Afrique & histoire
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I.S.B.N.2-86432-441-5
295 pages

p. 9 à 12
doi: en cours

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Éditorial

vol. 3 2005/1

2005 Afrique et histoire Éditorial

Afriques romaines : Impérialisme antique, imaginaire colonial

Relectures et travaux, à l’école d’Yvon Thébert

La troisième livraison d’Afrique & Histoire a tout du pari éditorial : en accueillant un dossier consacré aux Afriques antiques, période exotique s’il en est pour l’africanisme habituel, notre encore jeune revue veut déplacer les frontières du temps pour mieux rapprocher des spécialités, inconciliables mais cousines, au moins dans les termes. Les historiens de l’Antiquité qui travaillent sur le Maghreb romain et pré-romain s’intitulent africanistes, – faut-il dire eux aussi ? La spécificité de ce champ d’étude, directement issu de l’archéologie et des sciences coloniales, riche de ce fait d’une tradition bi-séculaire, bénéficie d’une forte reconnaissance intellectuelle et donc d’une légitimité académique qui lui garantit une autonomie institutionnelle bien désirable. Certains ne verront dans ce rapprochement qu’une facilité de langage mal venue. L’Antiquité a peut-être l’inconvénient de réduire l’Afrique à son littoral septentrional ; ce territoire n’en demeure pas moins la matrice terminologique du continent (on sait que c’est l’antique province d’Africa qui a donné son nom, via l’Ifriqiya des Arabes, au continent entier). Quant à l’Empire romain, il a fait office, depuis le xixe siècle, de double référent – imaginaire et épistémologique – à toute approche du fait colonial occidental. En ce sens, chaque étude historique sur les spécificités de l’impérialisme antique en général ou sur la « romanisation » en particulier, travaille un matériau familier à l’historien de l’Afrique pré-coloniale, coloniale ou post-coloniale.
Afin d’éviter l’arbitraire et le contingent, un tel pari méthodologique exigeait un éclaireur, qui permette de tracer une ligne directrice au travers des multiples enjeux historiographiques de l’Afrique antique. Plutôt qu’un thème transversal, nous avons donc choisi d’aborder le cheminement de l’œuvre d’un historien trop tôt disparu [1]. Sans doute parce qu’il fut enseignant pendant une trentaine d’années dans une institution à vocation pluridisciplinaire et trans-chronologique – l’École normale supérieure de Saint-Cloud, de Fontenay-Saint-Cloud à partir de 1986, devenue ENS Lettres et Sciences Humaines depuis 2000 –, Yvon Thébert a su dresser les passerelles problématiques entre l’histoire antique de l’Afrique et celle du fait colonial contemporain. Retournant le discours traditionnel sur la colonisation romaine, il n’omettait cependant jamais de mettre en garde son auditoire contre des interprétations trop simplistes, en affirmant que la compréhension des caractères originaux de l’impérialisme antique est largement grevée par la projection colonialiste que le xixe siècle lui a imposée. Une grande partie de son travail a donc consisté à démêler les fils d’une double pollution historiographique et conceptuelle : l’impérialisme antique n’a cessé, d’une part, de nourrir l’imaginaire colonial depuis la fin du xviiie siècle, jusqu’à constituer son modèle absolu dans certains cas spécifiques (en France et surtout en Italie) ; l’existence et la nature même de la colonisation sub-contemporaine pèse, d’autre part, sur la saisie des modes de domination territoriale propre à l’Antiquité, et tout particulièrement au monde romain. Étrange chassé-croisé, qui fait perdre à l’observateur les deux objets d’étude à la fois, mais qui offre une précieuse justification au pari éditorial. Bien avant d’autres, Yvon Thébert n’a ainsi cessé de démontrer la nécessité d’une décolonisation du regard – sinon de l’histoire – y compris pour des périodes éloignées en apparence des enjeux contemporains. Face à une logique comparative reçue et trompeuse, reste donc, selon l’expression de Marcel Détienne, à « construire des comparables » sur d’autres options méthodologiques [2]. Yvon Thébert avait fait son choix : une relecture critique inspirée d’une approche marxiste non-orthodoxe lui permettait de faire surgir de nouvelles interprétations, certes provocatrices et ravageuses, mais qui n’avaient pour seul objectif qu’une restitution plus satisfaisante des complexités et des ambivalences inhérentes à toute trace documentaire, qu’elle soit archéologique ou textuelle.
Homme de terrain et archéologue expérimenté, à Bulla Regia en Tunisie comme sur les pentes du Palatin à Rome, Yvon Thébert ne concevait son travail qu’à travers la certification matérielle et ne cessait, pour ce faire, de mettre en contradiction le témoignage des textes et celui des objets ou des structures architecturales. Pour le coup, l’historien de l’Afrique antique souffre des mêmes handicaps que l’historien de l’Afrique « tout court ». Ces dénominateurs communs par défaut, peuvent devenir, le cas échéant, des sources d’innovation méthodologique. Les relectures de l’œuvre d’Yvon Thébert en font d’emblée apparaître quelques-unes. Ainsi, la rareté et le caractère exogène des sources narratives écrites, produites en général dans le cadre même de la relation coloniale (proconsuls d’Afrique romaine ou administrateurs coloniaux des puissances européennes), invitent à repenser le biais qu’impose une histoire toujours écrite par les vainqueurs au service du pouvoir ; l’impérative nécessité de prendre en compte les données archéologiques, y compris lorsqu’elles s’avèrent contradictoires les unes aux autres, oblige à se méfier de la réversibilité des argumentaires, notamment en ce qui concerne le problème de l’acculturation et des « influences » culturelles : on sait trop combien la plus ténue des traces matérielles peut plaider la cause de l’autochtonie aussi bien que celle des migrations et des transferts culturels ; enfin, l’intrication entre le séculier et le religieux, caractéristique d’une structure anthropologique irrévocablement « holiste », qui, tout en dressant des chausse-trappes téléologiques, exige de penser l’histoire des sociétés à une échelle « totale » (l’effervescence et la diversité du premier christianisme africain suppose, par exemple, une approche sociale du phénomène religieux, dont sont coutumiers les chercheurs travaillant sur l’Afrique actuelle).
Pollution des concepts, miroir des méthodes et des sources : le cousinage entre africanistes peut, on l’espère, se transformer ainsi en dialogue. En proposant une série de relectures et de travaux, « à l’école » d’Yvon Thébert, ce dossier voudrait constituer une première étape pour ce dialogue. Ou plutôt une seconde, après l’œuvre d’Yvon Thébert lui-même. Dans le cadre d’une Afrique romaine étendue à l’Égypte ou à la Libye, la mise en miroir de l’impérialisme antique et de son imaginaire colonial cherche à revisiter des figures partagées, aussi ambiguës que le barbare et l’indigène, résistant ou non à une colonisation qui associe des formes de domination contradictoires, qui ne se réduisent pas à la violence physique ou à la conquête militaire. La mise en évidence d’une collaboration systématique des élites locales à toute entreprise colonialiste, comme leur nécessaire participation à toute emprise impérialiste, n’est pas la moindre des contributions apportées par les travaux d’Yvon Thébert. On ne peut ici s’empêcher de faire le parallèle avec des phénomènes de colonisation intérieure connus dans l’Afrique du xixe et du xxe siècle (comme dans le cas du Soudan anglo-égyptien, du Buganda, etc.), dans lesquels des pouvoirs africains accompagnent ou relayent le processus de colonisation.
Il ne s’agit donc pas ici d’un hommage, ni de mélanges, mais bien plutôt de l’expression polyphonique d’une dette intellectuelle. Le tribut historiographique ainsi rendu entend prolonger une réflexion diachronique sur l’impérialisme, à travers ses fondements culturels notamment. Le dossier se découpe en trois segments, chaque contribution revenant plus particulièrement sur une des publications d’Yvon Thébert. Chemin faisant, l’ombre portée de l’œuvre, excédant largement le cadre d’une bibliographie, se dessine, malgré les stratégies académiques d’évitement qu’un engagement historiographique entier et radical a pu provoquer.
Les trois premiers textes visent tout d’abord à situer le personnage et sa méthode, par une évocation rapide de l’itinéraire intellectuel et de la bibliographie (Yann Potin et Vincent Lemire), de la pratique du terrain comme de l’irrépressible puissance pédagogique (Jean-Louis Tissier et Paul Arnould), avant de laisser la parole – et la plume – à l’intéressé lui-même, par la réédition de la version originale d’un texte consacré à la question de l’hellénisation des élites « indigènes » de l’Afrique numide.
Le second segment entame le cœur africain – en l’occurrence tunisien et cyrénaïque – de l’œuvre, tout en abordant la problématique spéculaire de l’impérialisme, entre Antiquité et colonisation contemporaine. Meriem Sebaï revient sur un débat, publié dans les Annales en 1978, mené autour de la thèse de Marcel Bénabou sur La résistance africaine à la romanisation ; elle examine la position d’Yvon Thébert en contradicteur invétéré, et évalue la pertinence de ses remarques d’alors à l’aune des contributions récentes en matière d’acculturation en Afrique romaine, dans le domaine religieux particulièrement. Le texte de François Dumasy relève, quant à lui, le défi de la comparaison diachronique et propose une relecture des travaux d’Yvon Thébert dans la perspective de l’historiographie contemporaine de la colonisation européenne. Jean-Pierre Guilhembet et Roger Hanoune ont pris enfin en charge la relecture du versant archéologique de l’œuvre, dont la contribution à l’Histoire de la vie privée, synthèse difficile offerte au grand public, constitue le morceau de choix.
La troisième et dernière section du dossier entend donner la mesure d’une œuvre élargie et ouverte sur d’autres espaces ou sur des problématiques connexes à celle de l’impérialisme. Anne-Emmanuelle Veïsse examine l’efficience de l’approche d’Yvon Thébert pour l’Égypte ptolémaïque, alors que Vincent Azoulay, à travers la relecture d’un article consacré aux figures antiques de l’étranger, montre comment la méthode d’analyse peut être importée sur le terrain de la Grèce classique elle-même. Patrick Boucheron termine ce parcours en revenant sur l’aporie historique à laquelle Yvon Thébert avait superbement osé se confronter : la question du prétendu « triomphe » du christianisme dans la société tardo-antique (et tout particulièrement dans une Afrique romaine, terre de conciles et de Pères de l’Église) et donc du recouvrement, toujours recommencé, de l’approche historienne par la Révélation christique. Historien des relations internationales et des impérialismes contemporains, Robert Frank a accepté, pour finir, de conclure un dossier qui est loin d’épuiser la richesse et les implications du legs intellectuel et affectif d’Yvon Thébert.
 
NOTES
 
[1] Mûri depuis la création d’Afrique & Histoire, dont le premier éditorial faisait écho sans le savoir à de nombreux aspects de la démarche d’Yvon Thébert, ce dossier n’a pu être réalisé que grâce à la participation d’une partie des intervenants à une journée d’étude organisée en hommage à Yvon Thébert le 18 juin 2003, et coordonnée par Mireille Corbier, Jean-Pierre Guilhembet et Jean-Pierre Vallat. Qu’ils acceptent ici tous nos remerciements pour avoir accepté la publication des communications de Vincent Azoulay, Jean-Pierre Guilhembet, Roger Hanoune et Meriem Sebaï.
[2] M. Detienne, Comparer l’incomparable, Paris, Le Seuil, 2000.
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