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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Après avoir été au centre de toutes les attentions intellectuelles et politiques, les ouvriers tendent à disparaître des représentations dominantes alors même que leur poids dans la société française reste considérable. En dépit de la réduction régulière des effectifs ouvriers depuis les années 1970, ce groupe représente encore plus de 20 % de la population active en France. Un homme actif sur trois est ouvrier. Le déclin symbolique du groupe ouvrier, lui, est prononcé : selon une vulgate tenace, on serait désormais passé à une société post-industrielle où l’emploi dans les services serait la norme, où les usines et les ateliers constitueraient des vestiges du passé. Les ouvriers apparaissent comme des figures du siècle dernier ou comme des figures étrangères (chinoises, indiennes, roumaines, etc.).

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Cet effacement symbolique du groupe ouvrier malgré son poids statistique s’explique probablement en partie par la distance sociale des producteurs de représentations dominantes à l’égard des milieux populaires. Cette distance sociale se double d’une distance spatiale : loin des centres-villes embourgeoisés, les ouvriers vivent surtout dans les cités d’habitat collectif des banlieues, les zones pavillonnaires du périurbain, ainsi que dans les espaces ruraux plus reculés. Leur part est particulièrement importante au sein de la population des villages et des bourgs industriels qui parsèment les campagnes françaises et qui constituent des espaces populaires où les classes dominantes sont peu nombreuses.

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L’objectif de cet article est de rendre compte de la spécificité ouvrière des espaces ruraux, une singularité voilée par la force des images associant ces territoires aux seuls groupes agricoles, et de présenter les enjeux de conflits ayant pour théâtre ces espaces. Revenir sur l’histoire de la présence ouvrière dans les campagnes françaises permet d’éclairer un groupe social peu connu, celui des ouvriers ruraux, et d’analyser son rapport au politique, en particulier au pouvoir local. Il s’agit d’identifier certains éléments singularisant la condition ouvrière hors des villes : quelles formes prennent les rapports de domination dans les contextes ruraux ? Les ouvriers y sont-ils forcément pris dans des relations paternalistes avec les classes dominantes ? Au-delà des images toutes faites sur les « communautés villageoises », peut-on observer des conflits de classes traversant ces espaces souvent présentés comme dépolitisés ?

La spécificité ouvrière des campagnes françaises

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Les campagnes françaises sont renvoyées à une identité agricole éternelle. Or leurs populations sont loin d’être uniquement tournées vers l’agriculture, cela avant même l’essor de la grande industrie et l’exode rural, ce mouvement de migration vers les villes qui prend une ampleur considérable à la fin du xixe siècle. En effet, les paysans du xixe siècle ne sont pas si « paysans » qu’il y paraît [1][1] Lire Ronald Hubscher, « Réflexions sur l’identité paysanne.... Le plus souvent, ils exercent d’autres métiers en parallèle de leur activité agricole, notamment dans l’artisanat et l’industrie. Ces « paysans-ouvriers » travaillent dans des chantiers ferroviaires et du bâtiment, dans les secteurs de l’horlogerie et de la lunetterie, ou encore se font embaucher dans les mines et les forges. Ils accomplissent souvent leurs tâches d’ouvrier dans des petites entreprises, des ateliers, mais aussi à domicile, comme pour le tissage. Ils peuvent aussi aller travailler régulièrement dans des bassins d’emploi urbains, à l’image classique des maçons creusois embauchés par périodes sur les chantiers du bâtiment parisiens. Selon la conjoncture économique et les situations familiales, la main-d’œuvre rurale oscille entre le travail agricole et le travail ouvrier. Cette situation de pluriactivité paysanne contraste avec la situation contemporaine où l’agriculteur, professionnalisé, n’exerce en général que ce métier. Il faut aussi souligner que de nombreux paysans connaissent la condition salariale et le statut d’ouvrier dans le secteur agricole lui-même. « Journaliers » ou « domestiques », ils louent leur force de travail à des exploitants agricoles. Beaucoup de paysans sont en réalité des ouvriers agricoles qui travaillent sur une terre qui ne leur appartient pas. La majorité des ouvriers au xixe siècle sont employés dans l’agriculture et non dans l’industrie.

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Les établissements industriels sont en outre surtout implantés dans les campagnes du fait du dynamisme de la petite industrie rurale, avec le textile surtout, jusqu’à la fin du xixe siècle [2][2] Lire Alain Dewerpe, Le Monde du travail en France..... Moteur de la prolétarisation des masses paysannes, la localisation rurale de la production industrielle en constitue aussi un frein : Gérard Noiriel évoque la « prolétarisation inachevée » des ouvriers français au xixe siècle, car le travail en manufacture reste alors lié aux pratiques agricoles [3][3] Gérard Noiriel, Les Ouvriers dans la société française..... Marqué par une industrie diffuse, par petites unités disséminées dans les espaces ruraux, le cas français se distingue de la situation britannique où s’est déjà formée une classe ouvrière au sein de grandes villes industrielles. En France, la classe ouvrière comme groupe relativement homogène, avec une stabilisation urbaine, n’émerge qu’au début du xxe siècle : il faut attendre 1930 pour que la population urbaine dépasse la population rurale.

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Résultat d’un processus de séparation entre travailleurs des champs et travailleurs de l’industrie, la genèse de la classe ouvrière française est étroitement imbriquée avec les milieux agricoles. Elle se forme au début du xxe siècle dans le cadre du long passage des agriculteurs et de leurs enfants dans l’industrie, qu’elle soit urbaine ou rurale. Les ouvriers sont surtout issus des familles agricoles les plus fragiles, celles qui subissent une crise, à la fois économique et symbolique, de reproduction [4][4] Lire Patrick Champagne, L’Héritage refusé. La crise.... Aujourd’hui encore, le destin social le plus probable des fils d’agriculteur est de devenir ouvriers [5][5] En 2003, les fils âgés de 40 à 59 ans dont le père....

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Le processus de construction de la classe ouvrière est souvent réduit à la question de l’exode rural, qui a vu le départ de ruraux vers les villes. Ce type de migration est bien sûr massif et déterminant pour le monde ouvrier jusque dans les années 1970, mais il serait erroné d’en conclure que les mondes ouvriers se réduisent alors aux espaces urbains. Tout au long du xxe siècle, des ouvriers peuvent trouver à s’embaucher dans des entreprises installées dans les campagnes, où existe une longue histoire d’industrie, avec notamment le textile et les mines jusque dans les années 1970, mais aussi les secteurs du bois, de la pierre et de l’agroalimentaire, sans oublier la métallurgie et le bâtiment. L’emploi ouvrier dans les territoires ruraux est même relancé au cours des années 1950 et 1960, dans le cadre d’une politique d’aménagement du territoire et de stratégies patronales favorisant la décentralisation industrielle. Des usines métallurgiques, dans le secteur automobile en particulier, accueillent alors une nouvelle vague d’ouvriers issus des milieux agricoles [6][6] Lire Nicole Eizner et Bertrand Hervieu, Anciens paysans,.... En outre, certains ruraux peuvent aller travailler quotidiennement dans les bassins industriels urbains tout en continuant à résider sur place : c’est surtout le cas des habitants des zones gagnées par la périurbanisation, dont les manifestations contemporaines ne sont que la poursuite et l’accentuation d’un processus ancien. Des complexes industriels aussi importants que l’usine Peugeot de Sochaux ou les chantiers navals de Saint-Nazaire font par exemple traditionnellement appel à une main-d’œuvre résidant en grande partie dans l’arrière-pays rural de ces cités industrielles.

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Ces dernières décennies ont vu la part des ouvriers dans la population rurale se renforcer sous l’effet de la baisse du nombre d’agriculteurs. Dans un contexte de déclin massif et régulier des effectifs agricoles depuis les années 1950, les ouvriers constituent désormais le groupe social le plus représenté dans ces espaces. En 2008, les agriculteurs ne représentent plus que 6 % des actifs de l’« espace à dominante rurale » alors que les ouvriers en représentent environ 32 % [7][7] INSEE-RP 2008 (1/4) exploitation complémentaire, CESAER.... Premier groupe social dans les campagnes françaises, les ouvriers sont aussi proportionnellement plus nombreux dans les territoires ruraux que dans les villes, où leur part n’est plus que de 21 % de la population active.

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Alors que les grandes villes accumulent les emplois appartenant aux fonctions intellectuelles, de gestion et de décision, les activités de fabrication industrielle se localisent surtout dans les espaces ruraux [8][8] Lire Cyrille Van Puymbroeck et Robert Reynard, « Répartition.... La forte présence ouvrière dans les campagnes résulte ainsi de la localisation rurale de certains secteurs industriels, mais, sachant que les cadres de ces usines ne résident pas toujours sur place, il faut aussi y voir un effet des processus de ségrégation spatiale : les classes dominantes ont les ressources pour habiter et vivre au sein des agglomérations. La surreprésentation des ouvriers dans les espaces ruraux est en effet étroitement associée aux mécanismes de sélection sociale liés à la hausse du marché foncier. Avec la gentrification des centres-villes [9][9] Lire « Centres-villes : modèles, luttes, pratiques »,..., certaines fractions des classes populaires sont reléguées hors du cœur des agglomérations, dans les banlieues, bien sûr, mais aussi dans les communes rurales et périurbaines, notamment lorsqu’elles cherchent à accéder à la propriété. Ainsi la proportion d’ouvriers augmente-t-elle à mesure qu’on s’éloigne du cœur des grandes villes.

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Du fait de la concentration de la population, les ouvriers restent toujours plus nombreux dans les zones urbaines, mais leur part relative dans la population locale est surtout importante dans les communes rurales et périurbaines, justement là où les classes dominantes sont les moins représentées. En 2008, les cadres et professions intellectuelles supérieures forment ainsi près de 20 % de la population active des « grands pôles urbains » pour moins de 7 % dans les espaces ruraux. Les ouvriers sont particulièrement nombreux au sein de petits bourgs industriels disséminés dans les régions rurales. Il s’agit de petites localités qui peuvent parfois dépasser le seuil statistique des 2 000 habitants, définissant traditionnellement le caractère « rural » d’une commune, mais qui n’ont rien à voir avec les agglomérations urbaines dont elles sont géographiquement et socialement éloignées. Ces petites communes, souvent des chefs-lieux de cantons ruraux, concentrent quelques commerces et établissements de service public ainsi que des entreprises industrielles. Ce sont dans ces « petits pôles urbains » que la proportion d’ouvriers est la plus importante (33,4 %) de toutes les unités spatiales distinguées par l’INSEE.

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Les ouvriers ruraux contemporains travaillent dans l’artisanat, le bâtiment et surtout dans l’industrie. Outre les activités industrielles liées au raffinage, au nucléaire et à la métallurgie, des secteurs économiques en expansion, tels la maroquinerie (Louis Vuitton), la production de médicaments (Sanofi), les entrepôts de distribution (Amazon) ou encore l’agro-alimentaire (Danone) déploient essentiellement leurs usines dans les territoires ruraux. Par rapport à leurs homologues urbains, les ouvriers ruraux travaillent souvent dans de petites unités de production. Ils se distinguent des ouvriers des banlieues urbaines par plusieurs aspects : leur niveau de qualification est en général plus bas, ils sont plus souvent propriétaires de leur logement et connaissent aussi moins le chômage et les emplois précaires. En outre, le taux d’activité féminin est plus bas dans les espaces ruraux et l’arrivée de nouvelles populations de migrants y est plus faible qu’en ville.

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Dans les campagnes, aux ouvriers du secteur secondaire s’ajoutent les salariés travaillant dans le secteur agricole. Contrairement aux idées communes, ce groupe des ouvriers agricoles connaît un profond développement depuis une vingtaine d’années : après avoir décliné dans les années 1970 et 1980, il a progressé puis s’est maintenu ces dernières années alors même que le nombre de chefs d’exploitation baisse. L’évaluation est difficile, mais on estime qu’il y aurait environ en moyenne 300 000 salariés travaillant chaque jour dans le secteur agricole de façon légale [10][10] Sophie Villaume, « L’emploi salarié dans le secteur.... Le développement du salariat agricole est prononcé dans la viticulture ainsi que dans le secteur des fruits et légumes (maraîchage). Cet essor renvoie notamment au déclin du nombre des aides familiaux : le chef d’exploitation fait de moins en moins travailler sa conjointe et ses enfants et doit recourir à une main-d’œuvre extérieure à la famille. Le maintien d’un nombre important de salariés agricoles malgré la mécanisation s’explique aussi par l’agrandissement de la taille des exploitations agricoles, qui nécessitent davantage de main-d’œuvre salariée, ainsi que par le développement des groupements d’employeurs de main-d’œuvre. L’essor de l’emploi salarié agricole se fait le plus souvent sous forme d’emploi non permanent et à temps partiel : plus du tiers des contrats sont des contrats saisonniers et un contrat non saisonnier sur cinq est un contrat à durée déterminée (CDD). Déclarés ou non, des saisonniers viennent en France pour les récoltes et parcourent les régions en fonction des calendriers des productions agricoles. Ces ouvriers subissent des conditions de travail et de vie très difficiles, marquées par une flexibilité importante. Les clandestins, issus notamment du Maghreb, sont des rouages indispensables dans les filières où la demande saisonnière de main-d’œuvre est fluctuante [11][11] Lire Frédéric Decosse, Migrations sous contrôle. Agriculture.... Dans le domaine du bûcheronnage, les étrangers sont également nombreux, avec notamment des travailleurs turcs. Une sous-traitance légale est même organisée dans le cadre des règlements de l’Union européenne : de nombreux ouvriers forestiers sont salariés d’entreprises sous-traitantes installées dans le pays d’origine des migrants, notamment dans les pays de l’Est [12][12] Lire Julien Gros et Omar Tourougui, « De l’exploitation....

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On le voit, la présence ouvrière dans les campagnes d’aujourd’hui est à la fois massive et marquée par une diversité interne, liée aux secteurs d’activité et à des phénomènes migratoires, diversité qui n’est donc pas le propre des classes populaires urbaines.

Luttes de classes dans les espaces ruraux

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D’un point de vue politique, les campagnes sont couramment associées au conservatisme, voire à la réaction ; elles sont perçues comme fermées à l’égard des idées progressistes [13][13] Sur ces représentations stéréotypées, lire Julian Mischi.... Dans ces lieux de supposés maintiens des traditions, de la religion, de l’archaïsme, les citoyens seraient forcément rétifs à la modernité, pris dans des solidarités de type communautaire, gouvernés par un unanimisme villageois reproduit de génération en génération. Les représentations stigmatisantes des ruraux pointent leur ignorance et leur enfermement dans la routine, ainsi que leur « esprit de clocher », sorte d’extension de l’esprit de famille dans l’espace local. Or, loin de ce stéréotype de conservatoire d’idées rétrogrades et de permanence communautaire, les campagnes françaises sont marquées par une longue histoire de conflictualité sociale et politique. Paysans et ruraux ont été les acteurs de soulèvements et de rebellions qui ont agité la France de l’Ancien Régime [14][14] Lire Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements... et du xixe siècle (révoltes antifiscales, troubles agraires, résistance au coup d’État du 2 décembre 1851, etc.). Les « rouges », républicains d’extrême gauche selon la terminologie de la fin du xixe siècle, s’organisent surtout dans les régions rurales du Midi et du Massif Central, qui deviennent ensuite des terres de socialisme. Des bûcherons du Cher aux viticulteurs du Midi, en passant par les ouvriers résiniers des Landes et les mineurs de l’Ardèche et du Gard, les figures des mobilisations rurales du début du xxe siècle sont diverses et radicales.

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Plusieurs études ont récemment documenté l’importance de l’implantation du communisme dans les régions rurales dès l’entre-deux-guerres [15][15] Lire Rose-Marie Lagrave (dir.), « Les “Petites Russies”..., notamment dans le Limousin [16][16] Laird Boswell, Le Communisme rural en France : Le Limousin..., alors que ce courant politique est le plus souvent perçu comme une expression exclusive des classes populaires urbaines, notamment de la banlieue parisienne. Le PCF bénéficie d’une audience significative dans les campagnes du sud et du centre de la France, et sa naissance doit beaucoup à la mobilisation d’un monde paysan meurtri par la Première Guerre mondiale : au congrès de Tours de 1920, la plupart des délégués paysans et des fédérations rurales de la SFIO se prononcent pour l’adhésion à l’Internationale communiste. Dans le département de l’Allier, en Auvergne, les partisans de la formation d’un nouveau parti révolutionnaire se concentrent ainsi dans les campagnes, dans le bocage, tandis que les milieux urbains socialistes restent plutôt au sein de la « vieille maison ». Les militants communistes se recrutent parmi les ouvriers de l’industrie rurale (bois, mine, verre) mais aussi dans les milieux agricoles, parmi les salariés et surtout parmi les exploitants. Jusqu’à aujourd’hui, l’Allier (dont la préfecture, Moulins, ne compte que 20 000 habitants) est l’un des départements où les forces électorales et militantes du PCF sont les plus importantes : avec le Val-de-Marne, il s’agit du dernier conseil général dirigé par des communistes [17][17] Sur la meilleure résistance électorale du PCF dans....

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Bien sûr, toutes les campagnes françaises ne sont pas « rouges ». Mais face aux images tenaces renvoyant les ruraux du côté de la réaction, il est utile d’insister sur le fait que leurs habitants peuvent appuyer, selon les contextes, une certaine radicalité politique. La radicalisation peut aussi s’opérer dans une lutte menée par les ouvriers contre les élites rurales et agricoles en place. Ainsi, dans certaines régions rurales, les idées communistes se sont-elles diffusées en même temps que la population locale s’est ouvriérisée. C’est le cas en Lorraine, dans le nord du département de Meurthe-et-Moselle, où les patrons des mines doivent faire appel au début du xxe siècle à une main-d’œuvre extérieure, souvent étrangère, car les villages du bassin ferrifère se sont dépeuplés pendant l’exode rural. Des cités minières et des quartiers ouvriers se développent au sein de petites localités jusque-là essentiellement agricoles. Les luttes municipales des années 1950 et 1960 mettent alors aux prises « ceux des cités », des ouvriers (issus souvent de l’immigration italienne et polonaise), et « ceux des villages », regroupant des indépendants (agriculteurs, commerçants, médecins, pharmaciens, etc.) et des membres de l’encadrement des entreprises. Le prestige syndical acquis par les militants dans les puits de mines leur permet de contester le pouvoir local des élus en place : délégués mineurs et responsables des sections syndicales remplacent des cadres et dirigeants des entreprises minières, qui étaient soutenus par des paysans natifs des villages et le clergé.

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Les luttes pour le pouvoir municipal traduisent des conflits de classes : les antagonismes sociaux de l’espace professionnel s’expriment sur la scène du village, où des ouvriers en viennent à contester la domination politique de leurs supérieurs hiérarchiques au travail. Dans les mairies, des ouvriers arrivent à renverser la hiérarchie en place dans les entreprises, en renvoyant contremaîtres, techniciens et cadres sur les bancs de l’opposition. Dans la Lorraine minière, c’est en 1961 que les militants des cités achèvent leurs victoires municipales sur les notables des villages et les cadres des usines par l’élection du premier conseiller général communiste de Meurthe-et-Moselle, un employé de la sécurité sociale minière. Audun-le-Roman, ce premier canton conquis par le PCF, est rural ; la ville de Longwy n’est, elle, conquise qu’en 1977.

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Il est important de le souligner car l’imaginaire du mouvement ouvrier fait la part belle aux villes industrielles en laissant souvent dans l’ombre la radicalité des ouvriers ruraux. Or cette implantation communiste au sein de villages ouvriers n’est pas exceptionnelle et ne doit rien au hasard. Ce type de localités rurales réunit en effet des conditions favorisant l’accession des militants ouvriers au pouvoir local, avec en particulier un entre-soi populaire produit par la forte homogénéité sociale et la taille réduite des communes. Cette sociabilité populaire est renforcée par le fait qu’une composante significative des élites sociales tende tout au long de la seconde moitié du xxe siècle à s’installer en ville, symbole de la réussite sociale et de l’accès aux biens culturels. Dans les villages et les petits bourgs, contrairement aux agglomérations urbaines, les membres des classes dominantes peuvent être isolés. Il leur est alors difficile de développer une sociabilité distincte à l’échelle de la commune, les réseaux locaux, réduits, étant interclassistes et dominés numériquement par les classes populaires. Le fonctionnement même de l’administration municipale favorise mécaniquement une certaine promotion politique des classes populaires : le nombre d’élus nécessaires au fonctionnement du conseil municipal (9 pour une commune de moins de 100 habitants, 11 pour une population de 100 à 499 habitants, etc.) nécessite souvent l’inclusion d’ouvriers et d’employés au sein du pouvoir local. Cette situation abaisse la barrière sociale qui tient ces classes à distance du jeu politique en ville.

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Ainsi le cas des villages miniers communistes de Lorraine n’est-il pas une exception. De l’autre côté de l’Hexagone, à l’estuaire de la Loire, le PCF est historiquement peu influent dans la cité industrielle de Saint-Nazaire. Mais c’est dans son arrière-pays rural, au sein des localités ouvrières du marais de Brière, qu’il conquiert des municipalités dans les années 1970 et 1980. Ses militants investissent les milieux associatifs de petites communes à la forte concentration ouvrière et entrent dans leurs conseils municipaux, forts d’une légitimité syndicale acquise dans les entreprises de la métallurgie nazairienne. La moindre hétérogénéité sociale des localités et l’absence de structuration locale des autres forces politiques favorisent les ouvriers communistes, qui animent, avec des enseignants, des réseaux militants peu différenciés des instances municipales et associatives. Amicale laïque, cellule communiste, société communale de chasse, conseil municipal, etc. : l’implication dans la sociabilité locale est un ressort pour la constitution d’un pouvoir communiste au village. L’interconnaissance qui régit les relations sociales dans les petites localités (on se connaît ou se reconnaît entre voisins [18][18] Lire Florence Weber, Le Travail à côté. Étude d’ethnographie...) insère le pouvoir local dans les sociabilités populaires.

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L’inscription dans la vie locale et la possibilité de mobiliser des réseaux familiaux et amicaux dans la commune apportent des ressources aux classes populaires, permettant de contrer les effets démobilisateurs de leur domination culturelle et économique. Cette autochtonie, mise en scène d’une appartenance locale héritée (être natif du village), ou forgée par des activités et des fréquentations [19][19] Lire Jean-Noël Retière, « Autour de l’autochtonie...., est une source de prestige et une matrice à l’engagement sur la scène locale. Longtemps étoffé, le tissu associatif et militant des bourgs industriels a été, jusqu’à la fin des années 1970, le creuset de la politisation de générations d’ouvriers passés dans les réseaux communistes, socialistes ou chrétiens (de l’action catholique ouvrière, par exemple). Associée à une petite bourgeoisie « cultivée » (enseignants, travailleurs sociaux, employés municipaux, etc.), une élite ouvrière a animé ces réseaux militants, tremplins à la prise de mandats électifs et à l’affirmation face aux représentants locaux des classes dominantes (médecins, cadres, notaires, etc.).

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Il a été justement souligné que les ouvriers ruraux des petites unités de production sont pris dans des rapports de domination personnalisée, car l’encadrement patronal se poursuit au village [20][20] Lire Nicolas Renahy, « Une lignée patronale à la mairie..... Dans certains contextes, les cadres usiniers convertissent leur position dominante dans l’entreprise au sein de la localité où la maîtrise des affaires municipales (notamment du logement) s’inscrit dans le prolongement de leur pouvoir économique. Mais il ne faudrait pas réduire la situation des ouvriers ruraux à ces logiques paternalistes. Dans le cas des grandes firmes implantées dans les campagnes, la direction de l’entreprise est souvent extérieure à l’espace local. Ce mouvement d’éloignement des décideurs et managers s’est renforcé ces dernières années dans le cadre de recompositions économiques et financières internationales. Dans le cas des bassins d’emploi urbains faisant appel à une main-d’œuvre ouvrière installée dans les arrière-pays ruraux, on remarque que les cadres et dirigeants d’entreprise cultivent leur entre-soi bourgeois au sein d’espaces réservés, souvent urbains. Ils s’inscrivent peu dans la vie politique et associative des petites localités populaires.

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Les réseaux militants et les ressources apportées par l’appartenance locale ont donc constitué une force pour l’implication politique des ouvriers ruraux, pour leur investissement dans les mobilisations collectives. Or des évolutions récentes mettent à mal ces processus et conduisent à une marginalisation politique des catégories ouvrières dans les espaces ruraux. On insiste sur la fragilisation de la condition ouvrière, avec entre autres phénomènes le développement du chômage et de la précarité, le déclin numérique et l’éclatement de la cohésion du groupe, les politiques sociales et patronales favorisant les stratégies individuelles, etc. Mais, pour comprendre la mise en retrait des ouvriers de la scène politique, il faut aussi mentionner les effets de la valorisation de « compétences » nécessaires à la gestion publique locale, avec le développement de l’intercommunalité et du rôle des « experts » en « développement local » [21][21] Lire Sébastien Vignon, « Les maires des petites communes.... Le mouvement de professionnalisation du métier politique tend à mettre à distance les catégories populaires de la scène municipale au profit de nouveaux venus d’origine urbaine et des membres de la petite bourgeoisie [22][22] Lire Michel Koebel, « Les élus municipaux représentent-ils.... Enseignants, cadres, travailleurs sociaux sont susceptibles de mettre en avant une compétence et une confiance en soi forgées dans des métiers d’encadrement des classes populaires [23][23] Lire Ivan Bruneau et Nicolas Renahy, « Une petite bourgeoisie....

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Les ressources apportées par l’école et les activités des professions intellectuelles s’imposent en même temps que celles apportées par l’engagement collectif déclinent. Les réseaux locaux du PS [24][24] Lire Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La Société... et du PCF [25][25] Lire Julian Mischi, « Vers un parti d’élus. La réorganisation... se rétractent autour d’élus de plus en plus professionnalisés, qui se recrutent désormais principalement parmi les professions intermédiaires et les cadres de la fonction publique. Les personnels des cabinets des collectivités territoriales occupent une place centrale dans un jeu politique local d’où les classes populaires sont de plus en plus tenues à distance. D’une manière générale, la période récente voit une fragilisation de l’inscription territoriale des ouvriers ruraux, une crise de leur autochtonie face à la venue de nouvelles populations et la remise en cause d’activités populaires, comme la chasse.

Crise de la chasse populaire & conflits d’usages

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Les logiques de la ségrégation résidentielle n’épuisent pas la question de l’ancrage rural des classes populaires : la résidence ouvrière ne se réduit pas aux effets spatiaux de la domination économique. Les territoires ruraux sont aussi le support d’appropriations collectives, des lieux investis par des populations locales et défendus par celles-ci lorsque leur présence est contestée. Avec le développement du tourisme et de la périurbanisation, certaines campagnes sont en effet l’objet de convoitises urbaines et immobilières menaçant le style de vie, voire le maintien sur place des classes populaires.

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La présence ouvrière est particulièrement menacée sur les littoraux et dans les sites pittoresques, à l’instar du marais de Brière, situé sur la côte Atlantique, à l’embouchure de la Loire. Dès le xixe siècle, avant même le développement touristique de la zone, la population locale, formée essentiellement d’ouvriers et d’artisans, participe à des soulèvements pour défendre le caractère de zone humide contre une bourgeoisie urbaine qui cherche à assécher le marais et à y acquérir des terres, avec des objectifs d’exploitation agricole en particulier. Le personnel des compagnies chargées du desséchement du marais subit des représailles violentes. Par ces luttes, les habitants s’éfforcent d’éviter une parcellisation des terres et de préserver la gestion collective du marais. En tant que propriété indivise des habitants, celui-ci est en effet administré par une commission où siègent des représentants des communes.

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Dans la seconde moitié du xxe siècle, la propriété collective du lieu et le caractère populaire des communes sont mis à mal par le nouvel intérêt touristique porté sur cette zone où résident essentiellement des ouvriers travaillant dans la ville voisine de Saint-Nazaire. Après l’usine, ils sont nombreux à aller chasser ou pêcher dans le marais, qu’ils utilisent également pour des activités d’élevage. Or le développement d’infrastructures touristiques réservées aux classes dominantes remet en cause ces activités populaires. La Bretesche, un vaste domaine privé consacré aux sports et loisirs, voit ainsi le jour en 1964. Autour d’un château, parcours de golf, terrain de tennis et centre hippique sont construits pour les membres d’un club bourgeois. Ce domaine est fréquenté par des dirigeants d’entreprise et l’élite politique régionale. On y trouve par exemple régulièrement Olivier Guichard, plusieurs fois ministre et maire RPR de La Baule (1971-1995), cité balnéaire située aux abords du marais. Face à cette transformation de leur espace de vie en site touristique privatisé pour les classes aisées, la population ouvrière craint d’être dépossédée de l’usage du marais, et ce d’autant plus que de nouvelles réglementations de protection de la nature réduisent les pratiques de chasse et de pêche dans les espaces collectifs.

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Les communistes locaux sont à la pointe de la mobilisation contre la privatisation du marais par les « grandes fortunes ». En 1974, dans le tract « Saint-Joachim n’est pas à vendre », ils s’insurgent contre la création d’un hameau privé dans la commune : « Il est à craindre que de telles réalisations soient bien dans l’orientation d’un tourisme de classe, réservé à une minorité de privilégiés de la fortune. En effet, nous constatons que dans l’arrière-pays baulois, à Saint-Lyphard, à Saint-André-des-Eaux, des réalisations de ce genre existent. C’est le domaine de Bissin, hameau de chaumières de grand standing. C’est l’acquisition par le Casino de La Baule de 150 hectares de terre autour du château de Saint-Denac, pour le “repos des guerriers” perdant leur fortune à la roulotte. […] Saint-Joachim, ville-dortoir, se verra-t-elle classée en secteur réservé aux promoteurs immobiliers ? […] Ne verrait-on pas alors cette catégorie de propriétaires s’orienter vers l’accaparement des marais et faire des marais briérons une nouvelle Sologne où la chasse et la pêche seraient réservées à une minorité de la fortune ? »

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C’est dans le cadre d’une lutte tout à la fois contre la spéculation immobilière et foncière et contre un développement touristique remettant en cause les loisirs ouvriers que les communistes conquièrent plusieurs municipalités du marais. Ils relaient une crainte de la population locale face à l’établissement d’un parc naturel régional sur les marais indivis : « Veut-on par ces mesures, à plus ou moins longue échéance, obliger la population ouvrière à quitter la région pour s’installer autour des usines, alors que la Brière deviendrait une zone de repos pour les privilégiés, genre Bretesche [26][26] Nouvelles de Loire-Atlantique, septembre 1967. ? »

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Comme ailleurs en France, la pratique de la chasse au gibier d’eau et aux oiseaux migrateurs est remise en cause par l’essor des usages urbains des territoires ruraux (résidences secondaires, randonnées du week-end, etc.) [27][27] Nous reprenons ici des éléments davantage développés.... Cette chasse est surtout pratiquée par les habitants des espaces ruraux et périurbains des régions industrielles bordant la façade atlantique et la Manche [28][28] À l’autre pôle de l’espace social de la chasse se situe.... Signe d’appartenance aux classes populaires établies, aller à la chasse, c’est traditionnellement mettre en scène une relation au territoire. Mais, depuis la fin des années 1970, les contraintes pesant sur cette pratique se multiplient : réduction des territoires et des périodes de chasse, déclin du gibier sauvage, essor de nouveaux usages récréatifs des campagnes [29][29] Lire Jean-Claude Chamboredon, « Les usages urbains..., etc.

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Surtout on assiste, depuis une trentaine d’années, à une disqualification de la pratique de la chasse dans un contexte d’essor de l’écologie. Cette stigmatisation est surtout le fait des membres de la petite bourgeoisie culturelle : auparavant figure classique des sociétés de chasse, l’instituteur est désormais plutôt le porteur local d’un discours anti-chasse. Alors que les sociétés communales de chasse se prolétarisent, les réseaux militants écologistes se recrutent essentiellement parmi les professions intellectuelles urbaines. Peu nombreux, ces militants utilisent leur compétence scolaire et professionnelle (connaissances juridiques, maîtrise des langues étrangères, etc.) pour faire pression à l’échelle européenne et exercer des recours devant les tribunaux administratifs [30][30] Lire Dominique Darbon, La Crise de la chasse en France..... Grace aux directives européennes, la directive « oiseaux » de 1979 et la directive « habitat-faune-flore » de 1992, ils obtiennent une réduction des périodes et des territoires de chasse.

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C’est dans ce contexte d’une remise en cause de la chasse comme pratique rurale légitime qu’on peut comprendre la mobilisation des chasseurs dans les bassins industriels des régions rurales dans les années 1990 et 2000. L’entrée en politique ou dans l’action violente des chasseurs exprime la marginalisation d’une fraction des classes populaires en milieu rural. Elle est indissociable de la crise de la pratique de la chasse populaire comme expression d’une appartenance légitime à la société locale [31][31] Telle qu’elle a été notamment décrite par Jean-Claude.... Face au développement de nouvelles pratiques de loisirs (randonnée, VTT, équitation, visite patrimoniale, etc.) au sein même des populations locales, on observe une démonétisation du « symbolisme d’autochtonie » procuré par cette activité masculine dont les effectifs diminuent, vieillissent et se prolétarisent.

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Face à des écologistes issus en grande partie des professions intellectuelles et privilégiant l’expertise, les chasseurs jouent, eux, la « force du nombre » et l’ancrage sur le terrain. Dans le marais de Brière, des groupements de chasseurs mènent différentes actions spectaculaires : incendies de bâtiments du parc, massacre d’oiseaux protégés, ouverture illégale de la chasse, manifestations à Saint-Nazaire et à La Baule, représailles contre les militants écologistes, etc. Le recours à l’action directe les met en porte-à-faux avec les responsables des fédérations de chasse souvent issus des classes dominantes (exploitants agricoles et professions libérales notamment). Du côté de la fédération des chasseurs, l’accent est mis sur les études scientifiques, le lobbying au sein des instances publiques et l’investissement de la scène politique. Du côté des Briérons, les protestataires, souvent ouvriers, refusent la « passivité » des « légalistes » et s’engagent dans des actions massives sur la voie publique. Ils importent un savoir-faire militant de l’univers industriel et mobilisent une rhétorique non seulement « ruraliste » mais aussi « ouvriériste ».

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Lors des rassemblements dans le marais, des voix s’élèvent pour demander le déclenchement d’actions en ville. La menace du débordement de la contestation dans le territoire voisin et bourgeois de La Baule est prise au sérieux. C’est ce que regrettent les gardes de l’Office national de la chasse lorsqu’ils évoquent, dans une « lettre ouverte » à leurs responsables, les violences qu’ils ont subies en septembre 1991, sans avoir le soutien de leur hiérarchie : « Messieurs… ! Votre laxisme à cette époque précise n’a-t-il pas pour cause votre volonté délibérée d’éviter les troubles dans les manifestations équestres internationales de La Baule ?… La “Horde sauvage” ferait certainement désordre au milieu de tout ce beau monde, mieux vaut laisser les gardes nationaux se dépatouiller à leurs risques et périls que de choquer les âmes sensibles de l’Aristocratie hippique !… »

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En entretien, les chasseurs mettent en avant leur ancrage territorial : si leurs revendications sont légitimes, c’est avant tout parce qu’ils vivent dans le marais, contrairement aux écologistes, associés au monde urbain. Alors que cette région n’intéressait pas jusqu’ici les « touristes », « urbains » et autres « écolos », ces derniers voudraient désormais les mettre dehors. L’antériorité de la présence sur place est mobilisée face aux écologistes et aux nouveaux usagers urbains du marais, perçus comme des perturbateurs de la vie rurale. Les chasseurs locaux défendent leur passe-temps « traditionnel » et « populaire » face à un usage mercantile du territoire qui provoque une domestication de l’espace sauvage pour les besoins des touristes. Ils défendent aussi leurs prérogatives au nom de leur investissement, et de celui des générations précédentes, dans l’entretien et le maintien du marais.

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Protester, c’est aussi contrôler l’accès au territoire convoité. Durant l’été 2001, certains chasseurs décident l’« interdiction » du marais aux sympathisants de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). L’association a en effet intenté un recours devant le tribunal administratif de Nantes pour empêcher au tout dernier moment l’ouverture de la chasse. En réponse, un panneau est affiché, qui annonce « LPO et Bougrain-Dubourg interdits en Brière ». Privés de leur loisir, les chasseurs cherchent à contraindre aussi les pratiques de leurs adversaires : « Aujourd’hui, on n’a plus notre place sur le terrain l’été et eux n’ont plus la leur. » Les ouvertures « sauvages » et la pression exercée sur les éventuels usagers du marais sont des actes de prises de possession matérielle et symbolique du territoire.

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Cette mobilisation traduit en réalité une perte d’influence des chasseurs dans leur territoire, une remise en cause de la puissance diffuse qu’ils exerçaient localement sans avoir besoin de se mobiliser. Jusqu’aux années 1970, élus et notables locaux pouvaient chasser, portant ainsi naturellement les intérêts des chasseurs dans l’espace public. Les sociétés de chasse jouaient un rôle important dans la vie associative et politique locale, sans qu’une mobilisation catégorielle soit nécessaire. Le déclin de la pratique de la chasse et son illégitimité grandissante dans les groupes sociaux à fort capital culturel ont réduit l’efficacité des relais des chasseurs au sein du pouvoir local. C’est pourquoi, en parallèle du recours à des actions violentes, les chasseurs déploient des stratégies d’accession à la scène politique dans le cadre du parti Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT) [32][32] Lire Christophe Traïni, Les Braconniers de la République,.... Mis à distance du pouvoir local, les chasseurs ont désormais besoin de conquérir des positions institutionnelles pour exercer une influence politique.

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Illégale ou conventionnelle, la protestation des chasseurs exprime une lutte pour la maîtrise des territoires ruraux ; elle traduit la résistance d’une fraction des classes populaires à une perte d’emprise sur leur espace de vie et de loisir. Les militants ouvriers de la chasse peuvent lutter, par une surveillance collective et un recours à la violence, afin de maintenir certaines distances sociales et spatiales. Par certains aspects, le cas des chasseurs ruraux se rapproche de celui des jeunes hommes issus des classes populaires urbaines qui peuvent recourir à la violence pour défendre leur usage des quartiers contre la surveillance des autorités.

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Les représentations dominantes des espaces ruraux ignorent ses habitants au profit d’une esthétisation (une nature sans habitants) ou d’une stigmatisation (les « ploucs [33][33] Lire la contribution de Jean Rivière « Des ploucs de... »). Vus des villes, ces espaces sont perçus comme des territoires essentiellement agricoles ou comme de simples lieux de détente pour vacanciers et résidents secondaires. Or les campagnes françaises se caractérisent d’abord par la présence massive de classes populaires (tout particulièrement des fractions ouvrières) et, loin d’être des espaces pacifiés et unanimistes, les communes rurales et périurbaines connaissent des logiques de différenciation sociale et des conflits d’usages. Ces espaces se caractérisent par une faible densité de population qui n’est pas sans effet sur la manière dont les groupes sociaux s’y constituent et interagissent. Les rapports de classes sont ainsi marqués par le fort degré d’interconnaissance qui régit les relations sociales dans les petites localités. Peu autonomisé de l’espace social local, le pouvoir municipal exprime des rapports de force en cours dans les univers socioprofessionnels. S’y rejouent, selon les contextes et les périodes, une domination personnalisée des classes dominantes, qui prolongent par l’action municipale le pouvoir détenu à la tête de leur entreprise pour le pôle économique ou y poursuivent le travail d’encadrement et de moralisation des classes populaires pour le pôle culturel. Nous disons « selon les contextes et les périodes » car les conditions de la vie rurale offrent aussi des ressorts à la résistance aux logiques de domination politique pour des ouvriers insérés dans les réseaux locaux et militants. Une résistance mise à mal par l’accentuation de la clôture sociale des partis et de la gestion publique locale dans la période récente.

Notes

[1]

Lire Ronald Hubscher, « Réflexions sur l’identité paysanne au xixe siècle : identité réelle ou supposée ? », Ruralia, 1997, n° 1.

[2]

Lire Alain Dewerpe, Le Monde du travail en France. 1800-1950, Armand Colin, 1989, p. 9 et suiv.

[3]

Gérard Noiriel, Les Ouvriers dans la société française. xixe-xxe siècles [1986], Seuil, 2002, p. 13.

[4]

Lire Patrick Champagne, L’Héritage refusé. La crise de la reproduction de la paysannerie française (1950-2000), Seuil, 2002.

[5]

En 2003, les fils âgés de 40 à 59 ans dont le père est agriculteur sont davantage ouvriers (37 %) qu’agriculteurs (22 %). Stéphanie Dupays, « En un quart de siècle, la mobilité sociale a peu évolué », Données sociales. La société française, INSEE, 2006, p. 345.

[6]

Lire Nicole Eizner et Bertrand Hervieu, Anciens paysans, nouveaux ouvriers, L’Harmattan, 1979.

[7]

INSEE-RP 2008 (1/4) exploitation complémentaire, CESAER Dijon 2013 (traitements Abdoul Diallo).

[8]

Lire Cyrille Van Puymbroeck et Robert Reynard, « Répartition géographique des emplois. Les grandes villes concentrent les fonctions intellectuelles, de gestion et de décision », Insee Première, 2010, n° 1278.

[9]

Lire « Centres-villes : modèles, luttes, pratiques », Actes de la recherche en sciences sociales, 2012, n° 195.

[10]

Sophie Villaume, « L’emploi salarié dans le secteur agricole : le poids croissant des contrats saisonniers », Insee Première, 2011, n° 1368.

[11]

Lire Frédéric Decosse, Migrations sous contrôle. Agriculture intensive et saisonniers marocains sous contrat OMI, thèse de sociologie, EHESS, 2011.

[12]

Lire Julien Gros et Omar Tourougui, « De l’exploitation des forêts à l’esclavage des hommes », infra, p. 51-64.

[13]

Sur ces représentations stéréotypées, lire Julian Mischi et Nicolas Renahy, « Pour une sociologie politique des mondes ruraux », Politix, 2008, n° 83, p. 9-21.

[14]

Lire Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Seuil, 2002.

[15]

Lire Rose-Marie Lagrave (dir.), « Les “Petites Russies” des campagnes françaises », Études rurales, 2004, n° 171-172 ; Jean Vigreux, La Faucille après le marteau. Le Communisme aux champs dans l’entre-deux-guerres, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2012.

[16]

Laird Boswell, Le Communisme rural en France : Le Limousin et la Dordogne de 1920 à 1939, Presses universitaires de Limoges, 2006.

[17]

Sur la meilleure résistance électorale du PCF dans les territoires ruraux, lire Julian Mischi et Michel Streith, « L’implantation du PCF. Bastions ruraux, bastions urbains », Études rurales, 2004, vol. 3-4, n° 171-172, p. 27-33.

[18]

Lire Florence Weber, Le Travail à côté. Étude d’ethnographie ouvrière, INRA-Éditions de l’EHESS, 1989.

[19]

Lire Jean-Noël Retière, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, 2003, n° 63, p. 121-143 ; Nicolas Renahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, La Découverte, 2005.

[20]

Lire Nicolas Renahy, « Une lignée patronale à la mairie. Genèse et vieillissement d’une domination personnalisée (1850-1970) », Politix, 2008, n° 83, p. 75-103.

[21]

Lire Sébastien Vignon, « Les maires des petites communes face à l’intercommunalité. Du dévouement villageois au professionnalisme communautaire », Pouvoirs locaux, 2011, n° 84, p. 43-49.

[22]

Lire Michel Koebel, « Les élus municipaux représentent-ils le peuple ? Portrait sociologique », Métropolitiques, 2012.

[23]

Lire Ivan Bruneau et Nicolas Renahy, « Une petite bourgeoisie au pouvoir. Sur le renouvellement des élus en milieu rural », Actes de la recherche en sciences sociales, 2012, n° 191-192, p. 48-67.

[24]

Lire Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La Société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Le Croquant, 2006.

[25]

Lire Julian Mischi, « Vers un parti d’élus. La réorganisation locale du PCF dans les années 1980 et 1990 », in Emmanuel Bellanger et Julian Mischi, Les Territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes, Armand Colin, 2013, p. 261-285.

[26]

Nouvelles de Loire-Atlantique, septembre 1967.

[27]

Nous reprenons ici des éléments davantage développés dans « Les militants ouvriers de la chasse. Éléments sur le rapport des classes populaires au politique », Politix, 2008, n° 83, p. 133-153, et « Protester avec violence. Les actions militantes non conventionnelles des chasseurs », Sociologie, 2012, vol. 3, n° 2, p. 145-162.

[28]

À l’autre pôle de l’espace social de la chasse se situe la chasse à courre – lire Héloise Fradkine, « Fouler les bois et rasseoir une emprise », infra, p. 153-167.

[29]

Lire Jean-Claude Chamboredon, « Les usages urbains de l’espace rural : du moyen de production au lieu de récréation », Revue française de sociologie, 1980, vol. XXXI, n° 1, p. 97-119.

[30]

Lire Dominique Darbon, La Crise de la chasse en France. La fin d’un monde, L’Harmattan, 1997.

[31]

Telle qu’elle a été notamment décrite par Jean-Claude Chamboredon, « La diffusion de la chasse et la transformation des usages sociaux de l’espace rural », Études rurales, 1982, n° 87-88, p. 233-260.

[32]

Lire Christophe Traïni, Les Braconniers de la République, PUF, 2003.

[33]

Lire la contribution de Jean Rivière « Des ploucs de droite aux pavillonnaires lépénistes », infra, p. 65-83.

Résumé

Français

L’objectif de cet article est de rendre compte de la spécificité ouvrière des espaces ruraux, une singularité voilée par la force des images associant ces territoires aux seuls groupes agricoles. Revenir sur l’histoire de la présence ouvrière dans les campagnes françaises permet d’éclairer un groupe social peu connu, celui des ouvriers ruraux, et d’analyser son rapport au politique, en particulier au pouvoir local. Il s’agit d’identifier certains éléments singularisant la condition ouvrière hors des villes : quelles formes prennent les rapports de domination dans les contextes ruraux ? Les ouvriers y sont-ils forcément pris dans des relations paternalistes avec les classes dominantes ? Au-delà des images toutes faites sur les « communautés villageoises », peut-on observer des conflits de classes traversant ces espaces souvent présentés comme dépolitisés ?

Plan de l'article

  1. La spécificité ouvrière des campagnes françaises
  2. Luttes de classes dans les espaces ruraux
  3. Crise de la chasse populaire & conflits d’usages

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