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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Quand vous portez un habit et que vous êtes sur un cheval, déjà vous ne voyez pas les choses de la même façon... Quand on est à cheval, on ne voit pas le chemin de la même façon, on ne voit pas la forêt de la même façon, on ne voit donc pas les gens de la même façon non plus. Et je pense qu’il faut être infiniment plus attentif et plus prudent quand on a justement et l’autorité et le cheval et le chapeau à plumes et la trompe et le machin... Vous voyez, je caricature un peu mais il faut faire beaucoup plus attention à ces réactions [celles des « gens » évoqués plus haut]. [...] Donc il faut pouvoir assumer une certaine légitimité. Et dans la chasse à courre, la légitimité, eh bien, c’est la culture, c’est l’éducation, c’est savoir sonner...

Jean Rives, maître d’équipage du Rallye du Rocher
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La chasse à courre, entrée adoptée ici pour éclairer le style de vie contemporain d’une fraction des classes très supérieures rurales, est une activité aux racines anciennes – caractère distinctif que rappellent volontiers ses affiliés. Grâce accordée par le roi aux seigneurs haut justiciers et aux possesseurs de fiefs à la fin de l’Ancien Régime, la pratique pâtit de la Révolution française mais renaît très vite sous l’impulsion de Napoléon Ier et de Charles X. La libéralisation du droit de chasse oblige toutefois ses tenants à cohabiter avec de nouveaux acteurs [1][1] Les articles 2 et 3 du décret du 11 août 1789 abolissent.... À partir de la fin du xviiie siècle, propriétaires terriens et bourgeois s’essaient à leur tour aux plaisirs cynégétiques licites. Si la plupart se contentent de chasser à tir, quelques-uns se piquent de vènerie ; au sein des équipages, comme ailleurs, les élites des temps nouveaux (banquiers, industriels, etc.) s’agrègent lentement à celles d’hier. La pratique villageoise peine plus longtemps à s’épanouir : il faut attendre l’enracinement de la République pour que s’élargissent véritablement les bases sociales de l’exercice légal de la chasse. Ce mouvement se poursuit ensuite au cours du xxe siècle [2][2] 160 000 permis de chasse étaient délivrés en 1860...., s’accélérant au fur et à mesure de la popularisation des loisirs [3][3] Le lecteur curieux des circonstances historiques et....

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De nos jours, la France compte 1,3 million de chasseurs. L’activité populaire s’incarne dans les sociétés communales de chasse et les associations communales de chasse agréées, tandis que les groupes cynégétiques privés (constitués ou non en association) tendent à accueillir des chasseurs à tir issus de milieux plus favorisés. Face à la masse de ces pratiquants, les chasseurs à courre (également appelés veneurs) sont très peu nombreux : les sorties de chasse des 387 équipages actuellement recensés rassemblent dix mille participants, autour desquels graviteraient, au dire de la Société de vènerie, environ cent mille suiveurs (fidèles ou simples curieux) [4][4] Livre blanc de la vènerie, Société de vènerie, 2011,....

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Resituer la place de la chasse à courre au sein de son espace social de référence conduit à souligner le caractère exceptionnel de la démarche de Jean et Diane Rives, couple ayant (re)créé un équipage établi au sein d’un antique manoir [5][5] Le nom de l’équipage ainsi que celui de ses maîtres.... Lorsque nous les avons rencontrés, en 2007, le projet avait abouti depuis quelques années ; chassant le cerf en forêt domaniale, le « Rallye du Rocher » comptait quelque soixante membres [6][6] Ce choix tend, plus encore, à singulariser le Rallye.... Retraçant l’investissement de ses maîtres, nous verrons qu’il s’inscrit dans une conception socialement située de l’existence. Au travers d’une évocation des ressorts et des modalités de celui-ci, il s’agira ainsi de donner à voir certains éléments du style de vie d’une noblesse et d’une grande bourgeoisie se voulant, aujourd’hui encore, terriennes. L’approche ethnographique permet de restituer le sens indissociablement familial et social de l’engagement de Jean et Diane Rives. Nous attachant au statut local des époux ainsi qu’à la nature des relations qu’ils entretiennent avec les membres d’autres catégories sociales (classes moyennes et populaires résidentes, membres de la bourgeoisie régionale), nous rendons ensuite compte des conditions de l’inscription spatiale de leur pouvoir social.

Reconstituer un « gène disparu » : la restauration d’un héritage

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Le couple Rives est le produit d’une alliance commune, celle de la noblesse et de la grande bourgeoisie. La parenté de Jean Rives a fait fortune dans l’industrie pharmaceutique, au sein d’une ville moyenne de province, au début du xxe siècle [7][7] Le laboratoire familial, créé au sortir de la Première.... Ses héritiers figurent en bonne place, de nos jours, dans les annuaires mondains. Diane, son épouse, est née d’Ambazal. Issue d’une ancienne lignée aristocratique, dont on retrouve actuellement les représentants dans plusieurs pays d’Europe, elle est particulièrement bien dotée en capital social et symbolique. Leurs familles fréquentaient les mêmes cercles sociaux provinciaux, aussi se connaissent-ils de longue date. Ils ne se sont toutefois mis en couple qu’une fois que Jean Rives eût achevé ses études juridiques et au retour en France d’une Diane d’Ambazal ayant quant à elle rapidement préféré les enseignements de l’expatriation temporaire [8][8] Sur les fonctions des voyages de formation dans la... (longs séjours en Espagne, en Italie et en Angleterre) à ceux d’une école de droit parisienne. Une fois mariés, ils ont souhaité faire revivre l’une des demeures de la parenté Rives (domaine de la Hêtraie), un manoir datant du xviie siècle, situé en zone rurale, à quelques dizaines de kilomètres du berceau urbain de la prospérité familiale, au cœur d’une forêt de plusieurs milliers d’hectares – projet audacieux, qui n’était concevable que dans la mesure où les époux, faisant « partie des gens qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre » (Jean Rives), pouvaient y consacrer toute leur énergie et des moyens financiers importants. En réhabilitant les bâtiments infréquentés depuis près de vingt ans, en ressuscitant le grand parc à la française, en ouvrant la propriété (classée monument historique) au public et en rétablissant son emblématique équipage de chasse à courre, Jean Rives (cinquième enfant d’une fratrie qui en compte six) entendait restaurer certains marqueurs de l’identité et du prestige de sa lignée.

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« Le manoir a passé vingt ans d’abandon après mon père, explique Jean Rives. Il y avait un vague couple de gardiens qui entretenait un truc totalement vide, où l’herbe poussait partout, alors que, pendant trente ans, il y avait eu des trompes, des chevaux, des coupures de journaux et des statues, etc., tout. Puis rien, fini, l’abandon… Même l’entretien, donc vous voyez la nature qui a tendance à regagner, surtout qu’ici on est au bout du monde, dans un vallon où le mur ne demande qu’à s’effondrer, il penche du côté où il va tomber… La forêt pousse et en quelques années il ne reste plus rien. Ce n’est pas la forêt amazonienne mais un peu quand même… Donc il a fallu se battre et recréer tout ça pratiquement de zéro. Mais c’était vraiment profondément ancré en nous, cette idée… » À ses yeux, la demeure familiale et le Rallye du Rocher sont intimement liés. Il est vrai que la présence des chenils et des écuries, ou encore celle des statues et des tapisseries représentant scènes et personnages de chasse ne permettent guère d’oublier le glorieux passé cynégétique de la propriété. Mais le lien relève avant tout du domaine symbolique : manoir et équipage de vènerie sont tous deux regardés comme des « instances de consécration [9][9] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La Chasse... ». Gages de la réussite de la maison Rives et de sa puissance sociale, ils témoignent en sus de son enracinement local ainsi que de sa volonté de s’inscrire, via la participation à un style de vie singulier, dans l’ennoblissant temps long de l’histoire [10][10] Les particularités du rapport au temps des membres.... En rétablissant l’un et l’autre de ces attributs patrimoniaux après une période de relative déshérence, Jean et Diane Rives se sont d’ailleurs attachés à les inscrire dans une continuité inséparablement historique et familiale. Ils ont ainsi créé, au cœur de la propriété, un petit musée où se côtoient objets d’art anciens et souvenirs familiaux (les deux catégories se recoupant parfois), et où les curiosités naturalistes et les trophées de chasse hérités voisinent avec ceux récemment conquis. Dans la même logique, ils ont veillé à remonter le Rallye du Rocher en respectant strictement les « traditions centenaires de la vènerie », et ont fait en sorte que son nom et ses couleurs (choisies par Diane Rives) évoquent ceux de l’équipage que dirigeait à la Hêtraie, il y a une cinquantaine d’années, le père de Jean Rives [11][11] Les couleurs d’un équipage sont définies par les teintes.... Héritiers d’un domaine à refonder, ils ne risquent guère d’oublier qu’à chaque génération se rejouent allégeance lignagère et légitimité : « Quand on rétablit quelque chose qui a été détruit… C’est une façon de s’affirmer comme une autre. Il y a ceux qui inventent des choses qui n’existent pas pour s’affirmer, et c’est encore mieux, et puis il y a ceux qui rétablissent un gène disparu parce qu’ils ont la conviction que c’était bien, que ça ne faisait pas de mal et que… c’était juste » (Jean Rives).

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Réhabiliter le domaine de la Hêtraie n’était pas une entreprise aisée. Y demeurer et l’animer au quotidien ne l’est pas non plus : il faut entretenir la bâtisse, son parc et ses dépendances, prendre soin des animaux qui y sont élevés à des fins cynégétiques (chevaux, chiens courants – les chenils abritent près de cent cinquante bêtes) ou pour l’agrément des touristes (diverses espèces peu communes de chèvres et de moutons), et recevoir les curieux. En saison de chasse, soit pendant près de six mois, Jean et Diane Rives sont en outre mobilisés par la direction de l’équipage, la planification et l’ordonnance de ses sorties bihebdomadaires, le suivi de celles-ci. S’ils bénéficient du concours d’un travailleur salarié, ils assument eux-mêmes nombre de travaux et de tâches de rénovation ou d’entretien, s’investissent beaucoup dans l’élevage et le dressage des chiens ; et mettent un point d’honneur à faire découvrir aux visiteurs les joies et les exigences de la vènerie (mise en scène du ritualisé repas de la meute, présentations de cette dernière, etc.). Aussi sont-ils rarement désœuvrés. Ils le sont d’autant moins qu’ils ont tous deux monté, grâce à leurs « relations », de petits « business commerciaux » (médiation immobilière et vente d’objets de décoration), présentés comme des activités accessoires, sérieuses sans l’être, garantes de mobilité et d’« ouverture » tout autant que sources de revenus complémentaires. Leurs frais journaliers sont à dire vrai considérables, notamment parce qu’ils ont fait le choix, aujourd’hui peu commun, d’assumer la propriété des chiens et des chevaux de l’équipage plutôt que d’en transférer la responsabilité et le coût à l’association rassemblant les membres du Rallye du Rocher [12][12] Indiquons que le seul élevage (soins et nourrissement).... Afin de faire face à ces dépenses, ils ont ouvert quelques chambres dans une aile du manoir et proposent des séjours de chasse – particulièrement prisés des Anglais depuis le vote du Hunting Ban [13][13] Surnom du Hunting Act du 18 novembre 2004 : interdisant.... Si la notoriété du manoir en est renforcée, les contraintes relatives à l’accueil de ces hôtes viennent s’ajouter à celles inhérentes à la conservation du domaine.

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Ces efforts consentis dans l’entretien de la Hêtraie ne sont jamais présentés par Jean et Diane Rives sur le mode de la servitude. Ils aiment à rappeler que leur engagement s’inscrit dans une conception de l’existence articulant conscience aiguë de l’historicité, refus de ce que peut avoir de vain l’accélération contemporaine du temps, et croyance dans la valeur de l’enracinement – spatial, temporel et lignager – des hommes. Le style de vie qui est aujourd’hui le leur est de nature à satisfaire ce type d’inclinations. Coûteuse, la chasse à courre les oblige à réduire leur train de vie et à accueillir des pensionnaires payants. Astreignante, elle rythme leur vie et mobilise leurs forces. Mais elle n’en est pas moins un loisir, et là réside selon eux leur privilège : vivre sans travail sinon sans labeur, ne pas considérer le temps comme un luxe et le consacrer pour l’essentiel à une activité gratuite et, aux yeux de tous deux, signifiante et épanouissante. Baignés dès l’enfance dans les us et coutumes de la vènerie, réunis grâce à elle (leur rencontre amoureuse s’est faite au sein d’un équipage), ils en apprécient profondément la codification minutieuse et le décorum, témoignages de mémoire, de tenue et d’élégance autant qu’éléments de distinction. Ils en aiment, aussi et inséparablement, les aspects plus rugueux : exercices équestres dans les grands bois, affrontement avec les éléments naturels, appréhension des mystères forestiers, « quête du sauvage », service de la meute et orchestration de ses évolutions, poursuites épiques et échappées dans un univers naturel en constant mouvement mais aux règles pensées comme immuables, etc.

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Il n’est dès lors pas étonnant que Jean Rives, décrivant le « paradis terrestre » rural qu’est la Hêtraie, valorise des aspects qui, pour beaucoup d’autres (urbains comme ruraux), seraient négativement connotés : « C’est extraordinaire, il n’y a pas de ville, c’est sinistré totalement économiquement, il n’y a pas de ville, il n’y a pas de village… La ville qu’il y a, elle perd, tenez-vous bien, mille habitants tous les dix ans. Ce qui est quand même pas mal… Il y avait onze mille ou douze mille habitants il y a quelque temps, on est à six mille cinq cents aujourd’hui et je ne vois pas la courbe s’inverser. Il y a pas de ville, pas de village, il n’y a pas de route, il faut se perdre pour habiter ici… Et encore, on a mis des panneaux, mais on arrive au bout du bout, on se demande même si on ne s’est pas trompé. Il n’y a pas de rivière trop large. Il y a des rivières, de l’eau, mais il n’y a rien de trop large, il n’y a pas d’aérodrome, il n’y a pas de train. […] Et en plus la propriété est au milieu de la forêt. Alors là, c’est la cerise sur le gâteau. Ça veut dire qu’on monte à cheval dans la cour, on sonne la fanfare du départ sur le cheval dans la cour, on passe le porche, pouf, les cerfs… […] Ici, on est vraiment au milieu d’un paradis terrestre. »

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Le maître d’équipage du Rallye du Rocher voit dans l’absence de vitalité économique et démographique et l’enclavement des territoires entourant la Hêtraie autant d’assurances quant à la préservation de son singulier mode de vie. Ce serait néanmoins une erreur que d’interpréter son attachement à l’isolement relatif du domaine et sa dévotion à la chasse à courre en termes de repli sur la sphère privée ; vivre heureux, pour le couple Rives, ne signifie nullement vivre cachés. La vènerie du cerf, qui nécessite le déploiement de plusieurs dizaines de cavaliers en tenues éclatantes, d’autant de chevaux impeccablement tondus et parés, d’au moins trente chiens courants marqués au monogramme de l’équipage, de divers camions (destinés au transport des bêtes avant et après la chasse) et automobiles (circulation des veneurs et des suiveurs ne pouvant ou ne souhaitant se déplacer à cheval), n’est pas une activité discrète. Ses modalités pratiques comme ses fonctions symboliques impliquent de la part des représentants de l’équipage présence, investissement et mise en visibilité au sein des scènes sociales locales comme extra-locales.

Émerveiller en délicatesse : ascendant local & pouvoir social

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La nécessité contraint d’abord Jean et Diane Rives à veiller à l’enracinement local du Rallye du Rocher. L’organisation et le bon déroulement des sorties de chasse imposent une connaissance suffisante de la topographie des bois et forêts – configuration géographique comme caractéristiques juridiques (propriété étatique, communale ou privée) – et des appellations indigènes des lieux (« combe à l’Hiver », « carrefour des Vieux-Chênes », etc.). Ils requièrent aussi, l’équipage ne salariant ni piqueux ni valet de chiens [14][14] Un piqueux (ou piqueur) est un employé responsable..., la présence d’assistants prêts à contribuer bénévolement au repérage des animaux chassables, à la conduite des véhicules ou encore à la recherche d’éventuels chiens égarés. Or seule la qualité de la réputation des maîtres d’équipage garantit la présence d’un nombre suffisant de volontaires parmi la population locale. En l’espèce, les enquêtés ont pu s’appuyer sur le crédit dont jouissait autrefois la parenté Rives au sein de ce territoire rural. Il leur a tout de même fallu le réactiver, en manifestant à leur tour leur engagement au sein de l’espace local et en s’investissant dans la connaissance et la reconnaissance des groupes et des sous-groupes résidentiels – motifs pour lesquels Jean Rives accepte bon nombre d’invitations au sein de sociétés de chasse à tir, tandis que Diane Rives veille, par exemple, à ouvrir régulièrement le manoir aux habitants des villages voisins à l’occasion d’événements solennels ou récréatifs tels que concerts, messe de la Saint-Hubert ou fête de la chasse.

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Ces démarches paraissent d’autant plus opportunes que la vènerie suscite régulièrement ressentiments et oppositions tant en raison de sa dimension ostentatoire que de ses effets cynégétiques supposés. Le père de Jean Rives a ainsi dû faire face, au cours des années 1970, à la fronde de chasseurs appartenant à plusieurs associations de la région. Ces derniers accusaient l’équipage d’être responsable de la raréfaction du gibier. Ils en dénonçaient surtout les « privilèges », terme révélateur du fait que le conflit d’usage recouvrait un conflit de classe. Après quelques accrochages, les relations se sont apaisées. Le souvenir en était cependant suffisamment présent pour que les époux s’appliquent, dès leur établissement à la Hêtraie, à « amener la chose en délicatesse » (Diane Rives). Ils ont multiplié les explications pédagogiques quant à l’innocuité cynégétique de la vènerie, insistant essentiellement sur la faiblesse des prélèvements opérés sur la faune sauvage. Ils se sont attachés à épargner la susceptibilité sociale des classes populaires et moyennes résidentes, se montrant en toutes circonstances courtois, ouverts et affables et faisant preuve d’une absence d’affectation étudiée. Ils n’ont, enfin, jamais manqué l’occasion de revendiquer et de mettre en scène leur autochtonie [15][15] L’idée selon laquelle l’appartenance locale est susceptible.... Une telle combinaison d’attitudes a favorisé leur acceptation au sein de l’espace social local, ce dont tous deux se félicitent aujourd’hui. « On a plein de chasseurs à tir qui suivent notre chasse, avec un vieux cheval, ou en voiture, ou qui viennent à pied, raconte Jean Rives. Alors qu’au début tout le monde nous regardait en disant : “Mais ils descendent de la planète Mars avec leurs chapeaux à plumes, leurs trompes, leurs chevaux et tout…” ; et puis : “Qu’est-ce que c’est que ces gens qui ne collent pas au tableau, ça devrait être interdit depuis 1789 !” Aujourd’hui, ils viennent nous voir, tous, disons à quatre-vingt-dix pour cent. […] On a notre place maintenant, on est reconnus. »

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Cette reconnaissance était essentielle pour que la maîtrise du Rallye du Rocher puisse jouer à plein son rôle d’instance de consécration. Sans elle, tout laisse à penser que les « laisser-courre [16][16] Terme appartement au vocabulaire – singulier, sinon... » de l’équipage ne seraient pas suivis par autant de spectateurs, fidèles ou simples curieux massés autour des veneurs durant les phases les moins agitées (« rapport » ou « curée » [17][17] La chasse à courre étant une pratique très ritualisée,...) ou le long des routes et des sentiers tant que le cerf est pourchassé. De plus, sans elle, la sérénité des tableaux vivants offerts à ces dizaines d’assistants ne saurait être garantie.

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[Carnet de terrain] « Nous sommes tous réunis, au départ de la chasse, sur un carrefour forestier. Jean et Diane Rives ainsi qu’un certain nombre de veneurs en grande tenue discutent (en français et en anglais) sur un terre-plein arboré en attendant que les chiens soient avancés et que les chevaux soient sortis des camions. La majorité des suiveurs leur fait plus ou moins face : nous sommes massés en demi-cercle autour du carrefour. Certains s’entretiennent tout de même avec les boutons [membres d’équipage] ou se mêlent de la logistique. […] Mais ils reculent alors que les chevaux sont amenés et cèdent en définitive le terre-plein aux chasseurs à courre. Le moment devient plus solennel, tout un chacun s’attend à ce que le maître d’équipage donne ses dernières consignes et lance la chasse. Plusieurs suiveurs photographient l’assemblée des veneurs. Diane Rives semble contrariée. Elle confère avec son mari et pivote finalement vers les suiveurs, demandant à la cantonade – sur un ton plutôt impérieux – à qui appartient la voiture garée en travers du terre-plein, derrière l’endroit où se tiennent invités et membres d’équipage. Le propriétaire de la berline (véhicule de gamme et taille moyennes) s’étant rapidement dénoncé, elle lui demande alors, avec davantage de douceur, de la déplacer, arguant du fait que “Cela ne fait pas très joli sur les photos”. »

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Ainsi qu’en témoigne cet extrait, Jean et Diane Rives encouragent la venue de spectateurs et se prêtent complaisamment à leurs observations, allant jusqu’à veiller à la théâtralité et à la cohérence des scènes proposées à l’immortalisation photographique. L’immense majorité des suiveurs étant issue de milieux sociaux bien éloignés du leur (ouvriers, employés, professions intermédiaires, etc.), la cohabitation est régulièrement perçue par les maîtres d’équipage comme une source de contraintes ou de désagréments. S’ils subissent ces derniers avec équanimité, c’est que la présence de suiveurs admiratifs, étonnés par l’étalage de faste et de relations haut-placées comme par le déploiement d’adresse racée et de savoirs cultivés, accroît le prestige du Rallye du Rocher. Elle contribue également à leur propre dotation en capital symbolique, d’autant que, chez la très grande majorité des fidèles de l’équipage, la relative familiarité des rapports n’atténue en rien l’aura d’autorité souveraine des maîtres.

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Pour Francis Martin, technicien retraité, bénévole du Rallye du Rocher, « Diane, c’est une femme extraordinaire… Et Jean aussi. Mais c’est des copains, hein, des amis. Enfin, j’ai découvert ça il y a trois ans, voilà, la chasse à courre… J’étais malade et, bon, ça m’a un peu sorti de ma maladie. Et puis voilà, quoi. Et je suis très fier, très heureux. [Silence.] — Que ce soit à cheval, qu’il y ait… ? — Ouais, et puis c’est joli. C’est joli. Et puis vous voyez Diane, en habits, Diane qui sort en habits sur son cheval, et derrière elle, y en a pas un qui bouge. À cheval, au milieu de la route, elle arrive toute seule, avec derrière elle tous ses chiens en meute. Et elle les connaît tous par leur nom, Sardaigne, Picasso… tous. Et ils sont tous aux ordres. C’est extraordinaire. »

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Jean et Diane Rives sont ceux qui, parmi les maîtres d’équipage de notre enquête, se montrent les plus volontiers « ouverts » et familiers dans leurs rapports avec les classes moyennes et populaires résidentes qui participent gracieusement au bon déroulement des chasses – attitude qui trouve certains de ses ressorts dans la nécessité où ils se sont vus de ré-enraciner localement le Rallye du Rocher comme dans la dépendance matérielle de l’équipage à l’égard des bénévoles. Veillant à récompenser leurs services, ils leur donnent une épingle symbolisant leur reconnaissance au sein de l’équipe de chasse – ce qui, d’après Diane Rives, représente « une fierté quelque part ». Ils s’attachent en toutes occasions à se montrer cordiaux et prennent le soin de consulter les plus assidus quant à l’organisation pratique des laisser-courre. Ils vont, surtout, jusqu’à convier régulièrement ces derniers au repas clôturant la journée de chasse. À l’instar de Francis Martin, les individus concernés se montrent flattés par ces attentions. La plupart d’entre eux ne se laissent pas pour autant tromper par l’apparente réduction de la distance sociale. Ils se réjouissent certes des familiarités témoignées par les époux Rives et n’hésitent pas, en entretien, à se vanter de leur qualité d’« ami ». Cependant nos observations nous ont permis de constater qu’ils ne se permettent, de leur côté, nulle privauté. Si une certaine liberté caractérise à l’occasion les interactions, celle-ci demeure l’initiative et le fait du couple Rives – et en particulier d’un Jean Rives friand de camaraderie cynégétique virile – et non des bénévoles.

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La domination personnalisée ne se limite pas aux rapports que Jean et Diane Rives entretiennent, dans leur environnement, au sein des classes moyennes et populaires. Elle entre également en jeu dans les relations qu’ils nouent avec la petite et moyenne bourgeoisie locale. L’équipage du Rallye du Rocher comprend un certain nombre de représentants de la noblesse et de la grande bourgeoisie (industrielle notamment) françaises et européennes. Mais en font également partie des membres des professions libérales (médecin, chirurgien, notaire), des officiers supérieurs de l’armée, des chefs de petite et moyenne entreprise(s) et des négociants installés dans la région. Évoquant l’« émerveillement » de ces derniers lors d’un récent déplacement du Rallye du Rocher, Diane Rives laisse transparaître la satisfaction qu’elle éprouve à voir ainsi reconnue, au sein de son cercle régional, l’étendue et la qualité de ses réseaux sociaux : « On revient de l’Oise, qui est vraiment une région de vènerie… Et cet équipage où l’on est allés, des gens qui sont absolument charmants – adorables, qui sont des gens que je connais bien… Dans l’équipage il n’y a que des aristocrates. Ils ont tous des propriétés sublimissimes. On a été reçus pendant trois jours, on allait de château en château pour dîner, et ces boutons qui m’ont accompagnée, des gens de notre équipage, ils ouvraient des yeux absolument émerveillés parce que… [légère hésitation] ce n’est pas le même milieu, quoi. »

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L’ascendant que les époux Rives exercent localement fait d’eux des notables. En quelques années, Jean Rives s’est ainsi imposé à la tête des principales instances cynégétiques départementales et a été nommé, tout comme son père autrefois, lieutenant de louveterie [18][18] Charge honorifique et bénévole, aux origines très anciennes.... Il est devenu un interlocuteur incontournable pour les responsables des différents organismes publics en charge de la chasse. Sans remplir de fonction politique à proprement parler, il siège parmi les représentants de la société civile au sein d’un groupement d’intérêt public aux décisions lourdes de conséquences quant à l’avenir d’une bonne part des territoires du département. Ces fonctions notabiliaires attestent le succès des efforts d’enracinement du couple. Elles témoignent également de son entregent, reflet d’une éducation attentive à la valeur du capital social comme à son entretien.

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Le capital familial de Jean et Diane Rives constitue l’un des fondements de leur capital social. Les parentés Rives et d’Ambazal, par leur ampleur, constituent en elles-mêmes de conséquents réseaux de relations. La profondeur de leurs ramifications au sein de la bourgeoisie et de la noblesse nationales et européennes en fait des outils efficaces. De plus, elle garantit l’honorabilité et la fréquentabilité de ceux qui peuvent s’en réclamer, faisant du nom lui-même une lettre de créance – Diane Rives, bien qu’usant principalement du patronyme de son mari, ne se prive d’ailleurs pas des avantages que lui offre la possibilité de mettre en avant, au gré des circonstances et des besoins, son nom d’épouse ou de jeune fille. Ce capital hérité a constitué un atout précieux lors de leur entreprise de refondation du domaine de la Hêtraie : il les a avantagés lors de leurs discussions avec les représentants de la puissance publique (Direction régionale des affaires culturelles, Office national des forêts, etc.) et avec les responsables associatifs, et leur a permis de constituer sans embarras une première équipe de chasse. À ce noyau initial se sont ensuite agrégées certaines des relations de leurs relations, établies dans la région comme dans d’autres régions françaises ou à l’étranger (en Angleterre et en Belgique essentiellement).

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Désormais solidement implanté, le Rallye du Rocher fait du manoir, aussi isolé géographiquement soit-il, le centre d’une intense activité sociale. Sur près de la moitié de l’année, les laisser-courre (toujours prolongés par un dîner) rassemblent bihebdomadairement les membres de l’équipage disponibles, auxquels s’ajoutent généralement un ou plusieurs hôtes en séjour de chasse au domaine ou quelque connaissance de l’un ou l’autre des participants. Les invitations sont également collectives. Jean et Diane Rives ne dérogent pas à l’usage de convier plusieurs fois dans la saison d’autres équipages. Ils ne se dérobent pas non plus lorsqu’ils sont eux-mêmes sollicités, en dépit des tracas que représente le transport de dizaines de chiens et chevaux jusque dans des régions éloignées, voire, quoique exceptionnellement, au-delà des frontières du pays. La fin de la saison de chasse ne sonnant pas celle des rassemblements, ils ne manquent pas non plus, enfin, de participer à de prestigieux événements équestres et cynégétiques (concours, fêtes et salons de la chasse, de la vènerie, des chiens courants, de la nature, etc.) qui, bien qu’ouverts au public, constituent pour les participants autant d’occasions de sociabilité élective.

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Entre remuements et enracinement, entre mondanités et retraite, le quotidien de Jean et Diane Rives paraît fait de contrastes. Les intéressés les pensent toutefois de manière fluide, sur le mode du clair-obscur. L’ancrage dans le temps long et l’enracinement spatial correspondent à certaines de leurs aspirations profondes. Pour prendre toute leur valeur, ils doivent cependant être donnés à voir et mis en scène. Sans cela, la régénération du domaine et la (re)fondation du Rallye du Rocher perdraient une partie de leur sens. En s’engageant à la Hêtraie, Jean et Diane Rives ont manifesté leur volonté de s’inscrire dans une lignée tant familiale que sociale. S’en montrer digne implique de maintenir le rang. Contribuant à l’entretien et à l’affermissement de leur capital social et symbolique – formes prépondérantes parmi leur dotation globale –, leur pratique de la vènerie est de nature à les y aider. Elle matérialise en particulier l’inscription spatiale de leur pouvoir social, assise et attribut auxquels certaines fractions des classes supérieures demeurent très attachées malgré le caractère national ou international de leur surface sociale.

Notes

[1]

Les articles 2 et 3 du décret du 11 août 1789 abolissent le régime féodal ; s’employant à préciser ces dispositions, la loi du 28 avril 1790 fait du droit de chasse un strict attribut du droit de propriété.

[2]

160 000 permis de chasse étaient délivrés en 1860. Ce nombre se monte à 550 000 en 1910, il dépasse le million dès les années 1920, le million et demi dans les années 1930 (1 609 000 permis délivrés pour la saison cynégétique 1930-1931), et atteint ce qui constitue jusqu’ici son maximum historique à la fin des années 1970 (2 219 000 validations du permis de chasser enregistrées en 1976-1977), avant de diminuer graduellement. Sources : Paul Gouilly-Frossard, Cours de législation de la chasse, Imprimerie Wallon (Vichy), 1962, p. 402 pour les données antérieures à 1945 ; puis Office national de la chasse et de la faune sauvage.

[3]

Le lecteur curieux des circonstances historiques et politiques du développement de la chasse française consultera notamment les travaux de Philippe Salvadori, La Chasse sous l’Ancien Régime (Fayard, 1996), de Christian Estève, « Les transformations de la chasse en France : l’exemple de la Révolution » (Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1998, t. 45, n° 2, p. 404-424) et « Le droit de chasse en France de 1789 à 1914. Conflits d’usage et impasses juridiques » (Histoire et sociétés rurales, 2004, n° 21, p. 73-114) ou de Paul Bourriau, Le Monde de la chasse. Chasser en Anjou au xxe siècle (Presses universitaires de Rennes, 2011). Pour une approche plus synthétique, nous nous permettons de renvoyer à la première partie de notre thèse, « Des théâtres en forêts. Chasser aujourd’hui : quête de légitimité, jeux d’appartenances et enchevêtrement des significations sociales » (titre provisoire).

[4]

Livre blanc de la vènerie, Société de vènerie, 2011, p. 15-16. Précisons que, pour être rare, la vènerie n’en est pas pour autant une pratique en déshérence : le nombre d’équipages recensés en France a plus que doublé depuis la fin des Trente Glorieuses. Sur cette vitalité, lire l’étude de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La Chasse à courre en France, Payot, 2003.

[5]

Le nom de l’équipage ainsi que celui de ses maîtres (bien que seul Jean Rives porte le titre, nous usons du pluriel pour souligner l’investissement, à ses côtés, de son épouse) ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes rencontrées. Le même souci préside à l’absence de situation du lieu de l’enquête. Cette dernière a été essentiellement menée par entretiens approfondis et observations (au sein de divers types de groupement cynégétique : société communale, groupe privé et équipage de chasse à courre), entre 2007 et 2010.

[6]

Ce choix tend, plus encore, à singulariser le Rallye du Rocher : sur la totalité des équipages français, seuls 163 sont dédiés à la chasse du cerf, du sanglier ou du chevreuil, réputées plus coûteuses et plus prestigieuses (Livre blanc de la vènerie, op. cit., p. 16).

[7]

Le laboratoire familial, créé au sortir de la Première Guerre mondiale, s’est rapidement développé, acquérant en quelques dizaines d’années une dimension internationale puis se transformant en holding. Au tournant du xxe siècle, alors que son directoire était composé de Jules Rives (père de Jean Rives) et de ses fils, certaines des activités historiques du groupe ont été rachetées par de très grandes sociétés spécialisées, à l’échelle européenne ou mondiale, dans la production et la vente de médicaments ainsi que d’articles parapharmaceutiques.

[8]

Sur les fonctions des voyages de formation dans la socialisation des élites, lire Anne-Catherine Wagner, « La place du voyage dans la formation des élites », Actes de la recherche en sciences sociales, 2007, n° 170, p. 58-65.

[9]

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La Chasse à courre en France, op. cit., p. 195.

[10]

Les particularités du rapport au temps des membres de la grande bourgeoisie et/ou de la noblesse ont abondamment été soulignées ; lire notamment Béatrice Le Wita, Ni vue ni connue, Édition, de la MSH, 2001, et Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, 2007.

[11]

Les couleurs d’un équipage sont définies par les teintes (bleu marine, vert forêt, noir, amarante, or, etc.) de certaines des pièces composant la tenue de ses membres : redingote longue à parements, gilet, culotte ou jupe.

[12]

Indiquons que le seul élevage (soins et nourrissement) d’une meute de cent cinquante chiens de grande vènerie (bêtes pesant chacune environ trente kilos représente une dépense annuelle de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

[13]

Surnom du Hunting Act du 18 novembre 2004 : interdisant la chasse d’un animal sauvage avec un chien, il proscrit, en principe, la chasse à courre en Angleterre et au Pays de Galles.

[14]

Un piqueux (ou piqueur) est un employé responsable de la meute ; monté, il appuie cette dernière lors des sorties de chasse, à la différence du « valet de chien », auquel il ne revient pas de mener la chasse.

[15]

L’idée selon laquelle l’appartenance locale est susceptible de constituer une ressource mobilisable a d’abord été formalisée par Jean-Claude Chamboredon, dans « La diffusion de la chasse et la transformation des usages sociaux de l’espace rural » (Études rurales, 1982, n° 87-88, p. 233-260). Jean-Noël Retière (« Autour de l’autochtonie. Réflexion sur la notion de capital social populaire », Politix, 2003, vol. 16, n° 63, p. 121-143) et Nicolas Renahy (« Classes populaires et capital d’autochtonie. Genèse et usage d’une notion », Regards sociologiques, 2010, n° 40, p. 9-26) se sont ensuite employés à définir l’autochtonie comme capital, soulignant que celle-ci n’a de valeur objective et symbolique qu’en tant qu’elle est appartenance construite, mise en scène et revendiquée. À l’instar de celles de Sylvie Tissot (« De l’usage de la notion de capital d’autochtonie dans l’étude des catégories supérieures », Regards sociologiques, 2010, n° 40, p. 99-109), les observations conduites dans le cadre de notre travail sur la chasse donnent à penser que la notion de « capital d’autochtonie », bien que bâtie dans le cadre d’études consacrées aux classes populaires, est susceptible d’être utilisée, de manière tout aussi féconde, dans des analyses portant sur d’autres milieux sociaux.

[16]

Terme appartement au vocabulaire – singulier, sinon ésotérique – de la vènerie, employé ici comme synonyme de « sortie de chasse », c’est-à-dire dans le sens élargi qui lui est couramment donné aujourd’hui.

[17]

La chasse à courre étant une pratique très ritualisée, chaque sortie est ordonnée par les mêmes phases cérémonielles. Tout débute lors du « rapport », rendez-vous préliminaire au cours duquel les hommes (« valets de limier ») qui ont été « faire le bois » (c’est-à-dire qui se sont efforcés de localiser et d’identifier les animaux présents sur le territoire chassable) soumettent de manière très formelle le résultat de leur « quête » au maître d’équipage. Ce dernier choisit alors le lieu d’« attaque » et donne ses dernières consignes aux membres d’équipage (également appelés « boutons ») ainsi qu’aux éventuels bénévoles. Une fois l’ensemble des participants ralliés, les chiens sont lancés sur la « voie » d’un cerf, dont ils doivent suivre le « sentiment » (l’odeur). C’est le « laisser-courre » proprement dit. La meute poursuit l’animal de chasse, les veneurs s’attachant à la suivre à cheval. Au terme d’une course plus ou moins longue et plus ou moins mouvementée, si le cerf est rattrapé et qu’il est « pris », « aux abois », les sonneurs de trompe sonnent l’« hallali » (la mise à mort) et la bête est « servie ». Sa dépouille est alors transportée sur le lieu choisi pour la « curée », étape solennelle qui clôt la journée de chasse : la meute canine se voit distribuer la part de l’animal qui lui revient tandis que résonnent les fanfares de chasse.

[18]

Charge honorifique et bénévole, aux origines très anciennes (l’institution de la louveterie est due à Charlemagne), que Jean Rives déclare « avoir mis un point d’honneur » à occuper. Aujourd’hui nommés par le préfet, les lieutenants de louveterie sont les « conseillers techniques de l’administration sur les problèmes posés par la gestion de la faune sauvage » et « concourent sous son autorité à la régulation et à la destruction des animaux susceptibles d’occasionner des dégâts » (ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement, circulaire du 5 juillet 2011 relative aux lieutenants de louveterie – NOR : DEVL1105808C – Bulletin officiel du 25 août 2011, p. 63). Les lieutenants de louveterie possèdent le statut de collaborateurs bénévoles de l’administration – ce qui permet à Jean Rives d’évoquer les « devoirs » qui lui incombent en tant que « fonctionnaire d’État ».

Résumé

Français

Au travers d’une évocation des ressorts et des modalités de l’investissement de Jean et Diane Rives, couple ayant (re)créé un équipage établi au sein d’un antique manoir, le « Rallye du Rocher », il s’agira de donner à voir certains éléments du style de vie d’une noblesse et d’une grande bourgeoisie se voulant, aujourd’hui encore, terriennes. L’approche ethnographique permet de restituer le sens indissociablement familial et social de l’engagement de Jean et Diane Rives. Nous attachant au statut local des époux ainsi qu’à la nature des relations qu’ils entretiennent avec les membres d’autres catégories sociales (classes moyennes et populaires résidentes, membres de la bourgeoisie régionale), nous rendons ensuite compte des conditions de l’inscription spatiale de leur pouvoir social.

Plan de l'article

  1. Reconstituer un « gène disparu » : la restauration d’un héritage
  2. Émerveiller en délicatesse : ascendant local & pouvoir social

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