2004
Afrique & histoire
Dossier : Les temps de l'histoire
Dossier : Les temps de l'histoire
Problématique de la périodisation historique pour la région des Grands Lacs
Émile Mworoha
Melchior Mukuri
Émile Mworoha et Melchior Mukuri sont enseignants-chercheurs à l’université du Burundi.
À partir d’une confrontation entre les sources conservées et la production des discours historiques, les auteurs discutent les césures coloniales reçues et présentent les critères opératoires permettant d’envisager une périodisation de l’histoire de la région des Grands Lacs (Rwanda, Burundi, Kivu congolais, sud de l’Ouganda et nord-ouest de la Tanzanie), scandée en six phrases principales, associant étroitement longue durée et pulsations brèves.
By confronting existing sources and the production of historical discourse, the authors discuss the chronological divisions inherited from colonial time and present criteria enabling to reconsider the periodisation in the history of the Great Lake Region of East Africa (Rwanda, Burundi, Southern Uganda, North-West Tanzania) in six main phases, associating closely longue durée and shorter time scales.
À l'instar des autres régions du continent africain entrées tardivement dans l’ère de l’écrit, c’est-à-dire à la fin du
xixe siècle, la question de la périodisation pose à l’historien un défi spécifique. Comment en effet parvenir à une périodisation pertinente pour les millénaires qui n’ont laissé aucune trace narrative, ni écrite, ni orale, sans parler des difficultés particulières à la chronologie des traditions orales
[1]. Et pourtant, ces populations ont eu leur histoire et ce passé donne lieu aujourd’hui même à toutes sortes de supputations dans notre mémoire collective. Au Burundi par exemple, nous avons été confrontés à cette question lors de la publication d’une synthèse sur le temps long qui précède la conquête coloniale
[2], et aujourd’hui même en préparant collectivement un ouvrage général sous les auspices de l’UNESCO afin de faire le point des connaissances et de fournir les bases d’un enseignement de l’histoire qui éclaire et réconcilie la jeunesse de notre pays, à l’issue, espérons-le, d’une longue phase de guerre civile.
Sur quels repères, quels faits, quelles sources s’appuyer ? Comment déterminer les aspects les plus cruciaux qui rythment l’histoire de cette région englobant le Rwanda, le Burundi, le Kivu congolais, la moitié sud de l’Ouganda et le nord-ouest de la Tanzanie actuelle ? Il faut cependant tenter cette entreprise, qui permet aussi de s’inscrire de façon raisonnée dans l’histoire dynamique du monde, cette région n’ayant, malgré son « enclavement », jamais constitué une planète à part. Le monde dit interlacustre a été longtemps fermé aux influences étrangères, au sens asiatique et européen du terme, mais il apparaît comme l’un des berceaux des civilisations du continent noir, d’une vieille civilisation de langue bantu à la croisée de plusieurs espaces et d’héritages complexes, comme le suggèrent l’originalité et la richesse tant des organisations politiques et sociales que des systèmes agraires, visibles encore dans les sociétés modernes de cette région.
Au regard des sources archéologiques, linguistiques, orales et écrites, et en tenant compte du vécu propre des populations et des évolutions modernes et contemporaines, où s’inscrivent les interventions extérieures, nous proposons une périodisation qui s’articule autour de six grands moments, de profondeur temporelle forcément déséquilibrée, en raison de la rareté relative de nos connaissances sur les époques les plus reculées et de l’apparente « accélération » du cours de l’histoire depuis un siècle.
C’est d’abord la longue durée comprise entre environ 500 ans avant notre ère et 1500 de notre ère, époque a priori muette dans nos sources, mais qui correspond au peuplement et à la maîtrise économique et technologique progressive des espaces naturels de cette vaste région. C’est ensuite la période du xve au xviiie siècle, qui représente un moment clé de l’histoire politique et sociale de cette zone du continent africain, avec notamment le développement des pouvoirs monarchiques. Ensuite, le xixe siècle se caractérise par un renforcement et une restructuration des pouvoirs, à l’image de ce que l’on observe par exemple au Buganda, au Rwanda et Burundi, les trois royaumes importants de cette époque, et sans oublier les premiers chocs indirects venus de l’extérieur, c’est-à-dire des côtes de l’océan Indien. Enfin, la première moitié du xxe siècle connaît une véritable rupture historique avec la mainmise coloniale, sous tous ses aspects, politiques, économiques, sociaux et culturels, correspondant à une intégration forcée dans les échanges mondiaux. La courte période de 1950 à 1965 nous a semblé devoir être isolée, comme un moment de rupture apparente, faite à la fois d’indépendances retrouvées et de nouvelles projections vers l’avenir. Elle est suivie par le temps court de l’histoire immédiate de notre génération, caractérisée par des crises frôlant le chaos pour toute cette partie du continent. Nous naviguons donc entre la longue durée, les siècles, les découpages modernes de l’histoire générale et la mémoire collective, mais toujours en nous préoccupant du vécu des peuples de cette région, même quand il s’agit des facteurs exogènes.
L’Afrique des Grands Lacs à la veille de la colonisation
La longue durée du peuplement et de la maîtrise de l’espace des Grands Lacs (de c. 500 avant notre ère à 1500 de notre ère)
La région des Grands Lacs est très anciennement peuplée
[3], comme l’atteste l’archéologie des âges de la pierre et du fer. Cette profondeur reste encore en large partie inexplorée, car n’oublions pas que nous sommes proches des foyers d’hominisation les plus anciens repérés sur le continent.
Depuis l’âge de la pierre, la région connaît un peuplement humain dont les premières organisations sédentaires semblent associées à la pêche, ainsi que l’attestent les découvertes réalisées dans la région d’Ishango, sur le lac Edouard (harpon, outils en pierre…), et dans la vallée de la Kagera. Nous sommes à une période plutôt humide jusqu’au 2e millénaire avant notre ère, favorable au développement de ce que des archéologues ont baptisé une « civilisation aquatique ». Celle-ci, parallèlement au dessèchement climatique, va céder la place à une logique agro-pastorale. Au cours du premier millénaire avant notre ère, la région est le théâtre de rencontres de populations diverses et d’innovations techniques et culturales. Des populations de langues bantu, progressant depuis le bassin du Congo et dont le foyer d’origine lointain serait dans la région de la Bénoué, occupent peu à peu les alentours des lacs, la vallée de la Kagera, puis les montagnes qui les dominent. Ils cohabitent durant des siècles avec d’autres peuplements variés, de langues sud-couchitiques, sud-nilotiques ou central-soudaniques. Cette rencontre est aussi celle de plusieurs modèles agricoles, les plantations d’ignames de la forêt (et de certaines variétés de légumineuses) d’une part, les céréales (sorgho et éleusine) et l’élevage des bovins des plateaux de l’est d’autre part. La constitution d’un système agraire combinant ces différentes activités coïncide avec l’émergence et la diffusion de la métallurgie du fer, qui remonte dans cette région au moins au vie siècle avant notre ère et qui offre un outillage permettant de labourer des sols plus lourds et de défricher des zones forestières. Cette ouverture de nouvelles terres est précieuse au moment où le climat a tendance à se dessécher. Cette dynamique est manifestement portée par les groupes de langues bantu qui imposent progressivement leur culture, tout en intégrant des éléments venus des autres, comme l’attestent certaines traces linguistiques.
Cette situation-carrefour favorise très tôt le développement d’une civilisation agro-pastorale remarquable. Contrairement à ce qui a été longtemps écrit, la domestication de la vache et les pratiques pastorales souvent attribuées aux groupes non bantu initiaux, sont aussi anciennes que toute cette histoire, et l’ensemble du peuplement, dans sa diversité, est en place depuis au moins 2500 ans. Cette longue période d’occupation et de maîtrise de l’espace, tant montagnard que lacustre, de la région, n’est pas marquée par des invasions venues d’ailleurs, mais par des ruptures induites par les évolutions climatiques (des alternances de phases humides et de phases plus sèches) et par la diffusion de nouvelles plantes, notamment le bananier et le taro, venus d’Asie vers l’an 1000, qui prospèrent dans les zones basses, en particulier sur les bords du lac Victoria. Ce nouveau paysage agricole coïncide avec l’essor d’une spécialisation pastorale sur les plateaux intermédiaires, allant du Bunyoro au Buha. Les activités restent plus imbriquées sur les montagnes du Rwanda et du Burundi. En même temps, on assiste à une mutation des techniques de la métallurgie et à l’apparition de nouvelles formes et de nouveaux décors de céramiques. Mais les ressorts de l’économie de cette région restent l’agriculture, l’élevage, la chasse et la pêche, les artisanats à base de matériaux végétaux, de terre cuite et de fer. Ce que les archéologues ont appelé le « deuxième âge du fer » traduit moins un bouleversement radical qu’une mutation économique et sans doute sociale et politique.
Nous sommes donc en présence d’une histoire qui plonge ses racines dans les âges les plus reculés, une histoire multiséculaire et même multimillénaire qui n’a rien à voir avec les schémas d’invasions et les idéologies raciales diffusées par la littérature coloniale, laquelle a représenté un obstacle durable à la connaissance même des sociétés contemporaines de cette région. Les évolutions sociales et politiques des siècles précédant la période jusqu’où remontent les traditions orales, c’est-à-dire les xvie et xviie siècles, ne peuvent s’appréhender indirectement que grâce à l’archéologie, à la palynologie et à la linguistique. Les organisations claniques, voire politiques, les croyances religieuses ont des racines remontant à cette époque lointaine. En particulier, les sites plus ou moins fortifiés, les restes de grands abreuvoirs, les meules, les grandes céramiques associées aux sites de production du sel, qui ont été étudiés à l’ouest de l’Ouganda, révèlent l’existence d’anciennes organisations qui n’ont laissé que des traces purement légendaires dans les sources orales de la région, notamment les fameux récits des héros bacwezi où des divinités et des héros merveilleux sont décrits comme des rois de jadis. En tout cas, une culture mi-politique, mi-religieuse, dont l’imaginaire est nourri de toutes les activités, si intimement liées dans cette région depuis des siècles, doit s’être formée avant que les royaumes modernes en tant que tels n’apparaissent dans les traditions orales. Mais l’historien qui reconstruit et ordonne le passé est lié à ses sources.
Émergence et développement des pouvoirs royaux (xve-xviiie siècles)
L’analyse des sources orales, des mythes, des récits à prétention historique, des légendes populaires, des généalogies royales, semble montrer que le tournant des
xive-
xvie siècles occupe une place fondamentale dans l’historiographie dans cet espace. Dans cette profondeur de temps, reconstruite à partir de ces sources, on voit alors émerger un nouveau type d’organisation politique, à savoir le modèle monarchique de gouvernement. Les exemples les plus connus sont ceux du Bunyoro-Kitara, à la jointure des légendes cwezi et de la dynastie bito ; du Buganda, entre ses héros fondateurs Kintu et Kimera ; du Rwanda, issu de l’unificateur légendaire Gihanga ; des principautés nkore, haya et zinza, focalisées autour du héros conquérant-pasteur-chasseur-forgeron Ruhinda ; et même du Burundi, qui offre plusieurs strates de récits d’origine, tournés tantôt vers le Bugesera au nord, tantôt vers le Buha au sud, sous le nom du merveilleux
mwami Ntare
[4].
Ces pouvoirs émergents baignent dans un univers de légendes. Les rois sont comme des demi-dieux tombés du ciel ou sortis du ventre de la terre. Tout se passe comme si ces États avaient des origines successives et redondantes, les premières à l’aube des temps et situées, selon les listes dynastiques, vers les xive-xve siècles ; les secondes repérables, plus scientifiquement, par confrontation avec d’autres sources, fondées sur des récits précis et cohérents, inscrites dans des sites mémoriels et datables autour du xviie siècle. Mais sans doute s’agit-il de la profondeur relative des traditions orales de diverse nature, les mythes du temps des origines et les récits de l’histoire politique.
Quoi qu’il en soit, le roi, qu’il s’appelle mukama, mugabe, mwami ou kabaka, s’impose comme un personnage hors du commun, un héros civilisateur qui apporte les plantes, domestique la vache, invente la forge et donne l’étoffe de ficus. La croyance dans la force surnaturelle du roi, véritable medium entre les forces cachées et les pouvoirs terrestres, s’est développée dans cette région entre le xve et le xviie siècle, à l’ombre d’un univers religieux véhiculé par le culte du kubandwa, ce culte de possession si caractéristique de la région des Grands Lacs et dont les héros se nomment Wamara au nord, dans le contexte des légendes cwezi, Kiranga et Ryangombe au sud. Ce type de pouvoir n’est pas sorti de rien, comme voudraient nous le faire croire les légendes ; il n’a pu se cristalliser qu’au fil d’une évolution pluriséculaire dont les débuts nous échappent, sinon qu’ils se reflètent dans des vocabulaires apparemment très anciens, selon les linguistes.
En fait, cette institution monarchique a dû se greffer sur d’autres structures politico-sociales, notamment les structures dites « claniques », fondamentales, avec des modalités variées, dans l’histoire de cette région. Le clan n’a en général ni chef, ni territoire délimité, sauf, dans une certaine mesure, au Buganda. Il s’agit de communautés symboliques intégrant des lignages autour de références mythiques et d’interdits ou totems. Il a peut-être existé des organisations politiques fondées sur des clans, à une époque prédynastique… Mais, surtout, on voit fonctionner les réseaux lignagers et claniques dans le cadre même des institutions monarchiques : clans dynastiques ou fournissant les épouses royales, vocations héréditaires pour des rôles religieux ou politiques, recrutements ou prestations spécialisés organisés autour des cours. L’histoire de ces États entre le
xvie et le
xviiie siècle est notamment l’histoire de l’évolution des rapports entre cette instance et l’autorité personnelle du souverain et de ses chefs et conseillers, allant généralement dans le sens d’un reflux des privilèges de ces instances sociales au profit de l’autorité monarchique. En parallèle, cette période est celle d’une institutionnalisation des cultes sous le contrôle de la cour royale ou parfois en confrontation avec elle : les rituels d’intronisation, de deuil, de célébration de fêtes agraires annuelles revivifiant l’autorité royale, les réseaux de sanctuaires et de détenteurs d’objets symboliques, notamment ceux des tambours, se réorganisent
[5].
Par ailleurs, les institutions militaires se structurent, des troupes permanentes se constituent, notamment au Rwanda, au Nkore, au Buganda. Des royaumes disparaissent ou se morcellent au profit des trois grands qui s’affirment à l’orée du xixe siècle, le Buganda, le Rwanda et le Burundi. Le Bunyoro, auparavant le plus puissant, entame un déclin.
La période est donc caractérisée par des phénomènes politiques, religieux et militaires, transmis dans les traditions orales et reflétant des réalités perçues par la conscience collective. Il ne s’agit pas d’un découpage arbitraire. On assiste alors à la définition progressive des royaumes de la région dans leurs assises territoriales, institutionnelles et idéologiques modernes. Sur le plan économique et social, cette cristallisation politique récupère et accompagne des transformations également importantes. La diffusion de nouvelles plantes d’origine américaine, notamment le maïs et le haricot, mais aussi la patate douce et le manioc, rend possible une agriculture plus intensive que la production céréalière, en permettant deux saisons de récoltes
[6]. Elle aggrave sans doute la mobilisation du travail féminin, mais elle libère aussi des vivres supplémentaires et favorise la croissance démographique en augmentant les moyens d’action des pouvoirs qui contrôlent ces masses humaines. Dans ce contexte, les clivages dits « ethniques », opposant, sur l’échiquier interlacustre, des catégories de potiers-chasseurs batwa, de cultivateurs hutu ou iru et d’éleveurs tutsi ou hima, se durcissent en statuts sociaux, même si élevage et agriculture continuent à être pratiqués en fait par presque tout le monde. L’intensification agricole peut avoir rendu plus sensible la question foncière et la répartition entre les champs et les pâturages. Mais surtout le rôle du gros bétail dans les contrats sociaux (dots, clientèles dites
buhake ou
bugabire, échanges divers, pénalités) s’articule au fonctionnement des pouvoirs royaux, mettant en valeur les plus grands possesseurs de bétail, ce qui débouche sur la formation d’aristocraties où les composantes pastorales jouent un rôle déterminant, notamment au Rwanda et au Nkore. L’image du groupe tutsi devient porteuse d’une idée de supériorité sociale, même si ce n’est pas le cas effectivement pour la majorité de ses membres. Cette évolution, difficile à suivre dans le détail, est en tout cas un des faits majeurs de cette période, même s’il a été décrit dans l’idéologie contemporaine en « conquête tutsi » ou en « prémisse d’inégalité » éternelle
[7].
Renforcements, restructurations et crises des royaumes au xixe siècle
Cette fois encore, on peut se demander si la coupure chronologique n’est pas liée à la nature des sources. En effet, les traditions orales deviennent non seulement, pour cette période, très précises sur les fonctionnements sociaux et politiques, mais elles sont complétées, à partir du milieu du siècle, par des sources écrites, grâce aux récits dits d’exploration, fournis par des voyageurs anglo-saxons et allemands, et aux archives missionnaires catholiques ou protestantes à partir des années 1870, donc avant même la conquête coloniale. Mais le xixe siècle peut être considéré comme une période méritant une mention spécifique dans la fixation des repères chronologiques de la région, à la fois à cause de la géopolitique interne, qui montre de profondes transformations des frontières et des structures des royaumes, mais aussi en raison du développement des échanges socio-économiques à moyenne et longue distance et de l’irruption d’étrangers venus de la côte de l’océan Indien, traitants arabes et swahili, puis voyageurs et religieux européens.
Des royaumes s’agrandissent et d’autres disparaissent. Ainsi, le Buganda prend un grand essor sous le kabaka Mutesa et finit par contrôler pratiquement tout le lac Victoria. Les leaders claniques et les anciens chefs héréditaires voient leur influence décroître au profit de chefs directement nommés par le souverain. À l’ouest, le Burundi et le Rwanda, respectivement sous les bami Ntare Rugamba et Kigeri Rwabugiri, étendent considérablement leurs territoires, au point d’atteindre et même de dépasser les frontières actuelles de ces deux pays à l’ouest, vers les lacs Tanganyika et Kivu, et à l’est, vers les vallées de la Kagera et de la Malagarazi. Le mwami Mwezi Gisabo du Burundi, dans la deuxième moitié du siècle, se trouve confronté à des raids ngoni (une branche lointaine du mouvement zoulou), puis à une attaque des Banyamwezi de Mirambo.
Simultanément, la région est atteinte, à partir des années 1830-1840, par des caravanes venues du sultanat de Zanzibar, et au nord aussi par des traitants du Soudan égyptien remontant le Nil. De nouveaux produits transforment le paysage économique et social : cotonnades, perles, cauris, armes à feu notamment. Ces échanges répondent à la demande d’ivoire sur le marché mondial, mais aussi à la demande d’esclaves des Arabes et des Swahili de la côte et des factoreries créées par eux dans l’intérieur (Tabora, Ujiji). Les enjeux commerciaux et militaires des rivalités de pouvoirs changent de nature. Le Buganda devient un État prédateur qui exporte des esclaves et de l’ivoire razziés jusqu’au bassin du Congo ; le Rwanda le suit à la fin du siècle. Les périphéries du lac Tanganyika et du lac Kivu entrent dans une période relativement chaotique en fonction des incursions des traitants dans ces zones politiquement plus morcelées, alors que le Burundi résiste aux attaques arabes. L’ouest et le sud du lac Victoria sont sous le contrôle des expéditions et des flottes du Buganda. On voit les logiques militaires, administratives et « fiscales » (tributs en nature ou en tâches) se sophistiquer et se systématiser dans tous ces États, quel que soit le degré de proximité des réseaux du commerce à longue distance. Les aspects religieux des monarchies existent toujours, mais souvent en conflit avec les nouveaux calculs et les nouvelles ambitions. Les royaumes des Grands Lacs commencent à connaître les évolutions expérimentées, parfois depuis le xve siècle, par les États traitants des côtes africaines.
Cette ouverture relative au commerce mondial s’accompagne de la circulation d’influences culturelles nouvelles (dans le vêtement, dans l’alimentation – diffusion du riz ou du manguier –, dans l’habitat), de l’apparition de parlers véhiculaires (le swahili sous des formes adaptées, ce qu’on appellera le kingwana), enfin de l’apparition de prédicateurs religieux d’un genre inédit, annonçant un dieu unique (à la place de l’Être suprême des anciens polythéismes) et posant des exigences morales spécifiques, au nom de l’islam ou du christianisme. C’est le Buganda surtout qui connaît, autour de la résidence royale, un mouvement de conversions, comme si l’ancien système politico-social était trop gravement bouleversé pour se contenter des anciennes références religieuses. Dans les années 1880, ce pays connaît même des guerres de religions entre catholiques et protestants et des persécutions, au point d’avoir ses martyrs catholiques, canonisés depuis lors. Le reste de la région connaîtra plus tard, sous la colonisation, ce basculement idéologique.
Enfin, cette périphérie lointaine de la circulation mondiale de l’époque s’ouvre aussi au « marché commun des microbes » et la région connaît dans les années 1890 de très graves épidémies, notamment de variole et ensuite de trypanosomiase, mais aussi une épizootie (en 1891) venue de la Corne de l’Afrique et qui dévaste les troupeaux du Karagwe, du Rwanda et du Burundi. Cette dernière crise génère une nouvelle concentration du bétail au profit des milieux aristocratiques. Ces maladies sont accompagnées de ruptures de la pluviométrie, d’invasions de sauterelles et de famines. La démographie de cette région et de l’ensemble de l’Afrique orientale connaît une crise majeure en cette fin du
xixe siècle
[8]. L’arrivée des Européens, qui se profile avec les premiers explorateurs (Burton, Speke, Stanley, Linvingstone, Emin Pacha…), des années 1850 aux années 1880, apparaît comme une de ces calamités qui s’avéreront funestes pour l’autorité des rois – et annonciatrices d’autres temps.
Mainmise coloniale, recomposition de la région et déstabilisation des populations (1900-1950)
La première moitié du xxe siècle constitue sans aucun doute une période capitale dans l’histoire moderne de la région des Grands Lacs, à cause des transformations qui s’opèrent dans la vie des populations du fait de leur intégration à l’économie-monde sous la contrainte militaire. À la suite des initiatives de Léopold II dans le bassin du Congo et de la création de son « État indépendant », puis des résolutions de la Conférence de Berlin en 1885, les puissances européennes accélèrent leur mainmise directe sur cette partie du continent. Les peuples et leurs dirigeants vivent d’abord ce tournant comme un choc : c’est l’arrivée des « Bazungu », souvent décrits comme des monstres qui arpentent les collines sur des ânes, avec des milliers de porteurs et des centaines de tirailleurs noirs dotés de redoutables armes à répétition. On assiste alors à la neutralisation et à une soumission de gré ou de force des différents souverains : celui du Buganda dès 1890, celui du Rwanda en 1897, celui du Burundi en 1903. Souvent, la simple intimidation joue, mais certains résistent : Mwezi au Burundi, durant presque une décennie ; Kabarega au Bunyoro plus longtemps encore. Des postes militaires, embryons de futures villes, sont édifiées aux environs d’anciennes résidences royales. Kampala et Bukoba sont créées dès 1890, Bujumbura en 1897, Kigali en 1907.
Entre 1885 et 1890, trois puissances se partagent la région sur le papier avant de s’imposer sur le terrain : le Congo léopoldien au Kivu, les Britanniques en Ouganda et les Allemands au Rwanda, au Burundi et à l’ouest du lac Victoria. La Première Guerre mondiale donne lieu à un nouveau partage, le « Ruanda-Urundi » revenant aux Belges, le reste des territoires allemands aux Anglais, chaque fois sous le régime du « mandat » de la SDN, puis de la « tutelle » de l’ONU après 1945. L’ouverture au monde s’effectue donc sous la forme d’une conquête étrangère. D’autre part, cette région à la fois géographique et culturelle se retrouve divisée par des frontières internationales séparant en fin de compte un espace francophone et un espace anglophone, devenus comme radicalement étrangers l’un à l’autre. Même si « l’épisode colonial », pour reprendre la formule de l’historien Ajayi, fut bref, ce demi-siècle a représenté en soi une période cruciale de l’histoire de la région.
Les changements ne furent pas seulement politiques. Certes, les administrations européennes ont prétendu gérer ces pays en « respectant » leurs institutions ancestrales selon les principes de l’indirect rule. Mais les pouvoirs dits coutumiers ont été manipulés, regroupés ou divisés selon les cas, et leurs détenteurs ont dû apprendre les nouvelles règles voulues par le colonisateur. Et, surtout, c’est l’ensemble de la société et de l’économie qui est transformé sous l’impulsion directe des autorités administratives, techniques, économiques et religieuses européennes. De nouvelles cultures sont introduites comme la pomme de terre, le café, le thé, le coton, la canne à sucre. Les transports changent de nature : construction des grandes voies ferrées transcontinentales, le chemin de fer de l’Ouganda (de Mombasa à Kampala) terminé au début du siècle, le chemin de fer central allemand (de Dar es-Salaam à Kigoma) terminé en 1914, qui mettent fin au système des caravanes de porteurs et qui désenclavent la région vers l’est ; réseaux de pistes carrossables construites dans l’ensemble de la région dans le premier tiers du siècle et sans cesse améliorées, mobilisation à cet effet de milliers de corvéables terrassant des montagnes, transportant pierres et ferraille pour l’édification des ponts, sous la menace de la chicotte ; équipement de ports sur les lacs et lancement de bateaux à vapeur, là où ne circulaient que des pirogues et, au xixe siècle, quelques voiliers. Les échanges passent rapidement du troc à la circulation monétaire, avec les roupies et les heller des Allemands, les shillings britanniques, les francs congolais. Des centres commerciaux apparaissent un peu partout, généralisant le système des marchés périodiques dans des régions où auparavant ils n’existaient parfois pas. Des commerçants étrangers, swahili, arabes, indiens, grecs, s’installent et ouvrent des boutiques. Sur le plan social sont créés des écoles, des dispensaires, mais aussi des tribunaux et des prisons. L’introduction de la monnaie répond aussi à la création d’une fiscalité généralisée (la capitation), censée tirer la paysannerie africaine de la « paresse ». Mais la demande de produits nouveaux, cotonnades bariolées et vêtements cousus, outillages, tôles ondulées et plus tard bicyclettes et postes de radio, acclimate aussi le recours à l’argent. Les dots se paieront de plus en plus de la sorte et non plus en têtes de bétail ou en houes.
Cette nouvelle configuration économique venue de l’Europe industrielle crée également des frustrations : la course à l’argent et les pressions sociales et administratives conduisent beaucoup de jeunes à chercher un travail au moins temporaire loin de chez eux, par exemple sur les plantations de l’Ouganda pour de très nombreux Rwandais et Burundais. La croissance démographique, qui redémarre à la fin des années 1940, stimule ce phénomène, que les autorités laissent faire ou encouragent, par exemple par le recrutement de travailleurs pour les mines du Congo. Les anciens mouvements de population étaient de très lents grignotages fonciers opérés collectivement ou des mobilités ponctuelles inscrites dans un espace connu. Ces mouvements migratoires vers des pays inconnus et basés sur des initiatives individuelles sont tout à fait nouveaux dans la région.
Mais l’autre élément moteur de la modernisation et du changement social n’est pas d’ordre économique ; il relève du domaine religieux, c’est-à-dire des conversions au christianisme, qui sont massives à partir des années 1930 : une « tornade du Saint-Esprit » pour reprendre une expression missionnaire. Des réseaux de missions catholiques, fondées notamment par les Pères blancs, ou de missions protestantes, notamment anglicanes, couvrent les territoires en Ouganda, au Rwanda, au Burundi, au Kivu et au Tanganyika britannique. La population tourne le dos aux anciens cultes (kubandwa) ou les cache et les refoule. La mission n’est pas seulement un lieu d’apprentissage du catéchisme, mais aussi l’endroit où on apprend à lire et à écrire à l’école pour atteindre la « civilisation ». C’est aussi là où la population se fait soigner ou vacciner. Le missionnaire participe indirectement à la colonisation. Au Rwanda, au Burundi, en Ouganda, le réseau des écoles primaires, des écoles d’instituteurs, des séminaires, voire de collèges d’où sortent les auxiliaires de l’administration coloniale, sont aux mains des missionnaires. Les Églises contribuent aussi à la marginalisation des croyances et des pratiques religieuses anciennes, par exemple à l’abolition de la fête nationale des semailles au Burundi, le muganuro.
Enfin, les religieux, véritables clercs, au sens médiéval, de cette entreprise d’occidentalisation, sont aussi les ethnographes attitrés de la région. Leur relecture du passé précolonial leur permet de mettre la main sur l’histoire de la région. Inspirés d’une part par l’anthropologie raciale en honneur à cette époque, d’autre part par l’inscription des origines dans les récits de la Genèse, ils lisent l’organisation sociale (l’existence des composantes hutu, tutsi, etc.) comme le reflet d’invasions successives dont les ancêtres sont situés dans les différentes lignées issues de Cham, ancêtre supposé des Noirs. Les groupes aristocratiques ou prétendus tels sont décrits comme un rameau des populations éthiopiennes porteuses d’une révélation primitive du vrai Dieu. Des discriminations raciales, notamment dans l’espace belge, sont donc mises en œuvre dans l’enseignement et le recrutement des cadres au nom de cette idéologie qui va contribuer de façon décisive à creuser le fossé social au sein des populations locales. En outre, l’ancien régime monarchique est décrit sous le prisme du modèle féodal occidental, avec des « seigneurs » et des « serfs ». La modernité prend donc aussi la forme d’un néo-traditionalisme racial, opposant « Hamites », « Bantu » et « Pygmoïdes », chaque groupe étant considéré comme ayant ses traits physiologiques et sa caractérologie. Ces clichés ont été largement diffusés dans la presse catholique en langues autochtones et enseignés à l’école. Les premières élites, notamment celles formées au Groupe scolaire d’Astrida, au Ruanda-Urundi, étaient imbues de ces théories. Les Tutsi étaient considérés comme plus intelligents et, selon le Résident Ryckmans, « destinés à régner », et les Hutu, pris pour des enfants, devaient obéir. Des gens furent convaincus de la pertinence de ces clichés qui, plus tard, auront des conséquences on ne peut plus dramatiques. En Ouganda, la concurrence des deux confessions chrétiennes et la rivalité historique des royaumes prit le pas sur ces schémas raciaux, mais ce pays ne fut pas exempt de ce genre de reconstructions.
La période 1900-1950 fut donc un moment de basculement de l’ancien monde monarchique dans l’univers de la monnaie, de la conversion aux nouvelles religions et de la recherche de la modernité que représentait l’homme blanc, mais dans un rapport de force militaire et policier qui donnait tout pouvoir à l’administration européenne, dans un contexte d’exploitation économique et dans un esprit de hiérarchies raciales divisant les « indigènes » en strates héréditaires plus ou moins proches de la race blanche supérieure. Cette modernité est donc très ambiguë.
Comme on le voit, l’élaboration d’une périodisation pose des problèmes de détermination des points de repères. Partir de faits extérieurs à la région d’étude est incontournable à partir du moment où les interventions étrangères jouent un rôle aussi crucial. Mais la réflexion peut être faussée par une vision purement exogène si l’on ne met pas en première place la compréhension de la vie que mène une société donnée et des situations locales spécifiques pour apprécier les permanences et les mutations. On aura remarqué que nous ne faisons commencer la période coloniale ni avec la Conférence de Berlin, ni avec l’arrivée des « explorateurs », mais avec le contrôle réel de la région. De même, la date de l’indépendance retrouvée n’est qu’une rupture symbolique.
1950-1965 : la fin de la domination coloniale et ses contradictions
La décennie qui s’étire du milieu des années 50 au milieu des années 60 est une étape importante dans l’histoire de l’Afrique des Grands Lacs, celle dite de la décolonisation
[9]. En effet, les administrations britannique et belge, poussées par l’évolution internationale depuis les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, décident de promouvoir des réformes administratives qui permettraient aux populations de participer à la gestion de leur pays. Ainsi, en 1952, une réorganisation politique du Ruanda-Urundi instaure un Conseil supérieur du pays, des conseils de chefferie et des conseils de sous-chefferies. En Ouganda, une réforme analogue s’accompagne, entre 1953 et 1955, d’une crise majeure avec le roi du Buganda. On assiste partout à un réveil nationaliste qui se nourrit, surtout dans cette région, du souvenir des anciens royaumes indépendants. Au Burundi, le Conseil supérieur s’oppose en 1957 à ce que la capitale administrative implantée au bord du lac Tanganyika, Usumbura, soit retirée à l’autorité du
mwami. Dans tous les pays, des partis nationalistes se forgent à la fin des années 1950 sous l’égide de leaders prestigieux : la TANU de Nyerere au Tanganyika, l’UPRONA de Rwagasore au Burundi, l’UNAR au Rwanda, l’UPC de Milton Obote en Ouganda, le MNC de Lumumba au Congo. D’autres partis se multiplient, souvent sous des étiquettes démocrates-chrétiennes. Les motivations de la classe politique sont souvent imprégnées de préoccupations « ethniques » ou confessionnelles. L’importance des Églises (catholique au Ruanda-Urundi ou protestantes en Ouganda) est en effet énorme.
Carte politique de l’Afrique de l’Est contemporaine
À la fin des années 1950, les événements se précipitent. Après une rapide phase intermédiaire d’autonomie interne dans certains cas (Rwanda, Burundi, Ouganda), les déclarations d’indépendance se précipitent entre 1960 et 1962. Très vite aussi des crises violentes éclatent, surtout au Congo et au Rwanda. Les clivages « ethniques », fondés sur la résurgence d’anciennes consciences populaires, mais surtout sur l’impact des manipulations coloniales et leur exploitation par des élites politiques locales, entravent la réalisation des projets nationalistes. Le Congo belge explose et le Kivu devient une zone de rébellion ; le Rwanda est déchiré par une « Révolution sociale » dont le contenu idéologique véhicule tous les préjugés raciaux que nous avons vus plus haut et une République hutu est proclamée par le Parmehutu, le parti de Grégoire Kayibanda, en présence même des autorités belges toujours présentes en 1961. Au Burundi le leader nationaliste Louis Rwagasore est assassiné en 1961, avant même l’indépendance. Quant à l’Ouganda, il ne parvient pas à faire fonctionner une Constitution combinant la république et l’existence d’un royaume prééminent, le Buganda, dont le souverain était devenu président fédéral : le système éclate en 1966 et le roi part en exil. Des massacres ont lieu au Rwanda entre 1959 et 1964, et des centaines de milliers de Tutsi s’exilent vers les pays voisins. Très tôt, l’obsession du génocide s’installe dans la région. La rébellion congolaise de 1964 est aussi marquée par la reprise des logiques de certaines guerres de résistance anticoloniale, où des jeunes guerriers se présentaient comme invulnérables grâce à une eau magique (la logique maji maji ou maï maï).
Le tournant des indépendances est donc à la fois une rupture, parfois brutale, et une sorte de retour à des modèles ou à des débats récurrents issus d’un passé lointain (les « ethnies », les royaumes). Il prend finalement l’allure d’une période de dupes, les populations ne recueillant guère les profits de ce qui était en principe une libération.
1965-2000 : fin des illusions et obsession génocidaire
La période qui suit est dans le prolongement des déchirements qui ont marqué le retour aux indépendances : assassinats politiques (un premier ministre burundais en 1965, le Hutu Ngendandumwe, venant après celui du prince Rwagasore en 1961) ; coups d’État militaires (Mobutu au Congo, futur Zaïre, en 1966 ; Micombero au Burundi en 1966 ; Idi Amin en Ouganda en 1971 ; Habyarimana au Rwanda en 1973) ; étouffement de la vie démocratique au profit de partis uniques calqués sur le modèle léniniste (même avec des slogans anticommunistes au Rwanda et au Congo) qui verrouillent le réveil politique amorcé dans les années 1950. Les violences de masse se multiplient dans les années 1970 au Burundi, au Rwanda, en Ouganda. Le Burundi connaît une crise particulièrement violente en 1972, quand des rebelles hutu massacrent les Tutsi dans le sud du pays et que les autorités de Bujumbura procèdent à une répression massive qui prend l’allure d’un génocide des élites hutu du pays. Seule la période des années 1980, bénéficiant d’une éclaircie économique, profite d’un certain développement (sauf en Ouganda où la guerre civile s’installe durant six ans entre 1980 et 1986).
Ce pourrissement s’accompagne de la stagnation économique. L’indépendance acquise, les pays de la région des Grands Lacs eurent l’illusion de parvenir à un développement économique intégral. Ces espoirs furent vite déçus, étant donné que ces pays manquaient des cadres et des capitaux pour opérer leur take-off. Ils dépendaient en grande partie des aides extérieures, les anciennes métropoles étant leurs principaux bailleurs de fonds, la Belgique pour le cas du Rwanda et le Burundi et la Grande-Bretagne pour l’Ouganda. Ces aides liées et la participation des ONG au développement étaient les signes d’un paternalisme récurrent qui était loin d’assurer un développement durable. Le cas du « Rwanda des mille coopérants » est à ce sujet éloquent. L’économie de ces pays est alors dépendante de l’extérieur par l’intermédiaire des cultures d’exportation, notamment le café et le thé, et par l’accroissement de l’aide publique au développement. Les systèmes de production sont freinés par le manque d’autonomie et d’initiatives locales. Les dépenses publiques et l’endettement, qui pèse lourdement sur ces économies, poussent les institutions de Bretton Woods à intervenir par des politiques « d’ajustement structurel ». Celles-ci favorisent certes la libéralisation de l’économie, le désengagement de l’État, mais réduisent au strict minimum le soutien par l’État des services sociaux et creusent le fossé entre les pauvres et les riches. L’informel, manifestation de l’économie par le bas, très pratiqué dans les centres urbains, permet à une bonne frange de la population urbaine de survivre. Des organisations d’intégration régionale sont mises sur pied mais se trouvent déstabilisées par les guerres civiles et les conflits entre États (Ouganda-Tanzanie, Rwanda-Zaïre).
Cette situation est d’autant plus grave que la région connaît une forte croissance démographique. La pression des densités humaines sur les sols entraîne une saturation foncière, un chômage rural et en particulier la désespérance des jeunes, propice à toutes les aventures. La période connaît un sinistre moment-charnière avec le génocide de 1994 au Rwanda, l’extermination des Tutsi restés dans leur pays et le massacre des Hutu démocrates hostiles à cette logique raciste. Le Burundi connaît de son côté une guerre civile de dix ans depuis l’assassinat du président hutu Melchior Ndadaye en 1993 et les tueries systématiques de paysans tutsi ou hutu qui eurent lieu ensuite, selon les moments et les lieux. Le Kivu congolais est devenu une poudrière dès le début des années 1990. Seul l’Ouganda, toujours en décalage, connaît un retour relatif à la paix depuis 1986, sous le régime de Yoweri Museveni. Quant au Rwanda, il gère l’après-génocide tant bien que mal sous l’autorité du FPR, le parti issu de la rébellion tutsi qui s’était déclenchée en 1990 au nord du pays avec l’appui ougandais.
Il est impossible et même inutile ici de s’appesantir sur les détails de cette histoire événementielle secouée. Un des effets de la crise majeure des années 1990, à l’échelle de tout le continent, est d’avoir attiré l’attention sur le potentiel de violences recelé dans cette région d’une vingtaine de millions d’habitants et de rétablir, de manière paradoxale, les liaisons dans le destin de ses différentes parties. Dès lors, le parcours de l’Ouganda, celui du Rwanda et du Burundi et celui du Congo sont liés, à travers les vagues de réfugiés, les interventions militaires (les deux guerres du Congo), la diffusion des idéologies ethnistes d’un pays à l’autre, les ingérences internationales et finalement les projets de résolution des conflits. La tragédie des années 1990 peut ressembler, si on la voit de haut, à une crise préludant à de véritables reconstructions.
Tout se passe donc comme si l’accession aux indépendances n’était qu’un épisode dans l’histoire des relations entre les peuples et les États, comme si les pratiques autoritaires, raciales et inégalitaires des gestions coloniales s’étaient prolongées, laissant attendre une véritable rupture avec les logiques de la « modernité » à la manière coloniale. Nous sommes là dans les incertitudes du temps présent…
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