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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Une version préliminaire : une conspiration turque

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« Quand nous regardons en arrière, il nous semble étonnant que l’histoire ait pu évoluer si doucement et sans à-coup devant les yeux de plusieurs centaines de journalistes venus à Rome des quatre coins de la planète pour couvrir l’attentat contre le pape. La vérité avait été à portée de main pendant un court moment et elle s’était aussitôt envolée. Au premier signe d’une conspiration possible, les chefs des gouvernements et de l’Église perçurent les risques qu’il y avait à la déjouer. Du jour au lendemain, on dressa un mur de miroirs réfléchissants, qui parvint à faire dévier constamment les regards [1][1] Claire Sterling, The Time of the Assassins. Anatomy.... »

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Ainsi commence l’argumentation de Claire Sterling visant à démontrer qu’on organisa à l’échelle internationale une gigantesque opération de dissimulation (cover-up) afin d’occulter la conspiration qui soutenait la tentative d’assassinat du pape commise par Ali Agça. Tout au début de son étude sur la filière bulgare, la journaliste déforme, de façon très caractéristique, des aspects élémentaires des événements historiques pour mettre en valeur le fait que, contre la cruelle indifférence de l’Ouest et la désinformation de l’Est, elle a tiré la vérité du puits à propos de la conspiration du bloc soviétique pour tuer le pape.

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Quelle était cette « vérité qu’on était sur le point de toucher » ? D’après Sterling, les autorités italiennes déterminèrent immédiatement après l’attentat qu’Ali Agça avait été aidé par « d’autres personnes restées inconnues », ainsi que l’écrivit le procureur général Achille Gallucci dans son mandat d’arrêt. Le juge Luciano Infelisi, qui signa l’arrêt, notait que « pour nous, la preuve est faite qu’Ali Agça n’a pas agi seul ». Ces phrases, tirées du journal de Turin La Stampa (15 mai 1981), sont citées par Sterling au début de son livre. Elles sont aussitôt mises en regard d’un extrait du New York Times du même jour, où on affirme que « la police est convaincue, selon des sources proches du gouvernement, que M. Agça a agi seul ». Aux yeux de Sterling, c’est là le début du cover-up.

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Le suivi quotidien des reportages parus dans le New York Times et le Washington Post tout au long des dix jours consécutifs à la tentative d’assassinat montre clairement que le « mur aux miroirs réfléchissants » de Sterling était incapable d’endiguer la recherche par les médias d’une éventuelle conspiration. Nous savons aussi, par des documents « fuités » et des comptes rendus des investigations, qu’au moment du procès d’Agça, les autorités italiennes envisageaient encore la possibilité qu’il ait pu être aidé dans son entreprise [2][2] Par exemple, le 25 mai 1981, le SISMI adressait au.... Cependant, la conspiration recherchée, que Sterling est incapable de voir [3][3] De même que Sterling est incapable de percevoir l’existence..., était une conspiration turque, fondée sur l’obscur réseau d’extrême droite appelé les Loups gris, et son organisation-mère, le Parti d’action nationaliste de Turquie. Si on admet qu’il pouvait exister quelques réticences officielles à enquêter sur cette très vaste conspiration, on peut seulement en inférer que quelqu’un, ou quelque institution, hésitait à explorer tout lien possible avec des réseaux fascistes internationaux qui auraient pu compromettre l’Italie ou les alliés de l’Otan.

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Cette recherche, toutefois, était reflétée dans l’ensemble des médias américains. Les analyses des journaux télévisés des trois principales chaînes d’informations américaines révèlent un intérêt soutenu pour les racines turques d’Agça [4][4] Vanderbit University Television News Archive, Television.... Le magazine Time, dans le numéro immédiatement postérieur à la tentative d’assassinat, décrivait Agça comme un « fanatique d’extrême droite » et le reliait au Parti d’action nationaliste [5][5] « Not yet hale, but hearty », Time, 1er juin 1981,.... De même, la couverture de l’événement par Newsweek, bien plus importante, situait Agça dans la mouvance des Loups gris, en allant même jusqu’à spéculer sur l’existence de connexions bien plus étendues avec des fascistes européens [6][6] « The man with the gun », Newsweek, 25 mai 1981, p.....

Les défis à relever par Sterling & Co

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Les faits qui reliaient Agça à une conspiration d’extrême droite représentaient un formidable défi pour Sterling et ses associés dans leurs efforts pour transformer l’affaire en complot machiné par l’URSS. Au fur et à mesure qu’ils développaient la thèse de la filière bulgare-KGB, apparaissaient aussi des contradictions logiques qui appelaient une solution sans jamais la recevoir. Voici quelques-uns de ces problèmes :

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1) Les liens d’Agça avec les Loups gris. Les partisans de la « filière bulgare » se demandaient si Agça avait toujours été une recrue du KGB qui utilisait ses contacts avec les Loups gris comme une couverture ou s’il était de fait un véritable militant terroriste d’extrême droite, recruté ultérieurement par le KGB. Claire Sterling, par exemple, affirma en 1982 devant un comité d’investigation du Congrès qu’Agça était un « élément dormant », un agent soviétique de longue date, qui fut activé quand on jugea nécessaire de frapper le pape [7][7] « The assassination attempt on Pope John Paul II »,....

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2) Le séjour d’Agça en Bulgarie. Un élément-clé des scénarios de la filière bulgare a toujours été le séjour qu’Agça avait fait dans la capitale bulgare, pendant quelques jours ou quelques semaines de l’été 1980 [8][8] L’aspect le plus important peut-être de son séjour.... Sterling et la chaîne NBC ont affirmé que la simple présence d’Agça à Sofia prouvait l’implication de la Bulgarie parce que la police du pays était au courant de tout et avait dû « protéger » Agça.

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3) Le motif bulgare-soviétique. La question du motif met à mal aussi plusieurs points du prétendu lien avec les Bulgares. Pourquoi ceux-ci ou les Russes auraient-ils voulu tuer le pape ? Les tenants de l’hypothèse de la filière bulgare ont cru trouver ce motif dans la situation de la Pologne entre le moment où le cardinal Wojtyla est élu pape en 1979 et la création du syndicat Solidarité vers la fin août 1980. C’est le soutien du pape à Solidarité qui est censé donner la clé du désir des Soviétiques de se débarrasser de lui : on a même dit, à un certain moment, qu’il aurait exprimé l’intention de renoncer à la couronne papale et de retourner en Pologne dans le cas d’une invasion du pays par l’URSS [9][9] Vers l’automne 1982, on fit courir le bruit que, en....

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4) Ineptie opérationnelle. a) Pour commencer, pour quelle raison les Bulgares auraient-ils voulu louer les services d’Agça ? Parmi les centaines de terroristes d’extrême droite recherchés par le gouvernement turc, Agça était probablement le plus connu de tous et, comme le montra le procès de 1985, il était d’une grande instabilité personnelle. En tant qu’anticommuniste, il aurait eu peu de scrupules à avouer une implication bulgare. b) Pour expliquer le manque de preuves directes de l’engagement bulgare ou soviétique, Claire Sterling et ses associés se sont toujours retranchés derrière l’idée que le KGB est une institution très professionnelle qui fait très bien les choses, qui efface ses traces, et opère en se ménageant toujours la possibilité d’un déni. Autrement dit, aux yeux de Sterling, le manque de preuves serait précisément le signe de la participation soviétique au complot. c) Une autre des grosses difficultés de l’hypothèse de la filière bulgare est l’énorme maladresse de la tentative d’assassinat. Il est difficile d’imaginer un plan d’attaque plus pauvrement préparé que celui qui fut mis en œuvre à Rome. Non seulement Agça ne parvint pas à ses fins, mais lui-même ne fut ni mis en lieu sûr ni supprimé. d) La faiblesse du prétendu complot atteignit des proportions épiques après qu’Agça eut déclaré que des officiels de l’État bulgare l’avaient rencontré et guidé ses mouvements à Rome. Ceux qui nous proposent ce scénario voudraient nous faire croire que les services secrets bulgares auraient engagé leurs agents dans des contacts, des manœuvres tactiques et des projets directs avec Agça presque jusqu’au moment même de la tentative d’attentat.

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5) Le retard de la confession d’Agça. Il fallut plus de dix-sept mois à Agça après son arrestation pour nommer ses complices bulgares, dont six mois après qu’il eut décidé de « tout dire ».

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Ces faiblesses de la filière bulgare n’ont jamais été surmontées. Les questions les plus intéressantes, cependant, sont pourquoi, par qui et comment un complot si peu plausible, si peu fondé et si contradictoire put être fabriqué et défendu par la justice italienne et par la presse occidentale tout au long d’une période de trois ans.

L’émergence de la filière bulgare

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D’après le rapport d’enquête du juge Martella, vers la fin avril 1982, neuf mois après sa condamnation, Agça aurait dit aux autorités de la prison qu’il souhaitait faire une déposition. Le « nouvel Agça » était devenu soudainement volubile et coopératif, livrant au juge pour la première fois des témoignages plausibles sur certains associés et certaines relations des Loups gris [10][10] Il est difficile de déterminer dans quelle mesure cette.... Très significativement, Agça commençait à introduire les Bulgares dans son récit, d’abord incidemment et de manière allusive, avant de les amener sur le devant de la scène.

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Pourquoi Agça se décida-t-il soudain à parler ? Le rapport de Martella ne dit rien à ce sujet, en laissant entendre qu’il avait juste décidé de coopérer et de dire enfin la « vérité ». Claire Sterling et d’autres partisans de la filière bulgare affirment qu’Agça se résolut à parler parce qu’il s’était rendu compte que ses espoirs d’être tiré de la prison par les Bulgares – qui l’auraient aidé à s’évader ou auraient procédé à un échange de prisonniers ou versé une rançon – n’avaient pu être concrétisés.

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Par ailleurs, en décembre 1982, immédiatement après l’arrestation du Bulgare Antonov, la presse italienne publiait une masse de détails et d’allégations suggérant sans détours qu’Agça avait été soumis à de fortes pressions ou qu’on l’avait soudoyé pour le faire « avouer ». Ce qui attire l’attention dans le rapport d’enquête de Martella, c’est son incapacité à envisager la possibilité qu’Agça ait pu être « coaché ».

Quand l’art anticipe la réalité

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Cependant, bien des choses étaient arrivées entre les « nouvelles » confessions d’Agça du mois de mai et celles de la fin octobre, les plus importantes étant sans doute la publication dans le Reader’s Digest d’un article de Claire Sterling, où celle-ci affirmait qu’Agça avait agi pour le compte des Bulgares, ainsi que la diffusion d’un documentaire sur NBC, « The man who shot the Pope : a study in terrorism » [L’homme qui tira sur le pape : une étude sur le terrorisme]. Cependant, bien qu’aucun de ces efforts n’apportât une nouvelle information, ils contribuèrent à esquisser le modèle de la filière bulgare, qui fut adopté et enjolivé par Agça lui-même.

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L’article de Sterling « The plot to murder the Pope » parut dans le numéro de septembre du Reader’s Digest. En dépit du grand nombre de contradictions et de mensonges contenus dans les aveux toujours changeants d’Agça, l’article reposait largement sur ses déclarations de mai 1981, quand il affirma avoir reçu une instruction militaire dans un camp de l’OLP au Liban et que ses premiers contacts politiques en Turquie s’étaient faits avec des gens de gauche, pas de droite. Dans le Reader’s Digest et plus tard encore, Sterling maintenait que, quelles que soient les relations qu’Agça avait pu avoir avec les Loups gris, elles étaient une couverture pour ses sympathies réelles, de gauche. Sterling situait le lien principal entre Agça et les Bulgares en la personne du contrebandier turc Abuzer Ugurlu, qui selon elle travaillait main dans la main avec les autorités bulgares. Sterling introduisait aussi l’associé d’Agça, Omer Mersan, qui dirait plus tard devant une cour de justice italienne qu’il avait donné 770 dollars à Agça (qu’il connaissait sous un autre nom) sur les ordres d’Ugurlu. Grâce à ces relations, Sterling créait la chaîne de commandement dans laquelle les Bulgares auraient mandaté Ugurlu afin qu’il engage Agça pour tuer le pape.

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Cinq semaines plus tard, l’histoire concoctée par Sterling atteignait le public grâce à l’émission de NBC « The man who shot the Pope : a study in terrorism ». Le documentaire, commenté par le journaliste américain Marvin Kalb, comptait sur la présence de Sterling et de Paul Henze comme consultants. Si le documentaire présentait des arguments déjà connus, il insistait davantage sur les raisons que l’URSS avait de tuer le pape. Alors que cette affirmation n’a jamais été étayée par la moindre preuve et a été même catégoriquement démentie par les porte-parole du Vatican, la prétendue menace du pape adressée aux autorités soviétiques était pourtant l’axe de l’émission de NBC. Le documentaire de NBC se fondait sur les déclarations de l’ex-ministre de l’Intérieur italien Mazzola pour soutenir l’hypothèse d’une action aussi déraisonnable et risquée de la part des Soviétiques. Et, suivant l’article de Sterling, on affirmait dans ce documentaire qu’Agça avait été recruté par le KGB avant même de quitter sa ville natale et que ses relations avec la droite turque n’étaient qu’une couverture pour cacher son engagement réel à gauche. Finalement, le documentaire concluait par une surprenante observation : le complot contre le pape n’était pas sans précédents, comme le prouvaient, par exemple, les complots américains contre Lumumba, Castro et « probablement » contre Khadafi !

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Une conséquence significative du documentaire de NBC fut l’audience organisée le 23 septembre 1982 par la commission parlementaire sur la sécurité et la coopération en Europe, soit deux jours après l’émission. La commission, qui avait été mise sur pied afin de contrôler le respect par les Soviétiques des accords d’Helsinki, entendit Claire Sterling, Michael Ledeen [11][11] Sur Michael Ledeen, lire infra, note 18. et un émigré bulgare, Atanas Slavov. Les membres de la commission étaient tous persuadés que les Bulgares et les Soviétiques étaient derrière le complot. Sterling esquissa pour la commission la version du complot meurtrier qu’elle avait écrite peu avant pour le Reader’s Digest. Elle suggéra l’importance de l’accord passé à Gdansk entre Solidarité et le gouvernement polonais le 31 août 1980, le jour même où Agça avait quitté la Bulgarie pour l’Europe occidentale. Elle affirma aussi à la commission qu’aucun fonctionnaire des services de renseignements américains n’avait discuté de ses découvertes avec elle.

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Le résultat le plus significatif des efforts de Sterling et de NBC fut de relancer l’affaire en Italie même. Le 5 octobre, le juge Martella prit l’avion pour Washington, « dans l’espoir, selon le Washington Post, d’évaluer deux études récentes parues dans les médias suggérant que des services de renseignements du bloc soviétique étaient impliqués ». Martella déclara à un journaliste du Post que, alors qu’il n’existait pas de preuve solide établissant un lien entre le bloc de l’Est et le complot, « il ne pouvait pas exclure cette possibilité ». D’après le Post, Martella « avait demandé au ministère de la Justice de l’aider à lui ménager des entretiens avec des personnes familiarisées avec l’affaire, y compris sans doute les journalistes responsables de l’émission de NBC et des articles du Reader’s Digest ».

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Le 29 octobre, les interrogatoires d’Agça reprirent. Le juge l’interrogea au sujet des déclarations de plusieurs témoins, étayées par le photographe Lowell Newton, tendant à établir qu’il avait pu être assisté par au moins une autre personne sur la place Saint-Pierre le jour de l’attentat. Agça admit rapidement qu’« il y avait effectivement une autre personne, […] le citoyen bulgare Sotir Kolev », qui lui avait été présenté à Sofia « comme un expert en terrorisme ». Agça dit aussi au juge que, peu après qu’il eut rencontré Kolev à plusieurs reprises, son compagnon Oral Çelik était arrivé à Sofia. Sa venue, selon Agça, était déterminée « par l’opportunité de planifier des actes terroristes en Europe, en utilisant les Loups gris dans l’intérêt de pays appartenant à la sphère soviétique comme la Bulgarie ». Le plus important de ces actes, d’après Agça, était un projet d’assassinat du pape.

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Selon le rapport de Martella, le jour même où Agça nomma pour la première fois son contact bulgare Kolev, il le plaça au centre d’une conspiration très élaborée en vue d’assassiner le pape, laquelle aurait rapporté plus d’un million de dollars à son groupe et à lui. L’argent aurait dû être versé sur un compte en banque de Çelik par un homme d’affaires richissime nommé Bekir Çelenk. Un tiers de la somme devait aller au réseau d’Europe occidentale des Loups gris de Musa Celebi en échange du soutien qu’il pourrait apporter à Agça et à ses compagnons. Et c’est ce même Celebi qui aurait donné le feu vert, par téléphone, à la fin avril 1981. Entre-temps, et conformément au plan établi, Kolev arrivait à Rome début mai pour superviser les opérations de dernière minute. Lui et Agça allèrent repérer les lieux, place Saint-Pierre, et Kolev s’arrangea pour qu’Agça séjourne dans une pension sous le nom d’Özgün. Le lendemain, Kolev lui livrait le nom d’un autre Bulgare, un certain Baymaric, qui devait l’aider à s’échapper après l’assassinat.

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L’étape la plus significative dans l’identification des Bulgares devait venir une semaine plus tard. Le 8 novembre, on montra à Agça les photographies de cinquante-six Bulgares vivant à Rome depuis 1977. On lui demanda si parmi ces gens figurait Kolev ou Baymaric. Agça identifia immédiatement les deux premières photographies comme étant celles de Kolev et Baymaric. Ensuite, Agça identifia la personne de la photo n° 20, celle d’un attaché militaire à l’ambassade de Bulgarie, comme étant le dénommé Petrov. « J’admets que je n’avais pas encore cité cette personne pour ne pas aggraver mon cas », déclare Agça à Martella, précisant qu’il ne pouvait pas prouver ses dires. Mais Agça ajoute qu’il avait fait la connaissance de Petrov en novembre 1980. C’est Çelenk qui, en août à Sofia, lui avait donné son contact à l’ambassade.

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Avec les informations recueillies au cours de sa visite à Washington et l’identification des Bulgares par Agça, Martella lança des mandats d’arrêt contre Sergei Antonov (le pseudo-Baymaric) et contre l’attaché militaire Jelio Vassilev (Petrov). Il ordonna également l’ouverture de poursuites contre le diplomate Todor Aivazov (Kolev), qui était protégé par son immunité diplomatique. Alors qu’Aivazov et Vassilev étaient retournés en Bulgarie, apparemment dans le cadre d’une rotation de routine, Antonov fut arrêté à son bureau le 25 novembre. Son appartement fut fouillé, où on lui confisqua un « guide du Vatican ». Le lendemain commençaient les interrogatoires d’un Antonov incrédule, avec un juge Martella le questionnant à propos de chacune des affirmations d’Agça concernant Baymaric : aimait-il les fleurs ? collectionnait-il des mini-bouteilles d’alcool ? etc. Les recherches de Martella sur Antonov et son alibi, qui occupent une grande partie des mille pages restantes de son rapport d’enquête, reflètent sa conviction que toute contradiction dans le témoignage d’Antonov ou toute lacune dans sa mémoire après dix-huit mois sur ce qu’il faisait et où il se trouvait en mai 1981 étaient le signe de la culpabilité du Bulgare.

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Alors même que l’investigation de Martella dégénérait en une simple vérification de l’alibi d’Antonov en vue de l’inculper, la nouvelle sensationnelle que le bloc soviétique avait été impliqué dans la tentative d’assassinat du pape déplaçait le centre de l’affaire hors des bureaux des enquêteurs et le ramenait dans les médias, lesquels firent volte-face et adoptèrent la nouvelle histoire en émettant seulement quelques réserves. Le changement de ton des médias occidentaux après les dépositions d’Agça et l’arrestation d’Antonov est très bien illustré par les transformations opérées dans le documentaire de NBC « The man who shot the Pope » rediffusé dans le créneau horaire de soixante minutes précédant le message du président Reagan sur « l’état de la nation » du 25 janvier 1983. L’information sur les racines turques d’Agça était presque entièrement omise et la préoccupation essentielle des auteurs du documentaire était de présenter – d’un point de vue approbateur et de façon entièrement a-critique – les déclarations d’Agça selon lesquelles les Bulgares étaient les responsables de l’attentat. La rediffusion supprima toutes les hésitations que le précédent documentaire pouvait contenir. La conclusion du premier programme, selon laquelle le complot soviétique était concevable à cause des précédents complots américains contre Lumumba et Castro, était remplacée par une retentissante mise en garde adressée aux gouvernements occidentaux, notamment celui des États-Unis, dont l’incapacité à conduire cette affaire avec la résolution nécessaire, où que cela pût mener, équivalait presque à une trahison. « L’administration américaine, menaçait Marvin Kalb, ne fait montre d’aucun courage, en laissant seule l’Italie face à la furie de l’Union soviétique. » « Pour l’administration Reagan, et particulièrement pour la CIA, la preuve de la responsabilité soviétique pourrait briser l’espoir de la détente, des échanges commerciaux et des ventes d’armes. […] La poursuite d’une investigation, concluait Kalb, a le potentiel d’une bombe à retardement placée dans un coin des relations Est-Ouest. »

Ledeen, Pazienza [12][12] Dans l’introduction de leur ouvrage (The Rise and Fall…,..., le SISMI & la filière bulgare

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Des enquêtes sur les services secrets italiens en général, sur le SISMI et la filière Ledeen-Pazienza-SISMI en particulier, ont fait apparaître une large variété de faits et de liens relatifs à l’émergence de la filière bulgare. D’abord, il est clair que le SISMI et d’autres agences de renseignements italiennes ont été de longue date infiltrés et même dominés par des membres de la loge P2 [13][13] La loge Propagande Due, communément appelée la loge... et par l’extrême droite. Ces groupes ont été partie prenante, des années durant, de tentatives visant à la subversion de la démocratie italienne, à l’affaiblissement et à la destruction de la gauche au moyen de la « stratégie de la tension » et, au besoin, de l’organisation d’un putsch en vue d’installer un gouvernement favorable à la loi et à l’ordre.

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Ensuite, il est établi que le SISMI n’a eu aucun scrupule à recourir à des faux documents, à les diffuser et à les attribuer à des ennemis politiques. Le 19 mai 1981, six jours seulement après la tentative d’assassinat contre Jean-Paul II, le SISMI diffusait un rapport secret au sein du gouvernement où on affirmait que la tentative avait été décidée et annoncée par le ministre de la Défense de l’URSS, le maréchal Ustinov, au cours d’une rencontre des chefs militaires du pacte de Varsovie organisée en novembre 1980 en Roumanie. Ce faux document est à présent en possession de la justice italienne et il est une pièce à charge dans le procès intenté à Pazienza et alii. Un associé de Pazienza, Francesco Mazzola, alors sous-secrétaire à la Sécurité, fut le premier officiel italien à se référer publiquement à une « filière bulgare ». Bref, les services de renseignements italiens avaient concocté un complot du KGB et étaient déjà en train de l’ébruiter un peu partout bien avant qu’Agça ne commence à parler sérieusement de l’implication des Bulgares.

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Enfin, le SISMI était ravagé par des problèmes de corruption dans les années 1970 et au début de la décennie suivante. Nous avons mentionné les multiples contacts de Pazienza avec la mafia. Santovito et plusieurs de ses associés furent arrêtés et condamnés pour leur participation active à des trafics d’armes et de drogue. Certaines de ces transactions passaient même par une coopération avec les Loups gris turcs afin de transporter des marchandises de contrebande à travers la Bulgarie. Ces relations entre le SISMI et les Loups gris peuvent avoir incité Agça à coopérer à la fabrication de la filière bulgare.

Comment Ali Agça fut « coaché »

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Nous pensons qu’Agça a été « coaché » afin de compromettre les Bulgares. Le « coaching », tel que nous entendons le terme ici, comprenait trois éléments : désigner à Agça ceux qui devaient jouer le rôle des méchants ; l’inciter, en le soudoyant et/ou en le menaçant de représailles, à les dénoncer comme ses collaborateurs ; lui fournir les informations nécessaires pour lui permettre de formuler un scénario crédible et de nommer des complices précis. La preuve directe et circonstancielle que ces trois choses ont été faites dans l’affaire de la filière bulgare est aujourd’hui largement établie. Beaucoup d’individus ayant intérêt à faire endosser le complot aux Bulgares avaient accès à la prison et ils avaient énormément d’occasions de soudoyer et de menacer Ali Agça. En 1981, les services secrets italiens étaient dominés par des membres de la loge P2 et avaient une longue histoire de soumission aux services de renseignements nord-américains. Non seulement les services secrets avaient accès à Agça en prison mais ils avaient aussi des relations de longue date avec la mafia, dont les chefs emprisonnés dominaient la prison d’Ascoli Piceno, où se trouvait également Agça.

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On sait aussi que certaines personnes proches du Vatican souhaitaient faire parler Agça. La presse occidentale accepta la thèse des journalistes Sterling et Henze selon laquelle l’Union soviétique voulait étouffer le mouvement polonais Solidarité en le privant de l’appui du pape. Nulle part on n’a mentionné le désir possible qu’aurait eu le pape de voir Agça, de sa prison, mouiller les Soviétiques afin de renforcer la résistance polonaise à la loi martiale et de saper l’influence soviétique en Pologne et ailleurs. Le premier livre sur la tentative d’assassinat, Le Drame du 13 mai, fut publié en RFA par un prêtre du Vatican, qui affirmait que le KGB avait entraîné Agça en Union soviétique et avait ordonné l’assassinat du pape. Le Dr Hoemeyer, secrétaire général de l’Union des évêques catholiques, versa à Souleimane Yetkine, un vieux camarade turc d’Agça originaire de Malatya [14][14] Malatya est la ville natale d’Ali Agça. [ndt], et résidant en RFA, une forte somme en plusieurs versements afin qu’il persuade Agça de dire qu’il avait été engagé par le KGB. Örsan Öymen, le correspondant en RFA du journal turc Milliyet, qui s’occupait tout particulièrement de l’affaire de l’attentat contre Jean-Paul II, s’entendit dire par père Gianno, un libraire du Vatican, que « notre Église mit à profit l’attaque contre le pape. Elle suggéra secrètement la thèse du KGB à la presse, et ensuite elle se tint en retrait ». Le Vatican avait aussi un agent dans la prison : le père Mariano Santini, le chapelain catholique d’Ascoli Piceno. Santini avait des contacts réguliers avec Agça, et père Gianno suggéra à Öymen que Santini était la personne-clé pour inciter Agça à parler. Ce que confirme Giovanni Pandico, le témoin capital de l’accusation dans le procès de la mafia à Naples. Le cardinal Silvio Oddi reconnut devant Öymen qu’Agça écrivit une lettre le 24 septembre 1982 – quelques semaines avant de nommer les Bulgares pour la première fois et tout de suite après la publication de l’article de Sterling dans le Reader’s Digest –, dans laquelle il se plaignait aux autorités du Vatican de ce que le chapelain de la prison exerçait des pressions sur lui et qu’il craignait pour sa vie. Bref, non seulement la P2 et les services secrets italiens avaient politiquement intérêt à entrer directement en contact avec Agça et à faire en sorte qu’il parle, mais il en allait de même des agents du Vatican, qui usèrent de leur influence dans ce même sens dès le lendemain de la tentative.

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Les motifs d’Agça étaient également très clairs. Tout semble indiquer qu’il fut poussé à parler par le procédé classique de la carotte et du bâton. Après son premier procès, il fut emmené à la prison d’Ascoli Piceno, où il était supposé rester à l’isolement une année entière. Isolé et harcelé de multiples façons par les fonctionnaires de la prison, Agça se plaignit de ces pressions, à la fois physiques et psychologiques, à sa famille et aux autorités pénitentiaires. Après une période plus douce, mais bien avant l’expiration de la période de confinement, on lui accorda une cellule confortable, avec télévision, radio et une baignoire privée. Le 29 décembre 1981, des officiers des services italiens du renseignement vinrent le voir à la prison. Peu de temps après, il reçut pour la première fois la visite du juge d’instruction Ilario Martella. Le 2 février 1982, Agça dit à un avocat qu’on lui avait proposé un marché avec les services de renseignements, une réduction de sa peine de prison à dix ans et même moins contre des aveux. La presse italienne fit savoir également qu’on avait menacé Agça de le priver de ses privilèges et de le traiter à l’égal de la population pénitentiaire dans les prisons italiennes s’il refusait de coopérer. Martella lui-même reconnut dans son rapport final qu’il avait laissé entrevoir à Agça la possibilité de voir sa peine commuée par la grâce d’un pardon présidentiel s’il collaborait à l’investigation. Ainsi, les périodes où on usa du bâton étaient combinées avec des incitations positives à parler.

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Il existe quelques doutes concernant le nombre et l’importance des visites rendues par les agents des services secrets à Agça dans sa cellule. Le juge Martella et le procureur Albano ont affirmé tous les deux qu’il n’y eut qu’une seule visite, au cours de laquelle rien de très intéressant n’avait été révélé. En revanche, un rapport de la police italienne, rédigé en août 1982, affirme que les services secrets avaient mené des « entretiens » (au pluriel) avec Agça afin d’essayer de déterminer s’il y avait eu ou pas des « connexions internationales » (c’est-à-dire une « filière bulgare ») sous-jacente au complot. La presse italienne se fit également l’écho de multiples visites des services secrets à la prison d’Ascoli et à Agça en particulier. D’après un des officiers qui y participa, l’entretien du 29 décembre 1981 dura cinq heures. Les rapports de Martella et d’Albano insistent sur le point qu’Agça n’aurait rien dit d’utile ce jour-là et qu’il aurait difficilement pu être « coaché » par des officiers qui en savaient si peu eux-mêmes. Au cours de cette rencontre, les services secrets ont sûrement indiqué à Agça quels devaient être les « méchants » et ce qu’il avait à faire pour être à nouveau sous les feux de la rampe et pour améliorer ses conditions d’emprisonnement. Ce sont là des éléments importants du « coaching ».

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Il n’a probablement pas été difficile de persuader Agça, militant d’extrême droite et anticommuniste, qu’en impliquant les Bulgares il contribuerait à une croisade utile contre un ennemi commun. De nombreux observateurs ont noté qu’Agça disait aux enquêteurs qui l’interrogeaient ce qu’ils voulaient entendre, du moins tant que cela ne portait pas atteinte à ses propres intérêts. De fait, Agça devait dire aux enquêteurs bien plus que ce qu’ils voulaient entendre à cause de sa propension naturelle à fabriquer des fables dont il était le héros.

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Agça était également tout disposé à désigner les Bulgares parce que cela lui donnait une nouvelle occasion de laisser une trace de lui dans l’histoire du monde. Le besoin de se grandir lui-même et d’obtenir la reconnaissance publique – son « complexe de Carlos » – était apparemment essentiel pour Agça. Ses camarades des Loups gris le désignaient sous le sobriquet à moitié affectueux de l’« Empereur ». L’Empereur prit grand plaisir à la notoriété qui fut la sienne après l’attentat contre le pape. De fait, cela paraît avoir été un des principaux motifs de la tentative d’assassinat elle-même. Revenant sur le devant de la scène par la grâce de son aveu sur l’implication des Bulgares et du KGB, Agça était heureux de l’attention qu’on lui portait une fois de plus et était prêt à fournir à ses récents collaborateurs tout ce dont ils avaient besoin. Jouant son nouveau rôle, il répétait maladroitement, comme un mauvais acteur, toutes les formules de l’école du « terrorisme international » de Sterling.

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Pandico a affirmé que le général Musumeci, membre de la P2 et ex-second du SISMI, était venu à Ascoli Piceno avec toute une série de fiches sur lesquelles il avait consigné les mobiles qu’Agça était censé donner pour étayer ses aveux ainsi que les détails de ce qu’il devait dire sur la participation bulgare et soviétique. Un an et demi avant les affirmations de Pandico, un autre membre de la mafia transformé en informateur de la police, Giuseppe Cilleri, avait déjà été cité dans la presse italienne pour avoir prétendu que Francesco Pazienza avait « rendu de fréquentes visites » à la prison d’Ascoli Piceno et qu’il avait personnellement donné des instructions à Agça pour préparer la séance d’identification photographique des Bulgares [15][15] Calderoni, « Cell with services » (titre en anglais),.... Agça reçut suffisamment de détails pour esquisser une première version plausible. Dès lors, doté d’un large accès aux récits journalistiques de l’affaire et des sujets qui s’y rattachaient [16][16] « Chaque fait qu’Agça relatait sur les activités de..., et grâce à une utilisation astucieuse des questions posées par les services secrets et les magistrats [17][17] « Quand Martella lui demanda en Bulgarie s’il avait..., Agça put donner de nouveaux renseignements et plus de « détails surprenants » sans avoir besoin d’un « coaching » plus explicite.

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Une curiosité de cette affaire, qui plaide en faveur de l’hypothèse du « coaching », est le temps très long qu’il fallut à Agça pour nommer les Bulgares. Arrêté en mai 1981, Agça ne commença à désigner ses complices bulgares que vers octobre-novembre 1982, soit après dix-sept ou dix-huit mois. Celle-ci fut la période de la chance à saisir, durant laquelle on pouvait faire coïncider les intérêts d’Agça et de ses geôliers afin d’aboutir à des aveux. Agça était incapable de fournir le moindre nom bulgare six mois après qu’il eut donné son accord pour coopérer avec les autorités italiennes, c’est-à-dire en avril 1982. Ni Sterling ni Martella n’ont donné d’explication satisfaisante au fait qu’Agça ait mis tant de temps pour accuser les Bulgares. Notre conclusion est qu’il ne parla pas avant parce qu’il n’avait rien à avouer.

Claire Sterling, une pseudo-spécialiste du terrorisme

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Journaliste pendant de longues années en Europe pour le compte de Reporter et autres magazines, Claire Sterling devint en 1981, avec la publication de The Terror Network[18][18] Il existe une version française de ce livre, publiée..., la grande référence à propos de la supposée campagne de terrorisme international soutenue par l’URSS. Cette étude, immédiatement adoptée comme un texte fondamental par le gouvernement Reagan à peine installé au pouvoir, assura la crédibilité de Sterling aux yeux des médias occidentaux. The Terror Network, avec son étude plus récente du complot contre la vie du pape, ainsi que ses fréquents articles du New York Times et du Wall Street Journal, peuvent être analysés comme un matériau primaire de l’étude de la pseudo-science du terrorisme.

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Cette pseudo-science est illustrée par l’infamant rapport Lusk, un pur produit des enquêtes de la période d’après-guerre menées par l’État de New York, qui voyait un « Rouge » sous chaque lit. Murray B. Levis décrit comme suit la méthodologie de ce classique du Péril rouge [19][19] Political Hysteria in America, Basic Books, New York,... : « Les pseudo-experts procèdent par de laborieuses accumulations de “détails” et de documents. […] Certains des détails et des documents se réfèrent à des faits. Certains des détails sont des fictions. Rien ne reste inexpliqué. […] Les documents sont pris au pied de la lettre, sans qu’on se soucie de leur source ou du contexte dans lequel ils ont été présentés à l’origine. […] La simultanéité est considérée comme une preuve de l’existence d’un rapport de cause à effet. […] Les possibilités sont transformées en certitudes. Suivant la présentation de détails infinis, la conclusion est “inévitable”… On affirme que de vastes forces historiques sont mises en mouvement par la simple volonté de quelques hommes brillants mais monstrueusement mauvais. Ils tirent les fils, à l’égal de marionnettistes, et des millions de personnes trompées et dociles agissent selon leur bon vouloir. » Les qualités des pseudo-experts apparaissent au grand jour dans les écrits de Sterling sur le terrorisme et en particulier sur la filière bulgare.

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Bien que la désinformation soit un de ses mots favoris, Claire Sterling n’a jamais admis, à notre connaissance, qu’il pouvait exister quelque chose comme une désinformation occidentale. Dans le monde manichéen de Sterling et de ses associés, les agences de renseignements qui sont de notre bord ne mentent pas, ne fabriquent pas de faux documents et ne mènent pas de stratégies de désinformation : seuls nos ennemis, les gens de l’autre bord, font ce genre de choses. Que cela relève de la suppression de faits connus ou de l’auto-intoxication des croyants véritables, cela fait de Sterling un superbe instrument de propagande.

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Claire Sterling a longtemps eu recours aux agences de renseignements occidentaux et leur a servi d’intermédiaire. Dans The Terror Network, elle reprend trente-sept citations issues de ces agences, dont trente et une sont anonymes, et fait de très nombreuses références à des individus et à des études qui eux-mêmes dépendent largement de sources de ce genre. Dans son compte rendu de The Terror Network, Conor Cruise O’Brien observe que Sterling « assume logiquement que tout ce qui lui vient d’une source proche des agences de renseignements doit être vrai. Ses copieuses mais naïves notes de bas de page se réfèrent souvent à des informations issues des services du renseignement, dont elle tient la véracité pour une chose allant de soi ».

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Parmi les informations issues des services de renseignements italiens, Sterling cite fréquemment des rapports du SISMI, une agence de renseignements dirigée durant de longues années par le général Santovito, membre de la loge P2 et « parrain » de Pazienza. La P2 était une organisation conspiratrice, clandestine et d’extrême droite qui avait largement infiltré les services du renseignement, la police et l’armée, et dont les membres furent impliqués dans une vaste stratégie de désinformation, comprenant la fabrication de faux documents ou de « documents noirs [20][20] Les « documents noirs » sont des faux qu’on attribue... ».

Méthodologie de Claire Sterling

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1) La manipulation des preuves : une des formes de manipulation des preuves réside dans l’usage sélectif qu’elle fait de certains faits, la suppression de certains autres ou le simple refus de discuter de faits sujets à caution. […] [Une illustration de ces méthodes] apparaît dans le traitement de la lettre d’Agça dans laquelle il exprimait sa dévotion pour Türkes, le chef d’une organisation fasciste, le Parti d’action nationaliste de Turquie. Sterling et Henze n’apprécient pas trop cette lettre, puisqu’elle met en évidence un engagement politique d’extrême droite qu’ils essaient de minimiser en s’évertuant à faire d’Agça un terroriste mercenaire éloigné de la politique. Sterling écarte donc la lettre en tant que « faux risble et maladroit » [21][21] The Time of the Assassins, op. cit., p. 34.. Cette lettre fut pourtant produite comme preuve au cours d’un procès à Ankara par le gouvernement militaire turc, ce que Sterling tient habituellement pour une preuve d’authenticité.

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2) L’impératif de la conspiration : un autre trait distinctif de la pseudo-science du terrorisme est l’élaboration de conspirations de gauche. Dans The Terror Network, la grande conspiration, ce sont les efforts de l’Union soviétique pour déstabiliser les démocraties occidentales en aidant des dissidents de toutes sortes et des rebelles. Sterling fait cette remarque générale que tous les partis soutenus « se voient eux-mêmes comme des bataillons d’élite au sein de l’armée mondiale du combat communiste [22][22] The Terror Network, op. cit., p. 16. ».

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La théorie du complot [23][23] E. S. Herman et F. Brodhead parlent en l’occurrence... la plus remarquable exposée dans les études de Sterling est cette affirmation selon laquelle la vérité de la « filière bulgare » a dû traverser un « bouclier occidental existant de longue date » en vue de protéger l’Union soviétique, bouclier qui aurait permis pendant de longues années de cacher à l’opinion publique la vérité sur le terrorisme soviétique [24][24] Ce point, présent ici et là dans The Time of the Assassins,.... La raison de cette dissimulation par l’establishment serait que la vérité aurait été trop choquante et aurait perturbé la détente et l’équilibre international.

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Ces affirmations sont un pur non-sens. Afin de faciliter son programme de réarmement et de déployer de nouveaux missiles en Europe, à partir de 1981 l’administration Reagan chercha désespérément des arguments pour présenter l’URSS comme l’Empire du Mal. La filière bulgare fut incroyablement utile dans ce sens. Si l’idée absurde selon laquelle Reagan cherchait à protéger la détente ne parvint pas à entamer la crédibilité de Sterling aux États-Unis, elle est très emblématique de la tolérance de l’establishment à la propagande susceptible de lui rendre les meilleurs services.

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Que devons-nous faire des doutes exprimés par la CIA et d’autres officiels gouvernementaux à propos de la filière bulgare et de leur refus de s’embarquer dans une campagne massive de propagande ? Une des raisons de leur prudence est que de nombreux officiels savaient sans doute que la filière était une création de Sterling, de Henze et des services secrets italiens, et était donc impossible à soutenir à long terme. La stratégie la plus avisée, par conséquent, était d’autoriser et d’encourager Sterling et ses cohortes de propagandistes à exploiter autant que possible ce filon, pendant que l’administration de Reagan gardait publiquement un silence prudent et ambigu. Tout cela pouvait assurer une bonne dose de publicité à l’affaire, tout en ménageant une porte de sortie au gouvernement.

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La deuxième raison de la prudence du gouvernement est que cela permet à la CIA d’apparaître comme un critique « modéré » dans les débats sur la vérité ou la fausseté de la filière bulgare. Avec Sterling, Henze, le sénateur Alfonse D’Amato et Zbigniew Brzezinski accusant la CIA de traîner les pieds, celle-ci devient un chercheur de vérité anti-establishment (ce qu’elle n’est pas) plutôt qu’un instrument du gouvernement (ce qu’elle est). Du coup, le débat sur cette affaire peut être raisonnablement accaparé, à droite, par Sterling et alii d’un côté, et, de l’autre, à gauche, par la CIA.

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La troisième raison de la réticence du gouvernement à intervenir sur le thème de la filière était que l’affaire était encore entre les mains de la justice italienne. Pour le gouvernement américain, organiser une campagne de presse ouverte pour plaider la responsabilité du KGB aurait été une intromission flagrante dans une procédure judiciaire italienne et pouvait difficilement être conçue, même en tant que stratégie de relations publiques.

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Une dernière raison qui pourrait expliquer la discrétion des officiels américains est que ce travail de relations publiques avait été très brillamment mis en œuvre par le secteur privé, avec Sterling et ses amis. Ce sont eux qui opérèrent une mainmise sur les médias, en réussissant à établir la vérité de la filière bulgare dans l’esprit du public. Des apports supplémentaires en provenance du gouvernement auraient été inutiles. Nous croyons que Sterling et ses amis étaient regardés avec sympathie par le gouvernement et qu’ils jouèrent un rôle de première importance dans la propagande faite autour de l’affaire selon ses souhaits. Les affirmations de Sterling sur la lâcheté du gouvernement et de la CIA étaient comprises comme une expression des sautes d’humeur d’un instrument des plus serviables, qui avait à jouer un rôle important dans une entreprise commune.

Conclusion : leçons & avenir de la « filière bulgare »

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L’histoire de la filière bulgare illustre bien le rôle des médias comme serviteurs du pouvoir. En 1981, les nouveaux combattants de la guerre froide cherchaient obstinément un mobile pour fonder sur lui l’assaut contre l’Empire du Mal : l’attentat contre le pape et l’emprisonnement d’Agça leur offrirent une occasion rêvée pour leur propagande. L’activité des médias, depuis la publication de l’article de Sterling dans le numéro d’août 1982 du Reader’s Digest jusqu’au procès, permit à la propagande de mettre l’occasion à profit. Comme nous l’avons vu, en traitant de la filière bulgare, les plus grands médias américains ont violé de nombreuses règles de l’objectivité, et ce de plusieurs façons :

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1) Ils ont utilisé comme sources d’information des individus qui manquaient singulièrement de crédibilité et ils ont été incapables de donner un aperçu de leur passé et de leur affiliation.

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2) Alors que les analyses de Sterling-Henze et les allégations d’Agça n’étaient étayées par aucune preuve issue d’une source indépendante, semblaient illogiques et grotesques avec leurs scénarios à la James Bond et leurs présupposés idéologiques flagrants, elles n’ont jamais été soumises au moindre examen critique.

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3) Les médias ont fermé les yeux sur toute une série de sujets importants, dont les conditions de vie en prison d’Agça, la date tardive de ses aveux, les possibilités de « coaching », et la violation massive du « déni de plausibilité » du complot.

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4) Les médias ont ignoré le contexte italien et celui de la guerre froide et ont mis de côté les informations contenues dans les rapports des cours de justice et des parlementaires italiens concernant les abus commis par les services de renseignements. Un peu d’attention portée à ces sujets et à ces documents aurait fait surgir des questions sérieuses à propos de la procédure judiciaire italienne et la validité de la ligne Sterling-Henze.

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En résumé, par leur crédulité et leur incapacité à poser les questions qui s’imposaient, les médias ont joué un rôle central dans le processus qui a permis à un thème propagandiste de jouir d’un règne plein et incontesté. Grâce à leur coopération, un outil de désinformation invraisemblable a pu passer auprès du public durant plus de trois ans pour une vérité incontestable.

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Mais, une fois l’affaire de la filière bulgare invalidée par une cour italienne de justice après un procès interminable, peut-on dire que la vérité et la justice l’ont enfin emporté ? La réponse est non. Nous avons montré dans cet essai que la filière bulgare est un mythe. La cour a acquitté les accusés par manque de preuves plutôt qu’eu égard à leur innocence, en faisant du coup une rectification qui n’est que partielle. La cour a laissé une voie ouverte dans laquelle les désinformateurs occidentaux et les médias pourront continuer à suggérer que la filière bulgare est valide mais que son existence ne peut pas être prouvée à cause des « contraintes politiques » qui pèseraient sur la poursuite de l’affaire [25][25] Les désinformateurs insistent toujours sur les facteurs.... Les médias occidentaux ont entretenu le mythe de la filière bulgare auprès du public de façon agressive et de manière a-critique pendant une période de trois ans. Le mythe ne pourrait être ôté de l’esprit des gens que par une campagne d’une intensité et d’une durée substantielles. Mais une telle campagne n’aura pas lieu. De fait, notre prévision est que l’abandon de cette théorie sera brièvement signalée et le sujet abandonné. Il n’y aura pas de larges analyses ni de rétrospectives sur la manière dont on a vendu ce thème au public et pas d’éditoriaux sur la corruption d’un journalisme capable de faire confiance à des désinformateurs et à un témoin préparé pour servir la cause de la vieille guerre froide.

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Au lieu que Sterling, Henze et Ledeen soient discrédités par le déroulement du procès et la disparition de l’affaire, nous croyons qu’on leur donnera l’occasion de continuer à l’expliquer à leur façon. Avec leurs rationalisations et peu de rétrospectives critiques, non seulement les désinformateurs et les médias seront sortis de cette affaire avec leur honneur sauf, mais la filière bulgare elle-même sera sauvée. Elle sera peut-être tranquillement mise au frais pendant quelque temps mais le mythe est entré dans les consciences de beaucoup de gens par une intense et scandaleuse répétition, et il renaîtra de ses cendres dès que la mémoire du troublant procès aura été effacée.

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Extrait de The Rise and Fall of the Bulgarian Connection, Sheridan Square Publication, Inc. 1986.

Notes

[1]

Claire Sterling, The Time of the Assassins. Anatomy of an Investigation, New York, Holt, Rinehart & Winston, 1983, p. 5.

[2]

Par exemple, le 25 mai 1981, le SISMI adressait au juge d’instruction Domenico Sica les noms de onze Turcs avec lesquels Agça aurait été en contact en RFA ou en Suisse et qui étaient recherchés par la police turque pour « activités subversives » en association avec les Loups gris. Parmi les onze Turcs, on citait les noms de Mehmet Sener, Abdullah Çatli et Oral Çelik. Le 27 mai 1981, la DIGOS, la police antiterroriste italienne, faisait parvenir au juge Sica le nom de dix-sept « citoyens turcs suspects » qui étaient réputés avoir des liens avec Agça.

[3]

De même que Sterling est incapable de percevoir l’existence d’une terreur de droite, il est possible qu’elle soit incapable de considérer une conspiration de droite comme une véritable conspiration.

[4]

Vanderbit University Television News Archive, Television News Index and Abstracts, 14-25 mai 1981, p. 831-902.

[5]

« Not yet hale, but hearty », Time, 1er juin 1981, p. 34-35.

[6]

« The man with the gun », Newsweek, 25 mai 1981, p. 36-38.

[7]

« The assassination attempt on Pope John Paul II », audience de la commission du Congrès américain sur la sécurité et la coopération en Europe, 23 septembre 1982. Sterling n’a jamais apporté de preuves à l’appui de cette allégation, mais il est vrai que ses bons amis du Congrès et ses interlocuteurs des médias ne les lui ont jamais demandées.

[8]

L’aspect le plus important peut-être de son séjour à Sofia est qu’Agça a rarement affirmé avoir eu là des contacts avec des officiels bulgares. Pendant longtemps, il a déclaré n’avoir travaillé qu’avec des intermédiaires, bien qu’il lui soit arrivé épisodiquement d’introduire un officiel bulgare dans son scénario. Durant son procès, de façon tout à fait inattendue, Agça changea encore son fusil d’épaule, en assurant que, le 4 juillet 1980, il avait été présenté au premier secrétaire de l’ambassade soviétique à Sofia, qui vint ensuite lui rendre une visite à son hôtel !

[9]

Vers l’automne 1982, on fit courir le bruit que, en août 1980, Jean-Paul II avait envoyé un messager à Leonid Brejnev, avec une lettre manuscrite, où il aurait menacé de « déposer la couronne de saint Pierre et de retourner en Pologne pour se joindre à la résistance si les Soviets envahissaient [son] pays ». L’existence de cette lettre n’a jamais été confirmée par le Vatican. [ndt]

[10]

Il est difficile de déterminer dans quelle mesure cette information est valable. Le rapport Martella ne contient qu’occasionnellement des citations exactes de ses entretiens avec Ali Agça. Le plus souvent, il ne donne que des résumés ou des reconstructions des réponses d’Agça à ses questions. À la lumière de la perte totale de crédibilité d’Agça en tant que témoin utile durant le procès qui commença en mai 1985, la capacité du rapport Martella à reconstruire correctement les déclarations d’Agça est tout à fait sujette à caution. Il semble assez vraisemblable que Martella a passé au crible les déclarations toujours changeantes et conflictuelles d’Agça afin de donner une version plus ou moins logique des événements. Du coup, il faut user du rapport Martella avec beaucoup de prudence, même en ce qui concerne la reconstruction du cours des investigations.

[11]

Sur Michael Ledeen, lire infra, note 18.

[12]

Dans l’introduction de leur ouvrage (The Rise and Fall…, op. cit., p. 5), Herman et Brodhead notent que le duo Ledeen-Pazienza dirigea virtuellement les relations entre les États-Unis et l’Italie au cours de l’ère Reagan. Francesco Pazienza, homme d’affaires italien et agent secret, travailla pour le SISMI, pour le SDECE puis la DGSE française, ainsi que pour la CIA. Mêlé au scandale de la loge P2, il dut démissionner de ses fonctions au SISMI en avril 1981. Le 29 juillet 1985, il fut condamné par la chambre criminelle de Rome pour fabrication de faux documents, manipulation politique, négociations inappropriées avec des terroristes, protection de criminels et désinformation (Herman, Brodhead, op. cit., p. 91-93). Quant à M. Ledeen, d’abord spécialiste du fascisme, il enseigna quelque temps à l’université de Rome avant de rejoindre le CSIC (Center for Strategic and International Studies), affilié à la Georgetown University. Dans les années 1980, il collabora avec les services secrets de plusieurs pays, dont les États-Unis, l’Italie et Israël, et fut impliqué dans les scandales du Billygate et de l’Irangate. Il est depuis longtemps déjà un des chefs de file du courant néoconservateur américain. [ndt]

[13]

La loge Propagande Due, communément appelée la loge P2, était à l’origine une section du Grand Orient d’Italie avant de devenir, à partir de 1976, une sorte de loge secrète et illégale animée par le sulfureux Licio Gelli. Homme d’affaires et financier, fasciste convaincu dès sa jeunesse, luttant contre les « Rouges » pendant la guerre d’Espagne, il fut officier de liaison SS au cours de la Seconde Guerre mondiale avant de se mettre au service des services secrets américains après 1944. Au début des années 1970, il est un des artisans du retour du général Perón en Argentine. Dans les mêmes années, il travaille à la mise sur pied de la « stratégie de la tension », qui vise à faire obstacle au « compromis historique » entre le PCI et la démocratie chrétienne. [ndt]

[14]

Malatya est la ville natale d’Ali Agça. [ndt]

[15]

Calderoni, « Cell with services » (titre en anglais), L’Espresso, 23 juin 1985, note 9. Le compte rendu du témoignage de Cilleri figure dans un article consacré à Agça paru le 25 décembre 1983 dans L’Espresso.

[16]

« Chaque fait qu’Agça relatait sur les activités de la mafia et ses liens avec la Bulgarie était tiré d’articles de journaux qu’il lisait en prison. » (Tana de Zulueta et Peter Godwin, « Face to face with the colonel accused of plotting to kill the Pope », Sunday Times, Londres, 26 mai 1983, p. 50, note 6.)

[17]

« Quand Martella lui demanda en Bulgarie s’il avait des traits physiques distinctifs, Vassilev dit qu’il avait un grain de beauté sur la joue gauche. Dans la confession suivante, comme le souligna Vassilev, « Agça décrivit mon grain de beauté avec les mêmes mots que j’avais utilisés pour le décrire ici » (ibid., p. 48 et 50). Dans son dernier rapport du 7 mars 1986, l’avocat d’Antonov, Giuseppi Consolo, faisait remarquer qu’Agça, à l’origine, décrivait Aivazov comme « parlant très bien l’italien ». Le propriétaire de la pension de Rome où Agça était demeuré ensuite témoigna que l’individu qui loua une chambre pour Agça, celui que ce dernier appelait Aivazov, parlait un italien « parfait ». Agça n’était pourtant pas supposé connaître le témoignage secret du propriétaire de la pension. Ce genre de choses arriva très souvent.

[18]

Il existe une version française de ce livre, publiée la même année par les éditions Lattès sous le titre Le Réseau de la terreur. Enquête sur le terrorisme international. [ndt]

[19]

Political Hysteria in America, Basic Books, New York, 1971, p. 122-126.

[20]

Les « documents noirs » sont des faux qu’on attribue au camp adverse comme preuve de ses menées secrètes, à l’instar de ces plans de « décapitation » de l’armée attribués à la gauche qui circulèrent dans les casernes chiliennes avant le coup d’État de septembre 1973. [ndt]

[21]

The Time of the Assassins, op. cit., p. 34.

[22]

The Terror Network, op. cit., p. 16.

[23]

E. S. Herman et F. Brodhead parlent en l’occurrence de « conspiracy doctrine », et pas de « conspiracy theory ». [ndt]

[24]

Ce point, présent ici et là dans The Time of the Assassins, occupe une place prééminente dans un entretien exclusif avec Sterling intitulé « Why is the West covering up for Agça », Human Events, 21 avril 1984.

[25]

Les désinformateurs insistent toujours sur les facteurs « politiques » chaque fois qu’ils perdent une bataille. Or les forces politiques dominantes à l’œuvre en Italie étaient fortement pro-occidentales. En outre, le pouvoir et les préjugés occidentaux ont joué un rôle prédominant dans la mise en avant de la « filière bulgare ». Nous croyons que l’incapacité des magistrats du procès de 1985 à exonérer entièrement les Bulgares reflète aussi un biais de ce type. Outre les compréhensibles soupçons occidentaux au sujet des pouvoirs de l’Est, nous croyons qu’il y avait aussi une réticence évidente à désavouer complètement les juges et les procureurs italiens ainsi que d’autres intérêts occidentaux en portant un coup mortel à la « filière ». L’acquittement pour manque de preuves libérait les victimes de l’affaire tout en soulageant et en protégeant les intérêts de l’establishment qui avait impulsé et entretenu cette affaire.

Plan de l'article

  1. Une version préliminaire : une conspiration turque
  2. Les défis à relever par Sterling & Co
  3. L’émergence de la filière bulgare
  4. Quand l’art anticipe la réalité
  5. Ledeen, Pazienza, le SISMI & la filière bulgare
  6. Comment Ali Agça fut « coaché »
  7. Claire Sterling, une pseudo-spécialiste du terrorisme
  8. Méthodologie de Claire Sterling
  9. Conclusion : leçons & avenir de la « filière bulgare »

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