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Agone

2013/3 (n° 52)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782748901801
  • Éditeur : Agone

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Dushu – le mot signifie, littéralement, « lecture » – est une revue mensuelle fondée en 1979, avec sa fameuse devise : « Pour la lecture, pas de zone interdite. » Elle a publié un large éventail de recensions de livres, de mémoires et d’essais dus à des spécialistes, allant de courtes notices (de quelques centaines de caractères) à des textes de 12 000 caractères (environ 7 500 mots, en français), la dimension moyenne étant de 4 000 caractères, soit 2 500 mots. Au début des années 1980, quand la rédaction était dirigée par Ni Ziming et Chen Yuan, les contributions – en beau style – de savants de l’ancienne génération et les essais politiques de penseurs du Parti à l’esprit ouvert constituaient une part importante des articles publiés par la revue. À l’époque, Dushu n’était pas du tout le seul espace ouvert au débat d’idées : Lishi Yanjiu (Études d’histoire) et Zhongguo Shehui Kexue (Les Sciences sociales en Chine) tenaient aussi leur place dans la discussion des sujets contemporains. Dushu était connue en particulier pour ses publications de mémoires et de portraits d’intellectuels, qui constituaient une espèce de panthéon par le moyen duquel l’intelligentsia chinoise pouvait se construire une nouvelle identité collective.

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Malgré de nombreux désaccords, il y avait à ce moment-là un consensus tacite des intellectuels sur une orientation générale : ils partageaient un même sentiment de lassitude après le récent passé révolutionnaire et une même aspiration à la modernisation que résumait la notion de « Nouvelles Lumières » comme caractéristique de l’époque, révélatrice de leur inclination pour un universalisme libéral. C’est ce qui allait s’exprimer place Tian’anmen en 1989. Les « Nouvelles Lumières » étaient marquées par un certain occidentalo-centrisme fondé sur la croyance en un modèle de modernisation suivant linéairement le cours de l’histoire et dont l’expérience occidentale semblait offrir un très bon exemple. Il est intéressant de noter que nombre d’articles des années 1980 concernaient le Japon : remodelée par les États-Unis après 1945 et ayant échappé au traumatisme d’une révolution politique, l’économie japonaise était devenue la deuxième économie mondiale. L’admiration pour le Japon reposait sur une comparaison implicite : en Chine, la révolution avait perturbé le processus de modernisation et fait que le pays était à la traîne. Quand le Parti communiste chinois (PCC) a eu pris ses distances par rapport à son passé révolutionnaire et s’est redéfini après 1978 comme le « parti de la modernisation », beaucoup d’intellectuels ont donc estimé qu’il était revenu sur la bonne voie. Pour la Chine, la tâche urgente était de suivre l’exemple des pays développés et de s’intégrer au courant dominant de l’ordre mondial, selon le consensus post-révolutionnaire. Et la glorieuse mission des intellectuels chinois, de leur côté, était d’utiliser les critères codifiés de la modernité pour critiquer le développement passé et présent de la Chine.

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À partir de 1985 environ, Dushu s’est attachée en particulier à faire connaître des méthodologies et des concepts venus de l’Ouest : la théorie de la modernisation, la sémiologie, le formalisme russe, les analyses de Foucauld, Braudel et l’école des Annales ont constitué un breuvage enivrant pour une jeune génération d’intellectuels. Cela faisait partie de la vague qu’on a appelée la « fièvre culturelle » des années 1980 qui se traduisait par la traduction d’ œuvres de Nietzsche, Freud, Heidegger, Sartre et quelques autres, dont Dushu publiait les recensions. En même temps, si l’on regarde le contenu de la revue à la fin des années 1980 et au début des années 1990, on n’y voit à peu près aucune trace des changements qui affectaient alors la société chinoise au-delà du monde intellectuel : dissolution des communes populaires, développement des entreprises de ville ou de village, « marchéisation » de l’économie, décentralisation fiscale, etc. La revue fonctionnait plutôt comme un salon ou un club.

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Dushu n’a pas souffert autant que d’autres revues de la répression qui a suivi Tian’anmen et est restée un site ouvert à la « fièvre culturelle ». Le fait que, parmi les autres magazines influents des années 1980, beaucoup aient été affectés par les pressions exercées sur eux et aient perdu une bonne partie de leur vigueur intellectuelle a amené Dushu à jouer un rôle plus important mais la « commercialisation » de la société chinoise après 1992 lui a probablement posé un plus grand défi. À ce moment-là, en effet, le lectorat de la plupart des revues d’idées s’est réduit et Shen Changwen, rédacteur en chef de 1986 à 1996, a opté pour une politique moins élitiste et voulu que les articles de la revue soient d’une lecture plus facile. Mais à partir de 1996, quand, après le départ à la retraite de Shen, Wang Hui puis Huang Ping ont été invités à rejoindre la revue – initialement pour une durée limitée –, Dushu a pris une orientation plus critique et plus universitaire. L’équipe Wang-Huang a renforcé la couverture par la revue de sujets de sciences sociales et encouragé des prises de position claires sur les questions politiques et économiques du moment. La nouvelle direction de la revue s’est aussi intéressée plus que les précédentes aux échanges avec la communauté intellectuelle internationale. Avec Wang et Huang comme rédacteurs en chef, Dushu est devenue une revue de critique sociale, peu sympathique à certains, mais posant malgré tout des questions qui recevaient indiscutablement un large écho.

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Du point de vue professionnel et générationnel, les deux nouveaux rédacteurs en chef représentaient une rupture par rapport à leurs prédécesseurs : de 1976 à 1996, la revue avait été dirigée par des éditeurs et des rédacteurs dotés d’une formation générale en littérature, en histoire et en philosophie. Wang et Huang avaient derrière eux une formation universitaire plus rigoureuse. Wang, né en 1959, a d’abord été connu comme spécialiste de Lu Xun et a fait ses études de doctorat en histoire de la littérature chinoise. À la fin des années 1980, il s’est tourné vers l’histoire intellectuelle. Son long article « La pensée chinoise contemporaine et la question de la modernité », composé en 1994 mais publié seulement en 1997 a été un choc pour les intellectuels chinois et a suscité de grands débats du fait de son attitude critique envers la modernité capitaliste et de son approche fermement socio-historique de l’histoire des idées [1][1] Wang Hui, « Dangdai Zhongguo Sixiang Jingkuang yu Xiandaixing.... Son récent ouvrage en quatre volumes, L’Essor de la pensée chinoise moderne, explore systématiquement la transformation de la façon de penser traditionnelle dans les contextes sociaux modernes. Actuellement Wang enseigne à l’université Tsinghua et est l’un des universitaires chinois les plus connus. Huang Ping, né en 1958, a obtenu son doctorat en économie à la London School of Economics ; il enseigne aujourd’hui à l’Académie chinoise de sciences sociales. Il a été membre de la rédaction de plusieurs revues internationales, notamment Comparative Sociology, le British Journal of Sociology et Current Sociology, et il a écrit sur le développement social, la modernité et la mondialisation, et surtout sur le développement rural et l’équilibre régional de la Chine. Lui et Wang ont une solide formation en théorie sociale, qui leur permet de poser beaucoup de questions critiques sur la Chine contemporaine. Au niveau de la formation générale, ils sont complémentaires l’un de l’autre : Wang est compétent en littérature et en histoire, Huang en sciences sociales empiriques.

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Ce changement à la direction de Dushu est en partie l’illustration d’un processus plus vaste de différenciation entre les intellectuels dans le cours des années 1990. Les sciences sociales ont pris une place croissante dans la discussion des problèmes publics à partir du milieu de cette décennie, et Wang est l’un des nombreux spécialistes de littérature qui, dans ces années-là, ont abandonné ce domaine pour se consacrer à l’histoire sociale et politique. Mais la nouvelle orientation de Dushu correspond aussi au spectaculaire clivage idéologique qui s’est opéré à partir du milieu des années 1990 dans le monde des intellectuels, quand beaucoup d’entre eux ont commencé à critiquer, arguments à l’appui, le chemin suivi par la Chine pour son développement. Une attitude très controversée, dont les tenants ont été rapidement qualifiés de « nouvelle gauche » ou « postmodernistes ». Les deux étiquettes avaient, dans le contexte de l’époque, des connotations fortement négatives, car longtemps encore après les années 1970, c’était presque insulter un intellectuel que le traiter d’homme « de gauche » (le contraire de « libéral »), la majorité des intellectuels ayant été victimes auparavant de l’ultra-gauchisme du PCC. « Postmoderniste » paraissait même plus étrange encore : comment un intellectuel pouvait-il critiquer l’idéal de la modernisation dans une société arriérée ?

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Mais la croissance des années 1990 a eu des résultats que les intellectuels de la décennie précédente ne pouvaient guère imaginer. Après le fameux discours de Deng Xiaoping en 1992, lors de son « voyage du sud », le PCC s’est engagé dans un processus de réformes marqué par le passage à l’économie de marché, par les privatisations et l’intégration dans l’ordre capitaliste mondial ; et dans ce processus, l’expansion rapide d’une industrie manufacturière orientée vers l’exportation a posé les bases d’un développement qui a fait de la Chine « l’atelier du monde ». Mais en même temps, la vente des entreprises publiques, combinée à des coupes dans les budgets sociaux, pour compenser le déficit dû à la décentralisation fiscale des années 1980, a abouti au licenciement de millions de travailleurs des entreprises d’État. La vague des privatisations s’étant étendue aux entreprises qui étaient la propriété collective des villes et des villages, ce sont des millions de paysans de l’intérieur du pays qui, à leur tour, ont perdu leur travail et ont dû venir chercher un emploi dans les grandes villes de la côte. Les inégalités se sont creusées entre riches et pauvres, districts urbains et ruraux, régions côtières et arrière-pays. La pollution a augmenté spectaculairement. Le coût élevé du développement a été supporté par la population.

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Ce sont ces conditions qui ont fait voler en éclat le relatif consensus qui s’était établi entre l’ensemble des intellectuels chinois pendant les années 1980. Le gouvernement s’en tenait à la doctrine de « l’efficacité d’abord » – xiaolü youxian – et interdisait toute remise en cause explicite de ce programme. Les économistes du courant dominant formaient une espèce de clergé veillant sur le programme de privatisations et sur les coupes dans le budget de l’État-providence, et pendant longtemps ils ont quasiment monopolisé le débat entre intellectuels et dans la société dans son ensemble. Tous les problèmes qui pouvaient venir des privatisations et de l’inégalité du développement étaient considérés comme de simples ratés temporaires qu’une plus grande ouverture au marché ferait cesser. Pour beaucoup d’intellectuels, la croissance rapide des années 1990 justifiait leur confiance dans la modernisation : la privatisation allait conduire au développement économique, qui, à son tour, déboucherait sur la liberté politique ; il était entendu pour eux que ce processus hayeko-friedmannien était un mouvement irrésistible de l’histoire du monde. Et puis les choses ont bougé. Quelques auteurs ont attiré l’attention sur « la face sombre » du modèle de croissance chinois. Des voix nouvelles ont commencé à se faire entendre : le concept de modernisation des années 1980 est apparu de plus en plus problématique et discutable. Des désaccords se sont exprimés qui révélaient la fragilité des fondements intellectuels du consensus antérieur. Revue d’idées, Dushu ne s’est pas contentée d’être le témoin de cette transformation, elle en est devenue un acteur important.

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Texte original « No forbidden zone in reading ? », NLR II-49, janvier-février 2008.

Notes

[1]

Wang Hui, « Dangdai Zhongguo Sixiang Jingkuang yu Xiandaixing Wenti », Tanya, 1997, n° 5. Pour une traduction anglaise, lire Wang Hui, « Contemporary chinese thought and the question of modernity », Social Text, 1998, n° 55.

Résumé

Français

Pour beaucoup d’intellectuels, la croissance rapide des années 1990 justifiait leur confiance dans la modernisation : la privatisation allait conduire au développement économique, qui, à son tour, déboucherait sur la liberté politique ; il était entendu pour eux que ce processus hayeko-friedmannien était un mouvement irrésistible de l’histoire du monde. Et puis les choses ont bougé. Quelques auteurs ont attiré l’attention sur « la face sombre » du modèle de croissance chinois. Des voix nouvelles ont commencé à se faire entendre : le concept de modernisation des années 1980 est apparu de plus en plus problématique et discutable. Des désaccords se sont exprimés qui révélaient la fragilité des fondements intellectuels du consensus antérieur. Revue d’idées, Dushu ne s’est pas contentée d’être le témoin de cette transformation, elle en est devenue un acteur important.

Pour citer cet article

Yongle Zhang, Traduit de l’anglais par Raviart Philippe-Étienne, « Pas de zone interdite pour la lecture ? Dushu et l’intelligentsia chinoise [2008] », Agone, 3/2013 (n° 52), p. 207-212.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-3-page-207.htm


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