2005
Afrique et histoire
Éditorial
Afriques romaines : Impérialisme antique, imaginaire
colonial
Relectures et travaux, à l’école d’Yvon Thébert
La troisième livraison d’Afrique
& Histoire a tout du pari éditorial : en accueillant un dossier
consacré aux Afriques antiques, période exotique s’il en est pour l’africanisme
habituel, notre encore jeune revue veut déplacer les frontières du temps pour
mieux rapprocher des spécialités, inconciliables mais cousines, au moins dans
les termes. Les historiens de l’Antiquité qui travaillent sur le Maghreb romain
et pré-romain s’intitulent africanistes, – faut-il dire eux aussi ? La
spécificité de ce champ d’étude, directement issu de l’archéologie et des
sciences coloniales, riche de ce fait d’une tradition bi-séculaire, bénéficie
d’une forte reconnaissance intellectuelle et donc d’une légitimité académique
qui lui garantit une autonomie institutionnelle bien désirable. Certains ne
verront dans ce rapprochement qu’une facilité de langage mal venue. L’Antiquité
a peut-être l’inconvénient de réduire l’Afrique à son littoral septentrional ;
ce territoire n’en demeure pas moins la matrice terminologique du continent (on
sait que c’est l’antique province d’Africa qui a donné son nom, via l’Ifriqiya des
Arabes, au continent entier). Quant à l’Empire romain, il a fait office, depuis
le xixe siècle, de double référent –
imaginaire et épistémologique – à toute approche du fait colonial occidental.
En ce sens, chaque étude historique sur les spécificités de l’impérialisme
antique en général ou sur la « romanisation » en particulier, travaille un
matériau familier à l’historien de l’Afrique pré-coloniale, coloniale ou
post-coloniale.
Afin d’éviter l’arbitraire et le contingent, un tel pari
méthodologique exigeait un éclaireur, qui permette de tracer une ligne
directrice au travers des multiples enjeux historiographiques de l’Afrique
antique. Plutôt qu’un thème transversal, nous avons donc choisi d’aborder le
cheminement de l’œuvre d’un historien trop tôt disparu
[1]. Sans doute parce qu’il fut
enseignant pendant une trentaine d’années dans une institution à vocation
pluridisciplinaire et trans-chronologique – l’École normale supérieure de
Saint-Cloud, de Fontenay-Saint-Cloud à partir de 1986, devenue ENS Lettres et
Sciences Humaines depuis 2000 –, Yvon Thébert a su dresser les passerelles
problématiques entre l’histoire antique de l’Afrique et celle du fait colonial
contemporain. Retournant le discours traditionnel sur la colonisation romaine,
il n’omettait cependant jamais de mettre en garde son auditoire contre des
interprétations trop simplistes, en affirmant que la compréhension des
caractères originaux de l’impérialisme antique est largement grevée par la
projection colonialiste que le
xixe siècle lui a imposée. Une grande
partie de son travail a donc consisté à démêler les fils d’une double pollution
historiographique et conceptuelle : l’impérialisme antique n’a cessé, d’une
part, de nourrir l’imaginaire colonial depuis la fin du
xviiie siècle, jusqu’à constituer son modèle
absolu dans certains cas spécifiques (en France et surtout en Italie) ;
l’existence et la nature même de la colonisation sub-contemporaine pèse,
d’autre part, sur la saisie des modes de domination territoriale propre à
l’Antiquité, et tout particulièrement au monde romain. Étrange chassé-croisé,
qui fait perdre à l’observateur les deux objets d’étude à la fois, mais qui
offre une précieuse justification au pari éditorial. Bien avant d’autres, Yvon
Thébert n’a ainsi cessé de démontrer la nécessité d’une décolonisation du
regard – sinon de l’histoire – y compris pour des périodes éloignées en
apparence des enjeux contemporains. Face à une logique comparative reçue et
trompeuse, reste donc, selon l’expression de Marcel Détienne, à « construire
des comparables » sur d’autres options méthodologiques
[2]. Yvon Thébert avait fait son
choix : une relecture critique inspirée d’une approche marxiste non-orthodoxe
lui permettait de faire surgir de nouvelles interprétations, certes
provocatrices et ravageuses, mais qui n’avaient pour seul objectif qu’une
restitution plus satisfaisante des complexités et des ambivalences inhérentes à
toute trace documentaire, qu’elle soit archéologique ou textuelle.
Homme de terrain et archéologue expérimenté, à Bulla Regia en
Tunisie comme sur les pentes du Palatin à Rome, Yvon Thébert ne concevait son
travail qu’à travers la certification matérielle et ne cessait, pour ce faire,
de mettre en contradiction le témoignage des textes et celui des objets ou des
structures architecturales. Pour le coup, l’historien de l’Afrique antique
souffre des mêmes handicaps que l’historien de l’Afrique « tout court ». Ces
dénominateurs communs par défaut, peuvent devenir, le cas échéant, des sources
d’innovation méthodologique. Les relectures de l’œuvre d’Yvon Thébert en font
d’emblée apparaître quelques-unes. Ainsi, la rareté et le caractère exogène des
sources narratives écrites, produites en général dans le cadre même de la
relation coloniale (proconsuls d’Afrique romaine ou administrateurs coloniaux
des puissances européennes), invitent à repenser le biais qu’impose une
histoire toujours écrite par les vainqueurs au service du pouvoir ;
l’impérative nécessité de prendre en compte les données archéologiques, y
compris lorsqu’elles s’avèrent contradictoires les unes aux autres, oblige à se
méfier de la réversibilité des argumentaires, notamment en ce qui concerne le
problème de l’acculturation et des « influences » culturelles : on sait trop
combien la plus ténue des traces matérielles peut plaider la cause de
l’autochtonie aussi bien que celle des migrations et des transferts culturels ;
enfin, l’intrication entre le séculier et le religieux, caractéristique d’une
structure anthropologique irrévocablement « holiste », qui, tout en dressant
des chausse-trappes téléologiques, exige de penser l’histoire des sociétés à
une échelle « totale » (l’effervescence et la diversité du premier
christianisme africain suppose, par exemple, une approche sociale du phénomène
religieux, dont sont coutumiers les chercheurs travaillant sur l’Afrique
actuelle).
Pollution des concepts, miroir des méthodes et des sources : le
cousinage entre africanistes peut, on l’espère, se transformer ainsi en
dialogue. En proposant une série de relectures et de travaux, « à l’école »
d’Yvon Thébert, ce dossier voudrait constituer une première étape pour ce
dialogue. Ou plutôt une seconde, après l’œuvre d’Yvon Thébert lui-même. Dans le
cadre d’une Afrique romaine étendue à l’Égypte ou à la Libye, la mise en miroir
de l’impérialisme antique et de son imaginaire colonial cherche à revisiter des
figures partagées, aussi ambiguës que le barbare et l’indigène, résistant ou
non à une colonisation qui associe des formes de domination contradictoires,
qui ne se réduisent pas à la violence physique ou à la conquête militaire. La
mise en évidence d’une collaboration systématique des élites locales à toute
entreprise colonialiste, comme leur nécessaire participation à toute emprise
impérialiste, n’est pas la moindre des contributions apportées par les travaux
d’Yvon Thébert. On ne peut ici s’empêcher de faire le parallèle avec des
phénomènes de colonisation intérieure connus dans l’Afrique du
xixe et du xxe siècle (comme dans le cas du Soudan
anglo-égyptien, du Buganda, etc.), dans lesquels des pouvoirs africains
accompagnent ou relayent le processus de colonisation.
Il ne s’agit donc pas ici d’un hommage, ni de mélanges, mais
bien plutôt de l’expression polyphonique d’une dette intellectuelle. Le tribut
historiographique ainsi rendu entend prolonger une réflexion diachronique sur
l’impérialisme, à travers ses fondements culturels notamment. Le dossier se
découpe en trois segments, chaque contribution revenant plus particulièrement
sur une des publications d’Yvon Thébert. Chemin faisant, l’ombre portée de
l’œuvre, excédant largement le cadre d’une bibliographie, se dessine, malgré
les stratégies académiques d’évitement qu’un engagement historiographique
entier et radical a pu provoquer.
Les trois premiers textes visent tout d’abord à situer le
personnage et sa méthode, par une évocation rapide de l’itinéraire intellectuel
et de la bibliographie (Yann Potin et Vincent Lemire), de la pratique du
terrain comme de l’irrépressible puissance pédagogique (Jean-Louis Tissier et
Paul Arnould), avant de laisser la parole – et la plume – à l’intéressé
lui-même, par la réédition de la version originale d’un texte consacré à la
question de l’hellénisation des élites « indigènes » de l’Afrique
numide.
Le second segment entame le cœur africain – en l’occurrence
tunisien et cyrénaïque – de l’œuvre, tout en abordant la problématique
spéculaire de l’impérialisme, entre Antiquité et colonisation contemporaine.
Meriem Sebaï revient sur un débat, publié dans les
Annales en 1978, mené autour de la
thèse de Marcel Bénabou sur La résistance
africaine à la romanisation ; elle examine la position d’Yvon
Thébert en contradicteur invétéré, et évalue la pertinence de ses remarques
d’alors à l’aune des contributions récentes en matière d’acculturation en
Afrique romaine, dans le domaine religieux particulièrement. Le texte de
François Dumasy relève, quant à lui, le défi de la comparaison diachronique et
propose une relecture des travaux d’Yvon Thébert dans la perspective de
l’historiographie contemporaine de la colonisation européenne. Jean-Pierre
Guilhembet et Roger Hanoune ont pris enfin en charge la relecture du versant
archéologique de l’œuvre, dont la contribution à l’Histoire de la vie privée, synthèse difficile
offerte au grand public, constitue le morceau de choix.
La troisième et dernière section du dossier entend donner la
mesure d’une œuvre élargie et ouverte sur d’autres espaces ou sur des
problématiques connexes à celle de l’impérialisme. Anne-Emmanuelle Veïsse
examine l’efficience de l’approche d’Yvon Thébert pour l’Égypte ptolémaïque,
alors que Vincent Azoulay, à travers la relecture d’un article consacré aux
figures antiques de l’étranger, montre comment la méthode d’analyse peut être
importée sur le terrain de la Grèce classique elle-même. Patrick Boucheron
termine ce parcours en revenant sur l’aporie historique à laquelle Yvon Thébert
avait superbement osé se confronter : la question du prétendu « triomphe » du
christianisme dans la société tardo-antique (et tout particulièrement dans une
Afrique romaine, terre de conciles et de Pères de l’Église) et donc du
recouvrement, toujours recommencé, de l’approche historienne par la Révélation
christique. Historien des relations internationales et des impérialismes
contemporains, Robert Frank a accepté, pour finir, de conclure un dossier qui
est loin d’épuiser la richesse et les implications du legs intellectuel et
affectif d’Yvon Thébert.
[1]
Mûri depuis la création d’
Afrique
& Histoire, dont le premier éditorial faisait écho sans le
savoir à de nombreux aspects de la démarche d’Yvon Thébert, ce dossier n’a pu
être réalisé que grâce à la participation d’une partie des intervenants à une
journée d’étude organisée en hommage à Yvon Thébert le 18 juin 2003, et
coordonnée par Mireille Corbier, Jean-Pierre Guilhembet et Jean-Pierre Vallat.
Qu’ils acceptent ici tous nos remerciements pour avoir accepté la publication
des communications de Vincent Azoulay, Jean-Pierre Guilhembet, Roger Hanoune et
Meriem Sebaï.
[2]
M.
Detienne,
Comparer l’incomparable, Paris, Le
Seuil, 2000.