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Agone

2013/2 (n° 51)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748901795
  • Éditeur : Agone

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Maçon de 38 ans, Sébastien a toujours travaillé au noir, à côté de ses emplois salariés successifs pour des artisans du bâtiment. Question de « survie » ou de « nécessité » ? Certes, l’argent liquide ainsi gagné lui a permis de mettre régulièrement du « beurre dans les épinards », de payer les traites de sa petite ferme en perpétuelle rénovation, d’offrir une semaine de vacances une fois par an à sa famille, puis les frais inhérents à un divorce et à l’éducation de trois enfants dont il partage depuis deux ans la garde. Pourtant, ce n’est pas ainsi qu’il justifie cette pratique. Depuis plus d’un an, il est même officiellement chômeur et ne travaille plus qu’au noir, une semaine sur deux, afin de prendre le temps de s’occuper de ses enfants quand il en a la garde. Ni « contraint » par la crise ou la nécessité, ni « assisté » ou « profiteur », Sébastien se pense comme un ouvrier frayant les voies d’une alternative à l’exploitation patronale. Pour lui, sa démarche est économiquement légitime : « J’ai encore 1 000 euros d’indemnités, j’ai pas l’impression de profiter tant que ça. J’ai cotisé, donc j’ai des droits, et j’ai encore le droit de choisir le travail qu’on m’offre. Et puis, de toute façon : je fais du black, mais le black tu le réinjectes, je fais mes courses avec, je fais des trucs, je vis avec le black. »

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Il ne s’agit pas d’un choix politique en faveur de la marginalité. Éloigné de tout militantisme associatif ou partisan, Sébastien a longtemps voté blanc ou s’est abstenu. Il ne saisit pas les enjeux institutionnels de toutes les élections mais se positionne toujours ouvertement du côté de « ceux qui défendent les ouvriers ». En 2007, son ex-femme et lui avaient voté socialiste aux deux tours de la présidentielle, mais c’est en 2012 que Sébastien s’est réellement pris au jeu de l’élection présidentielle : « Cette campagne-là, je m’y suis un peu plus intéressé. Même vis-à-vis des enfants, qu’étaient étonnés de m’entendre gueuler devant la télévision [rires]. » Après cinq ans de pouvoir Sarkozy, il ne comprend pas les votes à droite des classes populaires de la campagne alentour : le canton, dans lequel vivent essentiellement des ouvriers, employés, petits paysans et retraités, a voté à 36 % UMP et 29 % FN au premier tour, et à 57 % Sarkozy au second. Ainsi, une distinction bien plus nette s’opère à présent pour lui entre la droite et « les patrons » d’une part, et la gauche et « le social » d’autre part. Après avoir voté Mélenchon au premier tour en avril 2012, il s’aperçoit que son voisin David (technicien du bâtiment marié à une ouvrière d’usine) a voté Front national : il le convainc alors – et sa femme avec lui – de voter Hollande au second tour, et il se rend même en mairie avec eux afin de s’assurer « qu’ils ne fassent pas de bêtise ».

Voter : pour qui, pour quoi ?

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— J’avais pas pris la température. Et après, David l’a dit ouvertement qu’il avait voté FN au premier tour, qu’ils savaient pas qui voter, que c’étaient tous des menteurs, qu’il arrivait pas à se retrouver dans aucun des partis. C’est plus des votes… comment on peut dire ? Des gens qu’arrivent pas à se placer, à se reconnaître dans un parti, et qui veulent pas voter blanc, ils veulent participer quand même.

Une forme de protestation ?

— Ouais, ouais.

Et alors, qu’est-ce que tu lui as dit, quand il a dit ça ? Laetitia [la femme de David] était là ?

— Oui… Il a dû sentir que j’étais pas à l’aise avec son discours. J’ai dû commencer à amorcer sur Sarko, et puis j’ai emmené sur des choses simples, sur le fait que son gosse, il aimerait que par la suite il ait des profs en face ; que quand il va dans les hostos, qu’il y ait des soins corrects pour lui, pour ses gamins ; qu’il y ait des infirmières… Des choses simples. Mais des choses réelles. Je lui ai expliqué, moi, mon cas. Que si Sarko il repasse, dès la première offre que tu refuses tu seras radié (ça, ça m’a marqué… scinder le peuple entre l’ouvrier et le chômeur, ça m’a révulsé !), c’est pas normal. T’as encore des droits, le droit de choisir ton travail, les offres qu’on te donne. Ça a fait un peu son choix du deuxième tour.

Et il t’a dit s’il en avait parlé au boulot ?

— Ah oui, oui. Il disait qu’au boulot la majeure partie des gars avait voté Marine Le Pen, que les gars entre eux ironisaient sur le fait que si Hollande passait on allait pouvoir faire des crédits dès le lendemain des élections… qu’ils allaient tout donner. Tu comprends ? Le « social », au sens péjoratif.

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C’est surtout en reliant sa posture à son histoire de vie que Sébastien explicite les motifs de sa mise en retrait volontaire de l’économie formelle. Une enfance passée au sein d’une fratrie nombreuse, dont la mère (femme au foyer) s’occupa comme elle put après le décès précoce du père (ouvrier d’usine), une adolescence chahuteuse, une scolarité en échec au collège et l’entrée dans un centre d’apprentissage, une embauche à dix-neuf ans chez un premier artisan, dès l’obtention de son CAP de maçon, une mise en couple et deux enfants à charge à vingt ans, le travail au noir tous les week-ends, les virées alcoolisées du samedi soir. Il a aujourd’hui le sentiment que tout s’est enchaîné très vite, à un rythme effréné, maintenu grâce à la « drogue du pauvre » : « C’est chez mon premier patron, sur les chantiers, que je suis devenu dépendant. Après deux heures de boulot, la bière du matin, c’est une récompense avec les collègues. Et le fait de faire des chantiers au black avec Louis, dès le début, c’était un moyen de travailler pour nous, de se faire du liquide, mais aussi de boire plus que de raison. Je me demande même si c’est pas ça qui me poussait à bosser au black. Au départ, y avait les mômes, les factures, mais j’en avais pas besoin. Par contre, l’alcool… » Pendant deux ans, une tentative d’installation en indépendant a accentué ses dépendances au travail et à l’alcool. Sorti épuisé de cette expérience, il a ensuite voulu privilégier ses proches, en achetant une ferme « à retaper » pour « loger sa petite famille ». Mais les dépendances se sont alors prolongées : seul ou avec les copains venus « donner un coup de main », les soirs et fins de semaine passés à refaire charpente, toit, électricité et intérieurs étaient toujours arrosés.

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Sébastien ne veut à présent plus ni patron ni autres contraintes que celles qu’il se fixe. En devenant abstinent, il a choisi dans le même mouvement de ne plus être dépendant du travail. Progressivement, il a ainsi politisé sa pratique du travail au noir. Pour être comprise, cette évolution doit prendre en compte les rapports au travail, avec le patron et les collègues, mais également l’ensemble de la vie de Sébastien : ses relations conjugales, ses rapports de voisinage, son réseau de sociabilité. Cet ensemble, bien que très situé par son caractère populaire, est loin d’être figé et immobile. Les aspirations de Sébastien changent, se précisent en fonction des événements. Il cherche à garder la maîtrise de son présent, à contrôler autant que possible les astreintes d’une vie d’ouvrier du bâtiment, et finalement à élargir de manière raisonnée un champ des possibles qui lui est parfois apparu, dans les moments de désespoir, très borné.

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Depuis une dizaine d’années, nous effectuons régulièrement des entretiens (les extraits qui suivent sont issus de ceux réalisés aux printemps 2011 et 2012). Il arrive même que ce soit l’enquêté qui convoque à son domicile l’enquêteur afin de faire le point, de mieux expliciter sa conscience de l’ordre social et de la place qu’il y joue. Après un dernier « pétage de plomb » alcoolique il y a quatre ans (qui l’amena à frapper son ex-femme Véro et à saccager l’intérieur de la maison), Sébastien a décidé de « réapprendre à vivre ». Depuis, il consulte un psychologue spécialisé dans les addictions. Ce suivi lui a permis de devenir abstinent, et a aussi contribué à libérer la parole qu’il livre aujourd’hui lors de nos entretiens sociologiques : en regard des premiers dialogues que nous avions, difficiles, hachés, pleins d’appréhensions réciproques, elle apparaît plus facile et plus apaisée ; il a très nettement pris confiance en lui. Nos discussions, notamment fondées sur sa curiosité vis-à-vis de la sociologie (et plus largement du travail intellectuel, qu’il ne connaissait pas avant notre rencontre), contribuent tant au travail réflexif qu’il mène pour comprendre sa position dans l’espace social qu’à la constitution d’un capital culturel. Une telle évolution de notre relation a conduit le sociologue à proposer à l’ouvrier de « mener un travail en commun » qui témoigne publiquement de sa condition et analyse son milieu de vie [1][1] Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la.... Il accepta volontiers, ayant conscience de la rareté de nos échanges et de leur force potentielle. Car cette opportunité de dialogue prolongé va à l’encontre tant de la « haine des intellectuels de la part de [ceux qui n’ont] jamais eu personne pour [les] écouter » que de « l’ignorance profonde » qu’ont les intellectuels de la manière dont vivent les ouvriers [2][2] Ibid., p. 426..

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Aujourd’hui, Sébastien a « des choses à dire » au-delà de son milieu d’interconnaissance, convaincu que par mon intermédiaire son témoignage sera « utile à plein de monde ». Lorsque, après une semaine passée à son domicile, je lui lis le produit de notre travail, son excitation est intense. Il rit, se lève de table, fait de nombreux commentaires – « Ça, c’est bien de le dire, c’est important » –, complète telle anecdote, en ajoute une autre. Nous choisissons ensemble les sous-titres, mais c’est Sébastien qui trouve le titre de ce texte. « La soif du travail, ça dit tout : les abus d’alcool et de boulot, pour moi c’était le même délire. »

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Pour singulière qu’elle soit, cette parole donne à voir – parfois directement, parfois à travers le prisme de la distance que Sébastien prend avec son milieu – les conditions d’existence de fractions de classes populaires vivant à la campagne. Lorsqu’il explicite sa politique du « black », c’est le monde de l’artisanat et sa personnalisation des relations de domination qui est convoqué, mais également celui de la débrouille en milieu rural, ou bien encore l’ethos masculiniste des ouvriers du bâtiment [3][3] Lire Nicolas Jounin, Chantier interdit au public. Enquête....

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La force de ce témoignage tient alors à la manière avec laquelle, sans emphase, Sébastien accepte de livrer une part de son intimité. L’alcoolisation, la dépense physique effrénée dans le travail pour soi (bricole ou black), le mari absent qu’il a été, la forme traditionnelle de répartition des tâches domestiques (l’homme fier de rapporter la paie, la femme qui gère la maisonnée) apparaissent dès lors moins « archaïques » que simplement révélateurs d’une position ouvrière et d’un état situé des rapports de classe [4][4] Sur une telle posture d’analyse, lire Delphine Dulong,.... Le Sébastien d’avant raconté par celui d’aujourd’hui met au jour certaines des ambivalences des classes populaires contemporaines : un fort attachement à des identités de genre héritées qui produit des « bénéfices » mais aussi des « coûts », y compris pour un homme en situation de domination masculine « hégémonique » ; la place centrale des enfants pour lesquels on veut le meilleur, mais sans s’illusionner ni sacrifier à la « magie » du moment présent ; l’importance des collectifs de collègues et de voisinage, des normes et de la sociabilité qu’ils imposent pour le meilleur (la lutte collective pour l’obtention d’une prime de panier ou l’alcool festif) et pour le pire (l’absence de solidarité pérenne au travail ou « l’alcool qui met sous cloche »).

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À l’image de ses réactions à la relecture de cet entretien, les mots de Sébastien sont souvent vivants, enthousiastes et riches d’anecdotes : ils vont du rire à la colère (à propos des dépendances et des pratiques de l’ancien patron), en passant par l’émotion quand l’ouvrier évoque les relations qu’il entretient avec ses enfants, avec son ex-femme Véro, ou bien les mésaventures d’un ami. Ils révèlent au final les espoirs d’un dominé qui, quoique encore fragile, se perçoit aujourd’hui comme un homme libre.

Une instabilité apaisante

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— Dans le bâtiment, tout le monde bosse dans le black, à plus ou moins grande échelle. Et puis là, j’ai l’opportunité de le faire à grande échelle, tu comprends ? C’est-à-dire une semaine sur deux, quasiment. Donc là, c’est quand même de la grande échelle. Mais les trois quarts des ouvriers dans le bâtiment bossent au black.

Et c’est plus qu’avant, quand tu as commencé ?

— J’ai l’impression que c’est quand même plus qu’avant. Y a de plus en plus de demandes. Des clients qui font des devis, qui font intervenir des entreprises pour faire des devis, pis qui ensuite prennent des connaissances. Ça marche aussi comme ça. Moi, c’est aussi la sécurité d’avoir le chômage, y a quand même 1 000 euros qui rentrent. Avec 1 000 euros, j’arrive à payer la baraque, deux-trois trucs à côté. Donc c’est déjà un gros poids en moins. C’est énorme, pour le mental, c’est énorme. Après, je fais une semaine, quinze jours, des fois je fais trois semaines. L’année dernière… août, septembre, octobre, novembre, décembre l’année dernière, c’était quatre semaines sur quatre semaines. J’avais des chantiers partout. Et même, j’ai ressenti ce que j’avais ressenti en étant artisan, je me suis dis : « Attention, t’es en train de te faire reprendre au jeu. Fais gaffe, fais gaffe. » Donc en début d’année, j’ai dit : « Reprends du temps pour toi. » J’ai repris du temps pour moi, pour finir aussi un bout de la maison, et j’ai repoussé les chantiers. Et j’ai dit : « Je recommencerai au mois d’avril. » Je suis capable de faire ça, maintenant. C’est plein de petits signes…

Et normalement, tes droits, tu les as jusqu’à quand ? Ça baisse graduellement après, c’est ça ?

— Ça baisse… Jusqu’à mars l’année prochaine.

Là, tu sais pas ce que tu vas faire, c’est ouvert ? Savoir si tu vas rebosser en intérim pour retoucher des droits…

— Mon idéal, je vais te dire mon idéal… Parce que je pense pas que ce soit possible comme ça tout le temps, régulièrement. Parce qu’il faut quand même du chantier, il faut quand même du boulot. Mais c’est pareil, c’est plein d’exemples… Mon chantier actuel, c’est sur une rencontre avec Philippine. Elle, elle m’a emmené sur un chantier chez sa mère à deux cents bornes, qui m’a emmené encore deux autres chantiers. C’est comme ça, hein ? Tu bouges un petit peu, tu rencontres des gens, et c’est comme ça que t’as du boulot. Mais moi, l’idéal, ce serait d’épuiser ces droits-là, après tu repars dans une autre tranche. Au début, t’as droit à taux plein, machin, ça régresse, ensuite tu repars dans un autre cas. Là, ça doit être 500-600 euros par mois. Et 500-600 euros par mois, si j’ai du black, je continuerai. Mais l’idéal, ça serait de repartir, je fais six mois, un an, recharger les droits, et ça jusqu’à ce que j’en ai… J’allais te dire par rapport à Ch’tit-bout [son dernier enfant, une fille de dix ans]… J’ai envie de profiter des ch’tits, aussi, tu vois ? J’ai pas envie de bousculer les choses. Une amie m’a dit : « Mais Ch’tit-bout, elle est largement capable de se préparer le matin ! » Moi, je vois juste que, même si je sais que Ch’tit-bout elle profite un peu de la situation, j’adore le fait d’être là, de l’aider à se préparer, de la mettre au bus. Ces instants-là, c’est des trucs magiques pour moi. M’amuser avec le chien et la petite en attendant le bus dehors, plein de trucs comme ça qui sont magiques… Et voilà, moi je veux les garder… Parce que j’ai pas eu ça avec les autres. Je l’ai pas eu avec les autres, ça. J’ai pas eu droit à ça. C’est pour ça que l’alcool c’est de la merde, ça te fout sous cloche. Parce que ce que je vis, là, à présent, ça n’a pas de prix. C’est ça ! [Silence.] Et quand je dis qu’auparavant, je suis pas sûr que le black était utile, c’est plus parce que… étant donné que j’avais pas ma place à l’intérieur du couple, pfuitt ! [Il indique la partie de la ferme en rénovation, en l’opposant à l’espace habité.] Et je la cherchais pas, ma place, je la cherchais pas. Je suis pas en train de mettre la faute sur Véro, loin de là. C’est pas ça. C’est que voilà, si j’étais avec quelqu’un, là, à l’heure d’aujourd’hui, je sais pas comment je fonctionnerais, mais je crois que je ferais huit heures de travail et que je serais content de rentrer, si ça marchait bien à l’intérieur de la maison. Tu comprends ? Et je ferais en sorte que ça marche avec quelqu’un. Mais j’aurais pas envie d’aller faire deux heures en plus le soir, parce qu’il y aura une entente à la maison, y aura une osmose, y aura des envies, y aura des ambitions… y aura des choses ! Des choses à faire, au lieu de rentrer, de prendre un café, pis de prendre la caisse à outil et de repasser à côté. Véro était là, et puis moi j’étais là. C’est bien beau de vouloir retaper une baraque, mais ça détruit. Je sais plus qui c’est qui m’avait dit… je crois que c’est cinq ou six couples sur dix qui éclatent quand ils restaurent une maison. Alors moi, y avait l’alcool en plus… J’ai accroché des photos de Juliette quand elle était petite, là, sur le mur, mais j’ai rien participé à tout ça. Léa, quand elle était petite, j’ai rien participé à tout ça. Rien, rien, rien, rien ! Du tout ! Je pourrais en parler même devant Véro, Véro elle le sait, elle en est consciente, de tout ça. Mais c’est pas moi, c’était pas moi. Moi, j’ai envie de faire les choses, tu comprends ? Je suis pas en train de me raccrocher, je passe des super-bons moments. C’est pas parce que je bois plus, machin, que « il faut te raccrocher à quelque chose » ! Ah non ! Moi, je découvre… le bonheur !

« C’est le pire piège, cette drogue du pauvre »

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— J’étais complètement accro au travail, en même temps qu’à l’alcool. Le rôle de l’alcool, c’est d’être une récompense. Dans le milieu ouvrier, c’est une récompense – p’t’être dans d’autres milieux aussi… C’est la petite récompense de l’effort. C’est normal, c’est inclus dans la vie, c’est ancré dans la vie. L’alcool, il est là, il a son rôle, il a ce qu’il apporte. En plus, ça apporte des choses, l’alcool. Ça apporte un certain bien-être, ça apporte un effet qu’est spectaculaire, qui te demande qu’une seule chose, c’est d’y retourner, retrouver cet effet-là. C’est ce qui fait vivre les gens, de toute façon. Du jour au lendemain, là, t’arrêtes de vendre de l’alcool, tu sais ce qui va se passer ? Il va y avoir quarante millions de déprimés, les gens vont rester enfermés, ça va plus sortir, c’est ça, c’est ça… T’enlève le sein de la mère ! Les trois quarts des personnes de ce village, et pis dans tous les villages : tous les soirs, le verre de rouge, c’est de l’alimentation, c’est ce qui aide ! C’est ce qui aide à oublier que t’as un métier qu’est dur, que tu te fais avoir par la vie, par les patrons. C’est la vérité ! C’est la drogue du pauvre…

Mais c’est aussi ce que tu disais, tout à l’heure, c’est aussi le côté sociabilité.

— Oui, mais le côté sociabilité, c’est pas faire la fête tous les week-ends, c’est pas se retrouver au bistrot, se retrouver chez un pote… Si tu veux gérer le truc, c’est cinq-six fois dans l’année où tu peux te mettre une perche, et après, t’arrives à être abstinent le reste du temps. Et le jour où tu fais une fête, bien sûr, tu peux te lâcher. Mais y en a combien ? C’est le pire piège, ce putain de produit. J’ai un pote qu’a perdu un œil, là, Sylvain, un de mes meilleurs potes avec qui j’ai bossé pendant six-sept ans. Il a jamais eu de problème avec l’alcool, quand tu discutes avec lui : « Pas de problème, je peux m’arrêter de boire quand je veux. » Il était souvent perché, et ça se voyait plus que moi, tu vois. Il s’est retrouvé au bar il y a un mois, un mois et demi, il s’est pris la tête avec un mec, le mec il avait le verre dans la main, il lui a explosé dans la figure, l’œil perdu, opération toute la nuit, et puis voilà… L’Annick, sa femme, qui lui a dit : « Mais faut réellement que t’arrêtes de boire ! » ça fait cent fois qu’elle lui demande. Mais de toute façon, que ce soit Annick, que ce soit Véro, que ce soit… qu’elle ait de l’argent, qu’elle soit top-modèle, c’est pas elle qui décide, hein ? C’est l’alcool, c’est le produit. C’est lui qui décide. T’arrêtes quand tu commences à être bien usé et à être à maturité. Mais tu décides pas d’arrêter ! T’arrêtes un jour, t’arrêtes deux jours, t’arrêtes trois jours, t’arrêtes quatre jours, t’en chies comme un malade, t’arrêtes six mois, t’arrêtes un an, et puis un jour tu te retournes, ça fera bientôt quatre ans. Mais je sais pas dans cinq ans, je sais pas dans six ans, je sais pas, je veux pas me projeter. C’est comme ça, d’avoir été pris par l’alcool et puis de se sortir de l’alcool, mais c’est ça. C’est pas [il claque des doigts] : « Je m’arrête du jour au lendemain, ça y est, j’ai assez pété les plombs, j’arrête de boire. » Ce serait tellement simple ! Ça serait tellement simple… T’apprends à vivre sans le produit, t’apprends à marcher sans cette canne, là, qui t’aidait, qu’avait un rôle. Et puis quand t’as Annick qui dit à Sylvain : « On va aller voir le docteur, et puis tu lui parleras par rapport à l’alcool », et Sylvain qui dit : « Je suis assez fort tout seul, je prends rien… », c’est fini ! C’est qu’il laisse une toute petite place à l’alcool, c’est fini, c’est fini… Il reboira, Sylvain. C’est ça. Un œil en moins, quand même ! Un œil en moins… […]

Si tu tiens pas, t’es un gamin, si tu bois pas, t’es pas un homme. […] Du jour au lendemain, je vais te demander maintenant de conduire en marche arrière, et à droite. T’as compris le poids ? Tout en marche arrière, et au rétro. C’est un grand changement… Mais après, ce qui aide, c’est ce que ça t’apporte. Quand t’as été bas, quand t’as été dépendant… Moi, j’ai toujours dit : « J’arrête de boire si ça m’apporte quelque chose. » Si tout le stress, le mal-être que j’avais, je peux l’enlever : c’était ça. C’est pour aller mieux. Même si l’alcool t’aide à aller mieux dans les moments de déprime, c’est ça qu’est… c’est ça la complication. Et c’est ce que j’ai dit à Bernard [son psychologue] : « Je veux bien serrer les dents, être sérieux dans l’abstinence, mais il me faudra du bien-être, il me faudra de l’assurance. » Et les deux premières années, c’est terrible, parce que l’alcool est dans ta tête tous les jours. C’est cent fois par jour que tu penses à l’alcool, c’est des obstacles à passer : « Tu bois un coup ? — Non, je bois pas un coup. » Et après, au bout de deux ans, tu commences à marcher correctement, petit à petit. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de personnes qui craquent au bout d’un an, deux ans, parce que ça a encore pas apporté, et ils se disent : « Je repars. C’est la seule chose qui m’apporte du bien-être, une euphorie. » Donc ils repartent. Tout en étant conscients du piège. Tu repars, mais volontairement. Et je repartirais, si ça m’apportait plus de bien-être, je déciderais moi-même de ma remise en condition pour être consommateur. Et pendant deux ans, t’as tout un travail de mise en condition. Au départ, quand on t’offre un pot, tu dis non, mais t’as le bras qui fait [il le retient de l’autre main] : « Ahhhh… » T’as la sagesse, entre guillemets, t’as la sécurité qui vient avant le diable. Et ça, ça s’est mis en place à l’intérieur du cerveau.

Et par rapport aux copains, aux collègues ? Parce que tu bossais encore chez Pierrot à l’époque ?

— Oui, mais moi, ça m’a fait tellement bizarre que ça a dû avoir un impact. Non, les copains, les potes ont reconnu l’effort que c’était, donc ils ont été plus que réglo vis-à-vis de ça, vis-à-vis de moi… limite protecteurs. Protecteurs, des encouragements… Mais après, tu te protèges, de toute façon. T’apprends à te protéger, de toute façon. Tu vas pas dans les fêtes… Et puis je vais te dire, c’est plus des endroits qui m’attirent.

« Couper le cordon avec c’t’enculé de patron »

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Le lendemain, je questionne Sébastien sur cet autre volet de sa « soif du travail » : le rapport de domination personnalisée, propre au monde du bâtiment, qui le conduisit à négocier avec son dernier patron son salaire et certains avantages matériels (comme d’être le seul à disposer d’une voiture de chantier attitrée, qu’il utilisait pour lui-même en dehors des heures de travail salarié) pour récompenser son ardeur et son efficacité sur les chantiers. Mais il lutta également pour le collectif des ouvriers, contre les logiques d’individualisation du rapport de domination salariale. Il en donne un exemple avec la longue journée passée à mobiliser les collègues et à négocier avec le patron l’obtention d’une prime de panier. Si ce combat fut victorieux, ses conséquences contribuèrent à ce que Sébastien se distancie des ouvriers.

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— Ça fait un an que j’ai arrêté chez Pierrot. J’ai fait un an d’intérim, la dernière année, quand Véro est partie. Je savais que je prenais des risques, mais je voulais déjà couper ce cordon-là avec le père Pierrot. En démissionnant et en lui demandant de me prendre en intérim, je savais très très bien que… Ça avait toujours été des tensions avec lui, régulièrement, et là, je lui donnais les cartes dans les mains. En étant intérimaire, il faisait ce qu’il voulait de moi. Je savais très bien qu’à un moment donné il allait me tester et puis me mettre à la soupe, entre guillemets. Me tester, dans le sens où : « Tiens, Seb, y a moins de boulot, je te prends pas pendant une semaine, quinze jours, un mois. » La seule fois qu’il me l’a dit, c’était au bout de neuf mois d’intérim. Il s’attendait à ce que je le rappelle : ma grande fierté, c’est de jamais l’avoir rappelé. Dans la cour, devant les gars, donc t’as moins de répliques devant les autres, t’es moins… C’était un vrai patron de droite, lui, l’enculé. Un vrai mec à droite, celui-ci ! J’aimais bien le reprendre. « Faut que je trouve des bras.

— Ouais, des bras, mais avec une tête, Pierrot ! Pas que des bras, ça suffit pas. » Quel enculé, celui-là ! J’ai un copain, ça fait un an et demi qu’il a quitté c’te boîte, il en rêve encore toutes les nuits ! Bon, moi maintenant, j’en parle beaucoup moins, mais pendant un an j’ai bouffé du Pierrot, j’en parlais tout le temps, sa façon d’être m’a sidéré, m’a séché. J’avais bossé sept ans pour lui, quand même ! « Une entreprise familiale », qu’il disait ! Sa façon de faire avec l’ouvrier, sa façon de se décharger, tout en étant patron…

Par exemple ?

— Y a des dizaines, des centaines d’exemples… Quand il t’appelait devant les gars, il claquait les doigts en montrant ses pieds : « Seb ! », comme un chien ! Le plus gros coup qu’il a fait, tu vois, c’était… Les gars avaient fait un courrier pour demander une augmentation, ils avaient quasiment tous signé. Il a lu le courrier le lundi, leur a demandé une semaine de réflexion. Il a regardé tous ceux qu’avaient signé, dans la semaine, il les a tous appelés un par un… On n’a rien eu ! Il nous a tous séchés un par un.

Par rapport à moi, je savais qu’il y avait toujours eu de la tension. Donc je savais qu’à un moment donné il allait me mettre à la soupe. Donc ce jour-là, il me dit : « Seb, je sais pas si… pendant une semaine, quinze jours, un mois, je sais pas quand est-ce que je te reprends. » Donc je le regarde, je lui dis : « C’est une semaine, quinze jours, un mois ? » Il me dit : « Je sais pas. » Donc je lui dis : « Je me barre. Basta ! » Et deux ans auparavant, il avait pris un gars qu’était dans la maçonnerie, il l’avait mis responsable des maçons. Et une nana responsable des carreleurs (avant elle bossait dans les bureaux d’une autre boîte, elle a voulu changer de boulot, elle est arrivée chez Pierrot et a fait six mois de chantier puis il l’a nommée responsable. Je te dis pas la panique chez les gars : c’est une nana qu’a que six mois d’expérience qui leur dit si le boulot est bien fait ou pas ! C’est comme ça qu’il nous tenait : il nous divisait). Donc lui, il se déchargeait vis-à-vis du boulot : c’était le mec qui faisait l’organisation des chantiers, l’alimentation des chantiers.

Ce gars et cette nana, ils avaient un statut autre ? Ils étaient mieux payés ?

— Non, non, même pas. C’était juste de la reconnaissance visuelle : ils s’habillaient plus en ouvrier. Régis [le responsable des maçons], il arrivait même avec un chapeau sur le chantier ! Je te dis pas sa tête quand le patron a vendu la moitié de la boîte et qu’il lui a dit qu’il le reprenait pas… Ils avaient la reconnaissance du patron, ils avaient l’impression d’être un peu plus haut que nous. Mais non, il n’y a même pas eu d’augmentation de salaire, rien du tout du tout du tout. […] Il m’en a mis plein sur le dos, j’en ai entendu de toutes les couleurs : qu’il y avait eu je sais plus combien de milliers de litres de gasoil de piqués… J’en ai piqué un peu, c’est sûr [rires], mais pas des milliers de litres ! Et en fait, ils se sont aperçus que c’était la comptable qu’il avait pris il y a cinq ans. Il y a eu les flics, il y a eu enquête, les ordinateurs de pris, machin… Et elle se serait détourné 70 000 euros sur le dos de la boutique. Le Pierrot, c’est bien fait pour sa gueule ! Et le trou qu’avait l’entreprise par rapport aux maçons, il était ailleurs, il était pas par rapport aux gars, par rapport aux ouvriers, pas par rapport au travail [mais il provenait d’un détournement opéré par l’ancienne comptable].

« Une côtelette de temps en temps »

15

— J’ai toujours été… Moi j’ai réussi à avoir le panier pour les gars un an avant que je parte. J’avais demandé une augmentation, tous les six mois, je demandais une augmentation. Elles étaient pas toutes acceptées, mais au moins il savait que j’étais pas satisfait. Et la dernière augmentation que j’avais demandée, donc comme d’habitude, le baratin : « Assieds-toi… » On avait vu avec Sylvain, avec les maçons : « On demande les paniers. On a droit au panier, à la prime de panier, on demande les paniers. » Moi, j’avais dit à Sylvain : « Écoute, je demande une augmentation, si j’ai droit à l’augmentation, je m’investis pas dans la demande des paniers ; si j’ai pas droit, je m’investis avec vous les gars. Si vous l’avez et que j’ai les deux, ce sera très bien, sinon… » J’avais prévenu, tu vois ? Parce qu’ils comptaient beaucoup sur moi, dans les demandes. J’ai pas eu l’augmentation, bon, pfuitt ! Je suis allé droit dedans. Je me rappelle, le matin, Sylvain dit au patron : « Tiens, Pierrot, on aimerait bien te voir par rapport aux paniers. — Pas de problème ! » Le Pierrot, il était comme ça : « Pas de problème, salle de réunion, on en discute. » Il était pas chien là-dessus : prendre une heure, discuter avec l’ouvrier, endormir l’ouvrier, c’était pas compliqué pour lui. Et le matin donc, de huit à neuf, je laisse les gars parler, je me mets un peu en retrait. Pierrot tout de suite monte sur les grands chevaux : « Je vais changer les horaires de l’entreprise, on va plus faire journée continue, on finira le soir à 16 heures. » Donc il prenait les arguments de son côté. Il voulait bouleverser les horaires – chose qui nous allait très bien, on finissait à 16 heures, donc les gars ça leur permettait de faire autre chose après 16 heures. « Je ne vous donne pas, et en plus je modifie les horaires. » Donc la seule chose qu’ils avaient eue le matin, c’était la prime de déplacement : au bout de tant de kilomètres, il donnait une misère (les chantiers étaient souvent à cinq-six kilomètres de la boîte, donc l’acquis, c’était 20 euros par mois en plus, ça équivalait à ça). C’était le seul accord qu’il y avait eu verbalement. Lui, quand on part, il dit : « Bon ben, les gars, je prépare le dossier, on signe ce soir. » Tout le monde part sur les chantiers, un peu satisfait. Ils étaient cinq-six maçons sur un chantier, un gros chantier, moi j’étais seul sur un petit, j’appelle l’Alex, un des maçons, et je prends la température. Et je lui dis : « Mets le haut-parleur. » Et je dis : « Vous avez vu qu’il est en train de nous avoir, il faut rien signer ce soir, on va rien gagner du tout avec sa prime de déplacement. Les paniers, c’est sorti du jeu, on va modifier les horaires, on va… — Oui, c’est vrai, t’as raison ! » Mais je dis : « Oui, mais vous avez pas parlé ce matin ! Je vous ai pas entendus, y avait pas de répondant avec le Pierrot, y avait rien du tout. » Je dis : « Ce soir, on a rendez-vous à 15 heures, faut vraiment mordre, là, c’est pas des caniches qu’il faut être, c’est des pitbulls qu’il faut être ! » Les gars remontés [sur un ton combatif] : « Ouais, t’as raison ! t’as raison ! »

15 heures, je me mets en retrait, et j’écoute le baratin du patron… Je me dis : « C’est bon, il les a encore dans la poche. » Y avait pas de répondant, les gars répondaient pas. Le Sylvain était en face du Pierrot, je lui dis : « Pousse-toi, Sylvain ». Je tire la chaise, je me pose en face du Pierrot. Moi, il ne m’impressionnait pas, et puis je lui disais clairement ce que je pensais. Parce que j’étais sûr de mes valeurs, et que je lui rapportais de l’argent, et que je voulais que ce soit dans les deux sens. Simplement. Je lui ai toujours dit : « Je suis là pour toi, mais faut aussi que tu sois là pour nous. Faut que tu comprennes c’te logique-là. » Et j’ai discuté dix minutes avec lui, devant les gars, sur des choses simples. Du style : « Ben, au lieu de prendre une boîte de conserve le midi, ben on se fera plaisir, tu vois, ce sera une côtelette de temps en temps, avec huit euros on va pouvoir se faire plaisir. Que les gars seraient plus motivés, que ça pourrait permettre de motiver l’ouvrier, d’être un peu plus sérieux ». Tous les bons arguments…

Oui, t’as retourné sa logique.

— J’ai retourné un peu sa logique… et banco ! J’ai réussi à avoir les paniers. Donc de dix personnes avec l’équipe de maçons, on est passé à quarante avec les autres, les carreleurs, tout le monde y a eu droit. Sylvain m’a envoyé un SMS le soir : « C’est fort ce que t’as fait aujourd’hui ! » Je peux te dire que j’étais fier… Mais le problème, je me suis aperçu… Moi, j’avais dit aux gars : « On essaie d’être sérieux. » Il fait un geste, ça nous rapporte mille balles par mois, 150-160 euros, je dis : « C’est pas négligeable. » Moi je lui avais dit, à Pierrot, je vais pas accélérer plus que je fais maintenant. Je sais comment je fonctionne, je suis constant. Par contre, je serai carré sur les horaires. » Je connaissais un peu les gars, je savais qu’il y en avait qui profitaient un peu de la situation, qui grattaient un quart d’heure, une demi-heure le soir. J’avais parlé avec eux, je leur avais dit : « Au minimum sur les horaires, que le soir tu finisses à 16 heures réelles sur le chantier. » C’est pas grand-chose que je leur demandais. Il m’avait pris en témoin en plus ! « Seb, je te donne l’accord, mais il faut que les gars soient sérieux sur les horaires. » Ça a duré quinze jours ! quinze jours ! Ça, ça m’avait bien déçu aussi, tu vois ? C’était pas des efforts, c’était pas d’accélérer le travail, c’était d’être sérieux sur les huit heures de job, être juste. Et c’est là, aussi, tu vois, je me dis : « Bon, on est ouvriers. » Je peux limite comprendre ces enculés de patrons, en train de se dire : « Je vois pas pourquoi j’augmenterais l’ouvrier, il en fera pas plus, et il sera pas constant, ça sera pas vrai. » C’est là que l’ouvrier a tort, aussi. C’est là que l’ouvrier fait ses torts.

« La liberté, ça n’a pas de prix »

16

La retraite, t’y penses pas ?

— Non. De toute façon, quand t’es en retraite, t’as plus besoin de pognon : ta maison est payée, c’est pas à ce moment-là que t’as énormément besoin de pognon. Et même si t’as bossé que vingt ans dans ta vie sur une carrière de quarante-cinq ans, y a toujours un minimum vieillesse, y aura toujours un truc, pis tu feras avec ça, c’est tout. Prévoir, c’est un peu se mettre en dépendance… Et la retraite, à quel âge ? Soixante-cinq ans, soixante-huit ans, soixante-dix ans ? Dans le bâtiment, comme on va être ? Donc il faut bosser à son rythme, sans vouloir tout avaler, que tu puisses vivre, et pis c’est tout. Voyager un p’tit peu de temps en temps, subvenir aux besoins, pis voilà, faut pas être… Aujourd’hui c’est comme ça, je crois. La vie, il faut en profiter au jour le jour. Faut pas s’imaginer des choses, c’est là qu’il faut prendre les bons moments, c’est pas après. Y en aura certainement, y en aura… Mais tu peux te fabriquer des bons moments sur ta vie active, maintenant, c’est important aussi. Aujourd’hui, c’est ma décision, ce sont mes choix. Sans être gourmand, comme je te dis, mais j’ai plus l’impression d’être sous un patron qui profite de la situation, qui profite de l’ouvrier, qui se fait du blé par-dessus ça… La liberté, je crois que ça n’a pas de prix. J’en suis même sûr.

Et l’accident du travail ?

— T’inquiète. C’est avant que j’étais en danger. Maintenant que je suis redescendu de l’échelle, tout se passera bien ! [Rires.]

Notes

[1]

Christian Corouge et Michel Pialoux, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Agone, 2011, p. 15.

[2]

Ibid., p. 426.

[3]

Lire Nicolas Jounin, Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, La Découverte, 2008.

[4]

Sur une telle posture d’analyse, lire Delphine Dulong, Christine Guionnet et Érik Neveu (dir.), Boys don’t cry ! Les coûts de la domination masculine, Presses universitaires de Rennes, 2012.

Résumé

Français

Maçon de 38 ans, Sébastien a toujours travaillé au noir, à côté de ses emplois salariés successifs pour des artisans du bâtiment. Question de « survie » ou de « nécessité » ? Certes, l’argent liquide ainsi gagné lui a permis de payer régulièrement les traites de sa petite ferme en perpétuelle rénovation, d’offrir une semaine de vacances par an à sa famille, etc. Mais ce n’est pas ainsi qu’il justifie cette pratique. Il est même désormais officiellement chômeur et ne travaille plus qu’au noir, une semaine sur deux, afin de prendre le temps de s’occuper de ses enfants. Ni « contraint » par la crise ou la nécessité, ni « assisté » ou « profiteur », Sébastien se pense comme un ouvrier frayant les voies d’une alternative à l’exploitation patronale.

Plan de l'article

  1. Voter : pour qui, pour quoi ?
  2. Une instabilité apaisante
  3. « C’est le pire piège, cette drogue du pauvre »
  4. « Couper le cordon avec c’t’enculé de patron »
  5. « Une côtelette de temps en temps »
  6. « La liberté, ça n’a pas de prix »

Pour citer cet article

Mary Sébastien, Renahy Nicolas, « " La soif du travail ? ". Alcool, salariat & masculinité dans le bâtiment : le témoignage d’un adepte du « black » », Agone, 2/2013 (n° 51), p. 85-100.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-2-page-85.htm


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