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Agone

2013/1 (n° 50)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782748901788
  • Éditeur : Agone

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L’occupation des usines est condamnée par le gouvernement Blum. Nous pensons, nous, qu’elle doit rester, en ce moment plus que jamais, l’arme de la classe ouvrière, la forme moderne de son droit de grève.

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Nous allons précisément exposer en détail comment ce procédé de lutte est appliqué dans une grande usine parisienne, examiner les problèmes pratiques soulevés au cours de ce conflit et les solutions apportées. Cette grève étant encore en cours, il est assez délicat de parler de certains de ses aspects pour ne pas provoquer ou envenimer les dissensions intérieures chez les grévistes, mais la RP se devait de faire connaître dès à présent le courage, la conscience, l’esprit d’organisation de ces camarades.

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L’usine Sautter et Harlé, installée en plein Paris, dans le 15e arrondissement, occupe 1 200 ouvriers travaillant au matériel de guerre : mines, « norias » (monte-charges pour obus), appareillage commandant le tir des vaisseaux de guerre, etc. Soumise à l’autorité morale du Comité des Forges, la direction a fidèlement suivi les instructions de celui-ci quant à la contre-offensive à entreprendre après les grèves de juin. Celles-ci s’étaient déroulées dans l’usine avec une grande intensité et cohésion ; les patrons avaient été parmi les premiers à céder ; les grévistes avaient obtenu le paiement de la quasi-totalité des jours de grève ; aussi l’esprit subsistant parmi les ouvriers était-il très élevé ; les travailleurs n’admettaient que très difficilement la tactique des directions syndicales retenant autant que possible le zèle de leurs membres. Aussi, les brimades qui se produisirent en août et septembre, tendant à créer une sorte de chômage partiel dans quelques catégories, créèrent une atmosphère de mécontentement. Ce fut le licenciement de vingt dessinateurs qui déclencha le conflit. La direction usa de tous les prétextes ; elle prétendait ne plus avoir de travail quand, au su et au vu des ouvriers, une importante commande de l’État venait d’être refusée. Les patrons essayèrent de présenter les techniciens congédiés comme des surnuméraires embauchés provisoirement et pouvant donc être mis sur le pavé sans la moindre protestation. En réalité, parmi les licenciés, il en est qui travaillaient dans l’établissement depuis de longues années. À remarquer que tous les licenciés sont des membres actifs de la CGT. Après une dernière démarche en face de laquelle la direction se retrancha avec intransigeance sur ses positions, les délégués des ateliers convoquèrent une grande réunion autour du « marbre », tribune habituelle au cours des grèves de juin. La grève de solidarité avec les techniciens fut décidée à l’unanimité des voix, moins une et une abstention. Cette solide compréhension de la communauté des intérêts ouvriers, dominant les diverses catégories corporatives, reste le plus beau caractère de ce mouvement.

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Le comité de grève, désigné dès le premier jour, soit le 14 septembre, fut composé d’ouvriers de diverses tendances : socialistes, anarchistes, communistes et sans-parti. Ces militants évitèrent avec le plus grand soin les heurts intérieurs ; l’usine entière est groupée autour d’un grand drapeau rouge arboré au-dessus de l’entrée et ne portant d’autre emblème que les trois initiales de la CGT ; aucune trace non plus du drapeau tricolore qui, si souvent, dans les autres occupations, se dressait à côté du symbole révolutionnaire. Les appels et communiqués du comité de grève parlent bien parfois de la « défense nationale » lésée à cause de l’intransigeance patronale, il y est parfois question aussi de fidélité au Front populaire, mais nombre d’ouvriers considèrent cela comme une concession verbale aux tendances défendant pareilles formules ; quant à l’argument de la « défense nationale », il sert surtout à montrer combien les patrons s’en moquent, enseignant ainsi indirectement aux ouvriers que l’intérêt de classe est plus puissant que le dogme patriotique.

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Cette trêve entre tendances politiques maintenant le conflit strictement dans le domaine syndical enlève aussi tout caractère rigide, militaire et théâtral aux gardes surveillant les entrées. Des bons de sortie permettent de contrôler les accès et d’empêcher l’infiltration d’éléments inconnus. Chaque matin, un appel permet de constater si le pourcentage des présents nécessaires à rendre l’occupation sûre est bien respecté. Mais ces mesures de discipline s’appliquent dans une atmosphère de cordialité et de gaieté. Cours et ateliers retentissent des chants et de la musique diffusés par haut-parleur monté par les ouvriers eux-mêmes. Le soir, des séances d’exhibitions sportives, boxe, des concerts, des conférences données par des volontaires amènent la détente nécessaire.

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Les ouvriers rentrés de vacances, et qui n’avaient pu toucher les salaires correspondant à cette période, purent recevoir des avances à la caisse de solidarité. Les chefs d’équipe ont pris leur place dans les rangs de la masse et montent la garde comme les autres. Les femmes ne sont astreintes à être présentes que le jour, et la dernière doit quitter l’usine au plus tard à 8 heures du soir. Elles sont occupées aux travaux de cuisine et se relaient toutes les deux heures. Au bout de périodes très courtes, chaque ouvrier a la possibilité de passer la nuit chez lui. Les autres dorment dans des lits et des hamacs improvisés avec beaucoup d’adresse dans les ateliers. Les services de nettoyage et d’hygiène sont très actifs. La cuisine commune fonctionne à merveille ; d’excellents repas sont fournis au prix de 1 franc à midi, et le soir gratuitement ; à partir de la troisième semaine de grève, ce ravitaillement deviendra totalement gratuit. Des rations de viande peuvent être emportées à domicile par les pères de famille nombreuse.

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Les grévistes assurèrent le soutien aux ouvriers occupant la chocolaterie des « Gourmets ». Ils ont collé sur les murs du quartier une affiche expliquant les motifs de leur mouvement. Journellement, des délégués se rendent dans les grandes usines et les réunions ouvrières pour gagner à leur cause l’opinion prolétarienne. De nombreuses pancartes et inscriptions aux portes de l’usine précisent devant les passants les caractéristiques de la lutte.

L’agression patronale

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Les patrons ont commencé par retenir la paie due aux ouvriers à la veille du conflit. Ce vol manifeste n’a pas ébranlé les grévistes. Le personnel technique a reçu à domicile des lettres d’intimidation menaçant du renvoi définitif. Pour bien montrer à quel point cette menace les laisse indifférents, ils ont remis ces missives au comité de grève qui les a affichées dans l’usine.

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Une citation d’huissier remise à l’établissement et envoyée au domicile des ouvriers présumés les plus actifs, dont certains ne sont même pas délégués, ne fit que provoquer une rigolade générale, et elle aussi fut placardée avec mépris auprès des avis de la direction.

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Celle-ci ordonna que le gaz alimentant le réfectoire soit coupé, mais les cuisiniers ont réussi parfaitement à tourner la difficulté.

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Une cinquantaine de traîtres inscrits au syndicat maison ont touché chacun 300 francs comme prix de leur trahison. En échange de ces deniers de Judas, ils essaient d’accrocher les ouvriers parlant à leurs parents dans les environs de l’usine ; certains se sont même montrés arrogants, mais leur provocation a rencontré l’accueil qu’elle méritait.

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Signalons en passant que les quelques syndiqués chrétiens travaillant à l’établissement ont une attitude toute différente : ils prennent part à l’occupation et sont décidés à maintenir leur solidarité aussi longtemps que le mouvement ne sera pas accaparé par un parti politique.

La solidarité ouvrière

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Chaque matin, des collecteurs s’en vont quêter l’argent nécessaire à l’alimentation et à l’aide aux familles nécessiteuses. Les ouvriers des grandes usines leur font un accueil particulièrement chaleureux. Les listes de souscription circulant dans les milieux ouvriers se couvrent assez rapidement. Une section socialiste, une jeunesse communiste, des groupes anarchistes sont venus verser leur obole. Les syndiqués en règle de cotisation reçoivent l’indemnité statutaire. La Fédération des Techniciens n’a pas hésité à accorder un prêt de 50 000 francs. La CGT, touchée par une délégation spéciale, confirma sa solidarité avec cette lutte. Les secrétaires syndicaux des métaux de l’arrondissement, et en particulier le camarade Timbaud [1][1] Ouvrier fondeur et militant communiste, Jean-Pierre..., du Syndicat des métaux, suivent de très près cette occupation.

Les pourparlers

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Daladier, ministre de la Guerre, en particulier intéressé par le retard apporté aux commandes et au lancement du croiseur Dunkerque, voulut pourtant marquer sa sympathie aux patrons en commençant par refuser de recevoir une délégation ouvrière.

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Sur les instances du député communiste Monmousseau, celle-ci finit par être reçue. Les ouvriers, alertés par les démarches des fonctionnaires de la Marine tentant d’emporter un manipulateur destiné au réglage du tir du Dunkerque, offrirent à Daladier de continuer l’exécution des commandes sous le contrôle des fonctionnaires de l’État. Le ministre de la Guerre dut faire rechercher par la police les patrons pour les inviter à venir s’expliquer.

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Le résultat de ces pourparlers fut la publication d’un soi-disant accord intervenu entre la direction et Marx Dormoy, sous-secrétaire d’État.

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D’après ce document, l’usine doit être évacuée ; les licenciements, cause du conflit, seraient maintenus ; la paie due serait liquidée par la poste et trois jours après l’évacuation. La seule contrepartie offerte aux ouvriers est qu’il ne serait point prononcé de renvois pour faits de grève.

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Une délégation syndicale, reçue au ministère du Travail, se vit assurer que la présentation de ce document en tant qu’accord constituait un faux et qu’il n’y avait là qu’un exposé de la thèse patronale.

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Les patrons essaient, de leur côté, d’influencer l’opinion publique à travers un odieux article paru dans Le Jour, visant à discréditer un des délégués, le camarade Guyard [2][2] Né en 1901, l’ouvrier métallurgiste Félix Guyard fut..., le présentant comme le « meneur » irresponsable ; mais cet article inspiré annonce aussi des pourparlers nouveaux et permet de se rendre compte, par son ton irrité, combien l’occupation frappe et inquiète l’adversaire capitaliste.

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Nous nous garderons bien de tirer des conclusions prématurées et des enseignements pouvant nuire à la marche de la lutte. Tout au plus nous permettrons-nous de souhaiter aux camarades grévistes qu’ils restent aussi fermes, tenaces et précis qu’ils l’ont été jusqu’à présent ; qu’ils songent aussi à l’immense valeur de leur position affirmant par l’acte le droit à l’occupation face aux ministres et fonctionnaires capitulards prêts à arracher aux prolétaires ce précieux moyen de lutte.

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La Révolution prolétarienne, 10 octobre 1936, n° 232, p. 13-14

Notes

[1]

Ouvrier fondeur et militant communiste, Jean-Pierre Timbaud (1904-1941) fut secrétaire de la Fédération des métaux CGTU (1931-1934) puis CGT (1936-1939) de la région parisienne.

[2]

Né en 1901, l’ouvrier métallurgiste Félix Guyard fut le fondateur d’une éphémère Fédération communiste libertaire en 1934 avec Charles Ridel (Louis Mercier-Vega) et le secrétaire de l’« Entente des groupes anarchistes d’usines » en 1937. La même année, il participa aussi à l’action du cercle syndicaliste « Lutte de classes » qui se proposait de défendre un syndicalisme de lutte de classe et d’action révolutionnaire face à la politique de compromis de la CGT réunifiée. Notons qu’en juin 1936 il fit visiter l’usine occupée de Sautter-Harlé à Simone Weil (lire Louis Mercier-Vega, « Simone Weil sur le front d’Aragon », in C. Jacquier [dir.], Simone Weil, l’expérience de la vie et le travail de la pensée, Sulliver, 1998, p. 145-152).

Plan de l'article

  1. L’agression patronale
  2. La solidarité ouvrière
  3. Les pourparlers

Pour citer cet article

Lazarevitch Nicolas, « Ceux qui occupent les usines. La grève Sautter-Harlé (1) », Agone, 1/2013 (n° 50), p. 185-190.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-1-page-185.htm


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