottier, une voie ferme à la crête des pentes glissantes des divers « politiquement corrects » et autres « prêts-à-penser ».
Le propos est critique, visant à situer les écrits de journalistes et de travailleurs de l’humanitaire, mais aussi d’académiques, au regard des conditions de production de l’information, des enjeux du moment justifiant l’interprétation de l’histoire, bref, à appliquer à cette information parfois difficile à vérifier sur le terrain, rapidement produite et soumise à un commentaire facile quand elle n’est pas politiquement manipulée, les critères d’une (auto-)critique que les sciences sociales nous ont habitués à considérer comme allant de soi et dont les auteurs africains ne devraient pas être exemptés. J. Pottier s’adresse aux membres de la « communauté internationale » pour les inviter à « prendre la responsabilité des représentations qu’elle accepte, fait connaître et aide à maintenir »(p. 5).
D’emblée, dans la ligne d’autres écrits académiques, est situé ce conflit moderne dont les enjeux sont le pouvoir et la richesse, une tragédie minutieusement préparée et exécutée sans état d’âme, les dénominations « ethniques » étant utilisées à cette fin et, ensuite, reprises à leur compte par les médias fidèles aux images d’une Afrique engluée dans des luttes tribales primaires. Au-delà de l’étude du cas rwandais, situé dans son contexte régional, Pottier démonte les mécanismes de production de la connaissance de masse et ceux de leur utilisation : « les images attrayantes (…) étaient l’imagerie que le monde souhaitait voir et que le régime “moralement pur” de l’après génocide souhaitait promouvoir »(p. 3). Les controverses à propos des interventions en Irak ont illustré, encore récemment, les usages politiques de l’information, une pratique fort ancienne mais désormais modulée par les ressorts des médias et leurs capacités mobilisatrices. Dans le cas du Rwanda, ces manipulations succèdent à une ignorance proche du mépris pour les populations rurales de cette ancienne vitrine du développement et à des manipulations analogues de l’information avant l’indépendance (ceci a été décrit par d’autres), un passé auquel le gouvernement actuel retourne comme le montre Pottier.
Re-imagining Rwanda a des mérites considérables et quelques faiblesses mineures. D’abord, ceci est le premier ouvrage en langue anglaise écrit par un connaisseur à propos de cette problématique du déni d’information que tous les connaisseurs du pays déplorent sans pouvoir y remédier, le Rwanda nouveau préférant les hommes (et femmes) neufs : « des débutants écrivent pour des débutants ». Il fallait l’écrire. Ensuite, l’argumentation dépasse l’époque du génocide et montre les effets de la politique de production de la désinformation sur les stratégies internationales du gouvernement de Kigali. L’« habilité exceptionnelle à convertir les sentiments internationaux de culpabilité et d’incompétence en un octroi de monopole de la connaissance au FPR » (p. 202) ne produit pas une opération blanche. Elle ouvre les canaux de l’aide humanitaire, de l’aide au développement et assure le soutien à une réforme foncière qui favorise la réappropriation du sol par les nantis. Sur ces terrains, et sur celui des documents publiés après le génocide, l’auteur parle en connaisseur et en observateur courageux.
Les faiblesses se situent sur le plan des références utilisées – trop peu de littérature en français, surtout parmi la littérature récente, quelques sources secon- daires ou tertiaires non critiquées (Iliffe dans une interprétation sommaire de Czekanowski ; ce dernier montra les glissements de sens des dénominations ethniques dans la pratique sociale, ce qu’Iliffe ne perçut pas) – et, parfois, sur un usage insuffisamment méticuleux de ces sources (les références aux ingaligali citées p. 191 montrent, au contraire de ce que conclut Pottier, un usage en voie de disparition).
Par le public auquel il s’adresse : anglophone, nouveau venu sur le terrain, victime de la désinformation, l’ouvrage atteint son but, à savoir ouvrir les yeux de ces nouveaux arrivés sur les stratégies auxquelles ils participent. L’auteur ouvre, pour ces lecteurs, des pistes de réflexion qui peuvent se passer des précisions historiques minutieuses. Les quelques défauts relevés n’enlèvent rien à ses mérites évalués au regard du but à atteindre. Il faut donc espérer que, parmi ces nouveaux lecteurs, se trouvera une génération de scientifiques qui retrouveront les pistes complexes du Rwanda d’aujourd’hui et y décèleront les continuités qui font le long terme de l’histoire.
Danielle de Lame (Tervuren)
Prémare Alfred-Louis de, Les fondations de l’Islam. Entre écriture et histoire. Paris : Éditions du Seuil, « L’Univers Historique », 2002, 535 p. (ISBN : 2 02037 494 3).
Writing a history of such a complex subject as the origins of Islam is a difficult task. Contrary to the often expressed claim that the beginning of Islam, compared with that of other religions, is “open to the clear light of history”, this special field of research on the pre- and early Islamic history and the sources poses considerable problems for the traditional Muslim account of the beginning of Islam. It should be kept in mind that the relevant documents to reconstruct Islam’s origins are not written to serve as mines of facts. Rather, they are composed to address issues of belief, practice, and ethics. It pertains to a complex research topic that constitutes a special field in the Western study of Islamic culture and religion, namely, the first 150 years of Islamic history. Firstly, the scholarship has used until now primarily Islamic sources for this particular period, which cover the Muslim perspective in general and the inner Islamic perspectives, and secondly, the Western study of Islam has accepted the Muslim version of the history of the early Muslim community without much discussion of existing contradictory inner-Islamic disputes. For example, the question of the lack of a critical edition of the Qur’ān and the other related accessible sources is never tangled. As a result a Western scholarly dogma came to existence that the Islamic history was in an extraordinary, almost unparalleled, clarity in comparison with the early Christianity. Only, in the last couple of decades a new research orientation came into being that made, from a methodological point of view correct approach, serious doubt of the early Islamic sources as its motto: Michael Cook, Patricia Crone, Martin Hinds and others. Having made radical arguments against the official versions of the origins of Islam and the recording of Islamic history, which was accomplished first one century later, the scholarship considers the non-Muslim sources (Syriac, Armenian, Greek, Coptic) anew in order to balance the Muslim view of history. Next to the work under review, we may also mention contributions by Sebastian Brock, Andrew Palmer
[17] and recently Robert G. Hoyland
[18] and Ephrem-Isa Yousif
[19].
Alfred-Louis de Prémare – now a retired professor of the “Institut de Recherches et d’Études sur le Monde Arabe et Musulman” (IREMAM) at the University of Aix-en-Provence, known by experts from his important studies on the languages and cultures of Andalusia and Morocco, on Joseph and Muḥammad according to the Qur’ān in Sura 12, as well as an Arabic-French Dictionary and many articles on fundamental texts of Islam – analyzes the origins of Islam with wide-ranging essays covering pre- and early Islamic history. He focuses on Islamic sources as well as non-Islamic materials. The author introduces his book by reminding the reader how intractable the sources can be and how they have become enmeshed in the course of centuries of pious Muslim discourse.
The book consists of nineteen chapters, including an extensive appendix on the relevant authors and texts. The first chapter (pp. 9-31) is concerned with aspects of the various sources: external material, papyri, fragments, the letters of ‘Urwa b. az-Zubair, the bio-bibliographical literature, which is overwhelmingly hagiographic, and the Ḥadiṯ. As commonly known, epigraphical and archaeological findings (e.g. Qaryat al-Fāw) are unfortunately very rare. Thence, the author attempts with this new methodical approach to reconsider some main characteristics of the beginning of Islam (pp. 30 f.).
To achieve this, three long sections in a logical order treat relevant issues of this question. First, under the heading « Les Marchands » (pp. 35-81), the author using also non-Arabic sources presents the trade activities in Syro-Palestinian and South-Arabian areas in the framework of the political constellations of the time. Next to the prophet Muḥammad he speaks of the later successful conquerors, such as Tamīm b. Aus ad-Dārī from Syro-Palestine (pp. 73-75), whom Michael Cook (BSOAS 61 (1998), pp. 20-28) has already dealt with in detail, and the later conqueror of Egypt, ‘Amr b. al-‘Āṣ (pp. 79-81). In the following longer section on « Les Conquérants » (pp.85-226) in chapters 5-11 next to scholarly excursions to the former Yaṯrib, the much-discussed authenticity of the Constitution of Medina (pp. 88-99), the alleged foreign correspondences of Muḥammad (pp. 116 f.) and the Ridda-wars including the various False Prophets (Musailima b. Ḥabīb, ‘Aihala al-Aswad al-‘Ansī, Ṭulaiḥa b. Ḫuwailid and Saǧāḥ bt. Aus or bt. al-Ḥāriṯ), the soon to be conquered regions, the “Promised Land” (pp. 131-150), Jerusalem (pp. 151-172), Mesopotamia (pp. 173-197), Iran (pp. 198-210) and at the end Egypt and the Cyrenaika (pp. 211-224) are listed in detail. In this approach, the foreign related evidence which is always considered and contrasted with the common reports, produces new enlightening insights (e.g. on pp. 194 f. and pp. 218-221). By returning to the beginning, the author in the section on « Les Scribes » (pp. 227-340) handles in a total of six chapters 12-17 the controversial facts and questions such as the origin and development of Arabic writing, focusing on the central role of al-Anbār and al-Ḥīra (pp. 242-245), the codification of the Qoran (pp. 278-301), suggesting that it was accomplished much later than is believed, and the already documented role of the Medinan (pp. 302-323) and foreign scribes (pp. 324-340). In detail are presented the known secretaries of Muḥammad (Ṭabit b. Zaid, Ubaiy b. Ka‘b, Ibn Mas‘ūd and Abū Mūsā al-As‘arī; pp. 302-313) as well as the representatives of the Mawālī (Yazīd b. Hurmuz al-Fārisī, Mālik b. Dīnār; pp. 330-335) and the Abnā’ (Ḥammām b. Munabbih, the younger brother of the known Yemenite Wahb b. Munabbih; pp. 335-338).
The appendices, which occupy almost a fifth of the space of the main text (pp. 343-468), are an additional welcome exposition intended to familiarize an inexperienced reader with the authors (altogether 66 entries) and the subject in its broad sense. The sometimes lengthy quotations from the massive amounts of primary sources are judiciously chosen and well integrated. It may be appropriate here to add to p. 366, no. 31, Ibn al-Muraǧǧā’s “Faḍā’il Bait al-Maqdis wal-Ḫalīl wa-faḍā’il al-Šām”, the edition of Ofer Livne-Kafri, published in Šfā‘amr in 1995. The bibliography (pp. 469-493), a valuable feature of the book, contains the most relevant reading material, Arabic sources as well as Syriac, Greek, Coptic and Armenian texts. The study, some chapter headings are rather bombastic, concludes with an index personarum and index locorum which meet high scholarly standards. Eight illustrative figures and six maps distributed in the relevant chapters give a additional orientation towards the subjects.
The author’s viewpoint is basically sound and inspiring. Despite the richness and the variety of what is offered here it may sound churlish to complain of certain omissions and lack of reference to certain modern studies of older texts. A topic covered in the book (pp. 230 f.) is the early attestations of the Arabic in the inscriptions of en-Nemāra (dated 328 A.D.) and ‘Ain ‘Abada (about 250 A.D.). They call for a comment as some considerable advances have been made in this domain since their findings in 1905 and 1979. For the last analysis and translation see e.g. Manfred Kropp, “Vassal – neither of Rome nor of Persia, Mar’ al-Qays the great king of the Arabs”, in Proceedings of the Seminar for Arabian Studies 23 (1993), pp. 63-93, as well as his “Iatromagie und der Beginn der arabischen Schriftsprache, die nabatäisch-arabische Inschrift von ‘Ayn ‘Abada”, in MUSJ 55 (1997-1998), pp. 91-117. Worthy of note (e.g. to pp. 311 f.) is also Christoph Luxenbergs new study on the Syro-Aramaic readings of the Qur’ān, published in German, Berlin 2000. Misprints are few and insignificant. On p. 38 and elsewhere read: Īliyā’ instead of Iîliyâ’.
One can hope that the inspiring and very informative study of de Prémare finds its place in the repertoire of Islamic reference literature.
Franz-Christoph Muth (Mayence)
Schmidt Nelly, Abolitionnistes de l’esclavage et réformateurs des colonies 1820-1851. Analyse et documents, Paris, Karthala, 2001, 1195 p. (ISBN : 2 84586 102 8)
Spécialiste de l’œuvre de Victor Schœlcher, Nelly Schmidt nous présente ici un livre important, mais parfois déroutant.
Du côté des points positifs, on ne peut que saluer l’ampleur du travail effectué. L’auteur est allé puiser aux meilleures sources, tant en France qu’au Royaume-Uni, et la moisson est digne d’intérêt. La seconde partie de l’ouvrage, consacrée à la reproduction de documents relatifs à la question de l’esclavage, comprend environ six cents pages. Elle est particulièrement riche, de documents classiques et bien connus (mais rarement ainsi regroupés), comme de textes plus inhabituels. La métropole, mais aussi les colonies et les affranchis sont mis en évidence, ce qui est très bien. Cette partie rendra, à n’en pas douter, de grands services. On pourra y piocher des informations, des documents à commenter, mais aussi s’en nourrir comme d’une première approche permettant de se faire la main en vue d’une analyse comparée des discours relatifs à l’abolition de l’esclavage. L’inventaire de la liste des documents consultés (p. 1071-1166) est également riche et utile. Un index des noms de personnes, une orientation chronologique et une série de (53) documents iconographiques bien choisis complètent élégamment ce qui est appelé à devenir un bon instrument de travail. L’auteur envisage d’étendre son recensement à la période suivante, entre 1852 et 1914. On ne peut que l’y encourager.
Les défauts de l’ouvrage tiennent d’abord au caractère a