2005
Afrique et histoire
Dossier : Voyageurs africains
Les premiers voyageurs étrangers au Burundi et au Rwanda : les «
compagnons obscurs » des « explorateurs »
Jean-Pierre Chrétien
[*]
Les « explorateurs » européens de l’Afrique ne furent pas les
glorieux pionniers que l’on peut croire. À l’exemple de la région des Grands
Lacs, ils furent partout accompagnés de porteurs, de guides et d’interprètes,
rarement crédités pour leur aide et leurs informations dans les récits de
découverte. L’attention portée aux mentions éparses concernant cet aspect,
révèle pourtant un univers cosmopolite d’informateurs et d’accompagnateurs
africains professionnels qui s’emploient auprès des diverses expéditions.
L’étude révèle aussi l’extension des réseaux de marchands et d’intermédiaires
asiatiques et africains qui pavent la voie de la pénétration
européenne.
European “explorers” were not the glorious pioneers one may
imagine. In the Great Lakes Region of East Africa, as everywhere, they were
accompanied by porters, guides, and interpreters, whose help as well as the
information they provided are seldom acknowledged in European narratives of
discovery. New attention to the scattered mentions concerning these travels
points towards a cosmopolite universe of professional African informants and
travel companions who found employment with these varied expeditions. This
essay also discloses the extent of the networks used by African and Asian
traders and middlemen who paved the road to European penetration in Burundi and
Rwanda.
Abazungu ba mbere bagendeye Afirika sibo bahateye isemo ya mbere
nk’uko abantu benshi bavyibaza. Dufatiye nko ku ibihugu vyo hagati y’ibiyaga,
izo ngenzi zaherekezwa n’abikorezi, ababereka inzira hamwe n’ababafasha
gutahura ibivuzwe muzindi ndimi. Abo bantu ntibavugwa cane mu nkuru zivuga ivyo
abo Bazungu babonye. Ariko wihweje neza ibivugwa muri izo nkuru, baravuga rimwe
rimwe aba nya Afirika baharekeje abo Bazungu babasigurira ivyerekeye ibihugu
baciye mwo, kandi uwo murimo bakawukora nk’abawumenyereye. Ivyanditswe mur’iki
gikorwa birerekana kandi n’imirwi y’abadandaza hamwe n’abandi ba nya Afirika,
n’aba nya Aziya, bakoreshwa muri urwo rudandazwa, abo nabo akaba aribo
bateguriye Abanyaburaya inzira zo kwinjira mu Burundi no mu Rwanda.
Les « compagnons obscurs » des explorateurs : nous reprenons
ici le titre d’un ouvrage consacré à ces explorateurs noirs qu’ont été en fait
les auxiliaires et les intermédiaires des voyageurs européens en Afrique
orientale
[1]. La période
dite des « explorations » se réduit en général au récit des aventures d’une
série de héros blancs venus « ouvrir à la civilisation » des « terres inconnues
». À cette occasion pourtant, le monde occidental a aussi été « exploré » dans
le regard des populations qui observaient les étranges comportements de ces
visiteurs non annoncés ; il y a là aussi une « vision des vaincus
[2] ». Mais, ce que l’on oublie
encore davantage, c’est que ces personnages qui faisaient la une des magazines
de géographie européens ne voyageaient pas seuls. Mettons-nous ici dans la
position des habitants du sud de la région des Grands Lacs (Rwanda et surtout
Burundi) qui assistent entre les années 1850 et les années 1890 au passage
d’une série d’expéditions étrangères où se distinguent des êtres bizarres à
peau blanche et aux pieds sans orteils (enveloppés par les souliers), mais
comprenant des centaines d’hommes venus tantôt de loin, tantôt de régions
voisines déjà connues. Qu’ils aient été recrutés sur la côte de l’océan Indien,
aux différentes étapes des expéditions ou au Burundi même, ces gens étaient non
seulement les jambes et les épaules des Blancs dont ils transportaient les
charges, mais aussi, très souvent, leur regard, sur des chemins qu’eux-mêmes
connaissaient déjà, et leur voix, face à des groupes dont ils comprenaient la
langue. Dès lors, les Blancs ne marchaient plus tout à fait comme des aveugles
(
babitabóna, disaient les Barundi),
car ils étaient guidés par des voyageurs africains ou asiatiques initiés avant
eux à la géographie de la région. Les interrogations et aussi les quiproquos
entretenus durant les premières décennies du contact avec l’espace «
interlacustre » se sont enracinés dans les informations recueillies auprès de
tels intermédiaires, qui sont les précurseurs des collaborateurs de la
colonisation
[3]. On peut
distinguer parmi eux trois catégories, d’influence inégale : les porteurs des
caravanes, les réseaux régionaux de colporteurs et le petit groupe des fidèles
interprètes des Européens. Un bilan de leur influence idéologique pourra
ensuite être proposé.
Illustration 1
Sharp traversant une rivière « à gué » au sud du lac
Kivu.
E.S. Grogan et A.H.
Sharp (1900 : 111).
Le personnel des caravanes : wapagazi (les « porteurs »)
Les effectifs des expéditions, indiqués sur le tableau qui
suit, donnent une première idée de l’importance des auxiliaires
africains
[4].
Effectifs des caravanes «
d’exploration » en région des Grands lacs
|
Explorateur |
Année du
recrutement |
Nombre |
Observations |
|
Burton |
1857 |
132 | |
|
Speke |
1861 |
176 | |
|
Stanley |
1871 |
200 |
54 à partir de Tabora |
|
Stanley |
1874 |
230 | |
|
1re
Caravane des Pères
Blancs |
1878 |
460 |
130 à partir de Tabora |
|
Baumann |
1892 |
220 |
138 au Burundi |
|
Von
Götzen |
1894 |
239 |
620 avec femmes,
362 à Ushirombo |
|
Scott
Elliot |
1894 |
40 |
À partir du lac Edouard |
|
R.P. Van der
Burgt |
1896 |
77 | |
|
R.P. Van der
Burgt |
1898 |
86 |
À partir d’Uzumbura |
|
Kandt |
1898 |
175 | |
|
Kandt |
1898 |
40 |
À partir d’Uzumbura |
|
R.P. Van der
Burgt |
1899 |
125 | |
|
Moore |
1899 |
100 | |
|
R.P. Van der
Burgt |
1900 |
17 |
Au départ de Mugera |
|
Mgr
Hirth |
1900 |
162 |
Et un renfort de Bashubi |
|
Decle |
1900 |
250 |
À Uzumbura, 212 à Muyaga |
|
R.P. Van der
Burgt |
1904 |
30 |
À Uzumbura |
Les plus grands nombres de porteurs (
wapagazi en kiswahili), de 150 à 250 environ,
s’observent dans les grandes caravanes organisées sur le littoral de l’océan
Indien. À l’arrivée dans la région des lacs (Victoria et Tanganyika), au moment
où de nouvelles équipes doivent être recrutées et où les paquets ont diminué,
les effectifs se réduisent. Les porteurs de l’Autrichien Oscar Baumann ne sont
plus que 138 à son arrivée au Burundi, mais ils ont été renforcés d’un certain
nombre de chasseurs d’éléphants banyamwezi et il faut ajouter les nombreuses
femmes de porteurs qui les accompagnent. La suite du comte Von Götzen qui se
monte, en comprenant les femmes, à 620 personnes sur la côte, n’est plus que de
362 unités au départ d’Ushirombo (en Unyamwezi). Lors de ses deux entrées au
Burundi, en 1896 et en 1899, le Père Van der Burgt n’est accompagné que d’une
centaine de personnes, comme le naturaliste J.H.E.S. Moore en 1899. Quant aux
recrutements effectués au Burundi même, notamment au nord du lac Tanganyika,
ils sont en général encore plus modestes : quelques dizaines en général. Le
journaliste Lionel Decle fait scandale à Muyaga en exigeant 170 porteurs. Les
Barundi étaient très réticents à se laisser enrôler par des étrangers dont ils
ne connaissaient rien et pour des itinéraires lointains qui les inquiétaient.
En outre, comme l’observe le Père Van der Burgt en 1896, ils n’avaient pas
l’habitude de porter des fardeaux sur les épaules comme les Banyamwezi, mais
seulement sur la tête, ce qui les faisait rechigner aux colis trop gros
[5].
Devant l’absence de candidats spontanés, les recrutements
devaient parfois s’effectuer sous la contrainte, avec la complicité de chefs
amenés bon gré mal gré à répondre aux exigences des Européens. En mai 1900, on
voit ainsi le Père Van der Burgt exploiter la bonne volonté de deux petits
batware (chefs) voisins de sa mission
de Mugera. En juin suivant, à Muyaga, Lionel Decle joue de la double autorité
de ses fusils et de la mission où il campe pour forcer dix chefs des environs à
lui fournir 162 corvéables destinés à renforcer la cinquantaine de porteurs
qu’il a amenés avec lui. Le docteur Richard Kandt, bloqué à Uzumbura de
septembre à décembre 1898 par ce problème de portage, nous en donne, selon son
habitude, une description particulièrement colorée : la caravane qui l’avait
accompagné jusqu’au lac Tanganyika depuis Tabora s’étant disloquée et presque
tous ses porteurs ayant regagné Ujiji par bateau, il s’emploie à les remplacer
par des recrues locales. Ses efforts restant vains malgré l’appui de la station
militaire allemande, il doit finalement faire venir 17 hommes de Tabora et se
contenter de 6 porteurs et de quelques domestiques recrutés sur place
[6].
Ce genre de difficultés revient comme une antienne dans les
récits d’explorations. Richard Burton par exemple nous fait part de son
impatience quand à Tabora, en novembre-décembre 1857, ses porteurs le quittent
ou bien cherchent à régler leurs affaires avant de repartir : revendications,
criailleries, disputes et négociations n’en finissent plus, qu’il s’agisse des
salaires, des rations quotidiennes de nourriture (le
posho), de l’heure des départs ou des
sites de campement
[7].
Dans une certaine mesure, les premiers Européens qui s’aventurèrent dans les
montagnes du Burundi se virent épargnés par ces difficultés pendant quelques
semaines, justement parce que leurs porteurs, aussi inquiets qu’eux-mêmes
durant la traversée d’un pays qui leur était également inconnu, serraient les
rangs, prêts à toute éventualité, comptant sur les armes et l’esprit de
décision de leur patron et de ses guides. Néanmoins, beaucoup désertaient à la
veille d’y pénétrer : le Père Capus eut à s’en plaindre au Bushubi en juillet
1896
[8] ; en janvier 1899
encore, le Père Van der Burgt déplore, à son entrée à l’est du Burundi, la
fuite de 55 porteurs d’origine sumbwa ou ngoni
[9]. Et même Oscar Baumann, malgré toute
l’autorité qu’il avait établie sur sa troupe, dut affronter une fronde de ses
askari (tirailleurs mercenaires) qui
lui demandaient, près de la rivière Kanyaru, de revenir en arrière
[10]. Baumann se flatte de les
avoir convaincus par quelques arguments « frappants » de continuer à le suivre
dans son Anabase. On pourrait multiplier les exemples de tels incidents. Leur
évocation doit rappeler que le personnel de ces expéditions a aussi sa part
d’initiative et que la caravane, avec les soucis qu’elle apporte, représente
une sorte d’écran entre le voyageur européen et les habitants des contrées
visitées.
Trois ensembles ethniques ont fourni l’essentiel du personnel
de ces caravanes : d’abord les différents groupes swahilisés du littoral de
l’océan Indien, qualifiés souvent de Wamrima, et que l’on retrouve dans toutes
les expéditions vers les lacs ; ensuite les Banyamwezi, forts de leurs
traditions de colportage, notamment les Basukuma et les Basumbwa, venus des
régions situées au sud et au sud-ouest du lac Victoria (avec Burton et Speke,
Stanley, von Götzen, Van der Burgt, Mgr Hirth…) ; enfin plusieurs peuples des
environs du lac Nyassa (Yao, Makua, Bangindo, par exemple chez Stanley en 1871
ou chez Richard Kandt). Dans les années 1890, d’autres populations de la région
des lacs jouent un rôle croissant, tels que les Basubi (avec Van der Burgt ou
Mgr Hirth) et les groupes ngoni installés au sud-ouest du lac Victoria (avec
Van der Burgt et Lionel Decle). Certains personnels des caravanes, notamment
les gardes armés, dénommés tantôt
askari (terme swahili dérivé du persan
lashkar, « soldat »), tantôt
ruga-ruga (selon le modèle des
guerriers-aventuriers qui s’étaient multipliés en pays nyamwezi dans les années
1860-1880)
[11], se
recrutaient en partie dans les ethnies déjà mentionnées, en partie dans des
régions plus lointaines : des Béloutches (Baluchi) dont quelques milliers
avaient été enrôlés au milieu du
xixe siècle dans les troupes du sultan de
Zanzibar et qui, une fois démobilisés, s’employaient au service des marchands
itinérants arabes sous la conduite d’un
jemadar
[12] ; des Hottentots, fournis à Speke en 1862 par le
gouverneur du Cap ; des Soudanais de Haute Nubie recrutés à partir des années
1890 sur les côtes de la mer Rouge à la suite de l’effondrement du mouvement
mahdiste (par exemple ceux rassemblés par Baumann à Massawa ou ceux ramenés par
Emin Pacha en 1891) ; des Somali (quelques serviteurs de l’expédition von
Götzen). D’après certains vieux Barundi, ce panorama ethnique était encore
celui des premières expéditions allemandes arrivées en Imbo à partir de 1896 :
des Banyamwezi, des Baha, des Bajiji et des soldats nubiens
[13]. Dans l’ensemble, il
s’agissait des populations qui avaient été parmi les premières à établir des
contacts avec les Européens du fait de leur situation géographique, de leurs
activités commerciales ou d’évènements politico-militaires, et qui par ailleurs
étaient en relation avec les côtes de l’océan Indien. Beaucoup de ces recrues
des caravanes étaient plus ou moins en rupture avec leur milieu villageois et
lignager d’origine : elles incarnaient donc un milieu africain contrastant très
vigoureusement avec les Barundi ou les Banyarwanda enracinés sur leurs
montagnes.
Emile Mworoha (dir.), Histoire du
Burundi. Des origines à la fin du xixe siècle, Paris, Hatier,
1987, p. 241.
Une étude fine, sociale et culturelle, du monde des caravanes
est-africaines du
xixe siècle serait à faire. On semble être
passé de la sociabilité extra-lignagère, peu éloignée de celle des classes
d’âge ou des confréries d’initiés, qui animait les expéditions annuelles des
colporteurs banyamwezi jusqu’à la côte, à une organisation de type quasi
militaire remodelée selon les normes du sultanat de Zanzibar ou des colonnes
coloniales, comme on peut l’observer dans la discipline des caravanes menées
par Oscar Baumann ou par le comte von Götzen à l’ombre des trois couleurs
noir-blanc-rouge du Reich allemand. Le trait socio-économique le plus net
durant toute la période qui va des années 1850 aux années 1890 est la mainmise
de négociants arabes et surtout indiens sur les recrutements de porteurs au
départ de Bagamoyo
[14].
Illustration 2
La caravane de Speke au départ en 1861 ; gravure tirée de
J.H. Speke (1865 : 39).
Nos « explorateurs », une fois arrivés à Zanzibar, cherchent
évidemment à bénéficier de l’appui de leurs compatriotes : Burton et Speke vont
voir le consul britannique, Stanley le consul américain, les Pères Blancs le
consul français, Oscar Baumann les agents de la
Deutsch-ostafrikanische Gesellschaft. Des firmes
commerciales européennes sont certes représentées : les négociants Rabaud ou
Greffulhe de Marseille, l’Américain Masury de Salem, la maison O’swald de
Hambourg sont cités ici et là. Mais on peut relever que les voyageurs sont
aiguillés rapidement vers les véritables spécialistes de la constitution des
caravanes : choix des cotonnades, des perles et des fils de laiton destinés à
négocier les approvisionnements en cours de route et surtout enrôlement des
porteurs. Ces entrepreneurs en caravanes sont des Asiatiques. Les Pères Blancs
eux-mêmes, malgré l’aide que peuvent leur apporter en 1878 les Spiritains de
Bagamoyo, doivent recourir à des hommes d’affaires musulmans. Une fois parvenus
à Tabora, ils ne pourront continuer que grâce à l’intervention du fameux
marchand arabe Said bin Habib, lui-même lié financièrement à deux négociants
indiens de Zanzibar qui agissent pour le compte des missionnaires
[15]. Dans certains cas, ce
sont des esclaves qui sont loués, par exemple ceux que Burton et Speke se
procurent auprès du Banian Ramji, un commis de la douane de Zanzibar, pour la
modique somme de 30 dollars par porteur et pour une période de six mois (un
prix supérieur d’au moins 30 % au tarif normal du portage !). Dans la plupart
des cas, cependant, il s’agit d’hommes libres, gens de la côte ou Banyamwezi en
quête d’une charge de retour chez eux, rassemblés par les soins de
l’entrepreneur.
Les deux organisateurs les plus réputés de l’époque – une
réputation souvent présentée comme exécrable par les Européens – sont les Khoja
ismaëliens Taria Topan, le financier du sultan Said Bargash, et surtout Sewa
Haji Paroo, protégé du précédent. Sewa Haji est décrit par Stanley en 1871
comme un jeune homme particulièrement avide de gain : « Ce garçon de vingt ans
m’a donné plus de fil à retordre que tous les escrocs de New York n’en donnent
à la police
[16] ».
Vingt ans plus tard, alors que Sewa Haji organise à Bagamoyo des caravanes pour
son compte et pour des voyageurs de toutes nationalités (Anglais, Français,
Belges de l’État Indépendant du Congo, Allemands), qu’il a des agents à Tabora
et à Mwanza et une grande factorerie à Bukumbi, au sud du lac Victoria, Oscar
Baumann explique qu’il a eu suffisamment affaire à lui en 1888 pour son
expédition en Usambara, car ce trafiquant exige 15 à 20 roupies par mois
[17]. Les Européens essaient
donc de se passer parfois de ces intermédiaires, tel Baumann en 1892, en
s’efforçant notamment de retrouver les caravanes utilisées par leurs
prédécesseurs : Stanley en 1878 récupère des porteurs qui avaient déjà servi
pour Speke dix ans plus tôt. Von Götzen en 1894 reprend ceux que l’officier
Otto Schloifer avait utilisés deux ans auparavant au nom du Comité
antiesclavagiste allemand
[18].
Le statut socio-économique des porteurs les distinguait dans
tous les cas des paysans restés à l’écart des circuits monétaires. Selon
Burton, au milieu du
xixe siècle, les Banyamwezi se faisaient
payer l’équivalent d’une dizaine de dollars (c’est-à-dire de Thaler de
Marie-Thérèse, la monnaie de compte de l’Afrique orientale) pour se rendre de
la côte à la région de Tabora, soit environ 50 francs français de l’époque. En
1871, Stanley dut payer à Sewa Haji l’équivalent de 12,50 dollars pour le
trajet de chaque porteur jusqu’à Tabora, soit 66 francs, un montant dont il
faut déduire de 15 à 20 francs de profit pour l’Indien, ce qui laisse 45 à 50
francs par porteur. En 1892, Oscar Baumann affirme que le tarif est de 10
roupies par mois (compte non tenu des bénéfices des négociants) : comme le
trajet de Tabora demandait trois mois, il devait coûter au voyageur 30 roupies,
soit 48 francs. Les estimations sont étonnamment stables durant cette
quarantaine d’années, puisque la fourchette n’est que de 40 à 50 francs pour
l’itinéraire Bagamoyo – Tabora. Comme il fallait ajouter à ce prix les frais de
nourriture, estimé par Stanley en 1871 à environ 20 % de supplément, le salaire
représentait un profit net pour le porteur. Pour nous faire une idée, comparons
ces rémunérations avec celles des ouvriers européens de l’époque : dans les
années 1870-1880, ces salaires s’élevaient à environ 3 francs par jour en
France, c’est-à-dire à peu près 90 francs par mois. Avec 15 à 16 francs par
mois, les porteurs est-africains gagnaient donc six fois moins que ces
travailleurs. Mais on notera deux points permettant de donner à la comparaison
sa dimension réelle : à la veille de la Première Guerre mondiale, les porteurs
employés par la société allemande des salines de l’Uvinza (la
Central-afrikanische Seengesellschaft)
gagnaient 3 à 4 roupies par mois, soit au mieux 3,70 francs, c’est-à-dire, dans
ce cadre strictement colonial, moins d’un quart de la rémunération de leurs
collègues de l’âge des « explorateurs » ; d’autre part, dans une situation de
grande rareté de la monnaie et des denrées de commerce lointain, les porteurs
pouvaient faire figure de « richards » aux yeux du milieu villageois. Ajoutons
que les traitements des responsables africains de la caravane pouvaient déjà se
rapprocher plus sensiblement de ceux des travailleurs européens : Bombay, chef
de l’escorte armée de Stanley en 1871 (et sur lequel nous reviendrons), reçut
80 dollars pour une année, soit près de 37 francs par mois, représentant 40 %
d’un salaire ouvrier français de l’époque
[19].
Les trois gravures publiées par Stanley, ici reproduites sur
l’illustration 3, visent à rappeler qu’une « exploration » n’est pas tant
l’affaire du « héros » européen qui la commande, avant de la raconter
outre-mer, que celle d’une chaîne de partenaires, depuis le riche marchand
indien de Zanzibar jusqu’aux humbles porteurs qui pataugent dans les gués des
rivières et pour lesquels l’arrivée sur les bords du Tanganyika était plus un
immense soupir de soulagement qu’une émotion esthétique. Mais une caravane
était un monde non dénué de hiérarchies : simples porteurs avec leur fardeau
d’une trentaine de kilos, gardes équipés d’armes à feu, techniciens (tailleurs,
bergers ou muletiers), cuisiniers, tambour et porte-étendard, responsables des
équipes et, au sommet, le ou les chefs de caravane, héritiers du
kirongozi des expéditions commerciales
nyamwezi. Ce « guide » se distinguait par certains insignes, notamment une
coiffure de plumes et une peau de singe, mais aussi, et de plus en plus, une
étoffe écarlate qu’il porte drapée ou parfois enroulée en turban. Le choix du
guide en chef, souvent différent du
kirongozi chez nos voyageurs, était très
important. Burton et Speke reçurent du sultan de Zanzibar un Arabe (en fait un
métis) de Kilwa nommé Said bin Salim al Lamki, qui devint plus tard gouverneur
de la communauté zanzibarite de Tabora
[20]. En 1871, Stanley avait comme
kirongozi un Mswahili nommé Hamadi,
mais les vrais guides étaient Bombay et Mabruki, dont nous reparlerons. Baumann
distingue deux
wanyampara
[21] en assimilant le premier,
un certain Mzimba bin Omari, à un
Feldwebel (adjudant) de l’armée allemande,
tandis que le second, doté d’une belle prestance, est défini comme
kirongozi.
Illustration 3
Trois visages d’une exploration : le porteur noir, le « héros
» anglo-saxon et le marchand indien. Gravures tirées de H.M.
Stanley (1879, I : 57 ; 1874 : 109 et
32).
En guise de première conclusion sur ces explorateurs noirs,
imaginons un moment la caravane qui se présenta au Burundi en septembre 1892
avec Baumann, le premier Européen qui ait traversé le pays. Les 138 personnes
qui accompagnaient ce Blanc que les gens appelèrent ensuite Bakari se
répartissaient ainsi
[22] :
- 2 wanyampara
- 1 interprète
- 15 askari (dont un
Soudanais)
- 25 ruga-ruga
- 3 askari-artisans (cordonnier, tailleur, scribe)
- 2 bergers
- 87 porteurs (recrutés à Bagamoyo, Tanga, Pangani,
Mtangata)
- 1 tambourinaire
- 1 clairon
- 1 serviteur-cuisinier.
S’y ajoutait un certain nombre de chasseurs d’éléphants et de
bergers massaï. À cette époque où la mainmise coloniale se précise, une
caravane d’exploration ressemble très fortement à une expédition militaire (ici
un tiers de l’effectif). Vingt ans plus tôt, les Burton et les Stanley devaient
s’inscrire dans le réseau des trafics commerciaux et renouveler une grande
partie de leur personnel à Tabora. Les nouvelles recrues étaient prises dans
des populations voisines du Burundi, dont le rôle ne fut pas négligeable pour
ces premiers contacts.
Les intermédiaires locaux : wacuruzi (les « colporteurs »)
À l’ouest de Tabora, que ce soit sur la route du Buganda (à
l’ouest du lac Victoria) ou sur celle du lac Tanganyika (vers Ujiji), les
voyageurs européens avaient la possibilité de rencontrer des marchands
africains de la région que leurs activités de colportage avaient déjà conduits
sur les frontières du Burundi ou du Rwanda Ces colporteurs étaient appelés en
kingwana, le kiswahili de l’intérieur du continent, des
wacuruzi (du kiswahili
kucuuza, faire le petit commerce de
revente)
[23].
Il ne faut pas oublier que les premiers renseignements sur les
Grands Lacs étaient venus des marchands : le Munyamwezi Lief bin Saïd dont le
témoignage fut publié par les « géographes en fauteuil » de Londres Cooley et
Macqueen ; Bana Kheri, le Mswahili de Mombasa que Krapf et Rebmann recrutèrent
comme guide en 1847 ; l’Arabe Snay bin Amir qui accueillit Burton et Speke à
Tabora en 1857-1858 et auprès de qui Burton recueillit au retour une masse
d’informations sur la région ; Hamed bin Sulayman que Speke alla, en vain
d’ailleurs, consulter dans l’île de Kasenge (au nord-est de l’actuelle ville de
Kalémié au Zaïre) en mars 1858 à propos du cours de la rivière Rusizi ; ou
encore Hamed bin Ibrahim qui fut interrogé par Stanley à Kafuro sur la
géographie du Rwanda en février 1876…
Sur les rives du Tanganyika, nos voyageurs se trouvent en fait
mêlés à la vie, aux expéditions et aux calculs des réseaux mercantiles
zanzibarites centrés sur la factorerie d’Ujiji. Nous en donnerons deux exemples
que nous pouvons dénommer d’après les marchands les plus importants signalés
dans les récits d’exploration, à savoir le réseau de Said bin Majid al Maamri
et celui de Mohammed bin Gharib. Le premier est un Arabe dont une expédition
armée vers le comptoir d’Uvira en avril 1858 offrit à Burton et Speke
l’occasion de se rendre au nord du lac dans une pirogue louée chez les Bajiji.
À Uvira, ils rencontrèrent effectivement deux agents de cet Arabe, les jeunes
Majid et Bakari, qui allaient embarquer de l’ivoire. En novembre 1871, c’est
encore à lui que Stanley s’adressa pour louer une pirogue afin d’explorer le
delta de la Rusizi avec Livingstone. En janvier 1878, un Mswahili nommé
Sungura, devenu un marchand important sur les côtes du lac Victoria et qu’Emin
Pacha rencontre à la cour royale du Buganda, se flatte d’avoir servi de guide à
Burton et Speke lors de leur visite à Uvira : Burton et Speke ne le citent
nulle part dans leurs ouvrages, mais lui ne les avait pas oubliés vingt ans
plus tard. Sans doute faisait-il partie de l’expédition commerciale de Said bin
Majid
[24].
Le deuxième personnage, Mohammed bin Gharib, surnommé Kolokolo
(« Dindon »), est un Mrima qui était devenu familier des pistes du Maniéma et
du Katanga dans les années 1860 et qui, à ce titre, put servir de guide à
Livingstone à l’ouest du lac, notamment en 1869. Dix ans après, nous le
retrouvons, lui ainsi que son frère Mwinyi Hassani, à Ujiji au moment où les
premiers missionnaires y parviennent. Le Père Deniaud les décrit comme des
Waswahili déjà âgés et devenus très influents. Hassani est le secrétaire de
Mwinyi Kheiri, un autre Mrima devenu le chef du comptoir zanzibarite. Les deux
frères font essentiellement le commerce de l’ivoire avec les régions situées au
nord-ouest du lac (chez les Barega et les Babembe, et au comptoir d’Uvira) et
ils s’emploient à freiner la curiosité des missionnaires dans cette direction,
en particulier celle de l’Anglais de la
London
Missionary Society, Edward Hore
[25]. Autrement dit, les explorateurs passent, les
marchands restent, au moins jusqu’à la fin du siècle, et les services rendus
par les seconds aux premiers, si importants au début, se sont faits plus
mesurés quand les Européens manifestèrent la tendance à se fixer dans leur aire
d’influence. Ces rapports débouchèrent sur une tension nettement politique dans
les années 1880-1890, à l’époque de Rumaliza : en 1887, ce nouveau leader arabe
d’Ujiji décourage Hermann Wissmann de poursuivre vers le nord du lac ; en 1890,
il organise pratiquement lui-même l’expédition de l’Anglais Alfred Swann dans
cette direction. On peut noter, cependant, que par-delà les péripéties de la
conquête coloniale certains s’installèrent dans le rôle d’auxiliaires des
Européens tout en continuant leur activité commerciale. En 1892, Oscar Baumann
rencontre au Rusubi un Arabe nommé Rachid, qui est devenu l’agent du commerçant
irlandais Charles Stokes après avoir connu jadis Burton et Speke
[26]. Mais l’exemple le plus
typique d’une telle évolution est celui de Sef bin Rachid qui, après avoir été
employé très jeune comme caravanier par l’Association Internationale Africaine
et avoir géré la station de Karéma à la veille de sa cession aux Pères Blancs
(en 1885), eut plusieurs fois l’occasion de mettre le boutre qu’il avait acquis
au service des voyageurs européens et de les approvisionner : le Britannique
Scott Elliot en 1894, le capitaine Leue en 1895, le capitaine Ramsay en 1896,
Moore en 1899 et beaucoup d’autres se félicitent successivement de son
appui
[27].
D’une manière générale, ce que nous voulons souligner, c’est le
rôle de ce milieu mobile par excellence et curieux de tout, dans la diffusion
des informations. Ces dernières, mêmes fantaisistes ou réservées, sont souvent
utilisées par les « explorateurs » comme plus fiables que celles des «
indigènes ». On voit Stanley et Livingstone de passage chez le chef Mukamba au
Burundi, prêter spécialement attention aux dires d’un
mngwana qui prétend les informer sur
les conflits locaux et sur la géographie de la région
[28], alors qu’il raconte des sottises sur
le cours de la Rusizi, que rectifient aisément les témoignages des autochtones.
D’un autre côté, et on risquerait de l’oublier, des renseignements sur les
explorateurs sont colportés par ce milieu swahili le long des itinéraires
commerciaux et au sein des populations qu’il fréquente. En 1895, c’est à
l’ancien centre ngwana de Rubenga qu’un officier belge entend parler du passage
d’un Européen (Von Götzen) au Rwanda
[29]. Ces intermédiaires culturels ne sont pas seulement
des porteurs de nouvelles, ils véhiculent aussi des idées et nous aurons à
revenir sur leur rôle idéologique.
Cependant, les Waswahili ou les Arabes suivaient eux-mêmes des
pistes plus anciennes et s’inséraient dans les échanges régionaux. Les contacts
avec les Barundi ou les Banyarwanda furent d’abord assurés par leurs voisins
qui se firent les relais des gens de toutes origines venus de la côte
orientale. On peut distinguer parmi eux quatre niveaux de relations, en
fonction des distances non seulement géographiques ou économiques, mais aussi
culturelles, ce qui fait ressortir le rôle éminent des piroguiers
bajiji.
J. P. Chrétien, L’Afrique des
Grands lacs. Deux mille ans d’histoire, Paris, Aubier, 2000, p.
382.
On observe d’abord à l’est de la région, des groupes ou des
localités qui représentent des carrefours de produits et de marchands, mais
aussi de nouvelles, et qui en renvoient l’écho auprès de tous les voyageurs. Il
y aurait bien sûr beaucoup à dire sur la place de Tabora de ce point de vue.
Mais les récits des « explorateurs » mettent aussi en valeur, plus près de la
région qui nous intéresse, le rôle du Rusubi et du Karagwe, sur l’axe
commercial qui mène au Buganda. Il y a notamment ce que Stanley appelle en 1876
la « société de géographie du Karagwe » (après Speke et Grant en 1861), à la
cour royale de Bweranyange, non loin de la factorerie swahili de Kafuro : des
colporteurs venus d’un peu partout – Banyambo, Zanzibarites, Baganda, Banyoro,
Bashubi, Baha, Banyarwanda des bords de la Kagera – leur dirent plus ou moins
complaisamment tout ce qu’ils croyaient savoir sur les pays situés plus à
l’Ouest et en particulier sur le Rwanda
[30]. La politique de la monarchie rwandaise sous le
mwami Rwabugiri donne toute leur
signification à de tels centres, puisque, les étrangers se voyant interdire
l’accès du pays, les échanges devaient être effectués sur des marchés
extérieurs par les soins de caravanes contrôlées par des chefs de l’est du
Rwanda (notamment ceux du Gisaka). Les produits exotiques (perles et
cotonnades) étaient achetés au Karagwe ou au Rusubi. Il en va de même pour les
rapports politiques : d’après Alexis Kagame, Rwabugiri envoya des délégués chez
le roi Rumanyika du Karagwe pour s’informer sur les Européens avant de décider
de l’accueil éventuel qui devrait leur être réservé
[31].
Au Burundi, du moins sur les frontières orientales et
occidentales du pays, des étrangers pouvaient pénétrer. Il était possible, à la
fin du
xixe siècle, de rencontrer des colporteurs
ou des aventuriers susceptibles de fournir des témoignages directs sur ce pays.
À l’Est, les Basumbwa contribuent largement à articuler le réseau commercial
nyamwezi, auquel ils appartiennent, avec celui des colporteurs burundais. Cette
population reste malheureusement très peu étudiée. Mais nous trouvons de
nombreux Basumbwa dans les caravanes organisées à partir de Tabora ou surtout
d’Ushirombo, où une mission catholique a été établie, dans leur pays, en 1891.
En juillet 1896, c’est surtout parmi eux que les Pères Van der Burgt, Capus et
Van den Biesen ont recruté leurs porteurs, y compris le responsable de la
colonne, un certain Mugwanyuma. En janvier 1899, les Pères Van der Burgt, Van
der Wee et Desoignies arrivent également à l’est du Burundi suivis de dizaines
de Basumbwa. Et – cela est plus étonnant –, en février 1898, lorsque Van der
Burgt quitte cette fois Uzumbura pour traverser le Burundi d’Ouest en Est,
c’est encore des ressortissants de cette ethnie qui l’accompagnent, leur
activité commerciale les ayant attirés jusque sur les bords du Tanganyika à
l’ombre des Zanzibarites ou des Européens
[32]. C’est aussi à Ushirombo que Von Götzen rencontre en
1894 un guide nommé Mugusagusa qui avait déjà commercé au Rwanda
[33]. D’autres groupes peuvent
aussi être mentionnés : les Basubi et les Bangoni déjà évoqués, et également
les Barongo, un groupe clanique réputé pour ses forgerons et que l’on
rencontrait, dispersé, chez les Bazinza, les Basumbwa et les Baha du Nord. L’un
des guides de Van der Burgt en janvier 1899, qui était un Murongo, lui raconta
qu’il avait déjà été au Rwanda dans une délégation envoyée par le roi Nkanza du
Buyungu (Buha du nord) auprès du
mwami
Kigeri
[34]. Un nombre
important de Bangoni sont aussi avec Van der Burgt en 1896 et en 1899.
À l’Ouest, certaines populations habituées aux échanges sur les
rives du Tanganyika avant d’être maltraitées, voire disloquées, par la traite
esclavagiste, fournissaient également des éléments prêts à se mettre au service
des expéditions arabo-swahili ou européennes. Il s’agit notamment des Bavira et
des Babwari dont les pirogues étaient réputées et qui circulaient entre les
deux rives du lac, soit pour la pêche, soit pour le commerce. En novembre 1896,
Van der Burgt note que sept Babwari l’ont suivi depuis Ujiji jusqu’en Uzige et
que deux ménages de Bavira rencontrés à Uzumbura veulent aussi s’attacher à
lui
[35]. Les Pères
Blancs de Rumonge, entre 1879 et 1881, reçurent aussi la visite fréquente de
ressortissants de la presqu’île d’Ubwari qui essayaient de commercer avec eux
et qui les informaient sur la rive ouest du lac.
À un troisième niveau, nous trouvons des relations plus
étroites encore avec le Burundi et le Rwanda, lorsque les affinités culturelles
s’ajoutent à la fréquentation commerciale et en particulier quand une
intercompréhension quasi immédiate existe sur le plan du langage. Il faudrait
considérer la carte de la région des Grands Lacs en oubliant les frontières des
royaumes pour lire en filigrane les grandes démarcations linguistiques. Les
voyageurs étrangers appréciaient par exemple le fait que le runyoro, le rutoro,
le ruhaya et le runyambo, c’est-à-dire toutes les langues parlées du lac Luta
Nzige (futur lac Albert) à la Kagera et au sud-ouest du lac Victoria,
constituaient une entité homogène : c’est ainsi qu’un interprète nommé Makjera
recruté par Emin Pacha au nord du Bunyoro a pu ensuite s’entretenir même avec
des Bahima (sans doute originaires du Karagwe) installés dans la région de
Tabora
[36]. De même,
le Burundi appartient, comme on le sait, à un espace linguistique englobant
aussi le Rwanda et le Buha, voire le Bushubi (malheureusement à peine étudié)
qui semble être au carrefour d’influences zinza et rundi
[37]. Les Baha en particulier menaient un
commerce important avec les Barundi : exportations de houes et de sel,
importations de bétail ; or le giha, notamment dans son lexique, apparaît comme
plus proche du kirundi que ne l’est même le kinyarwanda. C’est auprès de
Bashubi (gens dits du « West Usui ») et de gens du Buha du nord que Stanley
recueille en 1876 le plus de renseignements dignes de foi sur le lac Kivu et la
Rusizi
[38]. En juillet
1896, Van der Burgt et ses collègues établissent les premiers contacts avec le
chef Rumonge à l’extrême ouest du Burundi par l’intermédiaire d’une délégation
composée d’un Musumbwa et de deux fidèles du
mwami du Buyungu (Buha du nord)
[39]. En outre, les Bamoso (de
l’est du Burundi) qui pratiquaient aussi le commerce du sel et des chèvres,
étaient culturellement très proches des Baha, ce qui facilitait encore les
relations de ce côté-là. Cinq Bamoso suivirent même Van der Burgt jusqu’à
Uzumbura, sans doute avec des arrière-pensées mercantiles. Les missionnaires se
trouvèrent en effet impliqués sans toujours s’en rendre compte dans les
relations et les conflits de ce milieu marchand de la frontière orientale du
pays
[40]. Une
catégorie s’avéra très utile dans les premiers temps aux
missionnaires-explorateurs : il s’agit des groupes de pasteurs batutsi
installés en Unyamwezi et dont la mission d’Ushirombo avait su attirer à elle
certains éléments. Beaucoup d’entre eux étaient originaires du Burundi, du Buha
ou du Bushubi
[41]. Le
Diaire de Saint-Antoine cite par
exemple un Mututsi chrétien, prénommé Herman, devenu l’un des « suivants » des
Pères Blancs d’Ushirombo et qui rend visite à plusieurs reprises à leurs
confrères du Burundi, en 1896 et en 1900
[42]. On peut se demander si ce n’est pas également le
cas de ces trois « chrétiens warundi d’Ushirombo » qui accompagnent Van der
Burgt en 1896 sur les bords de la Ruvubu, puis en Uzige (nord du lac
Tanganyika), et qui fraternisent de façon particulièrement chaleureuse avec
leurs compatriotes à leur arrivée
[43]. Mais ces guides exceptionnels semblent avoir été
rares.
Ceux qui ont joué un rôle de premier plan sont les Bajiji. Ils
rassemblent en effet dans leur communauté les trois niveaux de relations que
l’on vient d’analyser : Ujiji est un centre accueillant des marchands barundi
depuis longtemps ; des Bajiji vont commercer eux-mêmes au Burundi, notamment
pour y acheter de l’huile de palme en échange du sel venu de l’Uvinza ; enfin
leur langue, qui n’est autre que le giha, leur permet de comprendre sans
difficulté la population. Il faut y ajouter les facilités de circulation sur le
lac, vu leur expérience en matière de navigation
[44]. C’est à Ujiji que Stanley en 1871 et
1876, comme tous les autres voyageurs, rassemble le plus de données sur le
Burundi. C’est là que Burton ou le Père Deniaud se procurent des rameurs.
Burton décrit leur vivacité et leur maîtrise, tout en déplorant leur fantaisie,
leurs trafics (des ballots de sel sont chargés dans les deux pirogues louées
par lui-même et par Speke) et leurs tarifs prohibitifs : les deux équipages, 55
rameurs en tout, et leur « capitaine » (le
nahoda) reçoivent 80
shuka de cotonnades, 170
kete de perles bleues et 40
kete de perles rouges (sans parler du
prix de la location des pirogues réglé au chef Kannena). Les récriminations de
l’ « explorateur » ne nous semblent d’ailleurs pas justifiées car, d’après les
calculs que nous pouvons effectuer sur la base des chiffres fournis par Burton
lui-même, l’ensemble de ces denrées représentait l’équivalent d’un millier de
francs français (prix d’Ujiji), soit quelque 17 francs par rameur pour une
expédition d’un mois : guère plus que le tarif des porteurs analysé plus haut.
Burton affirme que les « Arabes » quant à eux n’ont à payer qu’une
shuka de cotonnade (environ 6 à 7
francs) pour se rendre à Uvira, mais sans préciser si ce montant inclut le
retour
[45]. Les
Européens se trouvaient simplement en présence d’une population habituée aux
marchandages et dont ils pouvaient difficilement se passer. Les piroguiers
bajiji prolongeaient en quelque sorte sur le lac Tanganyika l’axe caravanier
tracé depuis Bagamoyo. C’est grâce à eux que les Waswahili, avant les
Européens, purent s’implanter au nord du lac, à la recherche d’ivoire dans une
région jusque-là réputée pour ses palmiers à huile. Ce ne sont pas seulement
des rameurs (ou des porteurs entre Tabora et le Tanganyika, comme ceux recrutés
par Stanley en 1871) que nos « explorateurs » cherchent parmi eux, mais aussi
des guides et des interprètes, des hommes connaissant les rivages burundais et
capables de s’exprimer aussi bien en giha-kirundi qu’en kiswahili. Burton et
Speke s’offrent les services d’un guide local nommé Saifu au prix de 8
shuka et de 27 livres de
verroterie
[46].
Stanley et Livingstone recrutent deux « marchands et pêcheurs », Ruango et
Para, payés environ 4
shuka chacun,
pour les guider jusqu’à la Rusizi. Ce sont les mêmes qui racontent à Stanley en
1876, à son retour dans leur pays, la légende du lac Tanganyika que l’on
retrouve dans son récit
[47]. Même Oscar Baumann, qui pourtant ne passe pas à
Ujiji, bénéficie de l’aide précieuse de plusieurs membres de sa caravane
originaires de cette région (« nés à Ujiji », écrit-il), lorsqu’il s’agit
d’assurer un dialogue entre son interprète Massaï qui connaît le kiswahili et
les populations du Burundi ou du Bushubi
[48].
Il est curieux, compte tenu de tous ces faits, de constater le
mépris avec lequel les voyageurs européens traitent les Bajiji : insolents,
cupides, moqueurs, querelleurs, insensibles, ivrognes, selon Burton. À vrai
dire, seuls les Arabes « pur sang » trouvent grâce à ses yeux comme à ceux de
Livingstone. Les Waswahili du lac Tanganyika sont eux-mêmes traités de «
méprisables métis » par ce dernier, pourtant ami du Mrima Mohammed bin
Gharib
[49]. Cette
agressivité envers des groupes qui pourtant servent de relais indispensables se
retrouvera dans d’autres situations coloniales, reflétant les contradictions de
l’attitude des Européens en Afrique. D’une manière générale, les voyageurs sont
peu prolixes sur les intermédiaires locaux sans lesquels leurs expéditions ne
seraient pas arrivées à terme, sinon pour s’en plaindre ou pour les railler.
D’autres auxiliaires étaient plus choyés.
Les hommes de confiance : wasemyi (les « interprètes »)
S’il y eut de véritables « explorateurs » de métier parmi les
compagnons obscurs des premiers Européens, c’est sans doute dans le milieu des
« guides » africains qu’il faudrait les chercher. On les trouve en effet sur
les pistes est-africaines, d’expédition en expédition, et certains auraient
mérité autant d’hagiographies que le sémillant Stanley ou le bon Livingstone !
La première fonction de ces hommes de confiance des Européens était d’ordre
linguistique : ils étaient par définition des interprètes, c’est-à-dire en
l’occurrence des gens capables de s’exprimer couramment en kiswahili. Le terme
wasemyi ou
basemyi (en kirundi) qui a été
appliqué, jusqu’à aujourd’hui, à ces hommes dans la région des Grands Lacs est
révélateur du rôle véhiculaire pris de plus en plus par cette langue à partir
de la fin du xixe siècle, puisqu’il signifie
littéralement en kiswahili « ceux qui parlent » (de
kusema, parler) : un peu l’équivalent
de speaker en anglais. À vrai dire,
leur fonction était double : les interprètes devaient pouvoir converser avec
différentes populations africaines, mais aussi avec des Européens de
nationalités variées. Les expéditions s’aventuraient en effet dans des régions
où la masse des gens ignorait le kiswahili, la langue de la côte, et d’autre
part, les premiers voyageurs blancs l’ignoraient eux-mêmes complètement ou ne
faisaient que le balbutier. Les interprètes devaient donc connaître si possible
une des langues pratiquées par ces Européens ou avoir au moins assez de
psychologie pour se mettre à leur diapason ; ils avaient également intérêt à
connaître aussi un peu l’une ou l’autre des langues de l’intérieur ou, à
défaut, à savoir trouver les éléments bilingues susceptibles de les relayer,
tels les Bajiji sur les rives du Tanganyika.
Plus on avance dans le siècle, plus les voyageurs pratiquent
eux-mêmes le kiswahili. La situation est cependant différente au début. Voyons
rapidement quelques cas. Bien que Burton ait eu dans ses bagages la grammaire
swahili de Krapf, ni lui ni Speke ne pratiquaient cette langue. Speke le
reconnaît : « Ni le capitaine Burton ni moi-même n’étions capables de converser
en aucune langue africaine avant d’être presque arrivés à la côte à notre
voyage de retour
[50]
». Leur interprète privilégié fut le fameux Bombay : ayant été élevé en Inde,
celui-ci pouvait utiliser l’hindi que comprenaient les deux Britanniques.
Burton connaissait en outre l’arabe, ce qui explique ses relations préférées à
Tabora ou à Ujiji. Stanley reconnaît en 1876 qu’il ne parlait quant à lui que
du « mauvais kissouahili
[51] ». En revanche, Livingstone semble s’être
familiarisé avec cette langue, au fil des années passées sur les bords du
Tanganyika. Dans les années 1890, les voyageurs venus du monde germanique,
Baumann, von Götzen, Kandt, ont fait l’effort d’apprendre le kiswahili, soit
sur la côte orientale, soit en Allemagne même (comme Kandt). De même les Pères
Blancs, en se reconvertissant de l’Afrique du Nord à l’ « Afrique centrale »,
sont passés de l’arabe au kiswahili. À ce moment-là, le problème linguistique
essentiel se trouve donc reporté en aval, dans la relation entre swahilophones
et Barundi ou Banyarwanda : ce sont les interprètes riverains du Tanganyika,
notamment les Bajiji, et non plus les Wamrima de l’océan Indien qui dès lors
occupent une position stratégique. Van der Burgt avoue en 1896 que ni lui ni
Van den Biesen (pourtant en train de préparer un catéchisme en langue locale)
ne sont capables de s’entretenir avec les Barundi et qu’ils dépendent des
interprètes
[52]. Grâce
à l’aide de ces derniers, lui-même publie dès 1903 un
Dictionnaire français-kirundi,
incluant des synonymes en kiswahili et en allemand. Il nous cite le nom de l’un
d’entre eux dans sa grammaire éditée en 1902
[53] : un jeune Mututsi, dit-il, nommé Bernard Kitwe,
peut-être un de ces « chrétiens barundi » amenés d’Ushirombo en 1899.
L’évolution est donc allée dans le sens d’une simplification de la chaîne
parlée : anglais-hindi-kiswahili-giha-kirundi avec Burton à Nyanza en 1858,
français-kirundi avec les pères Blancs de Mugera au début du
xxe siècle.
On devine les incompréhensions et les malentendus qu’a pu
susciter durant ce demi-siècle la transmission des messages par le biais d’un
ou deux intermédiaires. Une erreur initiale concernant le sens du cours de la
Rusizi peut être en partie imputée à un contresens dans le « dialogue »,
mi-swahili, mi-hindi, établi entre Hamed bin Sulayman, Bombay et Speke à l’île
de Kasenge. Plus tard, c’est de son interprète, sans doute aidé par quelques
Banyamwezi ou Bajiji connaissant plus ou moins le kirundi, que Baumann apprend
que les cris de la foule saluent en lui l’héritier des rois au « visage pâle »,
traduction pour le moins fantaisiste d’un terme désignant en fait le surnom du
mwami Mwezi (
Gisabo, « La baratte ») !
Cet interprète était un Massaï, nommé Kiburdangop, intégré à la culture swahili
sous le nom de Bakari bin Mfawme ; il accompagna l’expédition au moins jusqu’à
Busambo, sur les contreforts de la crête de la Kibira, où il fut tué lors d’une
attaque de guerriers barundi. Le choix de ce personnage était lié à l’objectif
initial de l’expédition : la traversée de la steppe massaï en direction du lac
Victoria. Il n’est pas sûr qu’il ait été adapté pour la traversée du Burundi
improvisée par le voyageur autrichien. La situation la plus comique est sans
doute celle décrite par Richard Kandt en juin 1898 à la cour royale du
Rwanda
[54]. Comme il
s’était aperçu au Burundi que le guide qu’on lui avait confié à Tabora ignorait
le « kitussi », écrit-il (amalgamant sous cette rubrique le giha, le kirundi et
le kinyarwanda), il dut recourir à la femme de son cuisinier supposée connaître
« l’idiome des Watussi de l’Uganda ». Comment s’étonner ensuite que lors de son
entrevue avec un représentant du
mwami
Musinga, il n’ait pu entretenir avec ce dernier qu’une « conversation au
compte-gouttes » ! En effet, la langue dite tutsi de cette femme était
probablement celle des Bahima du Nkore qui avaient migré au Buganda : or la
différence entre le runyankore et le kinyarwanda est très sensible. Clichés
ethniques et quiproquos linguistiques…
Malgré leurs faiblesses, ces intermédiaires africains,
interprètes ou guides, surent se rendre indispensables en assurant le contact
humain avec la caravane et avec les factoreries zanzibarites, grâce à leur
expérience toujours plus grande des expéditions continentales au long cours. La
plupart se retrouvent dans plusieurs voyages d’exploration. Le guide Saïd bin
Salim, fourni à Burton et Speke en 1857, est repris par Speke et Grant en 1861.
De même le fameux Bombay a été employé successivement par Burton en 1857, Speke
en 1861, Stanley en 1870, Cameron en 1873. Mabruki, Ulimengu, Ferraji et Uledi,
des anciens de Speke, sont avec Stanley lors d’une ou deux de ses expéditions
africaines. Edward Gardner et Hassan bin Safeni, anciens suivants de
Livingstone, sont repris par Stanley en 1874. De même, on voit von Götzen
recruter Hussein Fara, un Somali, ancien guide de Carl Peters en Uganda, Hassan
Duncan, un autre Somali, ancien compagnon du voyageur hongrois Teleki, le
tirailleur Hamis wadi Ismaili, un ancien des expéditions de Stanley en 1874-77
et d’Emin Pacha en 1890-91, et enfin le tirailleur Hailala wadi Baruti qui
avait suivi Baumann au Burundi. Ces deux derniers sont
ombasha (caporaux) dans son
expédition. Les deux responsables de caravanes choisis par Oscar Baumann, les
jeunes Mkamba et Mzimba bin Omari, étaient, si l’on peut dire, des
spécialistes, qui avaient commencé leur carrière comme porteurs à Pangani. Le
premier était un esclave qui revenait alors du lac Rodolphe, le second avait
prouvé son efficacité lors de la précédente expédition de Baumann lui-même en
Usambara
[55].
Illustration 4
Baumann, Mkamba et Mzimba : trois « explorateurs du
Burundi.
Gravure tirée de O. Baumann (1894 : 6).
Ainsi, de véritables carrières de « cadres » caravaniers se
distinguent, tantôt au service des marchands zanzibarites, tantôt à celui des
voyageurs européens, pour devenir ultérieurement, dans certains cas, des
intendants de postes administratifs coloniaux ou de missions chrétiennes.
Stanley rencontre en 1887 Uledi, un ancien compagnon de Speke et de Grant,
devenu trafiquant d’ivoire sur l’Ituri
[56]. Avant de servir Livingstone et Stanley, Hassan bin
Safeni avait été un agent de Mohammed bin Gharib au Maniéma. Tofik, originaire
d’Uganda, avait été réduit en esclavage par des Wangwana, puis il avait
combattu avec Rumaliza jusqu’au lac Kivu et il connaissait le kirundi : von
Götzen trouva en lui un guide précieux et il le recruta à Dar-es-Salaam où il
était devenu cabaretier
[57]. Majwara, encore un Muganda, employé par Stanley,
sera plus tard auxiliaire de la mission protestante de la
London Missionary Society à Urambo.
D’autres eurent une existence encore plus étonnante. Le dénommé Dallington ou
Miftah, un affranchi originaire de la région du Zambèze, envoyé un moment
s’instruire en Angleterre, compagnon de Stanley en 1874-75, reste au Buganda
comme interprète à la cour royale à l’intention des futurs visiteurs européens
: Emin Pacha bénéficie de ses services en 1877
[58] ; il devient même
kitongole, c’est-à-dire chef du
kabaka en 1881. Plus romanesque
encore, voici la courte biographie de Kalulu (« Gazelle » en kiswahili) : jeune
esclave d’origine lunda racheté par Stanley en 1870 à Tabora, éduqué en
Angleterre, il accompagne son protecteur en Afrique centrale quatre ans plus
tard et périt noyé au Congo ; Stanley lui consacre une biographie
attendrie
[59]. Dans
certains cas, des servants finirent par devenir de véritables adjoints, tel Ali
Kiongwe, originaire de Zanzibar, qui travailla au service du consul Johnston
sur le Zambèze, puis en Uganda, et qui accompagna à ce titre le missionnaire
protestant Alfred Swann en 1890 jusqu’aux rivages du Burundi, où il jouera même
un rôle politique non négligeable.
Parmi les « fidèles » des Européens, se distinguent les
affranchis, anciens esclaves libérés et éduqués par des Blancs, pour lesquels
le milieu caravanier représentait une nouvelle famille. On peut distinguer deux
grandes périodes : celle des affranchis originaires de la région du Zambèze, du
lac Nyassa et de la Rovuma dans les années 1860-1870 ; celle des esclaves
rachetés de la région des Grands Lacs, soit d’Uganda, soit du sud du lac
Victoria, soit encore des rives du Tanganyika, dans les années 1880-1890. Parmi
les premiers, un certain nombre était issu de l’ethnie yao, dont le rôle de
courtiers entre le lac Nyassa et la côte de l’océan Indien est connu : on peut
citer Bombay et Mabruki (avec Burton et Speke), Cuma et Suzi (avec Livingstone)
ou Hailala wadi Baruti (avec Baumann). Cuma et Suzi avaient été emmenés en 1864
en Inde et élevés dans une école missionnaire, comme beaucoup d’autres
compagnons de Livingstone de toutes origines. Mais le plus célèbre de ces Yao
reste Bombay : né vers 1820, il avait été réduit en esclavage à l’âge de 12
ans, puis emmené en Inde (d’où son nom) par son maître ; à la mort de ce
dernier, il était revenu en Afrique et était devenu soldat au service du sultan
de Zanzibar, puis il avait travaillé pour les Anglais, ce qui l’avait amené à
rejoindre Burton, puis Stanley et Cameron. Il reçut une pension de la
Royal Geographical Society de Londres
en 1876 et il mourut en 1885. C’était la fin d’une époque
[60].
Dans les années 1880-1890, les missions protestantes ou
catholiques implantées dans l’intérieur se créent une clientèle. Parfois, il
s’agit d’hommes libres ralliés au christianisme, notamment au Buganda, qui
fournit les premiers catéchistes, comme ceux qui accompagnent Mgr Hirth au
Rwanda en 1900. Mais le plus souvent, il s’agit d’esclaves rachetés, premier
noyau de la communauté chrétienne, ceux que les religieux appellent leurs «
enfants » même quand ils sont devenus adultes. Parmi eux, on trouve des gens
originaires de l’Uganda actuel ou des contrées du sud du lac Victoria
(Basumbwa, etc.) ou encore des victimes des razzias effectuées dans l’est du
Congo (gens du Maniéma, Babembe…). Au début, les missionnaires louaient ou
achetaient des esclaves, comme de simples clients des « Arabes » : le Père
Deniaud et ses confrères arrivent à Ujiji en 1879 avec deux « domestiques »
originaires du Maniéma ; ils en embauchent quatre autres sur place, puis un
Arabe leur loue cinq esclaves, et ainsi de suite
[61]. Ultérieurement, en juin 1896, les
Pères Blancs entrent au Burundi, suivis de fidèles déjà baptisés : six
chrétiens accompagnent Van der Burgt et Van den Biesen vers la Ruvubu, parmi
lesquels quatre d’origine burundaise (dont Jean Ndobewa) et deux Babembe ;
seuls trois Barundi chrétiens seront encore avec eux en Uzige
[62].
On pourrait trouver dans ce milieu des émules de leurs
prédécesseurs, de loyaux serviteurs à la manière de Bombay ou des déserteurs à
la manière d’Uledi. En août 1895, Mgr Roelens, vicaire apostolique du
Haut-Congo, remonte la vallée de la Rusizi sous la conduite de François Bulani,
responsable africain de la mission de Baudouinville, un ancien esclave racheté,
originaire de la région du lac Kivu
[63]. Autre exemple : un certain « Mariani », plus
exactement Maridyani (« Corail » en kiswahili), un affranchi amené de
l’intérieur à Zanzibar par le Père Girault avant 1890, devient un des
principaux auxiliaires de la mission d’Ushirombo dans les années 1896-1899 : on
le voit rendre visite à Van der Burgt en Uzige en décembre 1896, puis passer
plusieurs fois à Mugera en 1899 à la tête de caravanes qui assuraient la
liaison entre la nouvelle mission du Burundi et le chef-lieu du Vicariat ;
certains le surnomment « le Muzungu » (le Blanc)
[64] ! À l’opposé de ce bon intendant, on
voit également circuler en sa compagnie en 1879 un chrétien qui semble
d’origine bembe, nommé Xaverio Makoba (« Fusil à piston », en kiswahili) :
celui-ci reste à Uzumbura même après le départ de Van der Burgt en 1898, puis
on le retrouve à Mugera en 1899. De conflit en conflit et de rapine en rapine,
il se retrouve trafiquant à Uzumbura, puis bandit de grand chemin. Les
Allemands le pendent en 1906. Fin d’une pieuse carrière
[65]…
S’il fallait récapituler l’histoire internationale des «
explorateurs », au Burundi par exemple, entre 1858 et 1899, elle apparaîtrait
singulièrement cosmopolite, faisant figurer neuf Britanniques, un Américain, un
Belge, un Suisse
[66],
un Autrichien, une quinzaine de Pères Blancs, pour la plupart français ou
hollandais, et une douzaine de militaires allemands ; mais il faudrait
également mentionner cinq Asiatiques : les Goanais Valentino Rodrigues et
Gaeteno Andrade et les deux Beloutches qui accompagnent Burton et Speke en 1858
; le Palestinien Selim Heshmy, recruté par Stanley à Jérusalem en 1870. Il ne
faudrait pas oublier non plus les cinq guides yao mentionnés plus haut,
quelques Massaï et Soudanais venus avec Baumann, un grand nombre de Banyamwezi,
de Basumbwa, de Basubi, de Bajiji, de Babembe, intégrés au personnel de ces
premiers visiteurs européens. Tous ont été au Burundi parmi les initiateurs
d’un contact extérieur, sans parler de tout le trafic habituel qui se développe
à la fin du
xixe siècle. Rien de l’aventure de
Christophe Colomb chez les Burton, les Livingstone ou les Baumann : les
Européens sont portés par le mouvement d’échanges de la région des
Lacs.
Regards africains sur les washenzi des sources du Nil
Que l’on considère les plus fameux ou les plus obscurs de ces
voyageurs africains ou asiatiques, on trouve des gens qui connaissent « le
monde », fiers de leurs équipées, de leur expérience et de leurs relations,
volontiers hâbleurs et arrogants avec les villageois. Les incidents sont
fréquents entre les caravanes et les populations visitées : en 1858 à Nyanza,
le Goanais Valentino tue un des piroguiers (mais « ce n’était qu’un esclave »,
se console Burton…). Les réquisitions et les heurts ne se comptent pas : on
n’en parle que lorsque le conflit dégénère. Il suffit par ailleurs d’observer
l’allure, la tenue vestimentaire (cotonnades cousues, turbans ou chéchias à
l’orientale…) et enfin l’importance des armes à feu chez les principaux
compagnons des Européens, si l’on en juge d’après les illustrations de
l’époque
[67], pour
mesurer, à travers ces signes d’autorité, la distance matérielle et culturelle
qui les séparait de la paysannerie burundaise ou rwandaise de l’époque. Ils
pouvaient se remémorer selon les cas la tradition virile des porteurs
banyamwezi ou les légendes des voyageurs des
Mille et une nuits. Disons brutalement qu’ils se
considéraient comme des hommes « civilisés », aux côtés des Européens, donc
supérieurs à la masse des « sauvages » (
washenzi) de l’intérieur. Ce complexe de
supériorité de semi-citadins s’exprimait même à un niveau très humble : un
cuisinier swahili d’Ujiji abandonna les Pères Blancs de Rumonge en 1879 car il
refusait, leur dit-il, de « vivre au milieu des sauvages
[68] ». Les intermédiaires africains
n’étaient donc pas des guides neutres et, malgré la pauvreté des sources, on
peut essayer de déceler des éléments de leur idéologie.
Illustration 5
Explorateurs méconnus du Burundi (novembre 1871) : on
reconnaît le Palestinien Selim (d’après H.M. Stanley, 1874 : 281), Suzi et Cuma
(d’après D. Livingstone 1876, II : 53) et Bombay (d’après V.L. Cameron, 1878 :
8)
Il est exceptionnel que les guides aient laissé des souvenirs
personnels de leurs voyages. Sur le Rwanda, nous disposons d’une source de
cette nature grâce au linguiste allemand Carl Velten qui a publié le récit
d’Abdallah bin Rashid, un « Arabe » de Tanga qui accompagna von Götzen dans sa
traversée de l’Afrique
[69]. Ses notations, très proches de celles du voyageur
allemand, traduisent le même étonnement et parfois le même mépris pour des
populations considérées comme arriérées. Mais, par ailleurs, une lecture
attentive de la littérature de voyages permet, indirectement, de reconstituer
au moins partiellement l’état d’esprit et les préjugés de la plupart de ces
intermédiaires. Un aspect très visible est celui des revendications matérielles
et des négociations qui s’ensuivent. Manifestement, avec ces interprètes,
soucieux tantôt de faire plaisir au « chef » blanc, tantôt de ménager leurs
intérêts, la formule rebattue selon laquelle
traduction et
trahison vont de pair doit se compléter du terme
de
tractation, venant épaissir l’écran
entre les réalités du terrain et ce qu’en connaîtront le voyageur européen et
ses futurs lecteurs. Mais, plus profondément, deux facteurs doivent être mis en
valeur : le langage et les fantasmes véhiculés par la culture arabo-swahili de
l’Afrique orientale.
La médiation du kiswahili, langue des caravanes et des
marchands, se lit dans les dénominations diverses reprises par nos «
explorateurs » comme autant de termes africains authentiques. On le voit dans
la cartographie : un lieu reçoit le nom d’un chef connu des traitants d’Ujiji
(par exemple Rumonge) ; le préfixe swahili u- est employé spontanément et systématiquement
à la place du bu- employé en kirundi
dans le mêmes cas ; la plaine de Bujumbura est longtemps appelée
Uzige d’après le nom d’une haute
colline (Buzige) bien visible depuis
le lac ; les caps ou les promontoires sont parfois précédés du terme
ras (qui a ce sens en arabe et en
kiswahili), etc. Ce placage linguistique subsistera jusqu’à l’indépendance avec
l’emploi du terme Urundi pour désigner
le Burundi.
Il en va de même pour les anthroponymes, en particulier pour
les surnoms attribués aux étrangers.
Kanayogi, « Le Petit qui se baigne », a été
appliqué à Richard Kandt : il s’agissait initialement d’une plaisanterie de
porteurs née de son goût pour les baignades en rivière
[70]. Or ce nom s’est diffusé au nord du
Burundi et au Rwanda au début du
xxe siècle, parfois interprété comme une
allusion aux enquêtes hydrographiques du voyageur allemand en 1898, mais le
plus souvent sans que les gens connaissent sa signification initiale exacte.
Cette ignorance correspond en partie au mécanisme de la dation du nom dans la
région, où seuls les parents et les voisins proches peuvent apprécier le
contexte ainsi désigné
[71]. Mais dans ce cas, la difficulté est aggravée par le
fait, nous expliqua un notable burundais, que les gens n’osaient pas approcher
les Blancs à l’époque des Allemands : ils ne pouvaient donc leur donner des
noms en connaissance de cause, et se contentaient d’entendre parler de tel ou
tel
[72]. Or qui était
apte à colporter ces surnoms sinon les auxiliaires de culture swahili ? Une
telle situation se présente dès le début des contacts.
Plus généralement, tout un vocabulaire se diffusa auprès des
Européens concernant les réalités les plus quotidiennes du pays. Les écrits
coloniaux fourmilleront de termes swahili : la bière de bananes est toujours
appelée pombe au lieu de
urwarwa, les chefs sont définis comme
wanyampara au lieu de
batware, le
mwami est intitulé
sultani. Cette façon de draper la
société burundaise dans une étoffe culturelle venue de la côte de l’océan
Indien n’a pas été décidée par les « explorateurs » : ils y ont été
naturellement menés par le parler de leurs auxiliaires.
À ces mots, déjà non innocents, s’ajoutaient des images plus ou
moins stéréotypées ou fantasmatiques. Rwanda et Burundi font en effet figure de
pays de monstres et de merveilles dans les milieux zanzibarites du
xixe siècle. En 1891, Grant apprend à
Tabora que les « Wahuma » du Karagwe avaient des bras et des jambes d’une telle
longueur qu’ils ne pouvaient marcher que sur les genoux et les coudes
[73] ! En 1894, von Götzen recueille auprès
des milieux arabo-swahili des légendes analogues sur le Rwanda : montagnes de
feu, armées d’Amazones, nains à grande barbe portant le souverain, gens dont la
tête est si disproportionnée qu’ils perdent leur équilibre sans cesse et
doivent porter sur eux une flûte pour appeler à l’aide
[74] ! À vrai dire, ces fantasmagories ont
persisté dans certains esprits, y compris en Afrique : c’est aujourd’hui
l’effet de retour des stéréotypes anthropologiques européens sur la « race
hamitique ». Mais les Arabes, les Indiens et les Waswahili du
xixe siècle ne manquaient pas non plus
d’imagination. Trois grands thèmes se détachent pour faire des populations des
sources du Nil des « sauvages » à part : la terreur exercée par ces
montagnards, la qualité des esclaves qu’on pouvait en tirer, enfin des
affinités étranges entre fils de Cham et fils de Sem dans ces parages.
Examinons ces trois imageries.
De terribles guerriers
Ce ne sont pas les Européens qui ont inventé l’image des
farouches Barundi ou Banyarwanda. Avant même qu’ils aient mis les pieds sur les
rivages du lac Tanganyika ou sur les premiers contreforts orientaux de ces
pays, ils étaient mis en garde par les voisins. Hamed bin Ibrahim, depuis le
Karagwe, décrit les Rwandais comme des diables méchants et fourbes. À Ujiji,
Wangwana et autochtones détestent les Barundi pour leur « inhospitalité » :
aussi bien Hamed bin Sulayman que le chef Kannena les décrivent devant Speke ou
Burton comme de « turbulents barbares », comme des « sauvages », presque des
cannibales
[75].
Livingstone entendra les mêmes propos une dizaine d’années plus tard chez ses
amis d’Ujiji. Et à l’est du pays, les Bashubi de Rwabigimba inquiètent la
caravane de Baumann par leurs récits ; le roi Gihumbi au Buha du nord prévient
les Pères Blancs en 1896 de ce qui les attend au-delà de la frontière. La
rumeur semble même s’être répandue depuis le milieu du siècle jusqu’à la côte
de l’océan Indien, s’il faut en croire les instructions remises à Burton avant
son départ. La raison d’une telle réputation est claire. Écoutons ce que
l’Arabe Ben bin Ibrahim explique lui-même à Stanley en 1876 : « Ils n’ont
jamais permis à un Arabe de trafiquer dans leur pays, ce qui prouve que ce sont
de mauvaises gens
[76]
». Von Götzen lui fait écho en 1894 en notant que les échecs des Arabes dans la
région expliquent les légendes fantastiques courant sur ces peuples. De même au
Burundi les échecs des Zanzibarites sur les frontières de l’ouest et, en 1884,
la déconfiture de Mirambo à l’est rendent compte de la réputation négative
diffusée par des voyageurs européens, eux-mêmes « informés » par leurs
intermédiaires wangwana, banyamwezi ou bajiji.
Un auteur récent explique que les Bajiji qui transportèrent
Burton et Speke sur le lac ont évité les rivages du Burundi pour aller à Uvira,
par peur des « redoutables Tussi
[77] ». Ni Speke ni Burton n’attribuent aux Batutsi cette
prudence de leurs piroguiers : c’est globalement l’agressivité des Barundi qui
est mise en cause et, on peut le dire, à juste titre. Toute la littérature sur
les « pasteurs guerriers » qui s’est développée depuis 1858 explique cette
interprétation récente. Pourtant, certaines des expériences faites par les
Zanzibarites sur les bords du lac Tanganyika peuvent aussi avoir aidé à
cristalliser cette idée d’un monopole politico-militaire tutsi dressé contre
l’étranger. Nous voulons parler de l’histoire du royaume du Bujiji au milieu du
xixe siècle, et en particulier de ses
districts riverains du lac (la région de la factorerie d’Ujiji). À une date
située approximativement entre 1855 (date probable du raid ngoni) et 1858 (le
passage de Burton), un soulèvement éclata contre le
mwami Ruyama, présenté comme un
usurpateur, mais surtout comme un Mututsi des montagnes du Manyovu (le cœur du
royaume), hostile aux usages de la plaine (notamment la consommation de
poisson). Le chef des rebelles était un
muteko (chef de la terre), donc un Muhutu dans
ce contexte, nommé Hebeya : il eut l’appui des gens de la plaine, mais aussi
des Wamrima Mwinyi Akida et Mwinyi Hassani dont nous avons vu l’influence
durant au moins deux décennies. Ruyama dut fuir et fut remplacé par son frère
Mugasa. On notera aussi qu’en 1858 Kannena, le petit chef qui accueillit
Burton, était semble-t-il, d’origine servile
[78]. Autrement dit, aux yeux des étrangers du comptoir,
les riverains du lac, essentiellement bahutu, incarnaient la collaboration et
l’amitié, tandis que les chefs de la montagne, classés comme batutsi,
incarnaient la résistance, donc la sauvagerie et l’inhospitalité. L’image a pu
fonctionner plus au nord, au Burundi, car les rapports entre l’Imbo et
l’intérieur présentaient des analogies avec ce que nous venons de voir et, dans
les années 1880 en particulier, les Wangwana purent opposer l’accueil des chefs
de la plaine à la résistance irréductible de la crête, c’est-à-dire les Bahutu
aux Batutsi : les préjugés ne sont pas gênés par le schématisme, ils peuvent
même s’en nourrir.
Des esclaves potentiels
Tout commence par des impressions, des visages qui en
évoquent d’autres, notamment par des comparaisons avec des traits physiques de
la Corne de l’Afrique, chez les Somali ou les Galla (Oromo). Les Wamrima ou les
Arabes ont naturellement tendance à faire des rapprochements avec ce qu’ils
connaissent sur les côtes de l’océan Indien. Abdallah bin Rashid croit
retrouver au Rwanda des visages somali, comme il avait déjà comparé les Wafiome
(un groupe de langue sud-kouchitique) avec les Galla et les étoffes d’écorce
sukuma avec celles du Buganda, non sans la tentation de discerner chaque fois
des influences et des parentés
[79]. Le petit jeu des comparaisons est encouragé par la
diversité des ethnies représentées dans les grandes caravanes : des Somali se
comparent à des Bahima, mais Bombay discerne des usages yao dans la
région
[80].
Comparaison n’est pas raison et l’histoire ne peut se satisfaire des schémas
diffusionnistes, mais on voit comment de tels schémas germent spontanément, de
façon impressionniste : nous retrouvons ici la façon dont, à partir de types
physiques dits éthiopiens ou nilotiques dans la région des Grands Lacs,
notamment chez les catégories pastorales, a été élaborée l’hypothèse
hamitique.
La comparaison d’une partie des habitants de la région des
lacs avec les Galla ou les Somali n’était pas innocente. Ces deux peuples
fournissaient les esclaves domestiques africains les plus appréciés au
Moyen-Orient. On vantait leur amabilité, leur intelligence et surtout la beauté
des filles
[81].
Peut-être était-ce le prolongement d’une imagerie très ancienne dans le monde
arabe, où le modèle des beaux Noirs était plus éthiopien ou nubien que
centre-africain. Les observateurs européens sont frappés par la faveur accordée
par les Arabes aux groupes répondant à ces critères. Ces derniers sont
d’ailleurs variés au milieu du
xixe siècle, avant que les stéréotypes
raciaux ne se soient fixés : Livingstone note que les Arabes de Tabora admirent
les « tribus de rang supérieur » qui se distinguent par un nez droit et peu
aplati, telles que les Batutsi, les Balunda du Kazembe ou les gens du
Maniéma
[82]. La
réputation des filles hima du Nkore et du Karagwe ou celle des filles tutsi du
Rwanda offraient un grand sujet de conversation dans les factoreries
zanzibarites. Hamed bin Ibrahim affirme à Stanley qu’il épouserait une femme du
Rwanda aussi volontiers qu’une compatriote de Mascate
[83]. Emin Pacha note que leur valeur était
très élevée, car les traitants pouvaient les revendre au Moyen-Orient, à
condition qu’elles aient le teint clair, avec autant de profit que des filles
galla ou abyssines
[84]. On sait que cet aspect des choses joua également un
rôle non négligeable dans la séduction exercée sur Speke par la cour royale du
Karagwe.
L’image des montagnards des Grands Lacs était donc
ambivalente comme dans tous les fantasmes raciaux. Elle avait un revers
détestable et redouté et une face séduisante et fascinante. Des hypothèses
historiques, tendant à expliquer la contradiction à partir de la tradition
anthropologique biblique circulèrent parallèlement dans les milieux
monothéistes, musulmans ou chrétiens
[85].
Fils de Cham et fils de Sem
Les Somali, islamisés et fiers de se distinguer des « païens
»
galla (le sens même de cet ethnonyme
accolé aux Oromo), se forgèrent précocement des traditions d’origines arabes,
auxquelles Speke fait écho
[86]. L’hypothèse d’un mélange chamito-sémitique fit son
chemin, on le sait, jusqu’à la région des Lacs. Les Arabes, les premiers,
rattachaient volontiers les peuples ou les potentats qui leur plaisaient à leur
propre communauté : les rois de la région ont une origine arabe, disait Hamed
bin Ibrahim à Stanley en 1876
[87]. Burton avait également recueilli à Tabora
l’hypothèse d’une origine somali des dynasties hinda. Les Waswahili, de leur
côté, du fait de leur position de métis culturels, étaient très intéressés par
toutes les généalogies susceptibles de les mettre en valeur ou simplement
d’expliquer leur situation. La malédiction des enfants de Cham aurait été le
fait de Mohammed sur la route de Médine à La Mecque, selon un récit que Bombay
avait entendu de la bouche de son ancien maître arabe : une femme avait voulu
cacher son troisième enfant au Prophète qui la punit en vouant la lignée de ce
dernier à la négritude et à la servitude. On comprend l’intérêt des filiations
persanes ou arabes si répandues dans les cités swahili. Des sermons populaires
semblent avoir largement contribué à la diffusion de ces pieuses
légendes
[88]. Les
néophytes du christianisme ont la même ardeur à se classer par rapport à des
généalogies des Écritures saintes : des chrétiens baganda, convaincus par les
missionnaires que Kintu, héros fondateur du royaume, venait du haut Nil,
porteur d’éléments du message biblique, s’enthousiasment pour cette idée, note
le Père Denoit en 1888
[89], parce qu’elle leur fournit « un argument contre
ceux qui les accusent d’abandonner les traditions des ancêtres ». Les
va-et-vient intellectuels entre les hypothèses des Européens et les
suppositions de leurs alliés ou de leurs adjoints ne sont pas aisés à démêler.
Von Götzen a pu se laisser abuser par deux Bahima de la région d’Ushirombo qui,
en présence du Père Capus servant d’interprète, lui affirment leur parenté
ancienne avec les Blancs : l’hypothèse de Speke leur avait été suggérée, mais
eux-mêmes n’avaient-ils pas sauté sur l’occasion d’être privilégiés par les
nouveaux maîtres de la région ?
L’idéologie des intermédiaires africains ou asiatiques
associait donc des intérêts du moment et des traditions locales, musulmanes ou
chrétiennes selon les cas. Les premiers sont assez faciles à discerner ; les
secondes relèvent d’une grille culturelle est-africaine qui mériterait des
études plus approfondies. C’est aussi dans cet univers imaginaire que
circulaient les voyageurs européens : la source du Nil, les Monts de la Lune et
les villes de cuivre des géographes antiques ou des
Mille et une Nuits hantaient les
Arabes et les Waswahili qui accueillaient ou qui accompagnaient les «
explorateurs
[90] ».
Comment s’étonner dès lors que le jeune Oscar Baumann, déjà lecteur de Speke et
de Stanley, ait, une fois arrivé sur le terrain, écouté avec complaisance son
interprète lui parler des redoutables « barons-pillards batutsi », oppresseurs
des autochtones « barundi » et lui raconter le roi Mwezi-au-visage-pâle, ancien
empereur des Monts de la Lune ! Ses guides lui répétaient ce qui était déjà peu
ou prou dans l’imagination des guides qui avaient accompagné ses prédécesseurs
dans la région vingt ou trente ans plus tôt. La science des races put se
greffer sur cet imaginaire merveilleux. Certains avaient bien dit à Baumann que
Mwezi était un Murundi, donc un « souverain national », note-t-il, mais cette
conception, trop banale sans doute pour être vraie, ne retint guère son
attention