2006
Afrique & histoire
Bulletin critique
Bulletin critique
Faïk-Nzuji (Madyia) Clémentine, Tu le leur diras. Le récit véridique d’une famille congolaise plongée au cœur de l’histoire de son pays (présentation de Pierre Yerlès), Bruxelles, Alice éditions, « Histoire[s] », 2005, 368 p., 14x24 cm, photos NB. (ISBN 2-87426-027-4)
Clémentine Faïk-Nzuji, linguiste congolaise enseignant à l’Université catholique de Louvain, est surtout connue pour ses travaux consacrés au signe et au symbole graphique dans les cultures africaines, notamment dans leur relation avec le sacré. Ses débuts en poésie avaient eux aussi été remarqués, et leur réputation dans l’histoire de la jeune littérature congolaise s’est maintenue entière avec le temps. L’ouvrage qu’elle propose ici est d’une nature tout à fait particulière et s’inscrit à sa façon dans les remarquables entreprises mémorielles publiées depuis une douzaine d’années par Bogumil Jewsiewicki et Donatien Dibwe, ou sous leur direction, à propos de l’histoire urbaine du Katanga et spécialement de la ville de Lubumbashi : il s’agit bien, ici aussi, de reconstituer une mémoire moderne à partir de témoignages à la fois oraux et narratifs, et de fournir ainsi les matériaux d’une histoire des mémoires. Les témoignages recueillis dans cet ouvrage ont été établis pour la plupart d’après des enregistrements de l’oral, certains étant cependant rapportés d’après une version écrite ; beaucoup ont été traduits en français à partir du tshiluba, d’autres ont été composés directement en français.
La singularité de la présente publication, qui ne fait guère référence d’ailleurs aux travaux évoqués, est que son horizon théorique est bien plus modeste, comme est plus modeste aussi son ambition d’éclairer explicitement les grandes lignes au moins de l’histoire du Congo-Zaïre. Cette modestie relative s’explique par le genre hybride de ce livre, par ailleurs fort bien édité : il s’agit en même temps, de toute évidence, d’une sorte d’album, à usage privé pourrait-on dire, destiné aux nombreux membres de la famille dispersés en divers pays. Tout tourne donc autour des figures paternelle et maternelle, dont les témoignages sont centraux et autour desquelles gravitent les autres apports, y compris les homélies prononcées lors de leurs funérailles et les hommages rendus par différents témoins, membres de la famille ou amis. Les nombreuses photographies en noir et blanc soulignent cette dimension, qui a pour effet de solliciter parfois un peu la patience du lecteur. Dans le même ordre d’idées, on comprendra que C. Faïk-Nzuji se soit retenue d’intervenir davantage par une critique historique serrée ou même un essai de synthèse à portée générale sur les évènements relatés. Elle a néanmoins constitué un apparat critique : les évènements et les personnes mentionnées sont suffisamment situées, parfois même de manière extrêmement précise, et aucune difficulté de lecture ne demeure. La sensibilité linguistique de l’auteur, qui attire souvent l’attention sur les formules et les tournures particulières, apporte par ailleurs une dimension qui est trop souvent minimisée dans ce genre de travaux.
Si bien que, dans l’ensemble, ce livre constitue un apport très précieux, tant pour la question du récit mémoriel en histoire, puisqu’on trouvera des matériaux édités avec soin, que pour l’histoire générale de l’Afrique centrale, dans la mesure où les témoignages recueillis éclairent directement trois éléments au moins. Le premier est l’histoire des « assistants médicaux indigènes » (AMI), de leur formation dès avant la guerre, de leurs conditions de travail : Nicolas Kadima-Nzuji devint l’un de ces « presque médecins », parallèlement à la formation d’accoucheuse que suivit son épouse. L’importance symbolique de ces « AMI », premiers Africains à suivre un enseignement supérieur en dehors des grands séminaires, et à faire leurs preuves dans une profession particulièrement prestigieuse aux yeux de la population, est évidemment essentielle dans l’histoire du Congo et de sa modernité. Le deuxième élément est la crise violente qui agita la province du Kasaï dans les derniers mois de la présence coloniale, mais aussi et surtout ensuite, avec les interventions maladroites, et en tout cas inefficaces à ramener la sécurité, de l’armée qui y fut envoyée à l’initiative de Patrice Lumumba (lequel n’est pas ménagé par les témoins ici convoqués) ; avec enfin les épisodes troubles de l’indépendance proclamée du Sud-Kasaï et la dérive autocratique de son leader, Albert Kalonji (lequel vient de publier sa version personnelle des faits
[1]). Au cours de ces épisodes, Nicolas Kadima-Nzuji, qui avait d’abord accepté le poste de ministre de la Santé, fut ensuite arrêté et emprisonné dans des conditions inversement proportionnelles au prestige moral qui était le sien dans la province.
Enfin, le troisième élément historique majeur est la trajectoire familiale elle-même, depuis la mission de Mikalayi où les aïeux fondateurs furent recueillis à l’époque de la terreur esclavagiste, fin du xixe siècle, jusqu’à la présente diaspora des descendants, plusieurs d’entre eux ayant fait de brillantes carrières internationales, en passant par les épisodes d’acquisition et de défense d’une position sociale relativement enviable à l’intérieur de la bourgeoisie africaine en formation à l’époque coloniale. Le rapport au christianisme et aux missionnaires, la question de la langue, celle du savoir scolaire et des structures d’enseignement disponibles, celle des habitats urbains et péri-urbains, celle des solidarités qu’il faut bien appeler claniques et ethniques, celle de la nation et des régions nationales, etc. Tout cela se trouve éclairé de l’intérieur, par les acteurs eux-mêmes, ou du moins par le filtre de leurs souvenirs et de la narration. En somme, s’il reste assurément à considérer ces récits avec des précautions critiques supplémentaires par rapport aux notes déjà apportées par l’auteur, et notamment à les recouper entre eux puisqu’ils évoquent souvent les mêmes réalités, ils nous apportent des perspectives essentielles sur l’histoire interne, pourrait-on dire, du Congo, et singulièrement sur le long terme ; les notes 37 et 47, par exemple, qui relatent marginalement des « histoires de vie » particulières, sont saisissantes dans leur raccourci même.
Pierre Halen (Université Paul Verlaine, Metz)
Fontrier Marc, Abou-Bakr Ibrahim : pacha de Zeyla, marchand d’esclaves. Commerce et diplomatie dans le golfe de Tadjoura, 1840-1885, préface d’Alain Rouaud, Paris, L’Harmattan, 2004, 275 p. (ISBN : 2-7475-5336-1)
Dans son avant-propos, Marc Frontrier définit les objectifs de cette publication qui ne cherche pas à être un livre savant, mais qui vise à livrer des éléments diffusés par ailleurs, corrigés – sur quelles bases ? Est-ce à partir de consultation de fonds d’archives jusqu’alors, peu ou non, exploités ou à partir de re-lecture d’archives et d’ouvrages spécialisés ? – et rassemblés ici, en respectant une cohérence : un lieu, le golfe de Tadjoura, un moment, le xixe siècle, et l’action d’un homme : Abou-Bakr Ibrahim (circa 1810-1885). Cet ouvrage retrace la stratégie – complexe et évolutive –, d’un commerçant-traitant afar, devenu pacha de Zeyla, amené à défendre ses intérêts commerciaux et politiques face aux puissances régionales (empire ottoman, Égypte, Éthiopie) et européennes désireuses de s’implanter dans la Corne de l’Afrique.
C’est un ouvrage séduisant pour le grand public, d’abord par la qualité du style, clair, alerte qui convie le lecteur à parcourir avec plaisir le texte, par ailleurs bien illustré. C’est également une synthèse bien informée – les sources d’archives données en note de références sont-elles exploitées de première ou de seconde main ? –, clairement composée, introduisant parfaitement à la compréhension, les enjeux en mer Rouge au xixe siècle, dont la complexité est souvent déroutante pour les non initiés. Tous ceux qui étudient de près ou de loin la Corne de l’Afrique de cette époque auront donc intérêt à consulter l’ouvrage ; ils y trouveront nombre de précisions et de détails qui viendront compléter leur recherche et leur intérêt pour ce qui est le sous-titre de cet ouvrage Commerce et diplomatie dans le golfe de Tadjoura, 1840-1885.
Le seul regret de cette lecture – et non des moindres – est finalement que M. Fontrier n’ait pu dépasser l’approche macroéconomique (chapitre 3 « La teneur et les modalités du commerce »), au détriment de l’approche microéconomique qui aurait permis de mieux cerner les activités de ce marchand d’esclaves, alors que le titre nous accroche par l’affirmation « Abou-Bakr Ibrahim, marchand d’esclaves ». Les connaisseurs de l’historiographie existante qui s’attendent à découvrir la biographie d’un acteur régional – il faut lire attentivement les notes de références, très érudites, pour avoir des éclaircissements sur les différentes alliances matrimoniales contractées par cet Afar, sur sa descendance, dont les fils, nés de mères différentes, sont amenés à le seconder dans ses activités –, trouvent surtout une analyse claire de la situation diplomatique, ce qui nous laisse parfois sur notre faim.
Ainsi, on suit, factuellement et chronologiquement, le jeu de cet Afar, acteur régional amené à défendre ses intérêts personnels, à finasser entre les puissances régionales – entre l’empire ottoman déclinant et l’Égypte des khédives émergeante –, à jouer à son profit la compétition qui oppose Français et Britanniques qui s’installent sur les rivages de la mer Rouge et du golfe d’Aden. La conjoncture qui transforme la vie politique est attentivement suivie, M. Fontrier repérant attentivement l’influence des enjeux internationaux sur les prises de position de Abou-Bakr. L’auteur approfondit la question de l’implantation française en mer Rouge, reprenant des aspects déjà bien connus, bien développés, notamment par Robert Joint Daguenet
[2], ouvrage de référence que Marc Frontier cite à la page 75, émettant des réserves sur la restitution des noms propres.
Cependant de façon étonnante, du parcours de ce personnage hors du commun, on ne voit pas finement apparaître le marchand dont les activités – y compris celles de traitant – l’ouvrent au commerce international du xixe siècle. Sa fortune, acquise par le commerce, lui a permis de prendre en ferme les douanes de Zeyla. Le pouvoir ottoman reconnaît ainsi ce notable afar, implanté à Zeyla : cet aspect, y compris la compétition avec son prédécesseur Shermake, est bien vu par l’auteur. Mais, comment s’intègre ce puissant commerçant aux réseaux terrestres et maritimes ? L’attention exclusive au détail historique dans le parcours escamote la question de la constitution d’un réseau et du contrôle des pistes caravanières. Les relations matrimoniales ou le soutien apporté par ses différents fils ont-ils permis de consolider, d’étendre son emprise économique ? Le notable établi et âgé, pacha de Zeyla, laisse ses garçons prendre la tête des caravanes, lui se contentant de superviser son « empire commercial », à la fois terrestre et maritime. Ainsi on ne voit pas apparaître comment cet Afar de Tadjoura fait preuve d’adaptabilité et de souplesse pour jouer la complémentarité ou l’antagonisme entre les pistes caravanières qui drainent les produits de l’Éthiopie méridionale. L’une, qui a fait sa fortune initiale, traverse en grande partie les terrains de parcours des Afars pour déboucher à Tadjoura, l’autre, partant de Harar, après avoir traversé le pays somali, gagne Zeyla. Comment peut-on expliquer le déplacement du centre de gravité, vers le sud du golfe de Tadjoura, en pays somali ? Enfin, le problème de ses boutres francisés est mal abordé : or ses voiliers, battant pavillons français, sont quelquefois arraisonnées par les bâtiments de la Navy, d’où l’intérêt d’exploiter plus finement les fonds du Foreign Office et de l’Indian Office dans lesquels quelques pièces mettent en cause le traitant Abou-Bakr.
En dépit de ces réserves, l’objectif de cet ouvrage se situe, comme l’indique le sous-titre, dans une analyse du commerce et de la diplomatie dans le golfe de Tadjoura, et permet de faire entrer Abou-Bakr, commerçant afar et pacha de Zeyla, dans le panthéon des Africains confrontés au processus de domination, tant régionale qu’européenne. Cet ouvrage dense d’une clarté indéniable, précis qui rassemble des informations dispersées – donc d’un intérêt notable, y compris pour ceux qui croient avoir conservé une vision claire des événements de cette période –, permet de reconstituer très largement l’action diplomatique d’un acteur local. M. Fontrier ouvre une multitude de pistes, dont celle de la traite des esclaves qui mériterait d’autres études pour renouveler profondément l’historiographie.
Colette Dubois (Aix-en-Provence)
Jones A. James, Industrial Labor in the Colonial World: Workers of the Chemin de Fer Dakar-Niger, 1881-1963, Portsmouth, Heinemann, 2002, 184 p. (ISBN 0-32507-089-X)
Le livre de J.A. Jones met l’accent sur le début de l’industrialisation de l’Afrique coloniale à travers l’étude du chemin de fer en Afrique occidentale française. L’auteur montre comment le chemin de fer a été construit selon les projets, les plans, les structures et les capitaux venant de France mais a utilisé les Africains pour sa construction et pour son développement et comment il a survécu aux péripéties de l’évolution des territoires de l’AOF. C’est aussi la rencontre de deux sociétés, européenne et africaine, relatée à partir de l’étude de nombreux travaux de chercheurs dans les archives et les bibliothèques et de témoignages des travailleurs eux-mêmes. La publication fait suite à sa thèse : The Impact of the Dakar-Niger Railway on the Middle Niger Valley, University of Delaware, 1995.
L’ouvrage est organisé en six chapitres où l’auteur retrace l’évolution du chemin de fer en AOF pendant toute la période coloniale. La France décida sa construction au lendemain de la défaite de Sedan (1870), avec la création de deux lignes : le Dakar-Saint-Louis (Sénégal) et le Kayes-Niger (Soudan-Mali). Les techniciens de la Société des Batignolles ainsi que le bataillon d’artillerie de la marine coloniale furent mis à contribution pour leur réalisation, qui nécessita l’utilisation de soldats-travailleurs et d’une main-d’œuvre étrangère composée de Marocains et de Chinois. Cette première phase se termina sur un constat d’échec avec de maigres résultats comparés aux estimations du gouvernement ; ceci provoqua un scandale dans les instances de décisions françaises et entraîna le retrait des subventions.
Toutefois, le Dakar-Saint-Louis fut achevé dès l’été 1885 alors que le Kayes-Niger connaît un retard. La période 1884-1904 fut un moment d’expérimentation pour l’armée coloniale ; elle prend en charge la réalisation du chemin de fer que les civils avaient abandonnée. Le succès du projet valut alors à Gallieni, commandant supérieur du haut Fleuve, une promotion et une bonne réputation. Sans fonds ni expertise technique particulière, il avait en effet terminé la mission en deux ans, là où les civils en avaient mis quatre. Il fut cependant responsable de l’introduction du travail forcé à une échelle jamais égalée au Soudan. L’administration française utilisa pour le recrutement la réquisition, et pour le maintien de la main-d’œuvre africaine la coercition. Les campagnes militaires contre les empires Toucouleur (de Mamadou Lamine Dramé) et de Samori ont entraîné un flux de réfugiés dans les « villages de liberté » : plus désespérés que les populations vivant le long du chemin de fer, ces réfugiés constituèrent alors une main-d’œuvre plus facile à contrôler. Après une longue bataille politique à Paris, l’utilisation du 5e régiment du génie, de la main-d’œuvre africaine, ainsi que l’appui des milieux d’affaires, ont permis d’avoir des crédits suffisants.
L’achèvement du Bamako-Kayes (1904) entraîna une croissance de l’activité économique de la ville de Bamako, devenue capitale du Soudan, et une expansion du travail salarié pour les populations africaines. Le développement de l’activité économique le long du chemin de fer et des postes français créa des possibilités de revenus salariaux, ce qui augmenta le nombre de chercheurs d’emplois. Mais dans la troisième phase de la construction du Thiès-Kayes (1924) et du raccordement à Dakar et à Saint-Louis (1924-1929) le recrutement continua de poser problème. Les bas salaires, la cohabitation avec les Européens, et le travail physiquement éprouvant pour les Africains à qui revenait la plus lourde charge, expliquent la réticence au recrutement de ces derniers et la pénurie de main-d’œuvre. Ainsi, malgré la résistance des Africains et même avec la signature de la plupart des articles de l’Organisation internationale du travail, l’administration coloniale utilisa le travail forcé dans les projets de travaux publics jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : le travail obligatoire (15 jours de service / personne / année) et l’utilisation des travailleurs de la 2e portion du contingent militaire.
Le travail dans le chemin de fer nécessita en même temps la formation d’une élite de travailleurs pour des postes différents de ceux de main-d’œuvre, avec un plan de carrière. Il suscita des vocations, notamment dans la collectivité de Kayes, à travers la promotion économique et sociale qu’il promut, même si par ailleurs le niveau de traitement des Africains fut différent de celui des métropolitains. Ceci fut à l’origine de différents remous s’appuyant sur le principe « à travail égal, salaire égal » applicable aussi bien aux travailleurs africains qu’aux travailleurs européens, d’où la question du Code du travail de 1952 destinée à réglementer la totalité du monde du travail.
Cependant, en dépit des nombreux avantages de l’élite (salaires, couverture sanitaire, regroupement familial, coopérative, ravitaillement, habitations en cité et formation professionnelle), l’arrivée en grand nombre d’une autre catégorie de travailleurs africains, les auxiliaires, brisa le semblant d’équilibre existant au chemin de fer ; cette catégorie étant distincte tant de l’administration européenne que des collègues africains. Sa montée et ses revendications entre les deux guerres, furent à l’origine de la révolte menée par les travailleurs en 1947-1948.
Le chemin de fer fit vivre les premières organisations professionnelles et aussi les premières grèves de 1919, 1925 et 1938. L’élite des travailleurs qui se forma parmi les cheminots servit d’intermédiaire entre la masse de la main-d’œuvre et l’administration. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle génération de leaders syndicaux arriva à la tête des nombreuses organisations professionnelles, bénéficiant du droit syndical devenu licite, et mena une série de revendications qui conduisirent notamment aux grèves de 1946 et de 1947-1948. Celle des cheminots de 1947-1948 dura cinq mois et l’ensemble des acteurs sociaux et politiques (syndicats, partis, marabouts, presse, Grand Conseil, populations…) y participèrent avec l’espoir d’avoir des réponses soit aux questions de la ségrégation entre travailleurs, des salaires et de l’industrialisation de l’économie africaine soit à la question de l’assimilation.
De la fin de la grève à l’indépendance, le chemin de fer connut de nombreux faits nouveaux, ainsi que des soubresauts qui aboutirent à son déclin. La division des cheminots en trois syndicats, les difficultés d’application du Code du travail, l’entrée en politique des leaders syndicaux, tel Ibrahima Sarr, la balkanisation des territoires avec la loi-cadre, l’introduction de nouvelles technologies comme le moteur diesel, la concurrence de la route et surtout l’éclatement de la Fédération du Mali, entraînèrent le déclin du chemin de fer et l’éclatement des syndicats de cheminots. Ce qui entraîna la faillite des cheminots, réduits à des conditions de vie difficiles, et également la fin de l’âge d’or du chemin de fer en AOF.
Quelques problématiques de l’ouvrage sont à souligner. Entre les Européens et les Africains, le chemin de fer est perçu différemment : pour les uns, c’est un moyen de développement économique et politique, pour les autres, c’est un domaine dont la gestion suscite la rivalité entre les groupes. Dans les différentes phases de construction, il y a eu plusieurs méthodes d’utilisation des travailleurs : de 1880 à 1885, celle de militaires et de civils étrangers ; de 1886 à 1893, celle de militaires, de prisonniers et de travailleurs forcés ; de 1893 à 1923, l’association de travailleurs forcés et de volontaires africains ; au milieu des années 1920, celle de travailleurs forcés, de volontaires et de professionnels africains.
La grève des cheminots de 1919 qui a mobilisé Européens et Africains constitue un antécédent dans les conflits du chemin de fer et en AOF. La montée de la catégorie de travailleurs temporaires (les auxiliaires), sans contrats ni bénéfices, a entraîné des revendications et des perturbations, la grève des cheminots de 1938, par exemple. Ibrahima Sarr et le syndicat des cheminots ont eu un certain pouvoir vis-à-vis des travailleurs et peuvent être considérés comme des leaders d’opinion ; cependant Ibrahima Sarr ne parvint pas à entraîner les cheminots dans son choix politique parce que ces derniers continuèrent de tenir à leur autonomie. La concurrence avantageuse de la route face au rail fit perdre aux cheminots tactiquement un moyen de pression sur l’administration. Les cheminots furent divisés à la suite de la séparation occasionnée par l’éclatement de la Fédération du Mali, ainsi que par des querelles et des divisions des politiciens.
Les cheminots purent réaliser leurs objectifs syndicaux grâce aux dispositions du Code du travail (malgré la portée de leur action en 1947), normes qui ne furent appliquées qu’en 1953, quand les changements technologiques et le développement politique commencèrent à réduire l’importance du chemin de fer. Pour les travailleurs, ce fut la fin de leur réputation d’héroïsme dans les luttes anticoloniales.
L’auteur trace la genèse du chemin de fer en Afrique occidentale française, surtout dans la mise en place et l’affirmation du groupe des cheminots. Il étudie convenablement soit l’élaboration du projet du chemin de fer avec sa discussion en ce qui concerne les juridictions françaises à travers un débat contradictoire au niveau des assemblées, soit les premières étapes de la réalisation des différentes lignes (Dakar-Saint-Louis, Thiès-Kayes et Saint-Louis-Kayes), ainsi que les difficultés rencontrées. Sont passées en revue les questions liées à la main-d’œuvre, l’utilisation du travail forcé, la mise en place d’un corps de cheminots avec une hiérarchisation et un plan de carrière, les différentes luttes syndicales pour l’amélioration des conditions de vie et de travail des cheminots et enfin l’environnement politique qui a précipité le déclin du chemin de fer.
La dernière partie du livre, le chapitre six surtout, est une tentative réussie de combler un fossé existant entre la période de 1952 (vote du Code du travail) et celle de 1960 (date des indépendances en AOF). Elle constitue une contribution importante à la connaissance de l’histoire des cheminots et du chemin de fer. Par rapport aux travaux existant, le livre de James A. Jones introduit une innovation : pendant cette période, les avantages acquis dans la lutte d’après guerre, étaient en train de se réaliser avec l’application du Code du travail d’outre-mer, désormais opérationnel, mais malheureusement elle coïncida avec la décadence du secteur du chemin de fer qui suit celle de l’AOF.
Les autres parties du livre ont été développées partiellement ou dans l’essentiel par des travaux antérieurs que l’auteur a cités dans sa bibliographie. Il n’y a pas vraiment de nouveauté, sauf que les problématiques ont été reprises de façon plus globale. Pour ouvrir de nouvelles perspectives, l’auteur aurait pu bénéficier encore des nombreuses sources d’archives ou sources orales disponibles à travers des témoignages, pour ainsi dépasser les travaux antérieurs (Frederick Cooper, Babacar Fall, Iba Der Thiam, Nicole Bernard-Duquenet etc.).
L’intérêt de ce travail concerne également l’essai réussi d’étudier un espace géographique dépassant le cadre du Sénégal, qui était la limite spatiale de la plupart des recherches réalisées dans ce domaine, pour y intégrer la sous-région de l’AOF, notamment le Soudan français (Mali). Dans l’approche de l’auteur, le Soudan occupe une bonne place ; ceci avec sa volonté de systématisation voire d’exhaustivité, ce qui en fait un ouvrage utile.
Omar Gueye (Dakar)
Lamblard Jean-Marie, L’Oiseau nègre : l’Aventure des pintades dionysiaques, (Préf. E. Pignon-Ernest), Paris, Imago, 2003, 160 p. (ISBN : 2-91141-681-3)
Jean-Marie Lamblard pratique une science récente : l’ethnozoologie, qui étudie les animaux non seulement comme objets zoologiques, mais également comme traces qu’ils ont laissées dans l’histoire et la culture humaines. À ce titre, l’auteur a déjà publié l’ouvrage Vautours, mythes et réalités (2001). Le plaidoyer est souvent passionné et il ne laissera pas indifférent le lecteur. Après une brève introduction faisant remonter la relation homme/pintade à l’époque où « l’homme devint homme en Afrique », on nous propose un long périple à travers différents pays et époques. Se référant à Parménide qui postule le nécessaire retour au point de départ, l’auteur paraît s’amuser en avançant. C’est très vivant, mais le lecteur doit bien prendre garde de ne pas s’égarer.
La première escale concerne l’Afrique, ses peuples avec leurs traditions et mythes ; la traite des esclaves ayant transporté de nombreux Africains en Amérique, on y retrouve intacts les formes et les contenus des traditions. C’est également le moment d’apprendre à distinguer les principales espèces de pintades : Numida meleagris, la plus courante et la seule se prêtant à l’élevage, en Afrique de l’Ouest, avec une excroissance en forme de corne sur la tête, des barbillons rouges sous une tête tricolore, une robe noire « perlée » ; Numida ptilorhynca, en Afrique de l’Est, comme la précédente mais avec des barbillons bleus, plus sauvage ; Acryllium vulturinum, rare et très belle, en Éthiopie et environs. Par ailleurs, voici deux caractéristiques des pintades : absence de dimorphisme sexuel, caractère indépendant et « sauvage » (les pintades d’Amérique essaient de retrouver la liberté, tout comme les esclaves), traits qui ne manqueront pas d’être exploitées par le symbolisme. Quelques pages intéressantes sont consacrées aux noms de la pintade en Afrique, comparés à ses cris.
La deuxième escale nous raconte le rôle de la pintade dans l’aventure intellectuelle qui annonce la Renaissance (voir l’intérêt porté aux oiseaux par Frédéric II de Souabe) et surtout les grandes navigations ouvrant économiquement l’Europe au monde. La poule de Guinée ou d’Angola rejoint l’antique poule du Pharaon. À cette époque, les anciennes nomenclatures sont balayées par la rapidité des découvertes. On comprendra que l’Inde mythique sera replacée en Éthiopie. Une nouvelle escale remonte le temps : la poule du Pharaon (c’est le nom de la pintade en italien, mais aussi en néo-grec, en persan…) est localisée en Europe, à Venise. On se souviendra des liens entre cette ville et Alexandrie (cité de saint Marc) et, surtout, du rôle que Byzance y a joué à la fois comme modèle et rivale. La trace culturelle est nette : la pintade est représentée par de nombreux peintres du Quattrocento aux pieds de la Madone ou dans d’autres scènes religieuses.
La poursuite du symbolisme chrétien va maintenant laisser place à une escale essentielle : la Grèce avec la légende des Méléagrides. Chez un roi dont le nom désigne le vin (Oenée), ami donc de Dionysos qui l’a même divinement cocufié, arrive une tragédie. On a, lors de la fête de la récolte, oublié de célébrer la vierge chasseresse Artémis. Celle-ci se venge en suscitant un sanglier surnaturel qui menace de tout détruire. Méléagre, fils du roi, grand chasseur et ancien Argonaute, assure la défense en faisant appel à ses anciens compagnons : Jason, Castor et Pollux, Thésée… Mais parmi les Argonautes il y a Atalante, vierge sauvage venue d’Arcadie (pays de l’ours), qui va réussir un premier coup contre le sanglier. Méléagre, sensible aux charmes de la fille, lui dédie la victoire. Ceci n’est pas du goût de ses oncles maternels qui s’y opposent. Méléagre les tue et succombe à son tour à un moyen magique utilisé par sa propre mère. Les sœurs de Méléagre vont pousser des lamentations funèbres au-delà du supportable (ce qui rappelle le ramage de notre oiseau). Émue, Artémis les transforme toutes (à l’exception de deux, dont Déjanire, future madame Hercule) en pintades. Les larmes des sœurs sont conservées sous la forme des perles du plumage. Cette histoire est arrivée jusqu’à nous sous une forme ne ressemblant que de loin à l’original. Nous allons y revenir.
La cinquième escale est un retour à Byzance, dont les mosaïques utilisent des sources grecques classiques, alexandrines et romaines, et laissent une place remarquable à la pintade. Mais, le symbolisme suit la mutation de la société et les vierges fécondes s’appelleront Marie. La dernière escale concerne l’Égypte. La pintade peut être identifiée parmi les hiéroglyphes, en rapport avec les peuples du sud (nubiens, couchitiques, etc.), d’où vient l’oiseau réel, et l’idée d’immortalité par renaissances successives. L’ouvrage se clôt par des souvenirs sur la pintade « soixante-huitarde ».
Le travail de J.-M. Lamblard s’inscrit dans un vaste mouvement de réhabilitation de l’animal. Après l’éthologie animale de l’incontournable Konrad Lorenz, qui voulait rendre l’homme plus humain en éclairant les ressorts intimes de sa personnalité en partie héritée, on assiste à une valorisation du « langage » et de la « pensée » des animaux, y compris par le biais des neurosciences, sciences cognitives, etc. Nous pensons que L’oiseau nègre procure au lecteur une riche matière à réfléchir sur quelques moments de l’histoire et de la culture humaines. Nos remarques s’articuleront autour de quelques thèmes, en utilisant parfois des éléments qui nous sont propres.
Signalons en vue d’une future réédition, la présence de quelques erreurs, comme la transcription de mots étrangers ou de données géographiques, heureusement sans conséquence sur la compréhension de l’ouvrage : p. 27 et 75 l’élément « poule » est en allemand –huhn (et non –hum ou –hun) ; le premier élément d’un composé nominal est obligatoirement écrit avec une majuscule, donc Perlhuhn ; p. 75, le mot russe tchezsarka représente en fait uecapka, à romaniser cesarka (pron. tsé-sar-ka) ; p. 87, il faut respecter l’aspiration dans les mots grecs : Khristos, ikhthys ; p. 121, Alexandre le Grand en arabe : dhu-l qarnayn et non abou l’Qarnaïm et enfin de Negraponte à plusieurs endroits, choisir entre le français de Négrepont / Nègrepont et l’italien da Negroponte, il s’agit en fait du nom médiéval de la grande île d’Eubée, importante escale vers Byzance et la mer Noire (ce qui explique le nom). Par ailleurs, la domination vénitienne n’a pas été assez longue pour permettre de parler d’une « lointaine ascendance » (p. 70) du peintre en question : il est né comme Vénitien parmi les Grecs majoritaires de l’île. Certaines « licences poétiques » sont à éviter : p. 29 « en Tanzanie, au Tanganyika », la Tanzanie est le nom de l’union Tanganyika et Zanzibar ; p. 36 « Quittant Mali et Congo, allons vers le sud… », les deux endroits ne sont pas voisins, au sud du Congo on trouve l’Angola et non pas le Ghana ; en parlant du rôle de la pintade dans le culte vaudou (p. 38), on nomme Oshala, divinité androgyne qui a créé l’homme. Cependant, dans la suite apparaît Oshun, sans explication, ce qui peut laisser perplexe le lecteur. Il s’agit en fait d’une Aphrodite locale, la pintade étant une « vierge dionysiaque ».
On a bien compris : par ses origines, sa mythologie, sa répartition actuelle, la pintade est africaine. Certes, mais les données mêmes du livre parlent d’un oiseau qui a existé dans de vastes portions de l’Europe et de l’Asie de l’Ouest (situation comparable à celle du lion, actuellement exclusivement africain). La question est importante à cause de l’universalité des mythes, où une équation s’établit entre les caractéristiques réelles d’un animal et des représentations humaines fondamentales. Pour la pintade, la comparaison avec son alter ego, la poule, s’impose. Bien que plus récente, au moins en Afrique, la poule participe pleinement aux mythologies africaines.
L’auteur a donné un excellent exemple de valorisation politique (Haïti) de l’opposition entre pintade « élitiste » (Duvalier) et poule « populiste » (père Aristide). En plus comique, l’opposition se retrouve dans un proverbe malgache : l’opposition des chasseurs entre « proie » et « ombre » (exprimée dans certaines langues par des oiseaux) prend ici une teinte moralisante entre épouse et femme passagère – on compare la « poule (akóho) qui est entrée dans la maison » et la « pintade (akànga) au beau plumage ». L’examen des noms de la pintade dans de nouvelles langues peut apporter des éléments nouveaux. On trouve la confirmation de la typologie indiquée dans l’ouvrage : – cri (Afrique), – origine (Numidie, Égypte, Éthiopie, Guinée, Angola), – perles/taches. Le motif « perle » apparaît dans des langues germaniques ou influencées par l’allemand ; le finnois helmi/kana est la simple traduction de Perl/huhn, v. aussi polonais, serbo-croate, etc. La perle peut être une simple « tache » (slovène, arménien).
L’origine est parfois vague : en serbo-croate, on peut parler de « poule de la mer » (à comprendre « d’outre-mer »). En albanais, cependant, la pintade est inconnue et la « poule de la mer » indique la dinde. En polonais, en plus de cesarka (celle de César), origine du nom russe, et perliczka (sens facile à deviner !) on trouve pantarka, en rapport avec « panthère » ; c’est donc une poule « tachetée » ; remarquons que la panthère des bestiaires est la quintessence fabuleuse de l’ensemble des animaux et symbole du Christ. Le persan est la seule langue qui propose un type nouveau : outre « oiseau du Pharaon » on y trouve murgh-i shâkhî « oiseau à corne ». Enfin, le roumain est unique en Europe car il utilise des mots expressifs : bibilic? (courant), c’est le diminutif de bib?, formation expressive (« grand oiseau ») indiquant en slave du sud et en albanais la dinde ; la pintade est donc un petit grand oiseau. Sens dérivé « chéri » comme fr. « chéri bibi ». Le roumain pichere (dialectal, pron. pi-ké-ré) ; c’est une vraie onomatopée qui combine l’image d’un cri strident et celle de « petites gouttes > taches ».
Une fois la pintade digérée, le lecteur aura compris que les escales du livre forment une suite chronologique : Venise se base sur Byzance, mais aussi sur l’Égypte. Byzance se fonde sur la Grèce, Rome et certaines traditions orientales. L’Afrique et l’Égypte sont solidaires. Les éléments restent les mêmes tout en se métamorphosant. En arrivant aux couches les plus anciennes, on peut se poser la question de l’antériorité : Grèce ou Égypte ? Paradoxalement, par rapport à l’opinion courante et à l’âge des textes, nous optons pour la Grèce, car l’Égypte ne laisse voir que ce qui est permis par la religion d’État.
Par contre, les fragments sur Méléagre, Atalante et les autres nous transportent quelques millénaires en arrière (même par rapport au début conventionnel de l’histoire écrite : -3000). Même le style d’Ovide n’arrive pas à cacher les rugosités d’une épopée néolithique, d’une sauvagerie approchée seulement par la tradition épique irlandaise. Pour la datation, un détail ne doit pas être oublié : via Oenée, on se réfère au « vin » dont le nom est commun à l’indo-européen, sémitique (hébreu), caucasien (géorgien), donc la couche linguistique la plus ancienne atteignable actuellement. Le récit reflète deux grands conflits qui rythment à l’époque les relations entre groupes humains : d’une part, l’opposition entre anciens chasseurs et agriculteurs préurbains venus d’Anatolie, d’autre part, condamnation de l’ordre matriarcal (c’est le pouvoir des oncles maternels) par un ordre patriarcal plus agressif.
On accorde de plus en plus d’attention à la « catastrophe pontique » (ouverture brutale d’un passage entre la mer Noire et le système de la Méditerranée) ayant provoqué un mémorable déluge et la mise en branle de grandes migrations avec un fort impact sur l’évolution du néolithique. Le personnage emblématique de l’époque est Atalante, Argonaute, mais ourse, vierge à sexe indéterminé (v. Ovide, Mét. VIII « …facies quam dicere vere / Virgineam in puero, puerilem in virgine possis »), puis lionne de Cybèle. Mais Atalante, coupante comme les idoles des Cyclades et la silhouette de la pintade, ressemblant à une Déesse Mère du site de Çatal Hüyük, ne sont que les deux faces de la même médaille. Pour résumer, le livre de Jean-Marie Lamblard nous enchante et nous fait réfléchir.
Daniel Arapu (Paris)
Law Robin, Ouidah, the Social History of a West African Slaving ‘Port’, 1727-1892, Oxford, James Currey, 2005, 307 p.
Ce livre représente pour l’auteur la poursuite de ses travaux sur l’histoire de la Côte des Esclaves en approfondissant le rôle de Ouidah, non seulement comme lieu d’exportation de la traite atlantique, mais aussi comme pôle administratif et juridique du royaume du Dahomey à partir de 1727. En effet, Ouidah était le principal port d’exportation des esclaves dans le golfe du Bénin de 1670 à 1860. Si les analyses antérieures de l’auteur ont davantage porté sur la monarchie dahoméenne et sa capitale, la présente étude s’intéresse à la périphérie du royaume et à l’organisation commerciale de Ouidah, notamment à travers l’émergence de communautés de commerçants privés et la transition entre la traite illégale des esclaves et le commerce de l’huile de palme.
Cet ouvrage s’appuie sur une bibliographie abondante très complète, comprenant à la fois des sources publiées déjà bien connues, essentiellement européennes, des archives conservées dans différents fonds tant européens qu’africains (y compris des archives privées) et des références de travaux non seulement sur Ouidah, mais aussi sur une aire plus large englobant toute la Côte des Esclaves jusqu’à la Côte de l’Or. L’auteur dresse ainsi un bilan de l’historiographie de cette région à la veille de la conquête coloniale. Les sources orales ont été prises en compte mais, comme le précise l’auteur, elles montrent plus la place importante de la traite et de l’exportation des esclaves à travers la mémoire des marchands et administrateurs dahoméens relatée par leurs descendants. Ceux des esclaves afro-brésiliens de retour à Ouidah ont quant à eux gardé la mémoire de la fondation de leur famille plus que celle de leur rôle dans la traite.
Le plan de l’ouvrage adopté suit un découpage chronologique partant des origines de la fondation de Ouidah, histoire pré-dahoméenne rapidement décrite, suivie par la conquête dahoméenne au xviiie siècle et l’instauration progressive de la domination des Fon. Les sources sont beaucoup plus abondantes sur la période dahoméenne, ce qui justifie la focalisation de l’auteur sur cette période. Les trois premiers chapitres, des origines de Ouidah à la domination dahoméenne permettent de comprendre le développement de cette ville en accordant une place importante aux relations passées entre les Européens et le royaume des Hueda, entre ces derniers et leurs voisins de Grand Popo, Allada et Abomey. Les trois chapitres centraux portent sur le développement de la traite atlantique, l’ère de la traite illégale puis la transition vers le commerce de l’huile de palme. Ces questions, déjà abordées par R. Law dans un ouvrage précédent, ne seront pas développées dans ce compte rendu dans lequel seront présentés plus particulièrement les aspects originaux.
À partir de l’histoire de l’implantation des forts européens à Ouidah, l’auteur analyse l’organisation spatiale de la ville en quartiers, ce qui donne à la ville un aspect multi-centres différent des villes royales où le palais représentait le centre de l’agglomération. Les bases de l’organisation de la traite sont en place sous les Hueda qui se fournissent en esclaves auprès de leurs voisins d’Allada et Abomey. R. Law explique la chute du royaume hueda en 1727 par la supériorité militaire du Dahomey et la volonté de ce royaume d’accéder directement au commerce côtier en éliminant l’intermédiaire hueda. Ce conflit, dans lequel les Européens furent impliqués, dura une bonne partie du xviiie siècle. La conquête dahoméenne est une illustration de l’importance de la traite dans les développements politiques et économiques locaux. Cette conquête se traduit aussi par la création de nouveaux quartiers et l’arrivée de migrants transformant peu à peu les composantes ethniques de la population, les Fon devenant plus nombreux que les Hueda qui se considèrent comme conquis.
Tous les aspects de la vie quotidienne à Ouidah sous l’occupation dahoméenne sont abordés : les activités économiques, l’organisation sociale du travail selon le genre, les relations sociales (esclavage local, prostitution), les conditions de vie (hygiène, environnement, santé) et le contexte culturel et religieux. L’auteur montre ainsi que le système religieux de Ouidah ne reflète pas seulement les origines historiques d’une population aux composantes diverses mais aussi le caractère syncrétique lié à l’aspect urbain de la vie à Ouidah. L’environnement est compris comme urbain, ce qui mène l’auteur à une réflexion intéressante sur la notion de ville, qu’il discute à partir des termes en langue locale (le fon). Il définit l’urbanité plus par l’autonomie politique et le rôle administratif que par la concentration démographique en un lieu. La présence de marchés est également un critère, mais selon R. Law, les marchés des communautés agricoles sont basés sur la division du travail entre agriculture et autres activités, ce qui ne concerne pas les villes côtières impliquées dans la traite, la pêche et le sel beaucoup plus que dans l’agriculture. L’auteur suppose que, à l’instar de Lagos, Ouidah n’était pas autosuffisante en denrées agricoles, mais il ne cite pas de source étayant cette hypothèse. Il s’appuie sur des textes précisant que seules les terres voisines de la ville étaient cultivées, – démonstration qui me paraît rapide. Aller sur les autres marchés de la région, comme Savi, Allada, ne signifie pas nécessairement que ce qui était vendu à Ouidah venait d’ailleurs et que la ville n’était pas autosuffisante, mais cela peut indiquer une certaine complémentarité des marchés allant de pair avec celle des écosystèmes. La place de l’agriculture dans l’économie de Ouidah me paraît marginalisée par l’auteur qui focalise son point de vue sur la traite. Il oublie la dénomination première de Ouidah, glexwe, qui signifie « maison des champs ». Le développement de la ville est certes à mettre en parallèle avec celui de la traite, mais les activités agricoles avaient leur place dans l’économie urbaine, au même titre que la pêche et la production du sel, qui sont surtout évoquées. R. Law décrit d’ailleurs Ouidah à la fin du xviiie siècle comme une ville comportant des espaces ouverts cultivés (p. 79). L’agriculture reposait essentiellement sur le travail des femmes et des esclaves (non destinés à la traite) et l’auteur écrit que la population de Ouidah était avant tout une communauté d’esclaves. Cependant, les principales activités économiques examinées dans cet ouvrage tournent autour du commerce des esclaves. L’histoire de Ouidah est celle du port d’exportation des esclaves et le regard de l’auteur reste eurocentré, même s’il justifie son approche par l’importance de la traite dans la vie économique et le développement de cette ville. L’intérêt de cet ouvrage repose essentiellement sur la volonté exprimée d’étudier cette ville en ne la considérant pas seulement comme un centre d’exportation de la traite mais aussi comme un pôle administratif et politique, ce que R. Law a réalisé à partir de la relecture des sources et la synthèse des travaux antérieurs. Sa présentation de l’organisation administrative dahoméenne dresse un bilan qui n’est pas aussi négatif que celui donné habituellement, celui d’un pouvoir oppressif et répressif. L’auteur analyse tous les aspects de ce contrôle portant sur l’ensemble de la population de Ouidah, y compris les Européens, dont les responsables judiciaires et militaires étaient chargés d’assurer la sécurité, la discipline, l’éducation. Un vice-roi est institué en 1733 et une garnison militaire s’installe au nord-ouest de la ville.
Ouidah, sous l’occupation dahoméenne, est donc devenue un centre beaucoup plus important à la fois sur le plan commercial, mais aussi comme pôle « provincial », de l’administration dahoméenne. La ville connaît alors un véritable essor à la fois spatial – elle comprend six quartiers – et commercial. L’ouvrage accorde une place importante au développement de la traite négrière, moteur de cette expansion. En effet, 8 à 9000 esclaves par an étaient exportés de Ouidah, représentant 50 % de la traite de la Côte des Esclaves. L’auteur fait une description précise de « l’opération de la traite », de l’achat des esclaves, leur provenance, leur condition de détention, la vente et le transfert sur les navires négriers, le rôle des intermédiaires, les actions de résistance et les suicides des êtres ainsi traités. Sont aussi analysées les implications de ce commerce dans l’économie domestique du fait de l’importation de produits européens et surtout des cauris qui servirent alors de monnaies d’échange, modifiant les processus de commercialisation. L’auteur s’interroge également sur la mémoire locale autour de la traite qui s’articule notamment autour de deux lieux, arbres-mémoire dont l’évocation aujourd’hui participe davantage à une volonté de réconciliation avec le passé qu’à un véritable éclairage de l’histoire.
Puis la traite entre dans la phase de l’illégalité suite aux mouvements d’abolition entre 1794 et 1818. La complexité des processus selon les pays, l’abandon des forts européens entraînent une désorganisation de la traite. À Ouidah, ce sont essentiellement les Portugais du Brésil qui dominent ce commerce : Francisco Felix de Souza, fondateur de la famille de Souza, et ses associés entrent alors en scène dès le début du xixe siècle. Le trafic lagunaire prend de l’importance alors que, de façon concomitante, le commerce de l’huile de palme est en pleine croissance. Si, cette transition est en général expliquée par le déclin de la traite des esclaves, R. Law montre qu’en fait les deux réseaux coexistent, l’un ne remplaçant pas l’autre, ce que C. Coquery-Vidrovitch avait déjà esquissé en 1971. L’essor du commerce de l’huile s’accompagne de l’émergence de nouveaux pôles commerciaux comme Godomey et Cotonou et marque le déclin progressif de Ouidah, même si une réactivation des réseaux de la traite s’observe à partir de 1857 avec le développement des « contrats de travail » proposé par la maison Régis de Marseille et la création d’une nouvelle compagnie à Cuba. R. Law analyse finement l’imbrication des différents facteurs, politiques (actions des rois du Dahomey, Ghezo et Glélé) et économiques (études des cours mondiaux de l’huile de palme) pour comprendre la place occupée par Ouidah et ses habitants dans ce processus. L’étude se termine avec la conquête du Dahomey par les Français en 1892 et l’instauration du pouvoir colonial qui marginalisa définitivement la ville de Ouidah au profit de Cotonou où fut édifié un wharf (1893), suivi de la construction d’une voie ferrée vers l’intérieur puis de l’aménagement d’un port en eau profonde.
Dominique Juhé-Beaulaton (CNRS-Université de Paris I)
Pennec Hervé, Des jésuites au Royaume du Prêtre Jean (Éthiopie). Stratégies, rencontres et tentatives d’implantation (1495-1633), Paris, Centre Calouste Gulbenkian, 2003, 373 p. (ISBN : 97-28462-32-8)
L’entreprise d’Hervé Pennec, dont le livre publié ici, issu d’une grande thèse soutenue en 2000, n’est qu’une étape, ouverte à de nombreux autres développements, s’impose d’emblée à l’attention et à une « bonne curiosité » (selon la formule des missionnaires et découvreurs des mondes nouveaux au début de l’époque moderne) par le tour de force qui a inspiré son point de départ : tenter de confronter une réalité presque infime, l’histoire du tout petit groupe de religieux lancé à la reconquête des terres chrétiennes dissidentes de l’Éthiopie au tournant des années 1550, à l’océan de légendes qui ont auréolé depuis le Moyen Âge le « royaume du prêtre Jean ». Des légendes qui habitent, qui hantent même les chrétiens d’Occident au xvie siècle, mais des légendes dont ils écrivent aussi une nouvelle page en racontant l’histoire de leur aventure. H. Pennec s’immisce en quelque sorte, entre deux légendes, pour discrètement tenter d’écrire l’histoire des missions d’Éthiopie. Comment ?
D’abord en mobilisant une documentation de première main, dont il faut saluer l’effort linguistique (italien, portugais,
ge’ez) que son exploitation a dû requérir. H. Pennec revitalise un certain nombre de sources déjà connues en en produisant le contexte et la genèse (dont les
Instructions adressées par Ignace de Loyola aux jésuites envoyés en Éthiopie, l’une des plus remarquables pièces de la correspondance du général de la Compagnie de Jésus, dont ce travail permet de reconstituer les sources
[3]) ; mais il a également, comme c’est le cas d’autres recherches actuelles
[4], et qui sont à ce titre à la pointe de l’enquête sur l’histoire des missions modernes, utilisé de nouvelles sources, au premier rang desquelles les catalogues de personnels : eux et eux seuls lui permettent de repérer l’envoi précoce d’un technicien de l’imprimerie (p. 123) et de remarquer l’importance relative des missionnaires formés en théologie dans les premiers envois en Éthiopie, si l’on compare ces contingents avec d’autres expéditions contemporaines. Les catalogues ne suffisent pas cependant, comme l’indique justement une note de l’auteur (p. 128), à faire le compte et la description précise de l’ensemble des « travailleurs manuels » qui accompagnèrent les religieux, des « oubliés de l’histoire », écrit l’auteur, et dont on conçoit le rôle déterminant en fonction de la part proprement matérielle, architecturale en particulier, de l’implantation des jésuites en Éthiopie : mais ce sont les lacunes des catalogues qui permettent à l’auteur de porter cette question sur le devant de la scène : d’autres sources doivent rendre possible, au moins partiellement, de combler ce manque (en particulier les Archives des Indes conservées à Séville) : ce sera sûrement une étape ultérieure des recherches de H. Pennec, qui présentent dès ce premier livre la vertu essentielle d’ouvrir un champ et de fonder l’exigence d’une histoire matérielle des missions.
Ensuite en témoignant d’un projet intellectuel : celui d’inscrire l’histoire des missions religieuses dans le contexte large de l’expansion européenne et de procéder à cette inscription à travers une démarche patiente, minutieuse, proprement descriptive du phénomène missionnaire. C’est une minutie inventive parce qu’elle fait apparaître des individus, des groupes, des itinéraires, des localisations qui, à chaque moment, articulent le « religieux » sur d’autres réalités, politiques, diplomatiques, marchandes. L’Éthiopie ouvre en outre – et le choix du terrain d’enquête prend aussi son sens de ce constat – à une inscription diachronique des missions modernes dans la longue durée de la mobilité occidentale, en particulier à travers l’histoire de la diffusion des courants de pensée chrétiens antérieurement à l’expansion du catholicisme moderne : la réexploration de la « légende du prêtre Jean » révèle ici des enjeux considérables, que ce livre contribue à mettre en lumière.
Enfin, l’écriture d’une histoire des missions d’Éthiopie s’affirme ici par la présentation de résultats, historiques et historiographiques. D’une part, elle manifeste la dimension concrètement spatiale des implantations missionnaires
[5], et tout ce qui ce qui se joue dans le seul fait d’
être là (dans la proximité des camps royaux en particulier), et dans le fait de prendre sa place dans l’imbrication des lieux de pouvoir, politiques et religieux, du territoire investi ; mais le travail montre aussi, à partir de là et sur la base d’une enquête proprement archéologique, au-delà des représentations offertes par les sources écrites, les ambivalences de ces implantations, qui entrent dans des rapports de contiguïté et de relations propres à affecter leur signification et leur portée, dans ce que H. Pennec appelle l’« instrumentalisation » des missions d’Éthiopie : ou comment le projet de conversion de l’Éthiopie au catholicisme romain entre, jusqu’à un certain point, dans le jeu des monarques éthiopiens, soucieux de leur autonomie par rapport au patriarcat d’Alexandrie.
D’autre part, en s’intéressant à l’histoire des missions éthiopiennes, et plus généralement à l’histoire de l’Éthiopie telle qu’elle a été écrite par les acteurs de la pénétration occidentale moderne dans cette région, l’enquête de H. Pennec implique fortement une historiographie, souvent considérée du seul point de vue de ses ressources documentaires, dans l’histoire dont elle rend compte. Elle réussit le pari difficile de conduire simultanément une recherche historiographique, extrêmement complexe, sur les ressorts, les entraves, les détours, les réécritures des récits produits au début du xviie siècle et une enquête historique, et s’essaie avec succès à ne jamais oublier que les scripteurs de ces récits ne sont pas neutres, sans pourtant s’enfermer dans une spécularité occidentale. Une géographie multipolaire se construit en effet à travers l’exposé des vicissitudes de l’écriture des histoires, en particulier au fil des pages 244 et suivantes, autour du texte de Pedro Paes, sans que pour autant, H. Pennec oppose sans nuances une historiographie proprement missionnaire, celle des jésuites, au récit antérieurement produit par le dominicain Luis de Urreta, produite en Espagne et non pas sur le terrain, récit auquel le texte jésuite s’attaque en effet, mais dont l’auteur montre qu’elle intègre toute une part des informations produites par l’historiographie dominicaine. Il faut signaler parallèlement un autre apport de la recherche, en aval cette fois-ci : grâce à une compréhension fine des enjeux institutionnels et stratégiques des premières histoires, elle instaure une profonde continuité entre celles-ci et les premières éditions critiques contemporaines, en particulier celle de C. Beccari dans les premières années du xxe siècle.
Au plan historique, l’une des grandes lignes de force qui traversent le travail est à nouveau celle d’une géographie multipolaire, d’une part entre l’Éthiopie, l’Égypte et l’Europe, du point de vue de la distribution des lieux d’autorité religieux, d’autre part entre Rome, Lisbonne et Goa, du point de vue des enjeux impériaux et des luttes d’influence entre la couronne portugaise, l’Église de Rome, et la place de Goa, courroie de transmission, mais aussi puissance tendanciellement autonome par rapport au gouvernement romain de la Compagnie de Jésus, comme par rapport à la métropole lisboète
[6].
Il faut signaler pour finir, avant de renvoyer à la lecture d’un ouvrage dont les familiers de l’histoire de l’Afrique de l’Est tireront bien d’autres fruits que je ne peux l’indiquer ici, un certain nombre de voies ouvertes pour la recherche à partir du travail de H. Pennec : d’abord, les implications méthodologiques de la « piste archéologique » dans ce domaine d’études, et singulièrement, les perspectives qu’elle ouvre pour une histoire matérielle, et plus largement économique, du phénomène missionnaire ; ensuite, le problème de la circulation de l’information et de la médiation des « experts » (dont H. Pennec montre le rôle, comme je l’ai souligné, dans l’élaboration de l’Instruction d’Ignace de Loyola) et, à partir de là, le rapport de l’information et de la désinformation dans l’élaboration des décisions de gouvernement ; enfin les difficultés et la nécessité d’une réintégration des débats théologiques dans l’histoire qui se trouve nouvellement dessinée : le rôle de la référence théologique dans la controverse historiographique qui suit la première version du texte de Pedro Paes (voir les nombreuses et savantes remarques du chapitre V, sur les enjeux de la « réduction » monophysite du christianisme éthiopien) ouvre de ce point de vue des perspectives passionnantes, ainsi que la question de la relation entre pratiques rituelles et discours théologique, qui relance le théologique sur le terrain de l’anthropologie – mais aussi sur celui des interactions entre les espaces missionnaires et les débats européens contemporains, à l’époque des Réformes.
L’ouvrage de H. Pennec est donc bien à l’avant-garde de l’histoire des missions religieuses modernes : d’une part, en fonction de l’intégration des logiques propres à l’implantation de la Compagnie de Jésus dans la constitution d’un corpus documentaire exploitable pour la connaissance de l’histoire éthiopienne ; d’autre part, et complémentairement, en fonction de l’insertion de ce corpus documentaire dans un contexte plus large, où les sources missionnaires trouvent leurs limites, mais aussi leur signification : celle d’ouvrir un passage entre l’histoire de la colonisation et celle, qui reste encore largement à écrire, de l’autonomie relative des systèmes de pouvoirs et de représentation des sociétés colonisées dans le cours de l’histoire moderne : cette dernière histoire n’est, en effet pas séparable de l’histoire des rapports complexes entre les institutions missionnaires et les individus et groupes d’individus qui les ont incarnées.
Pierre-Antoine Fabre (École des hautes études en sciences sociales)
Pescheux Gérard, Le royaume asante (Ghana). Parenté, pouvoir, histoire : xviie -xxe siècles, Paris, Karthala, 2003, 584 p. (ISBN 2-84586-422-1)
Gérard Pescheux arranges Le royaume asante (Ghana) in three parts, “Les Commencements”, “Abusua et Ntoro”, and “L’Example Royal : la Dynastie Oyoko de Kumase”. These correspond, though for some reason not in the same order, to the three broad areas of inquiry identified in the sub-title as “parenté”, “pouvoir”, “histoire”. Pescheux’s procedure is to survey the state of knowledge in each of these fields, and to add his own critical comments. It is unquestionably useful to have so substantial a book on Asante available in French. As Pescheux himself remarks, the Akan “sont sans doute moins connus du lecteur francophone que de son homologue britannique…” (p. 19). Le royaume asante (Ghana) helps rectify this unfortunate situation, although readers familiar with the field of Asante studies will find that Pescheux, despite certain claims to the contrary, provides them with relatively little new data. This was simply not his forte. But what was? His grand design, so he tells us, is to demonstrate that in the case of the Asante, “parenté et pouvoir constituent les deux faces d’une même réalité : l’histoire, leur histoire” (p. 13). Pescheux’s approach to such matters is fundamentally anthropological, but he staunchly registers his refusal to work exclusively in that terrain and affirms his right to encroach on the domain of the historian. And so he should!
Pescheux first carried out research in Ghana in 1990. His principal concern was with the current state of chieftaincy there. From 1993 to 1999 he lived in Senegal but was able to pay a number of lengthy visits to Ghana. There his attention became focused on the nature of the Asante kingdom that played so central a role in that West African country’s development. In December 2001 Pescheux submitted his thesis, “Parenté, pouvoir, histoire chez les Asante du Ghana : xvii-xxe siècles”, for the doctorate in social anthropology of the École des Hautes Études en Sciences Sociales. The work under review, Le royaume asante (Ghana), is a lightly edited version of this.
Part I, “Les Commencements”, comprises three chapters. The first and second survey the events that culminated in the emergence of an Asante union at the end of the 17th century. They are somewhat unsatisfying, being written in a style often referred to as “scissor-and-paste”. The views of a plethora of scholars are presented but with insufficient concern either for the academic context in which each wrote or for the plausibility of the arguments advanced. In the third chapter, “Les États akan et l’origine de l’État”, Pescheux gets into his stride. As reviewer I should declare my locus standi in the matter. A considerable part of the chapter is a critical account of my views on the conditions that made possible the emergence of the Akan states. Pescheux presents the complex arguments in a lucid way and I much appreciated his careful comparison of my approach with that of Emmanuel Terray.
In Part II, “Abusua and Ntoro” – referring to matrilateral and patrilateral forms of kinship respectively – Pescheux usefully reviews the relationship between the work of R.S. Rattray and Meyer Fortes, the latter being commonly regarded as the former’s intellectual heir. For Rattray the state is the end point of a progression from family through clan, tribe and nation. M. Fortes rejected any such evolutionary model, but for both “l’État asante est fondamentalement une extension et une hypertrophie du système de parenté”. Neither writer was prepared to introduce hard historical data into his analysis. As Pescheux comments, “Clio est rigoureusement absente de l’œuvre de M. Fortes et, comme chez R.S. Rattray, nous ne trouverons aucune allusion à des événements historiques contemporains ou non de son séjour en Asante” (p. 230-32). G. Pescheux ventures boldly to enlist the help of Clio, devoting lengthy chapters to abusua and ntoro and to their histories. He sometimes relies too heavily perhaps on the testimony of “traditionists”, not always being sufficiently aware of the sensitive political and economic implications of what they have to say. Pescheux does, however, neatly capture the spirit of an interview of 6 February 1996. The informant was the Essumegyahene who claimed, by virtue of his descent, to be the Asante head of the Aduana matriclan. Other traditions are extant that support rival claims. The Essumegyahene selected two culprits. “Rattray and Wilks know nothing”, he informed Pescheux “avec virulence” ; “all their informants were my slaves” (p. 266). Space will not permit the profundities of that statement to be unravelled here.
Chapter 8 of Part II takes up the question of the origins of Akan, and therefore Asante, matriclans and matrilineality. Pescheux takes Meyerowitz as representative of the diffusionist approach (“la théorie migratoire”) and contrasts it with this reviewer’s (so-called) theory of “le ‘big bang’”. He describes critically and carefully the thrust of the two conflicting approaches, but confesses that he finds my reasoning at some points incomprehensible. He has, at least, my sympathy. It would be inappropriate here to enter into a dialogue of reviewer and author, but it is perhaps permissible to note that a number of problems posed by Pescheux have been anticipated and reconsidered at length in “The Forest and the Twis” (Transactions of the Historical Society of Ghana, New Series No. 8, 2004). I regret that they appeared too late to be taken into account.
Part III of Le royaume asante (Ghana) is a remarkably comprehensive review of complex material on the ruling Oyoko dynasty of Asante. Pescheux’s preliminary comments on traditions putatively linking the Oyoko of Asante with the town of Bouna in the valley of the Black Volta is very useful for its combination of both francophone and anglophone sources. Informative, too, is his brief account of the claims of the Asaman Kani line of the Ekoona matriclans to highest office following the death of Asantehene Opoku Ware II in 1999. Thereafter Pescheux presents, reign by reign, a summary of the dynasty’s fortunes and misfortunes, and seems to draw attention as much to disputes and disagreements between scholars as to those between aspirants to the Golden Stool itself! And why not? But this said, I am unsure whether Pescheux succeeds in fully integrating power into his analysis. There is a tendency to take the “royal” status of the Oyoko as a given, asserted in stories having to do with the thaumaturgic manner in which Osei Tutu was chosen as Asantehene. More attention should surely be paid to tendencies that challenged the supremacy of the Oyoko, of which Asantehene Opoku Ware’s empowerment of his sons in the mid-18th century is one case. More importantly perhaps – for this impinges on matters of class – it is arguable that opposition to the very existence of the monarchical system can be traced back at least to the later 19th.
Throughout Le royaume asante (Ghana) the author’s elucidation of the arguments of those to whom reference is made is astonishingly good. The reader, however, should be alerted to some unfortunate problems with quotations. For example, on p. 36 Pescheux references a passage to p. 21-2 of Meyerowitz’s The Sacred State of the Akan (1951), but the curious reader will find that the piece in question has been radically rewritten by Pescheux and indeed rewritten in a way that makes even less sense than the original. Unfortunately there are a number of mishaps of this nature. On p. 46 the author quotes a passage purportedly written by this reviewer (“Wilks nous livre les précisions suivantes…”). I neither recognise the piece in question nor have I been able to find it in the article in which he locates it. Yet again, Pescheux discusses early Asante expansion by reference to traditions heard by T.E. Bowdich in 1817 (p. 79). By misreading the latter’s “the western Intas” as “the Intas”, however, Pescheux prejudices his inquiry at this point. To allow such liberties with sources is not a way to gain the confidence of the reader, and suggests that Le royaume asante (Ghana) was written against a deadline. Nevertheless, this is an agreeable book. Pecheux makes a plea for closer collaboration between the anthropologist and the historian, and between Francophone and Anglophone scholars. In Le royaume asante (Ghana) he does much to further these aims.
Ivor Wilks (Northwestern University, Evanston)
Pétré-Grenouilleau Olivier, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard [Bibliothèque des Histoires], 2004, 468 p. (ISBN 2-07-073499-4)
One of the best- studied topics in world history is that of human migration. And within the field of human migration the best-studied topic is that of the Atlantic slave trade, responsible for the involuntary transportation of about 11 million people from Africa to the New World. After the publication of the seminal work of Philip D. Curtin, The Atlantic Slave Trade; A Census (Madison, Wisconsin, 1969), the Atlantic slave trade became one of the most rapidly developing fields in historical research. In 1999 David Eltis, Stephen D. Behrendt, David Richardson and Herbert Klein took stock of the new findings and published The Trans-Atlantic Slave Trade. A Database on CD-Rom with Cambridge University Press, a data set incorporating the archival evidence of 70 % of all trans-Atlantic slave voyages, the Portuguese slave trade being the main void left to be explored.
As most historical attention was focussed on the European participation in the slave trade, far less progress has been made in the study of the other slave trades around the globe. Everywhere slavery and the slave trade were normal institutions, with the exception of Western Europe after around 1450, making that region the only slave-free enclave in a world full of slaves. Why Europeans no longer enslaved one another is not easy to explain, but their cultural institutions somehow prevented it. As voluntary migrants in Europe tried to avoid working in the newly conquered tropical colonies, and while European prisoners of war and criminals could not be forced to go there in sufficient numbers, the only other possibility to obtain a reliable colonial labour supply was to import migrant workers from other continents and the only migrant workers in other continents outside Europe were slaves. In addition to organizing the slave trade across the Atlantic, the Europeans also participated in the existing slave trades in Africa and Asia. Unfortunately, that participation is not nearly as well documented as the Atlantic slave trade, and the details regarding the slave trade as practised by Asians, Africans, and Amerindians have never been recorded.
This study makes a brave attempt at lowering the historiographical barrier between the Atlantic and the other slave trades. By comparing these trades, the author is able to show what was unique in the Atlantic slave trade and what was not. In order to demonstrate the effects of this innovative approach, I have selected three hotly debated topics in the historiography of the Atlantic slave trade: the mortality, the profit rate and the demography.
Usually, the extremely high mortality aboard slavers in the Atlantic is seen as unique in the history of long-distance migration. However, by comparing the African, the Arab and Atlantic slave trades, Olivier Pétré-Grenouilleau is able to point out that – probably – the mortality rates were even higher in the internal African slave trade, while there seems to have been no attempt at reducing the number of deaths as was the case in the Atlantic trade.
Similarly, the author changes our perspective regarding the relatively modest profit rates in the Atlantic slave trade, pointing out that these rates can be seen as proof of the fact that the Europeans were far more competitive and efficient in trading and transporting slaves than others. In the Turkish slave trade a profit rate of 20 % seemed normal and even higher percentages seemed plausible in the trans-Saharan slave trade. In the literature regarding the non-European slave trades there is no mention of a change in these rates over time, let alone a decline. That means that the non-European slave trades were not competitive and that their productivity did not increase over time. The rates also reveal the fact that the demand for migratory (slave) labour in the non-European world seemed to have remained relatively stable and that there were no islands of modern economic growth with a rapidly increasing demand for labour such as the plantations, mines, shipbuilding and manufacturing industries.
How the payment of slaves was handled in the non-European slave trades we can only guess, but it seems reasonable to assume that the extension of credit so common in the Atlantic slave trade was rare in the non-European slave trade and that most slaves were paid for in cash upon delivery. That means that only the wealthy in Africa, Asia and the Middle East could afford to buy slaves, while the credit system of the Atlantic slave trade made slaves available to the less affluent, allowing even small entrepreneurs to buy slaves and creating the unique economic dynamism that typifies the slave economies in the New World.
One of the main reasons for continuing the European slave trade was the dramatic demographic decline of the slave populations in most of the receiving areas in the New World. The author suggests that a similar decline existed in the non-European slave societies, but exact data are – again – not available. Neither the African nor the Arab slave owners seemed to have worried much about the mortality of their slaves. At least there were no attempts at reducing the death rate, as was the case in the slave societies in the New World. The slave owners in several European colonies implemented a variety of improvements in the living and working conditions of their slaves, usually labelled as “amelioration”. Some of these measures were aimed at increasing the number of births by freeing pregnant women from work both before and after giving birth, by providing regular medical care, by improving the efficiency of the plantation hospitals and by giving extra clothing, luxury goods, and extra free time to women who had given birth frequently. Slaves could have partners at other plantations and were allowed to visit during weekends. Some of these improvements were quite expensive and it stands to reason to assume that the European planters only instituted these changes in the hope of higher profits while an increase in the birth rate would reduce their dependency on buying slaves from Africa. Also, European slave owners expected that the extra freedom given to the slaves would increase their loyalty and lower the risk of insurrections and strikes. To the African, Asian, and Amerindian slave owners profits seemed to have been far less important and that might explain their lack of interest in improving the working and living conditions of their slaves.
In every survey of this kind there are points that can be questioned. Did the West Indian planters improve the living and working conditions of their slaves because they could no longer buy slaves from Africa after the suppression of the slave trade after 1807? In fact, the beginning of the amelioration policies can be dated earlier, and was made possible by an increase in the plantation profits. Those profits came from cultivating a new variety of cane with a much higher sucrose content than the type of sugar cane grown before, to the introduction of new machinery, and to an increase in the size of the plantations, all resulting in a dramatic rise in productivity.
The effects of the amelioration policies are another point of discussion. The author is absolutely right in pointing out that these policies seemed to have had a positive effect on the physical wellbeing of the slaves. However, the planters were unable to neutralize the unrelenting onslaught of pathogens imported from Africa with the arrival of every slave ship. That explains why those areas with continuing slave importations experienced a high mortality, while the mortality rate was far less excessive in those tropical areas with only a few slave arrivals from Africa such as the Spanish islands before the onset of the sugar boom, and Barbados during the second half of the 18th century, after the sugar production had reached its peak there and no longer expanded. Amelioration seemed to have had some effect, but there existed important environmental limitations to what the planters could achieve in influencing slave demography.
These minor points of criticism should in no way distract from the fact that Olivier Pétré-Grenouilleau has not only provided us with an extremely complete and up to date survey of the Atlantic slave trade, but also that he has provided us with new perspectives by comparing the slave trade across the Atlantic with the slave trade in Africa and the Middle East. His approach has the potential of taking the discussion regarding slavery and the slave trade out of its Atlantic cradle, and making it an important chapter in global history. Slavery and the slave trade were universal phenomena and we need to find out why in modern history the Europeans could not enslave their own kind in spite of the many economic advantages that would have had. Outside their own continent, however, the Europeans succeeded in making the slave trade and slavery engines of economic growth, while such growth clearly was absent in the slave trade and slavery among the Africans, Asians and Amerindians.
Pieter Emmer (University of Leiden)
Rainero H. Romain, Les Italiens dans la Tunisie contemporaine, Paris, Éditions Publisud, 2002, 251 p. (ISBN : 2-86600-913-4)
Romain Rainero en plus de quarante années d’activité a mené plusieurs recherches et rédigé de nombreuses publications dédiées principalement à l’histoire de l’époque moderne des pays de la Méditerranée et de l’Afrique. Son thème préféré est le colonialisme italien ou plutôt l’évolution de l’anticolonialisme, car son mérite principal est d’avoir initié une critique approfondie du colonialisme italien qui a imprimé un tournant décisif dans l’historiographie coloniale
[7]. Son analyse s’est croisée avec celle aussi très importante mais quelquefois polémique d’Angelo Del Boca
[8].
Au-delà de l’aspect quantitatif, son champ d’intérêt couvre l’arrivée des Italiens en Tunisie depuis les premières décennies du
xixe siècle jusqu’à l’indépendance du pays. Un soin particulier est apporté à la période comprise entre l’arrivée au pouvoir du fascisme et le drame du rapatriement massif des Italiens. Un mérite remarquable de son analyse est de savoir donner une explication exhaustive du lien existant entre la narration d’événements spécifiques et leur contexte historique. Dans son importante monographie de 1978
[9], R. Rainero approfondit la question des exigences fascistes sur la colonie française et écrit des pages excellentes sur la gestion mussolinienne de la politique italienne ; ceci grâce à une profusion de documents et aux réflexions émises par des historiens spécialistes des relations internationales, notamment Ennio Di Nolfo
[10]. Hors de la Tunisie, nous rappelons seulement ses travaux sur le déploiement de l’immigration en Algérie
[11], une autre colonie française où ont émigré également des dizaines de milliers d’Italiens.
Dans la préface, Rainero précise qu’il prospecte des arguments oubliés ou peu connus et les expose dans le respect de l’ordre chronologique. L’ouvrage est d’un côté « le fruit après plusieurs décennies, d’une série de rencontres, de séminaires et de conférences » (p. 7) et de l’autre le résultat d’enrichissantes conversations avec des historiens « tunisiens italiens » Maurizio Valenzi, Velio Spano, Loris Gallico et Giorgio Amendola.
En ouverture est placé l’argument principal de la quantification des Italiens présents en Tunisie. Ceci est le cadre de référence de toutes les controverses qui vont suivre. En bon historien, R. Rainero cherche à éclaircir les termes de la discussion engagée entre Italiens et Français à partir de la fin de la Grande Guerre. Souvent transposée dans la presse, la querelle de la prépondérance des Italiens a conditionné les relations diplomatiques entre les deux pays et a déterminé des choix néfastes de l’administration française, par exemple la politique des naturalisations. En effet, la forte consistance numérique des Italiens, comparée avec celle plus faible des Français, sera l’argument constitutif de la politique fasciste vers la Tunisie, la justification de ses convoitises impérialistes.
R. Rainero souligne que l’histoire de la présence des Italiens en Afrique du Nord reste encore à préciser. Si les difficultés sont grandes dans le cas d’un examen total de ce mouvement migratoire, « elles deviennent presque insurmontables » pour l’aire tunisienne. Il met en évidence les obstacles à l’établissement de statistiques précises : les passeports sont délivrés pour une famille et ses domestiques, la « transhumance » des Italiens à travers les pays nord-africains, l’émigration clandestine (souvent en transit par la France) et le flux des Italiens exilés arrivés en Tunisie en diverses périodes. Les sources italiennes, prospectées davantage par Rainero pour des périodes dominées par une documentation et des informations en provenance française, nous livrent une lecture compatible avec les sensibilités françaises et celle des Français de Tunisie.
Les donnés plus fiables se rencontrent dans le
Bollettino consolare (1863-1887) et son successeur
Bolletino del Ministero degli Affari Esteri (1888-1906
[12]) puisque destinées à l’usage interne de l’administration et la période concernée est éloignée de l’utilisation partisane réalisée pendant la « période de la querelle des chiffres » : « Dans leur ensemble ces sources imprimées sont réservées aux fonctionnaires du Ministère et aux autorités politiques de l’Italie et donc elles n’ont que rarement servies à enrichir les historiens de la question ; en tenant compte de cette considération leur intérêt ne peut apparaître que majeur » (p. 22).
L’émigration italienne dans la Régence « avant l’arrivée des Français ne concerne que quelques milliers d’individus » et seulement « après la mise en place du protectorat français, les choses changent rapidement » (p. 19). Ainsi, les ressortissants italiens jusqu’en 1881 sont seulement 11200, contre 71600 vingt ans après, en 1901. « Dans le cas de l’Afrique du Nord les conditions historiques locales confirment cette analyse : l’émigration italienne attend les décisions françaises pour apparaître et se développer. En Algérie après 1830, en Tunisie après 1881 et comme au Maroc après 1911 » (p. 13). Pendant les premières décennies de 1900, le nombre des Cisalpins augmentera progressivement : « L’équilibre entre les deux colonies s’établira bien en 1931, année où les ressortissants français établis en Tunisie sont 91427 » (p. 20). En 1936 les Italiens atteignent les 95000 unités et ensuite autour de 150000.
En outre, le
Bollettino offre une image de la composition sociale, de l’exercice des métiers et des professions, de l’origine régionale des immigrés… La prédominance des Siciliens, 72,5 % du total des Italiens, est confirmée dans le rapport du consul Carletti pour l’année 1900
[13]. Il nous semble que parmi ces 58000 Siciliens sont à chercher les 4000 marins et pêcheurs recensés dont les autorités françaises faisaient une catégorie à risque puisque instable et dangereuse. C’était le premier pas vers la criminalisation de l’immigration italienne, argument non traité ici
[14]. L’émigration sicilienne ou méridionale est un des facteurs principaux du développement de l’entreprise coloniale italienne
[15]. Ce sont aussi les Siciliens et les Méridionaux qui contribuent à la « transhumance », par exemple en subissant l’attraction vers la Libye lorsque l’émancipation indigène promise dans les statuts libyens de 1911 fut retenue à Tunis comme néfaste par la presse française et au contraire prémices d’évolution positive par la presse arabe ; entre autres, en font l’éloge (en y voyant un exemple à méditer) le journal
El Mourched el Oumma et le fameux volume des nationalistes tunisiens
La Tunisie martyre de 1920.
Parmi les sources italiennes un rôle prépondérant est attribué aux journaux en langue italienne imprimés en Tunisie. Récemment ils ont été prospectés. Michele Brondino s’en est longtemps occupé et a réussi à cataloguer 123 titres dont malheureusement peu de numéros édités nous restent
[16]. L’histoire du journalisme italien en Tunisie commence en 1838 avec le premier journal de la Tunisie et est liée à la vie de la colonie italienne. Rainero distingue quatre grandes catégories de publications : syndicale, politique, humoristique et mixte (littéraire, sportif et économique). Le genre syndical se reflète convenablement dans
Il Minatore, tentative, hardie pour le milieu africain, d’un groupe de mineurs qui s’organisent en 1907 dans le but d’améliorer les conditions de travail (sécurité, harmonisation des salaires entre Arabes et Européens, scolarisation etc.). Dans le chapitre dédié au médecin anarchiste Nicola Converti, un « missionnaire laïc », l’auteur rappelle le combat social de
L’Operaio. Malgré le nombre réduit de copies diffusées, ces journaux, avec d’autres, tel
La voce del muratore, constituent les prodromes du syndicalisme tunisien. La pénétration des idées nationalistes d’abord et fascistes ensuite, emprunte pendant un siècle la voie de communication de
L’Unione, le journal italien le plus ancien, devenu quotidien en 1886, émanation de la bourgeoisie active.
Le champ culturel est un monopole quasi exclusif des grana, les descendants des juifs de Livourne, et doit sa vitalité à la transmission des traditions nationales faite à l’école. Aussi entre en compte le fait que l’italien était utilisé comme lingua franca. On comptait officiellement en 1924 environs une quarantaine d’écoles et jardins d’enfants avec 7400 élèves, italiens, européens et juifs et des gréco-orthodoxes et musulmans. En 1940 les élèves des écoles primaires et secondaires étaient 15000 avec 200 enseignants. L’utilisation de l’école et les professions libérales étaient une prérogative des classes riches. L’existence des écoles italiennes a toujours été au centre des tractations des diplomaties italienne et française. Inévitablement, les évènements politiques pèsent sur la politique culturelle. Dans la période 1929-1935, la recherche d’un dialogue interculturel semble prévaloir dans la communauté, mais en 1936 l’effort italien converge vers un isolement culturel en invoquant des idées nationalistes et impérialistes.
Si pendant trente années la légitimité de l’autorité française en Tunisie ne fut pas mise en cause, depuis la conquête italienne de la Libye, en 1911 et jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, le nationalisme prêché par G. Prezzolini et G. Castellini adopte la « théorie des quatre T » : la nécessité de conquérir les villes de Trento, Trieste, Tunis et Tripoli pour satisfaire l’irrédentisme « libérateur » ; corollaire logique, à travers la Tunisie, il protège la « Petite Sicile africaine ». À la fin de la guerre, le « non-respect » du pacte de Londres fait naître le mythe de la « victoire mutilée ».
L’idéologie fasciste s’y enserre et le patriotisme, vécu par la communauté de Tunisie jusque dans la vie quotidienne selon les canons fascistes décrits par Rainero, amplifie la clôture vis-à-vis de l’Autre. Les Italiens de Tunisie ne sont plus des « émigrés » mais des « Italiens à l’étranger », part intégrante de la mère patrie. Soustraits à l’emprise de la coupure nationaliste, quelques milliers d’antifascistes ; ceux qui dans les rares journaux libres, comme L’Italiano di Tunisi, opéreront en faveur de la fraternité des peuples et de la démocratie et contre la propagande du régime. « Les antifascistes – nous rapporte Rainero – représentent la bonne conscience d’une Italie démocratique, en crise depuis 1922, mais certainement bien lointaine des idéaux racistes du fascisme » (p. 133). À signaler aussi l’activité méritoire et combative vers 1930 de la Ligue italienne pour la défense des droits de l’Homme, la LIDU.
La diplomatie italienne gère une situation d’ambiguïté. D’un côté, le désir de maintenir des rapports cordiaux avec les grandes puissances, de l’autre la nécessité d’alimenter, avec la nouvelle rhétorique de la reconstitution de l’empire romain, le mythe de la victoire mutilée. Les relations internationales traditionnelles se sont heurtées aussi à la politique arabophile de l’Italie « faite surtout d’appuis verbaux (et financiers) aux jeunes mouvements nationalistes antifrançais et antianglais » (p. 148). La politique étrangère de Mussolini regarde les nombreux Italiens de Tunisie comme des pions sur l’échiquier de l’intérêt supérieur, à sacrifier selon les accords Mussolini-Laval de 1935.
Le régime fasciste annonce souvent « l’italianité » de la Tunisie dans l’ensemble des « aspirations naturelles du peuple italien », compromettant définitivement la vie en commun des Italiens de Tunisie avec les Français et les autochtones. En suivront des vexations ; à cause de celles-ci, déjà en 1938, le gouvernement avait organisé les premiers rapatriements d’Italiens. En Tunisie, les autorités françaises manquent de plans politiques de longue durée et de vaste envergure et se servent des mesures de résidence surveillée, d’internement et d’expulsion comme instruments politiques utiles à sauvegarder la soumission de la Tunisie à la France. L’expérience de la florissante communauté italienne en Tunisie va à son terme. Au déclenchement de la guerre, la dernière grande humiliation réservée aux Italiens est leur renfermement dans des camps de concentration. Quelque 60000 Italiens sont dans une misère économique et financière totale. Les chiffres des résidents marquent l’hémorragie fatale de l’exode : 85000 en 1946, 66000 en 1956, 51000 en 1959, 35000 en 1962 et 10000 en 1969. Les lieux de destinations sont la France et l’Italie.
L’auteur montre aussi l’aspect peu connu des projets politiques élaborés par les puissances de l’Axe pendant les opérations militaires. Il s’appuie sur des notes trouvées à l’Archive secrète du Ministère des Affaires étrangères et aux Archives du Service historique de l’État-major de l’armée en ce qui concerne la documentation de la Commission italienne d’armistice avec la France (C.I.A.F.). Dans le cadre du « Nouvel ordre mondial », Mussolini s’est intéressé au « Nouvel ordre méditerranéen » et au « Nouvel ordre africain ». Le programme « euro-africain » comporte une administration germano-italienne du continent noir mais elle n’a trouvé ni un véritable accord sur un contenu quelconque, ni des discussions sérieuses entre l’Italie et l’Allemagne et encore moins avec le Japon qui semblait afficher son intérêt non seulement pour l’Orient asiatique mais aussi pour les pays arabes. Les revendications i