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Agone

2013/3 (n° 52)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782748901801
  • Éditeur : Agone

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Par bonheur, on n’entend plus beaucoup parler des « valeurs asiatiques ». L’idée qu’il existe une forme de nationalisme spécifique à cette région du monde a cependant la vie dure [1][1] Texte d’une conférence donnée à Taipei en avril 20.... Son origine première remonte à plus d’un siècle, à l’époque où un impérialisme européen raciste affirmait, pour reprendre le poème de Kipling : « l’Orient est l’Orient, l’Occident est l’Occident, et jamais ils ne parviendront à se comprendre. » Au début du xxe siècle, dans différentes parties d’Asie, un certain nombre de nationalismes ont repris à leur compte cette idée d’une dichotomie raciale irréductible, afin de mobiliser la résistance populaire contre une domination jugée dès lors complètement étrangère. Cette dichotomie est-elle vraiment justifiable, que ce soit théoriquement ou empiriquement ?

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Personnellement, je ne crois pas que les plus importantes distinctions entre les nationalismes, dans le passé, aujourd’hui ou dans un avenir proche, s’opèrent selon des lignes est-ouest. Les plus vieux nationalismes d’Asie – je pense à l’Inde, aux Philippines et au Japon – sont plus anciens que nombre de ceux que l’on trouve en Europe et outre-mer – en Corse, en Écosse, en Nouvelle-Zélande, en Estonie, en Australie, Euskadi, etc. Le nationalisme philippin, pour ce qui est de ses origines, ressemble beaucoup, pour des raisons évidentes, aux nationalismes cubain ou latino-américains ; le nationalisme Meiji présente des similitudes frappantes avec les nationalismes officiels de la fin du xixe siècle dans la Turquie ottomane, la Russie tsariste et la Grande-Bretagne impériale ; le nationalisme indien est morphologiquement analogue à celui que l’on rencontre en Irlande ou en Égypte. On devrait aussi ajouter que les notions d’Orient et d’Occident ont beaucoup varié au fil du temps. Pendant plus d’un siècle, la Turquie ottomane a souvent été qualifiée d’« homme malade de l’Europe », bien que sa population fût majoritairement musulmane, et aujourd’hui encore la Turquie s’efforce d’entrer dans la Communauté européenne. En Europe, qui a eu tendance à se considérer comme entièrement chrétienne (en oubliant l’Albanie musulmane), le nombre de musulmans augmente de jour en jour. La Russie a longtemps été vue comme une puissance orientale, et l’est encore aujourd’hui par nombre d’Européens. On pourrait ajouter que beaucoup de Japonais se considèrent comme des espèces de Blancs. Quant à l’Orient, où commence-t-il et où finit-il ? L’Égypte se trouve en Afrique, mais elle faisait autrefois partie du Proche-Orient et, avec la fin du Proche-Orient, appartient maintenant au Moyen-Orient [2][2] Dans le monde anglo-saxon, le « Proche-Orient » (Near.... La Papouasie-Nouvelle-Guinée est aussi orientale que le Japon par rapport à l’Europe, mais ne se voit pas comme ça. Le jeune et courageux petit État du Timor-Oriental tente de décider s’il veut appartenir à l’Asie du Sud-Est ou à une Océanie qui, de certains points de vue – par exemple depuis Lima ou Los Angeles – pourrait être considérée comme l’Extrême-Occident.

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Ces problèmes ont été encore compliqués par les migrations de population massives à travers les frontières prétendument fixes d’Europe et d’Asie. Dès l’ouverture des ports de traité, en 1842, des millions de Chinois ont quitté l’Empire céleste pour aller s’installer à l’étranger, d’abord en Asie du Sud-Est, en Australie ou en Californie, puis plus tard dans le monde entier. Le colonialisme impérial a transporté des Indiens en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Océanie et aux Caraïbes ; des Javanais en Amérique latine, en Afrique du Sud et dans l’Océanie ; des Irlandais en Australie. Des Japonais sont partis au Brésil, des Philippins en Espagne, et ainsi de suite. Les flux se sont accélérés avec la guerre froide et ses suites, touchant des Coréens, des Vietnamiens, des Laotiens, des Thaïs, des Malais, des Tamouls, etc. C’est ainsi qu’on trouve des églises en Corée, en Chine et au Japon ; des mosquées à Manchester, Marseille et Washington ; des temples bouddhistes, hindous ou sikhs à Los Angeles, Toronto, Londres ou Dakar. Les moyens de communication contemporains laissent à penser que cette circulation se poursuivra, voire s’accélérera ; même le Japon, autrefois fermé, compte aujourd’hui plus de résidents étrangers qu’à toute autre période de son histoire, et, vu son profil démographique, il aura besoin de nouveaux émigrés s’il veut poursuivre son développement et assurer sa prospérité.

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Que ressortira-t-il de ces migrations ? Quelles identités sont et seront produites ? Ces questions demeurent trop complexes pour qu’on puisse déjà y apporter des réponses. Laissez-moi vous raconter une courte anecdote sur le sujet, qui vous amusera peut-être. Il y a environ quatre ans, alors que je dirigeais un séminaire de troisième cycle à l’université de Yale sur le nationalisme, j’ai demandé à chaque étudiant de donner son identité nationale, même si elle n’était que temporaire. Dans la classe, il y en avait trois qui, à en juger par leurs traits et leur couleur de peau, me semblaient « chinois ». Leurs réponses m’ont surpris et ont surpris les autres. Le premier, qui parlait avec un accent américain de la côte Ouest, a affirmé qu’il était « chinois », bien qu’il fût né aux États-Unis et n’eût jamais mis les pieds en Chine. Le deuxième a déclaré d’une petite voix qu’il « s’efforçait d’être taïwanais ». Il venait d’une famille fidèle au Kuomintang, installée à Taïwan avec Tchang Kaï-chek en 1949, mais lui-même était né à Taïwan, dont il faisait son identité : il n’était donc pas « chinois ». Le troisième s’est presque mis en colère : « Je suis Singapourien, bon sang ! s’est-il exclamé. J’en ai marre que les Américains me prennent pour un Chinois. Je ne suis pas chinois ! » Si bien que le seul Chinois était l’Américain.

Nationalismes créoles

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Si, comme je le soutiens, les distinctions entre Orient et Occident, Europe et Asie, ne sont pas les axes les plus réalistes ou les plus intéressants pour penser le nationalisme, quelles pourraient être les alternatives plus fécondes ? L’un des principaux arguments de mon livre, L’Imaginaire national[3][3] L’Imaginaire national. Réflexions sur l’origine et..., est que les diverses formes de nationalisme ne peuvent se comprendre sans que l’on ait réfléchi aux formes politiques plus anciennes dont elles sont issues, c’est-à-dire les royaumes, et en particulier les empires prémodernes ou du début de l’époque moderne. La première forme de nationalisme, que j’ai appelée nationalisme créole, est apparue à la suite de la vaste expansion de certains de ces empires, souvent – mais pas toujours – jusque dans des contrées très lointaines. Il s’est d’abord développé chez les colons arrivés de métropole, dont ils partageaient la religion, la langue et les coutumes, mais qui se sentaient de plus en plus opprimés par elle et éloignés d’elle. Les États-Unis et les différents États d’Amérique latine devenus indépendants entre 1776 et 1830 sont les exemples célèbres de ce type de nationalisme. Tôt ou tard, l’histoire singulière de chacun de ces États a aussi alimenté ces nationalismes créoles, sans parler de leurs traditions, de leur géographie et de leur climat, notamment.

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Ces nationalismes créoles sont encore très vivaces, et l’on pourrait même soutenir qu’ils s’étendent. Le nationalisme québécois se développe depuis la fin des années 1950, et se trouve toujours au bord de la séparation avec le Canada. Chez moi, en Irlande, la question du « colon » reste brûlante dans le Nord et a jusqu’ici empêché l’intégration complète du pays. Dans le Sud, certains des plus anciens nationalistes, les Young Irelanders de la Rébellion de 1798, venaient de familles de colons, ou, comme mes propres ancêtres qui ont pris part à cette révolte, de familles mixtes de colons et d’indigènes d’origine catholique celte. Les Australiens et les Néo-Zélandais sont aussi engagés dans des nationalismes créolisés, tentant de se distinguer du Royaume-Uni en incorporant des éléments des traditions et du symbolisme aborigènes et maoris. Jusqu’ici, semble-t-il, cela n’a concerné que l’Occident. Mais, au risque d’offenser certains, j’aimerais suggérer que le nationalisme taïwanais présente plusieurs traits manifestement créoles, tout comme celui de Singapour, quoique de manière différente.

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Leur base est constituée de colons « d’outre-mer » originaires des régions côtières du sud-est de l’Empire céleste, dont certains ont fui l’État impérial tandis que d’autres ont été envoyés à Taïwan par ce même État. Ces colons se sont imposés, parfois pacifiquement et dans une démarche d’intégration, parfois par la violence, à des populations préexistantes, d’une manière qui rappelle la Nouvelle-Zélande et le Brésil, le Venezuela ou l’Afrique du Sud des Boers. Partageant, à des degrés divers, la religion, la culture et la langue de la métropole, ces pays créoles ont cependant développé, avec le temps, des traditions, une symbolique et des expériences historiques distinctes, et ont fini par s’acheminer vers l’indépendance politique quand le centre impérial leur a paru trop éloigné ou trop oppressif. Ce serait une erreur que de trop souligner la spécificité des cinquante années que Taïwan a passé sous domination japonaise. Après tout, les colons français du Québec ont souffert pendant presque deux cents ans sous le joug impérial britannique, tout comme les Hollandais pendant un demi-siècle en Afrique du Sud. On aurait également du mal à soutenir que la culture impérialiste japonaise était beaucoup plus étrangère à la culture « chinoise » d’outre-mer que la culture impérialiste britannique ne l’était à la culture « française » ou « hollandaise » d’outre-mer.

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Le critère du racisme n’apparaît pas non plus comme valable pour distinguer les nationalismes créoles européens ou occidentaux des autres. Les États-Unis, l’Afrique du Sud et l’Argentine étaient extrêmement racistes, mais il serait difficile d’affirmer que les Québécois l’étaient davantage que les émigrés du Sud-Est chinois à Taïwan ou les émigrés japonais au Brésil. Si cet argument est juste, nous trouvons alors des formes de nationalisme créole qui apparaissent au xviiie siècle, au xixe, au xxe, et aussi sans aucun doute au xxie siècle, aux Amériques, en Europe, en Afrique, aux Antipodes ainsi qu’en Asie. Un phénomène mondial, donc. Avec un effet secondaire inattendu : il y a aujourd’hui de nombreuses nations qui partagent (avec leurs propres variations) l’espagnol, le français, l’anglais ou le portugais, sans qu’aucune d’elles n’imagine « posséder » cette langue. C’est agréable de penser que le « chinois » va bientôt suivre.

Nationalismes officiels

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Une deuxième forme de nationalisme, dont il a été longuement question dans L’Imaginaire national, semble pertinente ici : celle que j’ai appelée, en suivant Hugh Seton-Watson, le nationalisme officiel. Historiquement, celui-ci est né comme une réponse réactionnaire aux nationalismes d’en bas, dirigés contre les souverains, les aristocrates et les centres impériaux. L’exemple le plus fameux est donné par la Russie impériale, où les tsars régnaient sur des centaines de groupes ethniques et de nombreuses communautés religieuses, tout en parlant français dans leurs propres cercles – une marque de raffinement de nature à les distinguer de leurs sujets. C’était comme si seuls les paysans parlaient russe. Mais alors que des nationalismes populaires (ukrainien, finnois, géorgien, etc.) se répandaient dans tout l’empire au xixe siècle, les souverains ont finalement décrété qu’ils étaient des Russes et, dans les années 1880 – il y a cent vingt ans seulement –, se sont embarqués dans une politique de russification désastreuse : les tsars et leurs sujets devenaient pour ainsi dire un même peuple, précisément ce qui avait été évité auparavant. De la même façon, Londres a tenté d’angliciser l’Irlande (avec un succès notable), l’Allemagne impériale a tenté de germaniser sa partie de la Pologne (sans grand succès), la France impériale a imposé le français à la Corse de langue italienne (succès partiel) et l’Empire ottoman le turc au monde arabe (sans aucun succès). Dans tous les cas, pour me citer moi-même, un gros effort a été fait pour étirer la petite peau ratatinée de la nation sur le grand corps du vieil empire.

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Peut-on affirmer que cette forme de nationalisme était exclusivement occidentale ou européenne ? Je ne crois pas. Prenons le cas étonnant du Japon, qui a été analysé dans un livre remarquable de Tessa Morris-Suzuki [4][4] Re-Inventing Japan : Time, Space, Nation, M. E. Sharpe,.... Elle montre qu’avec la restauration Meiji, les Aïnous et les habitants des Ry ky ont soudain été considérés et traités différemment. Le shogunat Tokugawa avait longtemps eu pour politique d’interdire aux Aïnous de s’habiller comme des Japonais ou d’adopter les coutumes et traditions japonaises ; de la même façon, les envoyés des Ry ky venant à Edo présenter leurs hommages étaient contraints de s’habiller à la chinoise, de la manière la plus exotique possible. Dans les deux cas, l’idée était d’éloigner autant que faire se pouvait ces peuples périphériques (et barbares) du centre impérial. Mais l’essor du nationalisme officiel Meiji s’est accompagné d’une volte-face complète : les Aïnous et les populations des Ry ky étaient désormais considérés comme des types anciens et primitifs de la même race japonaise que les oligarques Meiji eux-mêmes. Tout a été mis en œuvre, par la persuasion ou, plus souvent, par des méthodes coercitives, pour les japoniser (avec des succès variables). On pourrait soutenir que la politique impériale menée plus tard en Corée et à Taïwan suivait la même logique. Les Coréens devaient prendre des noms japonais et parler japonais, et les Taïwanais, en tant que petits frères, auraient sûrement dû suivre. Ils auraient fini, pensait-on, par devenir des Japonais, même de seconde zone. Exactement comme les Irlandais au Royaume-Uni jusqu’en 1923, ou les Polonais en Allemagne jusqu’en 1920.

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Cependant, le cas le plus spectaculaire et de loin le plus ironique est fourni par l’Empire céleste, dirigé de 1644 jusqu’à sa chute, il y a à peine cent ans, par une dynastie mandchoue (et de langue mandchoue). (Rien d’exceptionnel là-dedans, bien sûr. Il n’y a pas eu de dynastie anglaise en Grande-Bretagne depuis le xie siècle : les deux premiers souverains de la famille royale actuelle, les Allemands George I et II, ne parlaient pratiquement pas un mot d’anglais, et ça ne dérangeait personne.) Dans le cas chinois, le fait que cette curieuse situation n’ait pas gêné grand monde jusqu’à la fin du xixe siècle est un signe révélateur du caractère récent du nationalisme chinois. Aucune tentative n’a été faite de « mandchouiser » la population, ni même le mandarinat, parce que, là comme ailleurs, le prestige des souverains reposait sur la différence et non la similitude. Tout à la fin, l’impératrice douairière a tenté d’exploiter l’hostilité populaire à l’égard des impérialistes occidentaux au nom de la tradition chinoise, mais il était trop tard ; la dynastie a disparu en 1911 et, dans une certaine mesure, les Mandchous aussi. L’écrivain le plus populaire en Chine aujourd’hui, Wang Shuo, est un Mandchou, et il ne le crie pas sur les toits.

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Quand le nationalisme chinois a fini par émerger, il l’a fait relativement tard dans l’histoire mondiale. C’est ce qui a permis au merveilleux Li Dazhao d’écrire un fameux article à propos de la Chine en son printemps, d’une fraîcheur et d’une nouveauté remarquables. Mais ce nationalisme est né dans un contexte très particulier, pour lequel il existe peu de comparaisons internationales. La Chine était profondément pénétrée par les différents impérialismes de l’époque, dont le japonais, mais elle n’était pas véritablement colonisée. Il y avait alors trop de prétendants rivaux, et même la Grande-Bretagne, qui avait du mal à absorber l’immensité indienne, blêmissait à la pensée d’absorber une Chine impériale encore plus vaste. (La plus proche comparaison est peut-être l’Éthiopie impériale.) De plus, la Chine partageait ses frontières (si tant est qu’elle en eût de véritables) avec un tsarisme en voie de russification et lui-même au bord de l’effondrement. La victoire navale japonaise sur la flotte russe a eu lieu six ans seulement avant la chute de la dynastie mandchoue et douze ans avant la fin sanglante du tsarisme. Tout cela a encouragé la première génération de nationalistes chinois à imaginer que l’empire pourrait, sans trop de mal, être transformé en une nation. C’était aussi le rêve d’Enver Pacha à Istanbul à la même période, du colonel Mengistu Mariam à Addis-Abeba trois générations plus tard, et c’est celui du colonel Poutine à Moscou aujourd’hui. Ils combinaient ainsi, sans y avoir beaucoup réfléchi, le nationalisme populaire du mouvement anti-impérialiste international et le nationalisme officiel de la fin du xixe siècle – un nationalisme émanant de l’État et non pas du peuple, et qui réfléchissait en terme de contrôle territorial et non de libération populaire. D’où l’étrange spectacle donné par quelqu’un comme Sun Yat-sen, un authentique nationaliste populaire, énonçant d’absurdes revendications sur des territoires dans différentes parties du Sud-Est asiatique et d’Asie centrale, fondées sur des conquêtes territoriales réelles ou supposées de souverains dynastiques, dont beaucoup n’étaient pas chinois, et contre lesquels son nationalisme populaire était censé lutter. Tant le Kuomintang que le PCC ont ensuite repris à leur compte cet héritage, en diverses proportions suivant les époques.

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En même temps, l’ancien Empire céleste n’était pas aussi singulier que je viens de le souligner. Ceux qui en ont hérité en sont venus à accepter, à différentes périodes, le type de frontières et de nouveaux États forgés par l’impérialisme et le nationalisme anticolonial, du moins à la périphérie : la Mongolie, la Corée, le Vietnam, la Birmanie, l’Inde et le Pakistan. Cette acceptation découlait aussi de l’idée nouvelle selon laquelle les Chinois formaient une nation, fondamentalement semblable à des dizaines d’autres représentées aux Nations unies et, auparavant, à la Société des nations. Des historiens taïwanais ont aussi montré qu’à certains moments, entre 1895 et 1945, les groupes au pouvoir sur le continent ont accepté de fait le statut de colonie japonaise de Taïwan et soutenu la lutte du peuple taïwanais pour l’indépendance à l’égard du Japon, comme ils l’ont aussi fait pour le peuple coréen. Les contradictions entre les nationalismes populaire et officiel, qui sont si frappantes dans la Chine continentale contemporaine [5][5] Sur ce point, lire infra, l’entretien avec Wang Hui...., ne lui sont pas spécifiques, comme je l’ai dit plus tôt. On les retrouve dans d’autres parties du monde. Mais elles sont particulièrement importantes aujourd’hui en raison de la taille du pays, de sa vaste population et d’un gouvernement qui, après avoir en pratique abandonné le socialisme ayant auparavant justifié sa dictature, paraît vouloir se tourner vers le nationalisme officiel pour relégitimer son pouvoir.

Spectacles du passé et de l’avenir

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Le nationalisme officiel présente une autre caractéristique qui tend, à travers le monde, à le distinguer des autres. Il est sans doute juste de dire qu’autrefois, la cohésion de toutes les sociétés organisées reposait (en partie) sur des représentations du passé qui ne fussent pas trop antagonistes les unes avec les autres. Elles se transmettaient par la tradition orale, la poésie populaire, les enseignements religieux, les chroniques de cour, etc. Dans ces représentations, il est très rare de trouver un intérêt prononcé pour l’avenir. L’apparition du nationalisme, à la fin du xviiie siècle, a modifié tout ça. Avec l’accélération du changement social, culturel, économique et politique, provoqué par la révolution industrielle et les systèmes de communication modernes, la nation est devenue la première forme politico-morale fermement appuyée sur l’idée de progrès. Cela explique aussi l’invention récente du concept de génocide, alors même que les récits anciens et les archives évoquent le nom de milliers de groupes disparus au fil du temps, sans que quiconque s’en aperçoive ou s’en inquiète. La rapidité du changement et la force de l’avenir ont également eu pour effet de transformer radicalement les idées que les gens se font du passé.

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Dans L’Imaginaire national, j’ai tenté d’éclairer la nature de ce changement en le comparant aux difficultés que l’on rencontre quand on nous montre des photos de nous-mêmes, bébés. Ce sont des difficultés que seule produit la mémoire industrielle, sous la forme de photographies. Nos parents ont beau nous assurer qu’il s’agit bien de nous, nous n’avons aucun souvenir d’avoir été photographié, aucune idée de ce que ça faisait d’avoir un an, et nous serions incapables de nous reconnaître sans l’aide de nos parents. Ce qui s’est produit, c’est que bien qu’il y ait d’innombrables traces du passé autour de nous – des monuments, des temples, des archives, des tombes, des objets, etc. – ce passé est de plus en plus inaccessible, extérieur à nous. En même temps, pour tout un tas de raisons, nous avons le sentiment d’avoir besoin de lui, ne serait-ce que comme une sorte de point d’ancrage. Mais ça signifie que notre relation au passé est aujourd’hui beaucoup plus politique, idéologique, contestée, fragmentaire et même opportuniste qu’aux époques précédentes.

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C’est un phénomène mondial, et à la base du nationalisme. Mais une fois encore, la Chine continentale nous offre des exemples particulièrement intéressants, et continuera de le faire. Une fois par an, le gouvernement met en scène un gigantesque show télévisé, qui dure des heures et jouit d’une grande popularité, montrant les différents peuples qui constituent la population de la République populaire. Ce qui frappe, dans cette grande parade, c’est la forte distinction entre le peuple han et les différentes minorités. Ces dernières, montrées dans leurs costumes traditionnels les plus colorés, offrent en effet un spectacle splendide. Les Han, quant à eux, n’ont pas le droit d’apparaître en costume traditionnel, alors même que nous savons, d’après des peintures et d’autres témoignages historiques, à quel point ceux-ci étaient également chatoyants et superbes. Les hommes, par exemple, sont habillés en costumes, dérivés des styles italien ou français, qui n’ont absolument rien de han. De sorte que les Han semblent symboliser l’Avenir et les minorités le Passé, dans un tableau complètement politique, même si ce n’est pas entièrement conscient. Ce passé, dont les minorités sont le signe visible, fait partie d’un Grand Passé, à travers lequel l’étendue territoriale de l’État chinois est légitimée. C’est donc, bien sûr, un passé chinois.

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Naturellement, dans ce registre de discours officiel, plus le passé est vieux, mieux c’est. On a une curieuse illustration de ce phénomène si l’on observe certains domaines de l’archéologie que le gouvernement subventionne. L’un d’eux, particulièrement étrange, s’est développé en réaction à la théorie largement acceptée selon laquelle l’espèce humaine est apparue dans ce qui est aujourd’hui l’Afrique de l’Est. À l’évidence, les cercles officiels n’apprécient pas l’idée que les premiers ancêtres du grand peuple han, comme de tous les autres peuples, aient vécu en Afrique, et non pas en Chine, et puissent difficilement être décrits comme chinois. Si bien que des fonds considérables ont été affectés à la recherche, à l’intérieur des frontières de la Chine actuelle, de traces physiques qui soient à la fois plus anciennes et complètement distinctes de ce qu’on trouve en Afrique. Il n’est pas dans mon intention ici de ridiculiser Pékin, même si ce serait facile, mais de souligner que cette démarche est comparable à d’autres. Un exemple pour le prouver : quand j’étais très jeune, en Irlande, ma mère m’a acheté, dans un magasin d’occasion, un gros livre pour enfants intitulé Histoire de la littérature anglaise. Il était paru pour la première fois à la fin du xixe siècle, quand l’Irlande faisait encore partie du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Le long premier chapitre montrait que Londres était en quête d’un Très Ancien Passé, exactement comme Pékin. Ce chapitre mentionnait un récit oral épique en gaélique, appelé the Book of the Dun Cow (« le livre de la vache brune »), transcrit au xie siècle de notre ère, alors que la langue anglaise telle que nous la connaissons n’existait pas encore. Plus tard, j’ai trouvé par hasard une édition ultérieure du même livre, publiée dans les années 1930. Entre-temps, la plus grande partie de l’Irlande était devenue indépendante : vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que le chapitre sur la vache brune avait purement et simplement disparu.

Bataille des langues

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Pour finir, je voudrais mentionner une autre forme de nationalisme, qui, me semble-t-il, a une origine clairement européenne, et me demander s’il est encore pertinent de la qualifier d’occidentale. Cette forme, que j’appelle le nationalisme linguistique, est apparue au début du xixe siècle dans les empires dynastiques d’Europe. S’inspirant des théories philosophiques de Herder et de Rousseau, il reposait sur la croyance que toute nation véritable se caractérisait par une langue et une culture littéraire propres, qui à elles deux exprimaient le génie historique de ce peuple. Beaucoup d’énergie a dès lors été consacrée à la rédaction de dictionnaires pour de nombreuses langues qui jusqu’ici n’en avaient pas – le tchèque, le hongrois, l’ukrainien, le serbe, le polonais, le norvégien, pour ne citer qu’elles. Les traditions littéraires orales ont été transcrites puis diffusées sous forme imprimée alors que l’alphabétisation commençait lentement à se développer. Ces écrits étaient utilisés pour lutter contre la domination des grandes langues des empires dynastiques, tels l’ottoman, le haut allemand, le français de Paris, l’anglais du roi et, à la fin, le russe de Moscou. Ces campagnes se sont parfois révélées des succès, d’autres fois non, le résultat étant dans chaque cas déterminé politiquement. Les succès sont connus ; inutile de s’y attarder. Les échecs, moins connus, sont très intéressants. Au xixe siècle, par exemple, en contrôlant le système scolaire et la plus grande partie de l’édition, Paris est parvenu à reléguer les nombreuses langues parlées en France au rang de dialectes ou de patois. Madrid a eu beaucoup moins de succès dans sa tentative de transformer les diverses langues parlées en Espagne (comme le catalan ou le galicien) en simples dialectes du castillan. Londres a presque réussi l’élimination complète du gaélique en tant que langue vivante, même s’il fait un retour en force aujourd’hui.

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Si l’on se tourne vers l’Asie, on trouve de nombreuses manifestations de nationalisme linguistique, très précieuses pour l’étude comparative. Cette pluralité même souligne la difficulté de soutenir qu’il n’existe qu’une seule forme de nationalisme asiatique. Les dirigeants de l’ère Meiji ont suivi l’exemple de Paris, imposant le parler de Tokyo au reste du pays et réduisant tous les autres idiomes au statut marginal de dialectes – à une époque où la langue parlée à Ky sh était incompréhensible à Honsh, et où celle des îles Ry ky l’était encore plus. On connaît bien le processus par lequel le cantonais, le hokkien, le hakka et d’autres, qui sont des langues à proprement parler – et entretiennent entre elles un lien aussi lâche que le roumain, l’italien et l’espagnol – ont été réduits à l’état de dialectes quand le mandarin est devenu la nouvelle langue nationale. En Thaïlande, le thaï de Bangkok a fini par dominer ce qu’il appelait les dialectes du Nord, du Nord-Est et du Sud du pays – que les habitants de Bangkok ne comprennent généralement pas.

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Le Vietnam et l’Indonésie nous offrent deux remarquables cas hybrides. Dans le premier, la puissance coloniale française était déterminée à briser la culture mandarinale à la chinoise, en imposant la romanisation de la langue vietnamienne dans les écoles et les maisons d’édition qu’elle finançait. Dans les années 1920 et 1930, les nationalistes vietnamiens ont de plus en plus accepté cette révolution, et l’ont même étendue, créant les conditions de l’alphabétisation de masse en vietnamien, mais rompant du même coup le lien direct avec la tradition littéraire des siècles passés, fondée sur les caractères chinois. Aux Indes orientales néerlandaises, le gouvernement colonial, trop peu certain de la valeur universelle du hollandais et trop avare pour dépenser l’argent nécessaire à la diffusion de cette langue dans l’immense archipel, a eu recours à une forme standardisée de la vieille lingua franca des îles, le malais. Dès la fin des années 1920, les nationalistes indonésiens avaient décidé que cette langue, désormais appelée l’indonésien, était la véritable langue nationale ; après ça, de nombreuses grandes langues comme le javanais, le soundanais, le madurais et le bouguinais ont été transformées en de simples idiomes régionaux, bien qu’elles soient pour la plupart plus vieilles que le malais et que certaines aient des traditions littéraires bien plus riches.

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L’Inde et les Philippines ont toutes deux échoué – si c’est le mot juste – à créer une langue nationale acceptée par tous. La langue coloniale (l’anglais et l’américain) y est toujours utilisée par l’État et l’élite. Dans ces deux pays, il existe une vigoureuse culture littéraire (et nationaliste) de langue anglaise, qui s’est accommodée de cultures hindie, bengalie, tamoule, tagalog ou cebuano tout aussi vivantes. L’ancien Pakistan s’est scindé en deux nations en partie à cause de l’interdiction par Karachi de la langue bengalie, qui est alors devenue le moteur d’un nationalisme linguistique au Bangladesh présentant des ressemblances manifestes avec des nationalismes linguistiques trouvés précédemment en Grèce, en Norvège ou dans l’ancienne Tchécoslovaquie. Le plus jeune État-nation d’Asie, le Timor-Oriental qui, malgré sa petite taille, compte plus de vingt groupes ethnolinguistiques, a choisi le portugais comme langue officielle et une simple lingua franca (le tétoum) comme langue de l’unité nationale.

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On aurait du mal à dire que le nationalisme indien est moins fort que le chinois, celui du Timor-Oriental moins que le thaï, l’indonésien moins que le japonais, ou le taïwanais moins que le coréen. Si l’on se demande pourquoi, surtout aujourd’hui, aucune explication n’est possible sans penser au rôle des médias électroniques, qui pour la plupart des gens exercent une plus grande influence encore que l’imprimé, père du nationalisme. La télévision permet de communiquer instantanément les mêmes images et symboles à travers différentes langues, même aux très jeunes et aux populations à peine instruites. De plus en plus de gens sont habitués à utiliser, avec des niveaux de compétences variés, différentes langues dans différents contextes, sans que cela change vraiment leur identification nationale.

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On pourrait même soutenir, comme je l’ai fait dans un autre contexte, que les communications électroniques, associées aux énormes migrations engendrées par le présent système économique mondial, créent une nouvelle forme d’un nationalisme virulent, que j’appelle un nationalisme à longue distance, c’est-à-dire qui ne dépend plus, comme par le passé, d’une localisation territoriale dans un pays d’origine. Certains des nationalistes sikhs les plus violents sont australiens, des nationalistes croates sont canadiens, des nationalistes algériens, français, et des nationalistes chinois, américains. Internet, les banques en ligne et les voyages internationaux bon marché leur permettent d’exercer une puissante influence sur la politique de leur pays d’origine, même s’ils n’ont plus l’intention d’y vivre. C’est une des conséquences les plus ironiques des processus que l’on appelle communément la globalisation ; et c’est encore une raison de croire qu’une distinction stricte et univoque entre les nationalismes asiatique et européen n’est pas pertinente.

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Texte original « Western nationalism and eastern nationalism », NLR II-9, mai-juin 2001.

Notes

[1]

Texte d’une conférence donnée à Taipei en avril 2000.

[2]

Dans le monde anglo-saxon, le « Proche-Orient » (Near East) désignait avant tout le territoire de l’Empire ottoman dont la disparition, après la Première Guerre mondiale, rendit la pertinence moindre au profit d’un « Moyen-Orient » (Middle East) élargi. [ndt]

[3]

L’Imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme [Imagined communities, 1983], P.-E. Dauzat (trad.), La Découverte, 1996.

[4]

Re-Inventing Japan : Time, Space, Nation, M. E. Sharpe, Armonk, 1998.

[5]

Sur ce point, lire infra, l’entretien avec Wang Hui. [nde]

Résumé

Français

Par bonheur, on n’entend plus beaucoup parler des « valeurs asiatiques ». L’idée qu’il existe une forme de nationalisme spécifique à cette région du monde a cependant la vie dure. Son origine première remonte à plus d’un siècle, à l’époque où un impérialisme européen raciste affirmait, pour reprendre le poème de Kipling : « l’Orient est l’Orient, l’Occident est l’Occident, et jamais ils ne parviendront à se comprendre. » Au début du xxe siècle, dans différentes parties d’Asie, un certain nombre de nationalismes ont repris à leur compte cette idée d’une dichotomie raciale irréductible, afin de mobiliser la résistance populaire contre une domination jugée dès lors complètement étrangère. Cette dichotomie est-elle vraiment justifiable, que ce soit théoriquement ou empiriquement ?

Plan de l'article

  1. Nationalismes créoles
  2. Nationalismes officiels
  3. Spectacles du passé et de l’avenir
  4. Bataille des langues

Pour citer cet article

Anderson Benedict, Traduit de l’anglais par Arnaud Cécile, « Nationalisme occidental et nationalisme oriental [2001] », Agone, 3/2013 (n° 52), p. 11-24.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-3-page-11.htm


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