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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Les territoires ruraux sont, plus que les espaces urbains, composés majoritairement d’ouvriers et d’employés, qui y représentent plus de 60 % de la population active. Les femmes de ces catégories populaires rurales peuvent connaître l’isolement, à la fois dans le travail et dans les loisirs. Elles semblent en effet occuper plus souvent que les hommes des emplois se caractérisant par l’absence de collectifs de travail, surtout dans le secteur des services à la personne (aides à domicile, femmes de ménage, assistantes maternelles, etc.). Quant aux loisirs, plusieurs recherches, en étudiant les sociabilités et les investissements hors-travail en milieu rural, soulignent l’exclusion relative des femmes : la sociabilité des cafés, le football, la chasse, la pêche ou l’engagement comme sapeur-pompier volontaire constituent des lieux d’investissement avant tout masculins. Et même dans les couples, les femmes paraissent ressentir plus fortement isolement et « ennui », comme le montre l’enquête d’Isabelle Clair sur les jeunes couples appartenant aux classes populaires rurales. Si cet ennui s’explique plus généralement par la précarité économique et le sentiment d’enclavement, Isabelle Clair décrit l’entrée dans le couple comme un « moment renouvelé de l’expérience de la domination masculine » auquel sont confrontées les jeunes femmes : moins liées à leurs parents et frères et sœurs puisqu’elles attendent beaucoup de leur couple, elles abandonnent souvent leurs propres réseaux d’amies et se sentent assez vite seules lorsqu’elles tentent de participer aux pratiques de sociabilité de leurs compagnons qui, elles, perdurent [1][1] Lire Isabelle Clair, « La découverte de l’ennui conjugal.....

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L’exemple de Nathalie Peyrac condense ces trois formes d’isolement : dans l’espace professionnel, sur les scènes de sociabilité et dans le couple [2][2] Le prénom et le nom de l’enquêtée ont été modifiés. La jeune femme est animatrice « nature » dans des villages vacances (structures privées qui proposent des classes vertes, des colonies de vacances et des animations pour des familles louant des gîtes, individuellement ou par l’intermédiaire de comités d’entreprise) et plus ponctuellement dans un centre de loisirs. L’institution qui l’emploie à titre principal fonctionne avec un personnel limité et traverse une crise, qui se traduit pour Nathalie Peyrac par un temps partiel imposé et l’obligation d’envisager une reconversion professionnelle. À cette précarité dans le travail s’ajoutent un certain isolement au sein du cercle amical, surtout constitué des amis de son compagnon, et un retrait lié à la maternité, qui réduit ses occasions de sociabilité. Enfin, prenant en charge une grande part du travail domestique et familial, elle regrette de ne pas pouvoir partager plus de moments à trois, avec son compagnon et leur petite fille d’un an et demi.

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L’entretien avec cette animatrice rurale s’avère également intéressant en raison du regard qu’elle porte sur sa situation et de la manière dont elle s’y ajuste. Ses propos invitent certes à décrire cette situation sous l’angle de l’isolement mais restent très ambivalents : Nathalie Peyrac s’est forgé une « philosophie » protectrice pour résister à la précarité et à une certaine solitude, tout comme elle s’investit dans la maternité. Son couple illustre enfin la diversité interne des classes populaires rurales puisqu’il est composé d’un ouvrier et d’une animatrice, qui ne peuvent se prévaloir ni l’un ni l’autre d’un fort « capital d’autochtonie » – cette « ressource symbolique liée au fait d’être né ici, d’y avoir des parents, une lignée dont peuvent jouir les classes populaires, peu pourvues en capital économique et culturel, pour s’insérer localement dans l’emploi […] et dans les activités sociales et culturelles locales [3][3] Yannick Sencébé, « Multi(ples) appartenances en milieu... ». L’exemple de Nathalie Peyrac permet ainsi d’analyser plus largement la condition des jeunes femmes appartenant aux classes populaires rurales, à travers les logiques d’attachement au territoire, l’expérience de l’isolement et la manière dont celle-ci est redéfinie par la maternité.

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Un entretien mené dans le cadre d’un enseignement sur le monde rural

L’entretien a été réalisé en février 2012 par Véronique Jouillat et Loïse Mournetas, étudiantes en troisième année de sociologie à l’université de Limoges, dans le cadre d’un enseignement sur le monde rural. Sur la base du volontariat, les étudiants avaient pour consigne de mener et d’analyser un entretien avec des femmes exerçant un métier peu qualifié en milieu rural. Cet angle précis s’expliquait par un double enjeu, pédagogique et scientifique : les thèmes traités en séance concernaient, de fait, surtout les pratiques professionnelles et politiques « au masculin » (notamment les transformations du monde agricole et les mobilisations de chasseurs), alors qu’une très nette majorité d’étudiants sont des étudiantes, souvent originaires de communes rurales. Non seulement celles-ci s’intéressent peu aux univers « virils », mais elles entretiennent un rapport complexe à leur origine géographique, partagées entre l’attachement à la « ruralité » et l’intériorisation d’un sentiment d’illégitimité qui tend à rendre la sociologie des mondes ruraux indigne d’intérêt. Par ailleurs, une recherche en cours sur les assistantes maternelles, menée avec Marie Cartier (sociologue à l’université de Nantes), militait dans le même sens : étudier les pratiques professionnelles et de loisirs des classes populaires rurales « au féminin ». Les étudiants, là encore volontaires, pouvaient présenter leur entretien en distribuant à tous des extraits lus en séance. C’est ce qu’ont fait Véronique Jouillat et Loïse Mournetas, qui n’ont pu compléter le portrait social de Nathalie Peyrac puisqu’elles ont arrêté leurs études de sociologie après l’obtention de la licence.

« L’envie » de nature : attachement à l’espace rural & au métier d’animatrice

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Nathalie Peyrac est âgée de trente et un ans. Titulaire du BAFA (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) et d’un bac commercial, elle travaille comme animatrice depuis douze ans, à l’origine dans le cadre du dispositif « emplois jeunes » du gouvernement de Lionel Jospin. En CDI, elle est à temps partiel (60 %) depuis six ans. Elle vit en Corrèze dans une commune d’environ 1 600 habitants, propriétaire d’une maison assez éloignée du bourg. « Néorurale », puisqu’elle a vécu à Tours jusqu’à son bac, elle se sent partie prenante de « l’identité rurale » de ses grands-parents, tous les quatre agriculteurs en Corrèze, où elle a passé l’essentiel de ses vacances. Ses parents sont employés à La Poste et son père, aujourd’hui retraité, a été permanent syndical. Du côté de son père, ses oncles (l’un couvreur et l’autre ayant « fait un peu de tout ») et sa tante (employée dans une maison de retraite) appartiennent aux classes populaires et sont restés en Corrèze. Du côté de sa mère, ses deux tantes ont quitté la région : l’une est institutrice et l’autre receveuse à La Poste. Originaire du Nord de la France, le compagnon de Nathalie Peyrac part quant à lui pour le Limousin à l’âge de cinq ans, avec sa mère et son frère, à la suite du divorce de ses parents. Sa mère exerce différents métiers et elle est aujourd’hui employée dans un supermarché. Titulaire d’un bac professionnel, le compagnon de Nathalie Peyrac, âgé de trente-deux ans, est ouvrier, carrossier dans une entreprise de fabrication de machines agricoles. Ayant tenté de monter une entreprise avec un associé, qui s’est retiré au dernier moment, il a connu une période de chômage puis a travaillé comme ouvrier intérimaire pendant plusieurs années avant d’être embauché dans la dernière entreprise qui avait fait appel à lui.

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« Je suis née à Tours, raconte Nathalie Peyrac, d’une famille corrézienne, je venais [toujours en] vacances en Corrèze et mon grand-père adorait les arbres. Voilà le début de l’histoire. Et [pendant toutes les vacances scolaires], mon grand-père me parlait des arbres, de la nature, de la forêt, des animaux. Puis après je retournais à l’école à Tours. Et puis petit à petit, j’ai grandi avec une seule envie, c’était de revenir en Corrèze. […] Pour moi, c’était pas possible d’aller ailleurs qu’en Corrèze. » On le voit, Nathalie Peyrac se prête facilement au jeu de l’entretien pour rendre service à une étudiante qu’elle connaît par le biais de son travail en centre de loisirs. Dans une relation de confiance peu perturbée par l’enregistrement, Véronique Jouillat et Loïse Mournetas lui posent des questions très directes et n’hésitent pas à approfondir des thèmes qui peuvent la mettre mal à l’aise. Nathalie Peyrac répond avec rigueur, parfois avec humour, livrant ses interrogations sur une deuxième maternité et son projet d’arrêter une activité professionnelle qu’elle aime.

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Pour la jeune femme, le travail d’animatrice constitue à la fois un support important de son identité sociale et une source de fragilité. Ainsi, elle occupe une position de plus en plus précaire puisqu’elle ne peut plus travailler à temps complet comme elle le souhaiterait. La structure qui l’emploie connaît en effet une crise en raison de la concurrence entre institutions pour capter les classes vertes et les touristes, qui sont de moins en moins nombreux du fait de la baisse des budgets publics et des budgets vacances des ménages. Le « tourisme vert » restant par ailleurs assez peu développé en Limousin, la précarité de l’ensemble des emplois d’animation scolaire, périscolaire et touristique se trouve probablement accentuée dans la région, tout particulièrement pour les femmes. Jérôme Camus a montré en effet que les femmes avaient moins de chances que les hommes de se professionnaliser, de s’engager dans une carrière et d’accéder aux fonctions de direction dans l’animation ; elles cumulent plus souvent contrats à durée déterminée, temps partiel et employeurs multiples, tout comme elles « semblent conserver plus longtemps des rapports de proximité » avec les enfants, même lorsqu’elles accèdent à des postes à responsabilités [4][4] Jérôme Camus, « En faire son métier : de l’animation.... Nathalie Peyrac est en CDI, mais elle travaille dans deux structures et aurait d’autres employeurs si des centres de loisirs situés à proximité de son domicile existaient et pouvaient l’embaucher. De plus, elle ne détient pas les diplômes qui lui permettraient de devenir directrice.

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La reconversion professionnelle que Nathalie Peyrac doit négocier, thème récurrent de l’entretien, s’avère difficile. Ne disposant pas des conditions nécessaires pour préparer un concours de la fonction publique ou s’engager dans une formation, elle est confrontée à un espace des possibles professionnels limité : comme pour beaucoup de femmes peu qualifiées vivant en zone rurale, tout particulièrement dans la région Limousin, les emplois possibles sont des emplois ouvriers, des emplois de vendeuse et de caissière dans la grande distribution et le commerce de détail, des emplois enfin dans le secteur en expansion de la prise en charge des personnes âgées et des services à la personne. Or la trajectoire sociale de Nathalie Peyrac, sur laquelle nous reviendrons, l’amène à percevoir ces différents emplois comme une forme de renoncement.

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Nathalie Peyrac connaît de plus un certain isolement professionnel : ses collègues étant peu nombreux, surtout dans la structure qui l’emploie à titre principal, elle ne peut s’appuyer sur un collectif de travail, fondé sur une complicité à propos des activités d’animation et, au-delà, une complicité sociale et culturelle. À l’inverse des ouvriers ruraux de l’industrie, qui prolongent souvent leurs liens professionnels par des activités communes comme la chasse, à l’inverse aussi, par exemple, des vendeuses de grandes surfaces en zone urbaine qui peuvent développer cette forme de camaraderie professionnelle « au féminin » participant de l’attachement à l’emploi, Nathalie Peyrac se trouve dans une situation d’isolement assez proche de celle des employées des services à la personne [5][5] Lire les travaux de Julian Mischi, notamment « Les.... Mais, valorisant son travail, qu’elle oppose au « gardiennage d’enfants », elle met l’accent sur son investissement dans la préparation des activités et éprouve parfois de la fierté lorsque les « petits Parisiens » apprennent à distinguer vaches et taureaux limousins ou lorsque les enfants semblent adhérer au respect de la nature qu’elle tente de leur transmettre.

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— L’animation, c’est mal vu, […] enfin c’est pas très bien vu, c’est que souvent… « Vous faites de la garderie » ou « Oh ça va comme journée, vous avez fait quoi ? Coloriage ? »

Et tu leur réponds quoi quand les gens te disent ça ?

— Ben oui, je suis payée gardien, je m’appelle gardien, je ne suis plus animatrice, je suis gardien. Je le tourne à la dérision.

Et ça t’embête que du coup ils te prennent pas au sérieux ?

— Oui. Non, ce qui m’embête, c’est qu’il y a effectivement des animateurs gardiens d’enfants et que je m’estime pas gardien d’enfants. Je trouve que ça me… enfin sinon j’ai qu’à pas faire d’efforts, j’ai qu’à rien préparer et j’arrive comme ça le matin sans savoir ce que je vais faire… et puis là, oui, ça sera de la garderie d’enfants. Enfin je m’enquiquine à préparer mes trucs à l’avance, donc je m’estime pas gardienne d’enfants. […] Oui j’essaie de [faire rentrer la nature dans mon travail d’animation]… Par exemple, une balade dehors qui sera pour découvrir… enfin, qui sera pour aller d’un point A à un point B, il est probable que je commence à ramasser des choses par terre, à dire « Tiens, les enfants, qu’est-ce que vous pensez pouvoir faire avec ça ? » […] Le respect de l’environnement, je le place partout dans des petits gestes comme, par exemple, un sac en plastique dans la main quand on part se promener avec les enfants. Simplement. « Oh, un déchet, si on le ramassait ? » Et après je suis contente de voir qu’ils le font. Souvent, au bout d’une semaine, c’est spontané et ils pensent même à demander si on a bien pris le sac pour les déchets. Là, oui, je suis fière de moi. Quand ils savent reconnaître un arbre, c’est bien. […] Je ne sais pas ce que c’est un métier où on est tout le temps en train de faire la même chose. […] En centre de loisirs en milieu rural, c’est à peu près 35 euros bruts la journée en animatrice BAFA. Donc animateur confirmé. En stagiaire c’est moins. Et [dans le village de vacances] c’est le SMIC, enfin quand j’étais à 100 %. […]

Et est-ce que tu aimerais avoir un métier un peu mieux rémunéré ?

— Côté famille oui, côté motivation non. Je préfère faire un métier que j’aime.

Isolement dans le couple & sur les scènes collectives de sociabilité

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Les propos de Nathalie Peyrac suggèrent des tensions dans le couple à propos de l’égale contribution de chacun aux ressources économiques du ménage (notamment en termes de pénibilité physique du métier exercé et de temps de travail) et de la naissance d’un deuxième enfant. Son compagnon s’oppose à cette naissance tant que Nathalie Peyrac ne gagne pas un salaire plus élevé. Mais elle-même hésite car, à ses yeux, si elle trouve un nouvel emploi à temps plein, elle n’aura plus le temps de se consacrer à ses enfants comme elle s’occupe actuellement de sa fille, « faisant de nécessité vertu » et transformant le temps partiel imposé en disponibilité maternelle. Et l’on peut supposer qu’elle résiste à un alignement sur ce qu’elle perçoit comme la vie ordinaire des femmes à revenus faibles ou moyens, peu diplômées : elles exercent un métier routinier, à peine mieux rémunéré que celui d’animatrice, et elles « profitent » peu de leurs enfants.

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Et est-ce que ça t’arrive d’avoir des coups de mou dans ton métier, des grosses fatigues… ?

— Non. Enfin oui et non. Disons que c’est pas forcément des fatigues physiques, ça va être plus des fatigues parce que ton esprit est à fond la caisse sur plein de trucs à la fois. C’est plus nerveux, parce qu’à un moment donné, ben voilà, tu te sens un peu plus fatiguée. Tu veux satisfaire tout le monde, donc il faut arriver à jongler entre tous. Après la fatigue physique parce que tu as couru toute la journée avec les enfants… Alors oui, c’est de la fatigue physique, mais t’as pris ton pied, donc c’est de la bonne fatigue. Ou alors tu fais caissière, enfin sans être négatif, parce que c’est peut-être mon prochain métier, mais la fatigue n’est pas la même…

Ta situation professionnelle est un peu incertaine ?

— Oui, là je ne sais pas trop, mais je pense qu’on est beaucoup dans ce cas-là. Tous ceux qui sont animateurs un peu toute l’année ne savent pas l’avenir. Après, c’est pareil dans plein d’autres endroits, c’est pas que dans l’animation.

Tu le savais avant de faire de l’animation ?

— Oui, tu le sais avant, mais par contre, que ça en arrive à ce point-là… Je pensais que ça aurait mis plus de temps, mais bon. Après, c’est la société entière qui a besoin d’argent, entre guillemets.

C’est quelque chose qui t’inquiète ?

— Alors ma philosophie dit que, quoi qu’il advienne, j’aurai fait plus de dix ans dans le métier que j’aime. Donc si ça coule, [j’en aurai] fait dix ans et j’irai faire autre chose. […] Si on doit aller travailler dans un bureau, on ira travailler dans un bureau, si on doit aller travailler derrière une caisse, on fera caissière, et si je dois aller vendre du poisson, j’irai vendre du poisson. […]

— Tu avais quel âge quand tu as eu [ta fille] ?

— Trente.

— Et du coup, est-ce que tu en voudrais un…

(Coupant la parole.) Oui.

— C’est en projet ?

— Non. Tu veux la condition ?

— Vas-y.

— Ben la condition, c’est changer de métier et gagner plus d’argent. Voilà la condition pour en faire un deuxième.

C’est toi qui te mets cette condition ?

— Ah non. Ce n’est pas moi.

— C’est ton copain ?

— C’est le grand chef. Mais je comprends, puisqu’on s’en sort pas maintenant, je ne vois pas comment on peut s’en sortir avec deux. Je le comprends. […]

Et tu es prête à attendre combien de temps ?

— Ben, je prends de l’âge. Donc c’est un cercle vicieux. Si je trouve un nouveau travail, je ne peux pas, il faut un temps d’adaptation, tu ne peux pas prendre un nouveau travail et dire : “Ça y est, j’ai signé, je suis enceinte.” […] Donc c’est un peu… mais la condition c’est de trouver un nouveau travail.

Et tu serais prête à trouver ce nouveau travail ?

— Je ne sais pas. Prête à arrêter mon métier, à faire ce que j’aime pour faire le métier que je n’aime pas et ne pas voir du coup le deuxième enfant et en profiter moins que j’ai profité de ma [fille]… je ne sais pas, en fait. Mais la question ne va peut-être pas se poser dans très longtemps, […] parce que financièrement, si au village vacances on ne trouve pas de clients, on ne peut pas être payé à rien faire. […]

— Donc ce serait toi qui serais plus apte à changer de métier par exemple que ton copain ?

— Ben, disons que lui a un CDI à l’heure actuelle, que c’est à cinq minutes de la maison, il aime pas forcément ce qu’il fait, mais bon, c’est une paie complète qui rentre.

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Au-delà de cette tension sur l’impératif de reconversion professionnelle, Nathalie Peyrac exprime une insatisfaction plus générale : son compagnon « ne comprend pas » sa passion pour l’animation et la nature ; il la laisse prendre en charge l’essentiel du travail domestique ; elle le décrit comme « un bon papa », mais on devine qu’il assume principalement la dimension ludique et câline de l’éducation et qu’elle attend plus de lui. En d’autres termes, elle semble vivre avec un compagnon « traditionnel », peu enclin au partage des tâches et dépensant beaucoup pour ses propres loisirs, puisqu’il est inscrit dans un club de football et passe le permis moto au moment de l’entretien.

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Et le soir quand tu rentres chez toi, tu parles [de ton travail] ?

— Non.

Pourquoi ?

— Parce que je fais de la garderie d’enfants. Pour mon homme, c’est de la garderie d’enfants, donc je n’en parle que vaguement. Après, j’en parle quand même autour de moi avec des amis ou mes parents. […] Il ne comprend pas l’animation, il voit pas le côté… Il comprend pas le travail qu’on fait avant [pour préparer les animations], pendant. Enfin, c’est pas qu’il comprend pas, c’est qu’il a pas envie de comprendre. Par exemple, je consacre du temps personnel, donc chez moi, à préparer mes activités. Comme là en ce moment, je prépare mes activités pour le centre de loisirs. Mais c’est sur mon temps perso. […]

(L’entretien dérive sur un thème différent, mais l’on comprend que le compagnon de Nathalie Peyrac réprouve le travail gratuit de préparation des animations.)

C’est plutôt moi qui gère tout ça [la maison] et qui paie. C’est aussi parce qu’on a une organisation un peu bizarre. […] C’est plus souvent moi qui ai l’occasion de faire les courses, donc, forcément, c’est plutôt moi qui paie. J’ai plus de temps. […] Je gère aussi l’électricité, Internet, les assurances des deux voitures qui sont à moi. À l’heure actuelle, il n’a pas de voiture, donc on roule avec ma première voiture et ma voiture actuelle, donc oui, c’est mes assurances. Mais il fait le plein quand même de la voiture qu’il utilise.

Et les travaux de la maison ?

— En fait, les travaux de la maison, on les a faits au tout début quand on était riches [rires]. Non, quand on a acheté la maison, on avait un peu d’avance financière parce que c’était un moment où moi j’avais un peu d’avance, je faisais un peu plus d’heures. On n’avait pas vraiment mis de côté mais on avait calculé un budget, et la maison, elle était inférieure au budget qu’on avait prévu. Du coup, ça nous faisait une avance. Donc tout ce qu’on avait d’avance, c’est parti dans les travaux. Et après, faut être franc, on peut aussi dire merci à papa et maman, qui de temps en temps aident. […]

Et au niveau de ta maison, pour ce qui est des tâches ménagères ?

— C’est moi.

— Pour tout ?

— Il fait ce que je n’arriverais pas à faire.

— Comme quoi ?

— Euh… les toiles d’araignées au plafond.

— Est-ce que tu lui demandes ou c’est spontané ?

— Non, je lui demande. [Elle sourit.] Il fait un minimum quand même.

— C’est-à-dire ?

— Il met la vaisselle dans l’évier. Il répare des fois quand j’arrive pas à réparer. Et dehors, il tond et il coupe du bois quand on n’a plus de bois et qu’il n’a pas le choix. Il fait aussi l’entretien des voitures, la mécanique. Et il nettoie sa voiture. […]

Et par rapport à votre fille ?

— C’est un bon papa, il s’occupe très bien de sa fille. Il y a des papas bien pires que lui. Il aime bien jouer avec sa fille. Après, il aime bien aussi avoir les fesses dans le canapé, s’il pouvait faire les deux en même temps… [En souriant.] Non je plaisante, c’est un bon papa.

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La dernière tension au sein du couple concerne la sociabilité amicale : les amis de Nathalie Peyrac sont d’abord ceux de son compagnon, ouvriers et amateurs de football comme lui. Or la jeune femme semble assez isolée dans ce cercle amical, voire s’en tient à l’écart : « Dans les proches, c’est plus des métiers d’usine. [Parmi ces proches,] il y en a que je connais depuis super-longtemps. Après, quand je dis “métiers d’usine”, c’est… Il y en a qui sont couvreurs. C’est des métiers où tu fais plus ou moins tout le temps la même chose. C’est des gens que j’ai connus dans ma jeunesse ou dans ma jeune vie d’adulte… Ou il arrive aussi de temps en temps au niveau du travail que tu rencontres quelqu’un que tu as envie de voir à l’extérieur. Et des relations nouvelles arrivent. Mais c’est pas fréquent. […] Souvent, moi je reste avec [ma fille] parce que j’estime qu’à son âge elle est censée faire la sieste et qu’elle est censée se coucher de bonne heure, donc souvent il y en a un qui voit les amis et l’autre qui ne les voit pas. »

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En restant auprès de sa fille, Nathalie Peyrac se conforme à la définition sociale de la « bonne mère », disponible et attentive aux rythmes de sommeil de son enfant. Mais elle évite aussi les tensions au sein de son réseau amical et exprime clairement le sentiment d’y être isolée lorsqu’elle est interrogée sur François Hollande, candidat à l’élection présidentielle de 2012 et élu du Conseil général de la Corrèze au moment de l’entretien. Travaillant dans un secteur assez dépendant des politiques publiques locales (politiques de la petite enfance, des loisirs et du tourisme), fille d’un militant syndical, elle manifeste un intérêt évident pour la politique et une certaine sympathie pour le candidat socialiste. Mais elle s’interdit toute prise de parole politique face aux amis de son compagnon qui, pour la plupart ouvriers dans le secteur privé, n’attendent rien de la politique gouvernementale et distinguent assez peu les élus en fonction de leurs actions locales. Dans cette partie de l’entretien, le compagnon de Nathalie Peyrac vient de rentrer.

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Est-ce que tu penses que le fait que Hollande soit candidat aux présidentielles, ça peut amener quelque chose en Corrèze ?

— Je pense qu’il a déjà fait beaucoup de choses sans être président. Après, moi, j’ai peur pour lui, j’ai peur qu’il soit détesté, le pauvre, parce qu’il n’améliorera pas forcément la situation, donc j’ai peur qu’il se fasse détester alors que je… voilà…[Rires.]

…que tu l’aimes bien…

— Alors que je l’aime bien. […]

Et est-ce que tu as en fait des attentes éventuelles envers le candidat François Hollande pour le Limousin ?

(Le compagnon de Nathalie Peyrac.) Je vais prendre ma douche parce que vous parlez politique.

— Alors attends, comment te tourner ça ? Je serais contente que Hollande soit président parce que c’est un Corrézien, parce que c’est quelqu’un qui, au niveau de l’animation, a fait pas mal de choses aussi quand il était au Conseil général, au niveau des subventions, au niveau de l’encadrement. C’est quelqu’un que… voilà, mais je pense que, malheureusement pour lui, le jour où il sera président, il se fera maudire, il se fera détester, il n’aura plus du tout la même image et on oubliera tout ce qu’il a fait avant, parce que même s’il y a un nouveau président, cela ne changera pas certaines… Il faut juste qu’il n’empire pas la situation, c’est tout ce que je lui demande.

Et ça ne pourra pas être pire ?

— Ça ne pourra pas être pire, il ne faut pas qu’il enfonce plus… Et j’ai peur qu’on attende trop de lui, enfin de lui ou de n’importe quel président, parce que c’est pas parce qu’on change de président que la France va s’améliorer. Non, on peut peut-être freiner la descente aux enfers, mais je ne crois pas qu’on puisse arrêter la descente aux enfers. Et je ne crois pas qu’on puisse, comme ça, remonter la France, donc… Voilà, oui je serais contente pour lui et non je ne serais pas contente parce que je préférerais détester quelqu’un d’autre, on va dire ça. […] Avec mon cercle familial, oui, [on parle politique]. Avec mon cercle d’amis, on évite tout ce qui est sujets politiques.

Parce que vous n’êtes pas tous d’accord ?

— On est tous pas du tout d’accord, et sur tout plein de trucs, donc du coup autant éviter les sujets où on est tous pas du tout d’accord.

Donc toi tu es plutôt…

— Moi je suis plutôt : j’écoute les gens et si je ne suis pas d’accord avec eux, je ne dis rien, mais je ne dis vraiment rien.

— Donc on sent que tu n’es pas d’accord ?

— On sent, mais je ne dis rien. Si par contre je parle avec des gens où je suis plus ou moins d’accord, avec des gens avec qui tu peux parler, oui là j’irai plus facilement développer mes pensées. […]

Et ton copain, il est dans un parti ou dans un syndicat ?

— Non. Mais lui, il est un peu plus indifférent que moi, à ce niveau-là. Enfin, il a un avis critique, mais après il est… De ne pas voter une fois ne le chagrinera pas. Tu vois, s’il doit aller au foot ou s’il n’a pas pu, ce sera pas forcément [grave]. »

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Enfin, l’isolement de Nathalie Peyrac est renforcé par l’impossibilité dans laquelle elle se trouve d’élargir son cercle amical, soit par le travail, soit par le voisinage. Les enquêtes statistiques mettant au jour les lois sociales de l’amitié (le nombre d’amis augmentant avec le statut social, c’est-à-dire surtout avec le niveau d’études et la place du métier exercé dans la hiérarchie professionnelle) s’appliquent tout particulièrement ici, pour une jeune femme peu diplômée et peu « enracinée », puisque Nathalie Peyrac n’habite pas dans la commune où vivent ses grands-parents. Les relations avec les voisins sont limitées, mais cet isolement est d’abord présenté, dans l’entretien, comme un choix du couple. « On aime bien avoir de l’espace autour de notre maison. […] On est un peu sauvageons quand on est à la maison, alors avoir quelques voisins, oui, mais avoir toute une tripotée de voisins, non. […] On se dit bonjour mais on n’a pas fait encore un apéro voisins. Si on les croise, c’est “Bonjour, vous allez bien, au revoir”. C’est cordial, mais chacun chez soi. C’est peut-être aussi parce qu’on est les plus jeunes du quartier. Il y aurait une autre maison dans nos âges, ça serait peut-être différent. » Cette dernière phrase laisse en effet entendre que Nathalie Peyrac ne s’opposerait pas à une sociabilité plus développée. Mais la composition même du voisinage réduit fortement la possibilité d’échanges de services et de complicités : les voisins, qui habitent depuis longtemps sur la commune et sont pour certains apparentés, n’ont pas d’enfants en bas âge. Respectivement patron d’une petite entreprise de déménagement, salarié de cette même entreprise, comptable et agriculteurs, ils appartiennent à un univers social assez éloigné de celui de Nathalie Peyrac.

Un déclassement social « amorti » par l’investissement dans la maternité

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On pourrait s’en tenir à cette première lecture de la situation de la jeune femme, caractérisée par la précarité professionnelle et l’isolement. Pourtant, le cadre particulier dans lequel l’entretien a été mené puis commenté collectivement invite à ne pas formuler de manière trop radicale ce constat objectif d’isolement. Lorsqu’elles ont donné à lire des extraits de l’entretien, Véronique Jouillat et Loïse Mournetas ont été surprises par la virulence des réactions de certaines étudiantes : celles-ci ont jugé Nathalie Peyrac « contrainte de partout » et ont été heurtées par le comportement du compagnon, ainsi que par l’impossibilité pour la jeune femme de parler politique dans son cercle amical : « Ce n’est pas normal, on doit pouvoir parler de ça en confiance avec ses amis. »

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D’abord décontenancées, Véronique Jouillat et Loïse Mournetas ont ensuite résisté partiellement à l’objectivation sociologique d’une jeune femme qui les avait accueillies chez elle et aidées dans leur travail universitaire. L’estimant plus forte que le portrait qui se dessinait, elles ont mis en avant la tolérance de la jeune femme à l’égard des attitudes de son compagnon et le plaisir qu’elle prenait à participer aux moments entre amis. De fait, dans les deux scènes que constituent le cercle amical et le couple se manifestent peut-être, tout autant que l’isolement, un déclassement « amorti » et un investissement dans la maternité.

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Pour des raisons qu’on ne peut analyser ici, Nathalie Peyrac a connu en effet un certain déclassement, avec une scolarité moyenne et un échec au BTS technico-commercial (productions forestières) qu’elle préparait en Corrèze. Son origine sociale un peu plus élevée la distingue tant de son compagnon que de la plupart des amis de celui-ci ; et l’on peut dire qu’elle occupe une position floue entre classes populaires et petite bourgeoisie culturelle : elle a hérité d’une disposition à la bonne volonté culturelle à travers le capital militant de son père et le destin social des trois filles de ses grands-parents maternels, qui tend à l’inscrire dans l’univers des employés et des professions intermédiaires assez proches de la culture légitime. On retrouve cette bonne volonté culturelle dans ses loisirs (le goût de la nature, des promenades solitaires avec son chien et des visites culturelles), dans son métier d’animatrice (elle dit avoir « une bibliothèque assez importante sur la nature » pour préparer ses animations), dans son rapport à la « ruralité » (assez idéalisé et fondé sur un déni partiel des contraintes économiques et du déclassement social qui la rattachent à la Corrèze de ses grands-parents), et dans ses stratégies de distinction au cours de l’entretien, même si elles restent peu appuyées. Elle se démarque ainsi d’un certain mode de vie populaire, comme lorsqu’elle évoque la décoration intérieure de sa maison et son refus du lotissement (« Je suis incapable de vivre dans un lotissement ») ou qu’elle présente de manière réductrice les emplois ouvriers de ses amis (présupposés uniformément routiniers), tout en partageant de plus en plus la condition assez précaire des jeunes couples de son entourage.

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De plus, en raison de données trop lacunaires, la relation de couple reste difficile à analyser. Observe-t-on un désajustement proprement social entre un ouvrier et une « néorurale » assez proche des classes moyennes, provisoirement condamnée au silence tant qu’elle ne travaille pas à temps complet ? Observe-t-on plutôt une tension entre un homme « les fesses dans le canapé » et une femme investie dans la famille, en attente d’activités communes et de « compréhension » de la part de son compagnon ? Tension qu’on retrouve, sous des formes différentes, dans de nombreux couples, quelle que soit leur composition sociale. L’image de l’homme rivé à son canapé renvoie certes à la honte sociale que les jeunes femmes des classes populaires rurales éprouvent parfois envers leurs compagnons parce qu’elles ont intériorisé plus qu’eux les normes dominantes en matière de couple et de définition de la virilité [6][6] Lire Isabelle Clair, « La découverte de l’ennui conjugal… »,.... Mais cette image n’est pas très éloignée de celle de l’homme rivé à son ordinateur ou à son portable que déplorent des femmes appartenant aussi bien aux classes populaires qu’aux classes moyennes, voire aux classes supérieures.

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Enfin, observe-t-on chez Nathalie Peyrac des stratégies d’accommodation qui rendent les tensions dans le couple plus que supportables ? La manière assez objectivante dont elle décrit son compagnon ne signifie pas nécessairement distance affective : on le sait, les femmes dressent souvent des portraits psychologiques détaillés de leurs conjoints parce qu’elles sont, là encore, plus exposées aux normes dominantes qu’eux, que ce soit en matière de santé, de conjugalité ou d’éducation des enfants (avec la diffusion d’une « culture psy »), et parce qu’elles sont dotées de cette « lucidité spéciale des dominés qui voient plus qu’ils ne sont vus, à la façon de ces femmes hollandaises qui, épousant, comme on dit, les intérêts des dominants, qu’elles comprennent mieux qu’ils ne les comprennent, sont capables de parler de leur mari avec beaucoup de détails, tandis que les hommes ne peuvent décrire leur femme qu’au travers de stéréotypes très généraux, valables pour “les femmes en général” [7][7] Pierre Bourdieu, « La domination masculine », Actes... ». Dans la manière dont Nathalie Peyrac résume le comportement paternel de son compagnon, on devine l’accommodement – « Il y a des papas bien pires que lui » – et la comparaison avec d’autres pères du cercle amical, plus investis dans les sociabilités populaires masculines. De plus, Nathalie Peyrac note elle-même que son compagnon « n’aime pas forcément » son emploi mais s’y résigne en raison de l’étroitesse du marché du travail local, tout comme il a sacrifié une part de ses loisirs : il a dû revendre les vieilles voitures qu’il achète et répare, à la fois « par manque de place et par manque d’argent ». Surtout, tous deux partagent un « choix du rural » essentiel pour Nathalie Peyrac, seul domaine où elle se sent dotée de liberté. Et cela, même si ce choix se décline en pratiques de sociabilité séparées et même si la promesse qu’elle s’est faite de vivre en Corrèze la piège désormais professionnellement, puisqu’elle ne peut envisager de carrière d’animatrice ni, pour le moment, d’autre métier faisant appel à sa connaissance de la nature et du département.

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Les termes mêmes qu’elle utilise pour nommer son compagnon donnent à voir cette logique d’accommodation : elle utilise une seule fois deux expressions – « le grand chef », « mon cher et tendre » – et plusieurs fois « mon homme », comme si elle pointait, tout en l’acceptant, la virilité « classique » de son compagnon, généralement associée aux classes populaires – même si elles n’en ont pas le monopole. La répartition du budget et du travail domestique semble perçue sur le même mode : Nathalie Peyrac fait sans doute partie de ces femmes qui, devenues mères, dépensent désormais plus pour leurs enfants que pour elles, ce qui rend plus visible la part du budget accaparée par les loisirs des pères – moins aux yeux de l’enquêtée qu’aux yeux de ceux qui lisent ses propos. Quant au travail domestique, comme beaucoup de femmes interrogées sur ce thème, elle oscille entre le relevé, sur un mode un peu amer, du peu qu’effectue son compagnon, et la rectification : « Il fait un minimum quand même. » Le décompte risque d’objectiver l’inégale répartition du travail domestique mais aussi sa propre « passivité » face à cette situation – en d’autres termes, une disqualification potentielle de son couple, exclu en quelque sorte de la « modernité conjugale » qui s’est imposée comme norme : partage des tâches, dialogue, loisirs partiellement communs, etc.

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L’accommodation se lit enfin dans le rapport à la maternité : tout pousse Nathalie Peyrac à investir beaucoup, affectivement et socialement, dans l’éducation de sa fille. Le couple qu’elle forme avec son compagnon ressemble aux jeunes couples étudiés par Isabelle Clair, mais saisis dix ans plus tard. S’interrogeant sur les effets de l’arrivée des enfants, Isabelle Clair note que la maternité tend vraisemblablement à enfermer un peu plus les jeunes femmes, tout en les valorisant parce qu’elle représente en quelque sorte la part positive, célébrée socialement, de la domination masculine [8][8] Isabelle Clair, « La découverte de l’ennui conjugal… »,.... De fait, les propos de Nathalie Peyrac suggèrent cette recomposition du couple avec l’arrivée des enfants : les jeunes femmes s’ennuient peut-être un peu moins qu’avant lorsqu’elles participent à la sociabilité de leurs compagnons, puisque tous les amis ou presque sont désormais en couple et ont des enfants. Et si la présence des enfants intensifie le travail domestique dévolu aux femmes, elle dote les mères d’une préoccupation commune : les discussions « entre femmes » à propos des enfants ne sont pas seulement des thèmes mineurs, des bouts de conversation qui viendraient ponctuer le travail ménager résultant d’un repas entre amis ou « meubler » l’attente des « hommes » qui finissent un match de foot.

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Le travail d’accommodation à la maternité vu par Annie Ernaux

Ce travail d’accommodation constitue bien évidemment une des dimensions de la domination et peu de femmes ne s’y engagent pas, même si l’injonction à être mère et à être une « bonne mère » varie en intensité et en contenu selon les groupes sociaux et les conjonctures. Annie Ernaux, dans La Femme gelée, décrit sa résistance à cette accommodation et l’on devine la force sociale peu commune qui le lui permet : fille unique – « Aucun frère ne me bouche l’horizon de son destin prioritaire » –, elle n’a pas été élevée par ses parents, ouvriers devenus petits commerçants, dans une féminité « traditionnelle ». Elle devient mère alors qu’elle est étudiante et son mari se révèle assez vite être un homme « classique » de la bourgeoisie, qui ne contribue plus à la « charge » que représente leur enfant dès qu’il devient cadre : « Des matins ensoleillés, dans la salle de bains, en lavotant, étendant les petites laines blanches et bleues sur le fil, je la sens cette possibilité d’aimer tout ça, de me dire, c’est la vie, Lisette. Jamais. Si je commençais à aimer, je serais perdue. Une chance, étudiant, il était souvent là, il voyait, les couches, les biberons, il entendait les cris de six heures du soir. […] Ça lui crevait les yeux : si je m’occupais seule du Bicou, fini les études et crouiquée la fille d’avant, celle qui avait des projets plein la tête. Il ne veut pas la mort de cette fille-là. […] Il a besoin de croire que je suis aussi libre que lui, il ne supporterait pas l’image brutale d’une femme torchon. Et puis je résisterais. Abolir d’un seul coup l’espoir de l’enfance, avoir une profession, la visée parfois molle mais jamais étouffée de “faire quelque chose”, je ne pourrais pas. […] Suspect, avoir un enfant et rêver aussitôt de courir les bibliothèques, toute la vie devant soi pour recommencer, tandis que votre enfant c’est maintenant qu’il a besoin de vous, il en pleut des arguments et des reproches. Par bonheur, ici j’étais sourde. Quel homme aurait dû lâcher cours et cahiers pour faire le ménage et donner le biberon. Alors moi non plus. […] On a partagé l’élevage. À toi le biberon du soir, à moi celui du matin, à l’un ou à l’autre les décrottages de couches sous le jet de la douche, les cours à la fac chacun son tour. Pas le nirvâna d’un seul coup, […] mais supportable, drôle parfois. Jamais la rancœur d’être seule à nourrir et à torcher. […] Ses mains savent reposer dans le landau le Bicou aussi doucement que les miennes, il sait aussi bien que moi essuyer délicatement la bouche poisseuse de lait. […] Nous ignorions tout, nous avons appris ensemble. J’avais une infinie confiance en ses gestes. […] Ce partage, je le vivais avec naturel, pas idée de l’en remercier jour et nuit comme d’une action héroïque, d’un sacrifice qu’il aurait accepté pour me “permettre” d’avoir un métier, je ne réclame pas d’adoration pour la vaisselle et la bouffe qui me sont définitivement échues. J’avais encore des masses d’illusions. Je n’imaginais pas que bientôt il jugerait indigne de prendre parfois ma place auprès de l’assiette à bouillie, que plus tard encore, non il ne regretterait pas d’avoir nourri, changé le Bicou mais que ça lui paraîtrait un épisode un peu folklo lié à notre manque de fric et à notre condition indécise d’étudiants [9][9] Annie Ernaux, La Femme gelée, Gallimard, 1981, p. 39.... »

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Elles-mêmes attachées à un monde rural qu’elles ont provisoirement ou définitivement quitté en devenant étudiantes, Véronique Jouillat et Loïse Mournetas prennent au sérieux « l’amour » de la nature et de la Corrèze que Nathalie Peyrac revendique. La jeune femme ne leur semble pas totalement isolée : elle est proche de ses parents, qu’elle voit souvent ; proche aussi de certaines amies avec lesquelles elle « parle enfants », mais pas seulement ; enfin, elle participe aux activités festives du club de foot de son compagnon et y apporte régulièrement de l’aide. Maniant l’humour, comme lorsqu’elle s’amuse des décalages temporels entre le « troupeau de filles » et les « garçons » sur le terrain de foot, Nathalie Peyrac affronte surtout un moment d’incertitude lié à son relatif déclassement social et à sa précarité professionnelle. Et cette précarité produit un isolement – absence de collectif de travail, prises très limitées sur la crise que connaît la structure privée dans laquelle elle travaille, faibles possibilités de reconversion professionnelle –, renforcé par les logiques de sociabilité populaire en milieu rural, dont les jeunes mères sont assez largement exclues [10][10] Une enquête de deux autres étudiantes a suggéré comment....

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— Avant, c’était plutôt chacun faisait ce qu’il voulait le vendredi soir. […] Moi je sortais de mon côté, lui il sortait de son côté, etc. Mais après, il y a eu [la petite] et tu ne peux pas, enfin les deux ne peuvent pas sortir. Et moi, je ne suis pas pour que [la petite] soit gardée tous les week-ends. […] Un des deux membres du couple a une occupation en ce moment le samedi après-midi et le dimanche après-midi, donc déjà ça.

Et vous faites quoi ?

— Il passe le permis moto et il fait du foot dimanche aprèm.

— Vous allez le voir jouer au foot ? Avec [la petite] ?

— Ah ben, on ne va pas voir jouer papa au foot parce [que] le foot [soupir]… Non, on va voir les copines [rires] ! Non, de temps en temps, quand il fait beau, il y a un rassemblement mamans-enfants, ça fait un peu ça, quoi.

Les mecs jouent au foot et vous ?

— Et les nanas, elles arrivent après la sieste, donc il y a un regroupement à la fin du match, un troupeau de filles qui veulent pas partir parce qu’elles commencent juste leurs conversations pendant que les garçons n’en peuvent plus parce qu’ils ont fait leur match. […]

Bon ben, je crois qu’on a fait le tour…

— Ça répond à peu près à vos attentes ?

Nickel.

— Après, c’était pas forcément moi à aller voir pour les activités sociales, parce que mon activité sociale en ce moment, elle s’appelle [surnom de sa fille].

Ben non, mais justement, ça prend du temps, c’est ton côté très nature. [Rires.]

— Ah ben oui, ça, le problème il est là. […] Mon cher et tendre qui s’en fout de la nature… […] Il l’est pas du tout, [nature]. […] Il ne va pas du tout apprécier que je l’emmène aux tourbières [sites végétaux fréquents dans le Limousin, classés comme faisant partie du patrimoine naturel], par exemple, alors que moi je vais prendre mon pied. Je pense que c’est un exploit quand j’arrive des fois à le traîner avec [notre fille] quelque part autre qu’au lac [qui est tout près de la maison], où il sait qu’en deux secondes, son canapé, il est là. »

Notes

[1]

Lire Isabelle Clair, « La découverte de l’ennui conjugal. Les manifestations contrariées de l’idéal conjugal et de l’ethos égalitaire dans la vie quotidienne de jeunes de milieux populaires », Sociétés contemporaines, 2011, n° 83, p. 59-81 ; Christophe Giraud, « Recevoir le touriste en ami. La mise en scène de l’accueil marchand en chambre d’hôtes », Actes de la recherche en sciences sociales, 2007, n° 170, p. 14-32 ; Julian Mischi, « Les militants ouvriers de la chasse. Éléments sur le rapport à la politique des classes populaires », Politix, 2008, n° 83, p. 105-131 ; Nicolas Renahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, La Découverte, 2005 et Jean-Noël Retière, « Être sapeur-pompier volontaire : du dévouement à la compétence », Genèses, 1994, n° 16, p. 94-113.

[2]

Le prénom et le nom de l’enquêtée ont été modifiés.

[3]

Yannick Sencébé, « Multi(ples) appartenances en milieu rural », Informations sociales, 2011, n° 164, p. 42, n. 1.

[4]

Jérôme Camus, « En faire son métier : de l’animation occasionnelle à l’animation professionnelle », Agora débats/jeunesses, 2008, n° 48, p. 41-42.

[5]

Lire les travaux de Julian Mischi, notamment « Les militants ouvriers de la chasse… », art. cité.

[6]

Lire Isabelle Clair, « La découverte de l’ennui conjugal… », art. cité, p. 69. Nous avons aussi rencontré cette image chez des assistantes maternelles engagées dans une logique d’« émancipation », qui tentent de sortir par le haut autant de ce métier dévalorisé que de leur situation dominée dans le couple, où elles prennent en charge la presque totalité du travail domestique et familial, à l’inverse de leurs conjoints, « avachis dans [leur] canapé devant [leur] télé ».

[7]

Pierre Bourdieu, « La domination masculine », Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, n° 84, p. 10, n. 13.

[8]

Isabelle Clair, « La découverte de l’ennui conjugal… », art. cité, p. 80.

[9]

Annie Ernaux, La Femme gelée, Gallimard, 1981, p. 39 et 145-148.

[10]

Une enquête de deux autres étudiantes a suggéré comment pouvait s’opérer cette exclusion dans le cas de la pratique sportive : elles ont montré que, dans un club du même département de la Corrèze, au recrutement plutôt populaire, les familles se mobilisaient bien plus autour du sport des fils (le rugby) que de celui des filles (le basket), ce qui contribue sans doute au désinvestissement des jeunes femmes, qui arrêtent plus tôt la pratique sportive. Par ailleurs, d’autres enquêtes d’étudiants ont souligné l’importance des loisirs pour des femmes de plus de cinquante ans ; par exemple, lors de la recherche en cours sur les assistantes maternelles, plusieurs enquêtées exerçant leur activité en milieu rural ont des loisirs (chorale, tir à l’arc, gymnastique, etc.) auxquels elles tiennent beaucoup et qui leur donnent accès à une sociabilité « entre femmes », par exemple lorsqu’elles se retrouvent pour manger au restaurant sans convier leurs conjoints ni les hommes qui participent éventuellement à l’activité de loisir.

Résumé

Français

L’exemple de Nathalie Peyrac condense trois formes d’isolement : dans l’espace professionnel, sur les scènes de sociabilité et dans le couple. La jeune femme est animatrice « nature » dans des villages vacances, avec un personnel limité et traversant une crise, qui se traduit par un temps partiel imposé et l’obligation d’envisager une reconversion professionnelle. À cette précarité dans le travail s’ajoutent un certain isolement au sein du cercle amical, surtout constitué des amis de son compagnon, et un retrait lié à la maternité, qui réduit ses occasions de sociabilité. Cet exemple permet d’analyser plus largement la condition des jeunes femmes appartenant aux classes populaires rurales, à travers les logiques d’attachement au territoire, l’expérience de l’isolement et la manière dont celle-ci est redéfinie par la maternité.

Plan de l'article

  1. « L’envie » de nature : attachement à l’espace rural & au métier d’animatrice
  2. Isolement dans le couple & sur les scènes collectives de sociabilité
  3. Un déclassement social « amorti » par l’investissement dans la maternité

Pour citer cet article

Lechien Marie-Hélène, Avec  Jouillat Véronique, Mournetas Loïse, « L’isolement des jeunes femmes appartenant aux classes populaires rurales. L’exemple d’une animatrice de loisirs », Agone, 2/2013 (n° 51), p. 131-151.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-2-page-131.htm


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