Afrique & histoire
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I.S.B.N.2-86432-399-0
384 pages

p. 97 à 108
doi: en cours

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Dossier : Les temps de l'histoire

vol. 2 2004/1

2004 Afrique & histoire Dossier : Les temps de l'histoire
Dossier : Les temps de l'histoire

Temps et structures chez un historien tombouctien du xviie siècle

Jean Boulègue Jean Boulègue est professeur d’histoire à l’Université de Paris 1, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest médiévale.
Le Ta’rī as-Sūdān, écrit à Tombouctou au xviie siècle par ‘Abd ar-Ramān as-Sa‘dī, se présente en premier lieu comme une chronique royale du Songay, construite autour de ses souverains et inscrite, contrairement aux chroniques orales, dans la chronologie musulmane. Après l’effondrement de l’empire songay, le pouvoir politique installé par le Maroc, très instable, n’offre plus un cadre pertinent pour un découpage chronologique interne. Le récit correspondant à la période marocaine est donc à la fois plus continu et plus dispersé, et il subit d’autre part, de plus en plus, l’influence du vécu de l’auteur. Enfin, deux passages se distinguent du reste de l’ouvrage : ils sont consacrés à des villes (Tombouctou et Jenné), traitent d’économie et d’urbanisme, et les processus qui y sont décrits déterminent leur propre temps. The Ta’rī as-Sūdān is presented principally as a royal chronicle of Songhay, organized around its kings. In opposition to chronicles from oral traditions, it is built on an Islamic chronology. After the fall of the Songhay Empire, the very instable political power imposed by Morocco does not offer adapted divisions for an internal chronology. The story corresponding to the Moroccan period is therefore at the same time more continuous and more dispersed. It is also more influenced by the personal life and experience of the author. Some passages stand out from the rest of the work: they deal with towns (Timbuktu and Jenne), economy and urbanism. In this case the described historical process determines its own time scale.

« ‘Abd ar-Ramān b. ‘Abd Allāh b. ‘Imrān b. ‘āmir as-Sa‘īdī at-Timbuktī (que Dieu le Très-Haut leur accorde Sa miséricorde) naquit dans la nuit du mardi au mercredi, nuit de la rupture du jeûne de l’année 1004 (28 mai 1596). Il exerça les fonctions d’imām de la mosquée de Sankurī à l’âge de 36 ans et il composa Ta’rī as-Sūdān. J’ignore la date de sa mort, mais il vivait encore en l’année 1065 (1654-1655) ».


Ainsi est présenté l’auteur du Ta’rī as-Sūdān (« Histoire des Noirs » ou « Histoire du Soudan ») [1], nommé ici Sa‘īdī mais plus généralement connu sous le nom de Sa‘dī (lui-même utilisait les deux formes), dans un recueil de biographies rédigé par un lettré de Walata (actuelle Mauritanie), Muammad al-Bartilī (mort en 1805) [2]. Bartilī puisait ses informations dans le ta’rī lui-même [3]. En effet, Sa‘dī s’exprime souvent à la première personne et évoque de nombreux épisodes de sa vie professionnelle et privée. C’est à partir de ces données qu’Elias Saad a établi sa généalogie, montrant qu’il appartenait à une famille tombouctienne de lettrés où se mêlaient des éléments arabes, berbères et soudanais [4]. Il apparaît aussi que, s’il naquit et étudia à Tombouctou, il commença sa carrière à Jenné (Djenné ou Dienné), en tant que « notaire » [5], avant d’être appelé aux fonctions d’imam à la mosquée de Sankurī (ou Sankoré) de cette ville (non son homonyme de Tombouctou), en 1627 [6]. Puis il fut chargé de missions diplomatiques par le gouverneur marocain – le « pacha » – de Tombouctou et fut élevé, en 1646, au rang de kātib, ce que l’on peut traduire approximativement par « secrétaire du gouvernement » [7]. Sa‘dī a donc participé à la vie intellectuelle et politique du Soudan nigérien, dont le cœur, la « Boucle du Niger », avec les villes de Gao, Tombouctou et Jenné, était alors occupé par une province marocaine, après la conquête, en 1591, de l’empire songay par le Maroc. La date de sa mort n’est pas connue et, si Bartilī peut dire qu’il vivait encore en 1654-55, c’est en se fondant sur la date de l’achèvement du ta’rī (qui s’achève, en fait, d’après les dates des derniers événements mentionnés, en 1656).
Des 210 lettrés sahariens et soudanais qui font l’objet des biographies du recueil de Bartilī, aucun autre n’est présenté comme historien, bien que leurs nombreuses spécialités soient détaillées par l’auteur [8]. Sa‘dī lui-même a inclus dans son ouvrage 51 biographies de lettrés de Tombouctou et de Jenné (reprises en partie d’Amad Baba) [9]. Aucune ne mentionne la discipline historique parmi les multiples activités de ces personnages. On sait qu’elle ne faisait pas partie des matières enseignées dans les médersas du monde musulman (ni dans les universités occidentales). Elle ne l’était donc pas à Tombouctou, ce qui explique son absence parmi les spécialités de ces savants. Toutefois certains pouvaient s’y adonner à titre personnel, mais ils n’étaient sans doute pas très nombreux. Seul un autre ouvrage d’histoire contemporain du Ta’rī as-Sūdān nous est parvenu : le Ta’rī al-fattāš (« Histoire du chercheur ») [10].
 
Histoire des rois
 
 
Dans les sociétés ouest-africaines de l’époque de Sa‘dī, l’histoire relevait principalement du domaine de l’oralité. Parmi la diversité des traditions orales historiques, la présence d’États monarchiques suscitait l’élaboration de récits contrôlés par le pouvoir politique, confiés à des spécialistes et conservés aussi longtemps que l’exigeait la longévité des dynasties ou des États. Certains ont ainsi été transmis oralement jusqu’au xixe siècle avant d’être consignés par écrit [11]. Jean Devisse estimait que de telles productions (il disait « textes ») historiques sont plus proches de l’histoire écrite que des traditions orales peu formalisées en usage dans les collectivités non-étatiques [12]. Il se plaçait alors surtout sur le plan de la fiabilité chronologique, mais on peut aussi observer que leur construction est assez semblable à celle des chroniques royales que l’on connaît sous d’autres latitudes. Leur matrice, à la fois temporelle et thématique, est le règne. Le découpage du temps, la périodisation interne, s’effectue d’abord selon la succession des règnes, puis éventuellement selon celle des dynasties. Et dans chaque unité de temps, le récit s’ordonne autour du roi. On peut reprendre à propos de ces œuvres ce qu’écrit Chantal Grell des chroniques de la France d’Ancien Régime :
« L’histoire de France s’ordonnait autour des rois. Son découpage était simple : les chapitres respectaient la succession des princes, la stabilité politique étant soulignée par une numérotation continue qui effaçait les changements de race. Dans cette histoire scandée par les avènements et les décès, où le temps n’était jamais rompu et ne pouvait l’être, les changements qui menaçaient la stabilité devaient être évoqués avec la plus grande discrétion [13]. »
En Afrique soudanaise, c’est aussi sur la base du règne que les chroniques orales édifiaient une chronologie qui leur permettait de s’inscrire dans la longue durée (généralement plusieurs siècles, et jusqu’à un millénaire dans le cas du Kanem-Bornou) alors qu’elles ne disposaient pas, au début, des repères extérieurs fixes offerts par les ères à vocation universelle. L’année solaire et les durées des règnes, additionnables, constituaient une échelle chronologique sur laquelle il était possible de situer un événement, le point de repère étant placé non au commencement mais à l’aboutissement de celle-ci : l’avènement du roi régnant. Ce système porte la marque d’une situation antérieure à l’islamisation, mais il a été capable de durer bien au-delà. Ni l’islamisation des royaumes, ni, quand cela eut lieu, le passage à l’écrit pour la composition des chroniques n’ont entraîné l’adoption de l’ère hégirienne et de l’année lunaire [14]. Tant que ces chroniques ont été élaborées dans le cadre des cours royales, elles sont restées conformes au modèle initial.
Les auteurs des ta’rī de Tombouctou, membres d’une élite intellectuelle urbaine, adoptèrent naturellement, eux, l’ère hégirienne et l’année lunaire, et même le siècle (qarn) [15]. De ce fait, leurs textes sont encadrés par une datation absolue et universelle, et non plus seulement par un ensemble de durées. Mais ils se distinguent moins nettement dans l’économie du récit car, pour eux aussi, la prégnance du fait monarchique tendait à imposer le règne et la dynastie comme unités de la périodisation et le roi comme figure centrale de la représentation qu’on se faisait de la société et donc du discours historique. Le Ta’rī al-fattāš obéit d’un bout à l’autre à cette logique. Il évoque, au début, les États qui, dans le Soudan nigérien, ont précédé la formation de l’empire songay, c’est-à-dire les royaumes du Kayamaga (ou de Ghana), celui de Jara (Diara) et l’empire du Mali. Il continue par l’une des dynasties songay, celle des Sonni, dont il traite globalement, à l’exception du dernier de ses souverains, celui qui a fondé l’empire, dont le règne correspond à un chapitre. Puis il passe à la dernière dynastie, celle des Askya, qui occupe la majeure partie de l’ouvrage et dont il fait l’histoire règne par règne. L’objet du découpage reste donc défini en fonction du politique, et précisément de la royauté : l’État pour les périodes anciennes, qui sont rapidement survolées, puis la dynastie, et enfin, à partir de la fin du xve siècle, le règne.
Le Ta’rī as-Sūdān ne possède pas la même cohérence et la même linéarité. Il ne suit pas toujours un ordre chronologique rigoureux et, d’un passage à l’autre, le contenu est parfois dissemblable. S’il est, dans son ensemble, événementiel, il comporte aussi des passages descriptifs. L’ouvrage est tiraillé entre différentes logiques, qu’il s’agisse du découpage du temps ou des choix thématiques.
Un premier ensemble pourrait constituer une chronique de facture classique, présentant les sultans songay, de la fondation de l’empire, sous Sonni Ali (1464-1492), à sa chute, en 1591. L’auteur annonce dès la présentation de son ouvrage que celui-ci sera d’abord l’histoire des rois :
« J’ai sollicité Dieu le Très-Haut afin d’écrire ce que j’avais recueilli sur les rois suġay du Soudan, les récits et les anecdotes les concernant, leur conduite et leurs expéditions militaires [16]
Dans cette partie, des unités de récit, à la fois chronologiques et thématiques, s’individualisent assez nettement, correspondant chacune soit à un règne, soit à une dynastie, soit à un État, en fonction de l’éloignement dans le temps et de la documentation dont disposait vraisemblablement l’auteur [17]. Neuf règnes sont ainsi l’objet d’un développement particulier (les autres, trop courts, étant mentionnés subsidiairement, dans le cadre des précédents) : celui d’Ali et huit règnes de la dynastie des Askya, qui lui a succédé après avoir écarté son fils du pouvoir (chap. xii à xx) [18]. À chacun de ces règnes correspond un récit centré sur le souverain : il commence avec son avènement et s’achève avec sa mort (ou son éviction) et son contenu se distribue principalement autour des questions suivantes [19] :
  • ses campagnes militaires, qui donnent lieu aux développements les plus importants.
  • ses rapports diplomatiques avec les États voisins, ainsi qu’avec le Maroc.
  • ses démêlés avec ses rivaux et, éventuellement, ses sujets indociles.
  • certains actes de gouvernement, notamment sur le plan institutionnel [20].
  • son comportement à l’égard de l’islam et plus particulièrement des savants (‘ulamā’ ou oulémas) [21].
Avant cette séquence, comme dans l’autre ta’rī, les périodes plus anciennes sont résumées (chap. i-iv et viii) : deux passages traitent des dynasties qui ont précédé la formation de l’empire, leur évocation se réduisant pour l’essentiel à des listes de rois [22]. Trois autres passages traitent brièvement des pouvoirs voisins contemporains de celles-ci (le Mali et les Touaregs). À la fin de l’empire, l’auteur fait le récit des combats qui ont provoqué et accompagné son effondrement.
 
Un historien dans l’histoire
 
 
La période « marocaine », que l’ouvrage couvre jusqu’en 1656, fait l’objet d’une composition différente. Sa‘dī n’a pas découpé son texte selon les temps de gouvernement respectifs des pachas qui, ainsi, auraient pu tenir la même place que les règnes des sultans songay. À l’exception de deux d’entre eux (chap. xxv et xxxviii), les pachas ne sont pas au centre de récits individualisés. Certes, le texte suit leur ordre chronologique et signale les successions, généralement violentes, mais leurs passages au pouvoir, brefs et peu marquants, ne sont pas en mesure de fournir une périodisation interne. Il en résulte que les articulations du texte deviennent floues [23]. Les faits et gestes des détenteurs du pouvoir viennent se fondre dans des intrigues qui les dépassent [24].
Dans le récit chaotique de cette histoire du Songay sous domination marocaine, l’auteur introduit tout de même, discrètement, un fil directeur : son propre vécu qui coïncide désormais avec les événements qu’il rapporte et auxquels il participe très tôt. En 1629 – il n’avait que 33 ans et était imam depuis deux ans –, il effectua une mission auprès du sultan peul du Masina, Hammadi-Amina. Dès lors, les épisodes de sa carrière interfèrent avec les soubresauts politiques de la province de Tombouctou ou ses relations diplomatiques avec les États de la région. Par exemple, il présente sa révocation, en 1637, par le caïd de Jenné (dignitaire marocain subordonné au pacha de Tombouctou), comme un des aspects de la politique globale du personnage :
« Le caïd Ahmed-ben-Hammou-ben-Ali commença à ce moment à se livrer à toutes sortes de violences et d’exactions, aussi bien à l’égard des grands que des humbles, qu’ils fussent négociants, ulémas, faibles ou malheureux ; Il fit si bien que tous les négociants quittèrent Dienné et allèrent s’établir dans la ville de Bîna. Il me révoqua violemment et injustement de mes fonctions d’imam, aussi me rendis-je à Tombouctou [25]. »
Il est évident, en maintes occasions, que son expérience personnelle pèse sur le choix des épisodes et sur l’importance qu’il leur attribue. Certains épisodes, diplomatiques ou militaires, auxquels il participa sont explicitement décrits à travers le rôle qu’il a joué, en suivant parfois l’itinéraire de ses propres déplacements, et ils bénéficient alors d’un développement important. Ainsi, son voyage dans le Masina fait-il l’objet d’une relation détaillée (chap. xxxii). Ailleurs, il reproduit intégralement une lettre qu’il rédigea au nom du pacha, tout en avertissant, et marquant ainsi son quant-à-soi : « Dieu me pardonne tout ce que j’y ai mis de paroles mensongères [26] ». En d’autres occasions aussi, il ne manque pas de manifester une certaine distanciation à l’égard du pouvoir marocain [27].
L’impression de personnalisation est encore accentuée par l’insertion d’événements de sa vie familiale, par exemple la naissance de sa fille Zaynab, puis la mort de celle-ci, ou encore l’opération de la cataracte subie par son frère [28]. Au total, il apparaît que cette partie de son ouvrage possède une dimension autobiographique marquée. Et le temps qui la régit est le temps de l’auteur, aussi bien dans sa durée, puisqu’elle s’inscrit, en gros, entre sa naissance et sa vieillesse, que dans le rythme du récit.
 
Histoire des villes
 
 
Deux passages tranchent nettement sur l’ensemble du Ta’rī as-Sūdān. Ils sont chacun précédés d’un intitulé : « Notice sur Jenné et abrégé de son histoire » et « Notice sur Tombouctou et son essor » [29]. Ils ont donc pour thème l’histoire de deux villes : Jenné et Tombouctou. À la place des sultans et d’autres acteurs politiques, les « personnages » sont ici les villes. Et l’auteur, s’écartant encore un peu plus des thèmes habituels, envisage leur histoire, principalement celle de Tombouctou, sous l’angle de l’économie et de l’urbanisme. Il se tourne donc vers de nouveaux objets, de nouvelles catégories. Sa perception de la société devient plus riche et plus complexe, il amorce là, en quelques pages, un « allongement du questionnaire » [30].
La rupture thématique invite à un redéploiement de la temporalité tout en effaçant le découpage chronologique qui gouverne le reste de l’ouvrage. En effet, l’histoire de chacune de ces villes, si brièvement soit-elle résumée, se déroule sur plusieurs siècles et appelle donc une périodisation interne. Or Sa‘dī écarte les critères habituels pour établir une périodisation propre à ces nouveaux objets, c’est-à-dire fondée sur leurs transformations et non conforme à des découpages chronologiques préétablis. Analysant l’évolution du rôle économique de Tombouctou, il distingue quatre phases [31]. D’abord, le site fut le point le plus méridional d’un parcours de transhumance, bénéficiant de la proximité du fleuve :
« Cette ville fut fondée par les Touaregs Maghcharen à la fin du ve siècle de l’Hégire. Ils venaient dans ces contrées pour faire paître leurs troupeaux : durant la saison d’été, ils campaient sur le bord du Niger dans le village d’Amadagha ; à l’automne, ils se mettaient en route et gagnaient Araouan où ils demeuraient. C’était leur limite extrême dans la région des hautes terres. Enfin, ils choisirent l’emplacement qu’occupe actuellement cette ville… »
Ensuite, ce fut un point de rencontre et un lieu d’échanges entre bateliers du sud et gens du désert :
« Au début c’est là que se rencontraient les voyageurs venus par terre et par eau ; ils en avaient fait un entrepôt pour leurs ustensiles et leurs grains. Bientôt cet endroit devint le carrefour des voyageurs qui y passaient à l’aller et au retour. »
Puis naquit une ville, place de commerce d’importance régionale :
« Plus tard on commença à s’établir à demeure en cet endroit où, par la volonté de Dieu, la population alla croissant. On y venait de toutes parts et de tous lieux et bientôt ce fut une place de commerce. Tout d’abord, les gens du Ouagadou étaient ceux qui s’y rendaient en plus grand nombre pour trafiquer, puis il vint des négociants de toutes les régions. »
Enfin, Tombouctou, au détriment de Walata, devint une place du commerce à longue distance :
« Auparavant le centre commercial était à Biro [32] ; on y voyait affluer les caravanes de tous les pays, et de grands savants, de pieux personnages, des gens riches de toute race et de tout pays s’y fixèrent : il y en avait de l’Égypte, de Audjela, du Fezzan, de Ghadamès, du Touât, du Dra, du Tafilalet, de Fez, du Sous, de Bitou [33], etc. Tout cela se transporta à Tombouctou peu à peu et finit par s’y concentrer entièrement ; en outre, toutes les tribus des Senhadja se joignirent à ces éléments de la population. La prospérité de Tombouctou fut la ruine de Biro. »
On voit ici que le questionnement de Sa‘dī ne s’arrête pas à la surface des choses. À chaque étape de sa description, la situation n’est pas définie de manière anecdotique ou par des jugements d’ordre quantitatif (il est à remarquer qu’aucun produit du commerce n’est mentionné). Elle est analysée pour mettre en relief un rapport, conceptualisé, entre partenaires commerciaux et entre régions, c’est-à-dire une structure. Et, d’une structure à l’autre, apparaît un processus obéissant à une logique interne, précisément l’essor d’une place de commerce, ce dont l’idée est annoncée dans l’intitulé du passage par l’emploi du mot naš’a : « croissance », « genèse », « essor » [34].
C’est aussi au niveau structurel que les liens de causalité sont établis [35]. L’essor de Tombouctou et le déclin de Walata sont, selon l’auteur, liés. Dans le « chapitre » consacré à Jenné, il explique que cette ville, en tant que débouché de la région aurifère de la Volta, a permis l’essor de Tombouctou :
« Dienné est un des grands marchés du monde musulman. Là se rencontrent les marchands du sel provenant des mines de Teghazza et ceux qui apportent l’or des mines de Bitou… C’est à cause de cette ville bénie que les caravanes affluent à Tombouctou de tous les points de l’horizon [36]. »
Après son analyse de l’évolution des échanges, Sa‘dī retrace brièvement les transformations de la physionomie urbaine de Tombouctou. Ce n’est pas l’extension de la superficie de la ville qui retient son intérêt, il comprend que le changement a été plus profond. Pour en rendre compte, il prend pour critères, outre l’édification des mosquées, les matériaux de construction, les types de maisons, la densité et la disposition des bâtiments. Il décrit ainsi le passage d’une structure villageoise à une structure urbaine, qu’il caractérise par la continuité (iltiāq) des espaces bâtis et l’enchevêtrement (ilti’ām) des maisons :
« Au début, les demeures des habitants consistaient en enclos d’épines, en paillotes ; puis elles se transformèrent en huttes d’argile. Enfin la ville fut entourée de murs très bas, en sorte que du dehors on voyait ce qui se passait au-dedans. On bâtit ensuite une mosquée suffisante pour les besoins, puis la mosquée de Sankoré ; celui qui alors se tenait à la porte de la ville voyait ceux qui entraient dans la grande mosquée, tant à cette époque la ville avait peu de murs et de constructions. Ce fut seulement à la fin du ixe siècle que la prospérité de la ville prit définitivement son essor : l’enchevêtrement des maisons et la continuité des constructions ne s’achevèrent que dans le milieu du xe siècle, sous le règne de Askia-Daoud, fils de l’émir Askia-El-Hadj-Mohammed [37]. »
Le processus d’urbanisation, comme celui qui a fait de la ville une place de commerce, n’est pas soumis au temps des règnes et des dynasties (la référence à Askya Dāwūd n’est qu’un repère, un recoupement, non un cadre). Mais, contrairement au précédent, il ne donne pas lieu à un découpage en des phases individualisées. À son terme comme à son départ, il est défini par un type d’habitat bien caractérisé, mais il est décrit dans son mouvement, il a son propre dynamisme. Son évolution n’est pas superposée à celle des échanges (quoique les deux ne soient certainement pas sans rapport), pas plus qu’elle n’est inscrite dans la périodisation politique.
Un troisième thème est présent dans l’image que Sa‘dī donne de Tombouctou et, dans une moindre mesure, de Jenné : la vie intellectuelle dont ces villes ont été des foyers. Mais il n’en a pas fait de synthèse et n’en a donc pas dégagé les grandes lignes et, moins encore, l’évolution. Il s’est contenté de faire suivre sa « Notice sur Jenné » par cinq biographies de savants ayant vécu dans cette ville (chap. vi) et sa « Notice sur Tombouctou » par 46 biographies de savants ayant vécu à Tombouctou (chap. ix et x). Cette littérature biographique se présente généralement sous la forme de recueils spécialisés (tabaqāt). En les utilisant différemment, et en extrayant du recueil d’Amad Baba celles qui concernent son propos [38], l’auteur ne procède pas à une pure compilation, il complète sa présentation des deux villes, considérant que leur activité intellectuelle fait partie de leur histoire.
Dans la « Notice sur Tombouctou », Sa‘dī rappelle aussi, en quelques lignes, la succession des dynasties qui ont dominé la ville :
« Ainsi qu’il a été dit précédemment, la première dynastie qui régna à Tombouctou fut celle des gens de Melli ; elle dura cent ans à partir de l’année 707 (1336-1337). Les Touaregs Maghcharen dominèrent ensuite durant quarante ans à partir de l’année 837 (1433-1434) ; après eux, vint Sonni Ali dont le règne, commencé en 873 (1468-1469), dura vingt-quatre ans. Il fut remplacé par le prince des Croyants, Askia-El-Hadj-Mohammed, dont le règne, ainsi que celui de ses successeurs, dura cent un ans du 14 de Djomada de l’année 898 au 17 de Djomada de l’année 999 (2 avril 1493-12 avril 1591). Enfin le pouvoir échut au chérif hachémite, le sultan Moulay Ahmed Eddehebi dont la domination commença avec la chute de la dynastie des gens du Songhaï, c’est-à-dire le 17 de Djomada de l’année 999 (12 avril 1591). Voici aujourd’hui soixante-cinq ans que le règne de ce prince et de ses successeurs a commencé [39]. »
On retrouve ici, résumé, le découpage chronologique habituel aux chroniques : règnes et dynasties (dominant dans la première partie de l’ouvrage et encore présent, quoique fortement bousculé, dans la seconde). Mais ici il n’a plus de fonction périodisante, sauf pour l’histoire des dominations qui se sont exercées sur la ville. Ce passage n’est mentionné que pour lui-même, en tant que résumé de l’histoire politique de la ville, parmi d’autres aspects de cette histoire qui relèvent d’une autre périodisation.
Dans les pages consacrées aux villes de Tombouctou et Jenné, chaque objet d’étude, chaque phénomène a son histoire qui se déploie dans sa propre temporalité. La pratique historienne de Sa‘dī annonce, sur ce point, une gestion du temps que Krzysztof Pomian considère comme un des acquis majeurs de l’historiographie contemporaine :
« Dans la pratique des historiens, comme dans celle des économistes, le temps n’est plus assimilé à un écoulement uniforme où les phénomènes étudiés seraient plongés, tels les corps dans une rivière dont le courant les emporte toujours plus loin. La topologie n’est pas préétablie, donnée une fois pour toutes. Ce sont les processus étudiés qui, par leur déroulement, imposent au temps une topologie déterminée [40]. »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Boulègue Jean, « À la naissance de l’histoire écrite sénégalaise. Yoro Dyao et ses modèles (deuxième moitié du xixe siècle-début du xxe siècle), History in Africa, 15, 1988, p. 395-405.
·  Devisse Jean, « Sur l’oralité : perplexité d’un historien », Hors-cadre, 3, 1985, p. 53-70.
·  El Hamel Chouki, La vie intellectuelle islamique dans le Sahel ouest-africain (xvie-xixe siècles), Paris, L’Harmattan, 2002.
·  Grell Chantal, L’histoire entre érudition et philosophie. Étude sur la connaissance historique à l’âge des Lumières, Paris, PUF, 1993.
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·  Lange Dierk, Chronologie et histoire d’un royaume africain, Wiesbaden, Franz Steiner, 1977.
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·  Moniot Henri, Didactique de l’histoire, Paris, Nathan, 1973.
·  Pomian Krzysztof, L’ordre du temps, Gallimard, 1984.
·  Rosenthal Franz, A history of Muslim historiography, Leiden, Brill, 1958, rééd. 1968.
·  Saad Elias, Social history of Timbuktu, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
·  Sadi Abd ar-Rahmān, Ta’rī as-Sūdān : voir Tarikh es-Soudan
·  Tarikh el-fettach par Mahmoud Kâti ben El Hâdj El Motaouakkel Kâti et l’un de ses petits-fils, texte arabe et traduction O. Houdas et M. Delafosse, Paris, Adrien-Maisonneuve, 1964.
·  Tarikh es-Soudan par Abderrahmane ben Abdallalh ben ‘Imran ben ‘Amir Es-Sa‘di, texte arabe et traduction O. Houdas, Paris, Adrien-Maisonneuve, 1964.
·  Veyne Paul, Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, 1971, rééd. 1978.
·  Zouber Mahmoud, Amad Bābā de Tombouctou (1556-1627). Sa vie et son œuvre, Paris, Maisonneuve et Larose, 1977.
 
NOTES
 
[1]La forme est la même. As-Sūdān signifie « les Noirs » et le Bilād as-Sūdān des géographes arabes est le « Pays des Noirs ». Puis Sūdān, employé seul pour désigner la même région, est devenu un terme géographique. Les deux acceptions sont présentes chez Sa‘dī. L’ouvrage sera désigné sous l’abréviation TS dans la suite de l’article. Pour la transcription de l’arabe, j’ai adopté le système Arabica.
[2]Ch. El Hamel (2002 : 371).
[3]Cet ouvrage circulait alors sous forme manuscrite. Heinrich Barth a pu le consulter ainsi lors de son passage à Gando (Gwandu, dans le nord de l’actuel Nigeria), en 1853. Trois manuscrits sont actuellement conservés en France, un autre à Alger et deux au Centre Ahmad Baba de Tombouctou. Tous sont des copies. Le manuscrit C, déposé à la Bibliothèque nationale de Paris, est probablement la copie la plus ancienne (fin xviiie siècle). Il a été publié et traduit par O. Houdas en 1898-1900 et réédité en 1913-14 et en 1964. Une traduction anglaise partielle (elle s’arrête en 1613) a été faite sur la même copie par O. Hunwick (1999). C’est à la traduction d’O. Houdas, dans l’édition de 1964, que je me réfère, notamment pour les citations, avec d’éventuelles modifications (dans ces cas, la référence est également faite au texte arabe). Je tiens à remercier Yves Marquet, professeur honoraire à l’université de Dakar, et Leïla Oussédik, pour avoir vérifié certains passages de la traduction de Houdas.
[4]E. Saad (1983 : 145 et 242).
[5]Le texte dit šāhid (« témoin »), ce que Houdas traduit par « notaire » car le texte montre aussi que l’auteur avait pour fonction de dresser des actes officiels. On le voit ainsi procéder à l’inventaire des biens de personnes emprisonnées (TS : 360-361).
[6]Il avait donc 31 ans et non 36. TS : 374.
[7]TS : 423 et introduction, p. 12.
[8]Elles sont étudiées par Ch. El Hamel (2002).
[9]Sur cet auteur tombouctien (fin xvie siècle-début xviie siècle), voir M. Zouber (1983).
[10]Il a d’abord été attribué à un contemporain d’Askya Muammad (1493-1628), Mamūd Kāti, et « à un de ses petits-fils », mais une étude critique de Nehemia Levtzion (1977) attribue l’ensemble de l’ouvrage au petit-fils, Ibn al-Mutār. On ne connaît rien d’autre sur cet auteur. Le Ta’rī al-fattāš a été traduit par O. Houdas et M. Delafosse en 1913-14 et réédité en 1964.
[11]C’est notamment ce que l’on constate dans le cas des anciens royaumes de l’actuel Sénégal. Voir J. Boulègue (1988).
[12]J. Devisse (1985 : 66).
[13]Ch. Grell (1993 : 210-211).
[14]Comme on peut le constater, par exemple, avec le dīwān des sultans du Kanem-Bornou qui, selon D. Lange (1977 : 8), a été composé par écrit à partir du xiiie siècle.
[15]Sur ce dernier point, voir F. Rosenthal (1968 : 85-86).
[16]TS : 3, et p. 2 du texte arabe. Traduction modifée.
[17]Formellement, le manuscrit ne comporte pas de chapitres. C’est le traducteur qui a introduit cette division, avec numérotation et titres. Mais, dans cette partie du ta’rī, il a suivi les articulations du texte
[18]A l’exception du chap. xv qui regroupe deux règnes. On retrouve une division presque identique dans le Ta’rī al-fattāš (1964).
[19]On trouve la même thématique dans le Ta’rī al-fattāš (1964).
[20]Par exemple, il est indiqué qu’Askya Muammad, dès son avènement, a institué une armée de métier (TS : 118).
[21]Sonni Ali est accusé par l’auteur d’impiété et de persécutions contre les savants (TS : 103 et 106-111). En revanche, Askya Muammad reçoit les éloges les plus appuyés. Son pèlerinage à La Mekke est longuement décrit (TS : 119-121).
[22]Ces listes dynastiques, avec ou sans mention de la durée des règnes, représentent les chroniques royales réduites à leur ossature. Elles existent parfois parallèlement à celles-ci et, dans un contexte d’oralité dominante, elles sont souvent les premières à être mises par écrit. Elles peuvent survivre ainsi à l’effacement des chroniques orales.
[23]De ce fait, dans cette partie de l’ouvrage, l’initiative du traducteur dans le découpage des chapitres est beaucoup plus déterminante (chap. xxv à xxxviii).
[24]Ainsi Houdas a rassemblé dans un même chapitre (xxxv), et à juste titre car Sa‘dī les traite en continu, les périodes de gouvernement de neuf pachas successifs.
[25]A Tombouctou, où l’on reconnut ses mérites, il fut rétabli dans ses fonctions par le pacha, en même temps que le caïd était destitué (TS : 396).
[26]TS : 432.
[27]On peut remarquer que sa carrière, que ce soit en tant qu’imam (à l’exception, temporaire, de sa révocation) ou en tant que kātib, n’a pas été affectée par les péripéties et l’instabilité du pouvoir politique. Ce qui peut s’expliquer par son enracinement dans la société africaine.
[28]TS : 407, 419, 445.
[29]« ikr Ǧinnī wa nuba min abārha » et « ikr Timbukt wa naš’atha » (TS, p. 5 et 11 du texte arabe). O. Houdas a repris ces phrases comme titres de chapitres, alors qu’ailleurs c’est lui-même qui a composé les titres des chapitres en fonction du contenu. Il les a traduites « Description de Dienné ; notice historique à son sujet » et « Tombouctou et sa fondation » (TS, chap. v et vii). O. Hunwick traduit : « Jenne and its History » et « The History of Timbuktu » (1999 : 17 et 29).
[30]Selon la formule de P. Veyne (1978 : 141 et sq.). Voir aussi H. Moniot : « Avec qui peupler l’histoire ? » et « Avec quoi meubler le passé ? » (1993 : 56-67).
[31]TS : 36-37.
[32]Walata
[33]Bego, localité située à proximité des mines d’or du pays akan, près de la basse Volta, et centre le plus important du commerce de l’or en Afrique de l’Ouest.
[34]Le concept est déjà présent dans l’introduction. Après avoir présenté son projet d’écrire l’histoire des rois, l’auteur ajoute qu’il écrira aussi sur « Tombouctou et son essor » (TS : 3 et p. 2 du texte arabe). O. Houdas traduit par « fondation » (l’idée de naissance est également présente dans ce mot), mais il est, en fait, beaucoup plus question de la croissance de la ville que de sa fondation. Hunwick traduit par « foundation » dans l’introduction, mais ne traduit pas ce mot dans le titre du chapitre sur Tombouctou (O. Hunwick, 1999 : 2 et 29).
[35]Ce qui ne l’empêche pas, dans le même passage, de faire intervenir aussi la volonté divine (TS : 24). Les deux ordres d’explication se superposent sans interférer.
[36]TS : 22-23.
[37]TS : 37. Deux siècles plus tard, les observations de Barth, séjournant à Tombouctou de septembre 1853 à mai 1854, rejoignaient celles de Sa‘dī quand il notait que « les rues sont en partie régulières et en partie tortueuses » et précisait plus loin, corrigeant sur ce point les indications de René Caillié : « sa principale erreur consiste à dire que toute la ville semble ne se composer que d’habitations dispersées tandis qu’il y existe en réalité des rues parfaitement alignées » (1861 : 36-37).
[38]En effet, la Kifāya comporte 662 biographies (M. Zouber, 1983 : 150-155). Sa‘dī en a extrait celles des savants qui ont exercé leur activité à Tombouctou (chap. x).
[39]TS : 37-38.
[40]K. Pomian (1984 : 94).
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La forme est la même. As-Sūdān signifie « les Noirs » et le...
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[2]
Ch. El Hamel (2002 : 371). Suite de la note...
[3]
Cet ouvrage circulait alors sous forme manuscrite. Heinrich...
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[4]
E. Saad (1983 : 145 et 242). Suite de la note...
[5]
Le texte dit šāhid (« témoin »), ce que Houdas traduit par ...
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[6]
Il avait donc 31 ans et non 36. TS : 374. Suite de la note...
[7]
TS : 423 et introduction, p. 12. Suite de la note...
[8]
Elles sont étudiées par Ch. El Hamel (2002). Suite de la note...
[9]
Sur cet auteur tombouctien (fin xvie siècle-début xviie siè...
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[10]
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