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Agone

2013/3 (n° 52)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782748901801
  • Éditeur : Agone

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Le mouvement étudiant qui s’est déclenché à Pékin en mars 1989 et a pris les dimensions d’un soulèvement d’ampleur nationale, drainant dans la capitale et à travers le pays des millions de citoyens qui protestaient contre la façon dont les autorités répondaient à la crise, avant que l’occupation de la place Tian’anmen ne soit réprimée par la force dans la nuit du 4 Juin, demeure un moment déterminant dans l’histoire de la Chine moderne. Dix ans après, la plupart des principaux militants du mouvement du 4 Juin étaient en exil et faisaient partie d’une diaspora intellectuelle chinoise bien plus large, qui gardait des contacts étroits avec la vie culturelle de la Chine continentale comme avec celles de Taïwan et de Hong Kong. La situation politique n’avait guère évolué en RPC, mais cette diaspora était le lieu de débats et de confrontations d’idées au centre desquels se trouvaient la signification et les conséquences du 4 Juin.

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En 1999, pour commémorer le dixième anniversaire du mouvement, la NLR avait invité trois leaders de l’époque, Wang Dan, Wang Chaohua et Li Minqi à débattre de l’héritage de Tian’anmen et des leçons à en tirer pour l’avenir de la Chine. Wang Dan (né en 1969), étudiant en histoire, avait fondé le Salon de la démocratie à l’université de Pékin, berceau de la contestation en 1988, avant de devenir membre du comité permanent de l’Union autonome des étudiants de l’ensemble de la ville et d’être l’une des figures principales de la grève de la faim et du Quartier général étudiant pour défendre la place en mai-juin 1989. Il figurait en tête de la liste des vingt et un étudiants les plus recherchés par la police, dont les portraits furent diffusés sur les télévisions nationales après le 4 Juin. Arrêté en octobre et emprisonné pendant quatre ans, il fut relâché en 1993 et réincarcéré deux ans plus tard pour subversion. Finalement libéré au printemps 1998, il fut autorisé par les autorités à gagner les États-Unis. Au moment du « Dialogue », il était étudiant en maîtrise d’Études chinoises à Harvard.

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En 1989, Wang Chaohua (née en 1952), qui faisait partie de ceux que la Révolution culturelle avait expédiés à la campagne, était en troisième cycle à l’Académie chinoise des sciences sociales, qu’elle représenta au comité permanent de l’Union autonome des étudiants jusqu’au 4 Juin. Sur la liste des personnes les plus recherchées publiée le 13 juin ne figuraient que deux femmes, visées comme principales organisatrices du mouvement ; Wang était l’une des deux. Elle se cacha pendant huit mois, réussit à passer à travers les mailles du filet policier et passa en Occident au début de 1990. Au moment du « Dialogue », elle préparait une thèse de Littérature chinoise à l’université de Californie, Los Angeles.

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Li Minqi (né en 1967), étudiant en maîtrise à l’université de Pékin en 1989, fait partie de ces milliers d’étudiants mobilisés par le mouvement dans la capitale qui reprirent leurs études après la répression. Arrêté l’année suivante pour avoir prononcé un discours commémorant le premier anniversaire du 4 Juin sur le « Triangle », dans le campus de Beida (l’université de Pékin), l’épicentre du mouvement en 1989, il fut relâché en 1992 après deux ans de prison. Au moment du « Dialogue », il était doctorant en économie à l’université du Massachusetts, Amherst.

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La NLR avait posé vingt questions à ces trois figures du mouvement étudiant. Le débat qui s’en est suivi s’est tenu à Harvard le 21 février 1999, dirigé par Leo Ou-fan Lee, professeur au Department of East Asian Languages and Civilizations et doyen[1][1] En français dans le texte. [ndt] des études de littérature chinoise moderne en Occident[2][2] La version ici reproduite du document remarquable qu’est....

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Comment pensez-vous que l’on se souviendra du mouvement du 4 Juin 1989 ? Comme d’un autre 4 mai 1919, de l’entrée dans une période de réveil politique général et de turbulences, ou au contraire comme d’une version chinoise de 1848 et 1968 en Europe : dernière explosion spontanée d’une révolte idéaliste à laquelle succèdent une entrée empressée dans la société de consommation et, pour les institutions, un retour satisfait à l’ordre antérieur – l’exact contraire de l’esprit de cette explosion ?

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Wang Dan : Je crois que l’on peut considérer le mouvement du 4 Juin de l’une et l’autre façons, selon le cadre temporel que l’on adopte. Si l’on regarde d’où il vient, cela ressemblait plus à un réveil politique, qui a commencé avec l’effervescence intellectuelle de l’année précédente, quand l’espoir que des changements politiques importants pourraient intervenir en Chine s’était déjà levé dans les milieux universitaires. Mais si l’on envisage la façon dont il s’est développé, il est évident qu’il s’agissait de la rébellion culturelle de jeunes gens, dans une atmosphère euphorique et festive. En fait, la réalité était un mélange de ces éléments.

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Li Minqi : Je crois que la plupart des analyses du mouvement démocratique de 1989 n’ont pas su prendre en compte les relations entre les différentes classes sociales en Chine à l’époque – en particulier les tensions entre les intellectuels et les étudiants d’un côté et les ouvriers des villes de l’autre. Ce qui a été déterminant dans l’échec final.

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Car le régime communiste qui s’est installé en Chine après la révolution de 1949 était de nature contradictoire. Ce n’était pas la classe ouvrière mais une bureaucratie privilégiée qui contrôlait le pouvoir économique et politique – en termes marxistes, la Nouvelle Chine restait une société où l’exploitation existait. Mais la République populaire de Chine (RPC) n’était pas simplement un régime d’oppression. Elle était le produit d’une authentique révolution sociale qui avait mobilisé de larges couches de la population et devait donc, dans une certaine mesure, refléter leurs valeurs et leurs intérêts matériels. Les ouvriers des villes avaient obtenu de vrais droits socio-économiques – droit à l’emploi, à la nourriture, aux soins médicaux, à l’éducation et au logement. Dans une mesure plus limitée, les paysans en avaient bénéficié eux aussi. Mais le problème est que cette combinaison était instable. Théoriquement, deux solutions étaient possibles. L’une était l’approfondissement de la révolution, qui aurait permis aux travailleurs de prendre effectivement le contrôle du pouvoir politique et économique. L’autre consistait à renforcer le rôle dirigeant de l’administration, permettant ainsi à une nouvelle classe privilégiée de priver les travailleurs de leurs droits économiques et sociaux, selon un type de développement carrément capitaliste. C’est la seconde solution qui a été choisie.

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Dans les années 1980, les droits des travailleurs ont connu une érosion continue tandis que le gouvernement commençait à imposer un « management scientifique » dans les usines possédées par l’État – c’est-à-dire une discipline de travail de style capitaliste – et à briser le « bol de riz en fer » de la sécurité de l’emploi. Avec pour résultat, naturellement, un ressentiment et un mécontentement croissants dans les grandes villes, sans débouchés politiques. Car l’idéologie maoïste de la Révolution culturelle avait été discréditée et il n’existait aucune vision alternative du socialisme. En pratique, la classe ouvrière chinoise était incapable d’agir en tant que force indépendante pour défendre ses intérêts. Au contraire, à partir des années 1980, on voit se développer chez les intellectuels chinois un consensus enthousiaste en faveur du capitalisme de libre marché : on n’entend presque aucune voix de gauche. Le résultat est que le mécontentement populaire a trouvé son expression dans un mouvement démocratique conduit non par de simples travailleurs mais par des intellectuels et des étudiants engagés dans un mouvement tout à fait étranger à ces travailleurs. À terme, cela rendait impossible toute mobilisation active et efficace de la grande masse des travailleurs des villes. Et sans leur participation, le mouvement étudiant était condamné à l’échec.

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Wang Chaohua : Si la question est bien de savoir comment l’histoire se souviendra du mouvement de 1989, il faut considérer ce qui s’est effectivement passé en Chine depuis. Et sous ce rapport, je serais tentée d’admettre – malheureusement – que le 4 Juin ressemble moins au 4 Mai qu’aux révolutions de 1848 et aux révoltes étudiantes de 1968 en Europe. Car, de quelque manière qu’on définisse la nature des conflits de 1989, on peut difficilement nier qu’ils ont eu comme conséquence un renforcement du régime politique en place et un abandon général des questions idéalistes au profit du goût pour la consommation. Ce qui équivaut à une espèce de compromis entre une amélioration matérielle et l’oppression politique. C’est la tendance de fond de l’ensemble de la société.

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Wang Dan : Je ne reviens pas sur ce que j’ai dit, mais je voudrais faire une distinction entre le processus de 1989 et son résultat. En fait, on peut comparer le mouvement lui-même au 4 Mai en tant que réveil politique et révolte sociale. Mais je suis d’accord avec Chaohua sur le fait que ses effets ressemblent plus à ceux de 1968 en Europe. Nous devons enregistrer les deux aspects.

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Li Minqi : Je crois que l’échec du mouvement démocratique a effectivement ouvert la voie au développement du capitalisme en Chine. Pour ouvrir la Chine au capitalisme véritable, il fallait priver les travailleurs des droits sociaux et économiques étendus dont ils disposaient depuis la révolution de 1949. Le problème était qu’ils n’étaient pas prêts à accepter cela, mais ne disposaient ni d’une organisation politique ni d’une assurance idéologique qui leur auraient permis d’imposer une autre direction. Par ailleurs, il existait une autre force, intellectuels et étudiants, capables, eux, d’agir dans leur intérêt. Ils étaient d’accord avec le gouvernement sur l’avenir économique du pays – ils voulaient le capitalisme, comme lui – mais en désaccord avec lui sur la distribution du pouvoir politique. Les objectifs des intellectuels allaient contre les intérêts des travailleurs, et pourtant les masses urbaines n’avaient pas d’autre choix que de se rallier à leur mouvement démocratique qui, après tout, était dirigé contre leurs oppresseurs du moment – distincts de leurs oppresseurs potentiels.

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La participation du peuple à la révolte menaçait vraiment de ruiner le projet de développement du capitalisme. Mais l’échec du mouvement a garanti que la classe ouvrière ne serait pas capable avant longtemps d’agir en tant que force politique collective, seule ou autrement. Dans les années 1990, les manifestations ouvrières ont continué çà et là, mais aujourd’hui [en 1999], une opposition politique générale à la réforme capitaliste n’est plus à l’ordre du jour. En ce sens, le résultat du mouvement du 4 Juin n’est pas sans rapport avec celui des révolutions de 1848 en Europe. En France, les émeutes parisiennes ont conduit trois ans plus tard à l’instauration du Second Empire. Le régime bonapartiste, qui prétendait être un État au-dessus de toutes les classes, a continué à poser les bases de la prospérité du capitalisme en France. En fait, on pourrait pousser plus loin la comparaison, puisque l’on sait qu’en réalité la principale base sociale du bonapartisme était le monde paysan. De même, les paysans chinois, au moins aux premières étapes de la réforme capitaliste dans les années 1980, ont été le principal soutien du régime de Deng. En 1989, la paysannerie n’a joué aucun rôle dans le mouvement démocratique et sa neutralité a été un facteur décisif de sa défaite. Il sera intéressant de voir si le régime chinois actuel suivra le chemin du Second Empire qui a finalement été remplacé par une démocratie bourgeoise stable avec la IIIe République, ou s’il s’écroulera d’une manière toute différente.

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Wang Chaohua : Je suis d’accord avec ce que vous dites du rôle de la paysannerie. Mais votre façon de présenter la classe ouvrière est beaucoup trop simple. À cette époque, l’idéologie officielle était encore très hésitante et peu claire sur la question de la réforme économique dans les villes, sur celle de l’avenir des entreprises d’État et celle du statut social de la classe ouvrière. Le Parti communiste chinois (PCC) ne s’était pas converti tout entier au capitalisme. De ce fait, la classe ouvrière manquait inévitablement d’une orientation claire. Les travailleurs avaient tendance à balancer entre l’héritage de ce qui restait du maoïsme et le libéralisme complet prôné par les étudiants et les intellectuels. Ils n’en étaient pas déjà à penser que l’idéologie officielle ne les représentait absolument pas, et ils se demandaient encore si celle des étudiants les représenterait mieux. Je crois que la majeure partie de la classe ouvrière des villes était tiraillée entre les deux. En 1989, elle a soutenu majoritairement les étudiants – qui à ses yeux, et dans les faits, ne se confondaient pas avec les intellectuels. Il n’est guère arrivé que les ouvriers tentent de faire entendre leurs revendications.

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Li Minqi : Il est vrai que l’idéologie officielle du PCC dans les années 1980 n’était pas encore débarrassée de ce qui restait du maoïsme – elle était encore dans la phase de transition vers une conception capitaliste pleinement développée. Mais les transformations étaient déjà assez avancées. La réforme économique avait largement accru les pouvoirs attribués aux dirigeants des entreprises d’État, retirant aux travailleurs une bonne partie du contrôle informel qu’ils exerçaient auparavant sur leur façon de travailler, pour le remplacer par des méthodes tayloristes. Les changements apportés au système de santé, au logement et aux contrats salariaux contribuaient tous à développer des relations économiques de type capitaliste. Le sens de l’évolution était clair. Quand Milton Friedman a exalté devant Zhao Ziyang les vertus du marché libre et des privatisations à tout-va, Zhao, secrétaire général du PCC, n’a pas formulé une seule objection. D’autres dirigeants du Parti pouvaient se distinguer de Zhao sur tel ou tel point, mais personne ne remettait en cause fondamentalement la direction prise par les réformes de Deng Xiaoping.

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Wang Chaohua : Les autorités ont effectivement essayé de lancer un certain nombre d’idées et de mettre en œuvre des politiques menant à l’économie de marché. Mais les habitants des villes et les ouvriers étaient hostiles à ces propositions. Ils soupçonnaient là des tentatives de démantèlement du système d’aide au logement et de santé publique, et ils pouvaient invoquer les prises de position idéologiques officielles du régime – son idéologie socialiste traditionnelle – pour les contester. Le point même sur lequel vous insistez, le fait que les orientations des intellectuels ne correspondaient pas aux intérêts de la classe ouvrière, permet d’être sûr que la conscience ouvrière balançait entre les deux pôles. Ce que la République populaire leur avait donné, les travailleurs n’avaient aucune envie d’y renoncer au profit du programme libéral qui était celui des intellectuels. C’est pourquoi ils n’ont cessé de discuter, au sein de la Fédération des syndicats chinois, de la question de savoir s’il fallait qu’ils abandonnent leur statut (théorique) de maîtres de l’État et de la société.

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Wang Dan : Je ne suis pas d’accord avec l’idée que la contradiction entre travailleurs et étudiants a été une raison importante de l’échec du mouvement du 4 Juin. Elle n’est fondée sur rien. Je n’ai jamais eu la preuve de tensions entre le QG étudiant de la place Tian’anmen et l’Association autonome des travailleurs, susceptibles d’affecter le mouvement. Il n’y a aucune raison de penser que les propositions politiques des étudiants et des intellectuels étaient en conflit avec les intérêts des travailleurs. Elles étaient inspirées par un libéralisme qui aurait créé un environnement social susceptible de bénéficier à toutes les couches sociales. En fait, il ne pouvait pas y avoir d’opposition entre les deux forces, parce que les travailleurs n’avaient aucune proposition précise de leur côté. À la fin des années 1980, des groupes d’intellectuels et d’étudiants avaient déjà des idées claires sur les réformes dont la société chinoise avait besoin, ce qui comprenait des ébauches de programme publiées dans des périodiques comme Le Shijie jingji daobao (La Tribune de l’économie mondiale), qui concernaient aussi la réforme de l’État. C’était le travail de groupes de réformateurs constitués durablement, alors que chez les travailleurs on ne trouve pas un seul groupe de ce genre dans tout le mouvement de 1989. Évidemment, des organisations comme l’Association autonome des travailleurs sont apparues et même la Fédération des syndicats de Chine a discuté de la situation. Mais cela n’a pas débouché sur un seul programme ou une seule organisation. Étant donné cette absence, discuter des relations entre étudiants et travailleurs en 1989, comme s’il y avait une dynamique importante à l’œuvre entre eux, c’est n’avoir aucun sens des réalités.

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Li Minqi : Les intellectuels accomplissent un travail mental et non pas physique qui leur permet de défendre facilement leurs intérêts matériels. Les travailleurs sont généralement des travailleurs manuels, placés dans des conditions oppressives qui rendent encore plus difficile une présentation élaborée de leur point de vue. Mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas des intérêts différents de ceux des autres classes sociales et qu’ils n’ont pas des exigences et des aspirations immédiates liées à ces intérêts. Historiquement, les intellectuels progressistes ont souvent contribué à donner à ces exigences une formulation théorique. Mais en 1989, il n’existait plus en Chine d’intelligentsia progressiste, distincte du courant pro-capitaliste dominant, capable d’élaborer des idées ou des propositions dans l’intérêt des travailleurs.

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Croyez-vous que l’issue fatale du mouvement de 1989 était plus ou moins inévitable, ou pensez-vous, avec du recul, qu’elle aurait pu être évitée ? Si oui, comment ?

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Wang Dan : Si on considère les faits, je crois que l’issue était inévitable, puisque, à la fin, le débat à l’intérieur du mouvement portait sur la question de savoir si les étudiants devaient se retirer de la place Tian’anmen. Qu’allait-il se passer si nous nous retirions ? Et si nous ne nous retirions pas ? Si on se place du point de vue de l’histoire, on ne peut faire que des conjectures dans ce genre de situation. Même si les étudiants s’étaient retirés, nous n’avons pas les moyens de savoir si le résultat aurait été plus pacifique ou si le conflit se serait encore aggravé. Une fois Zhao Ziyang écarté du pouvoir, l’attitude des autorités face aux étudiants était claire – l’épreuve de force avec le gouvernement était inévitable. Comment aurions-nous pu changer cela ? Nous n’aurions pu au mieux que rendre le conflit moins violent et en retarder l’issue.

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Li Minqi : Je pense exactement le contraire. Si on s’en tient à l’enchaînement des faits, le résultat était probablement évitable, mais si nous considérons l’ensemble du contexte historique, la défaite du mouvement était inévitable. Pour comprendre cela, il faut penser à la situation des intellectuels chinois à ce moment-là. Les intellectuels ont toujours appartenu aux couches supérieures de la société. Mais, après la révolution de 1949, ils ont perdu la plupart des privilèges dont ils avaient hérité et ils ont terriblement souffert pendant la Révolution culturelle. D’une manière générale, n’importe quel intellectuel chinois – il en allait de même en Union soviétique et en Europe de l’Est – se rendait compte qu’il serait plus à l’aise dans une société capitaliste que dans une société avec un socialisme d’État. Il n’est donc pas étonnant qu’à la fin des années 1980, la plupart des intellectuels aient été favorables à ce que la Chine prenne le chemin du capitalisme. Mais puisque nous savons que, dans certaines circonstances historiques, les intellectuels sont capables de dépasser leurs intérêts immédiats et d’essayer d’analyser la société d’un point de vue plus large, c’est là en soi une explication suffisante du rôle qu’ils ont joué en 1989. Ici il faut se rappeler l’histoire particulière du PCC : les intellectuels avaient été les premières victimes des « campagnes » successives de Mao et ils avaient appris à redouter toute mobilisation des masses. C’est un fardeau historique sous lequel toute une génération d’intellectuels chinois a peiné.

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Sous Deng, les dirigeants du pays ont tout de même dû se libérer des inhibitions de leur passé marxiste et se doter de l’idéologie bourgeoise moderne. La nécessité objective de ce changement était particulièrement urgente dans le domaine de l’économie. Du coup, une symbiose subtile, quoiqu’encore fragile, a commencé de se développer entre dirigeants et intellectuels. Les uns et les autres voulaient voir le capitalisme se développer. Mais les intellectuels étaient mécontents de leur place politique et voulaient davantage de pouvoir. Ils ont donc commencé à demander plus de liberté et de démocratie. Mais, s’ils avaient besoin d’un certain niveau de mouvement démocratique pour obtenir du gouvernement des concessions politiques, ils n’ont jamais cherché à ce que la classe ouvrière se mobilise activement. C’était leur limite, et le mouvement qu’ils menaient en a souffert. Les intellectuels n’étaient pas prêts à prendre des mesures énergiques pour remporter la bataille de la démocratie, et les travailleurs – à qui manquaient une force et une vision politiques propres – n’étaient pas en position de les presser d’adopter une stratégie plus cohérente. En ce sens, l’échec du mouvement était prévisible.

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Wang Chaohua : Mon point de vue diffère des deux vôtres. Je crois que, pour ce qui est de l’enchaînement des faits, le mouvement aurait peut-être pu connaître une issue différente. Cette conviction est fondée sur mon expérience personnelle, comme Wang Dan le sait. La grève de la faim qui a exacerbé le conflit avec le gouvernement à la mi-mai n’était pas inévitable. En fait, elle n’a jamais été approuvée ni votée par l’Union autonome des étudiants de Pékin. Ç’a été une initiative personnelle d’un groupe de leaders, à laquelle les autres s’opposaient. Si une ligne différente avait été adoptée à ce moment-là, la fin du mouvement aurait pu être moins désastreuse. Ce qui ne veut pas dire (et là, je me sépare de Li Minqi) qu’un vrai succès était pour autant concevable. Li Minqi n’envisage que deux possibilités : le résultat désastreux que l’on connaît ou une hypothétique victoire du mouvement démocratique de 1989, selon que les ouvriers auraient été ou non mobilisés correctement ; mais j’ai toujours cru qu’il y avait toujours une autre possibilité : ni un plein succès, ni un complet désastre, mais un compromis politique. Cette possibilité n’était pas du tout hors de portée. Pourquoi ne s’est-elle pas réalisée, pas plus qu’aucune autre alternative ? À mon avis, une raison majeure en est l’excès d’optimisme des intellectuels. À la fin des années 1980, les dirigeants chinois n’avaient pas encore accompli la transition de l’exercice du pouvoir à l’acquisition d’un capital économique. Il y avait encore beaucoup de conflits internes à l’intérieur de la sphère idéologique officielle, en même temps que s’accélérait la marche vers le capitalisme. De ce fait, les travailleurs pouvaient continuer à croire qu’ils étaient encore relativement à l’abri dans un régime officiellement socialiste, et il était peu vraisemblable qu’on puisse les mobiliser vraiment contre lui. D’un autre côté, un compromis entre les dirigeants et les intellectuels n’était pas impossible, même si peu probable. Dans les dernières années de la décennie 1980, les intellectuels avaient été le moteur principal de toute la période de réformes, tandis que les dirigeants avaient été souvent hésitants et divisés. Mais cela avait donné un excès de confiance aux intellectuels, si bien que lorsque la crise a éclaté, ils n’étaient pas prêts à s’arrêter à mi-chemin. Le résultat ne pouvait être qu’un désastre.

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Wang Dan : Je vais vous répondre à tous les deux. Li Minqi a dit que les intellectuels chinois voulaient recouvrer leur place privilégiée dans la société. Mais, si on considère ce que le mouvement était effectivement, en 1989, on constate qu’il était composé principalement d’étudiants. Ce sont eux qui ont pris la décision finale sur la plupart des sujets décisifs, comme le lancement de la grève de la faim. La question du retrait ou non de la place Tian’anmen était du ressort des étudiants. En fait, l’Union des intellectuels leur a demandé de dégager la place, mais sa demande a été rejetée par les grévistes de la faim. C’est des étudiants qu’a dépendu la façon dont les choses se sont terminées. Voyons donc leur rôle dans le mouvement. Quels étaient leurs objectifs ? Cherchaient-ils (eux ou les intellectuels) le pouvoir ou la liberté ? Ce sont deux choses différentes. S’ils cherchaient le pouvoir, alors ç’a été sans aucun doute une faute politique de leur part de ne pas mobiliser les travailleurs. Mais ils n’ont jamais tenté de le faire. Ce que cela montre c’est, au contraire, que les intellectuels n’étaient pas en train de chercher délibérément à retrouver une situation privilégiée. Sur la question du pouvoir, les étudiants, pour leur part, n’avaient pas une conscience politique ni même une orientation bien ferme. C’étaient des jeunes gens en rébellion contre une culture dictatoriale. Ils voulaient une atmosphère de liberté, dans laquelle ils pourraient dire et faire ce qu’ils voulaient dans le cadre de la loi. C’était ça, la manière de vivre qui leur importait. Il ne leur était jamais venu à l’esprit de mobiliser les travailleurs ou de former des organisations secrètes. Ils ne voulaient même pas entendre parler de stratégies viables. Pourquoi les étudiants ne se sont-ils pas joints aux travailleurs ? Tout simplement parce que leur mouvement était seulement un mouvement étudiant – en voilà la preuve.

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Je ne suis pas d’accord non plus avec les observations de Wang Chaohua. Il y a eu beaucoup de moments-clés dans l’ensemble du mouvement – les manifestations, le dialogue avec les autorités, la grève de la faim, la question de savoir si nous devions ou non nous retirer de la place, etc. Mais quand nous parlons de ces sujets aujourd’hui, quelle que soit notre envie de repenser ce qui s’est produit, nous ne pouvons pas aller au-delà de possibilités purement hypothétiques. Même si nous n’avions pas proposé, nous, une grève de la faim, nous n’aurions pas pu en empêcher d’autres d’en proposer une. À ce moment-là, la situation était telle que si une personne commençait une grève de la faim, cent autres étaient prêtes à la suivre, et si cent s’y mettaient, mille autres s’y mettraient aussi. Il y a une dynamique de l’émotion dans tous les mouvements de masse de ce genre. La décision d’appeler ou non à une grève de la faim n’était qu’une question de tactique, car il y avait une force irrépressible qui poussait le mouvement à une confrontation avec les autorités. On ne peut pas dire que, si nous n’avions pas lancé une grève de la faim, la suite des événements aurait pu en être modifiée. Personne ne peut le prétendre avec tant d’assurance. En fait, il n’y a jamais eu une direction unique du mouvement, de toute façon. Au départ, c’est l’Association autonome des étudiants qui a joué un rôle décisif. Ensuite, le pouvoir central est passé au Quartier général de la place. Et puis, en dehors de la place, il y a eu l’Assemblée patriotique de toutes les professions de la capitale pour défendre la constitution, qui a fini par comprendre une Association autonome des travailleurs et une Association autonome des citoyens. Si on regarde l’autre question-clé posée par ce qui a mis fin au mouvement, la décision de rester à Tian’anmen jusqu’au bout, le Quartier général de la place et l’Assemblée patriotique avaient là-dessus des idées différentes, et c’est l’une des grandes raisons pour lesquelles nous ne nous sommes pas retirés. En fait, autant qu’il m’en souvienne, le Quartier général de la place était prêt à envisager un retrait, mais c’est l’ensemble des étudiants qui occupaient Tian’anmen qui ont voté contre. Franchement, je ne crois pas qu’à ce moment-là, ils voulaient garder leurs distances avec les travailleurs. Ils agissaient poussés par la seule émotion, sans faire aucun calcul social.

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Li Minqi : Oui, je suis d’accord, une idéologie n’a pas besoin de trouver une expression claire dans chaque situation et les étudiants étaient souvent inconscients de la logique de leur position. Je me rappelle bien notre attitude, que je partageais, à l’époque. Mais l’idéal social explicite de beaucoup d’intellectuels était de construire le capitalisme. Si vous étiez ouvrier en 1989 et qu’on vous demandait de vous joindre au mouvement démocratique, pourquoi auriez-vous voulu le faire ?

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Wang Chaohua : Vous dites que le problème était que les intellectuels et les étudiants n’étaient pas disposés à mobiliser les travailleurs. En fait, si on regarde ailleurs qu’à Tian’anmen, on voit que beaucoup d’étudiants sont allés dans les usines et ont essayé de soulever les ouvriers. Ç’a été particulièrement vrai à Shanghai. Mais ils ont eu peu de succès. En partie parce que les étudiants eux-mêmes n’étaient pas bien organisés ; leurs associations n’avaient à peu près aucun contrôle véritable sur des actions spontanées de ce genre. Mais le problème avait aussi une autre face. Un certain nombre de travailleurs s’étaient organisés eux-mêmes dans l’Association autonome des travailleurs dirigée par Han Dongfang, et eux aussi trouvaient très difficile de mobiliser massivement la classe ouvrière [3][3] Quelques années après ce dialogue, la New Left Review.... Vous devriez vous demander pourquoi c’était comme ça. Quand, en 1990, j’ai regardé une bande vidéo du débat entre les travailleurs, à la Fédération des syndicats chinois, j’ai été frappée par le fait que la question centrale qui leur posait problème était de savoir s’ils devaient ou non se mettre en grève. Pour beaucoup, c’était une idée embarrassante, qu’ils n’ont acceptée qu’après un débat long et pénible. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient encore, dans une certaine mesure, victimes de la magie des mots : ils croyaient encore à la propriété « collective » des moyens de production dans une république des travailleurs. Et ils demandaient donc : « Ne sommes-nous pas les maîtres de notre État ? Comment pouvons-nous nous mettre en grève contre notre État ? » Leur trouble était visible.

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Combien de temps croyez-vous que le régime actuel va durer ? Comment, d’après vous, a-t-il le plus de chance de finir ?

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Wang Dan : Personnellement je pense que, d’ici cinq à huit ans, la société chinoise connaîtra un grand changement. Comment cette transformation se produira-t-elle ? Première possibilité, une disparition paisible de la dictature communiste avec des groupes progressistes à l’intérieur du Parti, qui s’uniraient à des forces démocratiques extérieures au Parti pour former un nouveau front politique capable de prendre progressivement le pouvoir. Ce serait une voie plus calme. Mais il est également possible que le régime actuel s’accroche au pouvoir, en éliminant davantage encore la contradiction sociale dans le pays. Ce qui engendrerait une grave instabilité, qui pourrait mener à des combats entre des seigneurs de la guerre locaux. Je crois que les deux scénarios sont concevables. Aujourd’hui le pouvoir est encore entre les mains du gouvernement. Mais nous pouvons être sûrs que, dans moins d’une décennie, la Chine se transformera. Ce qui me fait penser cela, c’est que la société chinoise elle-même change rapidement, quoi que fasse le gouvernement. Aucune autorité politique ne peut arrêter ce processus. La question cruciale est de savoir de quelle façon le changement se déroulera.

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Li Minqi : Je suis pas si optimiste, ou oserai-je dire, pessimiste ? Mon idée est que, dans les années 1990, la Chine est entrée dans une période de développement capitaliste rapide, qui a amené le pays à un certain niveau de prospérité et de stabilité. L’économie est actuellement en récession, mais je pense que c’est un recul conjoncturel plutôt que structurel, et que cela sera surmonté. Ce qui ne veut pas dire évidemment que le régime actuel peut durer éternellement. L’un des résultats importants du développement capitaliste est qu’il accroît la taille de la classe ouvrière. Dans le secteur privé, la main-d’œuvre augmente rapidement et sa capacité d’organisation et de lutte s’améliore. D’un autre côté, dans le secteur public, les travailleurs ont perdu les droits qu’ils avaient auparavant et leur situation s’aligne progressivement sur celle des travailleurs du secteur capitaliste. Dans la mesure où leurs expériences convergent, les uns et les autres peuvent joindre leurs forces dans des luttes communes. Et cela va avoir un impact important sur l’avenir de la société chinoise. En 1989, la classe ouvrière chinoise était trop petite et trop faible pour donner de l’élan au mouvement démocratique, et les paysans ne lui apportaient aucun soutien. La situation sera différente dans les années à venir. Pour la première fois dans l’histoire de la Chine, la classe ouvrière moderne représentera la majeure partie de la population. Cela va contribuer de manière décisive à la victoire de la démocratie dans l’avenir.

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Pour Wang Dan, il est très important de savoir si le régime actuel connaîtra une fin paisible ou violente. Je ne m’en soucie pas tant que cela. Ce qui m’importe, c’est de savoir si la Chine arrivera à la démocratie sous un régime capitaliste ou sous un système socialiste alternatif. Il faut se rappeler que la Chine qui a rejoint le système capitaliste mondial était un pays arriéré du point de vue industriel et qui se met à l’industrialisation avec du retard. La position qu’elle occupe sur le marché mondial est inférieure non seulement à celle des économies capitalistes avancées comme les États-Unis, le Japon ou l’Europe, mais aussi à celle de pays récemment industrialisés, comme la Corée du Sud ou Taïwan. Le développement du capitalisme chinois repose largement sur l’exploitation impitoyable d’une importante main-d’œuvre bon marché. Ce qui exige un cadre institutionnel politico-économique très particulier. En Occident, la force historique du mouvement ouvrier a contraint la bourgeoisie à faire des concessions majeures à la classe ouvrière, y compris la démocratie politique et l’État-providence. Dans beaucoup de pays, le suffrage universel lui-même a été obtenu grâce au combat des travailleurs. Après quoi on a trouvé un compromis de classes relativement stable. Mais, dans le cas de la Chine, où le capitalisme dépend tellement d’une main-d’œuvre abondante et bon marché, la bourgeoisie a-t-elle les moyens de faire de semblables concessions – accorder la démocratie politique ou un État-providence – et, en même temps, de maintenir sa compétitivité sur le marché mondial et une progression rapide du taux d’accumulation ? On peut en douter.

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Wang Chaohua : De mon point de vue, le régime peut être relativement optimiste. Si ses opposants sont réalistes, ils devraient être pessimistes. Car mon sentiment est que le statu quo pourrait durer encore vingt ans ou plus. Depuis 1992, la RPC est entrée dans une phase où elle peut supporter un large développement capitaliste grâce à des ajustements continuels auxquels elle procède elle-même. Là-dessus, mon opinion n’est pas très différente de celle de Li Minqi. Mais si l’on songe au genre de changements politiques et sociaux qu’une telle orientation économique a toutes chances d’entraîner, ma position est toute différente. Permettez-moi de prendre trois sujets essentiels. D’abord, même si la classe ouvrière doit sans aucun doute augmenter en taille, il faut se rappeler que, dans la Chine du xxe siècle, dans quelque sens qu’on prenne la comparaison, le niveau d’urbanisation était très bas. On ne peut pas imaginer que la classe ouvrière devienne rapidement majoritaire dans le pays.

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En second lieu, en même temps que l’exode rural peuple les villes, un capitalisme multinational moderne envahit la Chine et introduit d’énormes disparités à l’intérieur de la main-d’œuvre urbaine elle-même. L’écart dans les revenus et les conditions de vie entre cols blancs et cols bleus, qui est déjà significatif, a toutes chances de se creuser nettement et de diviser la classe ouvrière alors même que celle-ci devient plus nombreuse. C’est pourquoi votre idée qu’il y aura en Chine une classe ouvrière industrielle bien disciplinée et homogène me laisse très dubitative. Elle me frappe par son côté dépassé. D’après ce que je vois aux États-Unis ou dans des pays du tiers monde, il est plus probable qu’il y aura, en Chine, de grandes divisions sociales et régionales. Troisièmement, la Chine ne peut absolument pas reproduire le modèle d’industrialisation de pays comme la Grande-Bretagne, avec une très forte concentration de la population dans un petit nombre de régions industrielles regroupées autour de grandes villes comme Londres ou Manchester – et moins encore le modèle encore plus centralisé de pays récemment développés comme la Corée du Sud avec la place prépondérante de Séoul. En Chine, le processus sera inévitablement dispersé et peut évoluer vers un développement qui soit plus celui du commerce que de l’industrie. Nous ne devons pas oublier ce à quoi ressemblera l’environnement général du développement capitaliste de la Chine au début du xxie siècle.

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Dans une telle perspective, des changements politiques ne peuvent se produire ni par l’action d’un nouveau mouvement pour la démocratie, ni comme étant le résultat d’une soudaine révolution, mais peut-être celui d’une corrosion progressive du centre par différents facteurs, différentes forces dans les provinces. Pourrait-on trouver là une alternative au capitalisme ? Seulement s’il y avait des idéologies d’opposition clairement exprimées, prises en compte ou acceptées par une partie de l’élite intellectuelle de la Chine. Pour cela, un simple discours « socialiste » a peu de chances de suffire, car toute alternative de ce genre devrait être capable d’expliquer en quoi elle diffère des expériences maoïstes. Alors seulement elle pourrait se propager ou espérer frapper l’imagination des masses. Bien sûr, il est vrai que la Chine d’aujourd’hui contient encore un sol fertile capable de recevoir des idées socialistes – des groupes importants qui sont certainement ouverts à ces idées –, ce qui ne peut pas s’expliquer par des analogies avec l’histoire du développement du capitalisme en Occident. Car même maintenant, le legs de l’expérience communiste des quatre ou cinq dernières décennies est encore vivant.

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Wang Dan : Permettez-moi d’expliquer ce que je voulais dire en prédisant un changement fondamental en Chine d’ici cinq à huit ans, autrement vous risqueriez de me trouver trop optimiste. Si on se demande combien de temps le règne du PCC va durer, il faut distinguer deux façons de finir, la désintégration et la transformation en quelque chose de différent. Je crois que c’est la seconde qui a des chances de se produire, impliquant des changements économiques sur la nature desquels il faudra revenir plus tard. Pour l’instant, ce que je veux souligner c’est quelque chose d’autre. Vous parlez tous les deux de l’avenir comme s’il relevait exclusivement d’une analyse sociale rationnelle. Mais ne faut-il pas penser à la possibilité d’imprévus soudains dans le cours de l’histoire ? Dans le passé, comme on le sait, une erreur dans la traduction d’un télégramme a pu déclencher une guerre entre deux pays, avec pour résultat un profond changement dans la configuration politique de l’Europe. En Chine, la mort imprévue de Hu Yaobang a déclenché un énorme mouvement de masse que personne n’avait anticipé. Alors, est-ce qu’un autre événement inattendu ne pourrait pas perturber le type de développement voulu par l’establishment politique ? On ne peut pas écarter cette possibilité.

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En RPC aujourd’hui, il n’y a pas de règles qui régissent les relations entre les différentes strates sociales, pas de règles qui guident les groupes dirigeants dans la gestion des contradictions sociales. Dans ces conditions, si un accident se produisait, les différentes forces pourraient être incapables de trouver une solution rationnelle, ce qui offrirait la possibilité d’un changement majeur. De plus, dans la situation actuelle, où les contradictions sociales sont très fortes, la possibilité d’une crise accidentelle soudaine va croissant. C’est pourquoi je ne donne pas à ce gouvernement plus de cinq à huit ans à vivre.

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Li Minqi : Wang Chaohua a fait observer qu’il pourrait y avoir une coupure entre employés et ouvriers en Chine. Mais je ne pense pas que ce phénomène puisse, par lui-même, expliquer pourquoi il n’y a eu jusqu’à présent aucune révolution contre le capitalisme en Occident. La capacité que les classes dirigeantes occidentales ont eue de trouver des compromis avec les classes laborieuses en mettant en place une démocratie politique et un État-providence est une explication plus pertinente. Si on regarde la fin du xxe siècle, jusqu’à quel point le développement des mouvements sociaux a-t-il reproduit le schéma du xixe siècle ? L’expérience de la Corée ou du Brésil fournit une réponse assez claire. Dans ces deux pays, la classe ouvrière a joué un rôle décisif dans la démocratisation. Quant à la Chine, on pourrait voir un développement des relations de production capitalistes plus complet dans notre pays que dans n’importe quelle autre nation du tiers monde. Car la Chine a connu une révolution sociale relativement profonde et une réforme agraire complète, qui ont éliminé toute trace des classes exploitantes précapitalistes. Par conséquent, le développement de la classe ouvrière peut aussi atteindre un niveau plus élevé. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences à l’intérieur de la classe ouvrière, par exemple entre des employés d’entreprises transnationales et des ouvriers d’usines d’État. Mais ils sont tous soumis à l’oppression et à l’exploitation du capital ; ils partagent une position sociale et des intérêts matériels communs. Cela leur permettra, dans certaines conditions, d’agir comme une force unie.

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Quelles sont, selon vous, les meilleures stratégies, dans l’immédiat, pour promouvoir la démocratisation de la Chine ?

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Wang Dan : Depuis un siècle, la Chine a essayé diverses institutions, bon nombre d’entre elles empruntées aux systèmes politiques occidentaux. Mais ce qui manque à notre pays, c’est une sphère publique indépendante à la fois du gouvernement du jour et des groupes d’intérêts rivaux. Une sphère publique de cette nature pourrait tenir à distance les conflits matériels directs et l’instabilité sociale qui en résulte. C’est mon point de vue, même si je me rends compte qu’il peut paraître limité. J’espère qu’il y aura une intelligentsia indépendante en Chine, disposant de ressources non seulement politiques et économiques mais aussi morales, sans lesquelles il ne peut y avoir de véritable opposition dans une société. Il faudrait que sa position institutionnelle soit complètement indépendante. Même si devait apparaître en Chine un gouvernement relativement démocratique, ce genre de groupe serait encore nécessaire comme contrepoids au gouvernement. Pour cela, des revues et des maisons d’édition sont essentielles. Une force intellectuelle comme celle-là pourrait avoir des liens de différentes sortes avec les autorités du moment, elle pourrait même s’engager dans la politique pour en influencer les résultats. Mais, en tant que puissance sociale, elle devrait non seulement agir comme équilibre politique, elle devrait aussi réfréner les tendances à l’hégémonie culturelle et s’opposer à tout groupement d’intérêt qui pourrait menacer les libertés civiques. C’est mon idée de base.

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Li Minqi : Les intellectuels chinois ne seront pas capables, par eux-mêmes, de conduire le mouvement démocratique à la victoire, en bonne partie à cause de leur peur instinctive de la classe ouvrière. À cet égard, l’avenir de la démocratie en Chine dépend de la capacité que les ouvriers des villes auront ou n’auront pas de se transformer en une force politique puissante avec leur propre point de vue – c’est-à-dire quelque chose de très différent de ce qu’ils étaient en 1989. Il faut qu’ils découvrent leurs intérêts politiques et une idéologie qui leur soit adaptée. Je crois que c’est là la clef du succès de la démocratie en Chine. Mais, pour que cela arrive, il faudrait qu’au moins une partie de l’intelligentsia adopte leur point de vue et les aide à mettre en place un programme social alternatif. La question, ici, est la même que celle que soulevait Wang Chaohua : est-il possible, pour des gens appartenant par leur formation à une élite, de s’identifier aux intérêts d’une classe populaire ? Actuellement, le courant intellectuel dominant en Chine est indubitablement un courant pro-capitaliste. Mais il y a eu des changements depuis la fin des années 1980. Il y a maintenant un certain espace pour la gauche et quelques groupes d’intellectuels radicaux commencent à apparaître à mesure que le développement du capitalisme développe ses contradictions. D’une manière ou d’une autre, la prochaine génération mènera sans doute une réflexion plus forte là-dessus, car elle sera débarrassée du fardeau de l’histoire sous lequel ses aînés peinent encore. Étant moins marqués par les cicatrices idéologiques et psychologiques de l’ère de l’État socialiste, il est probable qu’ils observeront et interpréteront la société et ses contradictions d’une manière sobre et objective.

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Wang Chaohua : Je crois que la stratégie la plus efficace pour promouvoir un changement démocratique en Chine doit être une combinaison de deux séries d’exigences. La première est fondée sur le principe des droits de l’homme, en particulier la liberté d’expression et de réunion, et sur la garantie des libertés civiques. Il faut que nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir, que nous utilisions tout ce que nous pouvons avoir de force pour imposer ce principe essentiel comme but de notre action politique. On peut s’emparer de beaucoup de sujets particuliers et en débattre à fond en prenant comme point de départ une conception générale des droits de l’homme. Le second principe fondamental est la justice sociale. La Chine est en train de changer rapidement, c’est sûr, mais en quel genre de société est-elle en train de se transformer ? Est-ce que notre but ultime est simplement de faire que la Chine soit plus riche ? Est-ce un rythme de croissance plus rapide, une meilleure efficacité ? Je crois que nos intellectuels devraient s’engager très clairement en faveur d’une société qui soit plus juste pour tous ses membres, plus équitable et plus égale que ce que nous voyons aujourd’hui. C’est seulement en fonction de ce critère que nous devrions évaluer l’efficacité et le développement. C’est en nous en tenant fermement à ces deux principes que nous pouvons le mieux servir la cause de la démocratie chinoise.

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Texte original « Dialogue on the future of China », NLR I-235, mai-juin 1999.

Notes

[1]

En français dans le texte. [ndt]

[2]

La version ici reproduite du document remarquable qu’est le « Dialogue sur le futur de la Chine » ne reprend que le tiers de l’ensemble de l’échange de mai 1999 (la matière de quatre questions sur les vingt posées). On consultera la version intégrale dans le n° I-235 de la New Left Review (mai-juin 1999). [ndt]

[3]

Quelques années après ce dialogue, la New Left Review a publié le témoignage direct du syndicaliste Han Dongfang (« Chinese labour struggle », NLR II-34, juillet-août 2005). [nde]

Résumé

Français

Si la question est bien de savoir comment l’histoire se souviendra du mouvement de 1989, il faut considérer ce qui s’est effectivement passé en Chine depuis. Et sous ce rapport, je serais tentée d’admettre – malheureusement – que le 4 Juin ressemble moins au 4 Mai qu’aux révolutions de 1848 et aux révoltes étudiantes de 1968 en Europe. Car, de quelque manière qu’on définisse la nature des conflits de 1989, on peut difficilement nier qu’ils ont eu comme conséquence un renforcement du régime politique en place et un abandon général des questions idéalistes au profit du goût pour la consommation. Ce qui équivaut à une espèce de compromis entre une amélioration matérielle et l’oppression politique. C’est la tendance de fond de l’ensemble de la société.

Pour citer cet article

Chaohua Wang, Dan Wang, Minqi Li, Traduit de l’anglais par Raviart Philippe-Étienne, « Wang Chaohua, Wang Dan et Li Minqi : dialogue sur l’avenir de la Chine [1999] », Agone, 3/2013 (n° 52), p. 123-142.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-3-page-123.htm


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