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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Fig. 1 - Manifestation du 20 juin 1961 à Saint-NazaireFig. 1
© Centre d’histoire du travail (CHT, Nantes), coll. FDSEA-Confédération paysanne 44
Fig. 2 - Manifestation du 24 mai 1968 à NantesFig. 2
© CHT, coll. FDSEA-Confédération paysanne 44
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Au cours des années 1960, le monde agricole est traversé de profonds changements sociaux, politiques et économiques, accompagnés par une politique de « modernisation » élaborée conjointement par l’État et les organisations professionnelles. La participation de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et de sa branche « jeune », le Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) à la restructuration du milieu agricole n’est pas sans créer des dissensions fortes en leur sein. Les bouleversements qui touchent alors la profession agricole sont caractérisés par la mécanisation, un fort accroissement de la productivité et la spécialisation des exploitations. Ils accompagnent une importante diminution de la population agricole, une réduction considérable du nombre des exploitations et une élévation de leur taille moyenne.

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Si en 1950 l’exploitation moyenne fait 14,2 ha, elle en fait 20,4 en 1970 [1][1] Cette moyenne ne rend pas compte des contrastes importants.... En 1954, les agriculteurs représentent 31 % de la population active avec 5 142 000 actifs contre 17 % en 1968, avec une perte de près de deux millions d’actifs. La hausse de la productivité implique une augmentation des dépenses engagées par les exploitants pour assurer la production de l’année : en 1950, elles représentent 19 % de la valeur marchande des produits fabriqués, alors qu’en 1974 elles correspondent à 43 % de la production finale [2][2] Lire Michel Gervais, Marcel Jollivet et Yves Tavernier,.... Les paysans sont donc forcés de trouver des disponibilités financières extérieures à leur exploitation. Les lois agricoles de 1960 et 1962 encadrent ces changements au travers d’outils de restructuration de la profession, notamment l’indemnité viagère de départ (IVD). Cette dernière est créée pour faciliter le départ en retraite. Ces sorties anticipées de la vie active libèrent des terres qui vont venir renforcer des exploitations manquant de surface. Ces mesures dessinent un modèle d’exploitation considéré comme « viable ». L’entrée dans la profession agricole à la fin des années 1960 est donc conditionnée à la conformation à ces nouvelles normes.

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La contestation de ces orientations politiques commence à prendre corps lors du congrès du CNJA d’octobre 1968 : à l’élection de la présidence du syndicat, contre le candidat de la direction sortante soutenu par la FNSEA, se présente Bernard Thareau [3][3] Né en 1936 en Loire-Atlantique, Bernard Thareau a été.... La tendance qu’il représente développe une critique forte des politiques agricoles – qui accroîtraient les inégalités entre agriculteurs – et remet en cause le libéralisme économique. Si Bernard Thareau perd de peu la présidence (de deux voix sur cinquante-sept votants), le courant contestataire s’organise progressivement au sein du CNJA et de la FNSEA. Il se structure notamment autour de la figure de Bernard Lambert, auteur de Paysans dans la lutte des classes[4][4] Seuil, 1970. Né en 1931, Bernard Lambert intègre la.... Reprenant un cadre de pensée marxiste, l’auteur y théorise l’exploitation des paysans par les industries agroalimentaires et le système bancaire [5][5] Le terme « paysan » était alors utilisé pour se distinguer.... Poussés à la concurrence entre eux et dépossédés de leur outil de travail par l’endettement, les agriculteurs sont « prolétarisés ». Dès lors, « la lutte des classes traverse le milieu agricole », opposant agriculteurs « prolétarisés » et « entrepreneurs capitalistes » [6][6] Bernard Lambert, Les Paysans dans la lutte des classes,.... Selon Bernard Lambert, les agriculteurs doivent alors faire alliance avec les ouvriers pour renverser cette domination.

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Portant ce cadre de pensée, le courant contestataire au sein du CNJA tente de nouveau de faire entendre sa voix lors du congrès de Blois de juillet 1970. Il propose alors un rapport d’orientation, « Pour un syndicalisme de travailleurs », présenté par Antoine Richard contre celui défendu par Louis Lauga, « L’agriculteur et la société industrielle : le rôle du CNJA ». Le premier remporte 48 % des suffrages, marquant aussi bien la défaite du courant contestataire que son importance au sein du syndicalisme agricole. Les « bastions » de l’opposition se dessinent alors : l’Ouest (Bretagne et Pays-de-la-Loire), Poitou-Charentes, certains départements de Basse-Normandie et la région Rhône-Alpes. Rétrospectivement, l’année 1970 apparaît comme celle de la « rupture consommée entre le CNJA et les futurs Paysans-travailleurs [7][7] Rose-Marie Lagrave, « Les gauches syndicales (Modef,... ». Suite à ce congrès, les militants mis en minorité se posent la question de rester au sein du CNJA ou de créer une organisation autonome. En janvier 1972, ce courant prend le nom de « Paysans-travailleurs » et ses premières organisations indépendantes apparaissent en 1973. C’est en octobre 1974, lors des journées de Rennes, qu’est créée l’Association nationale des paysans travailleurs (ANPT). En opposition avec les orientations « libérales » défendues par le CNJA et la FNSEA, cette organisation rompt également avec les pratiques du syndicat majoritaire en refusant la professionnalisation et la personnification des responsabilités et en développant des actions « à la base » [8][8] Les Paysans-travailleurs défendent alors l’idée qu’il....

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La Loire-Atlantique est à la pointe de ce mouvement contestataire, ce qui vaut à la FDSEA de ce département d’être exclue de la FNSEA en 1978 [9][9] À cette date est créée une nouvelle structure syndicale,.... L’ampleur des mobilisations qui s’y tiennent est également remarquable. La dimension économique de ces luttes – c’est-à-dire les aspects touchant à la défense de la rémunération du travail – a été le trait le plus souvent étudié, minorant ainsi leur portée sociale. C’est justement cette dimension que nous proposons d’étudier ici au travers de mobilisations paysannes survenues de 1969 à 1974 dans une région syndicale précise de Loire-Atlantique : celle de Blain-Redon. Les agriculteurs de cette région se mobilisent fortement durant cette période, en menant des actions qui dépassent le registre syndical traditionnel. Ces luttes sont animées par de jeunes agriculteurs – pour la plupart âgés de moins de trente ans et récemment installés en tant que chefs d’exploitation ou en voie de l’être – qui s’engagent dans ce processus de « modernisation ». Délégués communaux ou cantonaux du CDJA, ces militants animent de nombreuses luttes locales pour faire face à leurs difficultés structurelles et sociales [10][10] Établie par Raymond Girou, la recension des conflits.... Au début des années 1960, cette région syndicale est caractérisée par l’éclatement de sa structure foncière, avec une forte prégnance des petites exploitations de village [11][11] Lire Jean Renard, « Les évolutions contemporaines de.... Cette particularité rend difficile le processus dit « de modernisation ». En outre, cette région se singularise également par le fait que beaucoup de propriétaires fonciers sont des « hobereaux », qui résident dans des châteaux au centre de leurs domaines. Cumulant capital foncier et capital politique (certains sont maires de leur commune au cours des années 1950 et 1960), ils bénéficient localement d’une position sociale centrale. Dans ce contexte, la défense des droits des agriculteurs est présentée par les militants comme une lutte de classes.

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L’étude proposée ici s’intéressera à la politisation des relations sociales locales et aux formes de subversion développées par les agriculteurs dans la région Blain-Redon, qui fondent les bases d’une nouvelle forme de contestation syndicale. En amont de l’analyse fine de ces luttes, il s’agit tout d’abord d’interroger les conditions de possibilité de tels mouvements en revenant sur les changements structurels de la profession agricole ainsi que sur le contexte agricole local. Puis nous étudierons les modes de contestation développés par les agriculteurs au travers des pratiques et des discours protestataires portés durant ces luttes [12][12] Ce travail a été réalisé à partir de l’étude des archives....

Fig. 3 - Affaire de la Coutancière à La Chapelle-sur-Erdre, 1969Fig. 3
© CHT, coll. FDSEA-Confédération paysanne 44
Fig. 4 - Manifestation viticole à Vallet, le 11 septembre 1969Fig. 4
© CHT, coll. FDSEA-Confédération paysanne 44

Transformations du monde agricole & conditions sociales de la contestation

Modernisation de l’agriculture et redéfinition d’un métier

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En Loire-Atlantique, l’évolution du nombre d’exploitants agricoles épouse les tendances nationales puisque, entre 1954 et 1972, on dénombre la disparition de 2 770 agriculteurs, leur nombre passant de 34 403 à 31 533 [13][13] « Enquête sur la population et les structures agricoles,.... Pourtant, cette baisse ne facilite pas l’installation de jeunes agriculteurs, les terres libérées par les départs servant à agrandir les exploitations existantes. En 1965, dans la région Blain-Redon, 66 % des exploitations avaient une superficie inférieure à 20 hectares. En 1974, celles-ci ne représentent plus que 37,5 % des fermes. La taille moyenne des exploitations ne cesse d’augmenter : 16,8 hectares en 1965, 19,1 en 1969 puis 25 hectares en 1974.

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S’ajoute à cette situation la question de la libération des surfaces agricoles. Les fermes susceptibles d’être laissées par des agriculteurs en âge de partir à la retraite sont peu nombreuses et celles-ci sont en outre trop petites pour être reprises en l’état. Selon le recensement général agricole de 1970, près de la moitié des exploitations du canton de Blain ont à leur tête des chefs d’exploitation âgés entre 35 et 49 ans, alors que celles ayant des exploitants âgés de plus de 60 ans représentent à peine un quart des exploitations. Ces dernières, pour la grande majorité, sont des fermes de moins de 15 hectares, trop petites pour permettre aux agriculteurs de s’installer. Ceux-ci sont donc confrontés à une pression foncière.

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À cette difficulté d’entrer dans le métier due à la pénurie de terres disponibles vient s’ajouter le nouvel impératif de s’installer dans de plus grandes exploitations, modèle qui ne correspond pas aux fermes mises sur le marché par les départs à la retraite. Ces changements dans les structures d’exploitation amènent les agriculteurs à favoriser un mode de faire-valoir mixte : être propriétaires d’une partie de leurs terres et fermiers d’une autre [14][14] Le « fermage » est la location d’un bien agricole foncier.... Les propriétaires fonciers jouent dès lors un rôle central car l’entrée ou le maintien d’agriculteurs dans le métier dépend de leur acceptation d’allocation de terres. À la dépendance induite par l’accaparement du capital foncier s’ajoute une domination liée à la détention du capital politique par ces mêmes acteurs. En effet, fréquemment les propriétaires fonciers ou les notables (notaires, experts fonciers, etc.) occupent les principales charges municipales. Le cumul et le monopole de ces capitaux favorisent un contrôle social sur les populations agricoles. La remise en cause de ces pouvoirs est au cœur des luttes paysannes dans les années 1968, en particulier dans les régions de l’Ouest.

Une politisation subversive

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La lecture des relations sociales en termes de rapports de classes mobilisée par les acteurs des luttes s’explique par les changements sociaux et politiques du monde agricole survenus dans les années 1960. Comme nous l’avons déjà mentionné, le mouvement des Paysans-travailleurs est fortement implanté en Loire-Atlantique. De mouvance au sein de la FDSEA et du CDJA, il devient un syndicat indépendant dans ce département en 1974. Néanmoins, il n’est pas le seul vecteur d’une socialisation politique subversive pour les militants de la région Blain-Redon. Ainsi, de nombreux paysans-travailleurs évoquent « Mai 68 » comme un moment marquant dans leur vie. À cette période, la Loire-Atlantique est la scène de rapprochements entre ouvriers, étudiants et paysans. Des agriculteurs participent en effet à une grande manifestation le 24 mai 1968 à Nantes, durant laquelle ils rebaptisent la place Royale (du centre-ville) « place du Peuple » puis prennent part au comité central de grève [15][15] Lire Yannick Guin, La Commune de Nantes, Maspero, .... L’apparente unanimité des agriculteurs donnée à voir rétrospectivement dans certains écrits fait cependant oublier que beaucoup ne se sentent pas concernés ou ne partagent pas les revendications des grévistes [16][16] Lire Édouard Lynch, « Si loin si proche, Mai 68 et.... Contre certaines visions réductrices, il faut en outre souligner que le temps de ces mobilisations n’est pas réductible aux seules journées de mai 1968, car une certaine conflictualité radicale se poursuit bien après cette date [17][17] Ce qui doit amener à reconsidérer la temporalité des.... Peu mobilisés durant les événements de mai et de juin, de jeunes agriculteurs de la région Blain-Redon resteront sensible aux thématiques révolutionnaires dans les années suivantes : « Je me rappelle, en mai 1968 j’étais en train de construire la stabulation, j’écoutais la radio et… Parce que j’avais tout de même vu que… Par contre, après 1968, il est venu ici dans les campagnes plein d’étudiants de diverses sensibilités appartenant à divers groupuscules, donc ça c’était 1969 et à partir de là, c’est le début des discussions à bâtons rompus, spontanées et aussi syndicales au niveau foncier tout ça [18][18] Entretien avec un participant au groupe Paysans en.... »

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Les mobilisations de mai 1968 ont un impact différé dans les campagnes de Loire-Atlantique, notamment avec l’arrivée de militants politiques étudiants. Au cours des événements nantais, des liens sont noués entre des syndicalistes agricoles et des groupes politiques universitaires. Ces derniers viennent dans les fermes afin d’avoir des débats politiques avec les militants CDJA à propos de leur condition et de l’organisation de luttes : « Donc, pour revenir un peu sur cette période-là, c’est-à-dire que dans les années 1968-1969 on a été énormément en contact avec les étudiants. Y avait l’école d’architecture de Nantes, qui était très très en pointe sur le plan de la contestation de la société, de la contestation, des modes organisationnels, on a eu aussi des contacts avec les gens de l’Agro de Rennes [19][19] Institut des sciences agronomiques et agroalimentaires.... Y a eu ce qui s’est appelé la “longue marche”, entre guillemets, mais on était pas tous pro-chinois ! [Rires.] — C’étaient les maos ? — La longue marche des maos. On a reçu chez nous pendant tout l’hiver 1969 des gars de l’Agro. Y en avait à Hissé, y en avait dans le coin… Et donc l’objectif, c’était que, pendant le week-end, le gars venait, on travaillait le samedi durant la matinée, le samedi après-midi on débattait, éventuellement aussi le dimanche dans la matinée. De façon à voir qu’est-ce qu’étaient les perspectives en même temps que la critique fondamentale. Moi, j’y ai pris un certain attrait sur le plan de l’échange intellectuel et en même temps de réflexion à d’autres modes d’organisation [20][20] Entretien (le 28 février 2006, à son domicile) avec.... »

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Inspirés par la « révolution culturelle chinoise », ces militants du Parti communiste marxiste léniniste français (PCMLF) ou de la Gauche prolétarienne (GP) viennent donc dans les fermes faire des « stages paysans » [21][21] Durant l’été 1970, 120 étudiants auraient participé.... Ils ont alors pour but de mobiliser les agriculteurs – en dénonçant la « domination capitaliste » et celle de la « bourgeoisie » – et d’« aider les paysans progressistes à s’organiser ». Ces moments d’échanges sont des vecteurs d’ouverture à une pensée politique révolutionnaire et une matrice de politisation des revendications portées par les jeunes agriculteurs. Pour autant, cela ne doit pas laisser croire à l’acceptation passive par les agriculteurs d’une ligne politique imposée par ces groupes militants, car les agriculteurs rencontrés insistent sur leur volonté de conserver une indépendance vis-à-vis des militants étudiants. Cette prise de distance s’est traduite notamment par l’organisation de groupes politiques par certains jeunes agriculteurs.

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Dans la région de Blain-Redon, un groupe de militants est particulièrement influent dans la propagation de la contestation et des idées révolutionnaires : les Paysans en lutte [22][22] Toutes les informations sont tirées de l’entretien.... Il s’agit d’un groupe informel de quelques jeunes agriculteurs qui se donne pour buts d’informer et de développer les luttes à la base. Ce n’est pas un cas isolé : des groupes Paysans en lutte se forment alors dans plusieurs régions françaises. L’initiative de ces groupes date de 1965, lorsque vingt-deux permanents sur vingt-sept de la direction du Mouvement rural de la jeunesse chrétienne (MRJC) démissionnent en réaction aux positions défendues par la hiérarchie catholique [23][23] Crise liée à la radicalisation politique des mouvements.... Ils constituent un groupe de réflexion sur le milieu agricole, développent des théories marxistes et s’affirment révolutionnaires. En 1968, la revue Frères du monde leur demande de réaliser un numéro sur l’agriculture. Deux numéros seront publiés – le premier sur « Une agriculture au service des travailleurs », le second « Une ligne révolutionnaire pour les paysans ». Les retours étant positifs, ils décident de lancer le Bulletin pour l’action des Paysans-travailleurs. Les articles ne sont pas signés, la diffusion se fait de la main à la main lors de réunions et les deux numéros suscitent des débats. Le PSU (Parti socialiste unifié) se rapproche alors de ce groupe et lui propose de rédiger un bulletin commun, intitulé Paysans en lutte. Bulletin pour l’action des travailleurs de l’agriculture. Le premier numéro paraît en juin 1970, treize autres sont tirés entre 1970 et 1974. Les membres de ce bulletin considèrent que seules les luttes permettent d’augmenter la conscience politique du plus grand nombre. Ils refusent de se constituer en organisation et préfèrent fonctionner en réseau.

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Ces différents vecteurs de politisation révolutionnaire ont amené certains jeunes agriculteurs à formuler des revendications d’ordre non plus uniquement économique mais également politique, en remettant en cause les dominations sociales dont ils sont victimes.

Contester l’ordre social : Discours & pratiques de lutte

Mettre en mots la domination pour la renverser

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Les militants du groupe Paysans en lutte de Blain-Redon ne se limitent pas aux modes d’action classiques du répertoire syndical, tels que les manifestations de rue ou l’occupation des sous-préfectures, au terme desquelles une rencontre entre responsables politiques et représentants syndicaux est organisée. Ces militants développent en effet des initiatives originales, telles que l’écriture d’une pièce de théâtre et de chansons. Ces médias véhiculent une représentation du monde caractérisée par l’opposition de deux classes sociales [24][24] Lire Yves Borowice, « La trompeuse légèreté des chansons..... Leurs contenus et leurs objectifs sont politiques : illustrer la lutte des classes à partir de situations vécues pour faire prendre conscience des dominations subies et mobiliser les agriculteurs.

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La pièce de théâtre La Vacherie est écrite en août 1970. Elle met en scène un couple d’agriculteurs en proie à des difficultés financières qui doit faire face à différents personnages : « Picsou », un marchand de bestiaux, leur vend une vache malade qui avortera un veau ; un vétérinaire ; « M. Bouftou », banquier au Crédit agricole ; et le propriétaire de leur ferme, « M. Parasite ». Sous des traits caricaturaux, la pièce expose aussi bien les mécanismes de dépendance que de domination symbolique dont sont victimes les agriculteurs. Les noms des protagonistes suggèrent que ces derniers s’enrichissent au détriment du couple. Le marchand parvient à leur vendre une vache en mentant sur son état physique, ce qui leur coûtera un veau et des frais vétérinaires pour le vêlage. Le vétérinaire applique des honoraires lui permettant de s’acheter une Mercedes, une maison au bord de la mer et de partir en vacances deux fois par an. Le banquier, quant à lui, vient les voir pour parler de leur découvert et leur propose de réaliser de nouveaux investissements pour « se moderniser » : « Maintenant il faut être rentable. […] Il faut être concurrentiel sur le Marché commun européen ! L’agriculture telle qu’[ils] la pratiqu[aient], c’est du folklore ! » Leur propriétaire, qui est également maire et notaire de la commune, vient enfin les avertir qu’il compte vendre la ferme et qu’ils doivent la quitter. En raison de sa situation particulièrement précaire, le couple risque de devoir abandonner son métier et sa commune pour chercher du travail en usine : « FEMME : Faut quitter la ferme, vivre en ville, en HLM, et puis quoi encore ? Comptez pas sur moi pour aller dans vos cages à lapins. […] — PROPRIO : Vous qui êtes paysans, vous pouvez bien aller ouvriers, et vous seriez sûrs de ne pas gagner moins. — FEMME : Ouvriers ? On n’a pas appris pour être ouvrier. »

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Le couple d’agriculteurs n’est pas seul dans ces épreuves : des paysans viennent les aider ainsi qu’une femme d’ouvrier. Les auteurs de La Vacherie mettent en scène une conflictualité sociale où deux groupes s’opposent : celui des possédants, qui prospère grâce aux agriculteurs, et celui formé par les « travailleurs ». En agissant ensemble, ces derniers peuvent résister à ces dominations. On remarque toutefois que, si l’alliance entre paysans et ouvriers est soutenue, une distinction entre ces deux groupes sociaux est faite. En effet, l’horizon salarié est ici perçu comme un déclassement social, les agriculteurs y perdant leur statut d’indépendant. La couverture du livret résume ce clivage : un homme colossal, affublé des atours de l’opulence (pipe, chapeau haut de forme) au visage empâté, surplombe une vache famélique.

Fig. 5 - Jaquette du livret La Vacherie, supplément au n° 7 de Paysans en lutte, août 1971Fig. 5
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Cette représentation d’une conflictualité sociale opposant deux classes est également reprise dans des chansons écrites par des agriculteurs. Composé par le groupe Paysans en lutte, ce chant était entonné lors des mobilisations :

Paysans en lutte, debout !
(Refrain)
Contre les exploiteurs
Soyons tous des rebelles
Paysans en lutte, debout !
Défions tous les seigneurs
Vivant de notre labeur
Relevons tous la tête
Soyons tous des Jacquou
Paysans en lutte, debout !
Nous étions bien deux cents
Une nuit à Saint-Dolay
Armés de nos faucilles
À couper ton maïs.
Jaco et tes semblables
Vous nous volez la terre
Vous ne ferez rien pousser
Préparons nos fourches et nos fusils.
Sauvages, les battues
Du côté d’Herbignac.
Sauvages aussi les gars
Du Gâvre et de Pontchâteau.
Fini de travailler
Pour le ventre des cochons.
Traquons vos sangliers,
Préparons nos fourches et nos fusils.
Le ministre Guichard,
Un jour vint au Dresny
Lui qui voulait s’montrer
Vous voulez liquider
Tous les paysans pauvres,
Vous les pourris de bourgeois,
On vous étripera.
Préparons nos fourches et nos fusils.

L’appel au soulèvement ou la référence à Jacquou le Croquant [30][30] Personnage du roman éponyme (1899) d’Eugène Le Roy,... inscrivent ces mobilisations dans l’héritage des jacqueries, révoltes paysannes du xive siècle contre le système seigneurial. Les termes « piller », « étriper », « fourches et fusils », etc., rappellent la violence potentielle contenue dans ces mobilisations, laissant ainsi planer la menace d’un basculement dans la révolte radicale. En même temps, l’appel au mythe de Jacquou leur permet de défendre le caractère légitime de leur protestation en l’inscrivant dans la continuité des actions des paysans qui ont participé à la fin de l’Ancien Régime [31][31] Lire Édouard Lynch, « “La fourche et le tracteur”..... Jacquou devient ainsi un symbole qu’on retrouve sur différents supports, tels que des pancartes brandies en manifestation :

Fig. 6 - Pancarte réalisée pour la manifestation du 16 novembre 1969, lors de la venue d’Olivier Guichard : « Pour lutter contre les ennemis de l’agriculture, Guichard et sa clique, Geff et Chatel, maquignons et autres charognes, utilisez débourgeoisant Jacquou. »Fig. 6
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Les auteurs de La Vacherie entendent donc favoriser une prise de conscience des spectateurs en exposant des situations oppressives. Il s’agit également pour ces militants de contourner le principe de délégation de la parole aux responsables syndicaux en relatant eux-mêmes les problématiques auxquelles ils sont quotidiennement confrontés. La mise en scène participe aussi à cet objectif en favorisant la participation du public. Des intervenants assis dans l’assistance interpellent le banquier ou le propriétaire, créant ainsi un dialogue entre la scène et le public, incité à s’interposer à son tour. « C’était autant le fait de jouer une pièce de théâtre mais aussi de créer une ambiance qui faisait que tout le monde pouvait s’exprimer, voilà, tu vois ? Donc la pièce de théâtre était faite pour que les gens s’expriment, mais aussi bien ceux qui jouaient que les gens qui venaient au spectacle. Le but c’était que chacun dise, exprime ce qu’il avait à dire [32][32] Entretien avec un acteur et auteur de La Vacherie,.... »

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L’écriture d’une pièce de théâtre est en elle-même perçue comme une « lutte pour la conquête de moyens culturels [33][33] Frères du monde, 1969, n° 59, p. 14. ». En effet, le groupe Paysans en lutte investit une forme de culture « bourgeoise [34][34] Ibid. », tout en bousculant ses codes traditionnels : « Une soirée avec La Vacherie, c’est sûr que c’est pas ordinaire, pas théâtral du tout. » Pas théâtral dans la mesure où la pièce est jouée dans des fermes, dans des granges ou des écuries, gratuitement. Ces environnements permettent une identification encore plus grande aux actions mises en scène, le décor n’étant alors pas artificiel mais réel. Jouer cette pièce dans un théâtre aurait certainement créé une mise à distance de la part du public alors que l’effet inverse est recherché. Le fait que les acteurs soient tous amateurs et agriculteurs participe également à ce rapprochement. De manière plus pragmatique, les représentations chez des particuliers permettent aussi une plus grande autonomie : « Un théâtre dans un village, dans une écurie, qu’est-ce que c’est qu’ça ? Les gens sont étonnés. C’est-y qu’ça serait fini les loisirs organisés par les gars du bourg ? Depuis quand les “couillers” sont-y capables de faire quelque chose sans demander à la mafia du bourg et ses lèches-bottes [35][35] Groupe « Paysans en lutte de Blain-Redon », La Vacherie,... ? » En se produisant uniquement dans les fermes, les auteurs-acteurs de La Vacherie évitent les possibles refus d’accès aux salles municipales [36][36] Selon les militants rencontrés, il y a eu une quinzaine.... Pas théâtral, enfin, parce que les dialogues privilégient une langue parlée, familière, quotidienne à une belle prose.

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Mode de mobilisation original, l’écriture d’une pièce de théâtre et de chansons constitue une réappropriation d’une parole paysanne propre en même temps que son contenu porte une remise en cause de l’ordre social. En parallèle, des actions plus classiques étaient menées pour défendre l’installation des agriculteurs : les actions syndicales foncières.

Les actions foncières : défense de la primauté aux agriculteurs exploitants

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La contestation passe également par des actions directes telles que l’occupation de terres. Ces mobilisations sont pour la plupart organisées par les syndicats locaux et amènent parfois les agriculteurs à enfreindre la légalité. Les actions foncières ont pour objectif une meilleure répartition des terres (notamment la lutte contre les « cumulards »), la défense des droits des fermiers contre leurs propriétaires et l’installation de jeunes agriculteurs.

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Les mobilisations contre des propriétaires ou des experts fonciers sont présentées par les militants comme une défense de la profession qui souhaite faire appliquer ses droits, mais également comme un moyen de s’opposer à des injustices. Prenons le cas de l’« affaire Joseau », qui se déroule à Guenrouët en 1973, et oppose un propriétaire, le comte O’Delant, à son ancienne métayère, Mme Joseau. Jusqu’en 1967, Mme Joseau a exploité en métayage la ferme de son défunt mari appartenant au comte O’Delant. Elle poursuit celui-ci en 1964 pour malversation de primes d’assurance et fausses déclarations à la Mutualité sociale agricole. Cependant, c’est elle qui est condamnée. En 1967, lors d’un partage de biens entre l’agricultrice et son propriétaire, une saisie est prononcée contre Mme Joseau, mais elle n’est pas effectuée directement. L’ancienne métayère a pris sa retraite et a cédé ses parts de cheptel ainsi que son tracteur à son fils. En 1970, la saisie est ordonnée, et Mme Joseau est condamnée pour « détournement de biens saisis » et son fils à deux mois de prison avec sursis et 12 000 francs de dommages et intérêts pour complicité. La FDSEA prend alors position en faveur des agriculteurs, qui refusent de payer cette somme. Le 24 janvier 1973, à l’appel de la FDSEA, entre deux cents et trois cents agriculteurs manifestent devant le château de Couëly, lieu d’habitation du propriétaire, pour réclamer le renoncement de la somme exigée. Occupation momentanée d’un espace privé, cette manifestation donne à voir la cohésion et la solidarité d’un groupe professionnel. Mais on ne peut la réduire à sa dimension corporative.

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Le contraste produit par le défilé puis le rassemblement de plusieurs centaines d’hommes en bottes de ferme et tenue de travail devant un château fermé de l’intérieur donne à cette action une forte dimension sociale. Le syndicat local met en valeur cette lecture en titrant « Racket des temps modernes ou survivance d’une féodalité [37][37] Le Paysan nantais, 3 février 1973, n° 635, p. 5. ? » Pour les auteurs, il s’agit bien d’un « vestige d’une époque révolue », opposant le « sieur O’Delant » à son ancienne métayère. Cette manifestation menée sans violence ni atteinte à des biens matériels expose le rapport de forces entre agriculteurs et propriétaires par la transgression et la réappropriation symbolique des frontières sociales de l’espace villageois incarnées notamment par les lieux d’habitation. Il en allait également ainsi de la manifestation organisée l’année précédente chez un expert foncier des environs, qui servait d’intermédiaire entre fermiers et propriétaires, évaluant les prix des terres et du fermage. Voilà comment un couple d’agriculteurs évoque le personnage [38][38] Entretien du 26 avril 2005 au domicile du couple ;... :

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Lui : Il était adjoint à Plessé. Il faisait la pluie et le beau temps entre les propriétaires et les fermiers. Tous ceux qui avaient à faire à lui, c’étaient quand même des… C’était répression de sa part. Donc on avait fait des actions… Un jour, on avait occupé son jardin, pendant une journée. On était arrivés, il était 9 heures 30, et puis on était repartis sur les coups de 6 heures. […]

Elle : Il était premier adjoint, mais c’était surtout en tant qu’expert foncier. […]

Lui : Les gars du Coudray qui arrivaient à pied pour aller chez Châtelier, ils étaient arrivés avec une pancarte, y avait un arbre, un chêne, avec une branche en travers et une corde, et c’était marqué [pouffant] « Un arbre, une corde, un expert. » [Rires.] Tu voyais l’expert qui sortait la langue. Non, mais t’imagines ! […]

Elle : C’étaient les pontifes, ils étaient obligés d’obéir…

Lui : Ah oui, oui, vraiment !

Elle : Hein, ces gars là avaient connu leurs parents qui s’étaient pliés…

Lui : Ah oui, pliés à tout…

Elle : … aux exigences de ces gens-là, qui commandaient et qui faisaient la pluie et le beau temps. Et donc, les gars… les jeunes de cette époque n’acceptaient plus, ils disaient : « On ne va pas accepter ce que nos parents ont accepté. » Les châtelains, c’était ça, hein, ils étaient propriétaires des fermes que des paysans exploitaient.

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La dépendance des paysans envers ces propriétaires fonciers est au cœur d’une autre action, celle de la Vigne-Marou. Tout commence en 1974, alors qu’un jeune agriculteur, Alain Mazery, cherche à s’installer dans la région. Il réalise des démarches auprès du comte Armand, propriétaire d’une centaine d’hectares à Plessé, mais essuie un refus de sa part [39][39] Vent d’ouest, mai 1975, n° 62, p. 2-3. De sources syndicales,.... Le syndicat local réalise alors un inventaire des terres libres et dénombre 300 ha de terrain agricole non exploités, dont la Vigne-Marou, propriété du comte Armand. En avril 1975, cette ferme est investie par soixante-dix agriculteurs des communes voisines pour installer Mazery et sa femme. Par cette action illégale d’occupation d’une ferme, les Paysans-travailleurs entendent « défendre le principe “La terre, un outil de travail”, et le droit au travail. Elle remet directement en cause les privilèges, le pouvoir des propriétaires fonciers [40][40] Dossier « Vigne-Marou », réalisé par les Paysans-travailleurs,... ». Cette action devient le symbole de la lutte contre la propriété foncière qui confère à des notables locaux le pouvoir de décider de l’installation de nouveaux agriculteurs.

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Le déclenchement de ces actions renvoie à des changements structurels (« modernisation » de l’agriculture, législation sur le fermage, allongement de la durée des études, etc.), qui font bouger les frontières sociales au sein du monde rural et, dans un contexte de politisation radicale, provoque des formes de transgression de l’ordre social local. Le remettre en cause participe en effet à la reconnaissance et à l’affirmation de leur statut de « professionnels ».

Fig. 7 - Manifestation (Rennes, 1975) à l’occasion du procès de l’affaire de la Vigne-Marou à PlesséFig. 7
Fig. 8 - Affiche réalisée lors de l’affaire de la Vigne-MarouFig. 8
© CHT, cliché APL (Agence de presse Libération)

Résistance contre « la répression par le savoir » [41][41] Frères du monde, op. cit. : la création du SASED

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Les vétérinaires, acteurs d’une domination culturelle en milieu rural, sont aussi cibles de critiques des paysans mobilisés. Un tract dénonce par exemple les « tarifs élastiques qui varient suivant le vétérinaire, la tête du client, les conditions atmosphériques… ou d’autres attitudes méprisantes envers les agriculteurs [42][42] Tract du CCJA et de l’Union cantonale de La Chapelle-sur-Erdre,... ». Les militants s’interrogent alors : « Le privilège d’avoir étudié plusieurs années leur donne-t-il le droit de nous considérer comme des êtres inférieurs ? Au contraire, l’argent gagné sur notre dos, au moyen de tarifs abusifs, leur permet d’avoir des super-revenus qui n’ont rien de comparable à ceux des paysans. N’oublions pas que ces tarifs « flottants » interviennent pour une bonne part dans le prix de revient du litre de lait et du kilo de viande. »

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Il est question ici du statut des paysans et de la domination qu’ils peuvent subir de la part d’autres professions plus fortement dotées en capital culturel ou économique. La création du Syndicat d’action sanitaire des éleveurs du Don (SASED) témoigne de la prise en charge de cette question dans la région. Ce syndicat est formé d’un groupement d’agriculteurs qui salarie plusieurs vétérinaires (entre trois et quatre selon les années). Le contrat est fondé sur un échange des savoirs entre les agriculteurs et les vétérinaires dans le but de rompre les relations de dépendance. Les deux parties s’engagent à partager leurs connaissances à l’occasion des manipulations, des soins aux bêtes ou de sessions de formation. C’est l’unique initiative de ce type prise en Loire-Atlantique.

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Les mobilisations étudiées ici ne revêtaient donc pas uniquement un aspect économique en ce sens qu’elles tentaient de subvertir l’ordre social local. Les difficultés rencontrées par les agriculteurs, notamment pour s’installer ou se maintenir en agriculture, étaient imputées aux liens de dépendance vis-à-vis des propriétaires fonciers et des banques. Les militants agricoles dénonçaient alors ces relations, vécues comme des dominations, par la mise en mots de rapports antagonistes ancrés dans des rapports de classes. Pour les agriculteurs mobilisés, les actions collectives développées étaient tout autant une manière de dénoncer ces dominations que des formes de résistance à celles-ci. Période singulière, faite de changements socio-économiques, de politisation et de rencontres sociales inédites, elle est celle également de la cristallisation de pratiques syndicales et d’un cadre de pensée critique envers les politiques agricoles de « modernisation » impulsées par l’État. Les actions directes, telles que les occupations de terre, le blocage de la collecte du lait (lors de la grève de 1972) ou encore la destruction de viande étrangère, deviennent alors prépondérantes dans le répertoire d’action. Ces processus ne sont pas spécifiques à un département, mais se retrouvent sur l’ensemble du territoire avec, néanmoins, des différences d’intensité. Moment de recomposition de l’espace syndical, les années 1960-1970 donnent lieu, on le sait, à la création de nouvelles organisations professionnelles qui furent la matrice d’un syndicalisme d’opposition que l’on retrouve au sein de la Confédération paysanne aujourd’hui.

Fig. 9 - Affiche de 1973Fig. 9

Notes

[1]

Cette moyenne ne rend pas compte des contrastes importants existant entre régions de production. Aux zones de petites tenures telles que l’Alsace ou la Bretagne, s’opposent celles de grandes cultures, avec des exploitations de plus de 100 ha comme dans le Bassin parisien.

[2]

Lire Michel Gervais, Marcel Jollivet et Yves Tavernier, La Fin de la France paysanne depuis 1914, Seuil, 1977, p. 163.

[3]

Né en 1936 en Loire-Atlantique, Bernard Thareau a été vice-président du Centre régional des jeunes agriculteurs de l’Ouest (CRJAO) de 1967 à 1969. (Lire Bernard Bretonnière, François Colson et Jean-Claude Lebossé, Bernard Thareau. Militant paysan, Éditions de l’Atelier, 1997.)

[4]

Seuil, 1970. Né en 1931, Bernard Lambert intègre la direction nationale du CNJA en 1957 ; en 1964, il est désigné secrétaire général de la FDSEA de Loire-Atlantique (lire Yves Chavagne, Bernard Lambert, 30 ans de combat paysan, La Digitale, 1988).

[5]

Le terme « paysan » était alors utilisé pour se distinguer de la figure des « exploitants agricoles » promue par la politique de « modernisation » et intégrée au système de production capitaliste.

[6]

Bernard Lambert, Les Paysans dans la lutte des classes, op. cit., p. 23.

[7]

Rose-Marie Lagrave, « Les gauches syndicales (Modef, CNSTP, FNSP) », in Pierre Coulomb et al., Les Agriculteurs et la politique, Presses de la FNSP, 1990, p. 356.

[8]

Les Paysans-travailleurs défendent alors l’idée qu’il revient aux militants d’impulser et d’animer les luttes, et non aux responsables syndicaux nationaux ou locaux.

[9]

À cette date est créée une nouvelle structure syndicale, affiliée à la FNSEA, l’Union départementale des syndicats d’exploitants agricoles (UDSEA). Affiliée à la Confédération paysanne, la FDSEA de Loire-Atlantique est restée majoritaire à la Chambre d’agriculture jusqu’en 2007.

[10]

Établie par Raymond Girou, la recension des conflits ayant éclaté entre 1960 et 1982 en Loire-Atlantique révèle le fait qu’un quart d’entre eux ont eu lieu dans la région Blain-Redon. L’auteur relie alors l’intensité des mobilisations au fait que la FDSEA connaît sa plus forte implantation dans cette région. (Giroud Raymond, « Les syndicats agricoles dans la région nantaise. Étude géographique », thèse de géographie, université de Nantes, 1986, p. 237-239.)

[11]

Lire Jean Renard, « Les évolutions contemporaines de la vie rurale dans la région nantaise », thèse de doctorat d’État en géographie, Paris-I, 1975, p. 251.

[12]

Ce travail a été réalisé à partir de l’étude des archives de la FDSEA de Loire-Atlantique et des Paysans-travailleurs, conservées au Centre d’histoire du travail de Nantes. La presse syndicale a été l’objet d’une attention particulière, avec le dépouillement du journal Vent d’ouest. Des militants nous ont également permis de consulter leurs archives personnelles, composées en grande partie de tracts, de photos et de revues de l’époque. Enfin, une dizaine d’entretiens ont été menés avec des couples d’agriculteurs ayant participé activement à ces luttes.

[13]

« Enquête sur la population et les structures agricoles, 1954-1962 », Inspection divisionnaire des lois sociales en agriculture de Nantes, 1963, AD de Loire-Atlantique, 1042 W 56.

[14]

Le « fermage » est la location d’un bien agricole foncier ou immobilier.

[15]

Lire Yannick Guin, La Commune de Nantes, Maspero, 1969.

[16]

Lire Édouard Lynch, « Si loin si proche, Mai 68 et les paysans », in Bruno Benoît et al. (dir.), À chacun son Mai ? Le tour de France de mai-juin 1968, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 237-252.

[17]

Ce qui doit amener à reconsidérer la temporalité des « événements » de 1968 et à parler des « années 68 », comme invite à le faire Michelle Zancarini-Fournel dans Le Moment 68, une histoire contestée, Seuil, 2008, p. 12.

[18]

Entretien avec un participant au groupe Paysans en lutte de Blain-Redon (auteur et acteur de la pièce La Vacherie), le 10 octobre 2005, à son domicile.

[19]

Institut des sciences agronomiques et agroalimentaires de Rennes.

[20]

Entretien (le 28 février 2006, à son domicile) avec le président du CDJA de Loire-Atlantique de 1971 à 1973, dont il a été membre du bureau à partir de 1968.

[21]

Durant l’été 1970, 120 étudiants auraient participé à des « stages paysans » dans l’Ouest de la France. (Yannick Drouet et Jean-Philippe Martin, « Les maoïstes et les Paysans-travailleurs. Fin des années 1960-années 1970 », Dissidences, 2010, n° 8, p. 112-130.)

[22]

Toutes les informations sont tirées de l’entretien (le 10 octobre 2005, à son domicile) avec le président du MRJC du Grand Ouest de 1963 à 1965, démissionnaire de la direction à cette date puis membre des Paysans en lutte ; complétées par la collection « Paysans en lutte ». Lire également Jean-Philippe Martin, Histoire de la gauche paysanne. Des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, La Découverte, 2005, p. 70-73.

[23]

Crise liée à la radicalisation politique des mouvements de jeunesse chrétienne, notamment la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) et le MRJC. À partir de la fin des années 1950, ces organisations prennent de plus en plus de positions politiques, contre la torture en Algérie par exemple, allant à l’encontre de la conception de l’apostolat d’Action catholique défendue par les évêques. En opposition avec ces derniers, les secrétaires nationaux de la JEC puis ceux du MRJC démissionnent. (Lire Denis Pelletier, La Crise catholique. Religion, société, politique en France. 1965-1978, Payot, 2002.)

[24]

Lire Yves Borowice, « La trompeuse légèreté des chansons. De l’exploitation d’une source historique en jachère : l’exemple des années 1930 », Genèses, 2005, vol. IV, n° 61, p. 98-117.

[25]

Les cumulards sont ceux qui ajoutaient l’agriculture à leur activité professionnelle principale : particulièrement visés par des mobilisations agricoles, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, au motif qu’ils monopolisaient des terres revenant à des agriculteurs à plein temps.

[26]

Rédigé en septembre 1969 par une commission d’experts présidée par Georges Vedel, ce rapport portait sur les « perspectives à long terme de l’agriculture française ».

[27]

En référence à une action commando nocturne au cours de laquelle des agriculteurs ont coupé la récolte de maïs de « Jaco », un agent immobilier exploitant une ferme.

[28]

Des battues avaient été organisées pour tuer des sangliers, introduits pour la chasse et provoquant des dégâts sur les exploitations.

[29]

Le 16 novembre 1969, alors qu’Olivier Guichard assiste à un dépôt de gerbes de fleurs au monument aux morts du Dresny, le ministre de l’Éducation nationale, député UDR de Loire-Atlantique et conseiller général, est invité par trois cents jeunes agriculteurs à les suivre dans une ferme du village pour échanger sur les « grands problèmes du monde agricole ». Trois responsables syndicaux seront inculpés.

[30]

Personnage du roman éponyme (1899) d’Eugène Le Roy, qui se révolte contre l’oppression des nobles. L’adaptation en 1969 de ce roman populaire en feuilleton télévisé a sans nul doute favorisé la reprise de ce symbole.

[31]

Lire Édouard Lynch, « “La fourche et le tracteur”. Les mobilisations collectives dans la France agricole du xxe siècle (1907-1976) : répertoires d’actions, pratiques manifestantes et identités professionnelles », HDR d’histoire, université Lyon-II, 2011, p. 48-49.

[32]

Entretien avec un acteur et auteur de La Vacherie, op. cit.

[33]

Frères du monde, 1969, n° 59, p. 14.

[34]

Ibid.

[35]

Groupe « Paysans en lutte de Blain-Redon », La Vacherie, op. cit., p. 5.

[36]

Selon les militants rencontrés, il y a eu une quinzaine de représentations de La Vacherie, rassemblant entre cent et trois cents personnes, essentiellement des agriculteurs. Elles ont toutes eu lieu en Loire-Atlantique.

[37]

Le Paysan nantais, 3 février 1973, n° 635, p. 5.

[38]

Entretien du 26 avril 2005 au domicile du couple ; lui fut président cantonal du CDJA de la région Blain-Redon de 1967 à 1971.

[39]

Vent d’ouest, mai 1975, n° 62, p. 2-3. De sources syndicales, ces informations sont à prendre avec précaution.

[40]

Dossier « Vigne-Marou », réalisé par les Paysans-travailleurs, 1er mai 1975, Centre d’histoire du travail, PT 115-I « Affaire de la Vigne-Marou à Plessé (1975) ».

[41]

Frères du monde, op. cit.

[42]

Tract du CCJA et de l’Union cantonale de La Chapelle-sur-Erdre, fonds Paysans-travailleurs, Centre d’histoire du travail, PT 96, « action CDJA ».

Résumé

Français

Période singulière, faite de changements socio-économiques, de politisation et de rencontres sociales inédites, les années 1960-1970 sont celles également de la cristallisation d’un cadre de pensée critique envers les politiques agricoles de « modernisation » impulsées par l’État. Les occupations de terre, le blocage de la collecte du lait ou encore la destruction de viande étrangère, deviennent alors prépondérantes dans le répertoire d’action. Moment de recomposition de l’espace syndical, les années 1960-1970 ont donné lieu à la création de nouvelles organisations professionnelles qui furent la matrice d’un syndicalisme d’opposition que l’on retrouve au sein de la Confédération paysanne.

Plan de l'article

  1. Transformations du monde agricole & conditions sociales de la contestation
    1. Modernisation de l’agriculture et redéfinition d’un métier
    2. Une politisation subversive
  2. Contester l’ordre social : Discours & pratiques de lutte
    1. Mettre en mots la domination pour la renverser
    2. Les actions foncières : défense de la primauté aux agriculteurs exploitants
    3. Résistance contre « la répression par le savoir » : la création du SASED

Pour citer cet article

Roullaud Élise, « Luttes paysannes dans les années 68. Remise en cause d’un ordre social local », Agone, 2/2013 (n° 51), p. 26-49.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-2-page-26.htm


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