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Agone

2013/3 (n° 52)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782748901801
  • Éditeur : Agone

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Américains et japonais ont publié en février 2005 une déclaration conjointe dans laquelle ils expriment leur préoccupation commune à propos de la « sécurité » dans le détroit de Formose – signe que Tokyo est décidé à revenir sur le théâtre d’anciennes opérations coloniales dans la mer de Chine méridionale. Cette déclaration a de nouveau attiré l’attention internationale sur l’avenir de Taïwan. Beaucoup craignent que, dans les années à venir, un conflit militaire majeur entre la Chine et les États-Unis (avec peut-être les Japonais aux côtés des Américains, cette fois) n’éclate à propos de Taïwan. L’évolution de la situation politique dans l’île même a suscité beaucoup moins de débats, même si les élections présidentielle et législatives de l’an dernier ont été suivies de plus près que d’autres compétitions du même genre dans le passé. L’élection présidentielle a vu la courte victoire, pour le camp vert, du président sortant, Chen Shui-bian, chef du Parti progressiste démocratique (PPD). Les élections législatives qui ont suivi ont été remportées par le camp bleu du vieux Parti nationaliste chinois, le Kuomintang (KMT) et ses alliés. L’organisation par la NLR d’une table ronde au cours de laquelle de grands artistes et intellectuels taïwanais ont réfléchi de manière critique à la situation actuelle [1][1] Hou Hsiao-hsien, Chu Tien-hsin, Tang Nuo et Hsia Chu-joe,... est un signe qui permet d’espérer que la richesse des débats qui se déroulent à Taïwan recevra un plus large écho à l’étranger, où la perception que l’on a de l’île tend à être façonnée essentiellement par des commentaires centrés sur les positions de la Chine et des États-Unis, et non sur Taïwan même.

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En sens inverse, les spécialistes étrangers et leurs idées ont commencé à jouer un rôle dans les discussions qui ont lieu à Taïwan sur le passé et l’avenir de l’île. Exemple remarquable, l’intervention de Benedict Anderson à Taipei en 2000, publiée l’année suivante par la NLR, qui présentait un cadre comparatif large pour comprendre la montée du nationalisme taïwanais. S’appuyant sur son célèbre ouvrage L’Imaginaire colonial, Anderson posait la question de savoir si l’on devait considérer les Taïwanais comme une communauté « créole » classique. Consacré aux origines historiques du nationalisme taïwanais à l’époque de la domination japonaise, l’ouvrage de Rwei-ren Wu, une référence sur le sujet, constitue une réponse de première importance, placée elle aussi dans une perspective comparative qui comprend la Corée, Okinawa et les Kouriles, mais aussi ce qui s’est passé en Europe orientale [2][2] « The formosan ideology : oriental colonialism and....

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Jusqu’ici, les chercheurs de Chine continentale n’ont guère pris part à ces débats. Les conditions politiques qui règnent là-bas ont rendu difficilement audibles, parce que noyées sous les grandes orgues de l’idéologie officielle, des contributions indépendantes à la réflexion sur Taïwan. Mais il est vraisemblable que des interlocuteurs sérieux vont émerger comme ç’a été le cas pour le Tibet [3][3] Lire Wang Lixiong, « Reflections on Tibet », NLR 14,.... Plus tôt cela se produira, mieux ce sera pour les deux communautés de part et d’autre du détroit. En Angleterre, Perry Anderson, dans un article écrit juste après la controverse sur les résultats de l’élection présidentielle de 2004, a essayé d’envisager le problème de Taïwan selon deux points de vue, en prenant en compte des réflexions menées à Pékin et à Taipei [4][4] Perry Anderson, « Stand-off in Taïwan », London Review.... Mais depuis, la politique de l’île a évolué. Lors des élections législatives de décembre 2004, le camp bleu a conservé la majorité, mais la participation a chuté, passant d’un peu plus de 80 % en mars à moins de 60 % en décembre, un niveau particulièrement bas dans la courte histoire de la démocratie taïwanaise, qui en dit long sur la désillusion des électeurs quant à la qualité de la politique dans leur pays. Mais la marée du nationalisme taïwanais ne donne aucun signe de reflux [5][5] Je voudrais remercier Taïwan shehuei yenchiu chik’an....

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Comment considérer ces phénomènes historiques ? Le texte de Benedict Anderson sur le nationalisme asiatique est un bon point de départ. Sa thèse est que l’on peut envisager le nationalisme taïwanais comme la manifestation contemporaine d’une forme familière de nationalisme, celui de colons installés outre-mer qui développent une identité propre et entendent se séparer de l’empire de la métropole. C’est ce que l’on a vu au xviiie siècle avec les treize colonies américaines par rapport à l’Angleterre, au début du xixe avec l’Amérique latine face à l’Espagne et au Portugal, et à la fin de ce même siècle avec les dominions vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Dans le passé, explique Anderson, ce genre de nationalisme n’a pas eu besoin de différences ethniques ou linguistiques pour fonder sa légitimité ; il n’en a pas davantage besoin aujourd’hui. Si l’identité taïwanaise est une variante, à la fin du xxe siècle, du même modèle, qu’en est-il alors du nationalisme chinois ? Selon Anderson, celui-ci serait la combinaison, depuis l’époque de Sun Yat-sen jusqu’à aujourd’hui, d’une part des élans d’un « nationalisme populaire » résistant à la pénétration en Chine continentale des Occidentaux et des Japonais et, d’autre part, des éléments d’un « nationalisme officiel » héritier des prétentions de l’État Qing, lui-même empire continental. Le premier de ces nationalismes serait apparu au milieu d’un ensemble de mouvements anti-impérialistes qui, à travers le monde, luttaient pour la libération des peuples asservis et les incitaient à élaborer leur propre vision d’un avenir indépendant, l’objectif du second étant de contrôler des territoires et de restaurer un pouvoir, au nom de traditions prémodernes et d’anciennes conquêtes – à la manière des Jeunes Turcs dans l’Empire ottoman. Dans l’histoire du xxe siècle, fait observer Anderson, ces deux formes de nationalisme se sont souvent superposées et ont coexisté à l’intérieur d’une seule et même nation, mais il est essentiel, selon lui, d’être bien attentif et de ne pas les confondre.

Variations du nationalisme

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Cela dit, on peut aussi regarder de plus près la façon dont les discours de légitimité nationale ont évolué en fonction des diverses conditions historiques à travers le monde. Ils n’apparaissent pas, en effet, comme des ensembles homogènes. Il s’agit généralement de combinaisons hétérogènes dans lesquelles des intérêts divergents pèsent d’un poids différent dans les constructions idéologiques successives. Selon l’époque envisagée, les intérêts démocratiques, ethniques, linguistiques, culturels, sociaux ou économiques occupent des places différentes dans l’ordre des priorités. Ce qui suit est une esquisse des principales variations ou variantes du nationalisme depuis la fin du xviiie siècle.

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Le premier nationalisme fut celui des colons, qui entra dans l’histoire avec la Révolution américaine et qui avait pour cible l’ordre colonial impérialiste existant – c’est la fameuse démonstration de L’Imaginaire national. Pour ce type de nationalisme, la construction vigoureuse d’une identité locale s’appuie essentiellement sur la revendication de droits proto-démocratiques, lesquels constituent alors une base puissante pour obtenir des droits économiques et d’autres droits politiques. Pour ce premier nationalisme, l’ordre des priorités était donc : des revendications proto-démocratiques (« pas d’imposition sans représentation »), ensuite des droits à la souveraineté politique et économique, les revendications ethniques étant absentes. Vint ensuite le nationalisme romantique qui faisait appel, lui, aux particularités ethniques et linguistiques apparues avec le début de l’effondrement des États dynastiques, notamment l’Empire ottoman et celui des Habsbourg. Dans ces États, comme beaucoup d’auteurs l’ont souligné, l’identité culturelle entre gouvernants et gouvernés devint, en rupture directe avec l’ordre ancien, la condition de la légitimité politique. Quant aux revendications démocratiques en tant que telles, elles n’étaient pas centrales pour les mouvements de l’époque, qui se battaient pour l’unité nationale ou l’indépendance. L’ordre des priorités était alors le suivant : l’origine ethnique, la langue, la culture, suivies des droits politiques – généralement conçus d’un point vue plus collectif qu’individuel – et des réformes sociales.

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Ce nationalisme romantique avait eu son origine en Europe, mais ses thèmes, au moment de la Première Guerre mondiale, s’étaient répandus bien au-delà du vieux continent. On le voit après 1918 avec la doctrine de Wilson, qui conjuguait l’héritage romantique et des idées issues de l’expérience américaine, et pour laquelle les États-Unis devenaient le modèle de la société idéale, la démocratie et l’autodétermination des peuples constituant des principes liés entre eux. En pratique, cependant, les nouveaux États créés en Europe centrale et orientale après 1918 furent rarement des États démocratiques et l’autodétermination ne fut guère tolérée en dehors de l’Europe. Le traité de Versailles étendit même le colonialisme occidental au Proche-Orient et ignora les manifestations du 1er Mars en Corée et du 4 Mai en Chine, suivant en cela l’attitude de Wilson lui-même dans les Caraïbes et en Amérique latine. Le discours « wilsonien » eut donc une portée singulièrement limitée. Il ne s’appliqua pas partout également et avec la même rigueur, se contentant le plus généralement de déclarations de principes sur la démocratie et réprimant sans hésiter des révoltes populaires légitimes. Avec lui, l’ordre de classement était : d’abord la souveraineté, fondée – sélectivement – sur des critères ethniques, linguistiques et culturels, ensuite, loin derrière, la démocratie politique.

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À la même époque se développa, parallèlement à la doctrine wilsonienne, un discours rival, le discours léniniste. Sa référence était non plus la Révolution américaine mais la Révolution russe. Ce discours eut un retentissement universel, surtout extra-européen, et atteignit son acmé pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Sa thèse était que, même si les combats nationalistes contre l’impérialisme étaient vitaux, il fallait cependant les intégrer dans un combat politique et économique plus vaste, celui du socialisme contre le capitalisme : c’était là, par excellence, le conflit qui faisait avancer l’histoire. Dans ces conditions, les questions essentielles de l’État et de la révolution ne pouvaient se poser dans le cadre de la construction d’un État-nation tel qu’entendu habituellement. Après la séparation de l’Allemagne de l’Est et de l’Allemagne de l’Ouest, celle-ci voulut une réunification que celle-là refusa froidement pendant quarante ans au nom de l’idéologie léniniste. Cette même conception se trouve à l’origine de la création de fédérations multinationales en Union soviétique et en Yougoslavie.

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On peut observer que, la guerre froide une fois devenue une vraie guerre dans la péninsule coréenne, les invocations du « monde libre » par les puissances capitalistes ressemblaient beaucoup aux slogans des communistes du camp d’en face en ce qu’elles minimisaient l’importance, dans la politique mondiale, des facteurs ethno-nationaux qui risquaient de mettre en danger la mainmise exercée sur des colonies. C’est durant cette période que nombre de pays d’Asie et d’Afrique acquirent leur indépendance, au moment le plus fort des combats anticapitalistes des années 1950 et 1960. Ces nouveaux États se constituèrent rarement à l’intérieur de limites ethno-linguistiques. Le tracé de leurs frontières relevait en effet plus souvent de l’histoire coloniale que de divisions ethniques. Pour ces pays, la différence ethnique était un donné historique et ce qui importait réellement était la conquête d’une souveraineté nationale, laquelle avait très nettement la priorité sur les revendications linguistiques ou culturelles. Dans les cas où la nation était plus ou moins homogène d’un point de vue ethnique ou linguistique, le combat pour la définir fut généralement fonction de la guerre froide. Après les partitions du Vietnam et de la Corée, ce furent toujours les moitiés nord sous régime communiste qui demandèrent la réunification, considérant que la division du pays était le résultat d’une manipulation impérialiste, tandis que les moitiés sud, soutenues par le pouvoir américain, s’opposaient aux négociations sur la réunification – soit l’exact contraire de ce qui se passait en Allemagne, ce qui montre que les exigences nationales avaient plus d’importance pour les mouvements léninistes d’Asie. Globalement, l’ordre des priorités des léninistes après la Seconde Guerre mondiale était habituellement : d’abord la révolution anti-capitaliste, pour construire une souveraineté politique et économique, ensuite seulement l’unité nationale.

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Enfin, depuis les années 1990, les discours sur le nationalisme et l’indépendance ont plus d’une fois changé du fait des conditions historiques de la mondialisation capitaliste. Un des symptômes de ce changement a été l’émergence de ce que Benedict Anderson a appelé un « nationalisme à longue distance », celui des nationalistes les plus déterminés, venus de pays en voie de développement, qui résident souvent en Europe ou en Amérique et n’ont nulle intention de revenir chez eux, mais restent politiquement actifs et, loin d’elle, se font les ardents défenseurs de la terre de leurs ancêtres. En plus, il faut noter trois autres éléments dans la période contemporaine. D’abord tous les bouleversements du bloc soviétique, en commençant par les changements survenus en Pologne au début de 1989. En un premier temps, l’interprétation de ces faits s’est concentrée sur les aspirations démocratiques dans les pays concernés et, au plan économique, sur l’exigence de réformes visant à libéraliser les marchés. Mais après le retrait des troupes soviétiques d’Europe centrale et l’accession à l’indépendance des petites nations baltes, les affirmations léninistes ont été impuissantes à préserver plus longtemps l’intégrité de l’Union soviétique elle-même. Son éclatement a donné naissance, sur tout l’arc sud du domaine russe, à une série de nouveaux États dans lesquels, du Caucase à l’Asie centrale, ce sont les discours ethno-nationalistes qui sont devenus de plus en plus la principale et même la seule base de légitimation des régimes qui s’y sont installés. Inversement, la plupart des anciens pays satellites d’Europe centrale et orientale ont exprimé des aspirations nationales à une démocratie libérale et à une économie de marché. Dans ces États, on ne retrouve pas ce qui caractérisait les pays nouvellement émergents du tiers monde dans les années 1950, à la fois l’autonomie et la solidarité. Tous ont au contraire cherché à rejoindre le plus rapidement possible une Union européenne en cours d’élargissement. Globalement, l’ordre de priorité serait donc ici : d’abord les revendications démocratiques, ensuite les revendications économiques et ethniques.

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Mais, au moment de l’éclatement de la Yougoslavie, on vit s’effacer le thème de la démocratie. Dans les Balkans et ailleurs, les revendications ethniques devinrent la base d’affrontements sanglants entre communautés rivales. Au travers des guerres ou de prétendues interventions humanitaires, les différences linguistiques, culturelles et religieuses s’exacerbèrent au point d’apparaître à peu près irréconciliables. Dans leurs actions diplomatiques et leurs interventions militaires, les Occidentaux eurent rarement en tête les questions de démocratie. Dans le même temps, la récession qui, dans le monde entier, affectait les politiques de gauche après l’effondrement du bloc soviétique signifia qu’à ce moment il n’y avait pas ou quasi pas de constructions alternatives pour les aspirations nationales. Ce n’est probablement pas un hasard si, parmi les conflits ethniques les plus graves de l’histoire africaine récente, beaucoup ont éclaté pendant cette période, même si l’on peut faire remonter leurs origines tantôt à la volonté délibérée des puissances coloniales de favoriser les tensions tribales ou autres, tantôt aux manipulations des grandes puissances du temps de la guerre froide.

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En même temps, le développement de la mondialisation capitaliste faisait naître de nouveaux discours de pouvoir impérial. La signature de l’ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain), la création de l’OMC, les continuelles interventions politiques du FMI et le déploiement, sans effort, de la puissance militaire américaine dans le Golfe et les Balkans (ce qui entraîna des réactions massives – Seattle et la suite), tout cela contribua au développement de l’idée de nouvel empire. C’est alors que les États-Unis, réagissant violemment aux attaques du 11 septembre, envahirent l’Afghanistan et l’Irak. Après quoi, du fait même de la visibilité de la puissance américaine, bien des efforts furent entrepris pour conceptualiser la forme d’un nouvel ordre impérial. L’accent étant mis avant tout sur la guerre antiterroriste, la « sécurité » et la « stabilité » devinrent, si l’on ose dire, les premières priorités. Le résultat est que, sous la domination américaine, l’idée de « changement de régime » est devenue progressivement plus concevable tandis que les aspirations spécifiques au statut de nation diminuaient considérablement [6][6] Le Timor-Oriental constitue une brillante exception.... Ce contexte a profondément marqué les mouvements nationaux, dans la phase actuelle, en amenant certains, bon gré mal gré, à un « nationalisme de client ». Pour beaucoup de Bosniaques, de Kosovars, de Kurdes et d’autres, y compris de Libanais lors des récentes manifestations antisyriennes de Beyrouth, l’ordre des priorités est devenu : un, protection assurée par l’empire américain sous la forme d’une intervention humanitaro-militaire, deux, prospérité économique par l’entrée dans une économie de marché, trois, droits politiques à la liberté et à la démocratie.

Héritages chinois

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Tel est le contexte dans lequel il nous faut envisager le développement à Taïwan d’une conscience locale et d’un sentiment d’identité collective très forts. Ils s’enracinent dans un ensemble de conditions historiques où de nombreuses expériences ont laissé leur empreinte. La colonisation de l’île par des immigrés venus du continent à l’époque des Ming et des Qing a fourni quelques-uns des éléments d’un nationalisme « créole » à venir. Pendant les cinquante ans d’occupation japonaise – qui ont élargi le fossé culturel séparant les deux communautés de part et d’autre du détroit –, les Taïwanais ont été soumis à un colonialisme modernisateur dont l’administration était bien plus avancée que celle des puissances européennes, fournissant ainsi les éléments d’un nationalisme « anti-impérialiste » [7][7] Pour un exposé passionnant même si incomplet, lire.... Enfin, la tutelle diplomatique et militaire exercée par les Américains depuis les années 1950 et la dépendance qu’elle implique ont fourni les éléments d’un nationalisme de « client ». Mais, pour comprendre comment tous ces éléments interagissent dans l’île, il est indispensable avant tout de considérer les discours de légitimation des deux États chinois, la République populaire de Chine (RPC) et la République de Chine (RC).

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La République populaire, appuyée sur un mouvement révolutionnaire de masse conduit par le Parti communiste chinois (PCC) qui avait triomphé dans la guerre civile, se concevait en termes léninistes classiques. Avant 1945, les leaders du PCC n’excluaient pas et voyaient même d’un bon œil la possibilité que la population de Taïwan se débarrasse de la domination japonaise et conquière son indépendance. Après 1949, le Parti définissait encore sa tâche comme étant de « libérer le peuple opprimé » de l’île. À cette époque, l’intervention impérialiste américaine empêchait l’Armée de libération populaire de le faire, mais cela restait un objectif à long terme, en cohérence avec la conception léniniste qui faisait passer la révolution sociale et économique avant les questions nationales. Pendant les deux décennies suivantes, Pékin se montra très souple vis-à-vis de Taïwan au niveau diplomatique. Même après avoir récupéré le fauteuil de la Chine au Conseil de sécurité, en 1971, sa position ne changea pas de manière spectaculaire [8][8] Avant 1971, tous les efforts déployés par la RPC pour.... À la suite de la visite de Nixon en Chine au début des années 1970 et de celle de Deng Xiaoping en Amérique, et après la courte guerre sino-vietnamienne de 1979, la RPC ne laissa pas la question de Taïwan l’empêcher d’atteindre des objectifs plus importants. Elle ne fit pas du retrait américain de Taïwan (base militaire et base de renseignements essentielle pour Washington) un préalable à l’établissement de relations avec les États-Unis et accepta le maintien d’un protectorat américain de facto sur l’île. Dans les années 1980, la RPC abandonna, à l’intérieur, une position extrémiste et chercha à regagner un soutien populaire en menant une politique plus souple et tolérante. Taïwan aussi aida à cette évolution. Confiant dans son programme d’« ouverture et de réforme », le PCC s’engagea dans une stratégie de « compétition pacifique » avec le KMT, son vieux rival de Taipei qu’il tenait pour seul responsable du blocage du processus de réunification. Pékin déclara qu’il « plaçait ses espoirs dans le peuple taïwanais », encouragea la démocratisation de Taïwan et promut des échanges entre l’île et le continent à de multiples niveaux.

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Du temps où il détenait le pouvoir en Chine continentale, le KMT avait propagé un nationalisme chinois officiel pour contrer la position socialiste et de lutte des classes du PCC. Posant comme base de sa légitimité, sous Tchang Kaï-chek, le slogan « une nation, une idéologie et un chef », le gouvernement de la RC avait investi d’immenses ressources dans des opérations visant à écraser militairement les communistes. Après le repli à Taïwan du régime du KMT, Tchang Kaï-chek et son fils après lui maintinrent que le gouvernement de la RC installé à Taipei représentait la totalité de l’ancien empire Qing, y compris même la République populaire de Mongolie – État indépendant depuis 1921 [9][9] Les États-Unis eurent des problèmes avec Tchang Kaï-chek.... Sous le régime du KMT, Taïwan était traité en théorie comme l’une des vingt et quelques provinces sur lesquelles le KMT prétendait exercer sa souveraineté et qui étaient représentées nominalement – et majoritairement – dans les institutions politiques. Ceux que l’on appelait les « députés éternels » (wan nien kuo tai), des vieillards du KMT qui siégeaient à l’Assemblée nationale depuis 1947, conservèrent leurs sièges de représentants des provinces continentales jusqu’au début des années 1990. Pendant quarante ans, c’est eux qui élurent officiellement les deux Tchang à la présidence de la RC. S’agissant des relations avec la Chine continentale, le régime de Taipei rejeta d’emblée tout dialogue entre les deux gouvernements, refusant catégoriquement (les « Trois non ») tout contact, toute négociation, toute concession. Une position qui allait de pair avec des plans pour récupérer la Chine continentale avec l’aide militaire américaine (jusqu’au début des années 1960, la RC procéda à des parachutages clandestins de commandos de sabotage en Chine communiste). Sur l’île même, les continentaux qui débarquèrent à Taïwan après la défaite de Tchang Kaï-chek en 1949 furent toujours une minorité, constituant au plus le sixième de la population. Mais, dans la structure de la RC, ils étaient censés incarner la totalité de la Chine continentale, avec sa population infiniment plus nombreuse que celle de l’île. Dominant le système politique, ils jouissaient également de bien d’autres avantages en fait d’emploi et de mobilité sociale.

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Ainsi, en un sens, le KMT gouvernait Taïwan comme une force venue de l’extérieur – et ne différant guère en cela de Tokyo entre 1895 et 1945. Tandis que, pour l’extérieur, le régime continuait de tenir un discours nationaliste moderne, à l’intérieur la base de son pouvoir reposait sur une différence culturelle et sociale marquée entre lui et la population locale, et sur un contrôle étroit de la participation directe de cette population à la vie politique. Un exemple : l’imposition du mandarin comme « langue nationale », ce qui était discriminatoire pour la majorité des natifs de l’île qui parlaient le holo (un dialecte du Fujian appelé aussi le minnan, pour lequel il n’y a pas d’intercompréhension avec le mandarin). En réalité, les nouveaux arrivants eux-mêmes parlaient cette langue censément uniforme avec les mille et un accents de leurs villes ou villages d’origine dans toutes les provinces ou les cantons imaginables de la Chine continentale. Leur conscience d’être « chinois » – qui a à voir en cela avec la façon dont une catégorie de vieux Taïwanais privilégiés « se sentaient plus japonais que chinois » – reflète en partie la stratification sociale qui s’était opérée dans l’île même pendant le demi-siècle précédent et n’est probablement pas une simple nostalgie des riches traditions culturelles de la Chine.

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À partir des années 1970, la position du KMT se trouva menacée, de plus en plus sérieusement, sur deux fronts. À l’intérieur, le rapide développement économique avait entraîné une augmentation considérable de la population urbaine, multipliant le nombre des étudiants et, plus généralement, des membres de la classe moyenne passés par les écoles et de plus en plus rétifs à la dictature du KMT. Des demandes de démocratisation du régime s’exprimaient partout dans la société taïwanaise. En même temps, du fait des relations de plus en plus étroites entre les États-Unis et la RPC, le régime était menacé de perdre ce qui, de l’extérieur, garantissait sa sécurité, et d’être possiblement abandonné par Washington. Malgré la brutale répression qui précéda et suivit la mort de Tchang Kaï-chek, survenue en 1975, une opposition élargie apparut dans les années 1970 et se développa dans les années 1980. Avant sa mort en 1988, Tchang Ching-kuo tenta de relégitimer le KMT en levant la loi martiale et en assouplissant la position du régime sur la question des relations avec la Chine continentale. En vérité, tacitement encouragées par les autorités politiques des deux Chines, des entreprises taïwanaises avaient déjà commencé à investir dans les régions côtières du continent. À Pékin, Deng Xiaoping aurait évoqué les relations amicales qu’entretenaient le PCC et le KMT au début des années 1920 et tâté le terrain en vue d’une sorte d’arrangement avec Tchang Ching-kuo.

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Du fait de cette évolution, beaucoup de journalistes taïwanais se trouvaient à Pékin au printemps 1989, non parce qu’ils auraient prévu les manifestations de la place Tian’anmen, mais pour une occasion historique : la première visite à Pékin de membres importants du régime de Taipei – le ministre des Finances Shirley Kuo venait assister à la réunion annuelle de la Banque asiatique de développement – et le premier match disputé par une équipe sportive taïwanaise sur le continent. Le massacre du 4 Juin causa un choc dans l’opinion publique à Taïwan autant qu’ailleurs. Mais, paradoxalement, des sondages effectués à Taïwan avant et après le 4 Juin montrèrent une opinion de plus en plus favorable à la liberté et à la démocratie mais aussi à une réunification avec la Chine, soit l’exact contraire de la position officielle du KMT à l’époque. À Taïwan, le mouvement démocratique qui s’épanouit dans les manifestations étudiantes de « l’azalée sauvage » au début de 1990, accompagné de mouvements sociaux de grande ampleur dans les villes et à la campagne, fit craquer la croûte du vieux régime du KMT. Pour éviter de perdre le contrôle de la situation, le gouvernement de Lee Teng-hui – qui avait succédé à Tchang Ching-kuo en 1988 – réagit aux pressions de la base en cherchant à reprendre l’initiative d’une réforme institutionnelle – et à en tirer profit. Le résultat fut la suppression des contrôles policiers et de la censure, celle aussi des « députés éternels » à l’Assemblée nationale, la liquidation du système dit de « mobilisation et élimination des rebelles » (tung yuankan luan) et l’annonce de la fin des hostilités avec la RPC. Pendant un temps Taipei parut avoir l’avantage dans la guerre des mots sur le sujet de la réunification puisque de son côté il y avait « la démocratie ».

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Pendant ce temps-là, Pékin, objet de nouvelles sanctions internationales au lendemain du massacre de Tian’anmen, faisait des efforts particuliers pour attirer sur le continent des capitaux taïwanais. Dans cette situation, Taipei prit l’initiative de mettre en place un organisme censément privé, la Fondation des échanges dans le détroit (Straits Exchange Foundation-SEF), chargé de gérer les questions pratiques de transport et de commerce. À quoi Pékin répondit en créant son symétrique, l’Association chinoise pour les relations dans le détroit de Taïwan (Association for Relations Across the Taïwan Straits-ARATS). Une rencontre entre les dirigeants des deux organismes se tint à Singapour, suivie de la visite à Taïwan de l’adjoint du président de l’ARATS, Tang Shubei. Ces développements, un encouragement pour les « unionistes » des deux côtés du détroit, fournirent à Pékin une marge de man œuvre politique et économique dont la Chine avait un besoin urgent après 1989. Le PCC avait caressé l’espoir de pouvoir réintégrer Taïwan dans la RPC en trouvant avec les principaux leaders du KMT un accord qui leur aurait donné l’espèce de statut honorifique qu’avaient obtenu les seigneurs de la guerre et les généraux nationalistes qui s’étaient soumis à Pékin après la guerre civile. Cet espoir fut déçu : à la fin de 1991, Taipei fit savoir à Pékin qu’après la démocratisation de l’île il ne fallait plus songer à des « accords secrets ».

Pékin et la construction d’un empire

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À la même époque, la base de légitimité du régime de la RPC changeait. La dénonciation maoïste des dangers d’une « évolution pacifique » vers le capitalisme appartenait désormais au passé. Après le « voyage du sud » de Deng en 1992 on assista à une ouverture sans retenue au marché, avec un développement capitaliste galopant, une croissance extrêmement rapide et des inégalités qui se creusaient. Les déclarations officielles selon lesquelles il s’agissait d’une « économie de marché socialiste avec des caractéristiques chinoises » ressemblaient, selon l’expression chinoise, au lancement d’une nouvelle entreprise sous le nom d’une vieille société (jie ke shan shi). La nouvelle prospérité, même inégale, aida considérablement le régime à surmonter la grave crise de légitimité politique qui l’avait frappé après le massacre de Tian’anmen. Mais la contradiction entre les références au socialisme (même si elles allaient decrescendo) et les réalités d’un capitalisme débridé laissait tout de même un grand vide moral et idéologique. Pour le combler, le PCC en appela alors et de plus en plus au nationalisme. Le spectacle de la désintégration de l’URSS et de la Yougoslavie ne pouvait que renforcer les craintes de Pékin. Pour certains cercles de réflexion gouvernementaux comme pour les observateurs étrangers, ce qui se passait dans ces pays-là risquait d’affecter l’avenir de la Chine. « Stabilité » et « sécurité » avaient été les mots d’ordre du pouvoir depuis la répression de Tian’anmen en 1989. Ils prirent une nouvelle vigueur au nom de l’intérêt national. Les années 1990 virent la montée régulière d’une variété officielle de nationalisme, fondée sur des revendications territoriales remontant aux conquêtes des vieilles dynasties impériales et sur le développement de la richesse et du pouvoir de l’État central. Le changement idéologique d’ensemble du PCC fut formalisé en 2000 avec l’adoption officielle de la doctrine des « Trois représentativités » : le Parti ne défendait plus particulièrement la révolution socialiste mais, sans aucune référence à la notion de classe, « les exigences de développement des capacités de production » et « le progrès de la culture chinoise », ainsi que « les intérêts fondamentaux de la grande majorité des Chinois », sans référence aux différentes nationalités.

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En politique intérieure, ce virage idéologique se traduisit par un net changement d’attitude au Tibet et au Xinjiang. Dès le milieu des années 1990, déjà, et depuis lors, la politique d’ensemble vis-à-vis des nationalités est marquée par un chauvinisme han prononcé. L’immigration et l’implantation économique han dans les deux régions (en particulier le Xinjiang où il y avait moins besoin d’acclimatation) se développent à un rythme alarmant. Les équilibres démographiques en sont bouleversés et les tensions ethniques aggravées, avec pour résultat une escalade dans la répression. En politique étrangère, le PCC, loin de se faire le chantre de l’anti-impérialisme et moins encore du socialisme, cherche à se hisser au rang des grandes puissances aux conditions posées par celles-ci. Au moment où l’expansionnisme militaire américain est à son comble, Pékin apporte son aide à l’invasion de l’Afghanistan, approuve au Conseil de sécurité l’occupation de l’Irak et soutient le coup d’État en Haïti. Complaisante avec les puissants, la Chine est dure avec les faibles et se désintéresse des conflits et des souffrances qui affectent des peuples ordinaires, comme le montrent ses grands projets d’investissement au Soudan ou son indifférence à la famine en Corée du Nord. L’objectif du nouveau nationalisme officiel – qui, comme en Europe avant la Première Guerre mondiale, peut exalter des passions populaires qu’il ne contrôle pas [10][10] On voit cette dynamique à l’œuvre dans la prolifération... – est de faire entrer le pays dans le club des grandes puissances. La croissance économique est continue et les groupes de réflexion gouvernementaux élaborent les plans d’un ordre mondial multipolaire dans lequel la Chine pèsera de tout son poids aux côtés d’autres méga-États comme les États-Unis et l’Union européenne dans la lutte pour les parts de marché et les zones d’influence.

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La politique de Pékin à l’égard de Taïwan a changé de manière analogue. Après 1992, l’insistance avec laquelle Lee Teng-hui rappelait que la RC était un État au même titre que la RPC, les efforts qu’il fit pour assurer une place internationale à Taïwan, y compris en tentant, à partir de 1994, de réintégrer l’ONU, ne déclenchèrent pas immédiatement des attaques de Pékin. On peut supposer que le Comité permanent du PCC étudiait la réponse à faire dans le cas où l’île envisagerait son indépendance. En tout cas, en 1995 sa position était arrêtée : Pékin menaça d’utiliser la force contre tout changement de statut de l’île. Des tirs d’essai de missile eurent lieu dans le détroit pour la première fois en 1995, à l’occasion – anecdotique – de la visite de Lee à Cornell, l’université américaine dont il était diplômé. Après quoi Pékin installa de nouveaux sites de lancement de missiles dans le Fujian et le Guangdong et multiplia les patrouilles sous-marines dans la mer de Chine méridionale. Alors que dans les années 1980 les deux parties avaient exploré différents moyens de coexister dans les instances internationales, Pékin ne cessa de renforcer son blocus diplomatique, privant Taipei de toute chance de jouer un rôle international [11][11] Dans les années 1990, la RPC mit son veto à l’acceptation... et ne le laissant reconnaître que par une poignée d’États d’Amérique centrale et de petites îles du Pacifique dont l’attitude n’était pas affectée par la fin de la guerre froide.

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Exploitant le rapide développement de sa puissance et de son statut, Pékin n’a perdu aucune occasion, dans les rencontres internationales, de s’opposer à la présence des jeunes Taïwanais, leurs activités fussent-elles les plus pacifiques et sans rapport avec la politique [12][12] Parmi les exemples de mesquineries de ce genre, citons.... Les médias chinois ne cessent de dénoncer les principaux hommes politiques taïwanais et, en mars 2005, le Congrès national du peuple a approuvé un projet de loi contre la sécession, qui ne visait que Taïwan. Au reste, Pékin manie la carotte et le bâton : les menaces militaires intermittentes et les attaques continuelles de la propagande vont de pair avec la perspective de bonnes affaires offerte aux fabricants et aux promoteurs taïwanais sur le marché urbain chinois en pleine expansion, et avec des propositions pour faciliter et rendre plus libres les voyages entre l’île et le continent.

Une conscience taïwanaise

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Sans doute ce mélange de menaces et d’invites a-t-il eu un effet sur la population et les responsables politiques taïwanais, mais le résultat n’a pas toujours été celui que Pékin escomptait. La démocratie venait d’être instaurée sur l’île et, du coup, le PPD, le parti du camp vert qui avait été à la pointe du combat contre le régime de la loi martiale, accrut rapidement son audience. Il avait toujours été partisan de l’indépendance de Taïwan : la démocratie une fois installée, le volet national de son programme passa au premier plan. Les Taïwanais d’origine ayant été durablement désavantagés sous l’ancien régime du Kuomintang – venu du continent –, il était naturel que leurs aspirations prennent une certaine coloration « ethnique ». La conjoncture internationale eut aussi quelque chose à voir là-dedans. Au moment où les conflits éclataient dans les Balkans et où le thème des rivalités interethniques s’imposait un peu partout, il était tentant pour les hommes politiques taïwanais de recourir à ce qui semblait une idéologie dans l’air du temps pour souligner les différences « essentielles » existant entre la Chine continentale et Taïwan. Puisque chaque fois que Pékin brandissait des menaces le ressentiment populaire montait d’un cran chez les électeurs taïwanais, une aile « fondamentaliste » du camp vert entreprit de démontrer que les Taïwanais n’étaient pas du tout des Han, qu’ils étaient issus – constituant ainsi une race distincte – de l’union entre des colons venus du continent et la population autochtone malaiso-polynésienne.

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Même si ce genre de positions demeurait marginal, il était évident qu’un nationalisme populaire se développait à Taïwan. Il reste que l’ordre de ses priorités était clair lui aussi : d’abord les revendications démocratiques, ensuite seulement, et loin derrière, l’aspiration à une nation définie culturellement et ethniquement. À l’occasion des élections des maires et des gouverneurs de province en 1994 et, en 1996, de celle du président de la République, la question « ethnique » ne figura pas parmi les thèmes de campagne les plus importants et les candidats élus ne furent pas des partisans déclarés de l’indépendance de Taïwan.

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Mais, le KMT ne cessant de s’affaiblir – scission dans le camp bleu en 2000, ralliement de Lee Teng-hui lui-même au camp vert par la suite – et le PPD ayant conquis la présidence, inévitablement l’ordre des priorités s’inversa. Certes, la démocratie demeurait le marqueur principal de la conscience taïwanaise – réussite qui faisait la fierté de la communauté de l’île et la distinguait de la Chine continentale – mais comme dans beaucoup d’autres pays, une fois installée à Taïwan elle cessait ipso facto d’être un enjeu dans le combat politique. C’est donc au nationalisme qu’il fut principalement fait appel pour attirer les voix des électeurs, et la question de l’identité devint un thème majeur de la campagne électorale. Les candidats du KMT tentèrent eux aussi de séduire les électeurs avec des déclarations sur leur qualité, toute nouvelle, de Holo et des formules du genre : « Nous sommes tous de nouveaux Taïwanais ». La prétention de la RC à être le gouvernement de toute la Chine continentale disparut du programme de tous les partis. En même temps, le PPD fit clairement entendre qu’il était favorable à l’indépendance de Taïwan. Le camp vert, qui invitait les Taïwanais à se méfier des communistes qui les accompagnaient dans leurs voyages, mit au cœur de sa campagne la défense des intérêts de Taïwan contre l’expansionnisme de la Chine continentale. Pour n’être pas en reste, le camp bleu déclara que ce que le peuple taïwanais voulait avant tout c’était une coexistence pacifique et qu’il ne fallait pas mettre celle-ci en péril en poussant imprudemment Pékin à la guerre par des prises de positions radicales en faveur de l’indépendance de l’île.

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Quand on se rendit compte en RPC que l’instauration de la démocratie à Taïwan voulait dire que la population allait choisir non pas entre le PCC et le KMT mais entre un camp vert fermement partisan de l’indépendance et un camp bleu qui n’était plus que théoriquement favorable à la réunification, l’inquiétude et l’hostilité montèrent de plusieurs crans. Pékin déplora, sans rire, que les masses taïwanaises fussent sous l’emprise de politiciens menteurs et de médias partisans. Pour s’adapter à la nouvelle situation, les dirigeants chinois commencèrent à jouer la carte américaine dans les relations avec Taipei. En juillet 1998, pendant la visite officielle en RPC de Bill Clinton, Jiang Zemin obtint du président américain l’assurance renouvelée que les États-Unis s’en tenaient toujours au principe « une seule Chine » et, trois mois plus tard, en compagnie d’autres dirigeants de la RPC, il recevait à Pékin le président de la SEF. Des rumeurs circulèrent d’après lesquelles Jiang caressait l’idée d’une rencontre avec Lee en personne, accompagnée de déclarations sur la fin de l’hostilité mutuelle entre les deux Chines, avec, au bout, un prix Nobel de la paix pour tous les deux, avant sa retraite prochaine. Mais comme tout ceci restait dans le cadre du principe « une seule Chine », Lee ne manifesta aucun enthousiasme face à l’ouverture de Pékin, et on en resta là. Toutefois, les responsables politiques taïwanais des deux camps prirent note du rapprochement entre les États-Unis et la RPC et rivalisèrent pour obtenir les faveurs de Washington. Le résultat donne inévitablement un côté « nationalisme de client », adapté à l’époque, aux réalités complexes d’une identité taïwanaise naturellement encore incertaine.

Contradictions de la guerre froide

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Dans ces conditions, une conscience taïwanaise s’est développée, il est vrai, mais en même temps, les électeurs ont perdu un certain nombre d’illusions. Les deux phénomènes ont la même origine : la tension insupportable que le cadre juridique de la RC impose à la démocratisation qui s’est opérée en elle. Le problème a ses racines dans l’histoire de la guerre froide dans son ensemble. On peut faire le rapprochement avec le sort de l’Allemagne, de la Corée et du Vietnam, coupés en deux à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Dans chacun des cas existaient des structures politiques et des appareils d’État distincts les uns des autres, les uns capitalistes, les autres communistes, sans fonctions politiques ou administratives qui coïncident entre elles.

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La séparation entre Taïwan et la Chine se situe dans ce contexte déterminant. Ce qui la met à part est le fait que la RC avait été officiellement l’un des Alliés, durant la Seconde Guerre mondiale, et que, grâce aux manœuvres des Américains, elle devint non seulement l’un des États-membres fondateurs de l’ONU, mais l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité avec droit de veto. L’Allemagne, bien sûr, une des puissances vaincues de l’Axe, avait été partagée entre l’Ouest et l’Union soviétique, mais dans les trois autres cas, un camp communiste soutenu par l’URSS avait lancé une guerre révolutionnaire de libération contre un camp capitaliste soutenu par les États-Unis, lesquels purent empêcher la défaite complète de leurs protégés et imposer une séparation entre deux territoires : division de la Chine entre la RC et la nouvelle RPC en 1949, partition de la Corée à Panmunjeom en 1953 et du Vietnam à Genève en 1954. Chacun des trois cessez-le-feu, de facto ou de jure, eut pour effet de créer à chaque fois deux États rivaux qui prétendaient chacun être l’incarnation légitime de la nation dans son ensemble. Mais la RC seule avait été admise à l’ONU. La RPC, les deux Allemagnes, les deux Corées et les deux Vietnams en étaient exclus. La RC occupa le siège de la Chine au Conseil de sécurité pendant deux décennies, grâce au poids des États-Unis à l’ONU. Quand ceux-ci laissèrent prévaloir la volonté de l’Assemblée générale, le régime de Tchang Kaï-chek, qui prétendait encore représenter, et lui seul, toute la Chine, perdit à la fois son siège au Conseil et sa place à l’ONU.

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Si la question de Taïwan est encore en suspens à ce jour, qu’en est-il des autres États que l’on vient d’évoquer ? La visite de Nixon en Chine et la querelle de Mao avec l’URSS marquèrent un tournant dans la guerre froide, la fin d’un blocage. Cependant que Pékin restait très en retrait au Conseil de sécurité, les deux Allemagnes furent admises à l’ONU en 1973 – un des effets de la détente entre Moscou et Washington – et, dix-huit ans plus tard, la réunification allemande après l’effondrement de la RDA laissa la RFA occuper seule le siège de l’Allemagne à l’ONU. En Asie du Sud-Est, après le retrait des forces américaines du Sud- Vietnam, le régime installé et soutenu jusque-là par Washington fut rapidement balayé par la République démocratique du Vietnam et, en 1977, la République socialiste du Vietnam fit son entrée à l’ONU. De leur côté, les deux Corées furent admises en tant qu’États distincts en 1991, dans le sillage de la fin de la guerre froide. L’un et l’autre pays manifestent un vrai désir de réunification, mais celle-ci est encore à venir.

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Ce cycle historique a laissé la RC et du coup Taïwan dans une situation incertaine. S’agissant de l’Allemagne, de la Corée et du Vietnam, les grandes puissances avaient divisé un pays qui avait de longtemps existé comme un tout. Dans le cas de Taïwan, ç’avait été le contraire. La fin de la Seconde Guerre mondiale avait vu la réunion de Taïwan à l’ensemble de la Chine dont l’île était séparée depuis cinquante ans. Dans le cas de l’Allemagne et des autres, on avait coupé en deux des nations homogènes, dans celui de Taïwan, on avait rattaché au continent une île qui de bien des manières s’en était éloignée. Aujourd’hui, alors que l’Allemagne et le Vietnam sont réunifiés et que les deux Corées cherchent à s’entendre l’une avec l’autre, Taipei est enfermé dans une situation de possible affrontement militaire avec Pékin, dont la position est, non plus que l’Armée de libération nationale « libérera le peuple taïwanais » (rhétorique révolutionnaire d’hier), mais (phraséologie d’aujourd’hui) qu’elle réalisera « l’unité nationale » – si nécessaire par la force.

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Si l’on regarde l’histoire, le rôle passé et présent du protectorat américain sur l’île, qui fait contrepoids aux menaces de la RPC, est tout à fait paradoxal. Car, là aussi, il y a une contradiction à la base : le degré d’indépendance de fait dont Taïwan dispose par rapport à la Chine et qui a permis sa démocratisation pacifique depuis les années 1980 se paie d’une dépendance de fait par rapport aux États-Unis. En vérité, depuis que Pékin a abandonné toute aspiration révolutionnaire et noué des liens toujours plus étroits avec Washington, les États-Unis sont devenus l’arbitre de fait des tensions dans le détroit, un fait que Pékin et Taipei répugnent à reconnaître.

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En d’autres termes, le problème essentiel pour l’île dans ses relations avec la Chine continentale ainsi que dans sa politique intérieure après la démocratisation, c’est l’héritage paralysant du fait qu’elle se définit toujours comme « République de Chine » et qu’elle dépend de la tutelle américaine liée à cette définition. En 1996, lorsque la réforme constitutionnelle a entraîné la suppression du gouvernement provincial de Taïwan, James Soong, qui en était alors le gouverneur, a protesté vigoureusement, déclarant que ce qu’il fallait supprimer c’était le « gouvernement central » plutôt qu’un gouvernement « provincial ». On ne saurait mieux dire. La RC est une fiction absurde, mais dans laquelle l’île passée à la démocratie reste enfermée. Car si elle tente de changer son intitulé, elle risque à la fois de heurter son suzerain américain et de provoquer une attaque de la RPC, au motif qu’elle chercherait à instaurer un État indépendant sans lien avec la Chine. Ainsi, dans l’impossibilité de s’accommoder d’une réalité modeste – l’île de Taïwan et rien de plus –, la RC est contrainte de soutenir la fiction (dont elle ne veut plus) d’une souveraineté s’exerçant sur une population de plus d’un milliard d’hommes et sur un territoire qui s’étend jusqu’aux frontières de l’Inde et du Kazakhstan, et elle ne fait de la sorte que maintenir la tension avec la Chine continentale.

Admettre la réalité

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Actuellement Taïwan n’est donc pas en train de se préparer à renoncer à un statut d’« État-nation normal ». En fait, la RPC et la RC vivent séparées depuis de longues années et ce dont Taïwan a vraiment besoin c’est d’admettre cette réalité. Cela n’exclurait pas la possibilité d’une réunification ultérieure, pas plus que ça n’a été le cas avec les deux Corées, mais créerait seulement un contexte plus normal, dans lequel les peuples de Taïwan et de Chine pourraient discuter honnêtement de différents scénarios possibles pour l’avenir de l’île, qu’il s’agisse de réunification ou d’indépendance. Seule une reconnaissance officielle de la séparation de facto entre Taïwan et la RPC pourrait constituer la base de négociations calmes et raisonnables sur l’avenir des vingt-trois millions de citoyens taïwanais dans le respect de leurs droits démocratiques. L’erreur commise par beaucoup ces dernières années a été de faire comme si cette reconnaissance et la question de l’indépendance de l’île ne faisaient qu’un. Il n’en est rien. La première ne servirait pas de masque à la seconde, mais elle serait une manière de reconnaître que ce qui est – ou devrait être – effectivement en jeu dans la nouvelle conscience taïwanaise est le désir légitime de disposer d’un statut égal dans toute négociation politique avec le gouvernement central de Pékin et la volonté que cette négociation se déroule de manière démocratique, à l’abri de toute menace militaire et sans conditions préalables portant sur une réunification définitive dans l’avenir. En d’autres termes, si telle devait être la volonté des électeurs taïwanais, ils devraient pouvoir opter pour l’indépendance aussi librement que pour la réunification avec le continent.

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Au niveau international, un tel modus vivendi ferait pression sur le gouvernement de Pékin pour qu’il cesse de prétendre que la République de Chine de Taïwan fait partie de la République populaire de Chine, et créerait le climat indispensable pour que les deux parties mettent fin officiellement aux hostilités et renoncent à l’emploi de moyens non pacifiques l’un contre l’autre. Cela apaiserait l’inquiétude qu’a suscitée chez beaucoup de Taïwanais le vote par le Congrès du peuple, le 14 mars 2005, de la loi anti-sécession. Celle-ci vise en effet essentiellement les électeurs taïwanais – incitant beaucoup d’entre eux à se soumettre tout en en intimidant d’autres – et pourrait être facilement appliquée aux Taïwanais voyageant sur le continent [13][13] Ainsi que l’a fait observer un commentateur, pour consolider.... De plus, une telle reconnaissance internationale contribuerait aussi à clarifier le débat de politique intérieure à Taïwan. La Taïwan d’aujourd’hui reste prisonnière de la formule « une seule Chine », formule empruntée et qui masque ce que le pays est réellement. Cette contradiction, qui ne peut être ni exorcisée ni franchement discutée dans l’île, lui est imposée autant par les États-Unis que par la Chine, puisque Washington n’est pas moins opposé que Pékin à toute modification d’un statu quo chimérique. Dans ces conditions, ni la réunification ni l’indépendance ne peuvent constituer (du point de vue de Pékin, ou de Washington, ou des deux à la fois) des propositions normales ou légitimes dans l’espace public, ce qui fausse les débats politiques sur l’île.

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Les contradictions dans lesquelles l’île est prise actuellement ont fait naître chez les électeurs un sentiment d’impuissance exploité par les responsables politiques taïwanais, qui ont rivalisé sur le thème du « Qui aime Taïwan plus que moi ? », avec man œuvres en tous genres et entreprises d’autopromotion [14][14] Taïwan est l’un des rares pays au monde à émettre après.... On en a un exemple récent avec le référendum organisé en 2004 pour savoir si les électeurs voulaient un renforcement des défenses militaires de l’île, référendum programmé en même temps que l’élection présidentielle en vue d’accroître les chances du candidat sortant, et que l’opposition a boycotté avec succès. Comme prévu d’après la loi sur les référendums récemment votée, dix débats ont été organisés avant le vote. Au cours de ceux-ci, le camp bleu, opposé au référendum, ne s’est pas contenté de dénoncer des vices de procédure ; il a laissé entendre, à chaque fois, que l’idée même d’organiser un référendum avait considérablement contrarié les respectés protecteurs américains de Taïwan et que, d’un autre côté, il serait très dangereux de provoquer le déclenchement de man œuvres militaires par Pékin en organisant un référendum sur quelque sujet que ce soit. Quant au camp vert, qui avait proposé celui-là, il a affiché cyniquement une position qui était comme la version locale du « nationalisme officiel ». Si au lieu de cela il avait été simplement demandé aux citoyens de dire qu’ils n’étaient pas disposés à se laisser vaincre par la force armée, une authentique conscience politique aurait pu se développer et les ONG taïwanaises opposées à la guerre s’en trouver renforcées.

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Ces manières de faire ont plus chance de détourner les Taïwanais d’un engagement politique que de les y inciter. Dans l’ensemble, les conditions de la mondialisation capitaliste dans lesquelles se trouve Taïwan vont dans le même sens. La démocratisation de l’île est venue après l’émergence, due à une croissance économique très rapide, d’une classe moyenne en plein essor et dominatrice, disposant de revenus élevés pour la région. Depuis un certain temps, les hommes d’affaires taïwanais ont beaucoup investi en Chine continentale, en Asie du Sud-Est et ailleurs. Économiquement, Taïwan vit de ses échanges avec l’extérieur, y compris de l’échange de son capital contre le travail des autres. C’est là un contexte qui contribue à expliquer l’absence de tout programme social significatif dans le camp vert comme dans le Bleu. Mais la fixation sur la question nationale est sans aucun doute également responsable du vide programmatique commun aux deux camps. À son origine, du temps où il était dans l’opposition, le PPD avait bien pris quelques positions radicales, mais, depuis, la primauté de la question de l’identité a fait disparaître de l’espace politique celle de la redistribution des richesses. En ce sens, le nationalisme taïwanais – dans lequel le discours démocratique l’emporte encore sur le discours ethnique ou clientéliste – est dénué d’aspiration à la réforme sociale.

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Débarrasser la population du sentiment de son impuissance politique, favoriser sa participation active à la vie civique, impulser les mouvements sociaux et leur force mobilisatrice, tels devraient être aujourd’hui les objectifs de la gauche à Taïwan. Or ce que l’on voit se développer actuellement, ce sont des ONG engagées dans des actions caritatives ou des échanges culturels avec la Chine continentale. Leurs intentions sont tout à fait louables, mais il est dans la nature de telles organisations de ne concevoir que rarement en tant que forces politiques les groupes auxquels elles s’adressent. Participe du même phénomène ce qui a été tenté l’an dernier, à savoir réunir un million de « votes non valides » pour protester contre la réduction de l’éventail des choix offerts aux électeurs par le système actuel. L’objectif visé était de montrer la force morale redoutable d’un programme radical, mais, ce faisant, on prenait aussi le risque d’encourager les électeurs à se détourner de tout débat et de tout engagement politique, ce qui n’était peut-être pas le meilleur remède contre un sentiment généralisé d’impuissance. Un véritable mouvement social ne devrait pas se cantonner au domaine de l’aide sociale, et moins encore fuir la participation aux élections. Autrement, le sort de Taïwan et l’avenir de sa population continueront de dépendre tout à la fois des manœuvres intéressées de Pékin et de Washington et du jeu trouble des politiciens de Taipei.

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Texte original « A tale of two nationalisms », NLR II-32, mars-avril 2005.

Notes

[1]

Hou Hsiao-hsien, Chu Tien-hsin, Tang Nuo et Hsia Chu-joe, « Tensions in Taïwan », NLR 28, juillet-août 2004, p. 19-42.

[2]

« The formosan ideology : oriental colonialism and the rise of taïwanese nationalism, 1895-1945 », université de Chicago, 2003.

[3]

Lire Wang Lixiong, « Reflections on Tibet », NLR 14, mars-avril 2002, p. 79-111, et la réponse de Tsering Shakya, « Blood in the Snows », NLR 15, mai-juin 2002, p. 39-60. De ce dernier, sur le Tibet, lire dans le présent volume p. 51.

[4]

Perry Anderson, « Stand-off in Taïwan », London Review of Books, 3 juin 2004.

[5]

Je voudrais remercier Taïwan shehuei yenchiu chik’an [Taïwan : A Radical Quarterly in Social Studies], et Sechin Yung-hsiang Chien en particulier, de m’avoir invitée à publier une première version de ces réflexions dans le numéro de décembre 2004 de la revue.

[6]

Le Timor-Oriental constitue une brillante exception durant cette période. Le destin du Sahara occidental et celui de la Tchétchénie ont été plus conformes au « modèle ».

[7]

Pour un exposé passionnant même si incomplet, lire les chapitres 3 et 4 de « Formosan ideology », de Rwei-ren Wu (op. cit.).

[8]

Avant 1971, tous les efforts déployés par la RPC pour briser son isolement diplomatique n’impliquaient pas qu’elle voulait prendre la place de la RC. Et il en a été longtemps de même après 1971.

[9]

Les États-Unis eurent des problèmes avec Tchang Kaï-chek quand ils voulurent conclure un accord avec l’URSS sur l’admission de la Mongolie et de la Mauritanie à l’ONU en 1961. Tchang les prévint qu’il mettrait son veto au Conseil de sécurité comme il l’avait fait en 1955 et ne renonça qu’après avoir subi des pressions complexes de la part de Washington. Les deux pays entrèrent finalement à l’ONU cette année-là, mais c’est seulement en 2002 que la RC fit disparaître la Mongolie de la carte officielle des territoires sur lesquels elle prétendait exercer sa souveraineté, et seulement « pour des considérations pratiques », sans qu’il y ait d’amendement constitutionnel.

[10]

On voit cette dynamique à l’œuvre dans la prolifération de textes sur le thème « La Chine peut dire non » dans les années 1990, inspirés par celui du gouverneur de Tokyo Ishihara, « Le Japon peut dire non », et dans les attaques répétées, sur internet, contre les investissements japonais en Chine. Les protestations contre le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade en 1999, qui, d’après les autorités, avaient échappé elles aussi à leur contrôle, relevaient plus authentiquement de l’anti-impérialisme populaire d’une période antérieure.

[11]

Dans les années 1990, la RPC mit son veto à l’acceptation par l’ONU des offres faites par Taïwan de contribuer aux missions de maintien de la paix en Macédoine et au Guatemala.

[12]

Parmi les exemples de mesquineries de ce genre, citons ce qui est arrivé à l’été 2004 à un jeune garçon taïwanais dont le dessin avait été initialement retenu lors d’un concours organisé par l’ONU sur le thème de la paix dans le monde. L’auteur du dessin n’a pas eu le droit d’aller à Genève pour participer à l’exposition finale et sa candidature a été écartée, parce que les représentants de la RPC ont élevé une vigoureuse protestation contre le fait que, dans le dessin, au milieu d’une petite douzaine de drapeaux, figurait celui de la RC. Quelques mois plus tard, un navire de la paix, affrété par les Japonais, jette l’ancre à New York : tous ceux qui sont sur le bateau sont autorisés à prendre la parole au siège de l’ONU, tous sauf un, un étudiant taïwanais de troisième cycle.

[13]

Ainsi que l’a fait observer un commentateur, pour consolider sa démocratie face à l’offensive chinoise, Taïwan pourrait organiser un référendum consultatif non contraignant, une sorte de sondage d’opinion officiel de l’électorat, portant sur l’avenir politique de l’île, avec différentes options offertes : « future indépendance », « future réunification », « un pays, deux systèmes », « un pays, trois systèmes ». Et pour que ce scrutin soit purement consultatif, il faudrait que la Commission centrale électorale, qui serait chargée d’organiser le vote, interdise toute campagne politique en faveur de telle ou telle option.

[14]

Taïwan est l’un des rares pays au monde à émettre après chaque élection présidentielle, depuis 1996, une série de timbres à l’effigie du président et du vice-président nouvellement élus. On peut comprendre que cela ait été, en 1996, une façon de fêter la grande réussite qu’était la démocratisation taïwanaise, mais on peut difficilement en dire autant pour les élections de 2000 ou 2004, sans parler de ce qui s’est passé l’année suivante, où cette pratique s’est étendue au Premier ministre et au maire de Taipei.

Résumé

Français

Si l’on regarde l’histoire, le rôle passé et présent du protectorat américain sur l’île, qui fait contrepoids aux menaces de la RPC, est tout à fait paradoxal. Car, là aussi, il y a une contradiction à la base : le degré d’indépendance de fait dont Taïwan dispose par rapport à la Chine et qui a permis sa démocratisation pacifique depuis les années 1980, se paie d’une dépendance de fait par rapport aux États-Unis. En vérité, depuis que Pékin a abandonné toute aspiration révolutionnaire et noué des liens toujours plus étroits avec Washington, les États-Unis sont devenus l’arbitre de fait des tensions dans le détroit, un fait que Pékin et Taipei répugnent à reconnaître. En d’autres termes, le problème essentiel pour l’île dans ses relations avec la Chine continentale ainsi que dans sa politique intérieure après la démocratisation, c’est l’héritage paralysant du fait qu’elle se définit toujours comme « République de Chine » et qu’elle dépend de la tutelle américaine liée à cette définition.

Plan de l'article

  1. Variations du nationalisme
  2. Héritages chinois
  3. Pékin et la construction d’un empire
  4. Une conscience taïwanaise
  5. Contradictions de la guerre froide
  6. Admettre la réalité

Pour citer cet article

Chaohua Wang, Traduit de l’anglais par Raviart Philippe-Étienne, « Histoire de deux nationalismes [2005] », Agone, 3/2013 (n° 52), p. 25-50.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-3-page-25.htm


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