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Agone

2013/1 (n° 50)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782748901788
  • Éditeur : Agone

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La critique est indispensable à la réflexion d’un auteur, tout comme le temps est un bon test pour évaluer la justesse d’une pensée intellectuelle ou politique. Je tenterai de dire un mot des deux, en répondant à ces commentaires, tous perspicaces, du Nouveau Vieux Monde. D’abord, en ce qui concerne la forme de l’ouvrage, devant laquelle Philippe Schmitter affiche une perplexité polie [1][1] Lire Philippe Schmitter, « Classifying an anomaly »,.... Comment classer le livre ? Est-il suffisamment cohérent pour admettre une classification ? Concluant qu’il aurait sans doute sa place dans la catégorie des ouvrages théoriques sur l’intégration européenne, Schmitter avoue ne pas comprendre pourquoi, dans ce cas, une si grande partie est consacrée à l’étude de l’histoire récente de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de Chypre et de la Turquie [2][2] La deuxième partie du Nouveau Vieux Monde (« Le Cœur »).... Il a certes raison de souligner que le mouvement de l’analyse qui, dans le livre, va du supranational au national pour retourner au supranational, est plus staccato que legato. Les différents niveaux sont juxtaposés et non pas intégrés. Mais ce faisant on pourrait dire qu’ils reflètent la déconnexion existant entre les deux arènes de la politique européenne dans la période considérée, entre lesquelles il existait peu de relations soutenues, même si cet écart est en train de se réduire. La question de Schmitter n’en mérite pas moins d’être posée : pourquoi, dans un ouvrage sur l’histoire de l’Union européenne, quitter le niveau de l’Union pour s’intéresser aux évolutions à l’intérieur des pays particuliers ?

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La réponse est à chercher dans les objectifs politiques poursuivis par le livre. La plupart de la littérature consacrée à l’UE, comme on l’a noté dans la préface, est éminemment technique et circule peu en dehors des cercles de spécialistes ; par ailleurs, elle véhicule le plus souvent une idéologie uniforme, qui décourage plus qu’elle ne suscite l’intérêt pour la variété des conflits et des cultures politiques à travers l’Europe. Le résultat, renforcé par un grand conformisme dans les médias, demeure une surprenante étroitesse intellectuelle – l’absence d’une sphère publique authentiquement européenne. Une situation à laquelle on ne pourra remédier que quand la curiosité politique réussira à traverser les frontières nationales, en un va-et-vient naturel semblable à celui qui caractérisait la république des lettres du temps de Montesquieu ou de Hume, ou même de Curtius ou Benda, sans parler de ses versions révolutionnaires avec Trotski ou Gramsci. En traitant des principaux pays formant le noyau dur de l’Union et de la question d’Orient, sur un plan où la politique conserve une signification populaire bien plus grande qu’elle n’en a dans la machinerie aseptisée de Bruxelles, le but était d’offrir un écho, aussi lointain soit-il, de cette tradition.

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Au cours de la période, l’introversion nationale s’est accompagnée d’autosatisfaction continentale. C’était là la deuxième cible du Nouveau Vieux Monde. Si, dans le cas de la première, l’intention critique était performative, dans le deuxième, elle n’aurait pu être plus démonstrative. Le livre est une attaque systématique contre le narcissisme européen, qui est allé crescendo pendant ces années : l’affirmation selon laquelle l’Europe serait un « parangon » – d’après la formule de feu Tony Judt, relayée par tant d’autres piliers de la sagesse européenne – de développement social et politique, modèle pour l’humanité tout entière. Depuis 2010, les déchirements de la zone euro ont fait un sort cruel à ces vanités. Mais ont-elles pour autant disparu ? Il serait prématuré de le croire, comme le montre un exemple insigne. Jürgen Habermas vient de publier un autre livre sur l’UE, La Constitution de l’EuropeZur Verfassung Europas (2011) –, faisant suite à Ach, Europa (2008) [3][3] Pour une discussion sur Ach, Europa, lire Le Nouveau.... L’essai central de l’ouvrage, intitulé « La crise de l’Union européenne à la lumière d’une constitutionnalisation du droit international », illustre parfaitement cette façon de penser. Long d’une soixantaine de pages, il contient une centaine de références, dont les trois quarts à des auteurs allemands. Parmi elles, presque la moitié provient de trois confrères qu’il remercie pour leur aide, ou de lui-même. Le reste est exclusivement anglo-américain, dominé – un tiers des entrées – par un unique admirateur britannique, David Held, récemment connu pour ses liens avec le fils Kadhafi. Aucune autre culture européenne ne figure dans cette candide démonstration de provincialisme.

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Le thème de cet essai est plus saisissant encore. En 2008, Habermas avait attaqué le traité de Lisbonne au prétexte qu’il ne faisait rien pour combler le déficit démocratique de l’UE et n’offrait aucune perspective politico-morale visant à y remédier. L’adoption du traité, écrivait-il, ne pouvait que « figer le gouffre existant entre les élites politiques et les citoyens », sans proposer de direction positive pour l’Europe. Ce qu’il fallait à la place, c’était un référendum à l’échelle européenne pour doter l’Union de l’harmonisation fiscale et sociale, d’une capacité militaire et, surtout, d’une présidence élue au suffrage direct qui, seules, pourraient sauver le continent d’un avenir « établi sur des bases néolibérales orthodoxes ». Remarquant à quel point cet enthousiasme pour l’expression démocratique de la volonté populaire, qu’il n’avait jamais ouvertement encouragée dans son propre pays [4][4] L’intervention passionnée de Habermas dans le référendum..., était éloigné de sa position habituelle, j’ai ajouté que, une fois le traité signé, Habermas finirait sans aucun doute par l’accepter sans faire de vagues.

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La prédiction s’est révélée très en deçà de la vérité. Loin d’accepter discrètement le traité, Habermas en fait un éloge extravagant, découvrant maintenant que, loin de figer le gouffre entre les élites et les citoyens, il n’est rien de moins que la charte d’un progrès sans précédent pour la liberté humaine, et que le partage des fondements de la souveraineté européenne qu’il établit entre les citoyens et les peuples – pas les États – de l’Union constitue un modèle lumineux pour un futur parlement du monde. L’Europe de Lisbonne, en initiant un « processus civilisateur » qui pacifie les relations entre les États et n’admet le recours à la force que pour sanctionner ceux qui attentent aux droits de l’homme, prépare le passage de notre « communauté internationale » d’aujourd’hui, indispensable, quoique toujours perfectible, à la « communauté cosmopolitique » de demain, une Union à grande échelle incluant tous les hommes sans exception [5][5] Jürgen Habermas, La Constitution de l’Europe, Gallimard,.... Dans ce genre de vision exaltée, le narcissisme des récentes décennies, loin de s’atténuer, atteint un nouveau paroxysme. Le fait que le traité de Lisbonne ne parle pas des peuples, mais des États d’Europe, qu’il ait été imposé pour contourner la volonté populaire, exprimée lors de trois référendums, le fait que la structure qu’il enchâsse suscite la méfiance de la grande majorité de ceux qui y sont soumis, et que, loin d’être un sanctuaire pour les droits de l’homme, l’Union qu’il codifie a été partie prenante de la torture et de l’occupation, sans qu’un murmure s’élève chez ses dignitaires : tout cela disparaît dans la stupeur de l’autosatisfaction.

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Nul ne peut représenter une opinion à lui tout seul. À présent encombré d’autant de reconnaissances européennes qu’il y a de décorations sur la poitrine d’un général brejnévien, Habermas est sans doute en partie victime de sa position éminente, se retrouvant enfermé, comme Rawls avant lui, dans un univers mental presque exclusivement peuplé d’admirateurs et de disciples, de moins en moins capables de prendre des positions éloignées de plus de quelques millimètres des siennes. Souvent salué comme un successeur contemporain de Kant, il risque de devenir un Leibniz moderne, construisant à l’aide d’euphémismes imperturbables une théodicée dans laquelle même le fléau de la dérégulation financière contribue aux bienfaits du réveil cosmopolitique [6][6] Jürgen Habermas, « La “ruse de la raison économique” »,..., tandis que l’Occident ouvre la voie à la démocratie et aux droits de l’homme pour parvenir à l’Éden ultime de la légitimité humaine universelle. À cet égard, Habermas représente un cas particulier, à la fois par sa distinction et la façon dont elle est corrompue. Mais l’habitude de parler de l’Europe comme d’un guide pour le monde, sans montrer par ailleurs de grandes connaissances de la vie politique et culturelle qui s’y déroule, n’a pas disparu, et a peu de chance de marquer le pas en dépit des tribulations de la monnaie commune. C’est contre cela que Le Nouveau Vieux Monde est en grande partie dirigé.

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Alain Supiot souligne une autre limite, plus importante, du livre. Au-delà d’une mauvaise articulation, ou d’un manque d’articulation, entre les niveaux national et supranational, il ne propose aucune analyse approfondie de l’Europe de l’Est. J’en étais particulièrement conscient au moment de définir sa structure, puisque deux précédents ouvrages sur l’Europe avaient été bâtis autour d’une comparaison systématique entre l’Europe de l’Ouest et de l’Est [7][7] Perry Anderson, Les Passages de l’Antiquité au féodalisme,.... J’aurais aimé, même de manière plus modeste, conserver cet équilibre en étudiant le continent aujourd’hui. Pour des raisons d’espace et parce que cela avait déjà été fait, j’ai jugé préférable de me concentrer sur un seul héritage de cette histoire plus ancienne : ce qu’il est advenu des vestiges de l’Empire ottoman en Turquie et à Chypre, sujet qui suscite peu de conscience critique dans l’UE d’aujourd’hui. Cependant, Supiot ne se borne pas à déplorer l’absence d’une analyse équivalente, dans Le Nouveau Vieux Monde, des anciens pays communistes d’Europe de l’Est. Sa critique va beaucoup plus loin et se concentre sur les conséquences structurelles, à l’intérieur de l’UE, de l’élargissement à l’Est. Si l’expansion est présentée, au début du livre, comme une des transformations majeures à venir, ses effets ne sont pas, comme Supiot le fait remarquer à juste titre, développés comme ils le devraient. On peut discuter du poids qu’ils ont eu dans le tournant néolibéral général pris par l’Union, mais il ne fait aucun doute que l’élargissement a favorisé ce tournant. Il ne faudrait pas pour autant comparer trop rapidement le néolibéralisme doctrinaire adopté par les anciennes élites communistes d’Europe de l’Est au pragmatisme exploiteur des dirigeants chinois restés communistes. Malgré la brutalité avec laquelle ils traitent les ouvriers, leur gestion des marchés des changes, des marchés de capitaux et du marché foncier, sans parler de celle des entreprises d’État, demeurent très différentes, comme la croissance économique qu’ils ont récemment affichée.

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Pour en venir à l’Europe de l’Ouest, nos avis divergent en partie en ce qui concerne une institution : la Cour constitutionnelle allemande. Supiot voit en elle un bastion des principes démocratiques, ignorés ailleurs dans l’UE, et laisse entendre que j’ai considéré, à tort, son verdict sur le traité de Lisbonne comme une expression du nationalisme allemand. Ce n’est pas le cas. Le jugement de la cour a été attaqué, par Habermas et d’autres, sous cet angle [8][8] Par exemple, Daniel Halberstam et Christophe Möllers,..., mais je ne partage pas leur point de vue. Ma critique porte sur les contradictions de la cour. Si les droits démocratiques sont aussi inaliénables qu’elle le prétend en théorie, elle n’aurait pas dû approuver le traité de Lisbonne – conçu, de manière flagrante, pour passer outre la volonté démocratique des électeurs français et néerlandais. En agitant d’une main les principes démocratiques, tout en validant de l’autre leur reniement, elle a agi pour une raison tout à fait classique : afin de satisfaire le pouvoir politique en place. Supiot a raison de dire que la cour allemande jouit d’une plus grande autorité morale et peut-être d’un plus haut niveau de culture juridique que ses homologues européens. Mais la barre n’est pas placée bien haut. La réalité, comme le prouvent nombre de ses décisions – la plus récente étant l’approbation de la dissolution du Bundestag par Schröder, en 2005 –, c’est que ses juges, tous issus de nominations politiques, refusent rarement de se plier aux pouvoirs en place, dans la mesure où les deux principaux partis s’entendent sur un sujet précis – ainsi de la possibilité donnée au chancelier de procéder à une élection surprise après un pseudo-vote de défiance à la Chambre, ou de la ratification du traité de Lisbonne. Ses membres les plus francs n’en font pas mystère. Alors qu’on lui demandait comment il évaluerait le degré d’indépendance réelle de la Cour constitutionnelle allemande – se rapprochait-elle plus de la Cour constitutionnelle italienne, connue pour sa docilité, ou de la Cour suprême américaine, capable de défier n’importe quel pouvoir exécutif ? –, Dieter Grimm, peut-être le plus éminent de ses membres dans la période récente, a répondu sans hésitation : plus indépendante que la cour italienne, mais plus proche de cette dernière que de la cour américaine. L’oligarchie de l’UE ne risque donc pas de rencontrer beaucoup de résistance à Karlsruhe.

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Alors que Supiot regrette l’époque où la Communauté européenne respectait les principes de l’État providence, Jan-Werner Müller réfute l’existence même d’un tel âge d’or démocratique. D’après lui, la séparation entre les élites et les masses et l’aversion pour la souveraineté populaire ont non seulement été inscrites, dès l’origine, dans le processus d’intégration européenne, mais aussi dans la reconstruction des États-nations du continent après guerre. Parmi les principaux instruments mis en place pour restreindre l’exercice de la volonté populaire figure au premier chef le genre d’institution que Supiot considère comme en étant les garants : les nouvelles cours constitutionnelles, au premier rang desquelles se trouve le Bundesverfassungsgericht. En appui de ces institutions, une série d’interdictions et d’exclusions politiques ont été prononcées, dont l’interdiction du parti communiste allemand sous Adenauer et le Radikalenerlass[9][9] Le « décret sur les extrémismes » de 1972 qui met en... sous Brandt. L’ère de « l’Europe sociale » correspondait à l’époque de la guerre froide, quand la lutte contre le communisme nécessitait que la démocratie soit bien corsetée pour tenir droit. Les insuffisances démocratiques sur lesquelles repose l’Union d’aujourd’hui s’inscriraient donc dans une plus grande continuité qu’il n’est généralement admis, par moi et d’autres.

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Cet argument n’est pas dénué de fondement. Mais la situation n’est pas uniforme chez les membres de la Communauté d’origine. La preuve principale avancée par Müller vient d’Allemagne de l’Ouest, sortant du nazisme et se confrontant à l’Allemagne de l’Est sur la ligne de front de la guerre froide. C’est là que l’influence américaine a toujours été la plus forte, là que les cris de guerre du monde libre dans sa bataille contre le totalitarisme résonnaient le plus fort. En France, la IVe République n’a institué aucune Cour constitutionnelle, et le parti communiste était trop imposant pour pouvoir être proscrit. Ce qui n’empêchait pas les gouvernements d’avoir recours à la répression policière en cas de besoin : pour ce qui est de l’anticommunisme débridé, Jules Moch n’avait rien à envier aux sociaux-démocrates allemands. Les restrictions structurelles à l’exercice de la volonté populaire venaient plutôt de la valse des gouvernements, qui permettait à un corps indéboulonnable de hauts fonctionnaires non élus de dominer l’exécutif. En Italie, la configuration était encore différente. Longtemps flanqué par un parti socialiste de masse, le PCI ne pouvait pas être confiné dans un ghetto, alors que les tentatives de manipulation du système électoral faites par la démocratie chrétienne – la legge truffa de Scelba, en 1953 – ont été contrecarrées non pas par les hésitations du Vatican, mais par la mobilisation de la gauche. L’argument plus général de Müller concernant les origines de l’intégration européenne demeure. Nombre des acteurs politiques ayant joué un rôle dans la conception du traité de Rome – Spaak, Hallstein, Mollet, Martino – étaient, bien sûr, des partisans de la guerre froide. Mais ce qui a précipité l’adoption du traité a été une prise de distance par rapport aux États-Unis, et non pas par rapport à l’URSS. Ce sont les leçons politiques que Paris a tirées du coup d’arrêt mis par Washington à l’expédition de Suez, en 1956, qui ont ouvert la voie à une entente franco-allemande sur le Marché commun. Monnet lui-même, l’ancêtre de l’intégration, était un personnage des coulisses, pas de la scène publique. Mais il était aussi remarquablement détaché des obsessions de la guerre froide qui dominaient à l’époque, et appelait de ses vœux une Europe unie qui maintiendrait un équilibre entre l’Amérique et la Russie.

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Malgré les limites des démocraties d’Europe occidentale dans l’après-guerre, elles n’en possédaient pas moins de véritables partis de masse et des gouvernements responsables devant les électeurs, ce qui n’a pas été le cas de l’UE ces vingt dernières années. On ne peut manquer de remarquer la métamorphose qui s’est opérée depuis Maastricht. Müller, soulignant le diktat imposé à la Grèce, le reconnaît. Son inquiétude de voir la Hongrie violer les règles démocratiques d’une autre façon est justifiée. Cela n’a cependant pas commencé avec Orbán, mais avec son prédécesseur, Gyurcsány, un ancien dirigeant communiste sur le modèle décrit par Supiot, et le politicien hongrois préféré de Bruxelles, qui en se vantant d’avoir continuellement menti aux électeurs pour être élu a marqué le début de la dégradation du processus politique dans ce pays. Encore cette régression en Hongrie ne peut-elle soutenir la comparaison avec les violations de tous les principes de la démocratie et des droits de l’homme accompagnant l’occupation militaire et le nettoyage ethnique d’une grande partie de Chypre, un État membre de l’Union, dont le sort ne donne lieu à aucun commentaire critique dans ce qui passe pour une sphère publique européenne.

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Pour finir, Müller se demande si l’Allemagne pourrait utiliser sa puissance pour refonder l’UE et lui donner une forme à la fois plus efficace et plus démocratique que celle qu’elle a aujourd’hui. Jusqu’ici, c’est l’inverse qui s’est produit : le gouvernement de Berlin a aggravé le désordre et l’autocratie du système existant à Bruxelles. Pour comprendre pourquoi, il faut saisir la dynamique à l’œuvre dans la crise de la zone euro. Pour simplifier, elle est le résultat de l’intersection de deux fatalités indépendantes. La première est l’implosion générale du capital fictif qui a continué d’alimenter les marchés, dans tout le monde développé, pendant le long cycle de financiarisation débuté dans les années 1980, alors que la rentabilité dans l’économie réelle se contractait sous la pression de la concurrence internationale et que les taux de croissance baissaient d’une décennie à l’autre. Les mécanismes de cette décélération, propres au fonctionnement du capital, seront familiers aux lecteurs de Robert Brenner [10][10] Lire Robert Brenner, The Economy of Global Turbulence,.... Quant à ses effets sur l’explosion de la dette publique et privée, pour maintenir les taux de profit mais aussi l’éligibilité électorale, ils ont été magistralement exposés par Wolfgang Streeck [11][11] Wolfgang Streeck, « The Crises of Democratic Capitalism »,.... L’économie américaine illustre ce processus avec une clarté paradigmatique, même s’il concerne le système entier.

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En Europe, cependant, une autre logique a aussi été mise en mouvement par la réunification de l’Allemagne et par le projet d’union monétaire entériné à Maastricht, suivi par le pacte de stabilité, qui tous deux répondaient aux exigences allemandes. La monnaie commune serait placée sous le contrôle d’une banque centrale, dont la conception s’inspirait de Hayek. Celle-ci ne serait responsable ni devant les électeurs ni devant les gouvernements, et aurait pour seul objectif d’assurer la stabilité des prix. La nouvelle zone monétaire serait dominée par sa plus grosse économie, à présent élargie à l’est et disposant d’un vaste réservoir de main-d’œuvre bon marché de l’autre côté de ses frontières. La réunification a eu un coût élevé, qui a pesé sur la croissance allemande. Pour compenser, le capital allemand a imposé une compression salariale sans précédent, acceptée par les ouvriers allemands sous la menace de délocalisations en Pologne, en Slovaquie ou au-delà [12][12] On trouvera les chiffres des coûts salariaux en Allemagne,.... Alors que la productivité manufacturière augmentait et que les coûts relatifs du travail baissaient, les industries d’exportation allemandes sont devenues plus compétitives que jamais et ont accru leurs parts de marché dans la zone euro. Dans la périphérie de la zone, la perte de compétitivité correspondante des économies locales a été anesthésiée par un afflux de capital bon marché, emprunté à des taux d’intérêt maintenus à des niveaux presque uniformes à travers l’espace de l’union monétaire, selon les recommandations allemandes.

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Quand la crise générale de la financiarisation à outrance, née aux États-Unis, a frappé l’Europe, la crédibilité de cette dette périphérique s’est effondrée, faisant craindre une série de banqueroutes d’États. Aux États-Unis, des renflouements publics massifs ont permis d’éviter la faillite de banques, de compagnies d’assurances et d’entreprises insolvables, et l’émission de monnaie par la Réserve fédérale d’enrayer la contraction de la demande. Mais dans la zone euro, deux obstacles ont empêché la mise en place de ce genre de mesures temporaires. Là, non seulement les statuts de la BCE, gravés dans le marbre du traité de Maastricht, lui interdisent expressément d’acheter de la dette des États membres, mais il n’existait pas de Schiksalsgemeinschaft – cette « communauté de destin » de la nation wébérienne – pour lier gouvernants et gouvernés dans un ordre politique commun, dans lequel les premiers auraient payé cher le fait d’avoir ignoré les besoins essentiels des seconds. Dans le simulacre de fédéralisme à l’européenne, une « union de transfert » à l’américaine s’est révélée impossible. Une fois que la crise a frappé, la cohésion dans la zone euro a pu seulement être assurée, non pas par des dépenses sociales, mais par une décision politique autoritaire, sous la forme de programmes d’austérité draconiens, imposés par l’Allemagne et par un bloc de petits pays du Nord à la périphérie du Sud, qui n’a plus la possibilité de retrouver de la compétitivité par la dévaluation – programmes d’austérité au demeurant impensables pour les citoyens des pays qui les exigeaient.

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Sous une telle pression, les gouvernements des États les plus faibles sont tombés comme des mouches. Les mécanismes politiques ont varié. En Irlande, au Portugal et en Espagne, les gouvernements en place au début de la crise ont été balayés aux élections, et ceux qui leur ont succédé ont recommandé les mêmes remèdes, quoiqu’à des doses plus fortes. En Italie, l’érosion interne et une intervention extérieure se sont combinées pour remplacer un gouvernement parlementaire par un cabinet technocratique, sans passer par les urnes. La Grèce s’est vu imposer un gouvernement par Berlin, Paris et Bruxelles, se retrouvant dans une position rappelant celle de l’Autriche de 1922, quand un haut-commissaire avait été posté à Vienne par l’Entente – sous couleur de la Société des Nations – pour diriger l’économie selon ses souhaits [13][13] C’est Alfred Zimmerman, maire de droite de Rotterdam.... Presque partout, les mesures adoptées pour restaurer la confiance des marchés financiers dans la fiabilité des administrations locales incluent des coupes dans les dépenses sociales, la dérégulation des marchés, la privatisation du patrimoine public : le répertoire néolibéral habituel, auquel s’ajoute une pression fiscale accrue. Pour pérenniser ces mesures, Berlin et Paris sont actuellement résolus à faire inscrire la nécessité de l’équilibre budgétaire dans la constitution des dix-sept nations de la zone euro – une idée depuis longtemps considérée en Amérique comme la vieille rengaine éculée de la droite dérangée.

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Les remèdes fallacieux de 2011 ne vont pas guérir les maux de la zone euro. Les spreads de crédit sur les dettes souveraines ne reviendront pas aux niveaux d’avant la crise. De plus, la dette accumulée n’est pas seulement publique, loin de là : d’après certaines estimations, les passifs bancaires non garantis pourraient atteindre les 1 300 milliards d’euros. Les problèmes sont plus profonds, les remèdes plus faibles, ceux chargés de les faire avaler plus fragiles que les officiels ne peuvent l’admettre. Alors qu’il devient évident que le spectre de la faillite n’a pas disparu, les expédients mis en place tant bien que mal par Merkel et Sarkozy ont peu de chances de durer. Leur partenariat n’était évidemment pas égal. L’Allemagne, qui plus que tout autre pays porte la responsabilité de la crise en instaurant un système d’assouplissement des conditions de crédit à l’étranger et une compression des salaires chez elle, a aussi été le principal artisan des tentatives de la juguler. De ce point de vue, l’heure d’une nouvelle puissance hégémonique en Europe est arrivée. Au même moment est paru le premier manifeste décomplexé de la suprématie allemande dans l’Union.

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Dans un éditorial de Merkur, le principal journal d’idées allemand, le juriste de Constance Christoph Schönberger explique que le genre d’hégémonie que l’Allemagne est vouée à exercer en Europe n’a rien à voir avec le déplorable « slogan d’un discours anti-impérialiste à la Gramsci » : elle doit être comprise dans le sens constitutionnel exposé par Heinrich Triepel pour désigner la fonction dirigeante de l’État le plus puissant dans un système fédéral, telle celle de la Prusse au sein de l’Allemagne au xixe siècle et au début du xxe. Or l’Union européenne est précisément un système de ce genre – un consortium intergouvernemental par essence, réuni dans le Conseil européen, dont les délibérations sont nécessairement isolées du bruit du public, et dont seule la science-fiction pourrait imaginer qu’il puisse un jour devenir « la fleur bleue de la démocratie débarrassée de tout résidu institutionnel temporel ». Mais dans la mesure où les États représentés au Conseil sont très inégaux en termes de taille et de poids, il serait irréaliste de penser qu’ils pourraient se coordonner sur un pied d’égalité. Pour que l’Union fonctionne, c’est à l’État qui domine par la taille de sa population et sa richesse de lui donner une cohérence et une direction. L’Europe a besoin de l’hégémonie de l’Allemagne, et les Allemands doivent vaincre leur timidité à l’exercer. La France, dont l’arsenal nucléaire et le siège au Conseil de sécurité ne comptent plus guère, doit rabaisser ses prétentions. L’Allemagne devrait traiter la France comme Bismarck traitait la Bavière dans cet autre système fédéral qu’était le Kaiserreich, c’est-à-dire en apaisant le membre mineur avec des récompenses symboliques et des responsabilités administratives, sous la primauté prussienne [14][14] Christoph Schönberger, « Hegemon wider Willen. Zur.... La France peut-elle si facilement être réduite au statut de la Bavière dans le IIe Reich ? Cela reste à voir. Sous Sarkozy, l’analogie peut ne pas paraître si extravagante, compte tenu de l’adhésion de Paris aux priorités de Berlin. Mais un parallèle plus contemporain est peut-être plus pertinent. Pendant ces années, l’empressement de la classe politique française à toujours être associée aux projets allemands au sein de l’UE, sans jamais s’en éloigner, a de plus en plus rappelé cette autre « relation spéciale », dans laquelle la Grande-Bretagne s’accrochait désespérément à son rôle d’aide de camp des États-Unis. On peut cependant se demander combien de temps durera cette soumission de la France sans susciter de réaction. Les propos du secrétaire général de la CDU, se vantant que « l’Europe parle désormais allemand », risquent d’attiser le ressentiment plutôt que l’acquiescement. Le nouveau pouvoir hégémonique peut bien montrer ses muscles, il demeure néanmoins boiteux, incapable qu’il est de démanteler l’union monétaire génératrice de désordre ou de la dépasser en allant vers une union politique dans laquelle il devrait accepter des transferts fiscaux que ses électeurs refusent.

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D’autres aménagements du paysage actuel sont tout aussi fragiles. Avec la poursuite de la crise, les vagues de dettes vont probablement continuer de déferler sur les digues hayékiennes de la Banque centrale européenne. Il est peu probable qu’elles résistent longtemps à la montée des eaux. Si l’Union se revendique comme l’incarnation de l’état de droit (c’est au cœur de son idéologie), aucune bureaucratie n’a su mieux qu’elle trouver les moyens de le vider de son sens. Qui serait surpris d’entendre ses juristes expliquer que les clauses du traité de Maastricht interdisant à la Banque centrale de racheter de la dette souveraine veulent en réalité dire, si on les interprète correctement – via quelques circonlocutions –, qu’elle a l’obligation de le faire [15][15] Des procédures qui sont déjà doucement à l’œuvre, comme... ?

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Enfin, les deux gouvernements qui tentent d’enfermer le reste de l’Europe dans le carcan de leurs plans de stabilisation ne semblent pas eux-mêmes particulièrement durables. En Allemagne, Merkel a perdu une série d’élections régionales, même dans le plus sûr bastion chrétien-démocrate qu’est le Bade-Wurtemberg, tandis que son partenaire du FDP risque, une fois encore, l’extinction électorale. En France, Sarkozy a perdu le vote Front national sans compensation au centre, et est maintenant à la traîne derrière le plus insipide fonctionnaire du PS. Il n’y a guère de raison que le rejet des sortants, qui a été la règle dans toutes les élections européennes depuis le krach de 2008, épargne ces deux-là. Quant à savoir si le retour au pouvoir de la social-démocratie à Paris et à Berlin modifierait beaucoup le cours de la crise, c’est une autre affaire. Selon toute probabilité, l’alternance ne ferait pas beaucoup de différence à elle seule. On peut facilement imaginer que Hollande ou Gabriel arriveraient au pouvoir de la même façon que Rajoy, non pas en vertu d’une adhésion positive de la part des électeurs, mais en tant que seule alternative disponible. Évidemment, une forte agitation populaire changerait la donne. Jusqu’ici, cela ne s’est produit qu’en Grèce. Ailleurs, les élites n’ont pas encore entendu s’exprimer les masses. De plus, rien ne prouve qu’une aggravation des difficultés entraîne nécessairement des réactions populaires, comme l’a montré la passivité russe sous la gouvernance catastrophique d’Eltsine. Mais les populations de l’Union sont moins abattues, et, si les conditions devaient se détériorer gravement, la mèche risque d’être plus courte. Quel que soit le scénario, une sombre perspective demeure : même si, hypothèse improbable, la crise de l’euro pouvait être résolue sans coûts élevés pour les plus faibles, le ralentissement de la croissance perdurerait.

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En regardant vers l’extérieur, pourtant, il est un domaine où le retour au pouvoir des sociaux-démocrates et des Verts pourrait peut-être modifier les prévisions. Des principaux régimes passés en revue dans Le Nouveau Vieux Monde, seul celui de la Turquie s’est renforcé depuis le début de la crise. Erdogan s’est assuré un troisième mandat durant l’été 2011, quoique avec des résultats inférieurs à ceux de Menderes ou de Demirel au plus haut de leur popularité, et grâce à un boom de la consommation qui a peu de chance de durer. Comme avec Menderes, chaque extension de son pouvoir s’est accompagnée d’une répression accrue : noyautage de la police et de la justice, emprisonnement de journalistes, matraquage d’étudiants et de syndicalistes, accusations montées de toutes pièces contre des opposants, massacre de Kurdes piloté par des drones. Mais cela ne suffit pas à disqualifier la Turquie aux yeux de l’Union, qui laisse la porte entrebâillée. Avant la crise, cette porte se serait largement ouverte, une fois Merkel et Sarkozy sortis de scène. Depuis, le gouvernement AKP à Ankara, grisé par une croissance rapide et un afflux de capitaux, s’est tourné vers le Moyen-Orient, arène plus accueillante pour ses ambitions, et affiche une nouvelle arrogance – sans aller jusqu’à retirer sa candidature à l’entrée dans l’UE, mais en la reléguant au deuxième plan, pendant qu’il joue un rôle néo-ottoman de mentor du monde arabe, chaudement encouragé en cela par les États-Unis. On ignore encore comment cette nouvelle assurance de la Turquie en tant que puissance régionale interagira avec un axe franco-allemand plus amical, une fois qu’éclatera la bulle économique fondée sur les importations qui irrigue la croissance turque.

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Pour l’instant, du moins, les opérations de l’une et de l’autre autour de la Méditerranée ont largement convergé. Dans la période écoulée depuis le début de la crise, comme prévu également, l’Europe a répété pour la première fois son rôle d’empire auxiliaire dans son théâtre régional ; comme on pouvait s’y attendre, c’est Sarkozy qui a pris l’initiative [16][16] Le Nouveau Vieux Monde, p. 691 sq., 257-258.. Avec une cote de popularité en berne à domicile et une image compromise à l’étranger par ses liens avec les dictatures déchues en Tunisie et en Égypte, il a choisi d’attaquer leur homologue libyen pour se refaire une virginité et restaurer sa popularité. Enrôlant la Grande-Bretagne, forçant la main à l’Italie ainsi qu’à quelques autres pays mineurs, sous couvert d’une autorisation des Nations unies de « protéger des vies civiles » par « tous les moyens nécessaires », la France a lancé un assaut aérien prolongé, dépendant de Washington pour sa logistique, tandis que la Turquie fouillait les décombres [17][17] Pour ce qui concerne les réalités politiques de l’opération.... La destruction du régime de Kadhafi a créé un précédent pour de futures aventures plus consistantes, si l’occasion devait se présenter. La dynastie alaouite de Syrie, subissant des sanctions de l’UE et l’encerclement turc, est la prochaine dans la ligne de mire, avec un barrage de soutien médiatique et financier du Qatar ; l’Iran vient après. Les conséquences pour les sociétés concernées d’un retour à une ancienne implantation européenne en Afrique du Nord et au Levant ne se sont pas encore fait sentir. Mais déjà, les tensions que cela pourrait générer sont apparues dans les querelles entre la France et l’Italie sur le sort des immigrants du Maghreb et sur les règles de Schengen. Tripoli et Tunis sont plus près de Rome et de Paris que ne le sont Ankara ou Iskenderun. Les rives orientale et méridionale de la Méditerranée ont peu de chance d’offrir indéfiniment à l’Europe une bonne conscience à peu de frais.

Notes

[1]

Lire Philippe Schmitter, « Classifying an anomaly », New Left Review, janvier-février 2012, n° 73, p. 19-27.

[2]

La deuxième partie du Nouveau Vieux Monde (« Le Cœur ») est composée d’études respectivement consacrées à la France, à l’Allemagne et à l’Italie, tandis que celles portant sur la Turquie et Chypre forment la troisième partie de l’ouvrage (« La Question d’Orient »). [nde]

[3]

Pour une discussion sur Ach, Europa, lire Le Nouveau Vieux Monde, p. 652-655.

[4]

L’intervention passionnée de Habermas dans le référendum français sur la Constitution européenne de 2005, prévoyant une catastrophe en cas de rejet, s’accompagnait d’un silence total quant à l’absence de toute consultation populaire en Allemagne, comme précédemment à l’occasion de Maastricht.

[5]

Jürgen Habermas, La Constitution de l’Europe, Gallimard, 2012, p. 113-130.

[6]

Jürgen Habermas, « La “ruse de la raison économique” », ibid., p. 108.

[7]

Perry Anderson, Les Passages de l’Antiquité au féodalisme, Maspero, 1977 (nouvelle édition anglaise, Verso, 2013) et L’État absolutiste, ses origines et ses voies, Maspero, 1978 (nouvelle édition anglaise, Verso, 2013).

[8]

Par exemple, Daniel Halberstam et Christophe Möllers, « The German Constitutional Court Says “Ja zu Deutschland” », German Law Journal, octobre 2009, p. 1241-1258.

[9]

Le « décret sur les extrémismes » de 1972 qui met en place des mesures d’exception contre le « terrorisme ». [nde]

[10]

Lire Robert Brenner, The Economy of Global Turbulence, Verso, Londres/New York, 2006, et, en français, poursuivant l’histoire jusqu’au krach de 2008, « L’économie mondiale et la crise américaine », Agone, octobre 2009, n° 49.

[11]

Wolfgang Streeck, « The Crises of Democratic Capitalism », New Left Review, sept.-oct. 2011, n° 71.

[12]

On trouvera les chiffres des coûts salariaux en Allemagne, entre 1998 et 2006, et une prévision de leur impact sur les économies du Sud dans Le Nouveau Vieux Monde, p. 81-82.

[13]

C’est Alfred Zimmerman, maire de droite de Rotterdam et partisan de l’écrasement d’une tentative néerlandaise d’imiter la révolution allemande de novembre 1918, qui a alors été choisi pour le rôle. Il est resté en place jusqu’en 1926. « Il critiquait inlassablement le gouvernement, soulignait ses insuffisances, réclamait toujours plus d’économies, toujours plus de sacrifices à toutes les classes de la population », et faisait pression sur lui « pour qu’il stabilise son budget à un niveau très inférieur », affirmant que « le contrôle devait être maintenu tant que ce ne serait pas fait » : Charles Gulick, Austria from Habsburg to Hitler, University of California Press, Berkeley, 1948, vol. I, p. 700.

[14]

Christoph Schönberger, « Hegemon wider Willen. Zur Stellung Deutschlands in der Europäische Union », Merkur, janv. 2012, n° 752, p. 1-8 (le premier numéro de la revue dirigée par un nouveau rédacteur en chef). L’opinion qu’avait Bismarck des Bavarois est, bien sûr, célèbre : « à mi-chemin entre un Autrichien et un homme ». L’inspirateur de Schönberger, le juriste Heinrich Triepel, n’était pas seulement un admirateur de la façon dont Bismarck dirigeait l’Allemagne sous hégémonie prussienne. En 1933, il a accueilli l’accession de Hitler au pouvoir comme une « révolution légale » et conclu son livre sur l’hégémonie, en 1938, en vantant les qualités d’homme d’État du Führer qui, en annexant l’Autriche et les Sudètes, avait enfin réalisé le vieux rêve allemand d’un État pleinement unifié : Die Hegemonie. Ein Buch von führenden Staaten, Kohlhammer, Stuttgart, 1938, p. 578.

[15]

Des procédures qui sont déjà doucement à l’œuvre, comme le rapporte avec satisfaction un acteur de l’intérieur. « L’idée de contourner les règles européennes et de pratiquer l’assouplissement quantitatif sans le nommer était extrêmement habile », a déclaré au Financial Times le 8 février 2012 Lucrezia Reichlin, l’ancien patron de la recherche à la BCE, ajoutant que la paternité en revenait à Trichet. Sous Draghi, les banques tirent maintenant de nouveaux profits d’un respect italien bien enraciné des règles.

[16]

Le Nouveau Vieux Monde, p. 691 sq., 257-258.

[17]

Pour ce qui concerne les réalités politiques de l’opération libyenne, et le rôle qu’a joué l’ONU, lire l’analyse détaillée de Hugh Roberts, « Who Said Gaddafi Had to Go ? », London Review of Books, 17 novembre 2011.


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