2005
Afrique et histoire
Éditorial
Voyageurs africains
Danielle de Lame
Jean-Pierre Chrétien
La mobilité est le fil conducteur de ce volume d’Afrique & histoire. Migrations, échanges,
contacts, voyages en sont les maîtres mots. Nos lecteurs savent que notre
préoccupation première est de restituer le passé de l’Afrique dans une vision
large qui est celle de l’histoire mondiale, tant par les horizons où elle est
impliquée que dans les problématiques. Cela ne signifie pas qu’on oublie la
première ouverture des sociétés africaines, celle qui les met en relation avec
leurs voisins plus ou moins éloignés, suscitant de multiples mouvements
internes au continent. Les contacts entre les différents peuples ne se
réduisent nullement aux confrontations ou aux invasions (réelles bien sûr),
chères à une certaine vulgate africaniste. Les peuples n’ont pas non plus vécu
dans les vases clos que leur ont trop souvent impartis les monographies
ethnographiques. En plein cœur de l’Afrique, on cultivait du maïs ou du tabac,
venus d’Amérique, et on arborait des parures en coquillage importées de l’océan
Indien.
Le dossier sur les voyageurs africains reflète cette réalité.
Il n’a pas fallu attendre les « explorateurs » européens pour que gens se
visitent et se « découvrent » en Afrique. Les Africains aussi ont bougé. On
connaît les migrants d’aujourd’hui, ils ont été précédés par des générations de
jeunes gens aventureux et d’experts en caravanes de toutes sortes. Cette
mobilité s’est accrue durant le dernier siècle, à mesure que s’agrandissaient
les villes, que se multipliaient les liens appelant à des dons réciproques, que
de nouveaux moyens de locomotion devenaient accessibles. Pourtant, ces
phénomènes migratoires contemporains prolongent des déplacements anciens que
motivaient la quête de terres nouvelles, les guerres et les déplacements forcés
de ceux que nous appellerions aujourd’hui « réfugiés » et enfin tous les
mouvements individuels condensés dans des migrations dont rendent compte
l’archéologie, la linguistique et les traditions orales. Les déplacements
actuels entre campagnes et villes, souvent déterminés par la double quête de
numéraire et de modernité, ont leurs antécédents dans les circulations de
main-d’œuvre vers les sites miniers. En contraste avec ces déplacements
focalisés sur des lieux précis, se poursuivent les déplacements plus fluides
des commerçants motivés par des transactions qui se produisent tout au long de
leur périple entre deux destinations principales. Ce commerce à longue distance
a pu relier l’Inde à la côte occidentale de l’Afrique, voire aux réseaux de
commerce transatlantique, les caravanes formant le relais continental mobile
entre les boutres de l’océan Indien et les vaisseaux de l’océan
Atlantique
[1]. Les
voyageurs africains ont aussi participé au développement d’une culture
méditerranéenne autant qu’à celui d’une culture océane. Depuis longtemps, entre
les côtes orientales, l’Inde et l’Arabie, circulaient les esclaves, les
produits de la mer, les tissus et les épices. Les corsaires maghrébins ont
négocié des captifs blancs avec les Européens
[2] bien avant que ces derniers n’aient établi le marché
triangulaire de la traite qui devait organiser les transportations humaines
parmi les plus sinistres de l’histoire. Les guerriers d’aujourd’hui, chefs de
guerre ou d’État, mettent en mouvement de vastes fractions de population,
tandis que les pèlerinages continuent de mouvoir, sur les voies de la piété,
tel futur Hadj ou tel adepte d’un culte local
[3] vers l’autel d’un ancêtre
[4] ou d’un saint vénéré
[5]. De nouveaux itinéraires prolongent les
anciens. Les reliefs du Rift africain permettent, par route, de relier enfin le
Cap au Caire, réalisant le rêve des bâtisseurs d’empires qui y voyaient
circuler un chemin de fer. Les routes et leurs camionneurs sont devenus les
vecteurs de gros tonnages et aussi de maladies comme le sida. Les avions
modifient les contacts, focalisant les déplacements sur des points de contacts
spécialisés, en césure avec la continuité des voyages d’antan qui véhiculaient,
tout au long des parcours, modes, connaissances et rumeurs. Les points de
contacts peuvent être anciens, avec les extrémités continentales et les
concentrations de richesse comme lieux privilégiés. Si l’or du Bouré était,
depuis longtemps, objet de rêves et de commerce, l’ouverture de sites
diamantifères et miniers ont encouragé de nouveaux trafics dans des zones où,
naguère, l’ivoire attirait les caravaniers. La focalisation des points de vente
a élargi l’Afrique à ses zones de contacts privilégiées. Dubaï est devenu un
lieu de contact culturel africain important : la richesse y permet le
déploiement d’une main-d’œuvre non qualifiée et les talents d’artistes ailleurs
fort mal payés. Les musiciens africains en font leur lieu de ralliement le plus
envié. New York est une autre de ces plaques tournantes, mais chaque lieu où
une opportunité de commerce intense s’offre peut devenir un point de
ralliement, une escale pour des commerçants ou commerçantes.
C’est dans ces contextes de longue durée que s’inscrivent les
exemples pris dans le dossier sur les « voyageurs africains ». Ainsi, les
Sénégalaises mourides établissent-elles, aux Canaries, une sorte d’escale à
leur vie pas vraiment cosmopolite mais certainement fort mobile. Elles mettent
leurs déplacements mercantiles au service de leur enracinement au pays, où
elles gagnent une indépendance financière, l’accès à la propriété personnelle
et un prestige accru dans les réseaux locaux de solidarité et d’échange fondé
sur les liens anciens de parenté. Ce mécanisme est bien connu dans toute
l’Afrique et les voyages internationaux ne sont qu’une forme exacerbée du
contact réussi avec la ville. L’horizon de ces voyageurs, pour reprendre la
terminologie de Hannerz
[6], peut rester l’enracinement au terroir, le but de
l’exil étant, avant tout, une amélioration d’un statut local. En écho, nous
voyons sur les bords du lac Tanganyika au
xixe siècle, à Ujiji, des caravanes venues
de la côte orientale, relayées parfois par les pirogues. En ces lieux, les
accompagnateurs des explorateurs européens bénéficiaient du prestige lié à leur
connaissance du terrain et, déjà, à leurs liens avec les étrangers. Nombre
d’entre eux jouissaient, une fois installés, d’un statut enviable lié à leur
connaissance du monde. Ce fut aussi le cas du caporal Manus Ulzen : embarqué
volontaire sur un vaisseau néerlandais en route vers Batavia, capitale des
Indes orientales néerlandaises, Ulzen, rentré au pays après un périple passant
par la froideur de l’hiver hollandais, bénéficia d’une pension d’ancien
combattant et tint pavillon haut dans le quartier métis où il demeurait.
Certes, son esprit d’initiative lui avait valu ce statut, mais ses voyages
n’avaient pas fait de lui un cosmopolite. En revanche, William Sheppard vit son
séjour au Congo comme un retour au pays de ses ancêtres : missionnaire
afro-américain, au lendemain de la guerre de Sécession et de l’abolition de
l’esclavage aux États-Unis, il se retrouve au Congo au début du régime
colonial. Il partage la souffrance des populations soumises au régime
léopoldien, avec en tête celle de ses frères encore esclaves quelques décennies
auparavant. Il se fait ensuite davantage l’apôtre de la grandeur de la
civilisation kuba auprès de son public américain qu’il avait été apôtre du
Christ chez ses ouailles d’Afrique centrale. Mais c’est bien de la dignité
noire dans son propre pays qu’il témoigne. Son « voyage » s’est inscrit à la
fois dans l’espace éclaté de la négritude et dans le temps déchiré du
xixe siècle. La discussion de textes d’un
historien égyptien du
xve siècle sur des voyageurs arabes en
Éthiopie nous rappelle d’autre part l’ancienneté de la circulation des gens du
Nord du continent au sud du Sahara et vers le haut-Nil.
On aura remarqué qu’un des éléments du tableau de ces
pérégrinations est la présence de l’esclavage, soit tourné vers l’extérieur,
soit à l’intérieur du continent. Les traites esclavagistes, déportations et non
« voyages », nous conduiraient à d’autres questionnements. Disons simplement
ici qu’elles déterminent nombre de mobilités induites à l’intérieur du
continent, mais qu’elles marquent aussi les regards étrangers. L’âge dit des «
explorations » est précédé et accompagné par le discours abolitionniste. On
connait le rôle des affranchis auprès de nombreux voyageurs européens du milieu
du xixe siècle. La dimension paternaliste du
rapport entre les Européens, propagandiste de la « civilisation » et de la «
liberté des échanges » (pensons à Livingstone), et leurs guides et protégés,
trouve un autre éclairage dans ce numéro avec l’étude de la pensée de Victor
Schoelcher sur l’Afrique : selon le père de l’abolition de l’esclavage en
France, les Noirs sont des êtres humains égaux aux Blancs, mais leurs
civilisations sont en retard. Une vision bien différente de celle de
Sheppard.
La rencontre avec Maurice Godelier autour de son dernier
ouvrage sur la parenté offre un champ de questionnements qui ne nous éloigne
pas de cette prospection renouvelée de la mobilité dans les anciennes sociétés
africaines. En effet, les principes de la filiation et de l’alliance sont par
excellence des invariants structurels dans la littérature africaniste
classique. Or, opérant un retour à la fois sur son œuvre et sur les grands
écrits anthropologiques relatifs à ce sujet, Maurice Godelier contribue ici,
dans cet entretien exceptionnel, à une réflexion décisive sur la flexibilité
des systèmes de parenté, sur l’impact des rapports de pouvoirs et des
imaginaires culturels dans leur construction et donc, en dernière instance sur
leur historicité.
La rubrique « atelier » nous reporte vers un passé plus
lointain de l’Afrique : les stèles funéraires gravées du Mali « médiéval »,
analysées par Paulo Fernando de Moraes Farias dans une somme qui fera date,
commentée ici par Jacqueline Sublet et Jean-Louis Triaud, et qui, selon les
mots de ce dernier « ouvre à une révision profonde des rapports entre sources
écrites et orales, et entre les différents registres de l’écrit eux-mêmes ».
Ces sources anciennes nous parlent aussi de mobilités complexes, de croisements
culturels, arabo-africains et entre Touaregs et Songhay. On voit du même coup
que l’histoire de l’Afrique se fait en écho avec les recherches sur le reste du
monde (méditerranéen, européen, etc.) et peut éclairer aussi d’autres
situations de par le monde.
[1]
E.
Gilbert,
Dhows and the colonial economy of Zanzibar
1860-1970, Oxford, J. Currey, 2004. Voir le compte rendu de cet
ouvrage dans le numéro 3 d’
Afrique &
histoire, p. 235-237.
[2]
L.
Colley,
Captives. Britain, Empire and the World
1600-1850, Londres, Jonathan Cape, 2002.
[3]
Voir, entre autres, R.
Werbner, « Central Places in History : Regional
Cult and the Flow of West African Strangers, 1860-1960 »,
in A.
Ross et R.
Willis (eds),
Religion and Change in African Societies,
Edinburgh, University of Edinburgh, 1979 ; A.
Gascon et B.
Hirsch, « Les espaces sacrés comme lieux de
confluence religieuse en Éthiopie »,
Cahiers
d’Études Africaines, 128, 1992, p. 689-704.
[4]
Voir, en autres, N.
Quarcoopome, « Thresholds and Thrones :
Morphology and Symbolism of Dangme Public Altars »,
Journal of Religion in Africa, XXIV,
4, 1994, p. 339-357.
[5]
P.
Cressier, «
Archéologie de la dévotion soufi »,
Journal des
Africanistes, LXII, 2, 1992, p. 69-90 ; C.
Gueye, « Touba : The New Dairas and
the Urban Dream »,
in A.
Tostens, I.
Tvedten et M.
Vaa (eds.),
Associational Life in African Cities,
Stockholm, Nordiska Afrikainstitutet, 2001, p. 107-123.
[6]
U.
Hannerz,
Cultural Complexity : Studies in the Social
Organization of Meaning, New York, Columbia University Press,
1992.