Accueil Revues Revue Numéro Article

Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

ALERTES EMAIL - REVUE Agone

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 51 - 64 Article suivant
1

Omar Tourougui, l’auteur du texte qui constitue le corps de cet article, est né à Rabat en 1948. En octobre 1968, il quitte le Maroc pour préparer HEC en France. Emporté par ce qu’il appelle aujourd’hui le « courant d’air 68 », Omar échoue au concours d’entrée à HEC et s’inscrit à l’université de Dijon. Il multiplie dès lors les engagements : militant à l’Union nationale des étudiants marocains, engagé auprès de l’Association des Marocains de France et comme soutien aux travailleurs immigrés, il intervient aussi régulièrement, aux côtés de la CFDT, en tant qu’interprète arabophone au Tribunal des prud’hommes.

2

Jean Javot a vingt-huit ans en 1968. Fils d’agriculteurs du périurbain dijonnais, il milite au sein du mouvement des Paysans-travailleurs et se rapproche de la CFDT. En 1974, alors que la ferme familiale n’offre plus assez de travail, il se fait embaucher comme bûcheron pendant quelques mois. Les conditions de travail qui lui sont imposées le scandalisent, il se met en grève et demande l’appui de la CFDT. Il informe le syndicat de l’existence de bûcherons marocains, dont il a entendu parler sans jamais les croiser. C’est à cette occasion qu’il rencontre Omar, en 1974, à la CFDT.

3

« Il faut qu’on les trouve ! » Ces deux militants – un bûcheron de passage et un étudiant immigré – sillonnent les forêts de Bourgogne pour repérer, « à l’oreille », ces travailleurs invisibles et ignorés. Ils y trouvent des équipes de huit bûcherons, isolées, logées dans des cabanes construites en pleine forêt, loin des villages où s’approvisionner – des gens heureux de rencontrer un Marocain, d’autant plus qu’il est berbérophone comme eux. Chantier après chantier, Omar et Jean les écoutent parler de leurs conditions de travail.

4

Les bûcherons appartiennent à cette catégorie de travailleurs éparpillés des territoires ruraux qui, restés à distance de l’usine, n’ont fait que frôler la société salariale et la relative stabilité qu’elle assurait à certaines fractions des classes populaires (syndicalisme ouvrier, protection sociale, etc.). Le travail en forêt, peu protégé, aisément dissimulé, est d’autant plus facilement confié aux travailleurs immigrés.

5

Jusqu’au début des années 1970, des camps de harkis fournissaient la main-d’œuvre de l’Office national des forêts et du petit patronat local [1][1] Sur l’histoire d’un de ces hameaux forestiers, lire.... Quatre de ces camps étaient installés en Côte-d’Or. Bien qu’à l’œuvre depuis quelques années, leur fermeture est décidée par le gouvernement en 1975. L’immigration décrite dans ce document s’inscrit dans le contexte de ces transformations de la politique migratoire mise en place par Valéry Giscard d’Estaing et Paul Dijoud dans les années 1974 et 1975 [2][2] Homme politique alors proche du président Giscard d’Estaing,.... Le recours à une main-d’œuvre étrangère et temporaire se généralise dans le secteur du bois, par dérogation à la décision prise durant l’été 1974 par le gouvernement français de fermer temporairement les frontières [3][3] Lire Sylvain Laurens, « 1974 et la fermeture des frontières..... Les salariés immigrés permanents disparaissent des forêts au profit du recrutement de travailleurs saisonniers qui ne restent en France que tant que dure leur contrat. Ce sont ces travailleurs que ce texte donne à voir. Comme Omar, ils ont souhaité garder l’anonymat au moment de la publication du document, en novembre 1975. La commission Justice et Paix, une association chrétienne dijonnaise, sert alors de façade. Ce texte est l’une des rares traces dans le passé de ces travailleurs furtifs et pourtant permanents des campagnes [4][4] Jean Javot est décédé en mars 2012. La présentation....

De l’exploitation des forêts à l’esclavage des hommes

6

Voici un rapport établi par des Marocains eux-mêmes sur leurs conditions de travail et d’existence, dans une entreprise forestière qui avait des chantiers en Côte-d’Or, dans la Nièvre et en Saône-et-Loire en 1974 et 1975.

7

La commission Justice et Paix publie ce dossier pour alerter sur le problème des ouvriers étrangers travaillant sur des chantiers provisoires, constamment en déplacement, isolés, mis dans l’impossibilité d’établir des contacts avec des gens de l’extérieur.

8

Les chantiers forestiers sont particulièrement difficiles à repérer : les travailleurs étant parfois cantonnés – dans quelles conditions ! – en pleine forêt. Dans de nombreux cas, les habitants de la commune ont ignoré la présence de ces ouvriers sur leur commune.

9

Nécessité du travail ? Ou politique délibérée de la part de certaines entreprises « pour ne pas avoir d’ennuis avec leurs ouvriers » ? Ce dossier prouve que, dans ces conditions, on peut reconstituer un véritable « esclavage », pour parler comme ces Marocains.

10

Si vous habitez une zone forestière, posez-vous la question : qui travaille dans la forêt et dans quelles conditions ? Si possible, entrez en contact avec les bûcherons.

11

Si vous vous trouvez devant des faits semblables à ceux racontés dans ce dossier, voyez vous-même ce que vous pouvez faire. Mais, au-delà de l’aide immédiate, ces faits posent le problème : pourquoi ces situations ?

12

Lorsqu’on entend parler de forêts, c’est à propos de leur beauté, de promenades ou d’incendies… Pourtant des sociétés font fortune grâce à ces forêts et à la force de travail des hommes qui y sont employés.

13

En Côte-d’Or, il existe un certain nombre de ces sociétés d’exploitation forestière. L’une d’entre elles mérite qu’on s’y attarde un peu. D’abord parce que nous connaissons une bonne partie des bûcherons qui y sont salariés, et notamment les bûcherons marocains, avec lesquels nous avons eu des contacts très fréquents, ce qui nous a permis de nous rendre compte de leurs conditions de vie et de travail. La deuxième raison, c’est que cette société, dont le nom est « Exploitation forestière de l’Aigoual » (EFA) a des ramifications dans toute la France et peut-être même dans des départements d’outre-mer. Il est bon par conséquent de faire connaître le plus possible ses pratiques esclavagistes vis-à-vis des bûcherons qu’elle embauche.

14

Le siège central de la société forestière de l’Aigoual se situe à Achères-la-Forêt, en Seine-et-Marne. Mais des sièges régionaux existent. Pour ce qui est de la Bourgogne, le patron régional (M. Vindelet) est domicilié à Beaune, où il dispose : d’un bureau où travaillent son adjoint (sa femme) et une secrétaire, et d’une cave où il stocke le matériel (tronçonneuses, huiles, pièces, etc.) avec les matelas, les couvertures et les draps en sac de farine qu’il prête aux bûcherons étrangers à son service.

15

Pour ce qui est du personnel d’encadrement des bûcherons, tous les chefs de chantier et contremaîtres, à l’exception du chef de chantier de Fragny (près d’Autun), sont d’anciens militaires ou gendarmes.

16

L’EFA exploite essentiellement les forêts de feuillus de la région dont le bois est utilisé pour la fabrication de pâte à papier. Cela est important à signaler, car si le papier a subi des augmentations de prix considérables, les salaires que perçoivent les bûcherons sont restés extrêmement faibles. D’autre part, l’EFA a la particularité, au niveau de la Bourgogne du moins, d’exploiter les forêts les plus difficiles, c’est-à-dire les chantiers que les autres exploitants forestiers de la région estiment non rentables.

17

Aussi l’EFA, par l’intermédiaire de M. Vindolet, n’a qu’une solution : trouver des bûcherons à qui elle peut faire faire les coupes les plus pénibles en leur donnant des paies de misère, bûcherons que le patron peut manipuler comme il l’entend, au gré de la conjoncture économique et des demandes des usines de pâte à papier. Pour cela, comme les houillères du Nord-Pas-de-Calais, l’EFA utilise les « esclaves des temps modernes » : les travailleurs immigrés. En l’occurrence, les bûcherons de l’EFA sont marocains [5][5] M. Vindolet profite, dans une moindre mesure, du volant....

Recrutement des bûcherons au Maroc

18

C’est M. Vindolet en personne qui se rend en Mercedes au Maroc et plus exactement dans la province de Khénifra, dans le Moyen Atlas. Il prend contact avec le caïd de Khénifra, qu’il connaît bien. Moyennant quelques pots-de-vin, il lui demande de lancer des rabatteurs dans le coin afin de rassembler des volontaires pour le bûcheronnage en France. Au bout de quelques jours de prospection de ces futurs esclaves, ceux-ci sont regroupés à El-Ksiba, où M. Vindolet leur fait passer des tests dignes des grands marchés d’esclaves qu’a connus l’histoire de l’humanité.

19

Le premier test consiste à accrocher aux pieds du « candidat » un ressort très dur sur lequel il doit tirer avec les bras. Le compteur dont est muni ce ressort mesure alors la force des bras de chacun des candidats.

20

Le deuxième test consiste à donner aux postulants et à tour de rôle une hache pour cogner sur des troncs d’arbre, dans le but de sélectionner ceux qui ont le plus de force et d’adresse dans le maniement des outils. Une fois cette sélection « physique » terminée, le patron de l’EFA (Beaune) se livre à d’autres tests. S’adressant à ceux qui ont réussi aux deux tests, M. Vindolet pose des questions, en français, du type : « Vous avez quel âge, vous ? En quelle année êtes-vous né, vous ? — Et vous, êtes-vous marié ? ». Ceux qui ont le malheur de répondre, par naïveté ou du fait de la surprise, donc d’avoir compris les questions posées en français, sont écartés du lot. Le patron de l’EFA de Beaune ne recrute que ceux qui ne comprennent pas la langue française. Ceux qui ont la chance de parler ou de comprendre le français sont dangereux pour lui, car ils pourraient refuser de signer n’importe quoi, ils pourraient déchiffrer leur fiche de paie, prendre contact plus facilement avec des travailleurs français, etc. C’est une façon pour M. Vindolet de se prémunir contre toute action revendicative des bûcherons définitivement recrutés.

21

Troisième volet de la sélection, les hommes retenus après ces tests sont envoyés à Aïn-Borja, où se trouve une antenne de l’Office national de l’immigration (ONI). Là, ils subissent un examen médical. Ceux qui sont susceptibles de tomber malades pendant leur séjour en France sont écartés.

22

Il ne reste en fin de compte que les plus jeunes, les plus robustes, ceux dont la santé est parfaite, les plus dociles en apparence, les plus analphabètes.

23

Mais cela ne suffit pas à garantir à l’EFA que ces bûcherons accepteront de travailler et de loger dans les pires conditions. Encore faut-il disposer d’un moyen de pression permanent. Ce moyen, c’est le contrat de douze mois. Celui-ci ne donne droit qu’à une carte de séjour de même durée. Quant à la carte de travail, c’est le contrat qui en fait fonction également.

Les clauses du contrat et leur application

Lieu effectif d’emploi : ensemble du territoire

24

« Ensemble du territoire »… C’est, mot pour mot, ce qu’on trouve sur tous les contrats de bûcherons marocains employés par l’EFA. Cette clause, anodine en apparence, a des conséquences considérables, que les Marocains ne soupçonnent évidemment pas au départ.

25

Au niveau des frais de déplacement. Le patron s’appuyant sur cette clause ne leur paie pas un seul centime dans la mesure où ils n’ont pas un lieu de résidence fixe. Si nous examinons l’attestation de logement qui est jointe à tous les contrats, il est indiqué « Adresse du logement : Algeco ou caravane sous coupe ». Or la quasi-totalité des bûcherons de la région ont tourné au gré du patron dans au moins trois départements différents au cours d’une seule année (Côte-d’Or, Nièvre, Saône-et-Loire).

26

Au niveau du logement. Le patron jouant sur la mobilité forcée des travailleurs, il n’applique pas les clauses incluses dans l’attestation de logement. Il sait en effet à l’avance que tout contrôle de la part de l’Inspection des lois sociales en agriculture (équivalent de l’Inspection du travail) est pratiquement impossible, et quand bien même l’éventualité d’un contrôle existerait, le patron de l’EFA s’arrange pour déplacer l’équipe de bûcherons vers un autre chantier et dans un autre département (voir l’exemple du chantier de Moloy).

27

Or les conditions de logement sont lamentables, comme l’ont constaté d’ailleurs, sur un chantier seulement, les assistants sociaux de la main-d’œuvre étrangère de Mâcon. Cette démarche est restée sans suite car M. Vindolet a licencié cette équipe quelques semaines après, et une semaine avant la fin du contrat…

28

Au niveau de la législation. Il existe dans le bûcheronnage des conventions collectives entre patrons et syndicats. Outre le fait qu’elles sont générales et anciennes (celle de Côte-d’Or date de 1962), il faut préciser qu’il en existe une par département, différente d’un département à l’autre. Ce qui fait que les bûcherons ne savent jamais sur quoi se fonder pour faire des réclamations au patron, d’autant plus que les équipes sont très mobiles.

29

Au niveau des rapports entre ouvriers et administrations. Le contrat est établi en Seine-et-Marne par le siège central de l’EFA. La carte de séjour est délivrée par les autorités du premier lieu de résidence du bûcheron, qui n’est pas la Seine-et-Marne. L’ouvrier est inscrit à la mutualité agricole de son premier lieu de résidence. Quant au patron, M. Vindolet, à qui il doit s’adresser, il se trouve à Beaune. Aussi, l’ouvrier est obligé de dépenser beaucoup d’argent dans les trains, soit pour aller réclamer les allocations familiales, ou le remboursement des frais de maladie, soit pour exiger du patron un papier quelconque.

30

L’exemple de S. Au bout de neuf mois de travail avec l’EFA, S. – qui a beaucoup d’enfants – n’a toujours pas reçu d’allocations familiales. Ne sachant pas écrire, la seule manière de faire une réclamation est de se rendre en personne aux différents services compétents. Travaillant à Fragny (Saône-et-Loire), il se rend à la Mutualité sociale agricole (MSA) d’Auxerre, puisque son premier chantier se situait dans l’Yonne. Là, on lui apprend que M. Vindolet n’a toujours pas envoyé d’attestation de travail. Il se rend donc à Beaune pour réclamer ce papier. Après plusieurs semaines d’attente, sa carte d’allocataire ne lui étant toujours pas parvenue, il se rend au bureau de la main-d’œuvre étrangère de Mâcon. Le même S. fera plusieurs autres voyages de ce type à ses frais, dont un le conduira jusqu’au siège central de l’EFA, en Seine-et-Marne, et au consulat du Maroc pour réclamer un prolongement de séjour en France, tout cela en vain… En plus des frais de transport, S. perd le salaire des journées qu’il a passées ainsi à voyager.

31

Au niveau de l’unité des travailleurs. Bien qu’ils soient tous originaires de la même région et pratiquement des mêmes villages du Maroc, les différentes équipes n’ont aucun contact entre elles, car personne ne sait où se trouvent les différents chantiers. Le patron régional s’est d’ailleurs refusé à donner des détails là-dessus en présence de l’Inspection des lois sociales en agriculture. Ce n’est qu’après plusieurs semaines de recherche dans les forêts et auprès des paysans de la région que nous avons pu trouver les différentes équipes et commencer d’établir des contacts entre elles.

« Travaux à effectuer, rémunérations »

32

Sous cette rubrique du contrat figurent des paragraphes définissant la nature du travail : travaux au temps ou travaux à la tâche [6][6] « Travail à la tâche » : les bûcherons sont payés au..., ainsi que le taux des rémunérations et la durée moyenne du travail.

33

Au sujet de la nature du travail, c’est purement une clause de style, car, quelles que soient les indications comprises dans le contrat à ce propos, le patron leur fait faire ce qui l’arrange le mieux à un moment donné. Nous avons pu vérifier cela auprès des équipes de bûcherons marocains des chantiers suivants : Champlitte, Moloy, Marcellois, Planay, Lormes, Fragny, Noiron-sur-Bèze. En effet, lorsque le chantier est bon, c’est-à-dire lorsqu’il y a beaucoup de bois et facile à couper, le patron paie les bûcherons à l’heure. Par conséquent, les ouvriers font beaucoup de « stères [7][7] « Stère » : tas de bois de 1 m de haut par 1 m de large... » mais ne perçoivent que 5,60 francs par heure de travail (6,20 francs depuis mars 1975). À l’inverse, lorsque le chantier est en forte pente, lorsqu’il y a beaucoup de taillis et donc peu de bois intéressant, M. Vindolet rémunère les ouvriers à la tâche et leur dit : « Si vous voulez faire une bonne paie, il faut accélérer les cadences. » Au cours du deuxième trimestre de l’année 1975, le patron a été jusqu’à retirer aux bûcherons une tronçonneuse sur deux, tout simplement parce que les bûcherons payés à la tâche faisaient le forcing. En effet, au fur et à mesure que les jours passent, les travailleurs, s’habituant au chantier, font de plus en plus de stères dans la journée et gagnent ainsi plus d’argent. Pour couper court à cette situation, le patron leur enlève des tronçonneuses, tout en les maintenant à la tâche, pour qu’ils soient obligés de conserver une cadence élevée dans le travail.

34

Les bûcherons marocains et, dans une moindre mesure, les rares bûcherons français, sont roulés en permanence lorsqu’ils sont payés à la tâche. En effet, c’est un contremaître qui compte le nombre de stères qu’ils font, les ouvriers coupent le bois et le laissent en vrac au fur et à mesure qu’ils avancent dans la forêt, le chef de chantier leur interdisant de faire eux-mêmes leurs stères. Après un coup d’œil rapide sur le chantier, le contremaître leur dit : « Le bois que vous avez coupé correspond à tant de stères. » Évidemment, le chiffre avancé par le contremaître est toujours bien en deçà du nombre de stères effectivement coupés par les bûcherons.

35

Les astuces du patron ne s’arrêtent pas là. Il existe deux types de stères : des stères d’un mètre et des stères de deux mètres. Les premiers sont mieux rémunérés que les seconds car les bûcherons doivent faire une manœuvre de plus pour couper des bouts de un et non de deux mètres. Outre le fait que les bûcherons marocains perçoivent une rémunération inférieure à celle des bûcherons français, ils sont obligés de mesurer la longueur du bois qu’ils coupent en faisant des pas. Le chef de chantier leur demande de faire deux pas pour que cela corresponde à un mètre.

36

Lorsque les travaux sont à la tâche, celle-ci est définie dans le contrat de la manière suivante : « Abattage et façonnage de bois de papeterie. » Or M. Vindolet exige des bûcherons qu’ils brûlent au fur et à mesure tout le bois qui ne va pas en stère, du moins lorsque le cahier des charges du patron l’oblige à faire brûler ce bois. Pour mieux mesurer les conséquences de ce fait, nous allons prendre un exemple. Sur le chantier de Noiron-sur-Bèze, en Côte-d’Or, les huit bûcherons marocains sont payés à la tâche, ils ont une tronçonneuse pour deux et ils doivent brûler le bois qui ne va pas en stère. Le brûlage prend quatre à cinq heures par jour, ils n’ont donc que trois à quatre heures pour faire des stères. En huit ou neuf heures de travail, ils arrivent à peine, en travaillant au maximum, à faire dix à onze stères à deux. En supposant, dans le meilleur des cas, que le contremaître leur compte huit stères, les ouvriers reçoivent huit fois 9 francs de la stère, soit 72 francs pour deux. Chaque bûcheron a donc gagné 36 francs pour sa journée de travail, soit 4 à 4,50 francs par heure de travail.

Durée du contrat

37

Le contrat stipule : « Un travail continu est assuré au travailleur dans les conditions définies ci-dessus pendant une durée d’un an. »

38

En fait, aucune des équipes que nous connaissons n’a travaillé jusqu’à la date d’expiration du contrat, mise à part l’équipe de Lormes dans la Nièvre, dont le contrat s’est terminé le premier et qui était composée de treize bûcherons marocains.

39

La première équipe de Fragny, près d’Autun, a été licenciée le 12 juin 1975, six jours avant la fin du contrat.

40

La deuxième équipe de Fragny, l’équipe de Noiron-sur-Bèze, près de Mirebeau, l’équipe de Planay, déplacée à Moloy durant le mois de juin 1975, toutes ces équipes ont été licenciées le 10 juillet 1975 alors que leur contrat prenait fin le 21 août.

41

Bien entendu, aucune indemnité ne leur a été versée par le patron, qui a même extorqué les signatures des licenciés de juillet. En effet, le 10 juillet, les bûcherons des équipes déjà citées étaient convoqués chez M. Vindolet à Beaune pour toucher leur solde. Il leur a fait signer, à leur insu (aucun ne sait lire le français), des tas de papiers dont l’un correspondait à leur démission volontaire. Il leur a ensuite accordé 500 francs pour payer le voyage de retour au Maroc, avouant implicitement que c’est lui qui a rompu le contrat, puisqu’il paie les frais de voyage comme cela est prévu par le contrat lorsque le patron rompt le contrat qui le lie aux travailleurs. Comme dit un dicton populaire marocain, « Ni l’âne ni sept francs » – qui correspond au dicton français « Se retrouver Grosjean comme devant ».

42

Ainsi, voilà des travailleurs qui, pendant plus de neuf mois, firent preuve d’une résignation totale vis-à-vis du patron et des chefs d’équipe dans le seul but que M. Vindolet les réembauche à la fin du contrat, ou du moins qu’il fasse les démarches pour leur procurer des cartes de travail et de séjour. Mais rien de tout cela… Après leur licenciement, il ne restait plus aux bûcherons marocains qu’une carte de séjour valable au maximum un mois, pas de carte de travail, pas de logement, pas de promesse d’embauche. Même le récépissé de cinq mois qui sert de carte de séjour temporaire leur était repris par les mairies ou les commissariats de police sous prétexte qu’il fallait une promesse d’embauche ; alors qu’en fait celle-ci n’est pas obligatoire, comme le confirme une circulaire de M. Dijoud de mai 1975.

43

Déjà, avant leur licenciement prématuré, certaines équipes savaient, depuis plusieurs semaines, par lettre recommandée du patron, que celui-ci ne les reprendrait pas. Aussi, au fur et à mesure que les échéances se rapprochaient, une rage profonde s’emparait des ouvriers car ils ne pouvaient pas concevoir comment un patron, à qui ils ont fait des tas de cadeaux (cartouches de cigarettes marocaines, produits d’artisanat marocain, etc.), vis-à-vis duquel ils se sont résignés (« baissé la tête », comme on dit en arabe) en dépit des conditions d’esclaves qui leur étaient faites, comment donc ce patron pouvait les abandonner sans reconnaître leurs « bons services ». Leur rage était d’autant plus amère que, jusqu’au mois de mai, les différentes équipes ne se connaissaient pas entre elles. Les Marocains ne connaissaient personne en dehors de M. Vindolet, du chef de chantier et du contremaître.

44

Ce n’est que grâce à l’initiative d’un bûcheron français, militant syndical, que les liens commencèrent à s’établir entre les différentes équipes, entre celles-ci et des militants marocains, brisant ainsi le ghetto dans lequel le patron et leur « statut d’immigrés » les maintenaient.

Quelques faits significatifs des conditions dans lesquelles se trouvaient les bûcherons

45

Décembre 1974. Un chef d’équipe de Fragny jette les valises des gars par les fenêtres dans la neige parce que ceux-ci ont refusé qu’on leur remplace le mobilier « neuf », qui se trouvait à leur arrivée dans les vieux bâtiments de ferme où on les avait installés, par une vieille table et trois tabourets pour huit personnes, les bûcherons marocains resteront ainsi dehors dans la neige pendant trois heures.

46

Mars 1975. L’équipe de huit bûcherons marocains qui se trouvait à Champlitte, en pleine forêt, dans une maison forestière abandonnée, attrape un renard enragé et s’apprête à le manger. L’arrivée inopinée du chef de chantier leur évitera des conséquences très graves sur leur santé. Transportés à l’hôpital, ils subiront vingt-quatre piqûres.

47

Le comportement des chefs de chantier. À Fragny, les gars, inquiets sur leur avenir, avaient envoyé l’un d’entre eux – le seul parmi les seize (deux équipes) qui arrive à se faire comprendre et à s’expliquer en français (il avait échappé au test d’analphabétisme parce qu’il avait présenté à M. Vindolet un certificat selon lequel il exerçait le métier de charbonnier) – téléphoner depuis le café du village à l’Inspection du travail, au patron de Beaune… pour exposer leurs problèmes de cartes de travail et de séjour. Le chef de chantier finit par convaincre le patron du café de ne plus leur permettre d’utiliser le téléphone.

48

Le chef de chantier a toujours refusé d’emmener les gars prendre une douche à Autun (six kilomètres de Fragny). Le logement dans lequel habitent les seize Marocains n’était équipé ni en douche, ni en lavabo, ni en cuisine. Si par hasard il en emmenait à Autun pour faire des courses, il leur donnait dix minutes puis, passé ce délai, il s’en allait, les obligeant à revenir à pied.

49

En juin 1975, ce même chef gifle un bûcheron de la deuxième équipe en plein café, parce qu’il avait eu le tort de le déranger. En fait, le bûcheron était venu appeler ce dernier pour qu’il répare une tronçonneuse qui était tombé en panne sur le chantier. Il transportait dans un véhicule Citroën les deux équipes (seize hommes) au milieu des bidons d’essence, des tronçonneuses, du matériel, et cela deux fois par jour. (Pas de différence entre la tronçonneuse et l’homme qui l’utilise. C’est kif-kif.)

50

L’attitude de l’Inspection des lois sociales en agriculture. Juridiquement, l’Inspection des lois sociales en agriculture a le même rôle que l’Inspection du travail dans l’industrie. Sur tous les problèmes que nous avons soulevés plus haut, l’Inspection des lois sociales a été alertée aussi bien sur le non-respect des clauses du contrat que sur les conditions de logement, de transport, de travail, sur le non-paiement des allocations familiales, des remboursements de frais de maladie… Mais jamais un inspecteur n’est venu sur les différents chantiers pour constater par lui-même. Le service se contentait de téléphoner ou d’écrire à M. Vindolet pour lui demander des précisions. Il semble avoir été toujours satisfait par les réponses qu’il a reçues ! Dans ces conditions, il est normal que les travailleurs estiment qu’il y a connivence entre l’Inspection des lois sociales et M. Vindolet. Une des adjointes n’est-elle pas la fille du patron forestier ?

51

Lors d’une discussion avec l’Inspection des lois sociales de Dijon sur le fait que certains bûcherons avaient travaillé presque un an (un an moins une semaine) sans avoir jamais eu de congé, notre interlocuteur avait reconnu le tort de M. Vindolet et avait déclaré qu’on pouvait réclamer pour eux le salaire d’un mois. Mais rien n’a été fait.

52

On pourrait ainsi multiplier les exemples. Tous posent cette question : qu’a fait l’Inspection des lois sociales en agriculture pour faire respecter les lois que l’EFA de Beaune ne respecte pas ? C’est pour cela que le syndicat CFDT a été alerté et qu’une procédure au Conseil des prud’hommes est engagée contre EFA. L’affaire EFA n’est donc pas close, même si on entend dire qu’elle va disparaitre au niveau de la région Bourgogne. Les mêmes responsables ne peuvent-ils pas remonter d’autres sociétés sous d’autres noms ?

53

Mohammed

54

Commission Justice & Paix (Dijon)

55

Novembre 1975

Le travail au bois aujourd’hui : une main-d’œuvre aux marges du salariat

56

Près de quarante années se sont écoulées depuis la rédaction de ce document. Les formes d’emploi des bûcherons, y compris des étrangers, ont évolué. Aujourd’hui, une entreprise d’exploitation forestière peut disposer, pour abattre les arbres, de plusieurs sources de main-d’œuvre.

57

Le contrat de travail du « bûcheron salarié » le distingue des autres salariés par la grande flexibilité qu’il autorise. D’une part, il prend la forme de contrats de chantier, d’une durée déterminée mais renouvelables à l’infini. D’autre part, il est payé à la tâche, en fonction du volume qu’il a abattu : son revenu dépend de sa cadence, mais aussi du travail que l’entreprise lui donne. Par ailleurs, il travaille parfois pour plusieurs patrons et est propriétaire de son outil de travail. Par bien des aspects, le contrat de travail des bûcherons les rapproche d’une main-d’œuvre indépendante.

58

Cette forme de travail salarié était la norme dans le bûcheronnage jusqu’aux années 1970. Depuis, une part croissante du travail d’abattage est réalisée par des indépendants, les Entrepreneurs de travaux forestiers (ETF). Ils représentent aujourd’hui environ la moitié de la main-d’œuvre en forêt. Installés à leur compte, ces bûcherons vendent des prestations de service de bûcheronnage aux entreprises. Pour ces dernières, ils représentent une main-d’œuvre locale plus avantageuse que ne l’est la main-d’œuvre salariée : ils supportent eux-mêmes les cotisations sociales et permettent à de nombreuses PME d’augmenter leur activité sans augmenter leur masse salariale – qui peuvent ainsi échapper aux obligations attachées, par exemple, à toute entreprise de plus de cinquante salariés. Cette main-d’œuvre avantageuse en termes de flexibilité n’en est pas moins parfois fidélisée. Certains ETF travaillent – illégalement – pour un seul client. À ce titre, ils sont payés mensuellement par l’entreprise pour l’ensemble des chantiers facturés dans le mois. S’ils ressemblent alors à leurs collègues salariés, ils doivent contrairement à eux gérer des « bulletins de paie » affichant un chiffre d’affaires et non un salaire net.

59

Les immigrés désormais installés en France et qui sont restés bûcherons sont des salariés ou des ETF. En Bourgogne, ce sont principalement des enfants d’Italiens, d’Espagnols et de Portugais arrivés en France dans les années 1920 et 1970, et des Turcs arrivés dans les années 1980 et 1990. Ils se distinguent d’autres travailleurs étrangers, qui seraient les équivalents actuels des Marocains décrits dans ce document. Alors que ces derniers étaient salariés pour un an par l’entreprise d’exploitation, la main-d’œuvre étrangère est désormais salariée d’entreprises sous-traitantes installées dans le pays d’origine (principalement la Roumanie et la Bulgarie). Ces travailleurs sont détachés en France dans le cadre de prestations transfrontalières de services au sein de l’Union européenne.

60

Le gain généré par cette sous-traitance légale n’est pas directement financier puisque l’entreprise française n’a pas le droit de payer ce sous-traitant étranger à un tarif plus bas qu’elle ne paierait un sous-traitant français. Comme en 1975, mais sous d’autres formes, l’emploi d’une main-d’œuvre étrangère offre surtout l’avantage de disposer d’une quantité ajustable de travailleurs moins regardants que la main-d’œuvre locale sur le droit du travail et prêts à effectuer des travaux pénibles à des conditions de prix et de flexibilité satisfaisantes pour l’entreprise.

Notes

[1]

Sur l’histoire d’un de ces hameaux forestiers, lire l’enquête réalisée, pour la Direction de la population et des migrations (DPM), par Tom Charbit, avec la collaboration de Mababou Kébé, « Saint-Maurice-l’Ardoise. Sociohistoire d’un camp de harkis (1962-1976) », Paris, mai 2005. Pour une synthèse du rapport, lire <www.recherche.tomcharbit.com/pdf/sociographiefamillesharkis.pdf>.

[2]

Homme politique alors proche du président Giscard d’Estaing, Paul Dijoud est secrétaire d’État auprès du ministre du Travail (travailleurs immigrés) dans le gouvernement Chirac entre 1974 et 1976.

[3]

Lire Sylvain Laurens, « 1974 et la fermeture des frontières. Analyse critique d’une décision érigée en turning-point », Politix, 2008, n° 82, p. 67-92.

[4]

Jean Javot est décédé en mars 2012. La présentation de ce document par Julien Gros repose sur un entretien mené en mars 2012 avec Omar Tourougui.

[5]

M. Vindolet profite, dans une moindre mesure, du volant de chômeurs français. C’est ainsi qu’on trouve à côté des Marocains quelques rares bûcherons français qui ont accepté, pas pour longtemps, de travailler pour l’EFA.

[6]

« Travail à la tâche » : les bûcherons sont payés au nombre de stères faits dans le mois.

[7]

« Stère » : tas de bois de 1 m de haut par 1 m de large et 1 m de long.

Résumé

Français

Voici un rapport établi par des Marocains eux-mêmes sur leurs conditions de travail et d’existence, dans une entreprise forestière qui avait des chantiers en Côte-d’Or, dans la Nièvre et en Saône-et-Loire en 1974 et 1975. La commission Justice et Paix publie ce dossier pour alerter sur le problème des ouvriers étrangers travaillant sur des chantiers provisoires, constamment en déplacement, isolés, mis dans l’impossibilité d’établir des contacts avec des gens de l’extérieur. Ce dossier prouve qu’on peut reconstituer un véritable « esclavage », pour parler comme ces Marocains. Si vous habitez une zone forestière, posez-vous la question : qui travaille dans la forêt et dans quelles conditions ?

Plan de l'article

  1. De l’exploitation des forêts à l’esclavage des hommes
    1. Recrutement des bûcherons au Maroc
    2. Les clauses du contrat et leur application
      1. Lieu effectif d’emploi : ensemble du territoire
      2. « Travaux à effectuer, rémunérations »
      3. Durée du contrat
    3. Quelques faits significatifs des conditions dans lesquelles se trouvaient les bûcherons
  2. Le travail au bois aujourd’hui : une main-d’œuvre aux marges du salariat

Pour citer cet article

Gros Julien, Tourougui Omar, « De l’exploitation des forêts à l’esclavage des hommes. Un exemple de chantier forestier utilisant des travailleurs marocains en Bourgogne (1974-1975) », Agone, 2/2013 (n° 51), p. 51-64.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-2-page-51.htm


Article précédent Pages 51 - 64 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback