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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Chronologie de l’affaire de la « filière bulgare »

1er février 1979 : Mehmet Ali Agça abat Abdi Ipeçki, le directeur du quotidien turc Milliyet qui rentrait à Istanbul après une rencontre à Ankara avec le Premier ministre turc Bülent Ecevit.

25 novembre 1979 : Grâce à la complicité d’officiers d’extrême droite, Ali Agça s’évade de la prison militaire de Kartal Maltepe. Dans une lettre envoyée peu après à Milliyet, il affirme qu’il tuera Jean-Paul II si la visite du pape en Turquie n’est pas annulée.

13 mai 1981 : Place Saint-Pierre, à Rome, à 17h17, Ali Agça tire à plusieurs reprises sur Jean-Paul II, en le blessant grièvement.

19 mai 1981 : Le journal romain Giornale Nuovo avance la thèse du complot soviétique, une idée reprise peu après par Musa Celebi, le chef de la Fédération européenne des idéalistes turcs, un réseau dépendant des Loups gris, l’organisation fasciste turque.

20 juillet 1981 : Ouverture du procès d’Ali Agça à Rome. La justice italienne a choisi la procédure per diretta, sans véritable instruction judiciaire. L’accusé, qui prétend avoir agi seul, ne donne aucune explication sur les motifs de son acte. Après trois jours, le procès est clos ; Agça est condamné à la prison à vie et à un an d’isolement complet en prison.

Septembre 1982 : La « filière bulgare » fait son entrée dans les médias avec la publication dans le Reader’s Digest de l’article « The plot to kill the Pope » [Le complot pour tuer le pape] de Claire Sterling.

29 mars 1986 : Un jury composé de deux juges et de six jurés acquitte, pour manque de preuves, les trois Bulgares et les six Turcs accusés d’avoir conspiré pour assassiner Jean-Paul II. C’est la fin officielle de la thèse de la « filière bulgare ».

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L’étude d’Edward S. Herman et Frank Brodhead, The Rise and Fall of the Bulgarian Connection [1][1] Edward. S. Herman & Frank Brodhead, The Rise and Fall..., dont nous publions ici quelques extraits, traite de l’apparition, du succès puis de la chute de la fameuse affaire de la « filière bulgare » : l’implication prétendue des services secrets de la Bulgarie et du KGB dans la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II par un militant turc d’extrême droite, Mehmet Ali Agça. Dans cette étude, Herman et Brodhead se livrent à une critique circonstanciée du rôle dévolu aux médias « libres » et indépendants du monde occidental dans l’imposition d’un modèle de propagande. Pour la présente rubrique, qui constitue la suite naturelle du récent numéro de la revue Agone consacré aux « théories du complot »[2][2] « Les théories du complot », Agone, 2012, n° 47. Lire..., nous avons choisi de traduire quelques extraits de cette étude exemplaire pour en présenter une lecture qui, si elle n’en détourne pas tout à fait le sens originel, en autorise une approche légèrement différente. Si les auteurs de Rise and Fall ... cherchaient surtout à prouver comment fonctionnent les médias du « monde libre », nous avons trouvé dans cette étude quelques éclaircissements originaux sur le fonctionnement et les ressorts d’une « théorie de la conspiration » particulière et ses liens avec ce qu’il est convenu d’appeler la « version officielle » d’un événement particulier, en l’occurrence la tentative d’assassinat de Jean-Paul II.

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De ce point de vue, nous voyons dans l’affaire de la « filière bulgare » trois points particulièrement intéressants pour l’étude des « théories du complot ». À rebours de ce qui se passe généralement, nous avons d’abord avec cette version de l’attentat du 13 mai 1981 une hypothèse qui, bien que présentant toutes les caractéristiques de ce qu’on a appelé une « théorie de la conspiration illégitime[3][3] Sur le sujet des « théories de la conspiration sans... », n’en a pas moins été regardée, pendant plus de trois ans, comme la « version officielle » de l’événement par l’immense majorité des médias occidentaux : c’est ce que Herman et Brodhead ont bien montré, puis à nouveau le même Herman avec Noam Chomsky dans un essai ultérieur[4][4] Lire La Fabrication du consentement. De la propagande....

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Le second intérêt que nous y voyons est que la magistrale démonstration par Herman et Brodhead du caractère illégitime et faux de l’hypothèse de la « conspiration bulgaro-soviétique » va au-delà de la simple critique des « théories du complot » puisqu’elle recourt elle-même à une autre théorie du complot pour expliquer les raisons de l’apparition, plus de dix-huit mois après le premier procès d’Ali Agça, du thème de la « filière bulgare »[5][5] On verra que cette « théorie », que Herman et Brodhead.... C’est pour cette raison que nous avons jugé bon de sélectionner dans les pages de leur livre le passage consacré à l’hypothèse du « coaching » d’Ali Agça par les services secrets italiens, une hypothèse qu’on pourrait qualifier péjorativement de « conspirationniste » mais qui a le mérite de rappeler que les théories de la conspiration ne sont pas toujours – il s’en faut – des inventions absurdes ou délirantes mais peuvent être à l’occasion des outils d’analyse parfaitement légitimes.

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Ces extraits permettent enfin de répondre à la question qui suit : pourquoi l’incroyable thèse de la « filière bulgare » dans la tentative d’assassinat de Jean-Paul II n’est-elle pas considérée comme une des théories de la conspiration les plus significatives du xxe siècle et du début du suivant, à l’égal de celles de l’incendie du Reichstag, de l’assassinat de JFK ou des attaques du 11 septembre 2001, alors qu’elle présente toutes les caractéristiques de la plupart des théories du complot, principalement des plus illégitimes d’entre elles ?

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On peut donner, il nous semble, au moins deux réponses à cette interrogation. La première, c’est que la « filière bulgare » présentait cette particularité d’avoir commencé à exister véritablement à partir des « aveux » fracassants du responsable avéré de l’attentat : qu’on imagine un Lee Harvey Oswald qui aurait échappé au revolver de Jack Ruby et déciderait de dire toute la vérité sur l’assassinat de JFK, en désignant les Cubains ou l’URSS ou la mafia comme les commanditaires du crime. L’importance accordée aux « aveux » du coupable ne peut pourtant expliquer à elle seule le refus implicite et unanime de tenir la « filière bulgare » pour une théorie du complot. Comme le rappellent Herman et Brodhead, cette version très particulière de l’affaire préexistait en vérité aux prétendus aveux d’Ali Agça, puisqu’elle fut élaborée d’abord, dans le secret, par les services de renseignements italiens – orfèvres en matière de création des fausses pistes[6][6] Cette pratique du depistaggio visait surtout à égarer... –, avant d’être exposée au grand jour par deux propagandistes, partisans de la ligne dure contre le « communisme », Claire Sterling et Paul Henze, deux hardliners de la guerre froide. Les « aveux » d’Ali Agça ne firent qu’opérer le passage de ce qui était une théorie à peu près invraisemblable au rang de « version officielle » de l’attentat du 13 mai 1981. Cependant, après la rétractation d’Agça, rien ne devrait interdire de regarder la « filière bulgare » comme une des principales théories de la conspiration du xxe siècle, et sans doute la seule qui soit parvenue à bénéficier un temps du statut de « vérité officielle ».

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Cette élévation de la « filière bulgare » au rang de « version officielle » de l’événement nous fournit la seconde des raisons qui expliquent, à notre sens, l’incapacité à considérer aujourd’hui encore la « filière bulgare » comme une véritable théorie de la conspiration. Acceptée en son temps en tant que « version officielle » de l’attentat de la place Saint-Pierre par l’immense majorité des médias occidentaux, la vérité est qu’elle passe encore, probablement, pour la « vérité vraie » de l’attentat auprès de nombreux Occidentaux. D’autant plus « vraie » que les mêmes médias qui avaient assuré son triomphe, malgré ses énormes incohérences, se gardèrent bien de donner la même place à l’effondrement de cette hypothèse. De ce point de vue, le temps a donné mille fois raison aux arguments présentés par les auteurs de The Rise and Fall … dans leur conclusion, ici reproduite, quant à la survie de la thèse de la « filière bulgare ».

Notes

[1]

Edward. S. Herman & Frank Brodhead, The Rise and Fall of the Bulgarian Connection, New York, Sheridan Square Publications, Inc., 1986.

[2]

« Les théories du complot », Agone, 2012, n° 47. Lire notamment Miguel Chueca, « Éditorial : De quelques idées reçues sur les “théories du complot” et de quelques arguments pour y objecter », p. 7-14.

[3]

Sur le sujet des « théories de la conspiration sans fondement » ou « illégitimes » (unwarranted conspiracy theories), on se reportera à l’essai de Charles Pigden « Une superstition moderne : la fausseté en soi des théories de la conspiration » (Agone, 2012, n° 47, p. 24-25).

[4]

Lire La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Agone, 2008, chap. iv, « La filière bulgare pour tuer le pape : désinformation de libre-marché ».

[5]

On verra que cette « théorie », que Herman et Brodhead présentent très honnêtement comme une hypothèse, ne concerne que les conditions d’émergence de la « filière bulgare ». Les auteurs se sont bien gardés d’élaborer la moindre « théorie alternative » sur la tentative d’assassinat elle-même, comme le fit par exemple le journaliste français Jean-Marie Stoerkel dans son livre Les Loups de Saint-Pierre (Plon, 1996), qui mettait l’attentat sur le compte des réseaux liés à Licio Gelli et à la loge P2.

[6]

Cette pratique du depistaggio visait surtout à égarer les enquêteurs vers des pistes d’extrême gauche dans le cas d’attentats commis, selon toute vraisemblance, par des groupes d’extrême droite : c’est ce qui arriva, comme on sait, avec l’attentat commis le 12 décembre 1969 à la piazza Fontana (Milan), originellement attribué au petit groupe libertaire de Pietro Valpreda. Après le massacre du 2 août 1980 en gare de Bologne, le SISMI (les services de renseignement de l’armée italienne) essaya encore de créer de fausses pistes.

Pour citer cet article

Chueca Miguel, « Une théorie du complot. À propos de « Ali Agça & la “filière bulgare” » », Agone, 2/2013 (n° 51), p. 169-174.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-2-page-169.htm


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