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Agone

2013/3 (n° 52)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782748901801
  • Éditeur : Agone

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He Qinglian est née à Shaoyang, dans la province du Hunan, en 1956. Adolescente, elle est envoyée à la campagne pour travailler sur le chantier d’une voie ferrée, puis étudie l’histoire à l’École normale du Hunan et l’économie à l’université Fudan de Shanghai dont elle sort diplômée en 1985. Après avoir enseigné à Changsha et à Canton, elle s’installe dans la zone franche de Shenzhen, d’abord pour travailler au département de publicité du comité municipal du Parti, puis au Quotidien juridique de Shenzhen. En août 1996, elle termine un livre consacré aux problèmes sociaux et économiques de la Chine après deux décennies de réformes ; le manuscrit est refusé par huit ou neuf éditeurs en raison de son contenu explosif. Le Piège de la Chine paraît néanmoins à Hong Kong en 1997, puis une version expurgée est publiée à Pékin en janvier 1998 sous le titre Le Piège de la modernisation, avec une préface de Liu Jili, vice-président de l’Académie des sciences sociales, à l’époque conseiller du président de la RPC, Jiang Zemin. Le livre, réquisitoire implacable sur l’étendue des inégalités et de la corruption en République populaire de Chine, fait immédiatement sensation et se vend à deux cent mille exemplaires, sans compter le nombre bien plus important de reproductions pirates.

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L’essai traduit ici a été publié en mars 2000 dans Shuwu (« La maison des livres »), une revue qui paraît à Changsha. Tous les exemplaires du numéro ont été écoulés en huit jours. De facture plus radicale que le livre, cet article a provoqué une prompte réaction de la part des autorités. Qualifié de texte « libéral », il est accusé de « provoquer des antagonismes entre les différentes strates de la société chinoise » par le département de Propagande du comité central du Parti, qui dépêche une équipe d’enquêteurs à Changsha pour comprendre comment il a pu voir le jour. En mai suivant, le comité de la province du Guangdong et le comité municipal du Parti de Shenzhen sont convoqués, et des directives confidentielles données pour que les travaux de He Qinglian ne soient plus mentionnés dans les médias. De retour d’un voyage à l’étranger en juin, l’auteure est destituée de son poste de rédactrice au Quotidien juridique de Shenzhen et placée sous surveillance domiciliaire.

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Son article n’en reste pas moins au centre d’intenses débats qui ont lieu en Chine à l’extérieur des sphères officielles, dans une atmosphère d’effervescence intellectuelle de plus en plus vive. Dans les cercles universitaires, il a été comparé – en partie pour plaisanter – au Rapport sur le mouvement paysan à Hunan, célèbre texte de Mao paru dans les années 1920, qui représentait pour l’époque une analyse saisissante de la société de classes en Chine. Refusant ce rapprochement, He Qinglian répond que là où Mao tentait d’identifier les éventuels agents, alliés et cibles pour penser une révolution sociale, elle cherche simplement à faire connaître à ses compatriotes certaines réalités incontournables du pays dans lequel ils vivent.

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La structure de classe de la société chinoise a été profondément transformée depuis le lancement des réformes en 1978. Autrefois sélectionnées sur des critères politiques, les élites sont désormais également recrutées sur la base de la « fortune » ou du « mérite » – ce qui transforme considérablement la structure sociale sous-jacente. En marge des structures politiques plus anciennes, ces nouvelles franges de l’élite sont en train de former leurs propres groupes d’intérêt, organisations sociales et canaux de lobbying. La classe ouvrière, jusque-là constitutionnellement hissée au rang de « classe dirigeante », et la paysannerie, classe « semi-dirigeante », ont toutes deux été marginalisées. Des organisations sociales intermédiaires [1][1] L’expression « organisations sociales » (shekui tuanti)... sont en train d’apparaître rapidement. Tous ces processus ont profondément bouleversé les rapports entre État, société et individu. On peut penser qu’une fois la Chine ralliée à l’Organisation mondiale du commerce, les groupes d’intérêt se multiplieront encore davantage et que les rapports entre ces entités subiront des transformations encore plus complexes.

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Avant l’ère des réformes, la Chine était une société extrêmement unifiée et centralisée dont les centres politiques, économiques et idéologiques coïncidaient largement. Elle obéissait tout entière à un intérêt supérieur – celui du Parti – et son système de valeurs offrait lui aussi une impression d’homogénéité. Cette situation reflétait la distribution des principales ressources. Le gouvernement détenait alors non seulement le monopole des ressources matérielles de base de la société – terre, propriété, revenus, etc. – mais aussi, au plan politique, celui du pouvoir et du prestige et, au plan culturel, de l’éducation et de l’information. Il n’existait pas de ressources indépendantes, non administrées par le gouvernement, ni d’organisations intermédiaires ; le pays était dominé par une structure essentiellement binaire, « État versus peuple ». La population ne possédait alors pour ainsi dire pas de biens matériels sinon un mobilier modeste, des vêtements, une batterie de cuisine, une literie, etc. De même, ses revenus étaient tributaires du système de distribution gouvernemental. Les paysans dépendaient d’institutions rurales, les communes populaires, et touchaient pour la plupart une rétribution calculée selon le système des points-travail, tandis que les habitants des villes relevaient de la grille salariale fixée par les ministres du Personnel et du Travail. Au sein de cet État étroitement unifié et monolithique, il était impossible de former un groupe social porteur de visées indépendantes.

Inégalités et corruption

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L’idée maîtresse des réformes était de faire progressivement changer de mains les ressources de la société. Cependant, comme nous l’avons maintes fois souligné, cela s’est principalement traduit par une privatisation de biens juridiquement publics menée par la couche détentrice du pouvoir. Ce processus s’est ainsi caractérisé par une inégalité manifeste dans la distribution des ressources nationales – inégalité qui a initié la restructuration des rapports de classe intervenue en Chine ces vingt dernières années. La façon dont se sont cristallisées les élites politiques et économiques actuelles a été décrite en termes éloquents par le sociologue Sun Liping et ses collaborateurs :

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En Chine, la transférabilité des capitaux économiques, politiques et culturels a suscité une forme de réaffectation différente de celles qu’a analysées Ivan Szelenyi : on pourrait l’appeler « transfert interne ». Ce phénomène est caractérisé par un schéma d’« opportunités maximales », selon lequel les transferts intergénérationnels de divers types de capitaux au sein d’une même lignée familiale ont renforcé le potentiel d’échangeabilité des différents capitaux eux-mêmes. En d’autres termes, à chaque étape-clé de la distribution des ressources, les actuels détenteurs du pouvoir n’ont jamais été perdants. Voici certaines des principales phases de cette séquence : la réinstauration des examens de passage nationaux pour entrer à l’université à la fin des années 1970 ; les opportunités d’études à l’étranger offertes à la fin des années 1980 ; les possibilités de spéculation ouvertes par les réformes urbaines expérimentales du milieu des années 1980 ; la sélection d’une « troisième génération de dirigeants » à la fin des années 1980 ; la ruée commerciale – le « plongeon dans l’océan » – du début des années 1990 ; le commerce des diplômes de l’enseignement supérieur au milieu des années 1990. Ces étapes ont composé les maillons d’une chaîne d’accumulation de capital dont ce groupe a profité de façon ubiquitaire. Si on ne voit guère émerger de classe moyenne en Chine, c’est en partie parce que tant de ressources nécessaires à sa formation ont déjà été accaparées [2][2] Sun Liping (dir.), « La transformation de la structure....

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L’élite qui détient aujourd’hui ces réserves de « capital universel » ne compte au total qu’un petit nombre d’individus, mais elle jouit d’un pouvoir considérable sur la vie politique, économique et culturelle. La plupart de ses membres ont fait fortune, non par l’innovation technologique ou l’entrepreneuriat industriel, mais en perpétuant et en exploitant des positions de pouvoir monolithiques à des fins d’enrichissement personnel.

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Ce processus d’accumulation de capital par le pouvoir est analysé en détail dans mon ouvrage, Le Piège de la modernisation, paru en 1997. Mais entre-temps, les formes de la corruption en Chine ont considérablement évolué. Dans les années 1980 et au début des années 1990, la malversation était avant tout une pratique individuelle. Parmi les affaires emblématiques, on peut citer Yan Jianhong, ancien président de la Compagnie de gestion et d’investissement international Guizhou ; Gao Senxiang, ex-patron de la Banque de gestion et d’industrie de Shenzhen ; ou encore Wang Jianye, ancien directeur du bureau de planification de Shenzhen. À partir de 1995, la corruption a commencé à revêtir une dimension non plus seulement personnelle, mais organisationnelle. Cette dernière forme se distinguait par plusieurs caractéristiques. Les plus impliqués dans les affaires de corruption étaient souvent les dirigeants des organisations sociales, qui utilisaient l’autorité publique de leur institution ou branche de l’appareil d’État comme principale monnaie d’échange dans des transactions « argent contre pouvoir ». Les organisations sociales de niveau inférieur, quant à elles, mobilisaient les fonds publics placés sous leur responsabilité pour corrompre des instances de niveau supérieur afin d’obtenir plus de moyens financiers, d’être favorisées au plan administratif ou de s’assurer de meilleures opportunités commerciales. Le scandale Deng Bin qui a eu lieu à Wuxi, dans la province du Jiangsu, est caractéristique de cette évolution. Dans l’affaire de corruption du port de Zhanjiang, dans la province du Guangdong, le secrétaire du Parti, le maire et plusieurs dirigeants de départements gouvernementaux étaient impliqués – et se sont fait prendre. Certains scandales qui ont éclaté dans l’armée offrent des exemples semblables.

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À partir de 1998 environ, la corruption monte encore d’un cran, passant du stade organisationnel au niveau institutionnel, ou systémique. Cette nouvelle phase offre trois caractéristiques majeures. En premier lieu, la corruption est désormais endémique dans le Parti et l’appareil d’État. Ensuite, elle est devenue une forme d’arrangement habituel au sein des institutions, l’attribution de postes officiels servant de monnaie d’échange dans la redistribution de pouvoirs politiques, économiques et culturels. Qi Huogui, ancien secrétaire du Parti de la ville Dongfang, dans la province de Hainan et, dans la province du Henan, Yang Shanxiu, ancien maire et secrétaire adjoint du Parti à Anyang, Zeng Jincheng, ancien président et secrétaire adjoint du Parti du district de Zhoukou et Zhu Zhenjiang, ancien maire et secrétaire adjoint du Parti à Hebi, ont tous pratiqué massivement le commerce de postes officiels [3][3] Southern Weekend (Canton), 24 avril 1998.. Enfin, les campagnes officielles lancées contre la corruption n’ont souvent aucune chance d’aboutir et sont plutôt utilisées comme moyens de pression politique ou de chantage pour servir un intérêt personnel. L’affaire de la ville de Ruian est significative : dans le district de Wenzhou, situé dans la province du Zhejiang, un petit truand de la région a prouvé les malversations d’un représentant local dans le seul but de s’assurer la mainmise de l’ensemble de la structure politique et d’une partie de l’économie et de la gestion du personnel des alentours de Ruian [4][4] Yang Haipeng, « Un chaman rural prend le pouvoir sur.... Si on les compare au contexte des pays développés, ces formes de corruption regorgent de « particularismes chinois », du fait des différences entre systèmes sociaux. En revanche, elles présentent des schémas que l’on retrouve en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est. Par son pouvoir et sa fortune, la minorité parvient à se maintenir au sommet, mais l’irrégularité des moyens qu’elle a employés pour s’enrichir est tellement évidente que la société n’a pour elle aucun respect moral.

Élites économiques et culturelles

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La société chinoise d’aujourd’hui peut être divisée grossièrement en une petite couche constituée de l’élite, une strate intermédiaire bien plus importante et, en dessous, une couche en plein essor constituée de groupes marginalisés (même si la composition de ces couches et leurs interactions restent fluides). Au sein de l’élite, on distingue trois franges distinctes, qui possèdent différents types de ressources : politiques, économiques et intellectuelles. Nous commencerons par l’examen des deux premières, puis nous analyserons la situation un peu particulière de l’élite intellectuelle.

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Au total, les élites politiques et économiques chinoises représentent actuellement sept millions d’individus, soit un pour cent de la population active [5][5] Yang Jisheng, « Analyse générale de la stratification.... L’élite politique au sens strict est constituée des grands dirigeants d’État, des représentants locaux de haut rang et de rang intermédiaire et des fonctionnaires qui dirigent les grandes institutions d’État, à l’exception de l’industrie. La composition de cette élite témoigne d’une grande continuité, puisque la plupart de ses membres officiaient déjà au sein de l’économie planifiée, même si d’autres ont intégré ses rangs pendant le processus de techno-bureaucratisation de la période des réformes. Seule une minorité de l’ancienne élite a quitté ses fonctions en partant à la retraite ou suite à une défaite dans des rivalités de factions. Pour la plus grande part, ses représentants ont pu s’appuyer sur leur ancien statut dans l’administration pour bénéficier d’un accès privilégié aux opportunités du marché – reconstituant leur position et celle de leurs familles en intégrant le « deuxième pilier », c’est-à-dire l’élite économique. Ce groupe comprend les dirigeants des banques d’État et des grandes entreprises nationales qui continuent à dominer l’économie chinoise (dans les secteurs de la métallurgie, cimenterie, exploitation minière, ingénierie, aérospatiale, industrie pétrolière et pétrochimique, médias et télécommunications). Il se compose également des cadres dirigeants des grandes et moyennes entreprises et des propriétaires des grandes et moyennes firmes privées. À l’exception de ces derniers, tous peuvent se prévaloir d’une parenté directe avec l’élite politique dirigeante dans la mesure où, comme on l’a vu, le personnel a peu été renouvelé pendant l’ère des réformes, au-delà du passage d’une élite politique à la tête d’une économie planifiée à une élite économique tenant les rênes d’une économie semi-libéralisée. Les cadres de l’élite ont commencé à « adorer le marché » au milieu des années 1980 et ont rapidement compris comment transformer leur pouvoir en un instrument d’enrichissement personnel, entamant ainsi leur propre reconversion en tant que classe propriétaire.

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Le dernier contingent de l’élite économique – les propriétaires des firmes privées, grandes et moyennes – peut être divisé en trois types. Le premier comprend les familles issues des sphères dirigeantes qui ont fait fortune en se répartissant commodément les tâches au sein du foyer (parents au gouvernement, enfants dans les affaires). Les réseaux familiaux de ce genre conviennent parfaitement aux activités de recherche de rente. Le second groupe n’est pas issu du monde politique et doit son ascension à d’habiles échanges de capitaux matériels « extra-systémiques » contre la mise à disposition d’un pouvoir « de l’intérieur ». Il vit lui aussi d’opérations de recherche de rente. Davantage liés au pouvoir politique par des réseaux personnels que par des canaux institutionnels, ces deux groupes s’appuient sur leurs relations dans les cercles gouvernementaux pour maximiser leurs intérêts particuliers en contournant les organes publics de décision.

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Le troisième type d’élite économique, en revanche, a conquis sa position principalement en se saisissant des opportunités du marché, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies. La formation de cette strate peut se résumer en quelques étapes. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, villes et campagnes ont vu s’installer des entreprises privées, lesquelles restaient néanmoins étroitement liées aux intérêts de l’administration locale. Les changements de noms constants du système économique chinois – initialement, « économie dirigée par la planification avec le soutien du marché », ensuite « économie marchande planifiée », puis « économie de marché socialiste » et aujourd’hui « système économique socialiste de marché » – reflètent en partie le déclin progressif des entreprises d’État depuis le milieu des années 1980. À mesure de l’aggravation de leurs déficits, elles ont cessé de servir de principale source de revenus fiscaux pour le gouvernement, devenant des fardeaux budgétaires bien réels. C’est dans ce contexte que les firmes privées ont gagné en importance, ce qui a conduit à la modification de leur statut juridique. Parallèlement, le niveau général de cette couche d’entrepreneurs privés s’est amélioré : à l’origine principalement composée d’exclus de l’ancien système d’attribution de postes, c’est-à-dire d’individus à peine instruits issus de la société civile, son niveau d’éducation est en passe de devenir supérieur à la moyenne nationale. En 1998, dans ce secteur, la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur avait augmenté jusqu’à atteindre 20 %.

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Les activités de lobbying menées par ce groupe se sont intensifiées, en même temps que son désir de prendre part à la vie politique. Il est parvenu au prix d’un travail de longue haleine à créer sa propre organisation, la All-China Federation of Industry and Commerce (ACFIC), son journal – le Chinese Commercial Times – et à gagner de plus en plus de sièges dans des institutions telles que le Congrès national populaire et la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC) – même si celles-ci ne constituent pas le cœur du pouvoir politique en Chine. D’après un document de 1996, plus de 5 400 entrepreneurs privés ont été sélectionnés ou recommandés pour devenir membres du Congrès au-dessus du niveau des comtés, plus de 8 500 d’entre eux pour siéger au CCPPC et près de 1 400 autres pour devenir membres du comité de la Ligue de jeunesse, sans compter les huit entrepreneurs qui siègent effectivement au Congrès national populaire. De nombreux hommes d’affaires ont également intégré des organes de direction de l’ACFIC aux niveaux national, provincial, municipal, des districts et des comtés. Ces chiffres ne peuvent qu’avoir augmenté ces dernières années [6][6] Hu Yuemin et Zhu Ya, « Développement de l’économie.... Les membres de cette strate ont pu se réjouir de l’apparition depuis 1998 d’une question d’actualité brûlante : la modification de la constitution pour garantir l’inviolabilité de la propriété privée, née de la conviction que la richesse privée constitue une partie légitime de la richesse totale de la société – un débat qui a permis de clarifier la logique de la libre entreprise aux yeux des législateurs et du grand public.

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Si les styles de vie des deux principaux cercles de l’élite – politique/gouvernementale et économique – diffèrent légèrement, ils ont plusieurs traits communs : rythme frénétique, temps libre réduit, consommation abondante, ainsi que plusieurs tendances semblables en matière de loisirs et de goûts sexuels. Cette proximité s’explique par le fait que la « consommation culturelle » de l’élite politique – que ce soit en matière de sexualité ou de divertissement en général – s’exerce généralement au voisinage de l’élite économique. À mesure que se cristallise la conscience de classe de ces groupes, les structures spatiales urbaines subissent des transformations importantes. Au sein des villes les plus grandes et les plus développées économiquement commencent à se former des quartiers d’élite et des communautés urbaines séparées, en réponse aux exigences nouvelles de la classe dirigeante en matière de style de vie.

Une élite intellectuelle

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L’élite intellectuelle se distingue de la masse des travailleurs techniques par l’autorité que lui confèrent sa position sociale et sa crédibilité auprès de l’opinion publique. Cette strate a connu plusieurs divisions et fractures importantes pendant la période des réformes ; jalonnée par des étapes bien spécifiques, sa trajectoire est assez différente de celle des élites politiques et économiques. Sous le règne de Mao Zedong – qui fit un jour remarquer que plus on est savant, plus on devient réactionnaire –, les intellectuels étaient taxés d’« avares de neuvième rang » (sur une échelle où la classe ouvrière occupait théoriquement le premier rang, les paysans le second, et ainsi de suite). Dans les sciences humaines, les travaux de recherche avaient une vocation strictement instrumentale et devaient être au service de la révolution en marche de Mao. Mais au début des réformes, la parution d’un article émanant des sphères officielles, intitulé « Le printemps de la science », offrit un signal d’encouragement aux intellectuels dont la plupart s’identifiaient fortement aux changements économiques et politiques de l’époque. De fait, ce groupe social était au sein du Parti le principal appui des réformateurs, les conservateurs étant majoritairement concentrés dans la bureaucratie d’État. Néanmoins, pendant les années 1990, les inégalités provoquées par le passage à l’économie de marché ont créé des dissensions croissantes à l’intérieur de cette strate. Si un segment de l’élite intellectuelle s’est transformé en groupe d’intérêt lié au bloc économico-politique dominant, la grande majorité de ses membres ont très peu bénéficié des réformes : leur position socio-économique relativement élevée s’est dégradée de façon irréversible. L’attitude des intellectuels à l’égard des réformes ne s’apparente donc plus à un soutien inconditionnel ; elle est désormais dictée par les aléas de l’intérêt personnel.

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Une partie de l’élite intellectuelle a été avantagée par les réformes. Depuis le début de cette période, les connaissances scientifiques et technologiques, de même que certaines sciences sociales comme l’économie et le droit, sont devenues des capitaux culturels de premier plan. Experts aux compétences techniques étendues, juristes, économistes et ingénieurs ont rapidement monopolisé les postes de direction des institutions sociales tandis qu’une minorité intégrait le cœur de l’élite politique. Ce groupe d’experts a particulièrement réussi la conversion de son capital culturel en capital social, le réseau de connaissances qui lui avait été si utile à l’ère de l’économie planifiée s’avérant tout aussi décisif dans la Chine d ‘aujourd’hui, dominée par les activités de recherche de rente. Motivés par l’intérêt personnel, certains d’entre eux occupent des postes en totale opposition avec leurs valeurs et convictions antérieures. Le capital culturel considérable dont ils disposent et leur idéologie dominée par l’argent ont été mis au service de l’élite économique, ce qui leur a valu de ne pas être oubliés lors de la première phase d’accumulation de richesse.

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Ce groupe est un allié important de la nouvelle élite économique qui, pour intégrer les instances de pouvoir légitimes, a besoin de l’aide et de la coopération d’économistes, de juristes, de sociologues, d’artistes et – tout particulièrement – des journalistes et de leur mainmise sur l’opinion publique. Il y a quelques années, au moment des débats officiels sur la politique en matière de propriété et sur le développement de la production de voitures familiales, il est devenu clair qu’une partie de l’élite intellectuelle était en mesure d’agir sur les décisions gouvernementales, à la fois du fait de son influence sur l’opinion publique et de son rôle dans les organes consultatifs. Cela a amplement démontré son alliance avec certains groupes d’intérêt et sa participation active à la préemption d’activités de recherche de rente. Quelque temps plus tôt, des articles parus sur internet révélaient que la famille d’un économiste renommé était mêlée à des opérations financières lucratives. Mais ce qui compte ici, ce ne sont pas tant les activités commerciales menées par les proches, que la façon dont la « théorie » s’allie avec l’argent pour faire avancer certains groupes d’intérêts particuliers sous couvert de servir le bien public – c’est-à-dire la manière dont les normes sociales sont instrumentalisées et les politiques publiques induites en erreur.

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Les rapports que cette partie de l’élite intellectuelle entretient avec l’élite politique ont profondément changé depuis le début des réformes. Dans un essai intitulé « Les quatre élites sociales de la Chine actuelle », l’universitaire sino-américain Cheng Xiaonong divise la strate intellectuelle en quatre groupes, en fonction de l’affiliation de chacun d’entre eux à des sphères d’intérêt spécifiques : il existerait des élites intellectuelles « commerciale », « intello », « populiste » et « conservatrice ». Cette analyse semble réaliste. Selon Cheng Xiaonong, de par leur niveau de formation et leurs origines sociales, les technocrates de l’élite politique actuelle ne sont pas uniquement influencés par leurs propres intérêts institutionnels, mais aussi par certains segments de l’élite intellectuelle [7][7] « On the four social elites in today’s China », Minzhu.... Cela offre un contraste saisissant avec l’attitude de l’élite politique de la génération précédente, pour qui le gouffre idéologique qui la séparait des intellectuels ne faisait aucun doute. Mais aujourd’hui, du fait de leur division en factions opposées, l’élite politique peut emprunter ou reprendre à son compte les idées du groupe intellectuel de son choix, ce qui entraîne dans certains cercles une véritable obsession du think tank.

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En réalité, les intellectuels n’ont jamais constitué un groupe d’intérêts unifié et, dans un contexte de différenciation sociale rapide, il semble logique que certains aient noué des liens privilégiés avec le pouvoir. Mais le secteur des think tanks pose problème dans la mesure où il confond deux ensembles de règles hétérogènes : celles du monde politique et celles du monde académique. L’objectif de la politique est de maximiser les résultats en se souciant peu des moyens, tout en ménageant un équilibre entre divers groupes d’intérêts ; la conscience sociale n’est jamais le point de départ de la réflexion des politiciens. En revanche, le travail académique aspire au vrai et peut même, en le recherchant, atteindre le bien ou le beau. Le secteur de l’élite intellectuelle qui entretient des liens avec la sphère politique décisionnelle a tendance à mélanger les deux familles de règles en déguisant les propositions en faveur d’intérêts particuliers en « nouvelle théorie générale », ce qui revient à tromper l’ensemble de la société. À l’inverse, le secteur « intello » est sérieusement handicapé par le fait qu’un grand nombre d’intellectuels sont largement ignorants des véritables problèmes de la société. Leur critique sociale tend vers un radicalisme extrême qui ne se concentre pas suffisamment sur les situations empiriques. Comparés à ces deux types, les intellectuels « populistes » ont un appareillage théorique plus faible. Nombre d’entre eux restent prisonniers d’une idéologie désuète et ne parviennent pas à aller au-delà des maximes sur la lutte des classes qui constituent la variante chinoise du marxisme. En cela, ils sont proches de ceux que Cheng Xiaonong range du côté des conservateurs, c’est-à-dire plutôt la « gauche chinoise traditionnelle » que la « nouvelle gauche » apparue ces dernières années. À mesure que les transformations sociales s’accélèrent, les conflits et les regroupements des intellectuels seront appelés à devenir de plus en plus marqués. Selon toute probabilité, les camarades d’hier s’affronteront en tant qu’adversaires dans les débats à venir sur les questions politiques et sociales.

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La relation entre intellectuels et gouvernements a toujours été problématique dans les pays en développement. Ce qui s’est passé en Amérique latine et en Asie du Sud-Est le montre : quand, dans ces sociétés, les intellectuels oublient leur conscience et renoncent à leur responsabilité sociale, la corruption devient omniprésente et la vie en commun se désagrège complètement. Et ce n’est pas en rétorquant aux pays développés : « Il y a de la corruption chez vous aussi, vous ne valez pas beaucoup mieux que nous », que l’on restaurera un semblant de dignité nationale.

Une classe moyenne sous-développée

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Dans les années 1980 et au début des années 1990, les ouvertures ménagées par les nouvelles politiques ont permis l’ascension économique d’un nombre non négligeable de personnes issues des couches les plus basses de la société. Certaines professions traditionnellement associées à la sphère intellectuelle ont perdu leur prestige, tandis que les membres du gouvernement et les professionnels des services et du commerce ont vu leur standing s’élever. Depuis le milieu des années 1990, certaines entreprises de haute technologie ont permis l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, à la fois en termes de revenus et de statut. On peut figurer ce groupe par une échelle à deux niveaux : sur les échelons supérieurs se trouvent les travailleurs intellectuels à hauts revenus, gérants de PME d’État, propriétaires de PME privées, cols blancs travaillant dans des firmes implantées à l’étranger, employés de monopoles d’État, soit au total environ 29,3 millions d’individus et près de 4 % de la population active [8][8] Pour cette estimation et celle du paragraphe suivant,....

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Sur les échelons inférieurs se situent les techniciens spécialisés, chercheurs, juristes, enseignants du supérieur et du secondaire, employés de base des secteurs des arts et des médias, fonctionnaires de catégorie moyenne de l’administration publique, cadres non dirigeants des entreprises d’État, professions libérales et commerçants des classes supérieures. Ces groupes représentent près de 82 millions d’individus, soit 11,8 % de la population active. À quelques exceptions près – certains propriétaires privés de PME ou gérants de leurs équivalents publics ; entrepreneurs et commerçants ; employés plus âgés des monopoles d’État – cette strate se caractérise par un niveau d’études élevé et un positionnement politique progressiste. Elle équivaut à la classe moyenne diplômée des pays occidentaux, tout en représentant une part bien plus petite de la population.

Une classe ouvrière marginalisée

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Traditionnellement, la classe ouvrière chinoise se composait essentiellement d’employés des entreprises d’État. Aujourd’hui, elle se divise en deux grands secteurs : le premier comprend, comme auparavant, les travailleurs des firmes publiques ou des grandes entreprises collectives ; le second rassemble les employés des sociétés étrangères, des co-entreprises, des firmes de Taïwan ou Hong Kong ou encore des Entreprises de bourgs et de cantons (EBC) [9][9] Officiellement désignées comme telles à partir de 1984.... Ces deux secteurs se distinguent par la nature des rapports entre la main-d’œuvre et l’État (ou l’organisme de gestion qui le représente) d’une part, et entre la main-d’œuvre et les détenteurs du capital (et leurs agents) d’autre part. Aujourd’hui, à l’exception des employés des firmes euro-américaines, l’ensemble de la classe ouvrière chinoise est en plein bouleversement.

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Avant les réformes, les travailleurs de l’industrie chinoise étaient répartis, comme c’est le cas dans toutes les économies capitalistes, entre un secteur central et un secteur périphérique. Le premier regroupait les employés statutaires des firmes d’État ; et le second, les travailleurs temporaires ou fixes des entreprises collectives des zones urbaines ou rurales, qui ne représentaient qu’une petite partie de la masse des ouvriers de l’industrie. Les relations entre classe ouvrière et État se présentaient principalement sous deux formes. Il y avait d’une part les arbitrages entre la direction et les ouvriers en matière de production, pour déterminer le processus de travail dans l’usine et le niveau de participation ou de contrôle que pouvaient exercer les travailleurs ; et d’autre part la redistribution, l’État allouant au travailleur une quote-part des gains réalisés par son unité de travail, ainsi qu’un salaire, une couverture santé, une pension de retraite, etc. À l’époque, le mécontentement ne provenait pas tant de la sphère du travail que du système politique totalitaire. Dans le processus de production, le personnel de direction contrôlait assez peu les employés qui restaient libres de travailler à leur rythme – pour obtenir leur coopération, on multipliait les compromis. C’est à cette réalité que renvoie l’adage voulant que « les firmes d’État sont incapables d’efficacité ». Mais par ailleurs, surveillés en permanence par la cellule du Parti et ses membres, les ouvriers étaient privés de vie personnelle. Même une conversation informelle interceptée dans la sphère domestique risquait d’être jugée « contre-révolutionnaire ». Quant aux conflits liés à la redistribution, ils portaient surtout sur le caractère équitable de l’attribution de ressources telles que les promotions de carrière et de salaire ou les logements. S’il n’y avait pas alors de classe moyenne en Chine, on peut considérer que les employés des firmes d’État constituaient une « semi-classe moyenne ». De stricts contrôles résidentiels jouaient un rôle de frontière sociale, empêchant les paysans de se rendre en ville et bloquant les flux entre classes dans l’intérêt des citadins. Dans ces conditions, il n’existait qu’un « substitut de classe moyenne » principalement composé d’employés des entreprises d’État et d’autres unités de travail urbaines, tous placés sous le contrôle du Parti.

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Mais une fois les réformes engagées, le marché du travail s’est ouvert et le contrôle d’État sur la vie privée a progressivement diminué. On peut désormais critiquer le gouvernement dans des discussions privées sans crainte d’être jeté en prison – même s’il en va autrement pour les lieux publics. Divers agents intermédiaires se sont immiscés dans le lien autrefois direct entre l’État et la classe ouvrière : bureaucrates, notables locaux, capital. Avec la diversification du système de production, les rapports entre travailleurs et entreprises revêtent désormais plusieurs formes.

Conventions collectives

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La « convention collective » est prédominante dans les entreprises d’État ou collectives, qui représentent environ 70 % de la main-d’œuvre employée dans l’industrie, soit quelque 120 millions d’individus [10][10] Sources du passage suivant : Chang Ping et Yu Liuwen,.... Ces entreprises sont administrées conjointement par des cadres de direction, la cellule du Parti, le conseil de représentants des travailleurs et le syndicat. En théorie, la coexistence de ces organes vise à un équilibre des pouvoirs, mais les procédures de désignation ont trahi cette ambition. Souvent, le gérant de la firme occupe également le poste de secrétaire du Parti, on désigne pour présider le syndicat un ancien directeur adjoint qui n’a plus aucun pouvoir et le PDG de l’entre prise sera nommé pour représenter les travailleurs. La raison en est simple : l’ensemble du personnel de direction, y compris les dirigeants de sociétés, sont aussi des employés de l’État, ce qui leur donne le droit d’appartenir au syndicat au même titre que les autres travailleurs. De façon générale, les conventions collectives ont été très peu respectées ces dernières années. Nombre d’entreprises ne prennent pas au sérieux les accords signés : certaines se contentent de faire semblant de les appliquer ou fournissent des renseignements erronés ; d’autres ne se considèrent pas liés par ces contrats et en ignorent le contenu. Parfois, on fait en pratique exactement l’inverse de ce que prévoient explicitement les textes. Ainsi, d’après la convention collective signée par une entreprise de Changchun, capitale de la province du Jilin, au Nord-Est du pays, quand un employé est menacé d’une sanction disciplinaire, le syndicat doit être associé à la procédure, vérifier les faits, signer le verdict et peut exercer un pouvoir contraignant sur la décision finale. En pratique, dans un cas où le président du syndicat n’était pas d’accord avec la direction sur la sanction d’un salarié, le dirigeant de la société a non seulement ignoré l’avis du contradicteur, mais il l’a limogé. De tels cas ne sont pas rares. De ce fait, la plupart des responsables syndicaux se montrent pour le moins prudents quand la direction viole les contrats. Dans leurs propres termes : « Une convention collective est effectivement un accord juridiquement contraignant. Mais qui oserait porter plainte contre la direction ? Nous risquerions de perdre notre bol de riz. »

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Pendant les premières phases des réformes, les dirigeants des entreprises d’État ne considéraient pas l’augmentation de la productivité ou de la qualité de la production comme la première priorité : leur énergie était principalement consacrée à négocier avec leurs employés qui exigeaient une redistribution stable voire plus élevée du budget de la société. Mais dans les années 1990, sous la pression croissante du marché, ces entreprises – souvent affaiblies par un équipement obsolète ou des problèmes de trésorerie – ont été prises dans un cercle vicieux : les marchés se contractaient, les financements étaient détournés frauduleusement au profit des firmes privées ou atterrissaient dans les poches de petites cliques managériales, et le gouvernement central augmentait la pression fiscale. En conséquence, le nombre de travailleurs « non en poste » [11][11] Pour ne pas reconnaître l’existence du chômage, la..., c’est-à-dire de chômeurs, a fortement augmenté. Dès 1999, l’ombre du chômage planait sur de nombreuses entreprises d’État. Selon les chiffres officiels, il y aurait douze millions de sans-emplois, mais le chiffre réel doit être bien plus élevé. En tout cas, les travailleurs des entreprises d’État ont vu leur statut social plonger brutalement et se précarisent de jour en jour. Il en est résulté une diminution drastique des couches moyennes de la société chinoise et une croissance rapide de ses couches inférieures – un catalyseur d’instabilité sociale bien connu.

Investissements occidentaux

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La situation est très différente dans les entreprises d’État auxquelles sont associés des capitaux occidentaux ou dans les entreprises implantées dans le pays par des multinationales étrangères. Dans ces dernières, typiquement, le syndicat, la section du Parti et le personnel de direction chinois forment un front uni qui se comporte avec ces investisseurs étrangers de la même manière que le personnel de direction d’une entreprise publique se comporte face à l’État – ils les traitent comme une caisse de protection sociale. La plupart de ces sociétés sont prospères, paient des salaires relativement élevés, offrent des conditions de travail plus saines, plus sûres et plus modernes, et fournissent des logements et des prestations de meilleure qualité que les entreprises d’État les plus rentables. Leurs salariés sont souvent enviés des autres travailleurs. Les rapports entre direction et employés ne semblent pas dominés par des conflits de classe ouverts. En fait, le mécontentement des travailleurs n’est souvent pas dirigé contre les propriétaires étrangers mais contre les cadres chinois, accusés d’incompétence, de corruption et de népotisme. En termes d’investissement de capitaux et de nombre de sites, ce type de sociétés reste assez marginal en Chine. Les firmes américaines se placent au troisième rang des investisseurs étrangers dans le pays, mais la valeur combinée des investissements européens et états-uniens ne représente même pas 10 % du capital productif de la RPC. Les firmes occidentales n’emploient qu’une faible proportion des sept millions de salariés chinois travaillant pour des sociétés étrangères. Si les médias leur accordent une importance particulière, c’est en raison de la technologie de pointe qu’elles introduisent et des formations à l’étranger qu’elles offrent aux cadres chinois. Par ailleurs, les écoles de commerce ouvertes dans les grandes villes du pays véhiculent la conception occidentale de la gestion des ressources humaines et permettent de se former au marketing moderne et aux compétences managériales. À long terme, cela pourrait apporter des résultats, les Chinois et leurs partenaires occidentaux arrivant à la conclusion qu’en matière d’encadrement du personnel, la négociation et le consensus sont le moyen le plus sûr de bénéficier d’une force de travail loyale.

Firmes asiatiques : la grande régression

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Partout ailleurs, la Chine d’aujourd’hui est dominée par une régression spectaculaire des relations capital-travail. Nous assistons à un retour à des conditions qui étaient monnaie courante au xixe siècle pendant la révolution industrielle, dont Marx a rendu la critique classique dans son ouvrage monumental, Le Capital. Aujourd’hui, typiquement, les ouvriers employés dans les entreprises dépendantes des capitaux asiatiques sont contraints de travailler dix à douze heures par jour week-end compris, à l’exception de trois à quatre minutes pour aller aux toilettes à des horaires bien spécifiques. Les salaires sont très bas et les conditions de travail misérables et dangereuses. Les accidents sont fréquents. Des incendies dus à l’absence de règles de sécurité font régulièrement des dizaines de blessés. De nombreuses usines produisant des substances toxiques n’ont pas mis en œuvre la plus petite mesure de protection, un phénomène largement relayé par les médias. Dans les entreprises implantées avec des capitaux taïwanais ou sud-coréens en particulier, ouvriers et propriétaires s’affrontent fréquemment. Sur la côte sud-est, dans des villes comme Shenzhen, Dongguan ou Nanhai, l’incidence des conflits travail-capital est très importante. Si la province du Guangdong a mis en place des lois protégeant les travailleurs, les « dragons de l’Est asiatique » les prennent rarement au sérieux.

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Ce schéma de régression met le gouvernement dans une situation très délicate. En théorie, la Chine reste un « État socialiste où la classe ouvrière est son propre maître » et où tous les travailleurs jouissent de certains droits fondamentaux. Mais en pratique, les administrations locales qui rivalisent pour attirer des capitaux étrangers se couchent systématiquement devant les exigences des investisseurs. En outre, de nombreux cadres locaux se lient avec les propriétaires étrangers pour en retirer des avantages personnels. Alors qu’ils n’ignorent rien des conditions de travail et d’existence dans ces usines, ils n’interviendront jamais pour les changer. Quand certains médias prennent le risque d’enquêter sur des situations choquantes, ces cadres refusent de coopérer avec les journalistes et tentent de les empêcher de travailler. Chaque fois que de graves accidents se produisent, comme les incendies qui tuent régulièrement des travailleurs, les enquêtes révèlent invariablement que les autorités locales compétentes n’ont jamais mis les investisseurs en demeure d’installer des alarmes à incendie ou des extincteurs comme l’exige la législation. En tout état de cause, les investigations sur les causes de ces accidents sont habituellement expéditives, au motif que « pour préserver la croissance économique locale, il ne faut pas freiner l’enthousiasme des investisseurs ». Sur la masse des ouvriers et des paysans eux-mêmes déjà marginalisés, les travailleurs qui opèrent dans cette zone, en majorité des immigrants de l’intérieur, sont les plus vulnérables : coupés de leurs origines et de leurs familles, ils ne disposent d’aucun appui pour relayer leurs plaintes.

La paysannerie sous pression

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La paysannerie chinoise a été la bénéficiaire de la première phase des réformes. Une fois n’est pas coutume : sous sa forme initiale, le système des « contrats de responsabilité [12][12] Système mis en place à la fin au début des années 1980... » a donné aux paysans un sentiment de libération. Cependant, à mesure que l’application de la réforme s’est déplacée des campagnes aux zones urbaines, les régions rurales ont connu des difficultés croissantes, mises en évidence ces dernières années par de nombreux chercheurs et experts de la vie villageoise et agricole. Wen Tiejun, de l’Académie des sciences sociales, considère même que l’agriculture chinoise est un secteur qui fonctionne désormais en pure perte et ne réalise aucun profit. Les paysans sont confrontés à trois grands problèmes fondamentaux. En premier lieu, l’État leur impose des contreparties économiques excessives. Toute une série d’organismes gouvernementaux, surnommés « les sept instituts et les quatre bureaux », ont récemment été créés pour administrer les localités rurales. Dans ces entités bureaucratiques tentaculaires officie un nombre croissant de fonctionnaires extérieurs à la sphère productive qui vivent aux dépens d’une force de travail de plus en plus réduite. Les impôts agricoles qu’ils sont chargés de percevoir s’avérant souvent insuffisants pour rémunérer la masse de bureaucrates qui peuplent ces bureaux, ces fonctionnaires embaucheraient des cadres pour aller prélever leurs salaires directement auprès des paysans des alentours. Les ménages agricoles sont également accablés par la corruption, les cadres locaux s’employant à faire valoir leurs « réalisations » ou à s’enrichir en lançant des grands chantiers de construction ou d’infrastructures, sans se soucier une seconde du sort de l’économie paysanne qui doit les financer. Certains experts préconisent à présent l’abolition pure et simple de l’impôt agricole en numéraire pour décharger la paysannerie du poids des « sept instituts et quatre bureaux ».

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Ensuite, les revenus de la terre restent bas, la taille immense de la population rurale chinoise interdisant toute modernisation de l’agriculture au moyen d’économies d’échelle, alors même que les techniques d’exploitation actuelles, obsolètes, ont pratiquement atteint les limites de leurs capacités de production. L’effet combiné d’une surpopulation rurale massive et d’une quantité limitée de terres cultivables risque de retarder pour longtemps l’augmentation des revenus des agriculteurs, qui constituent encore 70 % des 1,2 milliard de Chinois. Dans ce contexte, des conflits de plus en plus graves éclatent dans les campagnes entre paysans et administrateurs locaux. Les tâches bureaucratiques confiées à ces cadres sont en contradiction directe avec les intérêts des travailleurs de la terre. Chaque année, la perception de céréales pour les réserves d’État, la répartition des quotas d’impôts et l’application de la politique de l’enfant unique conduisent à des heurts répétés. Les paysans sont exclus des procédures démocratiques. Ces dernières années, à titre expérimental, des élections ont été organisées dans certains villages pour tenter de résoudre ce problème, mais elles n’ont pour la plupart conduit qu’à des changements purement formels. Seule une minorité de communes est administrée de façon transparente et fait connaître ses délibérations au public. De nombreux cadres ruraux pratiquent la fraude et la corruption. Pire, bon nombre d’administrations sont maintenant contrôlées par des tyrans locaux. Enfin, comme je l’ai décrit en détail dans Le Piège de la modernisation, les paysans sont constamment harcelés par de petits truands ruraux.

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Au total, la classe ouvrière, les travailleurs migrants venus des campagnes et la paysannerie représentent environ 480 millions d’individus, soit 69 % de la population active [13][13] Yang Jisheng, « Analyse générale … », art. cité.. Malgré leurs conditions de vie difficiles, du moins ont-ils un travail, à la différence des groupes véritablement marginalisés de la société chinoise. Étant donné leur faible niveau d’études, qui ne facilite pas la mobilité professionnelle, le simple fait d’occuper un emploi dans une société soumise à des changements structurels aussi rapides reste une chance. Car ils pourraient à tout moment se voir relégués dans les rangs d’un groupe social beaucoup plus vulnérable.

Une vaste population marginale

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Au total, on estime à environ cent millions le nombre d’individus « non en poste », au chômage et paupérisés vivant dans les campagnes, soit environ 14 % du total de la main-d’œuvre disponible [14][14] Ibid.. En d’autres termes, 80 % de la population chinoise se situe soit tout en bas de l’échelle sociale, soit à la marge. Une telle répartition ne peut qu’engendrer de l’instabilité sociale. Une étude lancée en 1991 sur 197 affaires criminelles impliquant des jeunes « en attente de poste » dans la province du Jiangsu, dans le Nord du pays, révèle cinq grandes caractéristiques. (i) En premier lieu, ces infractions sont motivées par le gain. Sur les 197 affaires, on dénombre 60 vols ; 24 cambriolages ; 12 cas de fraude ; 9 enlèvements ; 5 affaires de trafic de drogue ; 26 affaires d’extorsion et 9 cas de prostitution – soit au total 145, c’est-à-dire 70 % de l’ensemble des crimes et délits. Le lien avec la détresse économique de la population « non en poste » est évident. (ii) En second lieu, ces actes sont le plus souvent commis pendant les deux premières années de chômage, en particulier en ce qui concerne les travailleurs précédemment employés par des entreprises caractérisées par une mauvaise gestion, de très bas salaires et des pertes importantes. (iii) En troisième lieu, ces crimes et délits sont principalement le fait de jeunes hommes âgés de moins de trente-cinq ans (80 % des actes commis par des chômeurs sont dans cette tranche d’âge). (iv) Ensuite, les coupables n’avaient pas de compétences particulières avant de perdre leur emploi : si leur niveau d’études s’avère légèrement supérieur à celui de la moyenne des paysans, il est bien en deçà des réquisits de la société contemporaine. (v) Enfin, les gangs criminels recrutent plus souvent des chômeurs, déjà initiés au travail collectif par l’usine, que des paysans. Sur les 197 affaires, environ un quart des coupables avaient agi dans des groupes organisés, sous les ordres de plus d’une dizaine de chefs de bande [15][15] Liu Zhongfu et Zhang Qinghong, « Analyse préliminaire....

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Une telle analyse permet de tirer des conclusions générales. En effet, les causes des licenciements dans les entreprises d’État sont évidentes. À mesure de la restructuration du système économique, les entreprises dont la technologie est obsolète sont progressivement éliminées, tandis que les secteurs industriels plus récents requièrent une force de travail beaucoup plus qualifiée. Les travailleurs « non en poste » des actuelles entreprises d’État, tout comme la main-d’œuvre rurale qui n’a jamais reçu de formation professionnelle, ne seront jamais en mesure d’intégrer ces secteurs à forte concentration technologique. De ce fait, toute une génération (notamment ceux qui ont terminé leurs études secondaires pendant la Révolution culturelle) sera confrontée au chômage structurel – un problème étroitement lié aux caractéristiques démographiques de la Chine et à sa réserve illimitée de main-d’œuvre non qualifiée. Certains font valoir que l’intégration du pays à l’OMC permettra la création de dix millions d’emplois, ce qui atténuera la situation dramatique causée par les niveaux actuels. Mais de telles prédictions sont au mieux des demi-vérités, étant donné que les nouvelles opportunités seront réservées à des travailleurs dotés de compétences et d’une formation professionnelle.

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On lit souvent dans les médias des commentaires insinuant que le véritable problème serait que les travailleurs « non en poste » se comportent en enfants gâtés en n’acceptant pas les emplois qui leur sont proposés. Cela peut valoir dans certains cas, mais ce n’est absolument pas vrai en général. D’autres avancent même des théories montrant que la situation actuelle est la règle dans n’importe quelle période de transition sociale : elle exigerait toujours de certains groupes sociaux qu’ils paient plus que d’autres le prix du progrès. Ainsi faudrait-il sacrifier les chômeurs au bien de la nation. Si ces arguments ne sont pas totalement infondés, ils négligent le fait que cette période douloureuse ne se terminera que lorsque toute une génération aura été rayée de l’histoire et que la population chinoise aura atteint un taux de croissance nul ou négatif. En outre, l’avenir nous réserve un problème encore plus grave, qui accroîtra encore davantage la souffrance sociale. L’augmentation des droits d’inscription à l’école mettra les parents issus des classes les plus basses – sans parler des marginaux – dans l’incapacité d’éduquer leurs enfants. Or c’est dans ces groupes que le taux de natalité est le plus élevé. Pour avoir une chance de réduire dans l’avenir l’inégalité des chances en matière d’éducation, il convient d’agir dès maintenant pour empêcher que la pauvreté ne se transmette pas de génération en génération.

Des marginaux délinquants

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Le grand nombre de paysans qui errent aujourd’hui dans les villes chinoises et en marge des villages est également à l’origine de diverses formes de délinquance. Dans les métropoles telles que Pékin, Canton et Shenzhen, la majorité (75 %) des auteurs de délits sont ce que l’on appelle des « trois-sans » (sans domicile, sans revenus, sans travail). Certains enquêteurs dotés de moyens particuliers ont pu étudier ce phénomène à l’échelle locale, ce qui nous permet de l’analyser avec une précision inhabituelle. Ainsi, un cadre de la prison de Jurong, dans la province du Jiangsu, a étudié les profils des 202 détenus placés sous sa responsabilité. Ces délinquants issus de la paysannerie présentent trois caractéristiques démographiques. La majorité d’entre eux (64,5 %) ne sont pas mariés ; la plupart (59 %) ont développé certaines compétences en matière de délits ; et un nombre non négligeable (16,5 %) sont déjà allés en prison. L’étude témoigne d’une évolution des crimes et délits qui, de cachés et individuels, sont de plus en plus commis à visage découvert et en bande organisée : on passe ainsi de menus vols aux braquages, de délits isolés à des opérations concertées mobilisant un nombre d’individus important – cambriolages, vols à main armée et vandalisme. Typiquement, ces groupes criminels ont leur propre organisation, un plan d’action, une répartition des tâches et des rétributions, des filières de recel et des règles de division du butin. Cette nouvelle délinquance paysanne a ceci de particulier qu’elle s’appuie sur certains savoir-faire spécialisés ou équipements pour enfreindre la loi. Des chauffeurs de bus mobilisent leur connaissance des quartiers d’une ville pour contribuer à des braquages répétés de leurs passagers ; des mécaniciens dérobent ou sabotent des pièces vitales sur des motos ; des serruriers ouvrent des maisons qui seront dévalisées…

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Mais la conclusion la plus importante de cette étude est l’évolution des motivations des paysans délinquants au cours de ces dernières années. Par le passé, nombre d’entre eux présentaient des signes de déséquilibre mental, ce qui pouvait les conduire à connaître des démêlés avec la loi sans pour autant avoir cherché à l’enfreindre. En revanche, la majorité des personnes arrêtées après 1996 ont agi dans l’intention consciente de transgresser la loi et de braver les interdits moraux. « Puisque certains mènent une vie très agréable », explique un prisonnier, « moi qui suis seul et pauvre, je devrais avoir le droit de pouvoir faire des choses stimulantes et de me détendre. Même si ça passe par un acte illégal, c’est ma seule chance d’avoir une expérience un peu différente de la vie. » Commentaire de l’auteur :

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Un grand nombre de jeunes des campagnes qui vivent dans une pauvreté extrême et rêvent de devenir riches ont une vision subjective et irrationnelle de l’économie de marché : ils se méprennent sur ses valeurs, qu’ils assimilent uniquement à l’argent et au divertissement. Une fois leur conception des valeurs sociales mise sens dessus dessous, leur perception du bien et du mal ne tarde pas à prendre le même chemin. Le marché devient le « bonheur » ; un parrain de la mafia est un « héros » et la grossièreté un « amusement ». Toutes ces inversions de normes sont reliées et interagissent entre elles, orientant les conduites délinquantes dans des directions correspondantes.

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Dans une langue un peu différente, un rapport de Zhang Nanyan, du bureau de la prison de la province du Henan, dresse de la criminalité rurale un portrait semblable [16][16] Shi Xiugui, « Enquête sur les crimes commis par les....

« Sociétés noires »

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Composée de travailleurs migrants, la « population flottante » [17][17] Population flottante (Liudong renkou) : expression... chinoise a été à l’origine de la formation d’un grand nombre de gangs clandestins qui prennent principalement la forme de « sociétés noires » structurées à l’échelle d’une province, d’une ville, de comtés, districts ou villages. Certaines d’entre elles sont relativement connues et ont été réprimées par la justice, comme par exemple le « Gang Xinjiang » à Shanghai, les gangs « Pékin » et « Requins blancs » dans le Guangdong, le « Gang Ganzhou » du Jiangxi ou encore le « Gang loup » du Shanxi. Ces sociétés secrètes, formées d’employés, de jeunes ou de paysans « en attente de poste » fonctionnent sur la base de liens amicaux. Certaines fonctionnent selon une organisation verticale formalisée, avec une véritable hiérarchie et une discipline stricte, et se structurent sur le modèle de la famille afin de resserrer les liens de l’organisation. D’autres sont construites sur d’authentiques rapports claniques ou des réseaux professionnels [18][18] Lei Dongwei, « Caractéristiques organisationnelles.... Le nombre sans cesse croissant de chômeurs fournit aux sociétés noires une vaste armée de futures recrues. On peut prédire que ces organisations vont jouer un rôle de plus en plus important dans la vie sociale chinoise. Or l’histoire nous enseigne, à la fois dans ce pays et ailleurs dans le monde, que même l’État le plus autoritaire se montre plus clément envers ses citoyens ordinaires que la société noire la plus tolérante.

Organisations intermédiaires

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En général, les sociétés modernes se caractérisent par le fait que plusieurs couches sociales participent à leur niveau à la définition des politiques publiques. Chaque classe dispose de ses propres canaux pour protéger ou étendre ses intérêts. C’est particulièrement vrai des classes moyennes, qui sont souvent amenées à assurer la médiation ou à négocier entre des couches plus élevées ou plus basses – rôle qui dépend de l’existence de plusieurs organisations intermédiaires. La faiblesse de la strate intermédiaire en Chine implique une faiblesse correspondante de ces organisations dont la plupart, en réalité, n’ont pas été créées par des segments des classes moyennes et supérieures soucieuses de leurs intérêts respectifs. Avant l’ère des réformes, toutes les organisations sociales étaient strictement chapeautées par l’État : il existait au début des années 1960 plus d’une centaine d’associations d’envergure nationale et plus de 6 000 associations locales, dont le fonctionnement fut paralysé par la Révolution culturelle. Elles ont commencé à réapparaître à partir de la période des réformes, si bien qu’en juin 1996, on dénombrait plus de 1 800 organisations nationales et près de 200 000 associations locales [19][19] Wu Zhongze et Chen Jinluo, Shetuan guanli gongzuo (Administration.... Certaines ont été créées à l’initiative du Parti ou du gouvernement pour parachever le contrôle d’un secteur social ou économique – ainsi, l’Association des entreprises privées ou, mieux encore, la All-China Federation for Industry and Commerce (ACFIC) déjà évoquée. D’autres furent initiées par des entreprises, en particulier les regroupements professionnels comme l’Association de la création de mode ou l’Association pour la décoration intérieure. D’autres encore sont des fraternités ou des associations d’anciens élèves.

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À l’exception de ces dernières, totalement extérieures au pouvoir politique, toutes ces organisations ont un statut « semi-officiel, semi-civil » et opèrent sous l’œil attentif du gouvernement. Les dirigeants des associations (y compris l’Association des entreprises privées et l’Association des travailleurs individuels) sont tous nommés par l’État et rémunérés en tant que fonctionnaires. Dans leur fonctionnement, elles sont souvent biface : face au gouvernement, elles représentent le corps social ; et face à la société civile, elles représentent le gouvernement. De fait, un seul organe remplit deux fonctions. L’État, pour sa part, a rationalisé l’administration de ce secteur. Entre 1976 et 1988, la situation était confuse car il n’existait pas de procédures unifiées pour enregistrer et piloter ces organismes ; le Conseil d’État a fini par charger le ministère de l’Administration civile d’y mettre bon ordre. Après le printemps 1989, le gouvernement comprend la nécessité de les contrôler étroitement et réglemente l’enregistrement et l’administration des associations, désormais soumises à une double supervision. Elles sont contrôlées d’une part par le Bureau des enregistrements et de l’administration, et d’autre part par le ministère du Travail qui est chargé de suivre leurs activités. En 1998, la réglementation est durcie pour éliminer les possibilités de contournement [20][20] Notamment avec la création des GONGO, variantes chinoises....

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Le résultat est illustré par la situation emblématique de ces organisations surnommées les « trois shi » : l’Association des comptables, l’Association des commissaires aux comptes et l’Association des avocats. Les professions de comptable et de commissaire aux comptes se recouvrant en partie, les deux premières associations ont fusionné en 1997. En théorie, ces deux corps de métier servent à garantir le bien public au sein d’une entreprise, tandis que les avocats défendent les intérêts de leurs clients, qui ne sont clairement pas les mêmes que ceux des tribunaux. Cependant, les rapports qu’entretiennent ces deux grandes organisations avec le gouvernement sont caractéristiques de la situation actuelle des associations intermédiaires en Chine. Les avocats ont très mauvaise réputation dans la société car, en général, l’issue d’une affaire dépend moins de la possibilité d’établir si la loi a été enfreinte que de l’habileté de l’avocat et surtout, de la solidité de ses relations avec la Cour. Comme le dit un proverbe qui circule au sein de la profession : « Défendre une affaire en justice, c’est tester son réseau de connaissances. » Il n’est pas rare d’entendre des avocats vanter leurs services en mettant en avant leur degré de familiarité avec tel ou tel juge. La collusion entre avocats et juges dans un procès est monnaie courante, au point que le même défenseur peut être amené à représenter à la fois le plaignant et le prévenu. L’opinion publique tient donc les hommes de loi en très basse estime.

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L’Association des comptables présente plusieurs caractéristiques propres. Aujourd’hui, lorsqu’une entreprise chinoise prépare son bilan annuel, que le gérant d’une usine quitte son poste ou qu’une entreprise d’État veut changer sa capitalisation ou lancer une offre publique d’achat en bourse, la société ou le dirigeant en question sont tenus de présenter un rapport dûment audité par un expert-comptable agréé. Souvent, l’audit, loin d’être destiné à améliorer le management interne ou à moderniser la structure des capitaux, n’est qu’une simple formalité administrative. Ainsi, ce que la société ou le dirigeant recherchent, ce sont moins des standards de comptabilité institutionnels qu’une individualité flexible qui se montrera peu regardante sur la déontologie. Quand un cabinet d’expertise comptable ne se conforme pas aux exigences pragmatiques de ses clients, on ne fait plus appel à lui. D’importantes pressions liées à la concurrence, à laquelle s’ajoute l’absence de sanctions disciplinaires au sein de la profession, permettent aux entreprises de produire des bilans falsifiés. Les résultats sont bien connus. En 1998, 478 associations comptables de tout le pays ont été rappelées à l’ordre, placées sous tutelle, mises à l’amende, temporairement privées de licences voire dissoutes, et leurs revenus illégaux saisis ; pas moins de 103 firmes et un millier de succursales ont été fermées, et 5 000 employés licenciés [21][21] Quotidien de la jeunesse de Pékin – supplément du week-end,.... Les experts-comptables paient un prix bien plus élevé que les avocats pour leurs malversations – les sanctions étant à la fois plus sévères et plus fréquentes. La profession est aujourd’hui si décrédibilisée que lorsqu’une entreprise nationale lance une offre d’achat publique sur une bourse étrangère, les bilans comptables audités par les cabinets chinois sont refusés. Cette mauvaise réputation a contraint les professionnels à s’interroger sur leurs pratiques. Mais si l’environnement social qui « oblige les jeunes femmes ordinaires à se prostituer » ne change pas, il est peu probable que cet auto-examen suffise à améliorer la déontologie des experts-comptables chinois.

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Malgré tout, bien que les organisations sociales se montrent en général encore incapables de défendre les intérêts de ceux qu’elles sont censées représenter ou de jouer un rôle dans la définition des politiques publiques, et si elles possèdent peu de pouvoir de négociation face au gouvernement, elles n’en ont pas moins introduit du jeu dans les rouages de la société. Sur ce point, l’État et la société sont d’accord : il s’agit d’un phénomène nouveau. Si le politique ne s’immisce pas davantage dans leur fonctionnement, ces associations pourraient jouer un rôle croissant dans le développement du pays. Là réside la possibilité qu’une sphère publique puisse émerger, extraite de ce monolithe d’acier qu’est la société chinoise, permettant aux citoyens de prendre part à des activités non obligatoires, sur la base du bénévolat.

Les dangers de la polarisation

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Au début des réformes, la plupart des intellectuels chinois imaginaient qu’on verrait bientôt se former dans le pays une importante classe moyenne. Ce qui, aux yeux de beaucoup, apporterait la stabilité sociale. Car les classes moyennes – disait-on alors – servent de tampon entre les classes supérieures et inférieures en amortissant les conflits qui les opposent ; elles véhiculent une vision du monde modérée et conservatrice hostile aux extrêmes et aux doctrines radicales, facilitant la stabilité idéologique ; et leur mode de vie fondé sur la consommation crée – dans toutes les sociétés où elles sont devenues majoritaires – un grand marché assurant des débouchés réguliers, gage de stabilité économique. Le développement de l’entreprise privée, la redistribution des biens d’État et l’introduction de l’actionnariat ont alimenté l’espoir que les choses évolueraient de cette façon. La puissance qu’a pu revêtir cette idée est illustrée par le fait que certains membres de l’élite intellectuelle considèrent encore aujourd’hui la corruption comme un phénomène bénin, du seul fait qu’elle contribue à faire disparaître l’ancienne économie.

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La réalité s’est révélée très différente de ces illusions. Depuis le début des réformes, qui ont pris la forme d’une ingérence du pouvoir politique sur le marché, la société a connu une forte polarisation. Non seulement la Chine n’a pas évolué vers une distribution des revenus en forme de diamant, avec une classe moyenne importante au milieu, mais elle se trouve dans la situation inverse : la structure sociale, devenue pyramidale, rappelle celle des pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est comme la Thaïlande ou les Philippines. Au sommet, une petite minorité surplombe une gigantesque strate en voie de paupérisation ou marginalisée qui constitue plus de 80 % de la société, avec au milieu une classe moyenne quantitativement sous-développée. La modernisation telle qu’elle s’est déroulée dans d’autres pays indique que l’éducation supérieure est le principal moteur de la constitution d’une classe moyenne, dont l’une des fonctions est d’inculquer les normes issues du courant dominant, c’est-à-dire propres à cette couche sociale. Mais seule une faible part de la population a reçu une éducation supérieure. À l’évidence, le pays n’a pas encore les moyens de constituer une classe moyenne substantielle.

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Le schéma du développement urbain témoigne de cette polarisation sociale. Comme on l’a vu, nombre de métropoles ou de villes moyennes chinoises abritent aujourd’hui des quartiers riches, souvent surveillés par des systèmes de sécurité à la pointe de la technologie. La consommation est elle aussi très stratifiée : les gens aisés achètent des produits à la dernière mode dans des magasins spécialisés, les pauvres s’équipent à bon marché sur des stands de rue. Un pouvoir politique acquis à l’idéologie commerciale redistribue les richesses à une élite qui se reproduit désormais de génération en génération. Les membres des classes moyenne et inférieure ont une conscience très claire des mécanismes de dépossession et d’exploitation à l’œuvre. Ceux-ci sont parfaitement illustrés par le contraste entre le sort des cadres dirigeants et celui des ouvriers lors de la faillite d’une entreprise d’État : les travailleurs sont licenciés sans toucher la moindre compensation, alors qu’un cadre ou un directeur d’usine ne se retrouve jamais dans une telle situation. Au contraire, il sera souvent réembauché par le repreneur des actifs de l’entreprise – non en raison de ses compétences en management, mais pour l’aider à liquider les biens de l’État. L’absence de civisme de ce genre de dirigeants semble sans limites. Cela a pour conséquence une multiplication des attentats, des agressions physiques de personnes aisées, des interruptions de travail et des sabotages dans les entreprises d’État – expressions d’un même conflit de classe. L’accroissement du taux de criminalité, notamment l’augmentation des homicides, témoigne de l’ampleur des tensions sociales.

La sélection des cadres

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Les problèmes que connaît aujourd’hui la Chine sont liés, entre autres causes, aux modes de sélection des cadres, aussi anachroniques que désastreux. Depuis longtemps, la désignation du personnel dirigeant n’obéit à aucune procédure rationnelle. Il n’existe ni concours ni mécanisme de sélection démocratique ou public. Une aura de mystification entoure la façon dont les dirigeants vont « découvrir » un talent, les ministères « s’occuper » de certains éléments brillants ou, pire encore, dont un chef du Parti désignera son « successeur ». Ces schémas favorisent immanquablement la corruption, étant donné que les nominations reposent sur les relations personnelles, que les incompétents ne peuvent être limogés, les postes étant même parfois mis en vente. Les médias révélaient il y a peu qu’un secrétaire du Parti au niveau du comté avait vendu plus de deux cents postes dans l’exercice de ses fonctions – et ce n’est qu’un exemple. Le flot ininterrompu de scandales de corruption et d’abus de pouvoir perpétrés par des cadres devenus des tyrans locaux ne révèle qu’une fraction du problème, car nombre de cas ne sont jamais révélés au public. À en juger par leur comportement, nous avons affaire à de piètres dépositaires du pouvoir. Généralement, une élite politique devrait non seulement administrer la société avec compétence, mais aussi être capable de prendre en compte les intérêts d’autres classes que la sienne, ne serait-ce qu’en leur redistribuant une partie des ressources publiques pour conserver sa position à long terme. Malheureusement, non seulement l’élite au pouvoir en Chine ne se soucie pas des autres classes sociales, mais elle ne parvient même pas à servir ses propres intérêts à longue échéance, sa mentalité se résumant à ce dicton : « Le pouvoir est à consommer avant sa date d’expiration. » Comment des postes que l’on qualifie ouvertement de « mines d’or » pourraient-ils échapper à la fraude et la corruption ? Comme tout un chacun, ceux qui les occupent savent que le pays court à sa perte en fonctionnant de cette façon. C’est pourquoi, tout en revendiquant haut et fort la supériorité de la Chine socialiste, ils se débrouillent pour envoyer leurs enfants à l’étranger.

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La façon dont sont définies les politiques publiques revêt une caractéristique nouvelle par rapport au schéma des deux dernières décennies. De plus en plus, les mesures économiques ne sont plus fondées sur des considérations liées à un quelconque intérêt général du pays, mais sur un faisceau d’avantages destinés à un groupe social spécifique. On préfère ignorer certains problèmes critiques pour l’économie nationale, comme la restructuration de secteurs industriels en déclin ou l’épuration des dettes du secteur bancaire, parce qu’on risquerait en s’y attaquant de nuire aux intérêts d’une partie de l’élite économique ou politique. On continue de « développer » la production de voitures familiales au moyen de diverses faveurs exceptionnelles, alors qu’elle excède largement les capacités des infrastructures existantes. La construction immobilière se poursuit à un rythme effréné et étouffe les banques sous une énorme masse de créances douteuses, mais semble impossible à arrêter. Tout le monde sait que le pouvoir d’achat de la population chinoise reste très faible, et pourtant, pour ne pas porter préjudice à certains intérêts, les discours sur la construction de logements bon marché pour les ménages urbains ne sont jamais suivis d’effet. Des mesures qui pourraient atténuer le mécontentement social – interdire l’utilisation des véhicules publics pour des usages privés, limiter le nombre de banquets officiels, mettre fin au racket des paysans chinois sous couvert de paiement de « frais » – restent souvent à l’état de rapports administratifs baladés de bureau en bureau. En revanche, les politiques exploitant l’autorité publique pour servir les intérêts de l’élite sont mises en œuvre avec une rare détermination : en pleine crise économique, on se hâte de faciliter les licenciements et la réduction des dépenses sociales, et on allège le budget de l’État sans se soucier de provoquer des tensions sociales de plus en plus vives.

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L’exemple le plus typique de ce schéma est peut-être ce qui s’est passé en 1999, quand politiques et annonces gouvernementales ont fait monter en flèche les cours de la bourse, permettant à certains groupes d’intérêt de faire rebondir un marché baissier au moyen de fonds publics et de prêts bancaires. Une fois les cours artificiellement hauts, ces groupes ont vendu aussitôt, laissant les petits porteurs essuyer toutes les pertes. À l’évidence, de telles pratiques sont incompatibles avec la stabilité à long terme de la nation et permettent uniquement aux nouveaux riches de constituer des fortunes éclair. Le fait que des politiques aussi suicidaires puissent être menées en Chine témoigne de la myopie d’une élite politique et intellectuelle qui ne croit plus en l’avenir du pays qu’elle dirige. Entre l’élite et la majorité du peuple, le gouvernement de la RPC a choisi son camp. Ce choix résulte moins du fait que le Parti est en train de perdre sa base populaire que d’une évolution plus générale vers une « société de recherche de rente ». Le navire chinois est en train de couler grâce aux efforts dévoués d’une élite dirigeante dont les membres et leurs familles se sont depuis longtemps assuré des échappatoires en cas de naufrage. Quand il ne sera plus possible d’être un cadre du parti communiste, il sera toujours temps de prendre une retraite confortable à l’étranger.

Les médias

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Les médias d’information chinois ont toujours opéré sous le contrôle de l’État central. Depuis les réformes, il s’est assoupli, ce qui permet une gestion plus indépendante. Mais toutes les chaînes restent en dernière instance soumises à l’autorité gouvernementale. La loi interdit toujours aux entrepreneurs et aux sociétés privées d’exercer dans le secteur de l’édition. D’un autre côté, le gouvernement ayant appelé certains journaux à « relever le défi de l’économie de marché » en trouvant leurs propres sources de financement – « On nous ligote, puis on nous jette à la mer », fut le commentaire des éditeurs à propos de cette politique – nombre d’entre eux ont dû se tourner vers leurs lecteurs, tout en prenant garde de ne pas offenser l’appareil d’État. De ce fait, il y a quand même une différence entre un journal du Parti et un journal de masse. Le premier, financé par le gouvernement, ne peut se permettre d’innover dans sa ligne éditoriale ou ses choix de reportages : son seul devoir est l’obéissance. Au contraire, pour vivre de ses ventes, le second doit rechercher la popularité et divertir son lectorat.

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Si certaines publications se permettent parfois des critiques relativement audacieuses du statu quo, elles restent sous surveillance permanente et sont souvent rappelées à l’ordre. Ces dernières années, du fait de la morosité économique, le gouvernement a renforcé son contrôle sur les médias. Mais au même moment – fait ironique – des sociétés privées ont commencé à racheter certains journaux et certaines revues par le biais de transactions officieuses. Ne pouvant être officialisées par l’État, ces transactions sont généralement conclues par un contrat privé signé entre la société acquéreuse et l’unité de travail responsable du journal, les deux parties se trouvant formellement engagées par ce document. L’acquéreur est celui qui prend le plus de risques, car si le contrat est rompu par l’autre partie ou son existence découverte par le gouvernement, il peut essuyer une perte sèche. L’actuelle réorganisation des médias d’information pourrait donc susciter une nouvelle redistribution des ressources dans ce secteur, avec des résultats pour le moins différents des objectifs initiaux. Enfin, le gouvernement est bien sûr confronté au défi du progrès technologique. La diffusion d’inter net, dont l’usage s’est popularisé chez les moins de trente-cinq ans, a créé une transformation des moyens de communication qui risque de poser de sérieux problèmes au contrôle étatique : l’époque où les médias chinois étaient totalement sous la coupe du gouvernement pourrait bientôt appartenir au passé.

La Chine et l’Organisation mondiale du commerce

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La candidature du pays à l’OMC a suscité l’attention des Chinois du monde entier et donné lieu à de multiples prédictions quant à ses effets. Certains intellectuels très influents ont fait preuve d’un optimisme extrême, allant jusqu’à prétendre que quand la Chine aura rejoint l’OMC, les multinationales obligeront le pays à se plier à leurs propres règles et l’aideront à éliminer la corruption. Ce pronostic est totalement contredit par l’expérience. La corruption est endémique dans la plupart des pays de l’Amérique latine, pourtant membres de l’OMC. L’Amérique latine en particulier a été longtemps dominée par des dictatures opérant main dans la main avec des monopoles d’État et des capitaux étrangers. Par quel prodige la Chine pourrait-elle se trouver à ce point avantagée, alors même que l’OMC n’est venue à bout de la corruption dans aucun autre pays ? De fait, aussi puissants que soient les États-Unis, les multinationales américaines devront à leur arrivée suivre l’exemple local et se conformer aux usages chinois pour obtenir leur part de bénéfices. Si l’on garde en tête à quel point la Chine est devenue une « société de recherche de rente » et la manière dont le capital étranger a obtenu la permission d’entrer dans le pays, il devrait être clair que personne ne pourra s’attaquer à la corruption à notre place.

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En revanche, il est certain que l’entrée de la Chine dans l’OMC va encore accélérer la polarisation sociale déjà à l’œuvre. Si les connaissances adaptées à l’économie de marché peuvent être considérées comme une forme de capital et le réseau de relations comme une ressource, alors ceux qui les détiennent seront bien placés pour bénéficier au maximum des opportunités offertes par l’intégration de la Chine à l’OMC – infiniment mieux que ceux qui en sont privés. Les premiers sont pour le moins mieux équipés que les seconds pour la grande aventure. De même pour les disparités de développement au sein du territoire. Les provinces les plus riches disposeront des ressources et du capital leur permettant de saisir les opportunités offertes par l’OMC, ce qui ne sera pas le cas des plus pauvres. L’élite politique ne tardera pas à trouver le meilleur moyen de coopérer avec les investisseurs étrangers. L’élite intellectuelle sera de plus en plus divisée, à mesure qu’une partie d’entre elle s’ajustera à ses nouveaux clients. Quant à l’élite économique actuelle, elle se trouvera dans une situation plus complexe. Les secteurs qui ont peu de chance de s’associer avec des entreprises étrangères risquent de disparaître s’ils se retrouvent en concurrence directe avec les multinationales (ce danger a déjà été évoqué par l’industrie des télécommunications). Les filiales et les sociétés qui dominent un segment de marché et jouissent d’une solide réputation s’associeront plus facilement aux entreprises étrangères pour s’épargner les coûts de la concurrence. Les multinationales ne se feront pas prier. En revanche, les PME qui n’offrent des services techniques qu’à petite échelle et ont surtout été maintenues en vie au moyen d’importantes subventions, en particulier les Entreprises de bourgs et de cantons, seront probablement éliminées quand la Chine aura rejoint l’OMC. Si aucune politique ne vient contrebalancer ces effets, la classe supérieure va de nouveau connaître un enrichissement foudroyant et les classes moyennes et inférieures seront encore plus marginalisées.

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La Chine présente aujourd’hui une structure sociale très différente de celle qui a précédé la période des réformes. Cette recomposition s’est néanmoins effectuée progressivement, sans véritable rupture avec le passé, à mesure que les détenteurs traditionnels du pouvoir se sont reconvertis en un nouveau type d’élite. Les grands absents de cette société sont les mouvements sociaux. Le seul mouvement qui agite la Chine aujourd’hui est démographique : il s’agit des migrations. Or les mobilisations sociales sont les mécanismes de réflexivité et d’auto- ajustement d’un pays. Elles incarnent un élan collectif où se constituent les formes et les normes qui pourraient être celles d’une vie nouvelle. À en juger par ce critère, durant les deux décennies de réformes, seuls le milieu et la fin des années 1980 ont fait émerger un embryon de mobilisation. Pour résoudre les problèmes actuels de la Chine, nous avons besoin d’un mouvement social entièrement nouveau – un mouvement capable d’ambitionner une réforme complète des idées et des institutions.

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Texte original « China’s listing social structure », NLR II-5, septembre-octobre 2000.

Notes

[1]

L’expression « organisations sociales » (shekui tuanti) recouvre en Chine le secteur des associations, des regroupements socio-professionnels, c’est-à-dire ce que l’on désigne habituellement en français par « société civile ». Mais en Chine, ce secteur comprend aussi bien les organisations de masse satellites du Parti telles que la Ligue des jeunesses communistes que les lobbys liés au milieu d’affaires, en passant par des organisations d’initiative réellement populaire appelées « grassroots » (caogen zuzhi). Lire Chen Lichuan, « Les organisations sociales face à l’État », Monde chinois, Paris, éditions Choiseul, automne 2009, n° 19. [ndt]

[2]

Sun Liping (dir.), « La transformation de la structure sociale chinoise : tendances et risques dans un futur proche », Stratégie et management (Pékin), 1998, n° 5.

[3]

Southern Weekend (Canton), 24 avril 1998.

[4]

Yang Haipeng, « Un chaman rural prend le pouvoir sur toute une bourgade », Quotidien juridique de Shenzhen, 16 décembre 1999.

[5]

Yang Jisheng, « Analyse générale de la stratification sociale actuelle en Chine », Trimestriel des sciences sociales en Chine (Hong Kong), 1999, n° 3.

[6]

Hu Yuemin et Zhu Ya, « Développement de l’économie privée et changements structurels dans la société chinoise », Forum de Shanghai (Changchun), 1996, n° 6.

[7]

« On the four social elites in today’s China », Minzhu Zhougguo, 1999, n° 10 <www.chinamz.org>.

[8]

Pour cette estimation et celle du paragraphe suivant, lire Yang Jisheng, « Analyse générale … », art. cité.

[9]

Officiellement désignées comme telles à partir de 1984 mais en pratique de plus en plus nombreuses depuis le lancement des réformes à partir de 1978, officiellement « publiques » mais souvent détenues de fait par des capitaux privés locaux, les EBC ont constitué jusqu’au milieu des années 1990 une structure de transition entre le capitalisme d’État de l’époque et son actuelle variante privatisée. [ndt]

[10]

Sources du passage suivant : Chang Ping et Yu Liuwen, « Zhou Litai porte plainte pour des travailleurs intérimaires – Une centaine d’affaires d’accidents du travail seront jugées », Southern Weekend (Canton), 26 novembre 1999 ; Zhao Yunsheng et Liu Rumin, « Situation générale des sinistres sur les lieux de travail en Chine et remèdes potentiels », Sûreté et santé au travail, 1996, n° 1 ; Xiao Xikang, « Un rapport alarmant sur l’application des règles de sécurité au travail dans une ville minière », Jiangxi Labour, 1995, n° 2 ; Ji Wensheng et Li Junchuang, « Bref état des lieux des violations des droits des salariés dans les firmes privées : manifestations, causes et contre-mesures », Revue interne sur le travail, 1997, n° 4 ; « Une motion pour protéger la sécurité des travailleuses dans les Entreprises des bourgs et des cantons et les firmes collectives », Sûreté au travail, 1997, n° 6 ; « Consignes de sécurité pour la production nationale, 1996 », Sûreté au travail, 1997, n° 6 ; Tang Can, « Double discrimination sur les travailleuses migrantes de la métropole », Études sociologiques (Pékin), 1996, n° 4, 1996 ; Liu Yuanyuan, « Les travailleurs migrants vont de crise en crise », Nouvelles du soir de Yangcheng – supplément hebdomadaire, 22-28 octobre 1998 ; « Sept travailleuses obligées de se déshabiller pour des examens : une firme taïwanaise viole les droits humains de ses employés », Nouvelles juridiques de Shanghai, 22 juillet 1998 ; « Où sont les lois ? Où est la justice », Revue de presse des quotidiens et périodiques, 27 juillet 1998.

[11]

Pour ne pas reconnaître l’existence du chômage, la RPC a inventé les expressions « non en poste » ou « en attente de poste », symptomatiques de ce que l’on évoque souvent sous le terme de « caractéristiques chinoises ».

[12]

Système mis en place à la fin au début des années 1980 dans le cadre de la décollectivisation des terres ; chaque foyer se voit attribuer l’usufruit d’une parcelle dont la collectivité locale reste propriétaire, en échange de quoi la famille doit, en plus de s’acquitter d’impôts, vendre à l’État chaque année une partie de sa récolte au-dessous des prix du marché. [ndt]

[13]

Yang Jisheng, « Analyse générale … », art. cité.

[14]

Ibid.

[15]

Liu Zhongfu et Zhang Qinghong, « Analyse préliminaire de 197 affaires criminelles impliquant des travailleurs “non en poste” », Études sur la criminalité et la réinsertion, 1997, n° 5.

[16]

Shi Xiugui, « Enquête sur les crimes commis par les jeunes ruraux arrêtés pendant la campagne de répression », Études sur la criminalité et la réinsertion, 1997, n° 7.

[17]

Population flottante (Liudong renkou) : expression consacrée en Chine et au Vietnam pour désigner les travailleurs migrants issus des campagnes qui ne vivent pas dans le lieu de résidence enregistré auprès des autorités, à la différence des migrants qui ont obtenu le droit de changer d’adresse ; ils seraient environ cent millions. [ndt]

[18]

Lei Dongwei, « Caractéristiques organisationnelles des groupes sociaux clandestins à tendance mafieuse », Journal de recherche en philosophie et sciences sociales de l’École normale de Zhanjiang, 1996, n° 4.

[19]

Wu Zhongze et Chen Jinluo, Shetuan guanli gongzuo (Administration des associations), Pékin, 1996.

[20]

Notamment avec la création des GONGO, variantes chinoises des ONG, dont l’intitulé contradictoire signifie : « organisations non gouvernementales organisées par le gouvernement ». [ndt]

[21]

Quotidien de la jeunesse de Pékin – supplément du week-end, 14 août 1998.

Résumé

Français

Au début des réformes, la plupart des intellectuels chinois imaginaient qu’on verrait bientôt se former dans le pays une importante classe moyenne. Ce qui, aux yeux de beaucoup, apporterait la stabilité sociale. Le développement de l’entreprise privée, la redistribution des biens d’État et l’introduction de l’actionnariat ont alimenté l’espoir que les choses évolueraient de cette façon. La puissance qu’a pu revêtir cette idée est illustrée par le fait que certains membres de l’élite intellectuelle considèrent encore aujourd’hui la corruption comme un phénomène bénin, du seul fait qu’elle contribue à faire disparaître l’ancienne économie. La réalité s’est révélée très différente de ces illusions. Non seulement la Chine n’a pas évolué vers une distribution des revenus en forme de diamant, avec une classe moyenne importante au milieu, mais elle se trouve dans la situation inverse : la structure sociale, devenue pyramidale, rappelle celle des pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est comme la Thaïlande ou les Philippines.

Plan de l'article

  1. Inégalités et corruption
  2. Élites économiques et culturelles
  3. Une élite intellectuelle
  4. Une classe moyenne sous-développée
  5. Une classe ouvrière marginalisée
  6. Conventions collectives
  7. Investissements occidentaux
  8. Firmes asiatiques : la grande régression
  9. La paysannerie sous pression
  10. Une vaste population marginale
  11. Des marginaux délinquants
  12. « Sociétés noires »
  13. Organisations intermédiaires
  14. Les dangers de la polarisation
  15. La sélection des cadres
  16. Les médias
  17. La Chine et l’Organisation mondiale du commerce

Pour citer cet article

Qinglian He, Traduit de l’anglais par Izoard Celia, « La structure sociale vacillante de la Chine [2000] », Agone, 3/2013 (n° 52), p. 143-179.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-3-page-143.htm


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