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Agone

2013/1 (n° 50)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782748901788
  • Éditeur : Agone

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La RP du 10 octobre 1936 a déjà parlé de ce mouvement, mais il nous semble utile à nous, ouvriers ayant vécu cette lutte, d’apporter des compléments d’information, permettant de mettre en lumière certains aspects que, pour des raisons de tactique, le camarade L. Nicolas avait dû passer sous silence.

Les résultats

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D’abord, disons-le franchement, nous sommes contents de ce que le conflit soit fini. Dans un ménage ouvrier, pour passer 35 jours sans toucher de salaire, il faut un gros effort du gréviste et de sa famille, et cet effort s’aggravait du fait que la quinzaine antérieure n’avait pas été payée.

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Effort qui n’a pas abouti à la victoire. Les dessinateurs congédiés, en fait pour avoir été des syndicalistes actifs, ne sont pas réadmis au travail.

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Mais le gouvernement, alarmé par la ténacité et la décision ouvrière, s’est vu forcé d’intervenir : il embauche dans ses arsenaux les dessinateurs licenciés, il les accepte sans leur faire passer un examen préalable car, renseignements pris auprès de la direction, la qualité de leur travail est irréprochable. En outre, ces dessinateurs conservent le droit de priorité en cas de nouvelles admissions.

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D’autre part, des poursuites entamées contre les grévistes les plus actifs, et qui avaient abouti à un jugement les condamnant solidairement à 25 000 francs de dommages-intérêts, sont annulées.

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Aucun renvoi pour fait de grève.

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Mais la concession la plus importante arrachée par les ouvriers, c’est que les renvois doivent être dorénavant l’objet de l’examen préalable d’une commission comprenant des représentants du patron, du gouvernement et des ouvriers ; le droit divin du patronat lui permettant de priver de pain les prolétaires en se basant simplement sur sa souveraineté dans l’usine est entamé.

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Aussi la meilleure appréciation, celle qui nous permet le mieux de ne pas nous laisser emporter par nos désirs, est celle formulée par la plus grande organisation patronale française.

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La Confédération générale de la production dit dans une lettre adressée au président du Conseil :

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« Nous apprenons que le gouvernement, invoquant des nécessités de défense nationale, vient de réquisitionner un établissement travaillant pour cette dernière, pénalisant aussi l’industriel victime d’une violation de contrat collectif et d’une occupation de 32 jours. »

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Et plus loin :

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« L’exercice du droit de réquisition en de semblables conditions apparaîtra aux uns comme un procédé destiné à masquer la volonté du gouvernement de ne pas appliquer les mesures normales qui auraient dû être prises, et aux autres, à tort ou à raison, comme l’amorce de l’exploitation directe des entreprises. »

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En réalité, il ne s’agit que d’un simple droit de regard de l’État, en l’occurrence du ministère de la Marine, quant à l’observation stricte des délais pour l’exécution des commandes. Mais le patronat ne s’est pas trompé dans son appréciation ; l’essentiel sur ce point c’est la conquête morale ; le patron n’est plus le seul maître de l’usine ; et derrière les représentants du gouvernement s’avancent les délégués ouvriers qui, modestement aujourd’hui, mais plus hardiment demain, iront, comme le dit si bien M. Gignoux, président de la Confédération patronale, vers l’exploitation directe des entreprises.

Les difficultés

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L’heure est venue d’examiner ouvertement à quels obstacles s’est heurtée l’action ouvrière. Les traîtres dans les rangs des prolétaires ne furent pas nombreux : les tracts des jaunes parlent de 350 briseurs de grève et de 200 employés et techniciens hostiles au mouvement. La réalité fut tout autre ; 103 ouvriers seulement sur un personnel de 1 200 hommes ont suivi les réunions du fameux syndicat professionnel ; aux réunions de celui-ci des délégués de la direction furent invités. Chez les techniciens la proportion des traîtres fut malheureusement plus élevée ; ainsi au bureau des dessinateurs, dans la corporation directement visée par les licenciements, sur 83 employés 35 seulement prirent part à la lutte. Constatons que l’activité des jaunes fut entretenue avec un luxe de moyens et beaucoup d’habileté ; leurs circulaires furent extrêmement nombreuses ; certaines d’entre elles étaient signées par de soi-disant ouvriers confédérés, désapprouvant la tendance du mouvement dépassant, d’après ces faussaires, le cadre strictement syndical. Ces procédés ont provoqué chez les ouvriers une véritable haine des jaunes ; aussi, depuis la reprise du travail, ceux-ci sont-ils entourés d’une atmosphère de mépris ; aux heures de sortie la police est aux portes de l’établissement, empêchant le règlement des comptes devenu impossible à l’usine même. En effet, l’accord conclu concède qu’il n’y aura pas de renvois de la part des patrons, mais demande qu’il n’y ait pas non plus de brimades envers les traîtres. La direction a pourtant commencé une sourde offensive en réduisant les heures de travail dans certains ateliers, avec une diminution correspondante du salaire hebdomadaire. Un contremaître jaune a déjà été reconduit à domicile accompagné de huées. Comme on le voit, l’esprit de lutte est loin d’être éteint.

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La presse de droite, depuis L’Émancipation nationale jusqu’au Jour, en passant par L’Écho de Paris et L’Action française, a systématiquement et activement attaqué les grévistes affirmant mensongèrement que les animateurs du mouvement étaient des repris de justice. Les journaux réactionnaires ont ainsi éveillé, sans le vouloir, l’attention de l’opinion publique ; la violence de leurs attaques a, contrairement à leur but, obligé le gouvernement du Front populaire à prendre position et à montrer qu’il lui restait quelque chose de son programme initial.

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La presse de gauche fut timide et hésitante ; Le Peuple, organe de la CGT, fut particulièrement avare de renseignements ; le comité de grève lui rappela par lettre, mais en vain, son devoir ; aussi, ce journal, très lu au cours des grèves de juin, n’a plus qu’une demi-douzaine de lecteurs dans l’usine. Le Populaire lui non plus ne donna pas une information suffisante. L’Humanité fit mieux sa besogne ; signalons aussi l’attention vigilante que nous témoigna Le Libertaire. L’article que nous consacra la RP fut très remarqué.

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Les municipalités communistes avaient accordé des secours importants aux camarades en lutte ; par contre Morizet, maire de Boulogne, invoqua le grand effort que la municipalité avait dû déployer en juin pour, cette fois-ci, ne rien accorder du tout.

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Dans le Syndicat des métaux lui-même la direction fit très peu pour organiser l’œuvre de soutien ; à peine quelques appels dans la presse. L’Union des syndicats de la Seine après un premier secours très restreint se tint sur une prudente réserve. Il semblait que l’occupation de cette usine gênait trop de calculs politiques.

19

Quand les délégués à la propagande parvenaient à toucher les ouvriers eux-mêmes la solidarité s’affirmait ; mais aussi longtemps que les cadres des différents secrétaires n’étaient pas dépassés, les secours restaient bien maigres.

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Ainsi, à la Fédération des techniciens, tandis que les sections locales de Renault et Citroën prêtaient la somme de 75 000 francs, le comité fédéral, lui, ne pouvait se décider à faire un geste. Il faut aussi souligner la solidarité manifestée par nos camarades techniciens travaillant dans les usines de la région parisienne et des commerçants établis autour des établissements Sautter-Harlé.

Les tendances politiques

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Au sein de l’usine, les communistes s’acharnèrent à souligner leur attitude patriotarde. Dans les communiqués, les interventions, les délégations, ils insistèrent énormément sur leur attachement à la défense nationale.

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Ils poussaient la diplomatie jusqu’à la faire ressembler à l’humilité ; cela est particulièrement frappant dans cet établissement où leurs attaques brutales contre le réformisme des socialistes sont présentes à la mémoire de tous. Ce sont les communistes qui insistèrent pour que dans la réponse à la presse de droite, au Jour en particulier, le comité de grève explique que la défense de la « nation » n’était pas mise en péril ; ce sont les communistes qui empêchèrent l’envoi d’une délégation de femmes et d’enfants de grévistes auprès du ministre de la Guerre, il ne fallait créer la moindre difficulté au gouvernement du Front populaire. Ce sont les communistes encore, toujours pour le même motif, qui empêchèrent les ouvriers de manifester dans les rues du quartier.

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Avec une lourde maladresse, ils annonçaient certains jours la certitude du succès, pour retomber le lendemain dans le plus noir pessimisme. Vers la fin du conflit, apprenant que les délégués du ministre de la Marine allaient venir, sans consulter le comité de grève, ils firent accrocher le drapeau tricolore à la grille ; cet emblème fut enlevé quelques minutes après par les autres délégués d’autant plus indignés qu’ils avaient appris que les communistes avaient fait acheter avec les fonds de la solidarité, et cela sans consulter personne, un disque à passer au pick-up pour saluer le fonctionnaire de la Marine aux sons de La Marseillaise. Interrogés, ils se défilèrent piteusement et prétendirent avoir agi ainsi par déférence envers les ouvriers radicaux, pour ainsi dire inexistants dans l’usine.

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Les ouvriers socialistes comparativement aux communistes insistèrent beaucoup moins sur la délicatesse à observer dans les rapports avec le gouvernement du Front populaire ; ils ne présentèrent pour ainsi dire à aucun moment d’arguments patriotards.

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Les anarchistes surent garder une attitude strictement syndicale malgré l’activité importante que certains d’entre eux déployèrent dans cette lutte.

Conclusions

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Cette occupation d’usine a montré combien de combativité et de perspicacité subsistent au fond du prolétariat parisien. Des trésors d’ingéniosité et de dévouement ont permis de maintenir ce mouvement ; les camarades qui ont assuré la cuisine, le service des gardes, l’organisation des loisirs ont, autant que les délégués aux pourparlers et à la conduite de la grève, contribué à maintenir le moral élevé, facteur extrêmement important dans les luttes de ce genre. Comment ne pas évoquer en passant la voix de l’usine, notre haut-parleur, qui fit la rage des bourgeois, nous valant plusieurs visites du commissaire, mais qui encouragea si souvent les grévistes par ses chants et ses discours radiodiffusés.

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La masse des ouvriers de Sautter et Harlé sort grandie de cette expérience ; plus de 30 délégations auprès des ministres du Front populaire ont permis de se rendre compte combien les ministres socialistes sont prisonniers de leurs cabinets ; tout au plus capables de courir des délégués ouvriers aux représentants des patrons et vice versa pour transmettre les propositions.

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Par contre dans l’usine même, la leçon est acquise. En posant des limites fermes aux luttes des tendances, en tenant comme gage l’usine et les mécanismes délicats des commandes de la Guerre et de la Marine, il a été possible de ligoter une direction hargneuse et hautaine visant à décapiter le personnel en licenciant les militants les plus actifs.

29

Aujourd’hui que dans la région parisienne, et même dans toute la France, le patronat essaie partout de congédier les délégués, l’enseignement principal du mouvement de Sautter-Harlé mérite d’être retenu : en octobre comme en juin, le patronat recule quand il a en face de lui des ouvriers décidés ; c’est à ceux-ci qu’il appartient de ne pas subordonner leur action aux soucis des gouvernants du Front populaire qui agit suivant la pression qu’il subit. Au prolétariat de faire que sa pression soit la plus puissante : surtout lorsqu’il faut défendre ses délégués, autrement dit son droit à la coalition, à son existence même.

30

La Révolution prolétarienne, 10 novembre 1936, n° 234, p. 15-16

Plan de l'article

  1. Les résultats
  2. Les difficultés
  3. Les tendances politiques
  4. Conclusions

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