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Afrique & histoire

2004/1 (vol. 2)

  • Pages : 384
  • ISBN : 2-86432-399-0
  • Éditeur : Verdier


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La nécessité d’une périodisation de l’histoire générale de l’Afrique pour en saisir les grandes phases n’échappe à personne aujourd’hui. En effet, qu’il s’agisse des spécialistes de cette histoire, au-delà de leurs thèmes et périodes de prédilection, ou qu’il s’agisse, de manière plus pratique pour l’enseignement et l’éducation, de nos collègues instituteurs ou professeurs de l’enseignement secondaire en Afrique et ailleurs, tous sont confrontés à la même difficulté : point de départ de l’humanité, l’Afrique a été longtemps tenue à l’écart de la recherche historique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et, malgré quelques marginaux de notre discipline, personne ne semble se risquer à nier l’historicité de ces peuples ; car, « là où il y a des humains, il y a l’histoire, avec ou sans écriture [1]  J. Ki Zerbo (2003 : 12). [1] ». Mais comment rendre plus intelligible le long parcours de ces nombreux peuples d’Afrique ?

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L’entreprise n’est pas aisée ; car les questions fusent de partout. Pour prendre l’exemple d’une partie de ce continent massif, l’Afrique de l’Ouest, est-il possible de trouver ici une unité socio-historique à travers tout ce que nous fournit la « micro-histoire » de chaque population ? Pire ; quelle histoire et depuis quand ? S’agit-il de l’histoire dont ces peuples rendent compte eux-mêmes à travers les instruments qu’ils se sont donnés pour scander leur rapport au temps, ou de celle que leurs rencontres, déjà anciennes, avec les peuples d’autres continents, permet de raconter et d’analyser ? Pris dans leur mode de restitution des faits du passé, qui est surtout celui de l’oralité, on s’aperçoit aujourd’hui que, le plus loin qu’on puisse remonter est le xviie siècle. Or, c’est déjà le temps où le voyageur européen tient aussi un état de ce qu’il croit comprendre ou voir dans ces sociétés, dans leurs rapports ou dans leur mode d’organisation. Quelles sources privilégier, surtout que les visions ne sont pas les mêmes ? Bref, il n’est pas aisé de trouver ici un ou deux fils conducteurs pour rendre compte des dynamismes, des moments de rupture ou de continuité dans le façonnement des paysages culturels, politiques et socio-économiques ; et cela est plus difficile encore pour l’enseignant de l’école primaire ou du collège qui initie l’enfant aux sciences historiques.

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On a suggéré (théorie des « regards croisés ») ces dernières années de ne pas opposer les « regards » (intérieur et extérieur) pour mieux prendre en compte tous les aspects d’une histoire mouvementée et longue ; car il faut « banaliser » l’histoire de ce continent en évitant de mettre trop l’accent sur les spécificités. Nous le pensons aussi : au-delà des histoires particulières, il faut pouvoir saisir les mouvements essentiels, les articulations principales de l’histoire régionale ou continentale, les convergences dans la causalité des progrès ou des régressions. Mais, en même temps, comme cela a été récemment montré, « c’est d’abord dans une attitude de combat que l’historiographie contemporaine de l’Afrique s’est illustrée et a construit un corps de connaissances positives sur le passé africain, tout en formulant les conditions épistémologiques d’un savoir débarrassé de préjugés [2]  É. M’Bokolo (2003 : 1). [2] ». Il faut donc « banaliser » le combat pour une histoire de l’Afrique, de manière que tous les questionnements soient ceux auxquels sont soumis l’histoire des autres continents ; ni plus ni moins. Un exemple de refus : l’utilisation de cette distinction « Afrique précoloniale/Afrique coloniale/Afrique post-coloniale » – comme si, pour comprendre l’histoire de l’Europe, on opposait « l’Europe pré-romaine » à « l’Europe post-romaine » !

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C’est sous ce rapport que nous voulons tenter une périodisation possible de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest, après tant d’autres et avec les limites qu’impose l’état actuel des travaux. Nous limiterons notre propos au Golfe de Guinée. Notre essai de périodisation part de ce qu’est cette région en Afrique de l’Ouest, des contraintes d’un savoir historique organisé propres à cette zone, pour mettre l’accent sur quatre de ses principales caractéristiques : un espace où les remaniements humains ont été et restent quasi permanents ; un espace devenu l’interface privilégié des relations atlantiques de l’Afrique de l’Ouest avec l’Europe ; un espace où s’est exprimée (et s’exprime encore) la domination de l’Europe sur l’Afrique ; enfin, un espace précurseur dans les tentatives de reprise de l’initiative historique chez les Africains.

Le Golfe de Guinée et les contraintes d’un savoir historique organisé

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D’un point de vue géographique, le golfe est défini comme un rentrant de grande dimension formant une large courbure dans le tracé du littoral et correspondant à une avancée de la mer à l’intérieur des terres. Appliqué à l’Afrique de l’Ouest, le « golfe de Guinée » désigne cette large échancrure qui part au moins du Liberia pour aboutir au delta du Niger. Cette partie de ce que Duarte Pacheco Pereira appelait « l’Éthiopie de Guinée » correspond à la « côte sous le vent » des navigateurs portugais (du Cap des Palmes à la baie de Biafra).

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Comme le rappelait naguère Christophe Wondji, l’appellation « Guinée » renvoie à l’image de l’Afrique atlantique « issue de la vision portugaise, avec ses multiples appellations et découpages » en relation avec les conditions de navigation et les ressources naturelles qu’ils trouvaient sur ce littoral [3]  C. Wondji (1985 : 18). [3] . Elle ne rend pas compte de ce que voyaient ou connaissaient les populations qui vivaient ici. Il s’agit de tout cet environnement naturel qui, parfois loin du littoral, est dominé par la forêt et qui, depuis la Guinée-Conakry, prend en écharpe des États actuels (Liberia, Côte-d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Nigeria). Bien sûr, par endroits, on a des savanes interstitielles. Mais, sauf au Liberia, cette zone littorale à dominante forestière est en étroite communication naturelle avec un système de lagunes intérieures, lorsqu’on arrive à en passer la barre, très présente en de nombreux endroits. Elle forme ainsi une unité géographique, presque une « région » caractéristique en Afrique de l’Ouest, par opposition à l’autre Afrique de l’Ouest, celle des savanes du Sahel aux espaces plus ouverts.

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Le milieu et très probablement les circonstances du peuplement expliquent peut-être aujourd’hui l’extrême variété des langues et des groupements humains. Mais, par la linguistique, on sait que ces langues ont des parentés évidentes et, par les travaux d’anthropologie sociale ou d’anthropologie culturelle, on constate que les populations ont adopté de très nombreuses structures semblables, dominées par les principes de parenté réelle ou fictive. En s’appuyant sur l’analyse des expressions culturelles au Sahel et dans le Golfe de Guinée, Baumann et Westermann avaient proposé la notion de « cercle culturel » [4]  H. Baumann et D. Westermann (1967). [4] , reprise aussi par Christophe Wondji à propos de cette zone guinéenne. Il y aurait un cercle du haut Niger à dominante mandingue, un cercle atlantique de l’Ouest à dominante mandé méridional et krou, un cercle atlantique de l’Est à dominante akan/adja/yorouba. La Côte-d’Ivoire serait le point d’articulation des trois zones. De fait, l’analyse des aires culturelles de l’Afrique de l’Ouest met en lumière cette caractéristique de la Côte-d’Ivoire ; le Golfe de Guinée correspond à deux de ces « cercles culturels ». On a donc ici diversité en même temps qu’unité fondamentale au plan culturel et peut-être humain.

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Toutefois, sur le terrain du discours historique, la diversité prime, parfois d’un village à l’autre. Ainsi, les événements retenus par les traditions orales n’ont pas le même thème ou ne portent pas souvent sur les mêmes événements ; ce qui diffère profondément de ce qu’on peut entendre dans l’Afrique sahélienne où, grâce aux griots, même avec des variantes, on peut recouper les récits et restituer les faits parce qu’on retrouve les mêmes thèmes ou les variantes d’un même récit. L’aire d’extension du discours historique varie donc dans le Golfe de Guinée [5]  Voir un bel exemple de cet exercice cartographié, à... [5] . Il faut alors recourir à l’archéologie et à toutes les autres sciences humaines pour combler les silences des traditions orales, surmonter les difficultés d’interprétation de ces sources internes, ce que ne permettent pas toujours la « jeunesse » et la modicité des moyens de la recherche historique sur ces peuples. Le savoir historique sur le Golfe de Guinée est donc tributaire de nombreuses incertitudes et hypothèses de travail, même si d’énormes progrès sont enregistrés depuis les années 1960.

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La part qu’occupent les témoignages écrits laissés par les visiteurs européens excède largement ce que peut nous dire la documentation « interne ». Pour l’avant-xixe siècle, on n’a presque pas de textes laissés par ces « lançados » portugais ou ces aventuriers métis afro-britanniques ou afro-hollandais qui vivaient dans les villages et servaient souvent d’intermédiaires avec les forts européens du littoral [6]  P. Mark (2002). [6] . Les propositions de périodisation de cette histoire sont donc très influencées par ce regard « extérieur ». Par ailleurs, du fait que, par rapport à des thèmes particuliers d’étude, certains phénomènes répondent à des rythmes distincts de ceux retenus pour un ensemble régional comme celui-ci, la périodisation à l’échelle régionale peut ne pas cadrer avec les périodisations thématiques.

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L’option privilégiée ici est donc celle de la caractérisation d’un espace sous-régional à travers la longue durée, avec les moments de continuité ou de rupture dans le façonnement socio-politique et socio-économique des milieux humains. La première étape est celle des balbutiements de l’histoire sous-régionale avec ce que l’on peut savoir de la mise en place des populations depuis au moins le Néolithique jusqu’au xve siècle. La seconde étape historique est celle de la formation d’une nouvelle interface des relations de l’Afrique de l’Ouest avec le monde atlantique dominé par l’Europe atlantique ; cette phase part de la fin du xve siècle jusqu’au milieu du xixe. La troisième étape est celle de la domination de l’Europe soit par administration directe (l’ère de l’impérialisme triomphant des années 1850-70 à 1935) soit, de plus en plus, par fonctionnement des structures et institutions sous influence occidentale (des premières contestations anti-coloniales des années 1870-80 aux remises en question de l’État-nation de type européen à partir de la fin des années 1980). Précisons nos vues ici.

Le temps de la mise en place des populations du Golfe de Guinée (de l’âge de la pierre au xve siècle)

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À la différence de l’Afrique australe ou orientale, le Golfe de Guinée n’est pas un des centres d’apparition de l’homme. De nombreuses sources orales dans certaines populations veulent faire croire à une présence depuis « la nuit des temps ». C’est par exemple le cas, en Côte-d’Ivoire, de certains peuples comme les Éotilé ou les Krobou. Au Ghana, certains groupes affirment être « sortis de terre », tout comme dans certains récits du peuple yorouba. En fait, en rapprochant ces propos des résultats encore partiels de la recherche archéologique, il faut en retenir l’ancienneté de la présence humaine dans le Golfe de Guinée.

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En l’absence de fossiles humains, on s’appuie sur le matériel laissé par les premiers occupants de la zone. On constate ainsi que les traces des âges de la pierre remontent parfois très loin au Ghana [7]  J. Anquandah (1982). [7] , entre 40 000 et 38 000 avant J.-C. (site d’Abokrochona, près de Tema). Mais le plus souvent, de la Guinée au Nigeria, les sites de l’âge de la pierre sont plus nombreux entre 4000 et 2000 avant J.-C. On note même que, en partant de la zone des savanes et de la Boucle du Niger, la domestication des plantes apparaît peu à peu autour de 2500/1500 avant J.-C., mais sans que les anciennes pratiques de cueillette disparaissent [8]  Au Ghana, la « Kintampo culture » se répand dans la... [8] .

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Plus nettement encore apparaissent les vestiges de l’âge du fer qui, mieux étudiés pour la zone des savanes et pour le Sahel, sont bien présents, surtout dans la zone préforestière ; ils couvrent une longue période qui, selon les spécialistes, va du xe siècle avant J.-C. au viie siècle après J.-C., sans que la zone littorale ou forestière soit jamais vraiment en concurrence avec des régions plus septentrionales. La multiplication des sites de l’âge du fer, leur concentration selon des axes nord/sud, l’apparition de sites de la production aurifère selon globalement les mêmes axes mais datés des xiiie-xive siècles, font penser que les relations des peuples du Golfe de Guinée avec ceux de certaines parties des savanes du nord étaient au moins suivies. En Guinée et au Sierra-Leone, chez les Baïnouk et les Balantes, certaines traditions orales invoquent l’arrivée précoce (xiie siècle) des premiers clans manding, noyaux du futur royaume du Kabu. Ces infiltrations furent plus importantes au moment où se défait l’empire du Mali ; car, vers le Liberia et l’Ouest de la Côte-d’Ivoire, sous la pression des Mandé méridionaux (Dan-Kwéni-Guerzé), eux-mêmes pressés par des groupes manding, il semble que des populations Krou, établies jusqu’alors au cœur de la forêt, atteignent le rivage atlantique. Les premiers navigateurs portugais parlent de la présence de très nombreux villages sur la côte occidentale de l’actuelle Côte-d’Ivoire, du Cavaly au Bandama.

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De ces éléments il faut retenir l’existence de courants migratoires très probablement plus importants et plus anciens qu’on ne l’a supposé jusqu’à présent ; ces courants ont été nord/sud (de la savane vers la forêt littorale), sur une longue période. Ces longues phases de peuplement ont pu faire oublier même le souvenir d’un habitat plus ancien. Ces courants montrent que, si le Golfe de Guinée constituait la « périphérie » du Sahel engagé dans d’actives relations transsahariennes, il est à la fois zone-refuge des populations et zone d’expansion des commerçants du Sahel. La caractéristique principale de ces siècles qui précèdent l’arrivée des Portugais nous paraît être celle d’une intense phase de peuplement du Golfe de Guinée.

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L’établissement des contacts avec l’Europe atlantique n’arrêtera pas ces mouvements. Bien au contraire. Il les transformera, dramatiquement, avec la traite négrière et l’insécurité qu’entraîne celle-ci. Il s’agit durablement de mouvements de populations, pluridirectionnels, comme on le verra plus loin. Les ethnies d’aujourd’hui sont le produit de cette longue histoire démographique et non des entités immuables. Une nouvelle phase de l’histoire, à partir de la fin du xve siècle, correspond à la longue formation d’une nouvelle interface de relations avec le monde atlantique.

La longue formation d’une interface de relations de l’Afrique de l’Ouest avec le monde atlantique : la place du Golfe de Guinée (fin xve-xixe siècle)

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Grâce aux sources européennes, on connaît un peu mieux cette longue période qui voit, à notre avis, le Golfe de Guinée se constituer en une unité socio-historique spécifique. En l’espace de dix ans, le décor est planté : de 1462 à 1472, des navigateurs portugais ont pris les premiers contacts directs et même, dans certains endroits (El Mina, Ughoton dans la baie de Bénin), se sont installés. On a souvent insisté sur la nature de cette première « mondialisation » néfaste pour la zone ; certes. Mais, les populations africaines, au moins à travers leurs chefs, n’avaient pas conscience de leur dépendance et encore moins de cette géopolitique intercontinentale, du moins tant que les chefs locaux et les populations littorales restaient maîtres du jeu des échanges ou tant qu’ils ne perdaient pas au change.

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Pour nous, la transformation de plus en plus profonde des sociétés du Golfe de Guinée que provoquent ces relations constitue l’un des principaux aspects qui conduisent à dessiner ici les contours d’une région spécifique en Afrique de l’Ouest. Qu’il s’agisse de Portugais, puis de Hollandais, Danois, Brandebourgeois à partir du xviie siècle, de Français ou d’Anglais (aux xviiie-xixe siècles), ce qui semble l’emporter c’est la pression croissante et massive des rapports atlantiques : on passe du commerce des produits du cru à la domination de la traite négrière dans les échanges (xvie-xixe siècles). Mais, dans le même temps, toute la zone semble engagée dans de nouveaux modèles de consommation (produits européens au moins autant que produits venus du Sahel), dans une extension des établissements humains, y compris « l’africanisation » des abords des forts européens [9]  J. Kea (1982) ; C.R. DeCorse (1998) ; K.G. Kelly (... [9] . Plusieurs peuples, jusque-là épars, s’organisent en royaumes (royaume ashanti, empire d’Oyo, etc.) pour tirer le meilleur parti de ces échanges et gagner en puissance. Les produits du commerce honteux prennent place dans les échanges sociaux [10]  H. Memel-Fotè (1993 : 131). [10] . Les plantes diffusées (ou celles dont la culture est encouragée, comme le palmier à huile au xixe siècle) par le truchement des Européens prennent place aussi dans l’agriculture de la zone. À l’image de l’Afrique sahélienne, sous influence de l’Afrique arabo-bèrbère, le Golfe de Guinée est ainsi cette partie de l’Afrique sous influence européenne. Elle acquiert par là les traits d’une interface distincte, construite par l’Europe atlantique, et où se mêlent cultures africaines dominantes et influences européennes insidieuses. Ce temps est certes celui de la traite négrière atlantique, qui rattache davantage l’histoire du Golfe de Guinée à celle du reste du monde [11]  Par les routes transsahariennes et selon des itinéraires... [11] ; mais il est aussi et surtout celui de la transformation du Golfe de Guinée en une unité socio-historique nouvelle.

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Mais ces relations ne rompent pas les relations déjà anciennes avec le monde sahélien. Bien au contraire, ces dernières mettront des siècles à devenir secondaires. L’expansion des « Sahéliens » vers les abords de la forêt se poursuit à la fois sur le plan commercial, avec notamment l’établissement de routes de la noix de kola par lesquelles le Sahel fait fonctionner longtemps les rapports transsahariens des peuples de la côte. Elle se poursuit aussi avec une évidente poussée démographique très loin, dans la zone pré-forestière, probablement sous l’effet des djihads et des remaniements politiques dans la boucle du Niger. Dans le même temps, l’établissement des contacts avec l’Europe atlantique transforme dramatiquement les migrations dans le Golfe de Guinée au moment de régression démographique. Il s’agit durablement de mouvements de populations qui seront pluridirectionnels : dès le xviie siècle, mouvements est-ouest et sud-nord des Akans ; mouvements sud-nord et est-ouest des Krou-Bété aux xviie-xviiie siècles ; mouvements sud-nord ou est-ouest des Adjà / Yorouba, etc. Par ailleurs, plutôt que de copier tout de ce que l’Europe atlantique apportait – comme dans le Japon de Meiji –, les populations du Golfe de Guinée ont cherché à mieux s’adapter à ce qui leur paraissait être « un partenariat durable ». Mais les tout premiers explorateurs européens en direction de la boucle du Niger (René Caillé en 1828 ; Heinrich Barth en 1852-55 ; etc.) prouvent qu’il n’y a en fait rien ici d’un partenariat. Ce sera souvent la cause des escarmouches puis des guerres entre puissances européennes et royaumes (ou peuples) intermédiaires qui contrôlaient les échanges atlantiques de peuples de l’intérieur. Ainsi, sans chercher à donner un caractère inexorable à l’impérialisme colonial, on peut dire que le Golfe de Guinée était « mûr » pour la conquête coloniale au moins au milieu du xixe siècle.

La domination européenne du Golfe de Guinée et ses avatars (du milieu du xixe à la fin du xxe siècle)

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Selon les pays, le milieu du xixe correspond à de nouveaux développements dans l’histoire du Golfe de Guinée, même si, localement, ils sont soit précoces (Sierra-Leone, Liberia ou Ghana) soit tardifs (Côte-d’Ivoire, Nigeria). Globa-lement, retenons pour toute la zone les années 1850 comme point de départ de la domination européenne directe. Plus sûrs d’eux, les États européens sont plus offensifs, en même temps que la zone est plus ouvertement le théâtre de leurs rivalités. On a ici un nouveau versant de l’histoire du Golfe de Guinée, surtout en termes de trajectoires nouvelles des peuples. Les sources à partir desquelles est élaboré un nouveau discours historique et la périodisation qui le soutient sont certes maintenant plus nombreuses ; mais surtout elles ne sont pas unilatérales, parce que la mémoire des peuples de la zone est moins « brouillée » et laisse peu de place à l’européocentrisme des débuts de l’africanisme.

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En prenant en compte la juste mesure des moyens et méthodes de l’action coloniale autant que la part de toutes les formes de résistance aux mutations que connaît alors le Golfe de Guinée, on peut découper cette période en trois phases secondaires qui peuvent se chevaucher. D’abord, une première phase qui est celle de l’impérialisme triomphant (de 1850-70 à 1945). Elle concerne aussi, et dans le même temps, l’Afrique sahélienne. Les conquêtes militaires offrent à l’Europe les moyens d’organiser et d’exploiter toutes ses « possessions » coloniales à sa guise, chaque puissance appliquant ici son « modèle » selon les objectifs et les contraintes de sa politique intérieure, selon aussi ce qu’elle croit pouvoir tirer de chaque possession. Les décalages sont nombreux, soit entre domaines coloniaux soit entre colonies du même ensemble colonial. La crise des années 30 et la Seconde Guerre mondiale contrarient les objectifs coloniaux en même temps qu’elle constitue des opportunités de remise en cause du système colonial par les colonisés, puis de sa transformation par les colonisateurs eux-mêmes. Ainsi a-t-on une seconde phase, des années 1930 à l’apparition des nouveaux États créés sur le modèle européen de l’État-nation entre 1957 et 1973. C’est une phase de plus en plus chaotique. Après l’échec des résistances armées des années 1890-1920, elle est d’abord marquée par des formes de résistance passive ; puis ce sont des mouvements populaires (et même une longue résistance armée en Guinée portugaise) contre le colonisateur ; enfin, entre les liens de domination « informelle » dans un contexte de « guerre froide » et les dérapages multiples d’une gestion patrimoniale des jeunes États, elle se caractérise par de nombreux soubresauts (coups d’État multiples et violences diverses) qu’aggrave une dépression économique sans précédent (depuis 1972-73). Cette phase n’est pas totalement achevée, malgré de nouvelles approches de la place du citoyen dans la transformation de l’État depuis les années 90 (les tentatives de démocratisation des pays du Golfe de Guinée et du Sahel). Mais une troisième phase est amorcée déjà, au moment où se font jour les premières revendications anticoloniales surtout dans les colonies britanniques des années 1870-80 [12]  F. Agbodeka (1971) ; D. Kimble (1971). [12] . On note ici la nécessité d’une reprise de l’initiative historique sur de nouvelles bases inspirées d’idées occidentales, la redéfinition de leur sous-région par les Africains de l’Ouest eux-mêmes, dans une perspective de plus en plus panafricaniste après 1930, perspective que favorisent les importants mouvements de populations mis en branle par la colonisation et plus amples encore avec l’indépendance. Avec des hauts et des bas, l’idée d’une sous-région intégrée a survécu à la colonisation, aux pressions de la guerre froide, aux contradictions entre les premiers dirigeants, – contradictions qui cachent plus les querelles de leadership que l’effet de traditions coloniales [13]  Au moins jusqu’à l’entrée de la Grande-Bretagne dans... [13] . En réinvestissant d’abord timidement l’idée française de regroupement régional (UMOA, CEAO, UEMOA [14]  UMOA : Union Monétaire Ouest-Africaine ; CEAO : Communauté... [14] ), la création de la CEDEAO [15]  CEDEAO : Communauté Économique des États de l’Afrique... [15] en 1975 ouvre un peu plus les perspectives d’une intégration à l’échelle de toute la sous-région, voire d’une identité ouest-africaine. Rappelée par le Plan d’action de Lagos (1980) et exprimée dans le second traité de la CEDEAO (1993), cette idée est paradoxalement confortée par les crises qui secouent la sous-région et qui traduisent l’urgence de solutions communes aux défis actuels, dans le Golfe de Guinée comme au Sahel.

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On voit donc que, pour la période immédiatement contemporaine, le Golfe de Guinée a perdu toute spécificité au cours de la mainmise directe de l’Europe atlantique sur l’Afrique de l’Ouest. Il n’est plus l’interface obligée des relations entre l’Europe et la sous-région, mais seulement une partie d’un tout sous domination, d’abord insidieuse avant le milieu du xixe siècle, puis ouverte depuis ce temps. Mais, en même temps, cette période contemporaine met plus nettement en lumière les complémentarités économiques et des réalités humaines à l’échelle des aires culturelles ; elles articulent le Golfe de Guinée et le monde du Sahel, fondent les bases objectives d’un espace sous-régional regroupant toutes les anciennes colonies européennes de l’Afrique de l’Ouest.

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Pour conclure, et malgré les risques d’une analyse trop sommaire ou ceux d’un évident camouflage des spécificités locales qui introduisent parfois plus que des nuances, le présent exercice de périodisation a voulu montrer qu’il est possible de trouver des convergences dans l’histoire générale des peuples du Golfe de Guinée. Il est même possible, en forçant peut-être le trait, de faire de cette partie de l’Afrique de l’Ouest une unité socio-historique qui, jusqu’à l’aube du xxie siècle, se distingue des autres parties du continent par des mutations spécifiques et des trajectoires distinctes. L’Afrique sahélienne a été l’Afrique des grands empires médiévaux et des relations transsahariennes de la sous-région ; le Golfe de Guinée a été la principale porte des relations atlantiques de la sous-région et l’espace où se sont épanouies d’autres formes d’États anciens autant que d’autres modes d’adaptation aux échanges intercontinentaux. Le combat de l’historien de cette zone n’est plus celui d’une « décolonisation de l’histoire », mais celui du décryptage des effets que les rencontres de civilisations provoquent : tantôt processus de déshumanisation ; tantôt création de nouvelles identités ; tantôt mise en dépendance brutale. À tout cela répondent des formes de résistance qui prennent toujours du temps et se superposent, avec des formes variées ; y répondent aussi, parfois localement, les réactions singulières de certains peuples avant que, finalement, se révèlent, parfois avec un certain retard, de nouvelles convergences et de nouvelles complémentarités à l’échelle de toute l’Afrique de l’Ouest. C’est cela qui explique le chevauchement de certaines périodes ; c’est aussi cela qui fait l’unité de toute l’Afrique de l’Ouest à travers l’histoire.


Bibliographie sommaire

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  • Ki Zerbo J., À quand l’Afrique ? Entretien avec R. Holenstein, Paris, Éditions de l’Aube, 2003.
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Notes

[1]

J. Ki Zerbo (2003 : 12).

[2]

É. M’Bokolo (2003 : 1).

[3]

C. Wondji (1985 : 18).

[4]

H. Baumann et D. Westermann (1967).

[5]

Voir un bel exemple de cet exercice cartographié, à propos de la conscience historique chez les Akans, dans C.-H. Perrot (1982).

[6]

P. Mark (2002).

[7]

J. Anquandah (1982).

[8]

Au Ghana, la « Kintampo culture » se répand dans la haute vallée de l’Ofin et près des rives de la Tano en pleine forêt. De même, en Côte-d’Ivoire, sur les bords des lagunes (voir la coquillière de Grand Jacques), les fragments sont datés du xiie siècle avant J.-C., avec une continuité dans l’occupation de nombreux sites.

[9]

J. Kea (1982) ; C.R. DeCorse (1998) ; K.G. Kelly (1997).

[10]

H. Memel-Fotè (1993 : 131).

[11]

Par les routes transsahariennes et selon des itinéraires mal connus encore, des peuples du Golfe de Guinée ont pu entrer à plus haute époque dans ces circuits mondiaux de la traite négrière.

[12]

F. Agbodeka (1971) ; D. Kimble (1971).

[13]

Au moins jusqu’à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, l’opposition « francophones/anglophones » a été souvent vive. Et même si les luttes d’influence entre la France et la Grande-Bretagne peuvent encore alimenter une telle attitude, on note que les échanges inter-étatiques n’ont pas cessé de croître (commerce, migrations) entre anciennes colonies françaises, portugaises et anglaises après 1960, les principaux acteurs de ces échanges parlant plus souvent leurs langues que celles des colonisateurs et trouvant largement leur compte ici (C. Basile, D. Dupont & F. Leloup, 2001).

[14]

UMOA : Union Monétaire Ouest-Africaine ; CEAO : Communauté Économique de l’Afrique de l’Ouest ; UEMOA : Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine.

[15]

CEDEAO : Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest.

Résumé

Français

Cet « exercice de périodisation » régionale se propose d’examiner les liens de causalités et les chevauchements chronologiques qui président à la caractérisation de quatre phases majeures de l’histoire du Golfe de Guinée. Après une longue phase de peuplement et d’organisation de l’espace jusqu’au xve siècle, la zone apparaît jusqu’au milieu du xixe siècle comme l’interface privilégiée des rapports de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest avec l’Europe Atlantique. La domination coloniale provoque à l’inverse un processus de marginalisation de la région et de recomposition structurelle de ses fondements économiques, culminant au cours du xxe siècle par une remise en question de l’État-nation de type européen.

English

This exercise in determining regional historical periods plans to scrutinize the relation between the links of causality and the chronological overlapping that mainly led to the definition of the four major phases of the history of the golf of Guinea. After a long phase of peopling and organizing the region up to the xvth century, the zone appears up to the mid xixth century as privileged contact zone between the whole of West Africa and Atlantic Europe. Colonial domination leads to the opposite process that is the marginalization of the region and the structural reorganisation of its economical bases, culminating during the xxth century with the questioning of European type Nation States.

Plan de l'article

  1. Le Golfe de Guinée et les contraintes d’un savoir historique organisé
  2. Le temps de la mise en place des populations du Golfe de Guinée (de l’âge de la pierre au xve siècle)
  3. La longue formation d’une interface de relations de l’Afrique de l’Ouest avec le monde atlantique : la place du Golfe de Guinée (fin xve-xixe siècle)
  4. La domination européenne du Golfe de Guinée et ses avatars (du milieu du xixe à la fin du xxe siècle)

Pour citer cet article

Kipré Pierre, « Sur la périodisation de l'histoire de l'Afrique de l'Ouest : le Golfe de Guinée », Afrique & histoire 1/ 2004 (vol. 2), p. 85-96
URL : www.cairn.info/revue-afrique-et-histoire-2004-1-page-85.htm.


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