2004
Afrique & histoire
Lettres : Éthiopies
Lettres : Éthiopies
Frise de vase à figures noires
Charles-Albert Cingria (1883-1954)
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Il est pour le moins étrange, dans une époque de sensibilité ésotérique comme la nôtre, d’entendre proférer les jugements qu’on entend sur l’Abyssinie. Se permettre d’opposer à ce propos civilisation à barbarie, comme si toute cette quincaillerie vomissante du ciel et des terres où se situe notre orgueil était la civilisation – « l’ordre », veut-on nous dire – et le ton racé (gentleman) du Négus et de ses messages était la Barbarie !
Car il ne faut pas confondre avancé avec civilisé. Il y a des peuples qui ne sont guère avancés dans la voie de ce qu’il est convenu d’appeler le progrès et qui n’en sont pas moins intensément civilisés. L’un avec l’autre coïncide quelquefois, mais pas toujours. Il y a des peuples férocement outillés et pourvus d’engins de vitesse, qui ne resteront jamais que ce qu’ils ont été : de parfaits barbares. Mais ce n’est pas ce point que je veux soutenir, ni même tenir compte d’une opposition où certains se complaisent entre Orient et Occident ; car pour le faire, il faut savoir ce que l’on dit. Il est de toute évidence que l’Abyssinie, moins que d’être orientale, continue par une participation qui a existé entre elle et notre Antiquité (j’entends l’Antiquité gréco-romaine) une survivance ethnique et esthétique des plus émouvantes. Ce ne sont pas des nègres, ce ne sont pas des musulmans, ce sont des Indo-Européens à nez rectiligne de la souche et composition de Byzance, donc d’Empire, donc des légions, et qui ont conservé cela – oui, ces toges, ces aréopages, l’hydromel, les couronnes de branchages, les enseignes, les obélisques, les lyres, les rites chrétiens ou peudo-isiaques vétustes, la métrique, la musique, l’art oratoire – qui, chez nous, a complètement disparu. Il n’en reste plus trace que dans nos souvenirs classiques, quand nous lisons Homère ou que nous contemplons des vases. Mais de nos jours, du fait de l’ignorance, cette sensibilité même n’existe plus. Voir des toges et des vieillards haranguer les foules en comptant les arguments dans les plis de leurs draperies, comme le décrit Quintilien, ne nous émeut pas plus que de voir des stocks de pneus pourris. Le monde n’a plus de sens : le monde n’a plus que des terminologies et des doctrines dans la tête. On soumet alors cette respectable vie à uncritérium qui n’est que primaire, du plus bas étiage : on reproche à l’Éthiopie l’analphabétisme, la féodalité, l’esclavage, que sais-je…
Mais l’analphabétisme, d’abord, où est-il ? Les Éthiopiens sont intensément lettrés dans leur culture qui vaut la nôtre. C’est émouvant ce tour biblique ou byzantin – alexandrin – qu’ont leurs rapports, leurs messages, leurs synaxaires, leurs chroniques. Leur écriture – caractère ghèz – est nostalgique au possible.
Il n’est pas un littérateur de chez nous qui ait mérité de citer dans son édition du Mercure le fac-similé de la lettre du Négus à Rimbaud munie du sceau du Lion de Juda et cela compte, je pense, et doit compter dans notre loyalisme de poète.
Et féodalité ? Quel grief là-dedans ? N’y a-t-il pas une approximation voisine de l’identité entre la féodalité et le régionalisme décentralisateur qui est une idée on ne peut plus actuelle ? Pourquoi reprocher à un peuple de conserver et de maintenir intègre ce que nous autres, dégoûtés par l’étatisme actuel, nous voulons précisément récupérer ?
Et quant à l’esclavage, veut-on savoir ce qu’il en est ? Il est fort aminci en Abyssinie ; mais loin que ce soient les maîtres, ce sont les esclaves surtout qui regrettent sa disparition, certains que de servitudes et de responsabilités, ils n’en auront jamais tant, s’il continue, que ceux qui ont été leurs maîtres.
De fait les esclaves furent toujours des maîtres et les maîtres des esclaves si la nature les a bien doués. L’homme au surplus a besoin de compagnie. Il n’y en a pas de meilleure que celle que fait la nature en mettant l’un dans la sujétion de l’autre et réciproquement. Le mal est que cette excellente institution est en train de disparaître en Éthiopie. Pas chez nous, car jamais l’esclavage en Europe n’a été si florissant que de nos jours. Je n’ai pas besoin, je crois, d’entrer dans des détails que tout le monde sait, qui stigmatisent la honte de toutes les privations de liberté dont est victime un prétendu, l’homme libre, citoyen libre, d’une de nos nations modernes ! Un esclave mange : un travailleur de chez nous n’a pas cette assurance. Souvent, de liberté, il n’a que celle de crever.
Que l’Italie ait le droit, puisque les autres nations l’ont aussi, d’avoir une expansion coloniale, voilà qui ne fait pas l’ombre d’un doute. Mais quelle drôle d’idée de choisir un État civilisé, un État signataire du Pacte des Nations ! Pourquoi, puisqu’il y a autant sinon plus de barbarie en Europe et surtout dans le Nord de ne pas choisir la Suède ou la Finlande ou le Danemark, ou la France ou même la Suisse ? Parce que nous saurions leur répondre. Bon, mais ce n’est alors pas une question de civilisation : c’est une question de peuples, aussi barbares soient-ils, qui sont au même niveau, à peu près, en fait d’armements – de quincaillerie tueuse – vis-à-vis d’autres dont il s’agit de s’emparer. Ce n’est alors qu’une coalition de pirates. Pourquoi aller plus loin ? Voilà des choses que tout le monde pense, mais on ne les dit pas, ou on fait comme si la logique dans son plus moindre embryon, n’avait jamais existé. Qu’on se rassure. L’Éthiopie n’a pas besoin ni de l’Angleterre (qui n’a pas le gouvernement qu’elle devrait avoir) ni des parlotes des démocraties européennes. L’avenir n’est plus à la guerre, l’avenir et déjà le temps présent sont à la guérilla. C’est un art antique et tout récent. Nous allons voir. Ce sera long, bien plus qu’on le présume. C’est un très grand avantage, aussi – une chose toute moderne – que d’avoir des pieds nus résinés et des jarrets qui font quatre-vingt kilomètres en une étape au lieu d’avoir des pieds chaussés de stupides bottines matriculées. Enfin, c’est extrêmement moderne aussi de transporter la croix et le ciboire, et d’enrôler les femmes : voilà qui prouve mieux que toutes les intimidations d’un sot masque césarien de cinématographie de banlieue.
Ce qu’il y a de plus opportun à notre époque est de se situer et de se sentir bien dans un paysage qui est du « milieu ». Rien d’aussi bien pourvu en quincaillerie tueuse moderne n’a de pouvoir contre le milieu – nouvelle notion mais importante – si vous en faites partie. Les Abyssins sont du « milieu », que dis-je, ils le sont lui-même.
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Ce texte, probablement écrit en 1935, a été publié en janvier 2003 dans le numéro 24 de
Petites Feuilles.
Charles-Albert Cingria a notamment publié :
La Fourmi rouge, L’Âge d’homme, 1978 ;
Bois sec, bois vert, Gallimard, 2000 ;
Florides helvètes, L’Âge d’homme, 1983 ;
Anthologie de Charles-Albert Cingria, l’Escampette, 1995 ;
Peu de loques alpestres, Zoé, 2001.