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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Objets d’un engouement important depuis leur création en 2001, les associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) s’inscrivent dans les tentatives de reconfiguration des liens entre producteurs et consommateurs. Difficile à évaluer numériquement car encore peu structuré, le développement de ces formes de commercialisation est accompagné d’un intérêt médiatique, politique et scientifique qui souligne l’émergence d’un mouvement citoyen participant à la remise en cause de la division sociale du travail.

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Dispositifs de vente directe qui « engagent » des consommateurs et des producteurs par contrat, les AMAP permettent aux premiers d’acheter par abonnement aux seconds, lesquels garantissent des produits sains, naturels et abordables. Les producteurs assurent la distribution de légumes de saison ainsi qu’un certain mode de production, comme l’agriculture biologique [1][1] Pour une présentation plus exhaustive des enjeux liés.... En contrepartie, les consommateurs s’abonnent à des « paniers », qu’ils reçoivent chaque semaine pendant une période de six mois, supportant les désagréments que peut connaître l’activité agricole. Aléas climatiques et maladies ne sont donc plus à la seule charge des agriculteurs.

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La réduction du nombre d’intermédiaires ainsi que la diminution de la distance entre les producteurs et les consommateurs garantiraient la vente au juste prix de leur production pour les uns et l’accès à une alimentation saine pour les autres. À l’encadrement économique d’une production agricole respectueuse de l’environnement répondrait alors l’éducation des consommateurs que l’éloignement des campagnes aurait détachés des préoccupations agricoles. Principalement d’ordre spatial, le rapprochement entre producteurs et consommateurs se destinerait dès lors à faire tomber les frontières entre deux acteurs que la place dans l’organisation sociale du travail tend pourtant à opposer.

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En effet, aux producteurs venant des mondes ruraux s’associeraient des consommateurs issus des centres urbains. En d’autres termes, à travers le phénomène des AMAP se jouerait de façon plus générale une alliance entre urbain et rural, comme le mentionne le nom de l’association Urgenci (Urbain-rural : générer des échanges nouveaux entre citoyens), qui regroupe ces initiatives au niveau international, justifiant par ailleurs la conduite de recherches-action avec « d’une part des citadins et d’autre part des paysans » autour de la « relation entre la ville et la campagne » [2][2] Hiroko Amemiya, « En Bretagne, un rôle nouveau pour.... Ainsi la littérature journalistique et scientifique s’intéresse-t-elle encore assez peu aux membres des AMAP en dehors d’une lecture en termes de dichotomie ville/campagne.

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Il semble nécessaire d’interroger la position sociale des consommateurs pour mieux rendre compte des enjeux inhérents à la redéfinition de la place de l’agriculture que ces initiatives sous-tendent. À cette fin, nous prendrons l’exemple de la mise en place d’une AMAP dans un canton rural situé à la frontière entre le Maine-et-Loire, la Mayenne, la Loire-Atlantique, l’Îlle-et-Vilaine, et distant d’une soixantaine de kilomètres de quatre capitales départementales. Comment expliquer la mise en place d’une telle initiative dans un contexte local pourtant très éloigné des centres urbains ? Nous voudrions montrer ici, à l’aide d’entretiens, d’observations et de documents d’archives récoltés depuis 2009, que, contrairement à une lecture duale et spatiale de l’espace social qui oppose deux mondes apparemment distincts – et qui contribue à faire exister la représentation d’une campagne figée contre une ville vectrice de progrès –, la restitution de l’activité de ces associations au sein de contextes locaux permet de rendre compte des évolutions qui touchent les mondes ruraux [3][3] Lire Jean-Baptiste Paranthoën, « La construction d’une.... Ainsi, à travers l’analyse de la constitution de l’AMAP de Saint-Raphaël-du-Bois se dessinent les processus de distinction d’une petite bourgeoisie dans un territoire rural en recomposition.

Fig. 1 - Prospectus de présentation de l’AMAP de Saint-Raphaël-du-BoisFig. 1

« C’est des gens cultivés qui sont dans l’AMAP [4][4] Entretien avec un consommateur de l’AMAP, 2009. »

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Créée en 2009, l’AMAP de Saint-Raphaël-du-Bois compte à ses débuts 11 producteurs (légumes, pain, lait, œufs, viandes, fromages, etc.) et 56 consommateurs. Elle s’inscrit dans un contexte local a priori éloigné des représentations traditionnellement attachées à ces associations. D’une faible densité (42 habitants au km2), le canton de Pigné est historiquement composé d’une forte proportion d’ouvriers, ce qui le distingue du reste du département [5][5] Les noms des lieux et des personnes ont été modifi.... Principalement minier (ardoise et fer) jusqu’à la fin des années 1980, ce maillage industriel est aujourd’hui marqué par une forte implantation de l’industrie plasturgique, ce qui lui vaut le surnom de « petite capitale du plastique dans l’Ouest » et contribue au maintien de l’emploi ouvrier. La concentration que connaissent les exploitations agricoles dans cette région dominée par la production laitière depuis le milieu des années 1960 participe à la promotion sociale des agriculteurs, mais elle entraîne dans le même temps la diminution de leur nombre et a fortiori de leur proportion au sein de la population du canton [6][6] Je tiens à remercier Abdoul Diallo pour la mise en....

Fig. 2 - Répartition de la population active par catégorie socioprofessionelle de 1968 à 2008Fig. 2
(Source : INSEE-RP 1968-1999 données harmonisées, RP 2008 exploitation complémentaire.)
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Dans ce territoire rural, marqué par une forte présence ouvrière et une diminution régulière du nombre d’agriculteurs, on observe une expansion des services publics après la Seconde Guerre mondiale, puis des secteurs de l’enseignement et de la santé (ouverture de structures médico-sociales dans le chef-lieu de canton, par exemple). Se développe alors, à partir de la fin des années 1970, une population salariée relativement stable économiquement et davantage dotée culturellement.

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Comme l’attestent les résultats d’un questionnaire, ce sont quasi exclusivement des membres de cette petite bourgeoisie qui adhèrent à l’AMAP. En effet, alors que les ouvriers, retraités et inactifs, constituent 68 % de la population du canton, ils ne représentent que 18 % des membres de l’AMAP. À l’inverse, les professions intermédiaires ainsi que les cadres et les professions intellectuelles y sont surreprésentés : 67 % des adhérents à l’association sont issus de ces groupes, qui ne forment pourtant que 9 % de la population locale [voir fig. 3]. Parmi eux, les cadres de la fonction publique et les professions intermédiaires de l’enseignement et de la santé sont particulièrement nombreux. Le recrutement de l’AMAP se fait donc au sein de la « petite bourgeoisie rurale renouvelée, cadres et membres des professions intermédiaires dotés d’un capital culturel relativement important [7][7] Ivan Bruneau et Nicolas Renahy, « Une petite bourgeoisie... ».

Fig. 3 - Comparaison des consommateurs de l’AMAP et de la population du canton de PignéFig. 3
(Source : INSEE - RP1999.)
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Les retraités consommateurs de l’AMAP répondent eux aussi aux caractéristiques sociales relatives à la petite bourgeoisie rurale, comme le montre l’exemple de Claudette. « Amapienne », elle a été pendant longtemps professeure de mathématiques au collège public de Pigné. Elle est aujourd’hui à la retraite dans la commune où a lieu la distribution des produits de l’AMAP. Son mari, toujours en activité, est directeur d’un centre de formation de professeurs à l’université catholique de l’Ouest. La relative aisance économique que lui offre sa pension de fonctionnaire de l’Éducation nationale lui permet de soutenir financièrement des causes, principalement écologiques, et de s’approvisionner via l’AMAP sur une période de six mois.

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« Moi, j’ai déjà ça d’avance, expliquait Claudette en 2009. Par exemple sur les gros investissements comme les panneaux solaires. On est à l’aise financièrement, donc c’est facile. Quand l’investissement est fait, quand j’ai payé, eh bien, c’est dégagé après. Je ne suis pas à calculer en combien d’années je vais faire un retour sur investissement. J’ai l’impression d’être libérée, je ne pense qu’au chèque que va me donner EDF. Effectivement, il faut au moins dix ans pour un retour sur investissement, mais moi, ça y est, c’est fait. Si on n’a pas fait de gros emprunts à de gros taux d’intérêt, je trouve qu’après quand c’est fait, c’est fait. Et là, on a payé, on a fait les chèques d’avance qui sont tirés tous les mois. Et puis, c’est surtout le fait qu’on n’ait pas à tirer notre monnaie. On remplit notre panier et puis on rentre. En fait, on ne rentre pas parce qu’on cause avec tout le monde mais… En plus, c’est très convivial. »

Affinités électives entre producteurs & consommateurs

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Au-delà de la seule dimension économique, l’accès à ces modes d’approvisionnement renvoie également à une représentation spécifique de l’alimentation, qui est elle-même dépendante de la position sociale [8][8] Lire Faustine Régnier, Anne Lhuissier et Séverine Gojard,.... Une sélection sociale implicite est au principe de la constitution de l’AMAP : l’accord tacite autour d’une acception nutritionnelle de la nourriture permet aux producteurs et aux consommateurs de s’entendre.

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C’est au cours d’un entretien en 2009 avec Élodie, secrétaire de la mairie du chef-lieu de canton et consommatrice de l’AMAP depuis ses débuts, que s’exprime le mieux cette affinité élective des consommateurs avec les producteurs. L’attention à l’alimentation et à la santé s’impose rapidement pour justifier son adhésion :

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Qu’est-ce qui t’a intéressé dans ce principe ?

— J’en avais déjà entendu parler et c’est le fait, enfin je dis toujours, on habite Pigné qui est en milieu rural et ça m’impressionne toujours quand on va dans les grandes villes de traverser plein de champs et d’être obligée d’acheter ses légumes au supermarché. Et c’est vrai que je ne les achète jamais au supermarché mais au marché de Pigné. Et du coup, je me suis intéressée de savoir d’où venaient les fruits, les légumes et c’est là qu’on se rend compte que les haricots verts viennent du Kenya, même en cette saison-là. Donc quand j’ai entendu parler de l’AMAP, j’y suis tout de suite allée.

C’est donc une collègue de la mairie qui t’a donné le prospectus ?

— Oui, parce qu’elle sait que je suis à l’affût de tout ce qui est bio et même au niveau de la médecine et tout ça. Enfin, nous on est suivis depuis longtemps par un médecin homéopathe et c’est vrai que je ne vais pas sur Pigné parce qu’aussitôt que les enfants ont un petit truc ils les mettent sous antibiotiques et je ne suis pas du tout d’accord. Donc j’ai trouvé un médecin qui me convient et donc elle sait que je suis assez proche de la nature. C’est pas ça mais je fais attention à ce que je mange. J’ai mon plus jeune qui fait de l’eczéma alors que je l’ai allaité sept mois exclusivement parce que moi, je fais pas mal d’allergies et je voulais pas qu’il les ait mais ça n’a pas empêché de… Mais a priori, ça venait de mon alimentation à moi parce que je consomme encore des choses que je ne devrais pas consommer.

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Les arguments avancés par Élodie pour son choix d’adhérer à l’AMAP font apparaître la prise en compte de l’alimentation dans le domaine de la santé que véhicule la médecine homéopathique. À ses questionnements au sujet des modes de commercialisation des fruits et légumes ainsi qu’à leur provenance s’articulent ses préoccupations au « niveau médical ». Dans le lien étroit entre sa propre alimentation au moment de l’allaitement et l’eczéma de son fils se dessinent les prescriptions médicales telles qu’elles apparaissent, par exemple, au moment de la prise en charge de la grossesse et de la petite enfance. Bien que de plus en plus généralisée, la réception des normes alimentaires, notamment lorsqu’elles sont d’ordre médical, reste encore aujourd’hui clivante socialement parce que largement corrélées à la détention d’un niveau relativement élevé de capital culturel [9][9] Lire Séverine Gojard, « Changement de normes, changement.... Se formalise alors une montée en généralité, une philosophie sociale qui permet d’associer la santé, l’alimentation et, à travers elle, les modes de commercialisation autour de la question plus générale de « l’environnement ». Comme précise encore Élodie : « Ils pensent que c’est un phénomène de mode réservé. “Ah, tu sais les AMAP ça vient de Paris.” Y en a qui ont cette image-là. Et moi, c’est pas parce que c’est à la mode, c’est plus au niveau santé. Enfin, l’environnement aussi, mais tout est lié. »

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L’agriculteur et à travers lui l’agriculture doivent dès lors être les garants d’une alimentation saine, protectrice de la santé. Vision partagée par les producteurs de l’AMAP, qui sont dans l’ensemble assez proches socialement des consommateurs. La hausse du niveau d’études requis pour devenir agriculteur a en effet entraîné un accroissement du capital culturel de la profession. Elle a également rendu possible des trajectoires professionnelles beaucoup moins rectilignes que celles que pouvaient connaître les générations antérieures. La généralisation de l’accès à l’école ainsi que la convergence de l’enseignement agricole et de l’enseignement général ont contribué à élargir l’espace des possibles des enfants d’agriculteurs en rendant de plus en plus fréquent l’exercice d’un autre métier avant de reprendre l’exploitation familiale. Ces itinéraires, parce qu’ils participent à la multiplication des expériences au sein d’autres univers sociaux, concourent à la constitution d’un réseau de sociabilités hors agriculture, comme l’atteste le parcours de Guillaume. Après des études supérieures agricoles, il suit une spécialisation en fiscalité agricole qui l’amène à entamer sa carrière professionnelle dans un cabinet d’expertise comptable et à la poursuivre dans l’enseignement technique agricole en tant que professeur de gestion. Il ne reprendra l’exploitation céréalière de ses parents que bien après, diversifiant au passage son activité par l’élaboration d’huiles végétales. Sa trajectoire le rend finalement très proche des consommateurs de l’AMAP, avec qui il partageait déjà des activités culturelles comme le théâtre :

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« Dans les relations qu’on a, il y a des gens qui ont une certaine sensibilité à la bio en tant que consommateurs. Je sais pas si tu connais X et Y [des consommateurs de l’AMAP]. Tous ces gens-là, ce sont des gens qu’on connaît par le biais d’activités culturelles ou autres. Et donc tous ces gens qui sont dans le culturel, par le théâtre. Certains ont été les initiateurs de pièces de théâtre. D’autres ont été dans la chorale. Moi aussi, malgré mon emploi du temps, je suis un passionné du théâtre, je fais du théâtre. Donc, tu sais, dans les activités culturelles on se côtoie. […] Bon, il y a la biocoop aussi. Un autre qui est un ami de vingt-cinq ans, qui a des ruches sur l’exploitation. C’est plein de connaissances comme ça. J’ai fait partie de l’association Slovénie-Échange. On est allé en Slovénie ensemble [pour] montrer l’agriculture bio française à la Slovénie. […] On était deux producteurs à aller là-bas. C’était huit jours et nous on est resté trois semaines. Donc on retrouve les gens qui… alors qui n’ont pas forcément la même sensibilité dans tous les paramètres, bien entendu. Je pense notamment par rapport au paramètre religieux. Moi je suis complètement athée, alors qu’il y a des gens qui dans ce milieu-là, que ça soit sur l’environnement où on est d’accord mais sur le côté religieux on ne s’entendra jamais. Et puis ce groupe s’élargit. Et puis je pense que, ce qui est intéressant, c’est que c’est dans la démarche de chacun, en fonction de son vécu, de son éducation. Mais j’ai toujours recherché ce qui sortait un peu du moule collectif. Parce que c’est vrai que dans ce monde de la bio, de l’AMAP, etc., entre guillemets, on est pas dans le moule, on est des marginaux. »

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On voit ici que la proximité sociale entre les producteurs et les consommateurs, sur la base du partage de pratiques culturelles – indépendamment, par exemple, de positions religieuses divergentes –, leur permet de s’accorder sur la fonction de l’agriculture entendue comme garante de la santé. Lors de la réunion publique précédant la création de l’AMAP, Guillaume consacre l’essentiel de son intervention à décrire les valeurs nutritionnelles des différentes huiles qu’il vendra dans le cadre de l’AMAP. Son discours, très technique et précis, proche de celui que pourrait tenir un nutritionniste, résonne alors avec les attentes d’Élodie en termes d’alimentation. Tout se passe comme si, sur la base d’affinités électives, la trajectoire sociale de Guillaume lui permettait de répondre et de s’ajuster aux aspirations des consommateurs. Ce qu’Élodie formalisera (en entretien) en rendant compte de son intérêt pour l’explication de la vertu des huiles. Derrière ce que les membres de l’AMAP expriment en termes de « convivialité » se joue en fin de compte la création d’un entre-soi, d’un sentiment d’appartenance au monde de ceux qui ont pris conscience de l’importance de la qualité des aliments. La reconfiguration des liens entre producteurs et consommateurs n’engage donc pas tant un rapprochement d’ordre géographique que social.

Être « amapien » : se créer un entre-soi distinctif

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L’AMAP, qui constitue le support d’une alliance entre des personnes issues du même canton, matérialise la création d’un groupe identifié comme tel au sein de l’espace local. Conjointement à l’accord tacite sur la fonction de l’agriculture s’opère la constitution d’une frontière symbolique qui tend à mettre à distance des amapiens les autres groupes sociaux. Ainsi, bien qu’ils partagent la même activité professionnelle, Guillaume souligne l’écart qui le sépare des autres agriculteurs du canton : « Les questions et les comportements des agriculteurs, ça me déçoit. Moi, je me reconnais mal dans le milieu agricole, c’est pour ça que je ne fréquente pas d’agriculteurs. Je te parle en termes d’enrichissement. »

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Si, comme on l’a vu précédemment, Guillaume partage des activités culturelles et une même conception de l’alimentation avec les consommateurs de l’AMAP, à l’inverse, il se reconnaît peu dans le milieu agricole, au sein duquel il n’entretient aucune sociabilité. Dans cette optique, l’« enrichissement » est présenté comme un critère de sélection des fréquentations. De façon plus générale, l’évocation de la capacité de réflexion intervient dans l’élaboration de la barrière symbolique qui se forge entre les membres de l’AMAP et les « gens de la base ». Ainsi, l’adhésion à l’association s’inscrit dans un processus de distinction dont la capacité d’introspection serait le corollaire ou le préalable nécessaire. « À double titre oui, précise Claudette. Tout le monde n’est pas rentré… Aujourd’hui, depuis un an, y a un changement des gens de la base, du peuple, qui se posent des questions mais qui disent que le bio, c’est cher. Mais par contre, ceux qui ont fait la démarche bio depuis plus de dix ans, ce sont ceux qui ont réfléchi sur leur vie. Alors pour une raison ou pour une autre. Alors quand tu réfléchis à ta vie, tu réfléchis sur tes relations, sur quel sens donner à ta vie et là-dedans rentrent tes amis et ta relation avec les autres. »

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La mise à distance symbolique évoquée ici se réalise concrètement dans le recrutement ainsi que dans le départ de certains membres de l’AMAP. Aux amapiens qui « réfléchissent » et font preuve de réflexivité s’opposeraient les « gens de la base, du peuple », qui eux seraient attentifs au prix de l’alimentation avant de l’être à sa qualité. En fait, « l’auto-subsistance et son substitut, l’approvisionnement direct, et, plus généralement, l’ensemble des indicateurs qui témoignent d’un “sur-travail domestique” consacré, entre autres, à l’alimentation [10][10] Claude Grignon, « Styles d’alimentation et goûts populaires »,... » des classes populaires rendent peu probable l’adhésion à un dispositif rapprochant les producteurs et les consommateurs.

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De même, le renforcement de l’entre-soi au sein de l’association participe à l’exclusion de ceux qui partagent moins les ressources détenues par la plupart des membres. Le couple formé par Patrick et Dorothée illustre bien cette situation. Originaire du canton, après avoir obtenu un brevet de technicien agricole en aménagement de l’espace, Patrick alterne entre les petits boulots d’intérimaire à l’usine et les périodes de chômage. Au moment de la création de l’AMAP, le couple habite depuis plus de trois ans en face de ce qui deviendra le lieu de distribution des produits de l’association. Malgré cette proximité, Patrick ne s’y rend que très rarement pour récupérer leurs produits. C’est Dorothée qui s’en charge la plupart du temps. En formation pour devenir assistante sociale, elle est intéressée dès le départ par l’initiative et se rend aux réunions d’information qui ont lieu à la mairie. À de nombreuses reprises, je vois Patrick passer devant le lieu de distribution pour rejoindre des amis au bar du village sans s’y arrêter. Les amapiens sont d’ailleurs un sujet de moquerie pour les habitués de ce bar – ainsi, Cyril, vendeur de matériel écologique dans une grande surface, qui déclarait en 2012 : « Quand on était au bar, ça nous faisait bien marrer de voir les amapiens se dépêcher pour prendre leur panier. » La séparation du couple (l’activité de Dorothée la contraignant à partir exercer en ville) conduit à la désinscription de Patrick.

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En même temps que s’effectue une sélection qui participe à l’homogénéisation sociale du groupe, la création d’un entre-soi se consolide et s’expérimente notamment au moment des distributions. Celles-ci sont hebdomadaires et ont lieu dans un ancien restaurant prêté par la municipalité, qui est situé sur la place du village de Saint-Raphaël-du-Bois. La distribution offre l’opportunité de montrer le « dynamisme local » des adhérents, dans le cadre d’une démarche de mise en scène publique éloignée de l’univers des supermarchés qui sont, eux, le symbole de l’anonymat. L’organisation de la distribution est également pensée pour favoriser les échanges entre les producteurs et les consommateurs. L’absence d’échange monétaire permet par exemple aux premiers de ne pas rester derrière leur stand pour surveiller leur caisse comme sur les marchés de plein vent, encourageant ainsi les interactions au sein desquelles les différences entre les agriculteurs et les autres membres du groupe sont estompées. Ces moments sont l’occasion d’étendre son réseau de sociabilités, de faire des rencontres. Ce dont témoignait Claudette en 2009 :

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Ça t’a permis de rencontrer des gens ?

— La plupart, je les connaissais. Mais oui, je rentre quand même en relation avec des gens, étant référente, je note les noms. Et samedi dernier, c’était la découverte de Saint-Raphaël-du-Bois et y avait une femme que je retrouve à l’AMAP. En fait, non, je l’ai reconnue, je lui ai parlé et en fait elle travaille au syndicat d’initiative. Mais bon, je suis bavarde naturellement, je rentre en contact facilement. Mais quand même on découvre des gens. Et c’est que des gens sympas. C’est que des gens qui rentrent dans une démarche sympathique et volontaire.

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Cette (re)connaissance, qui s’expérimente par l’entretien et l’extension des réseaux de sociabilité peut se déporter vers d’autres scènes sociales. Car si les distributions sont l’occasion de discussions qui portent, par exemple, sur des conseils de cuisine, elles sont aussi le moment où l’on parle politique et à partir desquelles on fait de la politique.

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La création, par certains producteurs et consommateurs, d’une association écologique parallèlement à celle de l’AMAP montre la translation opérée entre cette initiative et la scène politique locale, parfois même régionale ou nationale. L’AMAP s’intègre dans une entreprise plus générale de mobilisation autour des thématiques environnementales et contribue, par les sociabilités hebdomadaires qu’elle entretient, à la consolidation des représentations du groupe en tant que tel, en même temps qu’elle constitue un terrain de recrutement militant privilégié. L’organisation de soirées-débats, l’entrée au sein de comités locaux consultatifs, l’interpellation des candidats aux élections cantonales et l’appel à la manifestation contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes sont autant d’éléments du répertoire d’action collective mobilisé par la frange la plus politisée de ce groupe social pour intervenir sur l’action publique. Bien que peu nombreuses, ces tentatives ont toutes les chances de rencontrer une écoute de plus en plus attentive de la part du personnel politique local au-delà des appartenances partisanes. En effet, la redéfinition des compétences requises pour devenir maire qu’a entraîné la création de structures administratives supplémentaires comme les communautés de communes a participé à la modification morphologique du personnel politique local [11][11] Lire Sébastien Vignon, « Les élus des petites communes.... Contraints à s’ajuster aux réformes institutionnelles liées notamment à l’intercommunalité, les maires des communes rurales doivent détenir les compétences managériales nécessaires à l’exercice d’un pouvoir local en mutation. Le recrutement des élus s’effectue alors principalement au sein des professions qui requièrent ce type de savoir-faire, valorisant de fait les personnes issues de la petite bourgeoisie rurale [12][12] Lire Ivan Bruneau et Nicolas Renahy, « Une petite bourgeoisie.... Si bien que l’AMAP de Saint-Raphaël-du-Bois compte deux maires du canton, par ailleurs de tendances politiques opposées.

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Finalement, l’analyse des activités et des adhérents d’une AMAP en milieu rural nuance les interprétations spatiales des démarches qui tendent à la redéfinition des liens entre producteurs et consommateurs dans le domaine de l’alimentation. La restitution des positions sociales des membres de l’AMAP montre que, derrière la catégorie de « consommateurs » et son usage savant, journalistique et militant se joue un rétrécissement des distances sociales avec des agriculteurs dotés en capital culturel [13][13] Louis Pinto, « Le consommateur : agent économique et.... L’AMAP apparaît alors comme le support d’une alliance entre ces différentes fractions de la petite bourgeoisie rurale que la place accordée dans la division sociale du travail tendait néanmoins à opposer. Si elle participe à la redéfinition des frontières sociales, l’AMAP est en même temps un lieu où se maintiennent et se reproduisent des clivages avec les autres groupes sociaux. Dès lors, la constitution d’une AMAP peut être réintégrée dans le processus plus général de recomposition des territoires ruraux : d’une part, la diminution drastique du nombre d’agriculteurs depuis les années 1960 tend à remettre en cause leur domination économique et politique dans l’espace local ; d’autre part, le maintien d’une frange stabilisée du salariat public, associé à l’émergence d’une population agricole plus dotée culturellement, participe à la constitution d’un groupe social relativement homogène, qui a vocation à intervenir au sein de l’espace politique local. La constitution d’un collectif, s’il peut d’abord apparaître comme un repli sur soi, constitue en fin de compte la consolidation d’un groupe en construction.

Notes

[1]

Pour une présentation plus exhaustive des enjeux liés au « mouvement des AMAP », lire Pierre Besse, « Les AMAP : miracle ou mirage ? », in Philippe Baqué (dir.), La Bio entre business et projet de société, Agone, 2012, p. 261-282.

[2]

Hiroko Amemiya, « En Bretagne, un rôle nouveau pour les citoyens », in Hiroko Amemiya (dir.), Du Teikei aux AMAP. Le renouveau de la vente directe de produits fermiers, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 127-150.

[3]

Lire Jean-Baptiste Paranthoën, « La construction d’une AMAP en milieu rural. L’enjeu de la responsabilisation des consommateurs », mémoire de master 2 de science politique, université Paris-X-Nanterre, 2009, p. 239.

[4]

Entretien avec un consommateur de l’AMAP, 2009.

[5]

Les noms des lieux et des personnes ont été modifiés.

[6]

Je tiens à remercier Abdoul Diallo pour la mise en forme de ces données. Sur ces questions, lire Patrick Champagne, L’Héritage refusé. La crise de la reproduction sociale de la paysannerie française 1950-2000, Seuil, 2002.

[7]

Ivan Bruneau et Nicolas Renahy, « Une petite bourgeoisie au pouvoir. Sur le renouvellement des élus en milieu rural », Actes de la recherche en sciences sociales, 2012, n° 2, p. 7.

[8]

Lire Faustine Régnier, Anne Lhuissier et Séverine Gojard, Sociologie de l’alimentation, La Découverte, 2006, p. 121.

[9]

Lire Séverine Gojard, « Changement de normes, changement de pratiques ? Les prescriptions alimentaires à destination des jeunes enfants dans la France contemporaine », Journal des anthropologues, 2006, n° 106-107, p. 269-285.

[10]

Claude Grignon, « Styles d’alimentation et goûts populaires », Revue française de sociologie, 1980, vol. 21, n° 4, p. 596.

[11]

Lire Sébastien Vignon, « Les élus des petites communes face à la démocratie d’expertise intercommunale. Les “semi-professionnels” de la politique locale », in Sylvain Barone et Aurélia Troupel (dir.), Battre la campagne. Élections et pouvoir municipal en milieu rural, L’Harmattan, 2010, p. 189-224.

[12]

Lire Ivan Bruneau et Nicolas Renahy, « Une petite bourgeoisie au pouvoir… », op. cit.

[13]

Louis Pinto, « Le consommateur : agent économique et acteur politique », Revue française de sociologie, 1990, vol. 31, n° 2, p. 179-198.

Résumé

Français

L’analyse des activités et des adhérents d’une AMAP en milieu rural nuance la redéfinition des liens entre producteurs et consommateurs dans le domaine de l’alimentation. La restitution des positions sociales des membres de l’AMAP montre que derrière la catégorie de « consommateurs » et son usage savant, journalistique et militant se joue un rétrécissement des distances sociales avec des agriculteurs dotés en capital culturel. L’AMAP apparaît alors comme le support d’une alliance entre ces différentes fractions de la petite bourgeoisie rurale que la place accordée dans la division sociale du travail tendait néanmoins à opposer. Ce lieu où se maintiennent et se reproduisent des clivages avec les autres groupes sociaux peut être réintégrée dans le processus plus général de recomposition des territoires ruraux.

Plan de l'article

  1. « C’est des gens cultivés qui sont dans l’AMAP »
  2. Affinités électives entre producteurs & consommateurs
  3. Être « amapien » : se créer un entre-soi distinctif

Pour citer cet article

Paranthoën Jean-Baptiste, « Processus de distinction d’une petite-bourgeoisie rurale. Le cas d’une « association pour le maintien de l’agriculture paysanne » (AMAP) », Agone, 2/2013 (n° 51), p. 117-130.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-2-page-117.htm


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