Afrique & histoire
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I.S.B.N.2-86432-399-0
384 pages

p. 7 à 16
doi: en cours

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vol. 2 2004/1

2004 Afrique & histoire Éditorial

Présentation

Jean-Pierre Chrétien François-Xavier Fauvelle-Aymar Bertrand Hirsch
Ce deuxième numéro d’Afrique & Histoire poursuit le questionnement qui est au cœur du projet de la revue : la mise en valeur des dynamiques historiques propres au continent africain et le refus de l’exotisme, qu’il soit de nature ethnographique, culturaliste ou humanitaire. Deux dossiers montreront, dans les pages qui suivent, à quel point la réflexion sur l’histoire ancienne ou récente de l’Afrique ne peut se déployer qu’en envisageant la place de celle-ci dans le monde. Contrairement à l’Extrême-Orient, qui a peut-être emprunté une trajectoire « indifférente » au déroulement de l’histoire occidentale [1], l’Afrique témoigne, par son histoire, du poids des implications et des antagonismes qui nouent sans cesse les évolutions de part et d’autre de la Méditerranée, mais aussi de part et d’autre du Sahara et des océans Indien et Atlantique. Un jeu de miroirs, tantôt éclairants, tantôt déformants, opère entre l’Afrique et les autres continents.
Le premier dossier, consacré aux « temps de l’histoire », aborde la difficile question de la périodisation, cruciale dans la discipline historique. Catherine Coquery-Vidrovitch relève le défi et propose une synthèse pour l’ensemble du continent qui, à cette échelle, recoupe des logiques mondiales, attestant bien que l’Afrique est depuis longtemps au carrefour de grands mouvements comme l’islamisation, les navigations transocéaniques, l’expansion européenne… En contrepoint, les réflexions de Melchior Mukuri, Émile Mworoha et Pierre Kipré, des historiens qui ont travaillé dans la région des Grands Lacs et en Afrique de l’Ouest comme enseignants et chercheurs, montrent que le passage à des échelles régionales fait surgir d’autres facteurs, de nature plus endogène, qui peuvent relativiser les grands tournants « internationaux » et interférer avec eux. Cette relation entre les découpages du temps et la territorialisation des regards n’étonnera pas : ne serait-elle pas similaire si on comparait en Europe la chronologie d’un pays, celle d’une région et celle d’un village ? La respiration du temps est en outre culturellement liée aux consciences du passé et aux normes qui président à l’écriture de l’histoire, comme le montre Jean Boulègue à propos du Sahel ancien.
Par ailleurs, la question épistémologique de l’articulation de la durée historique en grands moments se pose partout avec une égale acuité. Ce n’est que la force de l’habitude, celle de notre mémoire scolarisée, qui nous a fait considérer comme allant de soi et quasi naturelles les grandes périodes des manuels français : l’Antiquité, le Moyen Âge, les époques moderne et contemporaine. C’est pourquoi l’entretien avec un médiéviste « occidentaliste », en la personne de Jacques Le Goff, sur les temporalités de l’histoire de l’Europe est particulièrement stimulant. Le continent africain, entièrement ou en partie, devrait-il entrer dans la grille historiographique définie à partir de la Méditerranée et de l’Occident chrétien ? Ou au contraire le modèle européen présente-t-il une spécificité irréductible à laquelle il ne faudrait pas assujettir l’Afrique ? On se trouve en fait dans un échange intellectuel d’une tout autre dimension épistémologique, puisque Jacques Le Goff, en discutant et en remettant en cause la périodisation classique de l’histoire européenne, nous invite à réfléchir sur les ressorts du découpage des temporalités dans la longue durée, tant en fonction du vécu des contemporains que de l’appréciation des historiens ultérieurs. Il ne s’agit donc pas ici d’une comparaison avec l’Europe, mais d’une sorte d’expérimentation à partir du cas européen, débarrassée de toute vision figée et scolaire, qui nous donne de nouveaux instruments pour questionner le cas africain.
Une série d’observations importantes découlent de cette préoccupation de maîtrise du temps qui, loin d’être un jeu académique, est au cœur du métier d’historien.
D’abord, la question des débuts de l’histoire, par contraste avec la « préhistoire » et la « proto-histoire », a été liée en Europe à l’a priori d’une filiation entre Histoire et Écriture, qui a inspiré naguère le cliché des « peuples sans histoire », supposés stagner dans une sorte de préhistoire prolongée.
On mesure par ailleurs l’importance de la notion d’identité dans la construction de la temporalité, la narration périodisée explicitant la façon dont une identité s’est forgée. L’exemple de l’Europe montre le rôle conjoint de la géographie et de la culture (le christianisme), et aussi l’effet catalyseur d’une confrontation avec d’autres, ici l’islam (de Poitiers au viiie siècle jusqu’aux Turcs au xve siècle), et d’un imaginaire opposant l’Asiatique à l’Européen. Cela conduit à réfléchir en retour sur l’espace africain, à la fois sur son « invention » et sur les clivages géographiques et culturels entre, par exemple, l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne et le Nord-Est du continent. Sont-ils de même nature que ceux qui permettent de distinguer les Europes du Nord, du Sud et de l’Est ?
La périodisation européenne s’est trouvée en quelque sorte un pivot avec le Moyen Âge, entre Antiquité et Temps modernes, définis traditionnellement par la Renaissance et la Réforme. Prolongeant, dans l’entretien qu’il nous a accordé, certaines des réflexions qui émaillent ses travaux, Jacques Le Goff propose plutôt, sur la base d’arguments économiques, religieux et politiques, un long Moyen Âge qui s’étirerait jusqu’à la fin du xviiie siècle. La fin du xve siècle ne serait donc pas la césure majeure que l’on croit, parenthèse refermée préludant à la Renaissance ? Que vaut en effet cette date ? Les deux événements de la chute de Byzance et de la découverte de l’Amérique n’ont peut-être pas l’importance qu’on leur prête, pour des raisons que l’on verra. Et surtout, les « renaissances » ont été multiples au Moyen âge, celle du xve-xvie n’étant que l’une d’entre elles.
En revanche, la fin du xviiie siècle est fortement marquée par la rupture politique de la Révolution française et par la Révolution industrielle, par la sortie du religieux et l’émergence de la conception moderne de l’Histoire, enfin par l’émergence d’un autre Occident autonome aux Amériques, puis par la nouvelle expansion coloniale européenne.
Ces propositions générales de découpage, ainsi que d’autres que l’on découvrira à la lecture de l’entretien, soulignent des ruptures ; mais elles le font en abandon-nant une référence univoque au progrès, qui n’est surtout pertinente, en fait, que pour la périodisation « moderne et contemporaine » occidentale. Jacques le Goff nous invite à réfléchir en termes de ruptures structurelles, dans l’organisation des espaces, des sociétés et des identités comme dans l’épistémologie du discours historique qui les accompagne ; il jette un regard neuf sur les outils construits pour saisir le temps. Ainsi de la notion de siècle, passablement problématique comme étalon d’un temps historique « objectif », mais qui retrouve peut-être sa pertinence dans les sociétés africaines comme d’ailleurs dans les sociétés européennes, s’il est conçu en tant que cadre d’une mémoire encore vivante, celle des trois ou quatre générations qui précèdent un individu.
Pour prolonger ces échanges, qui nous ont paru singulièrement instructifs, des interrogations ou des hypothèses sur la périodisation de l’histoire africaine peuvent être lancées. Jean-Pierre Chrétien propose par exemple, appliquée à l’Afrique, une lecture inspirée de l’ « étirement » du Moyen Âge effectué par Jacques Le Goff : on peut ainsi faire observer que la fin de l’empire égyptien et son assujettissement à Rome n'empêchent pas, malgré (ou peut-être en rapport avec) l’irruption de l’islam, une prolongation au moins partielle, sur le continent africain, de la logique des empires jusque vers le xvie siècle. Cela n’autoriserait-il pas à parler d’une Antiquité tardive ? Quant à l’arrivée des navigateurs européens sur les côtes au sud du Sahara, le caractère relatif de ses effets (y compris de la traite des esclaves) ou au contraire son impact destructeur dans certaines régions, en tout cas la continuité (non dépourvue d'innovations) des conditions de vie et des structures sociales fondamentales, les nouvelles progressions de l'islam et toutes les recompositions politiques de type monarchique, conduisent à réfléchir moins en termes de « modernité » que, là encore, de long « Moyen Âge » africain, une période en somme intermédiaire qui irait du xvie au début du xixe, avant la rupture cruciale des nouveaux contacts techniques, économiques et politiques avec l'Europe avant même son projet colonial. Le « contemporain » en tant que tel, en Afrique comme en Europe, dans la perspective de Jacques le Goff, commencerait pour l'essentiel avec le deuxième tiers du xxe siècle.
François-Xavier Fauvelle-Aymar et Bertrand Hirsch font cependant observer que, pour commode que puisse paraître un tel découpage à l’échelle du continent, sa valeur heuristique est bien moindre qu’elle ne l’est pour l’Europe. Tout d’abord, il faut noter que le « temps des empires » ne concerne à la rigueur que l’Afrique septentrionale et sahélienne, peut-être également l’Éthiopie, guère en tout cas l’Afrique forestière, centrale, orientale et australe. En outre, la pertinence apparente de l’idée d’une Antiquité longue repose sur une vision continuiste difficile à défendre. La succession Egypte-Ghâna-Mali-Songhai en Afrique de l’Ouest, chère aux migrationnistes du xixe siècle et aux afrocentristes d’aujourd’hui, même si elle est proposée selon une autre logique, celle d’une transmission musulmane depuis la Méditerranée, n’est séduisante qu’autant qu’elle donne une teinture hégélienne à l’épopée de l’esprit civilisateur en Afrique ; quant à une longue Antiquité qui se prolongerait, en Éthiopie par exemple, jusqu’à l’aube des Temps modernes, elle n’est guère légitime, sauf à prendre pour argent comptant l’idéologie impériale chrétienne de l’Éthiopie des xive-xxe siècles, – idéologie qui postule précisément une continuité dynastique et religieuse depuis le temps mythique de Salomon et de la reine de Saba jusqu’à Hailé Sélassié en passant par le royaume antique d’Aksum et le royaume chrétien médiéval. Quid, enfin, de la césure du xvie siècle, alors que l’on pourrait tout aussi bien suggérer une continuité des empires, en ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest, le Sahel central et la Corne de l’Afrique, jusqu’au xixe siècle ? (On fera observer avec raison que la logique « impériale » du Mali ne se prolonge pas jusqu’au xixe siècle, la région connaissant alors des recompositions politiques à échelles spatiales plus réduites ; mais dans quelle « période » faire rentrer les empires nés des djihads dans le Sahel du xixe siècle ?). Cela ne risque-t-il pas in fine de suggérer une coupure trop proche de l’opposition entre pré-colonial et colonial, dont nous tenons tous à souligner le côté superficiel ?
D’où vient alors cette apparente inadéquation des termes et du cadre chronologique ? Essentiellement de ce que l’histoire africaine résiste à l’indexation de ses grands moments sur le rythme des évolutions de l’histoire européenne ou, disons, « occidentale ». Certes, parler d’Afrique antique a un sens intuitif immédiat, mais seulement pour la mince frange du continent non seulement « colonisée » mais participant alors aux développements d’un monde centré sur la Méditerranée. De même, les historiens de l’Éthiopie s’entendent sur la notion d’un royaume antique, éventuellement aussi sur l’idée d’une période médiévale : scansion à peu près valable parce que la rive africaine de la mer Rouge est encore, à coup sûr il y a deux millénaires, peut-être encore cinq siècles avant nous, située à l’intérieur d’un monde bordé par ce que Jacques Le Goff a appelé l’ « horizon onirique » de l’océan Indien, et qu’existaient avec le monde méditerranéen des relations commerciales, des croisements d’itinéraires individuels, des échanges d’ambassades, plus fréquemment encore des destins mythologiques entremêlés (pensons à la fortune du mythe du Prêtre Jean en Occident). Mais quand faire débuter l’époque moderne ? Et surtout, que faire d’une « longue Antiquité » ou d’un « long Moyen Âge » pour les sociétés africaines qui ont connu des développements fort différents de ceux de l’Europe, tant au plan économique, social, démographique que politique ? Car une autre « résistance » du cas africain à cette visée de périodisation globale vaut la peine d’être signalée : la co-existence sur le continent lui-même de sociétés ayant connu des rythmes très différents. Or les périodisations ne favorisent-elles pas presque toujours les sociétés étatiques, qui ont laissé des traces plus marquées, au détriment par exemple des sociétés segmentaires, souvent rejetées en dehors de la chronologie ? Quelle est la validité, par exemple, d’une périodisation de l’histoire de la Corne de l’Afrique ne prenant en compte que le développement des États chrétiens ou musulmans locaux et leurs rapports au monde extérieur mais qui ne peut encore intégrer, faute de sources anciennes, l’histoire de nombreuses sociétés de populations nilotiques ou couchitiques de la région ? Ne serait-il pas alors honnête de souligner que c’est aussi l’état des recherches historiques sur l’Afrique qui ne permet pas encore de proposer une périodisation convaincante ?
Peut-on alors changer d’échelle, et tenter d’inscrire le « rythme » de l’Occident et les rythmes régionaux africains dans un tempo plus lent, plus sourd, qui caractériserait un espace repensé, quelque chose comme le « Vieux monde » ? On s’entendra sur le fait que des empires antiques, sis en différentes parties des rives méditerranéennes occidentales et orientales, y compris la mer Rouge, et connectés entre eux par d’intenses réseaux d’échanges, auront su s’étendre, se ramifier, contrôler des territoires gagnés tant sur les continents africain qu’asiatique et européen, dessiner des frontières plus ou moins mobiles ou perméables et ménager, en creux, des périphéries, en Afrique sub-saharienne et en Europe du nord. On pourra avancer que l’essor rapide de l’islam constitue un épisode majeur de la chronologie du Vieux monde, non pas tant par le projet califal d’un empire unifié qu’il véhicule que par la réactivation des échanges qu’il induit dans un monde redessiné. Le Moyen Âge européen sait ce qu’il doit, notamment au plan intellectuel, à cet événement ; une « médiévalité » africaine peut sans doute aussi en être inférée : du Sénégal à la Nubie et à la Corne de l’Afrique en passant par la boucle du Niger et le lac Tchad, puis des rives somaliennes aux derniers emporia tanzaniens, et même jusqu’aux places marchandes du Mozambique côtier, une ligne dessine un vaste croissant africain qui voit entrer les sociétés de ces régions, et d’abord au moins leurs élites, dans un temps qui est celui de l’hégire, de la circulation « des biens et des personnes », et de la mise en place de référents idéologiques et de modes d’organisation politique et économique communs (les principautés musulmanes, la traite des esclaves, etc.). Au travers même de cette ligne qui n’est pas une « ligne de front » ou une « frontière », sauf peut-être lorsque existe, « en face », un monde qui pense son homogénéité culturelle, à l’instar de la Chrétienté européenne, la « médiévalité » musulmane fait sentir ses effets, quoique sur un mode différent de la translatio sapiensis qui touche alors l’Europe. Il est évident que les routes caravanières tirées depuis les points nodaux localisés au bord du monde musulman en terre d’Afrique dessinent des axes d’échanges économiques et humains avec l’intérieur du continent ; mais, en allant plus loin, on pourrait également faire remarquer, là encore à titre d’hypothèse, que le limes musulman institue avec certaines zones de l’intérieur une sorte de « champ de force » dont profitent, à des centaines de kilomètres dans l’intérieur, des élites, islamisées ou non, capables de capter à leur profit les bénéfices de l’échange à longue distance ainsi institué, et qui favorisent par là même l’apparition de structures politiques plus ou moins centralisées, de type féodal ou étatique, qui participent d’une « médiévalité » africaine au sens large. Le Ghâna médiéval (dans le sud de l’actuelle Mauritanie), le Mali, deux États courtiers, en font sans doute partie, de même peut-être que les principautés « païennes » ou musulmanes qui apparaissent entre la mer Rouge et les hauts plateaux éthiopiens vers la fin du premier millénaire (de l’ère chrétienne), de même encore – pourquoi pas ? – que le royaume chrétien d’Éthiopie, dont la croissance peut être mise en relation avec la compétition engagée avec les principautés musulmanes de la région pour le contrôle des régions pourvoyeuses de biens de prestige (l’or, les peaux, les esclaves), de même enfin que les principautés du Limpopo (fleuve-frontière de l’actuelle Afrique du Sud) aux viiie-xe siècles, ou encore celles qui ont bâti les impressionnants ensembles monumentaux du plateau zimbabwéen, reliés aux cités musulmanes de la côte africaine de l’océan Indien. Voilà donc les linéaments d’un Moyen Âge africain qui n’est pas seulement celui de la circulation des marchandises, mais aussi celui des villes, des élites centralisatrices, des paysanneries jugulées.
Sous ce jour, on pourrait valider, pour ce qui concerne l’Afrique, l’idée d’un « long Moyen Âge » que propose Jacques Le Goff, long Moyen Âge qu’il est peut-être possible de faire s’estomper, quoique moins abruptement que pour l’Europe, vers le xviiie siècle, ou plutôt dans le courant des xve-xviiie siècles. L’accent souvent mis sur l’impact des « découvertes » portugaises et européennes porte ici largement à faux, parce qu’il revient à nouveau à indexer l’histoire des sociétés africaines sur un rythme qui est pour l’essentiel celui de l’érection de padraoes sur quelques plages de sable blanc et de la pratique d’un trafic plus ou moins régulier. Il ne peut cependant être nié que, entre le xve et le xviiie siècles, l’arrivée en Afrique, ou du moins sur tous ses pourtours, de nouveaux acteurs, qu’ils soient européens, ottomans (au Maghreb, en Égypte, en Éthiopie), omanais (sur la côte swahili), qu’ils soient marchands ou colons (la « première colonisation » européenne touche tant la basse vallée du Sénégal que l’Angola ou le Cap de Bonne-Espérance), modifie aussi profondément la donne « géopolitique » de l’Afrique que les réalités vécues par les sociétés africaines. Encore faut-il, pour éviter l’effet d’ « indexation » déjà souligné, rappeler que ces processus n’inaugurent pas seulement une ère de domination à sens unique (bien que l’on pense évidemment à la traite européenne des esclaves), mais participe, là encore, de l’émergence d’un champ de force rendu possible par l’existence d’entités politiques africaines qui instituent des relations avec les nouveaux-venus. Le royaume ashanti (au Ghana actuel), le royaume du Kongo (Angola actuel), les formations politiques centralisées d’Afrique du Sud au tournant du xviiie et du xixe siècle (le royaume zulu par exemple), ne sont que quelques exemples parmi d’autres de l’apparition de pôles africains contemporains des pôles ouest-européens et qui sont, à bien des égards, leurs alter ego diplomatiques et commerciaux. C’est le basculement rapide de cette Afrique moderne, au cours du xixe siècle, dans un système généralisé, « mondialisé » pourrait-on dire, d’exploitation, dont l’un des corollaires est la colonisation systématique du continent (le partage de Berlin n’apparaissant ici, nous en sommes d’accord, que comme un épiphénomène tardif), qui fait passer l’Afrique dans l’ère d’un contemporain caractérisé par la généralisation des rapports de dépossession.
Il reste que la sortie du « long Moyen Âge » africain ne se fait pas selon les mêmes lignes de fracture que la rupture brutale du xviiie siècle européen. Mise à distance de la religion, naissance de l’histoire, révolution industrielle, sont des processus qui s’inscrivent dans un temps européen et, même s’ils ne sont pas sans répercussions ailleurs, il serait vain de vouloir jauger la modernité africaine à l’aune de la modernité européenne. Le parallélisme apparent des systèmes de périodisation ne saurait nous inciter à croire à un parallélisme des dynamiques et des mutations.
Ces « simulations » de périodisation, dont Catherine Coquery-Vidrovitch propose, dans les pages de ce numéro d’Afrique & Histoire, une autre tentative, sont riches de perspectives, à défaut de forcer complètement l’assentiment ; nous en sommes bien conscients. Mais ils révèlent notre préoccupation, qui est de pratiquer constamment l’aller et retour entre les mondes. Ce dossier, livré à la sagacité critique de nos lecteurs, contribue en tout cas à marginaliser les clichés sur le « temps immobile » ou le temps « cyclique » censé caractériser les sociétés africaines. Il pose aussi bien sûr, on s’en sera déjà rendu compte, la question des cadres chronologiques et géographiques qui sont ceux de l’écriture de l’histoire. C’est peut-être là encore un effet de la réflexion de Jacques Le Goff, exprimée dans l’entretien qui suit autant que dans ses travaux, que de montrer que la pensée d’une périodisation de l’histoire de l’Europe est indissolublement liée au projet « européen » qui, de l’empire romain à la Chrétienté – sans même parler de la construction institutionnelle actuelle – unifie, fictivement ou réellement, un ensemble qui produit à chaque époque sa géométrie et redessine ses frontières utiles, toujours contre un Autre ou des Autres. De ces Autres, l’Afrique fait partie, qui n’a pas produit, jusqu’au xxe siècle, parce qu’elle n’en a pas ressenti le besoin, l’idée de son unité.
Le deuxième dossier, présenté dans la rubrique « Questions », ne porte pas sur l’actualité d’une idéologie comme dans le précédent numéro – le débat sur l’historien et l’anticolonialisme sur lequel nous revenons en publiant la réaction de Marc Ferro –, mais plutôt sur les problèmes posés par les réactions à chaud des connaisseurs d’un domaine confrontés à une actualité dramatique. Le dossier coordonné par Florence Bernault aborde principalement le génocide du Rwanda de 1994 (dont la presse vient aujourd’hui rappeler le dixième anniversaire), mais aussi les situations en Côte-d’Ivoire ou au Mali. On voit évidemment que les interrogations se posent à la fois en termes intellectuels et moraux, en termes d’analyses et d’interventions. Il en ressort que les questionnements historiens, confrontés à ceux des sciences sociales en général, trouvent une de leurs spécificités dans le rapport au temps qui articule la sensibilité envers le présent et la contextualisation dans des durées plus longues. L’historiographie française offre de ce point de vue des références essentielles, avec L’étrange défaite de Marc Bloch ou Les assassins de la mémoire de Pierre Vidal-Naquet. L’irruption des travaux historiques dans les mémoires collectives qu’elles nourrissent ou mettent en cause et les débats politiques qui essaient de piéger ces travaux, pour les exploiter ou les dénigrer, sont des défis connus également de tous ceux qui travaillent sur l’histoire très contemporaine en Europe, en Amérique ou ailleurs.
Mais sur le terrain africain, l’historien est confronté en outre à l’écran très particulier des préjugés sur l’Afrique (exotisme « ethnographique » et misérabilisme humanitaire), et ses efforts de mise en contexte, de mise en situation sociale et politique, déçoivent généralement les attentes d’explications simplistes. Pour tout dire, nous échappons difficilement aux héritages des relations Europe-Afrique, à ce long passé d’échange inégal des connaissances et des ingérences. Or les crises traitées impliquent des moments tragiques mais aussi des combats douteux, comme dans toute situation humaine. Avec une complication supplémentaire : si l’historien s’exprime de l’extérieur (du « Nord »), il le fait aussi là où se localisent des interventions qui ne sont jamais neutres. Le « combat pour l’histoire » y devient particulièrement délicat. Solidarités avec des victimes méconnues, au risque de cautionner les projets inquiétants émanant du camp des victimes elles-mêmes ? Leçons données au nom de valeurs universelles au risque d’avaliser des projets étrangers peu respectueux des situations vécues localement ? Les risques sont constants et pourtant, sans la conscience des apports de la réflexion historique pour situer (sinon expliquer) le présent, notre métier ne deviendrait-il pas un simple art d’agrément ? Et ne faut-il pas rappeler que les négationnismes se nourrissent précisément de l’oubli volontaire du travail des historiens ?
Dans ce contexte aussi, la question de la temporalité intervient : quel moment choisir pour s’exprimer sur l’actualité ? Quand les passions sont retombées ? Ou, au contraire, quand il est encore temps de faire comprendre des réalités occultées ? Au lendemain du génocide rwandais ou dès ses premiers jours, voire dès 1993, au titre d’une potentialité menaçante ?
Les textes de Sylvie Thénault et d’Alain Ricard, ici rapprochés, comme il convenait pour ces deux essais d’ego-histoire africaniste, prolongent ces inter-rogations sur l’histoire et l’actualité et sur la relation du chercheur à son terrain. Il s’agit dans un cas d’un témoignage sur l’écriture de la guerre d’Algérie, ré-inscrit dans un contexte historiographique, et d’autre part, de l’expérience d’un itinéraire « africaniste », replacée dans une perspective d’histoire culturelle. À nouveau sont posés les défis d’une écriture du temps présent, à l’articulation de la mémoire coloniale et de celle d’une décolonisation dramatique. L’accessibilité des archives, les contraintes politiques et des exigences mémorielles distinctes de part et d’autre de la Méditerranée sont au centre des réflexions de Sylvie Thénault sur son positionnement d’historienne de la guerre d’Algérie. Alain Ricard, quant à lui, dresse un parallèle entre son parcours intellectuel et l’histoire des rapports culturels et scientifiques entre les deux continents, avec un accent tout particulier mis sur les textes.
Les deux contributions de Manfred Kropp et Bernard Salvaing, réunies dans la rubrique « Atelier », illustrent un autre enjeu essentiel de la pratique historienne en Afrique : l’édition, la traduction et l’étude minutieuse de documents manuscrits, ici en langue peule et en guèze. On sait que, bien loin de l’image d’Épinal d’une domination exclusive de l’oralité, de nombreuses sociétés africaines ont développé des traditions manuscrites ; leur relative méconnaissance, en dehors du cercle étroit des spécialistes, provient probablement à la fois de la jeunesse de la discipline historique en Afrique et de la façon dont les sociétés et les groupes sociaux construisent, utilisent et transmettent leurs archives : ici des archives privées, familiales pour les manuscrits peuls, des archives monastiques pour les documents éthiopiens. Ces textes, témoins d’une littérature dont la préservation, l’inventaire, le catalogage puis l’étude constituent l’un des plus grands défis à relever pour les historiens de l’Afrique, sont difficiles d’accès, parce qu’il s’agit de transcriptions et d’éditions critiques ; mais ils offrent tous deux l’occasion d’un accès privilégié aux sociétés de l’écrit dont ils émanent. La lecture de ces deux articles montre aussi combien l’érudition, lorsque l’on sait la maîtriser et ne pas céder à ses vertiges, n’est pas un jeu vain mais, à travers l’étude et l’interprétation patiente des mots et des notions, une voie d’accès pour comprendre comment des élites religieuses ont pensé des thèmes aussi importants que la relation à la mort ou à la terre.
La rubrique « Lettres » publie trois essais littéraires originaux consacrés à différents moments de l’histoire de l’Éthiopie contemporaine : les hautes terres de l’Éthiopie chrétienne d’aujourd’hui à travers le regard aiguisé de Gérard Macé, écrivain et photographe ; les convulsions de l’histoire récente du pays depuis la fin de la période impériale dans le récit autobiographique poignant d’un écrivain et journaliste éthiopien, Demissé Tsiggé ; et enfin les années trente, lorsque s’amorçait la conquête de l’Abyssinie par les Italiens au nom d’une prétendue mission « civilisatrice », décryptée avec une ironie cinglante par Charles-Albert Cingria.
Les interactions, les dialogues, les réinterprétations, les jeux de miroirs et les quiproquos entre l’Afrique et les sociétés du Nord sont donc au cœur de ce numéro qui, nous l’espérons, donnera au lecteur une idée de la vitalité et de l’ouverture critique des recherches sur l’histoire de l’Afrique.
 
NOTES
 
[1]À ce sujet, voir les travaux du sinologue François Jullien, en particulier Penser d’un dehors (la Chine) : entretiens d’Extrême-Occident, par F. Jullien et T. Marchaisse, Paris, Le Seuil, 2000.
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