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Agone

2013/1 (n° 50)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782748901788
  • Éditeur : Agone

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Dans Le Nouveau Vieux Monde, Anderson présente un ensemble original d’idées sur l’évolution de l’Union européenne en même temps que des analyses très approfondies de la culture politique de quelques-uns des principaux États de cette Union ainsi que de la Turquie, qui demande à y entrer. Comme Anderson l’observe lui-même, si l’on considère ce qu’a été la vie culturelle du Vieux Continent durant la première moitié du xxe siècle, on peut estimer que l’intégration européenne était plus avancée avant le traité de Rome qu’après ; paradoxalement, en effet, plus l’unité politique progresse et plus les pays européens semblent se provincialiser et cultiver leurs singularités. Le livre d’Anderson montre comment sortir de ce provincialisme et en particulier être sensible aux cultures nationales tout en étant extrêmement critique à l’égard des forces politiques des nations-États – notamment de leurs forces de centre gauche. Empathie et polémique peuvent aller de pair.

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Dans ce bref commentaire je voudrais examiner l’une des principales idées avancées par Anderson dans ses chapitres « Théories » et « Résultats » [1][1] Dans Le Nouveau Vieux Monde, le chapitre II (« Théorie »).... Il a indiscutablement raison de ne pas s’attarder sur une bonne partie de ce qui est donné comme une justification de l’Union et qui n’est souvent ni plus ni moins qu’un faux-fuyant : par exemple, selon la bien-pensance postmoderne, l’idée que l’Union existe en quelque sorte pour promouvoir, ou au moins préserver, la « diversité » ; ou encore que, d’une certaine manière, l’Union, du seul fait de l’originalité de son architecture institutionnelle, est entièrement sui generis et que, par suite, les questions de pouvoir et de domination ne se posent pas à son propos. Anderson fait rapidement un sort à l’idée – avancée par des auteurs comme Andrew Moravscik, Giandomenico Majone et, plus récemment, Peter Lindseth – selon laquelle les pères de l’Union auraient consciemment confié le pouvoir à des corps non élus pour des raisons normatives identifiables. Il conteste également les justifications habituelles de la délégation, à savoir qu’il s’agirait seulement d’une question d’efficacité ou, en gros, de réglementation optimale et non pas de conflits à propos des ressources ou, pour dire les choses autrement, de redistribution.

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Je n’entends pas défendre ce genre de justifications, encore moins prétendre que l’Union européenne est la meilleure de toutes les Europes possibles. Mais je voudrais faire valoir un argument historique, savoir que la mise à l’abri de la pression populaire et, plus généralement, une profonde méfiance à l’égard de la souveraineté populaire sous-tendent non seulement les débuts de l’intégration européenne mais aussi, plus généralement, la reconstruction politique de l’Europe occidentale après 1945 [2][2] C’est l’idée que j’avance dans Contesting Democracy :.... Ce que Lindseth a appelé « l’accord politique d’après guerre » visait tout entier à éloigner les régimes politiques des idéaux de souveraineté parlementaire, et à déléguer le pouvoir à des corps non élus, comme les cours constitutionnelles, ou aux administrations publiques en tant que telles [3][3] Peter Lindseth, « The Paradox of Parliementary Supremacy :.... Les Trente Glorieuses * [4][4] Les mots suivis d’un astérisque sont en français dans... n’ont pas été l’âge d’or de la social-démocratie ni de la démocratie populaire tout court * ; elles n’ont pas davantage été le moment où une démocratie supranationale à la Monnet * aurait jamais constitué une proposition réaliste. Au lieu d’opposer ces jours glorieux à notre situation actuelle, censée être une situation post-démocratique pitoyable, nous ferions mieux de comprendre qu’à la fin des années 1940 et dans les années 1950 les élites européennes ont consciemment opté pour une conception restrictive de la démocratie et que l’UE a dès le départ fonctionné sur cette base.

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Qu’est-ce qui explique ce choix ? De nombreux facteurs : la guerre froide, l’expérience du nazisme, l’influence des théories (pas seulement des théories universitaires classiques) concernant le totalitarisme et – ce n’est pas le moins important – la domination exercée à l’époque en Europe par la démocratie chrétienne, ce qui a fait de la fin des années 1940 et de la décennie suivante « le moment démocrate-chrétien ». Ce sont les démocrates-chrétiens, faut-il le redire, qui ont été aussi, globalement, les premiers architectes de l’intégration européenne, et aucun d’eux n’était séduit par l’idée d’une collectivité nationale exprimant directement une volonté générale. Certes, ce genre d’argument historique ne prouve pas que les préoccupations normatives concernant l’UE d’aujourd’hui ne sont pas fondées ; mon objectif est plutôt de mettre ces préoccupations en perspective. L’autre point que j’aborderai dans la dernière partie de cet essai est que les dilemmes auxquels l’UE est confrontée aujourd’hui sont moins le résultat des défauts du modèle même de démocratie adopté après guerre en Europe que de son extension, au moins partielle, au niveau supranational.

Des démocraties limitées

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L’émergence, après 1945, de ce que l’on décrit souvent comme une forme de politique très pragmatique – le « consensus » – n’était pas seulement une affaire de dé-radicalisation subjective à une époque censément post-idéologique. Il y avait aussi, derrière, de nombreuses innovations institutionnelles et, avec elles, les justifications normatives de ce dont la politique devait ou ne devait pas s’occuper. Les dirigeants d’Europe occidentale ont élaboré une nouvelle forme de démocratie, extrêmement limitée, marquée par une profonde méfiance à l’égard de la souveraineté populaire – et même vis-à-vis de la souveraineté parlementaire traditionnelle. Mais la nouveauté de la chose est souvent passée inaperçue, le langage moral et politique utilisé pour justifier devant l’opinion ces institutions novatrices étant tout à fait traditionnel. Traditionnel lui aussi, le pessimisme qu’inspire à la pensée politique d’après guerre le niveau culturel des « masses » est demeuré pour elle, si l’on peut se permettre une métaphore musicale, une sorte de basse continue ; parallèlement, les traditions de pensée d’inspiration religieuse autour de la loi naturelle ont connu après la guerre un net regain de vigueur, tout comme, d’une manière plus générale, le christianisme. Présenter l’époque d’après guerre non comme quelque chose de nouveau mais comme un retour à du connu rassurant avait alors de quoi séduire. Mais en fait, il n’y eut aucune forme de « retour » à la démocratie antérieure, au sens d’un ensemble d’institutions connues, pas plus qu’il n’y eut renaissance, après 1945, du « libéralisme » au sens du xixe siècle – du point de vue des idées ou de la sociologie.

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Ce qui est apparu à la place, il vaudrait mieux le décrire comme, en gros, un nouvel équilibre entre des principes démocratiques et des principes libéraux, en particulier le constitutionnalisme, même si une telle formulation – dans la mesure où elle renvoie à un « régime mixte » – sous-estime encore l’originalité de l’ordre d’après guerre, car le libéralisme et la démocratie avaient été redéfinis à la lumière de l’expérience totalitaire qu’avait connue l’Europe au milieu du xxe siècle [5][5] Mon interprétation recoupe celle de Marcel Gauchet.... Les penseurs et les novateurs institutionnels engagés dans ce projet se rendaient bien compte qu’une « simple réaffirmation de la modernité libérale était devenue radicalement insuffisante [6][6] Ira Katznelson, Desolation and Enlightenment : Political... » ; et alors que de facto ils élaboraient des institutions et des idées avancées que l’on pouvait considérer comme des équivalents fonctionnels[7][7] C’est l’auteur qui souligne. [nde] des idées libérales, les langages politiques hérités du libéralisme se trouvaient pour la plupart rejetés – et souvent de manière explicite. Ainsi, là où les théoriciens totalitaires avaient cherché à changer le cours de l’histoire à travers de nouveaux agents collectifs et des modes d’action politique libérés des contraintes, les antitotalitaires d’après guerre tentaient de stabiliser le monde politique en trouvant des expressions institutionnelles nouvelles pour les principes libéraux dont ils avaient hérité – comme les « freins et contrepoids » américains –, ou en redonnant vie à des préceptes moraux et religieux plus anciens, sans réemployer le vrai discours libéral [8][8] Pour cette conception du totalitarisme, lire David.... Aucune étiquette en « -isme » déjà répertoriée ne peut correspondre à cette constellation de valeurs et d’institutions – pour l’essentiel une nouvelle synthèse intellectuelle. L’ensemble n’a jamais été formulé par un seul penseur, bien qu’il ait eu beaucoup de théoriciens – dont quelques-uns sont quasiment oubliés aujourd’hui.

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L’une des innovations institutionnelles les plus importantes de l’Europe dans son ensemble au xxe siècle est peut-être la création de cours constitutionnelles. Il ne s’est pas agi de simples copies de la Cour suprême américaine. En fait, l’idée d’un contrôle juridictionnel centralisé remontait à une trentaine d’années. Hans Kelsen l’avait incluse dans la Constitution autrichienne qu’il avait élaborée après la Première Guerre mondiale. Après 1945, même dans des pays qui avaient toujours considéré le contrôle juridictionnel avec beaucoup de méfiance – la France plus que tout autre, avec son aversion pour le gouvernement des juges * –, l’idée d’une instance examinant la constitutionnalité des lois finit par être acceptée. Les cours constitutionnelles jouèrent aussi un rôle déterminant dans le développement de ce que l’on a appelé la « démocratie militante », un concept défini d’abord en 1937 par Karl Loewenstein (un exilé allemand spécialiste des sciences politiques), à une époque où plusieurs pays européens venaient de tomber, les uns après les autres, aux mains de mouvements autoritaires utilisant les moyens de la démocratie pour étouffer la démocratie. Pour Loewenstein, les démocraties seraient incapables de se défendre contre les mouvements fascistes si elles persistaient à souscrire à un « fondamentalisme démocratique » et à un « respect formel exagéré de l’état de droit ». Il leur fallait trouver des réponses politiques et législatives aux forces antidémocratiques, par exemple l’interdiction de partis et de milices, et la limitation du droit de réunion et d’expression. Selon son expression, « on combat le feu par le feu », et à son avis seule une démocratie « disciplinée » pouvait allumer ce feu.

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Par la suite, l’idée de démocratie militante exerça une grande influence en Allemagne fédérale. Elle fut utilisée pour justifier, dans les années 1950, les interdictions du parti socialiste néonazi du Reich et du parti communiste par la Cour constitutionnelle, puis, dans les années 1970, les mesures draconiennes prises contre les personnes soupçonnées d’association avec des terroristes. La « démocratie militante » peut paraître une spécificité allemande, mais en fait la nécessité impérieuse d’une protection de la démocratie par elle-même – au besoin sous une forme offensive – s’étendit à l’Europe de l’Ouest. En Italie, les démocrates chrétiens, en particulier De Gasperi, cherchèrent à établir une forme de « démocratie protégée » – una democrazia protetta – qui devait restreindre les libertés civiles mais aussi justifier des lois électorales favorisant les grands partis [9][9] Paul Ginsborg, A History of Contemporary Italy, Penguin.... Le Sénat italien fit échouer cette tentative, très vraisemblablement parce que le Vatican avait intérêt à empêcher l’interdiction de partis de droite et, ce faisant, à se laisser ouvertes diverses options politiques [10][10] Concernant cet épisode, mes remerciements à Giovanni.... Résultat : alors que la Constitution italienne interdisait explicitement la reconstitution du parti fasciste, le successeur de facto de celui-ci, le Mouvement social italien (MSI), put consolider sa position de parti minoritaire, avec un soutien stable dans l’électorat.

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Quoi qu’il en soit, quels qu’aient été ses partis pris et ses insuffisances, un nouvel accord constitutionnel est ainsi apparu après la guerre. Il portait la marque de ce que l’on considérait comme les leçons à tirer de la période de l’entre-deux-guerres : tandis que les fascistes (et Staline) avaient essayé de créer d’en haut un peuple ou un homme nouveaux – le Volksgemeinschaft ou l’Homme soviétique –, l’important était maintenant d’encadrer les hommes et les peuples existants. Concrètement, cela signifiait affaiblir les parlements et en particulier limiter la possibilité pour les corps législatifs de déléguer leur pouvoir à d’autres. Ils seraient ainsi protégés, espérait-on, contre l’espèce de suicide démocratique qu’avaient été la fin de la République de Weimar et celle de la Troisième République – jamais plus une assemblée ne devrait abdiquer devant un Hitler ou un Pétain. Certes, les États providence et régulateurs qui se développèrent alors déléguèrent bon nombre de leurs fonctions à des organes administratifs, mais ceux-ci étaient soumis à leur tour à une étroite surveillance judiciaire et administrative, cela pour apaiser les craintes des libéraux concernant l’état de droit, des craintes du genre de celles que Gordon Hewart, par exemple, avait exprimées pendant l’entre-deux-guerres. En 1929, celui qui était alors Lord Chief Justice d’Angleterre avait suscité l’inquiétude de ses concitoyens en avançant l’idée que l’État administratif engendrait « un pouvoir despotique » qui plaçait « les ministères au-dessus du Parlement souverain et hors de la juridiction des cours [11][11] Lord Hewart of Bury, The New Despotism, Ernest Benn,... ». Gouverner avec un « despote ministériel » qui publie des décrets et adopte des mesures très spécifiquement politiques, c’était, selon lui, détruire le self-government. L’État administratif d’après guerre fut conçu précisément pour éviter une telle situation grâce à un renforcement de la surveillance exercée par les pouvoirs judiciaire et exécutif.

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L’intégration européenne – c’est essentiel – s’inscrivait pleinement dans ce nouvel « ethos constitutionnaliste », avec la méfiance que lui inspirait par nature la souveraineté populaire, et sa pratique d’une délégation des tâches à des organismes demeurant sous l’étroite surveillance des gouvernements nationaux. C’est consciemment que les pays membres de l’Union déléguaient des pouvoirs à des institutions nationales non élues et à des organismes supranationaux, le but étant de mettre en œuvre des dispositions libérales-démocrates et d’empêcher tout retour à l’autoritarisme. On voit cela à l’œuvre de manière plus prononcée encore avec le Conseil de l’Europe et la Convention européenne des droits de l’homme – création, pour l’essentiel, des démocrates chrétiens et des conservateurs.

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Mon intention, en rappelant cette histoire, n’est pas de suggérer qu’il n’y a pas de sérieux problèmes de légitimité pour l’UE. Il y en a, évidemment. Non, ce que je veux souligner, c’est qu’il n’y a pas de différences radicales entre certains mécanismes typiques de l’UE (et, au moins indirectement, ce qui les justifie) et divers modèles de démocratie apparus en Europe après 1945, contrairement à ce que donneraient à croire les présentations nostalgiques d’un prétendu âge d’or de la social-démocratie – ceci ne valant véritablement que pour la Grande-Bretagne (et même là, il y aurait de sérieuses réserves à faire). Qui plus est, alors que le modèle d’après guerre a été bien souvent contesté – notamment par les mouvements qu’il est convenu de réunir sous le chiffre * « 68 », et par le néolibéralisme –, il a survécu tel quel, pour l’essentiel, et s’est même étendu aux pays d’Europe centrale et orientale après 1989.

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L’Union européenne – ou du moins est-ce à cette conclusion que pourrait parvenir un observateur qui se rappelle les années 1960 et 1970 – a quasiment toujours été « en crise ». Alors, qu’y a-t-il de différent dans la conjoncture actuelle ? Il y a deux différences, qui concernent les conceptions antérieures de la légitimité de l’UE en tant que telle. D’abord, même si l’on a toujours idéalisé la réalité en présumant que les cours et les organismes administratifs exerçaient de manière apolitique le pouvoir qui leur avait été délégué, le fait est que la récente crise de l’euro a conduit à un niveau d’intervention dans l’un des États membres sans commune mesure avec ce que Bruxelles, ou plutôt Bonn et Francfort, exigeaient lors de la marche vers la monnaie unique dans les années 1990. Aujourd’hui on oblige de fait des pays comme la Grèce à renégocier leurs contrats sociaux fondamentaux. Une telle ingérence, sans aucune architecture supranationale globale qui lui donne une légitimité, est nouvelle quantitativement et même qualitativement : elle va au-delà de ce que l’on aurait pu englober après guerre dans l’idée de démocratie limitée.

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La deuxième différence, c’est que le présupposé d’après lequel la délégation de pouvoir à un niveau supranational conduit vers la démocratie libérale a été mis à rude épreuve par au moins un pays membre de l’Union, la Hongrie, qui a résolument pris ses distances avec ce que l’Europe d’après guerre entendait par démocratie politique. Dans ce pays, le rejet du système d’équilibre des pouvoirs, la promulgation d’une constitution national-populiste et le mépris général de l’état de droit sont allés bien au-delà de ce que Jörg Haider en Autriche ou les frères Kaczynski en Pologne avaient jamais fait ou songé à faire. Or l’UE a été à peu près incapable de réagir face à ce qui est pourtant un cas évident de dérive vers une forme d’autoritarisme [12][12] Lire Jan-Werner Müller, « The Hungarian Tragedy »,.... On ne peut donc plus considérer comme allant de soi la conviction rassurante d’Anderson parlant de l’Italie de Berlusconi (laquelle n’a jamais été aussi exposée au danger de l’autoritarisme que la Hongrie aujourd’hui), quand il affirme que « le cadre idéologique et légal de l’UE exclut toute rupture avec un régime normal de démocratie libérale ». La promesse de Bruxelles – non pas d’être démocratique mais de protéger la démocratie – est une vaine promesse ; la délégation de pouvoir supranationale, toujours discutable du point de vue des théoriciens de la démocratie, n’apporte plus d’avantages normatifs substantiels.

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Cette double crise résulte directement de l’incohérence de l’état actuel de l’Union. En théorie, elle pourrait être surmontée de deux façons : soit par un retour à un monde d’avant l’euro, dans lequel l’Europe serait essentiellement une zone de libre-échange, qui renoncerait possiblement à prétendre garantir et maintenir la démocratie ; soit par un bond en avant : l’établissement d’un gouvernement économique commun fondé sur des formes significatives d’euro-démocratie, peut-être même une forme militante, qui ne tolérerait pas, au nom de la « diversité », une Hongrie semi-autoritaire, dominée par la Fidesz-Union civique hongroise. Étant donné les résistances à l’idée d’abandonner simplement l’euro, la seconde voie peut s’avérer la seule prometteuse. Mais les États seront-ils disposés à abandonner la logique de la délégation supranationale ?

Vu depuis Berlin

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On pourrait estimer que l’historique que je viens de présenter est un peu germano-centré : une Cour constitutionnelle puissante, une démocratie militante, ce sont là au fond des inventions allemandes, pourrait-on dire, même si elles se sont étendues, au moins temporairement, à des pays comme l’Espagne et la Hongrie. Mais l’Allemagne – qui se méfie de la souveraineté populaire plus peut-être que n’importe quel autre grand pays de l’Union et qui a été l’un des principaux bénéficiaires de l’accord constitutionnel d’après guerre – est-elle disposée à risquer davantage de démocratie dans l’UE ? C’est là que devient pertinente l’analyse présentée par Le Nouveau Vieux Monde des changements survenus dans la culture politique allemande depuis 1989. Anderson a repéré de profonds bouleversements – en particulier le glissement à droite de l’opinion publique, en apparence contradictoire avec un déplacement à gauche au niveau des résultats électoraux –, chose qu’à ma connaissance personne dans le pays n’a notée avec la même acuité. Mais en même temps, la touche d’Anderson, pour parler en termes de peinture, n’est pas toujours sûre et – plus encore que dans d’autres chapitres – il a tendance à prendre ses désirs pour des réalités. Oui, il y a effectivement une « majorité sociologique » pour la gauche dans l’Allemagne d’aujourd’hui – c’est-à-dire une coalition Rouges-Rouges foncés-Verts –, mais il y a aussi de formidables obstacles qui s’opposent à ce que cette coalition soit jamais réalisée. Anderson a raison d’insister sur le fait que les Verts sont devenus une machine politique de bobos * et pour bobos * – c’est-à-dire un parti libéral avec le chic de l’extrême gauche –, et que seules quelques-unes de leurs prises de position vraiment à part, notamment sur l’énergie, empêchent une alliance CDU-Verts. Mais en fait les derniers vrais obstacles à un tel mariage Noirs-Verts ont été levés lorsque Angela Merkel s’est engagée vers l’Atomausstieg au printemps 2011 [13][13] Le choix d’une sortie complète du nucléaire à l’horizon..., portant ainsi à trois (FDP, Verts, SPD) ses possibilités de coalition.

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Toutefois, au moins théoriquement, on se demande bien ce que donnerait une coalition CDU-Verts quand il faudrait choisir les stratégies permettant de résoudre les contradictions internes du projet européen. Les chrétiens-démocrates ont été les premiers architectes de l’accord constitutionnel d’après guerre, et les Verts, malgré tout leur opportunisme, demeurent les héritiers de 68, qui attaquait de front cet accord au nom de la démocratie directe (c’est-à-dire sans délégation). Et si l’on considère leur pratique en Bade-Wurtenberg – le premier Land dirigé par un Vert –, il semble que Die Grünen soient encore attachés, au moins dans une certaine mesure, aux valeurs de la participation populaire. Deux visions de la démocratie, dans l’Europe et pour elle, pourraient s’affronter directement. Ce qui pourrait être décisif pour l’avenir de l’Union dans son ensemble.

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Ceci dans l’hypothèse où l’Allemagne serait disposée à user de son pouvoir de facto – ou, pour dire les choses plus gentiment, à prendre ses responsabilités – pour faire de l’Europe un édifice politique cohérent. Anderson n’est pas tendre pour la culture politique allemande. Il critique ainsi, entre autres, le nouveau Berlin, avec ce qu’il appelle son « masochisme d’antiquaire », alors que, selon lui, la réunification de la ville était l’occasion pour l’Allemagne d’offrir au reste de l’Europe une capitale de stature mondiale – et ce au moment même où l’on déplore de plus en plus, dans l’ensemble de l’Union, que ce pays ait perdu de son enthousiasme pro-européen. Ces impressions d’Anderson, où l’esthétique se mêle à la politique, trouvent un écho chez l’intellectuel qu’il considère à raison comme le protagoniste essentiel du glissement à droite des intellectuels allemands, Karl Heinz Bohrer. Celui-ci n’a cessé de tourner en dérision la classe politique allemande pour son Weltunerfahrenheit, son ignorance du monde, pour sa façon intéressée d’utiliser le passé comme excuse de son irresponsabilité actuelle, et surtout pour son incapacité, tout simplement, à penser à l’Europe de façon plus large (et plus généreuse) [14][14] Karl Heinz Bohrer, « Projekt Kleinstaat », Merkur,.... On peut négliger sans inconvénient l’admiration plutôt naïve que Bohrer voue aux diplomaties britannique, française et américaine – leur Welterfahrenheit (connaissance pratique des affaires du monde) ne pourrait impressionner le public allemand que si celui-ci était effectivement aussi provincial que Bohrer le pense – et en revanche être d’accord avec lui sur le fait qu’à agir au coup par coup, frileusement, par peur d’une vraie Europapolitik, on risque effectivement de détruire la plus belle création politique des Européens depuis l’État providence.

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Évidemment, les appels à « une plus grande responsabilité des Allemands » sont souvent hypocrites : les petits États en particulier continuent de craindre ce que Thomas Mann a décrit comme le cauchemar d’une « Europe allemande » (en tant qu’opposée à une « Allemagne européenne »). Mais il y a plus important : à court terme, une Union européenne efficace pourrait ne pas aller de pair avec la démocratie. Telle est la conclusion de Herfried Münkler, dont Anderson a raison de signaler que c’est l’un des rares intellectuels écoutés à Berlin. Münkler veut un renforcement du « centre », au lieu que la périphérie (Grèce, Irlande, etc.) domine un Zentrum encore affaibli. Ce qui importe, c’est la stratégie (pour accroître le pouvoir de l’UE), non la légitimité ; et, selon Münkler, la confusion de l’une avec l’autre est en politique un péché capital « impardonnable » [15][15] Herfried Münkler, « Democratization Can’t Save Europe »,.... Mais pourquoi s’agirait-il d’une alternative ? Ignorer la légitimité, ou penser que la bonne stratégie créera automatiquement cette légitimité, est aussi, sans aucun doute, un péché grave ; et c’est seulement une combinaison ingénieuse – d’un côté un pouvoir accru et de l’autre un plus grand sens de la légitimité démocratique – qui peut aider l’UE à surmonter sa double crise.

Notes

[1]

Dans Le Nouveau Vieux Monde, le chapitre II (« Théorie ») examine les principales manières – pour l’essentiel, issues des universités américaines – de penser l’objet « Union européenne », et le chapitre III (« Résultats ») dresse un bilan du projet européen dont le premier chapitre (« Origines ») analysait la genèse. [nde]

[2]

C’est l’idée que j’avance dans Contesting Democracy : Political ideas in twentieth-century Europe, Yale University Press, New Haven, 2011.

[3]

Peter Lindseth, « The Paradox of Parliementary Supremacy : Delegation, democracy and dictatorship in Germany and France, 1920s-1950s », Yale Law Journal, mai 2004, vol. 113, n° 7.

[4]

Les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original. [nde]

[5]

Mon interprétation recoupe celle de Marcel Gauchet dans L’Avènement de la démocratie (Gallimard, 2007) ; Anderson se débarrasse de lui non sans quelque désinvolture, en en faisant un simple apologiste du libéralisme.

[6]

Ira Katznelson, Desolation and Enlightenment : Political knowledge after total war, totalitarianism and the Holocaust, Columbia University Press, New York, 2003, p. 1.

[7]

C’est l’auteur qui souligne. [nde]

[8]

Pour cette conception du totalitarisme, lire David Roberts, The Totalitarian Experiment in Twentieth-Century Europe, Routledge, New York/Londres, 2006.

[9]

Paul Ginsborg, A History of Contemporary Italy, Penguin Books, Londres, 1990, p. 142.

[10]

Concernant cet épisode, mes remerciements à Giovanni Capoccia.

[11]

Lord Hewart of Bury, The New Despotism, Ernest Benn, Londres, 1929, p. 14.

[12]

Lire Jan-Werner Müller, « The Hungarian Tragedy », Dissent, printemps 2011. En fait, la Commission européenne vient d’engager une procédure d’infraction contre la Hongrie. Reste à voir si l’UE prendra des mesures plus sévères, par exemple la suspension des droits de vote du pays.

[13]

Le choix d’une sortie complète du nucléaire à l’horizon 2022. [nde]

[14]

Karl Heinz Bohrer, « Projekt Kleinstaat », Merkur, août 2011.

[15]

Herfried Münkler, « Democratization Can’t Save Europe », Der Spiegel, 7 août 2011.

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  1. Des démocraties limitées
  2. Vu depuis Berlin

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