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Agone

2013/1 (n° 50)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782748901788
  • Éditeur : Agone

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Un des pires lieux communs dans la déploration des piètres relations sociales en France est de faire porter cette responsabilité à une tradition radicale supposée des organisations syndicales et de leurs militants, qui contrasterait avec la sagesse ou la modération de leurs homologues (nord-)européennes. À supposer même qu’une pacification de ces relations soit souhaitable ou possible, il apparaît vite que le patronat, seul ou en association avec l’appareil d’État, a déployé une large palette de stratégies pour interdire toute transformation d’ampleur de l’ordre usinier. Par là, on désigne l’organisation traditionnelle du travail industriel, caractérisée par la présence d’une hiérarchie censée faire respecter les méthodes de travail, les cadences et la discipline. L’ordre usinier se traduit également par un cloisonnement des espaces, une limitation de la circulation dans les ateliers, l’imposition de certains gestes et la prohibition d’autres, etc. au service d’une maximisation de l’engagement des ouvriers dans leur travail afin que la production soit la plus élevée et de la meilleure qualité possible. Cette défense de l’ordre usinier revêt une forme collective, à mesure que les organisations patronales se structurent et imposent une forme de solidarité à leurs membres à la fin du xixe siècle, en même temps qu’elles fournissent des informations et prodiguent des conseils en temps de grève [1][1] Xavier Vigna, « La menace de grève », in Jean-Claude.... Globalement, parce que la confrontation l’emporte sur la conciliation, la réponse patronale consiste d’abord à récuser la pression des salariés en jouant sur le « pourrissement du conflit » ou en sollicitant le personnel non gréviste, voire en licenciant tout bonnement les grévistes. En outre, le patronat peut solliciter des syndicats « jaunes », voire les créer.

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Toutefois, avec la loi de février 1950, la grève cesse d’être considérée comme une rupture du contrat de travail, ce qui interdit le licenciement traditionnel des grévistes. En outre, la loi de décembre 1968 reconnaît le syndicalisme dans l’entreprise, notamment sous la forme de la section syndicale et de délégués. Ainsi, la législation encourage le développement de relations négociatrices pacifiées, notamment par l’intermédiaire des comités d’entreprise (depuis 1945), voire de la politique contractuelle. À la faveur de la contestation ouvrière massive qui éclate au printemps 1968 et se prolonge dans la décennie suivante [2][2] D’où le nom d’années 68, qui désigne depuis une quinzaine..., traduisant une véritable crise du travail et du consentement [3][3] Voir notamment Boris Gobille, « Crise du consentement... à la discipline industrielle, le patronat cède-t-il aux délices des négociations pour transformer les usines et par là pacifier les relations sociales ? Préfère-t-il à l’inverse conjuguer les concessions mineures et la résistance obstinée aux revendications de fond ? S’il s’avère impossible de repérer une attitude unanime, notamment en raison des efforts d’un patronat progressiste, des manières récurrentes de préservation de l’ordre usinier apparaissent qui dessinent une stratégie patronale.

1 - Peugeot-Sochaux : une situation « exemplaire » ?

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Un détour par Montbéliard et les usines Peugeot, sur lesquelles les études et les témoignages se multiplient depuis une quinzaine d’années, permet d’inscrire cette stratégie patronale dans la durée.

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En octobre et novembre 1981, des débrayages se succèdent dans l’usine de carrosserie pour protester notamment contre l’augmentation des cadences et la modicité des salaires. Constituant le conflit le plus important dans les usines sochaliennes depuis la grande grève de mai-juin 1968 puis les deux grèves « bouchons » de 1969 (en finition en mars, des pistoleurs en novembre-décembre), ces débrayages ne rassemblent pourtant « que » quelques milliers de salariés sur un site qui en regroupe plus de 32 000. Marcel Durand, alias Hubert Truxler, signale dans sa chronique de la grève la faiblesse récurrente des grévistes et plus encore la difficulté qu’ont les salariés attentistes (les « Kons ») à rejoindre leurs « Kamarades » dans leur combat contre les « Kravates ». Ainsi, dans son équipe de trente ouvriers, il n’est guère rejoint que par trois autres grévistes [4][4] Marcel Durand, « Les trois K. Conflit Peugeot-Sochaux,... et avance toute une série d’explications à cette frilosité militante :

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Problèmes financiers : crédit à payer, famille nombreuse, approche de Noël, un seul salaire. Pressions psychologiques : sermon ou/et menace de sanction de la part du chef, peur de se voir refuser la promotion, des cours de formation, un congé sans solde, un prêt à la construction, ou encore une demande de logement, et, surtout, peur de se faire licencier et de se retrouver chômeur. Autres motifs : trop près de la retraite, PPT (poste planqué tranquille), pas assez nombreux à débrayer, la grève est politisée. [5][5] Ibid., p. 164.

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Trois séries d’éléments conduisent à l’apathie ou au soutien tout platonique selon l’auteur : outre les réticences ou les difficultés financières habituelles qu’ont les ouvriers à entrer en grève, des arguments de type politique interviennent également, mais aussi et surtout les pressions et les incitations que la hiérarchie est en mesure d’exercer sur la main-d’œuvre. Non seulement les chefs peuvent harceler et réprimer, mais ils savent également séduire en concédant une promotion, un prêt à taux bonifié, l’accès à un logement, etc. Par là, l’ouvrier-écrivain dévoile la double dimension de la politique sociale de l’entreprise, tout à la fois incitative et coercitive. La permanence d’une stratégie paternaliste, bien au-delà de la Seconde Guerre mondiale comme on l’affirmait naguère [6][6] Gérard Noiriel, « Du “patronage” au “paternalisme” :..., invite à déplier toutes les modalités d’action de Peugeot pour désamorcer la conflictualité, de sa forme brutale et presque ostentatoire à son volet le plus élaboré.

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Christian Corouge, alors délégué CGT dans l’atelier de garniture et un des animateurs de la grève de 1981, connaît très intimement la brutalité de la répression antisyndicale : « Quand Peugeot a vu qu’on commençait à se bagarrer comme ça, parce qu’il voyait, parce qu’il est pas con, Peugeot, je veux dire, c’est pas un patron qui est bête, […] il a commencé à massacrer, il a tapé fort. [7][7] Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la... » Dans ce registre répressif, le patronat conjugue trois registres distincts. Le plus bref et le plus spectaculaire se traduit par le recrutement d’hommes de main à la moralité douteuse et d’anciens membres de l’OAS dans les ateliers, par l’intermédiaire d’une agence d’intérim Nota entre 1970 et 1974 [8][8] Claude Angeli et Nicolas Brimo, Une milice patronale :.... Défrayant la chronique judiciaire, dénoncés par les journalistes, ces nervis baptisés « Niçois » ne constituent cependant qu’un « épiphénomène » [9][9] Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine. 50 ans d’histoire.... L’entreprise apporte également son soutien à des syndicats dits « participatifs », par opposition aux organisations contestataires. Les sections FO et CFTC obtiennent ainsi les faveurs de la direction, mais c’est surtout le cas de la CFT (Confédération française du travail) apparue en 1970 chez Peugeot et qui se transforme ensuite en SIAP (Syndicat indépendant des automobiles Peugeot). Cet encouragement patronal, qui fait douter à bon droit de l’indépendance de ces structures, contraste avec la répression qui s’acharne contre les militants de la CFDT et surtout de la CGT, avec une riche panoplie : outre l’organisation de commandos anti-grévistes qui s’illustrent au printemps 1972 dans les usines de Bart et Mulhouse puis l’année suivante à Saint-Étienne [10][10] Claude Angeli et Nicolas Brimo, Une milice patronale :..., elle passe surtout par l’« application restrictive des textes légaux, [les] contrôles tatillons des délégués en fonction, [les] mutations individuelles dosées » [11][11] Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine, op. cit., p. 3....

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Au quotidien dans les ateliers, cette répression conduit à une polarisation très vive entre la CGT et la CFT puis le SIAP, marquée notamment par la violente agression dont est victime René Le Diguerer en 1972, littéralement tabassé et laissé pour mort par un commando de la CFT ; puis par le harcèlement que subit le jeune délégué de la CGT Philippe Marchau. Militant de la LCR, embauché en 1976 pour frapper les numéros de châssis, Marchau est élu délégué du personnel en mars 1977. À peine élu, les avertissements et les sanctions pleuvent : plus de 70 entre mars 1977 et novembre 1979 ! Épuisé, financièrement asphyxié par les mises à pied successives, il finit par se suicider en février 1980, à l’âge de vingt-six ans [12][12] Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la.... Ce « massacre » (C. Corouge) correspond à l’aspect le plus spectaculaire d’une discrimination syndicale au détriment des militants de la CGT, notoire depuis toujours, mais judiciairement prouvée entre 1996 et 1998, et que l’entreprise a préféré indemniser plutôt que d’encourir une condamnation globale [13][13] Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, op. cit.,....

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Toutefois, le volet répressif n’est que la forme la plus visible d’une stratégie beaucoup plus large et subtile de préservation de l’ordre usinier. Elle suppose en effet de résoudre la crise du travail ouvrier de l’après-68, révélée à la fois par les grèves, l’augmentation de l’absentéisme, et toutes les formes plus ou moins larvées de détachement des ouvriers envers leur travail et l’entreprise, dont les exploits du « clan des planches de bord », rapportés par Truxler, témoignent : des ouvriers, contestataires et malicieux, certes travaillent mais se fichent de Peugeot et des « bagnoles » qu’ils produisent, plus ou moins bien d’ailleurs [14][14] Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, op. cit.,.... De même que le paternalisme a réellement concédé des avantages sociaux à une fraction des ouvriers, la préservation de l’ordre usinier suppose aussi de concéder un certain nombre d’avantages aux salariés de Peugeot, mais en contournant les syndicats.

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Nicolas Hatzfeld a décrit avec minutie les étapes de ce processus qui présente deux volets essentiels. L’entreprise s’inscrit en premier lieu dans une politique, promue au niveau national, d’amélioration des conditions de travail. Entre 1972 et 1979 donc, la firme automobile sollicite des ouvriers de confiance, en évitant avec soin les organisations syndicales. Outre des expériences d’élargissement du travail qui consistent à étoffer les opérations effectuées par un ouvrier sur son poste, l’entreprise procède également à l’automatisation des lignes de presse et de peinture, qui sont à la fois des secteurs pénibles et turbulents (cf. la grève des pistoleurs de l’automne 1969) ; par là, à l’instar des établissements Fiat-Mirafiori de Turin, l’automatisation permet de surmonter le risque de grève, tout en ayant supprimé des postes particulièrement éprouvants [15][15] Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine, op. cit., chapitre.... En second lieu, Peugeot se voit contraint d’offrir à ses ouvriers des assurances. La grève des OS de Renault au Mans au printemps 1971 a en effet montré la mobilisation contre le risque réel d’une « carrière négative » [16][16] Pierre Bourdieu, La Distinction, Minuit, 1979, p. .... Peugeot met ainsi en place une assurance contre les aléas de carrière en novembre 1973, qui évite toute perte immédiate de salaire. Au plan national, de longues négociations jusqu’en 1975 sur les grilles de classification tournent également autour de la reconnaissance d’une certaine qualification du travail des OS, notamment via la polyvalence. Peugeot reprend cette thématique autour de la notation du personnel ouvrier. Jusqu’à la fin des années 1960, les chefs notaient à la fois le travail et le comportement. En 1968, une première grille, dite DISQA, introduit cinq critères : disponibilité, initiative, sociabilité, qualité et activité. L’introduction en octobre 1978 du dossier individuel du personnel ouvrier (DIPO) prolonge cette démarche en multipliant les critères afin d’individualiser les rémunérations. Les syndicats contestent et dénoncent la cinquième partie de l’évaluation sur les rapports de l’ouvrier à l’entreprise, en y voyant un fichage des options politiques et/ou syndicales [17][17] Une fiche DIPO est reproduite in Marcel Durand, Grain.... Si cette visée répressive ne saurait être écartée, elle est parfaitement conciliable avec la volonté effective d’assurer une promotion ou des primes à une autre fraction docile et/ou capable de la main-d’œuvre ouvrière, afin de s’assurer de la paix sociale [18][18] Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine, op. cit., p. 3.... Au final, il ne s’agit pas seulement du sempiternel maniement patronal de la carotte et du bâton, mais d’une politique qui vise sur le fond à différencier le groupe ouvrier par l’individualisation des salaires et des carrières, réprimant très sévèrement les uns pour promouvoir les autres. Contre l’affirmation d’un certain pouvoir ouvrier dans l’entreprise via les sections syndicales entre 1968 et 1972, Peugeot marque sa volonté – et sa capacité – de circonvenir les syndicats par l’individualisation du rapport salarial.

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Ayant identifié la stratégie d’une entreprise en pointe dans la préservation de l’ordre usinier, on voudrait désormais confronter ce modèle à d’autres réactions patronales qu’on a pu repérer dans tout le pays, en distinguant le temps chaud des grèves au temps froid du cours ordinaire des choses.

2 - Réprimer l’insubordination ouvrière

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Nous avons montré ailleurs que les grèves du printemps 1968, loin d’être un feu de paille, inauguraient une phase décennale d’insubordination qui se prolonge, au plan national, jusqu’en 1979 [19][19] Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années.... Cette offensive ouvrière suscite une succession de réactions patronales : car la grève « éclaire la face dure, heurtée, contractée [du patronat] : celle qu’on attaque et qui résiste » [20][20] Michelle Perrot, Jeunesse de la grève, France 1871-1890,.... L’on voudrait également, dans cette analyse de la répression, tenter de distinguer les traditions, réactivées et amplifiées, des méthodes plus spécifiques à la période. En premier lieu, ressurgit la rhétorique patronale traditionnelle de stigmatisation des militants, les trop célèbres « meneurs ». Analysant le mépris ordinaire que subit la classe ouvrière, des militants stéphanois à la fin des années 1970 dénoncent ainsi cette hiérarchie patronale, implicite mais constante, entre les bons salariés, la masse anonyme et la lie des ouvriers, à savoir « les militants, les délégués, des agitateurs tout juste bons à troubler le fonctionnement de l’entreprise, semeurs de discorde, de pagaille, meneurs habiles et patients de pauvres types qui se laissent prendre, se laissent faire [21][21] Un groupe d’ouvriers, Le Mur du mépris, Stock, 1978,... ». Quand les grévistes sont des femmes, cette opposition entre le bon grain et l’ivraie devient plus insistante encore. En 1973 par exemple, des ouvrières d’une entreprise de confection des Deux-Sèvres à Cerizay font grève pour réclamer des augmentations salariales puis pour interdire le licenciement d’une déléguée syndicale. Sauf qu’un Comité de défense pour la liberté du travail, mené en sous-main par le chef d’entreprise, Joseph Cousseau, se répand dans ses tracts contre les « moutons », les « excitées » et autres « minettes », tandis que la déléguée syndicale devient « l’instigatrice qui sème la haine et la division parmi le personnel » [22][22] Tracts non datés de 1973. Voir le dossier sur le conflit.... De son côté, le patron se montre patelin dans un journal local : « Et je suis pressé d’aboutir pour les deux tiers des filles qui se sont laissé embarquer dans cette histoire. [23][23] Le Courrier de l’Ouest, 22 octobre 1973. » Le discours patronal conservateur se plaît ainsi à opposer les moutons aux brebis galeuses.

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Dans les années 68 pourtant, cette stigmatisation s’avère peu efficiente, d’autant que les occupations d’usine, voire les séquestrations, se banalisent. C’est pourquoi une fraction du patronat envisage des méthodes plus coercitives. Tout naturellement, les directions d’entreprise font appel à la justice pour interdire les occupations de locaux, assimilées à des violations de domicile, puis sollicitent les pouvoirs publics afin de faire appliquer les décisions. Ces interventions des forces de l’ordre, assez nombreuses en juin 1968, sont accordées par les ministres de l’Intérieur successifs, notamment Raymond Marcellin et Michel Poniatowski. Il faut cependant insister sur le fait que ces interventions des forces de l’ordre, et notamment des CRS, ne visent jamais seulement à libérer des locaux occupés, mais permettent le plus souvent l’exercice d’une violence par le truchement de laquelle le pouvoir entend châtier des fauteurs de trouble selon un principe diffus de culpabilité collective : quand les CRS détruisent tel ou tel matériel, saccagent ou matraquent largement, interpellent puis font condamner leurs opposants, comme à Besançon autour de Lip en août 1973 (150 arrestations, se soldant par 46 inculpations et 32 condamnations) ou à Denain dans la mobilisation des sidérurgistes en 1979 [24][24] Rapport du commissaire départemental des polices urbaines,..., il s’agit bel et bien de châtier tel ou tel groupe ouvrier d’avoir enfreint l’ordre usinier et telle ou telle population de l’avoir soutenu.

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Pour une fraction du patronat pourtant, le rôle des forces de l’ordre ne suffit pas, de sorte qu’elle mobilise des cadres, des gardiens, des vigiles et autres gros bras, tantôt pour faire le coup de poing avec les grévistes, tantôt pour dissuader les militants, notamment d’extrême gauche, d’intervenir aux portes des usines. Une note de conjoncture de la CFDT rédigée en mars 1972 signale cette tendance, qui entraîne la multiplication des tensions et des affrontements [25][25] Archives CFDT 7 H 400.. Au même moment, un palier est franchi avec la provocation directe montée à l’occasion d’une grève avec occupation conduite par des ouvriers immigrés chez Girosteel au Bourget : dans cette entreprise de métallurgie, en effet, les grévistes interceptent le 18 février une musette remise par un contremaître à l’un des trois membres du groupe de sécurité de l’entreprise ; à l’intérieur, se trouve une paire de jumelles, mais aussi un pistolet 7,65 et une cinquantaine de cartouches [26][26] BDIC, Archives des Cahiers de Mai, F Δ Rés. 578/62. Des vigiles sont également présents lors de grèves aux Tôles Perforées à Maubeuge en juin-juillet 1972, chez Chausson-Gennevilliers en 1975, et chez Moulinex en 1978. À chaque fois, les tensions sont extrêmement vives. Les meurtres de Pierre Overney par Jean-Antoine Tramoni devant les portes de Renault-Billancourt le 25 février 1972 et de Pierre Maître, militant CGT, lors de la grève des Verreries mécaniques champenoises à Reims le 5 juin 1977 par un commando CFT venu de chez Citroën [27][27] Sur cet épisode tragique, le livre d’un des dirigeants..., constituent les manifestations les plus extrêmes d’une violence et d’une brutalité diffuses dans les relations sociales et les affrontements politiques de la séquence.

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Dans les grèves enfin, une partie des directions d’entreprise a recours à d’autres subterfuges plus neufs afin de favoriser la répression, comme on le voit à Renault-Flins. Dans cette usine, les relations sociales sont particulièrement tendues depuis le printemps 1968, et une micro-conflictualité permanente contre la cotation des postes de travail tend à s’installer qui culmine dans deux épisodes grévistes aux printemps 1973 et 1978 [28][28] La cotation de postes, qui correspond à la diffusion.... En 1973, à la suite d’une grève d’OS partie de Billancourt sur le mot d’ordre « À travail égal, salaire égal, P1F (coefficient 162 maxi) pour tous », les ouvriers des presses de Flins démarrent à leur tour la grève le jeudi 29 mars, sur un mot d’ordre identique [29][29] « Le mouvement des OS de Renault-Flins, 29 mars-26.... En fait, les grévistes rencontrent des difficultés à arrêter la production en raison de la pression qu’exerce la maîtrise. Dès lors, quelques affrontements éclatent dans les ateliers. Le 9 avril, la grève s’achève : les ouvriers ont obtenu un taux horaire de 8,80 F, ce qui équivaut presque au P1F. À Flins, le relais est assuré dès le lendemain soir par un mouvement en sellerie. Après de nouveaux affrontements avec la maîtrise, la production est interrompue. Face à cette situation, la direction décide le 17 avril de lock-outer l’usine et prépare des sanctions, légitimées par les constats d’huissiers de justice sollicités à cet effet. Le 26 avril, quand l’usine ouvre à nouveau ses portes, le couperet tombe : 26 licenciements, finalement ramenés à 24, dont un délégué CFDT ainsi que deux animateurs du Comité de lutte, proches de la Gauche prolétarienne [30][30] Selon Directives. Mensuel. Courrier des entreprises,.... Souvent immigrés logés en foyer, certains licenciés sont également expulsés de leur logement, notamment au foyer d’Ecquevilly [31][31] Archives CFDT Fonds Renault 4 W 94.. Dès lors, la CFDT et les licenciés ont beau appeler à ne pas reprendre le travail, les ouvriers ne les suivent pas : la peur a sans doute fait son œuvre et découragé toute reprise du mouvement. De fait, malgré quelques débrayages des caristes en février 1975 dans le prolongement de Billancourt, l’usine reste calme pendant plusieurs années jusqu’au printemps 1978.

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Deux conflits très durs éclatent alors à Flins, après Cléon, où les ouvriers profitent du lancement de la R18 pour passer à l’action [32][32] Aux archives CFDT, FGM 1 B 433 et 4 W 103.. À partir du 26 avril, les ouvriers des carrousels engagent un coulage des cadences, puis s’engagent dans la grève sur les conditions de travail et l’obtention du coefficient 180 pour tous. Le 12 mai, le travail reprend après que les grévistes ont obtenu satisfaction partielle sur la charge de travail et la suppression de toutes les sanctions [33][33] Tract CFDT n° 266, « Conflit à Flins », 4 W 103.. C’est alors que s’engage un second conflit très violent aux presses, le 19 mai, quand les ouvriers exigent la classification qui correspond au coefficient 180. Trois sources syndicales témoignent d’affrontements entre la maîtrise et les ouvriers. Selon les notes manuscrites d’un conseil syndical CFDT du 2 juin réunissant les responsables militants des diverses usines de la Régie, la situation est la suivante à Flins :

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Depuis 4 jours, grève à 100 %. C’est par la terreur que la grève s’est imposée. Il n’y a pas plus de 30 % de grévistes volontaires. […] Les grévistes n’ont pas confiance en leurs organisations syndicales. […] L’on en est à entendre des travailleurs et même un délégué CFDT parler de foutre la maîtrise sous les presses. Il y a risque d’accident tel que blessés graves. Il y a déjà eu des blessés légers. [34][34] Ibid.

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Un tract local de la même organisation intitulé « Les travailleurs des presses doivent gagner leur grève », malheureusement non daté, donne une version des faits assez différente des affrontements. Il précise en gras : « Les grévistes doivent empêcher la direction d’emporter les outils de presses normalement utilisés à Flins avant la grève. » Une mention manuscrite au bas du tract relate ensuite :

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halte aux provocations

Les provocations se multiplient aux presses contre les grévistes. Hier après-midi, un chef a dit : « Sales ratons, retournez chez vous. » Ce matin, un opposant aux grévistes s’est emparé d’un long crochet en fer pour les menacer. Comme il s’est trouvé rapidement entouré, un chef lui a dit : « Tombe, tombe », et le non-gréviste comme au cinéma est tombé. Ensuite ambulance et peut-être hôpital… Les témoignages recueillis par la CFDT sont formels : les grévistes n’ont pas frappé. Les accusations contre Diallo H., délégué CFDT, sont sans fondement. [35][35] Ibid.

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Enfin un tract de la section CGC, présentant donc le point de vue des cadres et de la maîtrise, évoque le déroulement de la grève dans ces termes :

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Ce qui s’est passé aux Presses à Flins n’est pas de la grève mais du terrorisme pur et simple de la part de meneurs excités. […] Nous ne sommes pas racistes, mais il faut que le personnel Immigré de cette Usine ne se laisse pas entraîner par des meneurs irresponsables […] et se comporte en citoyens honnêtes et respectueux des règles de notre Pays, symbole universel de la liberté, qui les accueille.

Or qu’avons-nous vu aux Presses à Flins ? Une meute hurlante se précipitant sur les éléments courageux restés à leur poste de travail, comme c’est leur droit, et les évacuant de force. Une horde échappant totalement au contrôle des syndicats présents sur place.

Nous demandons solennellement que l’ordre soit rétabli dans cette usine. […] Nous ne voulons plus voir une telle situation, négation totale de toute autorité, de toute liberté. Il y a des moyens légaux de faire respecter l’Ordre et la Loi, ils doivent être utilisés et mis en œuvre de suite. [36][36] Tract CGC du 1er juin 1978, FGM-CFDT 1 B 433. Les majuscules...

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Une confrontation entre ces trois sources permet de construire un récit plausible de la grève. Elle est sans doute lancée par des ouvriers appuyés par des délégués cédétistes (mais pas par l’ensemble de l’organisation syndicale), qui se heurtent durement à la maîtrise, chargée d’empêcher la propagation du mouvement, et aux non-grévistes. Ces OS, qui réclament le P1, sont probablement dans une large mesure immigrés marocains et ouest-africains. Dès lors, leur volonté d’étendre la grève, y compris par la coercition, se transforme, aux yeux des contremaîtres majoritairement français, en exactions d’une « meute hurlante » ou d’une « horde », bref en agissements de chiens enragés. De fait, les affrontements avivent la xénophobie. Dans ce registre, le propos du tract CGC, résumé par le syntagme « nous ne sommes pas racistes mais… » où tout repose sur la conjonction de coordination, n’est que la forme euphémisée de l’insulte du chef rapportée dans le tract cédétiste [37][37] Un tract CGT non daté intitulé « Coup d’accélérateur....

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Ces affrontements et la perturbation du lancement de la R18 poussent la direction à lock-outer l’usine pour trois jours dans un premier temps, puis à faire appel aux forces de l’ordre. Le 6 juin 1978, dix ans exactement après leur première intervention dans l’établissement, les CRS évacuent les grévistes, et interviennent ensuite à plusieurs reprises jusqu’au 27 juin. Pendant ces trois semaines, il semble que les grévistes réoccupent les ateliers des presses à chaque fois que les CRS quittent l’usine. Parallèlement, une vague de répression s’abat sur les grévistes. Le 28 juin, quand le travail reprend dans des conditions tumultueuses, quatre-vingt-dix ouvriers parmi lesquels figurent cinq délégués (trois CFDT et deux CGT) feraient l’objet d’une procédure de licenciement en cours [38][38] Communiqué de presse de l’Union parisienne des syndicats.... Quel que soit le nombre final de licenciés, la répression est sévère et montre l’avantage pour une entreprise, fût-elle publique, d’aviver l’antagonisme, y compris xénophobe, entre ouvriers et maîtrise, de recourir dans le même temps à des huissiers pour attester des violences et par là obtenir ensuite le licenciement des grévistes, même quand ils sont délégués du personnel ou délégués syndicaux, et donc a priori protégés [39][39] Peugeot recourt à des méthodes similaires en 1981,....

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Pourtant, cette répression anti-ouvrière et anti-gréviste, qui cible en priorité les militants syndicaux, aussi spectaculaire voire détestable soit-elle, masque une ambition beaucoup plus ample, menée par nombre d’entreprises, de contournement ou d’évitement des syndicats contestataires ainsi que des fractions de la main-d’œuvre susceptibles de s’y retrouver. C’est sans doute cette dimension plus discrète, mais plus longue, qui donne l’entière mesure des stratégies patronales de préservation de l’ordre usinier, par temps froid par conséquent.

3 - L’évitement du syndicalisme contestataire traditionnel

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En regard de « la grande peur » que les grèves de mai-juin 1968 infligent au patronat français d’une part, de la nécessité de recruter toujours davantage d’ouvriers en ces temps de croissance économique soutenue d’autre part [40][40] Contrairement à ce que raconte la vulgate journalistique,..., le patronat, en partie encouragé par les gouvernements conservateurs successifs, déploie quatre dispositifs principaux d’évitement du syndicalisme, mêlant l’ancien et le nouveau, et qu’on peut exposer en allant du plus récent au plus ancien.

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Le plus immédiat et le plus complexe est la tentative de réorganisation du taylorisme, entrevue également à Sochaux, afin de limiter la conflictualité. En novembre 1971 en effet, dans une brochure célèbre, l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM), le syndicat patronal de la métallurgie, repère un Problème des OS qu’elle entend dépasser par une amélioration des conditions de travail pour la fraction masculine du personnel [41][41] L’UIMM pose en effet que « les femmes semblaient s’accommoder.... Elle soutient en particulier l’organisation des ERACT (équipe de recherche pour l’amélioration des conditions de travail) dans les entreprises. Selon le patronat, plus de deux cents expériences de transformation des conditions de travail se développent jusqu’en 1977. Cela suppose d’associer non pas seulement des ouvriers dociles, mais également des salariés qui réfléchissent même de façon critique. Et par là, les entreprises, comme à la CIAPEM-Brandt à Lyon, entendent « couper l’articulation entre les syndicats et les masses » [42][42] Marnix Dressen, Les Établis, la Chaîne et le Syndicat.....

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Mais cette préservation d’un ordre usinier même aménagé suppose également d’affaiblir plus durablement le syndicalisme contestataire. D’où aussi la réactivation, presque traditionnelle après toute grande vague de grèves, du syndicalisme dit indépendant : un peu avec la CGSI, créé en 1948-1949 par deux anciens députés communistes, Sulpice Dewez et André Parsal, mais qui végète rapidement ; et surtout avec la CFT née en 1967, dont la croissance semble particulièrement vive après les grèves du printemps 1968 avec 175 syndicats créés [43][43] Didier Favre, Ni rouges ni jaunes. De la CGSI à la.... Au plan national, ses effectifs oscilleraient entre 140 000 et 145 000 adhérents à la fin de 1971, avec une implantation massive et traditionnelle dans l’automobile, notamment Chrysler-France, Citroën ou Berliet-Vénissieux [44][44] Bulletin de la DCRG n° 170, « La Confédération française.... Toutefois, cette implantation déborde ces places fortes de la répression patronale, et se repère en Seine-Saint-Denis [45][45] « Implantation des syndicats indépendants dans le département..., en Vendée [46][46] Rapport du préfet, 17 janvier 1969, AN CAC 770123/... ou en Haute-Marne. Dans ce département, une UD se crée au premier semestre 1969 à laquelle adhèrent six ou sept syndicats autonomes, implantés parfois dans des moyennes et grandes entreprises : Isorel à Chamouilley (280 salariés), Procédés Ferro à Saint-Dizier (300), Ateliers métallurgiques de Saint-Urbain (328), Forges de Fronches (560), Tréfilunion à Saint-Dizier (800) [47][47] Rapport du préfet, 3 juillet 1969, AN CAC 770123/2.... En outre, les effectifs concernés et les résultats des élections professionnelles interdisent de restreindre l’adhésion à la CFT aux employés et aux agents de maîtrise. En fait, ces sections « indépendantes » réunissent diverses catégories de salariés conservateurs, des ouvriers aux cadres, qui partagent une même vision de l’entreprise comme communauté. On comprend mieux dès lors le soutien patronal à la CFT, qui se conjugue à une répression sans faille contre le syndicalisme, et notamment contre la CGT. À Cormelles-le-Royal par exemple, dans la banlieue caennaise, un militant de l’Action catholique qui désire se porter candidat CGT aux élections professionnelles fait immédiatement l’objet d’un harcèlement, destiné à le pousser à démissionner en 1973 [48][48] Daniel Bouvet, L’Usine de la peur, Stock, 1975.. Chez Simca à Poissy, la CFT est intégrée à la structure même de l’entreprise depuis les années 1950 et la carte du « syndicat » est proposée à la main-d’œuvre immigrée fraîchement recrutée comme les Réunionnais ou les Marocains [49][49] Henri Rollin, Militant chez Simca-Chrysler, Éditions....

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Ainsi, la main-d’œuvre immigrée, parfois ultra-marine, mais le plus souvent étrangère, est également embauchée dans l’espoir qu’elle ne succombe pas aux sirènes syndicales et ne cesse jamais le travail, bref qu’elle reste des « kroumirs » selon la vieille appellation du xixe siècle, c’est-à-dire à la fois des étrangers et des « jaunes » [50][50] Cette identification est restée en italien : les crumiri.... Cet espoir est traditionnel dans le patronat : les Houillères recrutèrent par exemple une main-d’œuvre polonaise abondante dans les années 1920, en espérant que son catholicisme la préserve de l’influence communiste. La nouveauté tient plutôt au mode d’encadrement, quand le policier intimidant ses compatriotes se substitue au curé conduisant ses ouailles. En effet, le patronat renforce l’encadrement policier des immigrés les plus récemment arrivés, en étroite collaboration avec les États dont sont originaires ces ouvriers. Ainsi, les Portugais et les Marocains « bénéficient » d’interprètes, suspectés d’appartenir tantôt à la police portugaise (la PIDE), tantôt d’être à la solde de l’ambassade du Maroc, et qui tentent d’interdire tout mouvement revendicatif comme à l’usine Citroën de la porte de Choisy début 1969 [51][51] Robert Linhart, L’Établi, Minuit, 1983 [1978], p. 99.... De même, Chausson à Gennevilliers a recruté un grand nombre d’ouvriers venus de l’Atlas ou du Sud marocain qui ne parlent pas l’arabe mais le chleuh. Ils sont encadrés par des membres de l’Association des travailleurs et commerçants marocains de France (ATCM), créée en 1973 afin de leur « épargner les influences nocives susceptibles de faire naître des dissensions » [52][52] Note de l’ambassade marocaine à Paris aux consuls du.... De fait, cette association et, d’une manière plus générale, le personnel marocain relevant de l’ambassade fichent et surveillent les militants ouvriers, avec la bénédiction de l’entreprise. C’est pour cela que, parmi les revendications portant la grande grève du printemps et de l’été 1975, figure la dissolution de l’ATCM dans l’entreprise et le départ, finalement obtenu, de ces mouchards [53][53] Ibid., p. 229-230..

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Le patronat caresse ainsi l’espoir de recruter une main-d’œuvre enfin docile. Mais cette délicate aspiration transpirait déjà dans la politique de décentralisation industrielle née véritablement dans les années 1950. En 1955, le Fonds de développement économique et social (FDES) et l’agrément préalable en région parisienne pour les extensions industrielles puis une redevance particulière sont institués [54][54] CREPIF, « Trente ans de décentralisation industrielle.... Les pouvoirs publics découragent ainsi l’extension des espaces industriels en région parisienne et favorisent les transferts en province, pendant une quinzaine d’années : quitter le centre ne vise pas seulement à revitaliser un supposé désert français, mais aussi à échapper à la ceinture rouge, à l’emprise cégéto-communiste, selon le lexique de l’époque, et à ses forteresses supposées [55][55] Il faudrait en effet distinguer l’influence et l’implantation.... De fait, entre 1962 et 1971, le nombre d’emplois industriels en région parisienne diminue de 123 160, soit une baisse de 8,47 % [56][56] Pierre Durand, Industrie et régions, La Documentation.... Celle-ci frappe au premier chef les départements de la première couronne – où l’implantation communiste est la plus forte – et notamment la Seine-Saint-Denis, qui assistent à cette saignée sans pouvoir l’enrayer. Ainsi, à Saint-Ouen, 6 000 emplois industriels auraient disparu de la commune entre 1958 et 1969 du fait de la décentralisation, selon le député communiste de la circonscription, Étienne Fajon [57][57] Bulletin municipal de Saint-Ouen, 1er trimestre 1969,.... Au niveau du département, 22 000 emplois industriels ont disparu entre 1962 et 1968, de sorte que, dès 1971, les autorités préfectorales demandent une révision de la politique de décentralisation industrielle [58][58] Lettre du préfet au ministre délégué chargé du Plan.... Dans les années suivantes, l’hémorragie industrielle se poursuit puisque près de 13 000 postes auraient été supprimés entre 1970 et la fin 1973 [59][59] 93 Actualités, 22 janvier 1974, cité in Luc Bernis,.... Or, cette disparition des emplois ouvriers frappe en premier lieu les grands sites industriels, souvent dans la métallurgie, où l’implantation syndicale, essentiellement à la CGT, est à la fois traditionnelle et relativement massive (au moins au plan français) [60][60] Les Renseignements généraux estiment ainsi à 70 000....

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De ce fait, la décentralisation industrielle permet aux entreprises d’installer des usines de montage, et donc de recruter des ouvriers spécialisés, masculins et féminins, bon marché, dans des régions (la Basse-Normandie, les pays de la Loire ou la Bretagne) à la tradition syndicaliste contestataire plus fragile, plutôt que des ouvriers qualifiés qui se syndiquaient plus souvent à la CGT. Cette tentative de « restructuration de la main-d’œuvre », vivement soutenue par le pouvoir gaulliste avec la création de la DATAR en 1963, constitue donc le premier et sans doute le plus massif « contournement des forteresses ouvrières » [61][61] Thierry Baudouin et Michèle Colin, Le Contournement....

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Au final, le patronat récusa toute transformation d’ampleur des relations sociales dans l’après-68, et s’arc-bouta sur la préservation de l’ordre usinier, par le recours aux méthodes anciennes : répression contre l’activité syndicale, soutien aux jaunes et/ou recrutement d’une main-d’œuvre immigrée supposément plus docile. Dans le même temps, en regard des travaux antérieurs [62][62] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du..., il faut insister sur la précocité et la multiplicité du travail de sape contre le monde ouvrier, qui conjugue trois évitements des collectifs et du syndicalisme : d’abord, le néo-management et les groupes d’expression apparaissent dès l’orée des années 1970. En outre, la « modernisation » du rapport salarial ne passe pas seulement par la « déstabilisation des stables », le développement de l’intérim et des contrats à durée déterminée [63][63] Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale,..., mais aussi par des tentatives de construction de carrières et d’individualisation des salaires, qui tendanciellement fragmentent et dissolvent les collectifs ouvriers. Enfin, la décentralisation industrielle espère trouver une main-d’œuvre à la fois peu onéreuse, capable et taiseuse, et aboutit à la multiplication des usines de montage, notamment dans le grand Ouest et la Normandie. Ce dernier volet échoua cependant partiellement en raison de la radicalisation des mouvements issus du catholicisme social autour de la CFDT, mais aussi des difficultés liées à la fixation de la main-d’œuvre et à la contestation du fordisme [64][64] Voir notamment Luc Berlivet et Frédéric Sawicki : « La.... Pour autant, il contribua à affaiblir précocement les bases ouvrières cégétistes et, par ricochet, tout le conglomérat communiste en région parisienne.

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De fait, c’est bien l’aggravation des difficultés économiques consécutives au second choc pétrolier et leurs conséquences brutales pour le monde ouvrier (limitation des embauches, difficultés accrues pour les entreprises travaillant dans les branches de la 2e industrialisation, forte augmentation du nombre de chômeurs, etc.) qui contribuèrent le plus à la pacification forcée des relations sociales et à la mise sous le boisseau de l’insubordination ouvrière.

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Pourtant, l’on voudrait suggérer l’hypothèse que la décentralisation industrielle avec ses avantages supposés (coût moindre d’une main-d’œuvre docile) est un recours particulièrement apprécié du patronat sur le temps long. Elle se poursuit en effet, et dépasse ensuite les frontières avec la construction d’un grand marché économique européen d’une part, la libéralisation des échanges mondiaux d’autre part. Dès lors, ne constitue-t-elle pas la modalité principale, quoique la moins visible et avouable, de préservation de l’ordre usinier ? Quitte – et c’est sans doute sa contradiction fondamentale – à faire diminuer sans cesse le nombre d’établissements industriels dans ce pays, et par là le nombre d’ouvriers.

Notes

[1]

Xavier Vigna, « La menace de grève », in Jean-Claude Daumas (dir.), Dictionnaire historique des patrons français, Flammarion, 2010, p. 931-936.

[2]

D’où le nom d’années 68, qui désigne depuis une quinzaine d’années dans l’historiographie française cette période de contestations multiformes, qui ont les semaines de mai et juin 1968 comme pivot. Pour un vaste panorama, voir notamment Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, 68, une histoire collective (1962-1981), La Découverte, 2008.

[3]

Voir notamment Boris Gobille, « Crise du consentement et rupture d’allégeance » in Dominique Damamme et al. (dir.), Mai-Juin 68, L’Atelier, 2008, p. 15-31.

[4]

Marcel Durand, « Les trois K. Conflit Peugeot-Sochaux, cuvée 1981 », in Grain de sable sous le capot. Résistance & contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003), (La Brèche, 1990) Agone, 2006, p. 127-178.

[5]

Ibid., p. 164.

[6]

Gérard Noiriel, « Du “patronage” au “paternalisme” : la restructuration des formes de domination de la main-d’œuvre ouvrière dans l’industrie métallurgique française », Le Mouvement social, 1988, n° 144, p. 17-35.

[7]

Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Agone, 2011, p. 27-32, citation p. 27.

[8]

Claude Angeli et Nicolas Brimo, Une milice patronale : Peugeot, Maspero, 1975.

[9]

Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine. 50 ans d’histoire à Peugeot-Sochaux, L’Atelier, 2002, p. 376.

[10]

Claude Angeli et Nicolas Brimo, Une milice patronale : Peugeot, op. cit. ; Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne, op. cit., p. 43. Lire également le dossier dans les archives de la fédération CFDT de la métallurgie, 1 B 267.

[11]

Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine, op. cit., p. 377.

[12]

Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne, op. cit., p. 27-30 ; Jean-Paul Goux, Mémoires de l’Enclave, Actes Sud, (1986) 2003, p. 390-395.

[13]

Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, op. cit., p. 349, et Nicolas Hatzfeld, « Lutte contre la discrimination syndicale à Peugeot-Sochaux : combats judiciaires et mutations syndicales (1994-2000) », communication au colloque « Pratiques syndicales du droit », Montreuil, mai 2011, actes à paraître.

[14]

Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, op. cit., première partie.

[15]

Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine, op. cit., chapitre 8, particulièrement p. 422. À Mirafiori, les premières expériences de robotisation commencent en 1973 – année de haute conflictualité – et se généralisent entre 1976 et 1980, transformant totalement l’organisation du travail et désarmant le collectif ouvrier. Lire Marco Revelli, Lavorare in Fiat, Garzanti, Milan, 1989, p. 112-119.

[16]

Pierre Bourdieu, La Distinction, Minuit, 1979, p. 459-460.

[17]

Une fiche DIPO est reproduite in Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, op. cit., p. 395.

[18]

Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine, op. cit., p. 383-388.

[19]

Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68, Presses universitaires de Rennes, 2007.

[20]

Michelle Perrot, Jeunesse de la grève, France 1871-1890, Seuil, 1984, p. 259.

[21]

Un groupe d’ouvriers, Le Mur du mépris, Stock, 1978, p. 39.

[22]

Tracts non datés de 1973. Voir le dossier sur le conflit PIL dans les archives de la fédération Hacuitex CFDT.

[23]

Le Courrier de l’Ouest, 22 octobre 1973.

[24]

Rapport du commissaire départemental des polices urbaines, Besançon, 8 septembre 1973, Archives nationales, Centre des archives contemporaines de Fontainebleau (AN CAC ci-après) 860581/29 ; Monique Piton, C’est possible ! Le récit de ce que j’ai éprouvé durant cette lutte de Lip, Éditions des Femmes, 1975, p. 187 sq. ; Guy Cattiaux, DENAIN. Des hommes d’acier, une région à sauver, chez l’auteur, 1980, p. 318-335.

[25]

Archives CFDT 7 H 400.

[26]

BDIC, Archives des Cahiers de Mai, F Δ Rés. 578/62.

[27]

Sur cet épisode tragique, le livre d’un des dirigeants de la CGT, Marcel Caille, L’assassin était chez Citroën, Éditions sociales, 1978.

[28]

La cotation de postes, qui correspond à la diffusion en France de la job evaluation, rémunère un poste de travail en fonction des opérations que l’ouvrier réalise, et non plus en fonction de sa qualification. Plus un poste est pénible, plus son coefficient et, partant, la rémunération afférente sont élevés.

[29]

« Le mouvement des OS de Renault-Flins, 29 mars-26 avril 1973 », Les Temps modernes, juillet 1973, n° 323 bis, p. 2164-2241.

[30]

Selon Directives. Mensuel. Courrier des entreprises, mai 1973, n° 254, parmi les 26 licenciés, figureraient 20 ouvriers originaires d’Afrique du Nord, surtout du Maroc, un d’Afrique noire, un du Portugal et quatre Français. De plus, chaque foyer important compterait au moins un licencié.

[31]

Archives CFDT Fonds Renault 4 W 94.

[32]

Aux archives CFDT, FGM 1 B 433 et 4 W 103.

[33]

Tract CFDT n° 266, « Conflit à Flins », 4 W 103.

[34]

Ibid.

[35]

Ibid.

[36]

Tract CGC du 1er juin 1978, FGM-CFDT 1 B 433. Les majuscules sont naturellement celles du tract.

[37]

Un tract CGT non daté intitulé « Coup d’accélérateur de l’action à Flins » (archives CFDT 4 W 103) dénonce également « les propos racistes du genre “Retourne dans ton pays” tenus par des olibrius à courte vue ». Nicolas Dubost dresse d’ailleurs un portrait au vitriol de la maîtrise dans son témoignage d’« établi » : Flins sans fin, Maspero, 1979, p. 120 et 173 par exemple.

[38]

Communiqué de presse de l’Union parisienne des syndicats de la métallurgie. FGM-CFDT 1 B 433. Un article de Rouge du 28 juin 1978 mentionne pour sa part deux expulsions, 70 licenciements, auxquels s’ajoutent des procédures contre un certain nombre de délégués.

[39]

Peugeot recourt à des méthodes similaires en 1981, en mobilisant aussi ses « suivettes ». Lire Marcel Durand, Grain de sable sous le capot, op. cit., p. 139.

[40]

Contrairement à ce que raconte la vulgate journalistique, le choc pétrolier de 1973 n’entraîne qu’une courte récession en 1975 et n’interrompt donc que très temporairement une croissance économique encore soutenue : entre 1976 et 1980, le taux de croissance oscille entre 3 et 4,5 % par an.

[41]

L’UIMM pose en effet que « les femmes semblaient s’accommoder mieux que les hommes de la monotonie de certains postes de travail », (UIMM, Le Problème des OS, 1971, p. 11).

[42]

Marnix Dressen, Les Établis, la Chaîne et le Syndicat. Évolution des pratiques, mythes et croyances d’une population d’établis maoïstes, 1968-1982, L’Harmattan, 2000, chapitre VI, citation p. 198-199.

[43]

Didier Favre, Ni rouges ni jaunes. De la CGSI à la CSL, l’expérience du syndicalisme indépendant, Éditions Midi moins le quart, 1998, p. 173.

[44]

Bulletin de la DCRG n° 170, « La Confédération française du travail », AN CAC 19820599/92.

[45]

« Implantation des syndicats indépendants dans le département de Seine-Saint-Denis », 29 août 1969, AD Seine-Saint-Denis 23 W 3.

[46]

Rapport du préfet, 17 janvier 1969, AN CAC 770123/209.

[47]

Rapport du préfet, 3 juillet 1969, AN CAC 770123/203.

[48]

Daniel Bouvet, L’Usine de la peur, Stock, 1975.

[49]

Henri Rollin, Militant chez Simca-Chrysler, Éditions sociales, 1977, p. 160 sq. Sur cette usine et ses relations sociales très particulières, lire Jean-Louis Loubet et Nicolas Hatzfeld, Les Sept Vies de Poissy, une aventure industrielle, ETAI, 2001.

[50]

Cette identification est restée en italien : les crumiri sont les non-grévistes. Elle est plus rare au xxe siècle en France, mais elle est attestée. Lire René Mouriaux, La CGT, Seuil, « Points », 1982, p. 156.

[51]

Robert Linhart, L’Établi, Minuit, 1983 [1978], p. 99 sq.

[52]

Note de l’ambassade marocaine à Paris aux consuls du 23 novembre 1973, citée in Bernard Massèra et Daniel Grason, Chausson : une dignité ouvrière, Syllepse, 2004, p. 253.

[53]

Ibid., p. 229-230.

[54]

CREPIF, « Trente ans de décentralisation industrielle en France 1954-1984 », Cahiers du CREPIF, septembre 1984, n° 7, p. 10-12.

[55]

Il faudrait en effet distinguer l’influence et l’implantation syndicales : la première peut parfaitement se concilier avec des effectifs syndicaux faibles, voire en recul, comme on le constate pour la CGT dans les années 1950. Lire Élyane Bressol et al. (dir.), La CGT des années 1950, Presses universitaires de Rennes, 2005.

[56]

Pierre Durand, Industrie et régions, La Documentation française, 1974, p. 111 et 115. Nous n’avons pas fourni les chiffres de 1954 parce que les effets de la décentralisation industrielle ne se font sentir que dans les années 1960.

[57]

Bulletin municipal de Saint-Ouen, 1er trimestre 1969, disponible aux archives de Seine-Saint-Denis.

[58]

Lettre du préfet au ministre délégué chargé du Plan et de l’Aménagement du territoire, 8 novembre 1971, AD Seine Saint Denis, 1801 W 516.

[59]

93 Actualités, 22 janvier 1974, cité in Luc Bernis, Une grève en 1974 : Rateau (31 janvier – 30 avril), mémoire de maîtrise, Paris VII, 1974-1975, p. 183.

[60]

Les Renseignements généraux estiment ainsi à 70 000 le nombre d’adhérents à l’UD CGT de Seine-Saint-Denis en mars 1969. Note du 23 mars 1969, AD Seine-Saint-Denis, 23 W 3.

[61]

Thierry Baudouin et Michèle Colin, Le Contournement des forteresses ouvrières, Librairie des Méridiens, 1983, p. 24.

[62]

Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999, p. 352-357.

[63]

Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Gallimard, « Folio-Essais », (1995) 1999, p. 661-662.

[64]

Voir notamment Luc Berlivet et Frédéric Sawicki : « La foi dans l’engagement. Les militants syndicalistes CFTC de Bretagne dans l’après-guerre » (Politix, n° 27, 1994), avec comme résultat : Vincent Porhel, Ouvriers bretons. Conflits d’usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968, Presses universitaires de Rennes, 2008.

Résumé

Français

Un des pires lieux communs dans la déploration des piètres relations sociales en France est de faire porter cette responsabilité à une tradition radicale supposée des organisations syndicales et de leurs militants, qui contrasterait avec la modération de leurs homologues européennes. À supposer qu’une pacification de ces relations soit souhaitable, il apparaît vite que le patronat, seul ou en association avec l’appareil d’État, a déployé une large palette de stratégies pour interdire toute transformation d’ampleur de l’« ordre usinier ». Par là, on désigne l’organisation traditionnelle du travail industriel, caractérisée par la présence d’une hiérarchie censée faire respecter les méthodes du travail, les cadences et la discipline. Cette défense de l’ordre usinier revêt une forme collective, à mesure que les organisations patronales se structurent à la fin du xixe siècle, en même temps qu’elles fournissent des informations et prodiguent des conseils en temps de grève.

Plan de l'article

  1. 1 - Peugeot-Sochaux : une situation « exemplaire » ?
  2. 2 - Réprimer l’insubordination ouvrière
  3. 3 - L’évitement du syndicalisme contestataire traditionnel

Pour citer cet article

Vigna Xavier, « Préserver l’ordre usinier en France à la fin des années 68 », Agone, 1/2013 (n° 50), p. 115-133.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-1-page-115.htm


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