Accueil Revues Revue Numéro Article

Agone

2013/1 (n° 50)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782748901788
  • Éditeur : Agone

ALERTES EMAIL - REVUE Agone

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 209 - 219 Article suivant
1

Le Nouveau Monde est le nom donné dès le xvie siècle par les Européens au continent qu’ils venaient de découvrir sur la route occidentale des Indes et qu’ils baptisèrent du nom d’un des leurs – Amerigo Vespucci – avant d’en exterminer les indigènes et d’y importer massivement des Africains réduits en esclavage pour en cultiver les terres. Le Nouveau Monde est donc d’une certaine manière une projection de l’Ancien, une terre promise au salut chrétien et à la colonisation, et délimitée comme telle dès 1493 par le pape Alexandre VI dans la célèbre bulle Inter cætera divinæ. Ainsi émancipés du poids de l’histoire et des traditions du Vieux Monde, les « États-Unis d’Amérique » ont prétendu incarner à eux seuls l’esprit de liberté du Nouveau. Ils se sont dotés de leur propre épopée fondatrice, celle de la conquête de l’Ouest qui, de Buffalo Bill aux westerns, est parvenue à métamorphoser en chanson de geste le massacre et la spoliation des Amérindiens. Mais ce n’est pas cette aptitude au massacre et à la spoliation qui distingue l’Amérique de l’Europe, qui a en ce domaine des titres aussi impressionnants à faire valoir, aussi bien sur leurs terres qu’en Afrique ou en Asie.

2

En revanche les États-Unis d’Amérique, émancipés du passé et tout entiers tournés vers l’avenir, semblent avoir en propre une faculté d’oubli, un penchant au refoulement du passé, qui ne cesse de se trahir de la manière la plus ingénue, lorsque s’appropriant la place de leurs anciennes victimes ils les font disparaître une seconde fois. En ce début de xxie siècle, il faut ainsi un regard japonais, comme celui du philosophe Osamu Nishitani, pour voir qu’en appelant Ground Zero le point d’impact de l’attentat du 11-Septembre l’Amérique refoule la portée symbolique de ce terme, d’abord employé par elle-même à Hiroshima [1][1] Osamu Nishitani, « Le brouillard de Manhattan n’est... ; ou bien que le nom de code donné à l’exécution sans procès d’Ousama Ben Laden – Geronimo – trahit l’insu américain, pour qui la première figure du terroriste a été celle de l’Indien résistant à la colonisation. Et il faut un regard irakien, comme celui de l’historien de l’art Hashim Al-Tawil, pour voir, derrière la destruction méthodique du patrimoine muséographique et archéologique de son pays par l’occupant américain, la volonté sourde d’éradiquer son passé millénaire et d’en commercialiser les débris [2][2] Hashim Al-Tawil, « Invasion, War, and Destruction of.... Issu d’une épopée, le Nouveau Monde serait ainsi un monde sans histoire, ou plus exactement un monde voué à refouler le passé – le sien et celui des autres – pour mieux se projeter dans l’avenir.

3

Comme tous les vieux, le Vieux Monde semble au contraire encombré par une histoire trop lourde à porter. Entre les restes d’une grandeur disparue et la mémoire de fautes inexpiables, il oscille entre nostalgie et repentance. Deux sentiments qui se mêlent dans sa passion pour les musées et les mémoriaux, et sa difficulté à s’appuyer sur le passé pour affronter l’avenir. Car l’Europe s’arrête sur son passé, le réifie au lieu d’y puiser un sens pour les temps présents. Elle sacralise la mémoire des atrocités d’hier, au lieu de les penser et de fonder sur elle un principe d’action pour aujourd’hui [3][3] Lire Tzvetan Todorov, Les Abus de la mémoire, Arléa,.... Elle ravale les centres historiques de ses villes à l’état de produits touristiques, au lieu d’y maintenir – et d’étendre à leurs banlieues – le sens de l’urbanité qui les avait fait naître [4][4] Sur ce processus mondial de « désurbanité », lire Augustin.... Plus généralement, elle voit la tradition comme une relique qu’il faut protéger, ou comme un obstacle dont il faut se débarrasser. Jamais dans son sens étymologique de don, de viatique reçu du passé pour bâtir l’avenir.

4

Perry Anderson est l’un des rares penseurs à avoir une connaissance intime de ces deux mondes, le Vieux et le Nouveau, et à être de surcroît familier de ce que l’Occident persiste à appeler « le reste » du monde. Intitulé Le Nouveau Vieux Monde, son dernier livre nous invite à jeter un autre regard sur la « Vieille Europe ». Non pas le regard qu’elle porte sur elle-même – discrédité dès la page de couverture de l’édition anglaise par l’image de Narcisse – mais un regard distancié. Les chapitres consacrés à la « construction » européenne, qui ouvrent et concluent l’ouvrage, et auxquels on se limitera ici, se nourrissent ainsi principalement de sources universitaires anglo-américaines [5][5] Un avant-dernier chapitre, « Antécédents », aborde.... Le lecteur continental aurait tort de se plaindre de ce choix de méthode, car il lui permet de regarder son vieux monde avec les yeux du nouveau. Il faudrait un autre livre pour nous apprendre à voir l’Europe avec les yeux des non-Occidentaux et tel n’est pas le propos d’Anderson. En dépit de son impressionnante érudition, il ne prétend pas faire œuvre encyclopédique. Il ne nous offre pas de l’Europe une vue panoptique, une explication définitive, mais il nous la donne à penser. Son livre a le charme de ceux qui donnent au lecteur l’impression d’être intelligent, mais aussi l’aspérité de ceux qui le poussent dans ses derniers retranchements et le privent méthodiquement de ses idées reçues.

5

Le titre lui-même se présente d’emblée comme une énigme. « Nouveau Vieux » : s’agit-il de dire que l’Europe connaîtrait une nouvelle Renaissance ? Que face à un Empire américain en déclin elle incarnerait à son tour un nouveau monde, capable de se débarrasser des carcans hérités de l’histoire, à commencer par celui des États-nations ? Ou bien cet oxymore signifie-t-il au contraire que, repu d’histoire, le vieux monde se dissoudrait dans le nouveau ? Que les pays européens seraient devenus les marches orientales de l’Empire, une banlieue de l’Amérique, dont la population vieillissante vivrait dans la peur des barbares qui l’assiégeraient dans ses propres banlieues ? Trop pétri de culture européenne pour désespérer de son possible rebond, et trop lucide sur l’oligarchie européenne pour douter de sa capacité de décérébration, Perry Anderson laisse cette question ouverte. S’il s’agissait ici seulement de louer son travail, il faudrait saluer la sûreté et l’étendue de ses sources, l’intelligence et l’élégance de son style, qui lui permettent de disséquer le corps politique européen avec une précision chirurgicale, sans asséner pour autant des vérités sur le sens d’une histoire qui, par définition, demeure ouverte. Mais le meilleur moyen de lui rendre hommage consiste plutôt à essayer de penser cette question avec lui et à esquisser une discussion sur ce qu’il y a de plus incontestablement nouveau sur le Vieux Continent : la tentative poursuivie depuis l’après-guerre de lui donner une unité politique et institutionnelle et le destin de la Communauté européenne.

6

Perry Anderson souligne d’emblée que cette tentative n’a pas d’équivalent dans le reste du monde. Souvent désignée, après Jacques Delors, comme un « objet institutionnel non identifié », la Communauté européenne n’est pas cependant tombée du ciel. Elle est le produit d’une longue histoire, où se mêlent comme toujours la volonté des hommes et le poids des circonstances. Parmi les hommes qui ont œuvré à une unification de l’Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Perry Anderson voit en Jean Monnet le véritable père de la Communauté européenne. Il ne cache pas du reste sa sympathie pour Monnet, personnalité complexe et esprit libre, à la vie aventureuse et aux idées claires. L’Europe que projetait Monnet était fédérale, inspirée mais non copiée du modèle des États-Unis d’Amérique. À cette vision fédérale s’est opposée bientôt celle de De Gaulle, d’une Europe des nations, organisant la solidarité entre États souverains. Mais selon Perry Anderson, le projet européen n’a engendré ni une fédération ni une organisation intergouvernementale, mais bien plutôt la forme la plus achevée du projet d’État minimal promu par les doctrines économiques ultralibérales : cette catallaxie que Hayek appelait de ses vœux [6][6] Friedrich Hayek a forgé ce terme « pour désigner l’ordre.... Cette thèse, il ne se contente pas de l’avancer, il en démontre le bien-fondé et la puissance heuristique.

7

Version séculière de foi en la divine Providence, la croyance en l’ordre spontané du marché conduit, on le sait, à vouloir empêcher que cet ordre puisse être troublé par les interventions intempestives de peuples animés par la « revendication d’une juste distribution » qui n’est rien d’autre selon Hayek qu’un « atavisme fondé sur des émotions originelles ». D’où la nécessité de « détrôner la politique » au moyen de dispositions constitutionnelles qui « interdisent à quiconque de fixer l’échelle de bien-être dans les divers groupes et entre les individus » [7][7] Ibid., vol. 3 : L’Ordre politique d’un peuple libre,.... Autrement dit il faut mettre la division du travail et la répartition de ses fruits hors de portée électorale. C’est ce rêve que les institutions européennes ont transformé en réalité. Sous le voile pudique de ce qu’il est convenu d’appeler le « déficit démocratique » de l’Union européenne, se trouve en réalité un déni de démocratie. Dès l’origine les institutions européennes ont été placées sous le signe, non de la séparation, mais de la confusion des pouvoirs. La réalité du pouvoir législatif se trouve entre les mains d’organes non élus, également détenteurs d’un pouvoir exécutif (la Commission et le Conseil), ou judiciaire (la Cour de Luxembourg). Élu sans débat électoral à l’échelle européenne, le Parlement est cantonné à un rôle de figuration, où Anderson voit une « assemblée mérovingienne », mais que l’on pourrait aussi bien comparer (nous y reviendrons) à l’actuelle Assemblée nationale populaire chinoise. Cette confusion des genres, et les tractations qu’elle autorise au sein du Comité des représentants permanents des États membres (Coreper), conduit à une opacité totale de la procédure d’élaboration d’un droit communautaire foisonnant, qui réduit chaque jour un peu plus les pouvoirs des assemblées élues au plan national. Les gouvernements nationaux demeurent soumis aux règles de la démocratie représentative, mais sont privés de l’essentiel des instruments de politique économique, sans qu’une telle politique puisse être délibérée au plan communautaire ni imposée à la Banque européenne. De son côté, la Cour de justice s’est engagée depuis 2007 dans une entreprise visant à interdire aux syndicats ou à la négociation collective d’entraver « l’ordre spontané du marché » [8][8] Voir, respectivement, les arrêts de la Cour de justice.... À cela s’ajoute la coutume, aujourd’hui solidement installée, de ne tenir compte des rares consultations organisées nationalement sur l’avenir de l’Europe que dans la mesure où leur résultat est conforme aux attentes de ses dirigeants. Mais comme l’écrit Anderson « la farce des consultations populaires qui sont régulièrement ignorées n’est que l’expression la plus dramatique de cette structure oligarchique, qui résume le reste [9][9] Perry Anderson, Le Nouveau Vieux Monde, op. cit., p.... ».

8

Ce diagnostic est aujourd’hui largement partagé par la Cour constitutionnelle allemande. À la fois pour des raisons qui tiennent à l’histoire et aux règles qui président à sa composition, le Bundesverfassungsgericht jouit d’une autorité morale sans équivalent pour ses homologues des autres pays européens et est l’une des dernières institutions où survit une véritable pensée juridique [10][10] Elle a par exemple été la première à déclarer inconstitutionnelle.... Le processus de ratification du traité de Lisbonne lui a donné l’occasion de rappeler les limites imposées aux institutions de la Communauté par leur manque de légitimité démocratique. La portée de la décision prise à ce propos va bien au-delà de la loi constitutionnelle allemande [11][11] Décision 2 BvE 2/08 du 30 juin 2009.. Contrairement à ce que dit Anderson, le raisonnement de la Cour fédérale ne relève pas d’une attitude nationaliste mais de la volonté de défendre la valeur universelle de la démocratie. L’arrêt de la Cour, en effet, stipule à la fois que « l’intégration européenne ne peut conduire à un affaiblissement de l’état de droit démocratique en Allemagne » et que « l’autorité publique supranationale en tant que telle ne peut pas ne pas respecter les règles fondamentales de la démocratie » (§. 244). Par conséquent, « le droit à une participation libre et égale à l’autorité publique [étant] partie intégrante de la dignité humaine » (§. 211), « le principe de la démocratie ne peut être mis en balance avec d’autres intérêts légaux ; il est inviolable » (§. 216). Or l’Union européenne ne respecte aucune des exigences démocratiques qu’elle impose à ses États membres : « Dans une démocratie, le peuple doit avoir la possibilité de choisir le gouvernement et les lois en votant dans la liberté et l’égalité. Ce contenu essentiel peut être complété par des referendums sur des questions factuelles […]. Dans une démocratie, la décision du peuple est le point central de la constitution et de la conservation du pouvoir politique : tout gouvernement connaît la peur de perdre le pouvoir par les urnes » (§. 270). Rien de semblable n’existe dans l’UE : il n’y a pas d’élections ou d’autres formes de vote qui permettraient l’émergence d’une opposition bien organisée, ayant la possibilité d’accéder au pouvoir avec un programme d’action (§. 213).

Après la chute

9

La démonstration implacable d’Anderson rend parfaitement compte de l’état actuel des institutions européennes. Mais elle ne permet pas de comprendre pourquoi et comment on en est arrivé là, alors que les fondateurs de la Communauté européenne, qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, avaient tout autre chose en tête. Pourquoi et comment leur créature leur a-t-elle échappé pour devenir, tel Golem ou la créature du Dr Frankenstein, cette machine capable de désintégrer les solidarités nationales mais incapable de construire des solidarités européennes ? Il a fallu attendre la chute du communisme pour que l’idéologie ultralibérale, en dépit des succès qu’elle avait remportés aux États-Unis et au Royaume-Uni et du fait qu’elle avait été adoptée par les institutions financières internationales, commence à avoir un impact significatif sur les systèmes de solidarité sociale mis en place après guerre en Europe occidentale – services publics, État providence, réglementation du travail [12][12] Ce qui suit reprend une idée plus largement développée.... Jusqu’aux années quatre-vingt, ce qui distinguait la Communauté européenne d’autres unions douanières régionales, c’était précisément qu’elle aspirait à plus qu’à la libre circulation des biens et des personnes. Son but était la création d’une « Europe sociale », dans laquelle la liberté de mouvement des personnes irait de pair avec « l’amélioration des conditions de vie et de travail de la main-d’œuvre permettant leur égalisation dans le progrès ». Et cette amélioration devait résulter « tant du fonctionnement du marché commun, qui favorisera[it] l’harmonisation des systèmes sociaux, que des procédures prévues par [ce] traité et du rapprochement des dispositions législatives, réglementaires et administratives » (article 117 du traité de Rome de 1957).

10

La construction de cette « Europe sociale » restait un objectif partagé par tous les membres de l’Union – à l’exception du Royaume-Uni, son inlassable détracteur – jusqu’à l’élargissement de l’UE aux anciens pays du bloc communiste. Un ensemble de textes législatifs avait mis en place un minimum de protection sociale et de protection du travail que chaque pays membre était libre de compléter et d’améliorer. En application de ces textes, la concurrence entre les pays et les entreprises se trouvait bridée par un certain nombre de principes de justice sociale – écartés par le seul Royaume-Uni. Malgré la faiblesse et les imperfections de ce « modèle social européen », la Communauté européenne était restée fidèle, jusqu’à la dernière décennie du siècle passé, à l’esprit de l’État providence tel que contenu dans la Déclaration de Philadelphie de 1944 ou la Déclaration universelle des droits de l’homme, alors que les États communistes l’avaient rejeté d’emblée et que les Anglo-Saxons, comme on le voit encore aujourd’hui, n’y adhéraient pas.

11

Les élites dirigeantes des États membres récemment admis dans l’Union, élevées dans les pays du « socialisme réel » et fraîchement converties à la liberté des marchés, avaient peu de chances d’être ouvertes à cet « esprit de Philadelphie », avec son respect pour l’état de droit et son idéal de démocratie participative. Ces gens-là se trouvaient en revanche immédiatement en accord avec le credo ultralibéral. Ils étaient là en terrain familier, avec la conviction de former une avant-garde éclairée dont la mission était d’imposer les lois immanentes de l’économie aux masses ignorantes et, dans le même temps, d’aligner sur elles la législation de leurs pays. Il s’agissait seulement de remplacer la dictature du prolétariat par celle des marchés, sans toucher à la conception existante de la légalité. De ce fait, les onze pays signataires du chapitre social du traité de Maastricht ne sont pas parvenus, au moment de l’élargissement de l’Europe, à convertir à l’économie sociale de marché les anciens pays communistes, qui se sont trouvés au contraire en position de joindre leurs forces à celles du camp ultralibéral, qui l’avait toujours condamnée. Loin d’élargir la base politique du modèle social européen, l’élargissement de l’Europe a donc mené à sa destruction. Et au-delà de la sphère sociale, les domaines diplomatique et militaire aussi ont été affectés : la « nouvelle Europe » s’est embarquée dans la « guerre contre le terrorisme » aux côtés de Washington et de Londres, en violation du droit international et malgré l’opposition des opinions publiques.

12

L’Europe contribue ainsi, à sa manière, à la construction au niveau mondial de ce que l’on pourrait appeler, selon la Constitution de la République populaire de Chine, « l’économie communiste de marché [13][13] La formule chinoise exacte, qui se trouve dans l’article... ». Ce système, dont la Chine elle-même constitue le modèle insurpassable, combine une liberté économique illimitée pour la classe dirigeante et un recul spectaculaire de la démocratie et des droits des travailleurs. C’est ainsi que l’Europe a adopté une version occidentale de ce que l’article 1 de la Constitution chinoise nomme une « dictature démocratique ». La différence, importante évidemment, est que cette dictature est exercée en Chine par un parti unique et en Europe par les marchés financiers. Mais cette différence n’empêche pas nécessairement les points communs, savoir, en particulier, une aversion marquée pour les libertés syndicales et le droit de grève, ces piliers de la démocratie sociale, tout aussi susceptibles que la démocratie politique de perturber « l’ordre spontané du marché ». Dans la jurisprudence de la Cour européenne, comme dans le régime communiste, tout en proclamant haut et fort les droits des travailleurs, on empêche ces derniers de défendre leurs intérêts librement et collectivement.

13

L’« économie communiste de marché » est un système hybride fondé sur ce que le communisme et le capitalisme ont en commun : un universalisme abstrait et une vision économiciste. Ce système emprunte au dogme ultralibéral la compétition de tous contre tous, la libre circulation des biens et des capitaux et la maximisation des entreprises individuelles, tandis que le communisme fournit de son côté la « dictature démocratique », l’instrumentalisation du système légal – c’est-à-dire la substitution à l’état de droit du gouvernement par la loi – l’obsession de la quantification et un écart abyssal entre le sort des dirigeants et le sort de ceux qu’ils dirigent. Dans tous les pays de l’UE aujourd’hui, les élites peuvent devenir fabuleusement riches – ce qui était impossible sous le régime communiste – sans une pensée pour les classes moyennes et la classe ouvrière – ce qui était impossible avec la démocratie sociale ou politique des États providence. Bien que ces nouvelles oligarchies doivent une bonne part de leur nouvelle richesse à la privatisation des biens publics, elles prennent prétexte de la libéralisation des marchés pour se dispenser des dépenses publiques de protection sociale.

14

La « révolte des élites », selon l’heureuse formule de Christopher Lasch, est menée par une classe dirigeante d’un nouveau genre, qui n’a pas grand-chose à voir avec les entrepreneurs capitalistes traditionnels [14][14] Christopher Lasch, La Révolte des élites et la Trahison.... Bon nombre de ces dirigeants, à l’Ouest comme à l’Est, ont été nourris au marxisme-léninisme ou au maoïsme avant d’adopter avec enthousiasme les idées de dérégulation économique et de privatisation des biens publics – qu’ils ont été les premiers à appliquer et dont ils ont été les premiers à profiter. Ce schéma idéologique est évident en Chine, en Russie et dans les pays anciennement communistes d’Europe de l’Est et d’Asie centrale. Mais on le trouve aussi en Europe occidentale et en particulier en France, où la plupart des apôtres du néoconservatisme sont d’anciens activistes d’extrême gauche et où une oligarchie s’est installée grâce à la privatisation des entreprises publiques et aux salaires astronomiques de leurs dirigeants.

15

Le communisme réel, derrière sa façade idéologique, était en réalité un régime où, selon l’observation de Tzvetan Todorov, « tout est arrangeable, négociable, monnayable [15][15] Tzvetan Todorov, Le Siècle des totalitarismes, op.... ». Les pays communistes pouvaient d’autant plus facilement basculer dans le contractualisme ultralibéral, que « la vacuité des principes proclamés [y] a encouragé l’adoption générale d’un comportement cynique et égoïste », et disqualifié durablement « tout souci du bien commun, toute solidarité sociale et même toute confiance dans la loi » [16][16] Ibid., p. 23.. La célébration des vices privés, qui est depuis Mandeville au cœur de l’utopie capitaliste, ne pouvait trouver terreau plus fertile. Célébrées par M. Barroso, président de la Commission européenne (et ancien maoïste radical) [17][17] L’actuel président de la Commission, M. José Manuel..., les noces des ultralibéraux et des postcommunistes ont ainsi donné naissance à une Nouvelle Europe, portée sur les fonts baptismaux par G.W. Bush. Comme le Nouveau Monde dont elle se veut la fille aînée, cette Nouvelle Europe refoule son passé. Elle a cédé d’autant plus facilement au « désir de “tourner la page” avant même de s’être donné la peine de la lire [18][18] Tzvetan Todorov, Le Siècle des totalitarismes, op.... » que la vieille Europe, en lui imposant l’acquis communautaire, a décrété nulle et non avenue l’expérience des quarante ans de socialisme réel qui ont marqué si profondément les nouveaux-membres de l’Union. Le Nouveau Vieux Monde a donc grand besoin de renouer avec son histoire. C’est depuis l’Ouest que Perry Anderson nous donne à le voir, comme banlieue orientale de l’Amérique et laboratoire institutionnel de l’ultralibéralisme. Ce regard est aussi éclairant qu’indispensable. Mais il invite à la regarder aussi depuis l’Est, comme banlieue occidentale de l’Eurasie, gagnée par une économie communiste de marché qui se déploie sous d’autres formes en Russie et en Chine.

Notes

[1]

Osamu Nishitani, « Le brouillard de Manhattan n’est pas encore dissipé, un an après le 11/09 » [en japonais], in Teroru tono Senso, 9/11go no Sekai (La Guerre contre la « Terreur ». Le monde après le 11-Septembre), Ibunsha, Tokyo, nouvelle édition octobre 2006, p. 172-187 ; « L’Amérique, comme système institutionnel nommé Liberté » [en japonais], Sekai (Iwanami, Tokyo), novembre 2008-février 2009, n° 784-787.

[2]

Hashim Al-Tawil, « Invasion, War, and Destruction of Cultural Memory : The case of modern Iraqi public monuments », North Texas University, Dafater, 2006 ; « The Invasion Iraq and the Destruction of Culture », International Conference on Iraq’s Academics, Ghent university, mars 2011 <www.brussellstribunal.org/Seminar/texts/en/7.pdf>.

[3]

Lire Tzvetan Todorov, Les Abus de la mémoire, Arléa, 1995, 61 p. ; Mémoire du mal, tentation du bien. Enquête sur le siècle, Robert Laffont, 2000 – repris in Le Siècle des totalitarismes, Robert Laffont, 2010.

[4]

Sur ce processus mondial de « désurbanité », lire Augustin Berque, Histoire de l’habitat idéal. De l’Orient à l’Occident, Le Félin, 2010.

[5]

Un avant-dernier chapitre, « Antécédents », aborde la question d’une histoire des idées des Européens sur l’Europe, de Montesquieu à Spinelli, de Saint-Simon à Coudenhove, de Novalis à Ranke.

[6]

Friedrich Hayek a forgé ce terme « pour désigner l’ordre engendré par l’ajustement mutuel de nombreuses économies individuelles sur un marché. Une catallaxie est ainsi l’espèce particulière d’ordre spontané produit par le marché à travers les actes des gens qui se conforment aux règles juridiques concernant la propriété, les dommages et les contrats » (Droit, législation et liberté, vol. 2 : Le Mirage de la justice sociale, PUF, 1981, p. 131).

[7]

Ibid., vol. 3 : L’Ordre politique d’un peuple libre, PUF, 1983, p. 198, p. 181 et passim, chap. XVIII : « Le pouvoir contenu et la politique détrônée » p. 153 sq.

[8]

Voir, respectivement, les arrêts de la Cour de justice des 6 et 18 décembre 2007 sur les affaires Viking et Laval, du 3 avril 2008 sur l’affaire Rüffert et du 15 juillet 2010 sur la Commission européenne contre la République fédérale d’Allemagne (affaire C-271/08).

[9]

Perry Anderson, Le Nouveau Vieux Monde, op. cit., p. 93.

[10]

Elle a par exemple été la première à déclarer inconstitutionnelle une loi autorisant l’armée à abattre un avion civil susceptible d’être utilisé pour un attentat de type 11-Septembre, au motif qu’une telle disposition prive les personnes se trouvant dans cet avion de leur qualité de sujets pour les traiter comme de simples instruments de son opération de sauvetage, au mépris de leur droit à la vie et de leur dignité (décision du 15 février 2006, n° BvR 357/05, §. 47). Cette jurisprudence a été reprise ensuite par le tribunal constitutionnel de Pologne (décision du 30 septembre 2008, n° K44/07).

[11]

Décision 2 BvE 2/08 du 30 juin 2009.

[12]

Ce qui suit reprend une idée plus largement développée dans mon texte L’Esprit de Philadelphie, Seuil, 2010.

[13]

La formule chinoise exacte, qui se trouve dans l’article 15 de la Constitution, est « shehuizhui shichang jingji », littéralement « économie socialiste de marché ». Pour éviter une confusion avec le sens qu’« économie socialiste » a acquis en France – l’idée d’une économie mixte que le parti socialiste a défendue quelque temps –, j’ai préféré traduire par « économie communiste de marché ».

[14]

Christopher Lasch, La Révolte des élites et la Trahison de la démocratie (1994), Flammarion, 1999.

[15]

Tzvetan Todorov, Le Siècle des totalitarismes, op. cit., p. 19.

[16]

Ibid., p. 23.

[17]

L’actuel président de la Commission, M. José Manuel Durão Barroso, a commencé sa carrière comme membre du Mouvement de réorganisation du parti du prolétariat, groupe maoïste radical, avant de devenir l’un des architectes de l’alliance des néoconservateurs américains et des anciens pays communistes européens.

[18]

Tzvetan Todorov, Le Siècle des totalitarismes, op. cit., p. 23.

Plan de l'article

  1. Après la chute

Pour citer cet article

Supiot Alain, Partiellement traduit de l’anglais par Raviart Philippe-Étienne, « Voir l’Europe depuis l’Est », Agone, 1/2013 (n° 50), p. 209-219.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-1-page-209.htm


Article précédent Pages 209 - 219 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback