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Agone

2013/3 (n° 52)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782748901801
  • Éditeur : Agone

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Tsering Shakya est né à Lhassa en 1959. Son père, directeur d’une petite école privée tibétophone, est décédé quand il était enfant. Dès le début de la Révolution culturelle, la famille est divisée : son frère et sa sœur aînée sont des gauchistes convaincus, tandis que son autre frère est emprisonné en tant qu’opposant. En 1967, sa mère part vivre au Népal avec Shakya – son plus jeune fils – et une autre de ses filles. Pendant plusieurs années, Shakya fréquente une école tibétaine dans la ville de Mussoorie, dans le Nord de l’Inde ; en 1973, il décroche une bourse pour partir dans un pensionnat dans le Hampshire puis poursuit ses études à la School of Oriental and African Studies de Londres. Entre 1983 et 1990, il organise des campagnes contre le racisme au sein de conseils municipaux travaillistes de Londres. Pendant les années 1990, il rédige sa monumentale histoire du Tibet depuis 1947, Le Dragon au pays des neiges, qui paraît en 1999[1][1] The Dragon in the Land of Snows, Londres, 1999.. Il a également traduit l’autobiographie du moine bouddhiste Palden Gyatso (Le Feu sous la neige, 1997) et coédité la première anthologie de nouvelles et de poèmes tibétains contemporains (Song of the Snow Lion, 2000). Il enseigne actuellement à l’université de British Columbia de Vancouver et se consacre à une étude de la littérature tibétaine contemporaine.

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En 2002, la NLR a publié un débat entre Shakya et l’écrivain dissident chinois Wang Lixiong – une discussion qui a permis de rompre des tabous de part et d’autre. Dans « Reflections on Tibet » (NLR II-14), Wang mettait l’accent sur la participation tibétaine à la Révolution culturelle et s’intéressait aux contradictions du pouvoir exercé par l’État chinois sur la région. Dans sa réponse (« Blood on the Snows », NLR II-15), Shakya s’appliquait à montrer que le Tibet n’a cessé de résister à Pékin qui exerce sur le Plateau un pouvoir de type colonial.

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Le texte ici reproduit fut publié par la NLR dans le contexte bien particulier du début de l’été 2008, alors qu’un vaste mouvement de contestation venait d’éclater au Tibet, et qu’il était largement relayé dans le monde à l’approche des Jeux olympiques de Pékin.

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Dans Le Dragon au pays des neiges, ouvrage de référence sur l’histoire du Tibet moderne, vous divisez l’évolution du pays depuis 1951 en quatre grandes périodes. Entre 1951 et 1959, le Parti communiste chinois a cherché à s’allier avec la classe dirigeante traditionnelle tibétaine dans le cadre de l’Accord en dix-sept points : il s’agissait d’un accord sur le principe d’« un pays, deux systèmes » qui donnait au Tibet une autonomie politique sous la direction du dalaï-lama. Après la fuite de ce dernier et la répression de la révolte de 1959, on assiste pendant la seconde période, 1960-1978, à la généralisation des réformes communistes sur le Plateau et à la redistribution des terres monacales et aristocratiques qui s’accélèrent avec les collectivisations et les mobilisations de masse de la Révolution culturelle. Après 1980 s’ouvre une ère dominée par une plus grande libéralisation et par une « tibétanisation » opérée par Hu Yaobang, accompagnée d’une ouverture commerciale et de politiques d’émigration – suivies d’une fermeture après 1989. Avec le recul, comment décririez-vous la situation du Tibet dans les années 1980, pendant le règne de Hu Yaobang ?

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Les réformes des années 1980 ont été saluées par les Tibétains qui y ont vu une évolution majeure et considèrent toujours Hu Yaobang comme un des meilleurs dirigeants chinois. À l’époque, beaucoup disaient que la situation n’avait jamais été meilleure. Les réformes ont marqué le début d’une période où les gens ont pu espérer obtenir une certaine autonomie culturelle et économique pour eux-mêmes en tant qu’individus, et pour l’ensemble de la région tibétaine. Elles furent perçues comme une occasion de revitaliser les cultures traditionnelles – ce qui s’est manifesté pour la première fois quand les gens ont commencé à troquer leur salopette bleue pour des vêtements traditionnels tibétains. Au plan économique, la région émergeait d’une véritable période de déclin, entre 1960 et 1980, qui avait été encore pire que les années précédant 1959. Cet effondrement était en partie dû à une gestion calamiteuse de la production régionale qui avait beaucoup pâti de l’obligation de s’organiser en communes populaires et en coopératives ; elles s’avérèrent désastreuses pour l’économie locale. Les réformes de Hu Yaobang permirent de les démanteler pour retourner aux systèmes traditionnels. Les conditions de vie retrouvèrent le niveau de 1960, ce qui fut évidemment un soulagement pour la population presque entièrement rurale du plateau tibétain : à l’époque, 95 % de ses habitants vivaient soit de l’élevage soit de la production agricole.

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Alors comment s’expliquent les manifestations de la fin des années 1980 ?

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L’événement déclencheur fut l’opposition croissante entre les monastères et le parti communiste. Le gouvernement s’attendait à ce que les réformes suscitent des dépenses liées à la consommation, mais dans bien des cas les gens affectèrent l’argent dont ils n’avaient pas besoin à la reconstruction des monastères. Le nombre de moines augmenta considérablement, et dans certaines régions rurales les monastères étaient plus fréquentés que les écoles. Le gouvernement était préoccupé par cet essor, mais aussi par le financement des monastères : ils recevaient des dons importants qu’ils n’étaient pas tenus de justifier. Dès le milieu des années 1980, certains membres de l’aile gauche du parti communiste montrèrent cette situation du doigt pour sanctionner l’échec des réformes libérales de Hu Yaobang, si bien que le gouvernement se mit en devoir de restreindre le nombre de moines et de contrôler les finances des monastères. Cela a suscité des protestations, en particulier de la part des monastères et des franges conservatrices qui ont été les principaux initiateurs des manifestations de la fin des années 1980.

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À l’époque, un grand nombre de gens se sont mis à manifester un profond intérêt pour la religion – après en avoir été privés pendant la Révolution culturelle, ils y avaient désormais librement accès. On s’est mis à lutter avec ferveur pour une plus grande tolérance à l’égard des pratiques religieuses. Mais ces manifestations furent aussi une réaction à la façon dont les réformes avaient transformé la société tibétaine. L’avenir du Tibet faisait alors l’objet d’un débat passionné : les traditionalistes considéraient qu’il fallait retourner aux coutumes ancestrales pour se préserver, tandis que la jeune génération qui avait étudié à l’université estimait que le Tibet ne pourrait survivre que si on abandonnait ces traditions pour créer une culture tibétaine modernisée et des identités, une littérature et des formes artistiques nouvelles. Selon cette conception, c’étaient le bouddhisme tibétain et ses traditions qui avaient entravé la création de l’identité culturelle sur laquelle aurait pu s’appuyer une résistance à la conquête et à l’assujettissement ; seule une identité nouvelle et plus forte permettrait de surmonter la situation du Tibet. Cette critique autochtone du passé – un auto-examen principalement porté par la jeune élite éduquée et certains écrivains – était perçue par les conservateurs comme une attaque déguisée des Chinois contre le bouddhisme. La division entre ces deux groupes n’était pas uniquement générationnelle : de nombreux jeunes adhéraient à la vision conservatrice. Ceux qui avaient étudié dans les communautés monastiques ou dans le système traditionnel défendaient généralement cette position, contre ceux qui avaient fréquenté l’université ou des écoles supérieures. Ces derniers étudiants ne participèrent pas du tout au mouvement. Aujourd’hui encore, nombre d’individus de formation universitaire ont tendance à considérer les manifestations des années 1980 comme inutiles – selon eux, les réformes menaient le Tibet dans la bonne direction, et l’agitation sociale a gravement perturbé leur mise en place.

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Dans quelle mesure le mouvement de la fin des années 1980 a-t-il été encouragé par l’étranger – à la suite des discours du dalaï-lama au Congrès américain ou au Parlement européen ?

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Les années 1980 correspondent à un moment d’ouverture pour le Tibet : il était permis de se rendre en Inde ou de partir en pèlerinage pour aller voir le dalaï-lama. Ceux qui sont partis ont noué des liens avec la diaspora, les leaders politiques et ont acquis une vision beaucoup plus structurée de la question tibétaine. Au même moment, les allocutions du dalaï-lama au Parlement européen ou au Congrès américain leur donnaient une impression démesurée du soutien de la communauté internationale. Les pays occidentaux s’exprimaient sur certaines questions sociales, mais du fait de leur volonté de s’associer à la Chine, qui commençait à s’ouvrir dans les années 1980, le Tibet n’aurait jamais pu devenir un obstacle majeur pour Pékin.

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Comment qualifieriez-vous la politique chinoise après le décret de la loi martiale en 1989-1990 ?

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Au sommet de l’État chinois, on commençait à s’inquiéter de la direction prise par les réformes : certains estimaient que les politiques de Hu Yaobang allaient trop loin et menaçaient la position de la Chine au Tibet. Quand les moines ont commencé à manifester à la fin des années 1980, les plus critiques y ont vu la preuve que les politiques libérales avaient renforcé le nationalisme tibétain, encouragé les exigences indépendantistes. À partir du décret de la loi martiale, l’attitude de Pékin vis-à-vis du Tibet a changé du tout au tout. Il n’y aurait plus de compromis : il fallait resserrer la mainmise administrative et intégrer plus étroitement les infrastructures de la région au reste de la Chine. Du fait de la médiocrité de ses routes et voies de communication, le Plateau avait été isolé du pays, et les dirigeants considéraient que les dispositions particulières prises pour le Tibet dans les années 1980 n’avaient fait qu’accentuer cette disparité. C’est pourquoi les premières mesures prises par Hu Jintao, secrétaire du parti communiste de la région autonome du Tibet à partir de 1988, visaient l’intégration économique – construction de routes, ouverture de la ligne de chemin de fer Qinghai-Tibet, amélioration des télécommunications, etc. Des milliards de dollars ont été consacrés au développement de la région depuis 1990.

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De ce fait, le gouvernement chinois n’a pas tout à fait tort lorsqu’il affirme que la région autonome du Tibet ne survit que grâce aux subventions étatiques. Le gouvernement régional ne parvient même pas à dégager assez d’argent pour payer les salaires de ses propres employés et sa capacité à lever l’impôt est aujourd’hui très faible. Tous les grands projets d’infrastructures – voies ferrées, routes, centrales électriques – ont été permis par les fonds du gouvernement central. Cette dépendance chronique au centre est l’un des principaux problèmes du Tibet : faute de rapport de force économique pour négocier avec Pékin, la région doit se plier à ses directives parce que c’est principalement le gouvernement central qui finance son développement.

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Y a-t-il eu des tentatives pour développer le pays de façon à le rendre plus autosuffisant – en matière d’industrie, par exemple, ou en augmentant la production agricole ?

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C’est l’une des contradictions auxquelles le gouvernement chinois est confronté au Tibet. Quand on regarde les statistiques des dépenses de l’État dans la région, on constate qu’une part écrasante du budget est consacrée aux infrastructures et que moins de 5 % finance le développement agricole – pourtant, aujourd’hui encore, 85 % de la population vit de la terre. C’est lié à la décision de Pékin de donner la priorité à l’industrie et non à l’agriculture ; mais c’est aussi parce que les autorités savent qu’on ne pourra développer le réel potentiel économique de la région qu’une fois les infrastructures mises en place. Ainsi, le Tibet dispose de gigantesques réserves de minerais qu’il n’a pas les moyens d’exploiter. On peut extraire du cuivre, de l’or, de l’argent, etc., mais l’absence de réseau ferré rend leur transport trop coûteux, ce qui leur ôte toute compétitivité sur le marché international. Donc le projet à long terme du gouvernement chinois est de développer l’industrie minière ; depuis deux ans, il incite les entreprises de ce secteur à s’installer au Tibet. Il espère qu’une fois les infrastructures et les centrales électriques construites la région deviendra source de bénéfices grâce à l’industrie minière. Les véritables besoins quotidiens des paysans et des éleveurs ne sont pas pris en compte dans ce projet.

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Dans quelle mesure le développement des infrastructures crée-t-il des emplois pour les Tibétains ?

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La main-d’œuvre qui travaille sur le chantier de la voie ferrée, par exemple, est majoritairement composée de migrants chinois venus de provinces plus pauvres comme le Gansu et le Shaanxi où de nombreux paysans sont au chômage. Le gouvernement les incite à partir pour le Tibet de façon à relâcher la pression dans ces régions où la situation est explosive ; s’ils restaient, cela causerait des problèmes aux autorités sur place. Pour nombre d’entre eux, aller travailler au Tibet est une façon de pouvoir gagner sa vie, car c’est en fait une région plus riche. En général, la situation des paysans tibétains est meilleure que celle de la plupart des communautés rurales chinoises – il y a moins d’habitants, près de six millions, et les parcelles attribuées sont plus grandes. Personne ne meurt de faim au Tibet : on peut produire suffisamment pour survivre, même s’il est moins aisé de dégager un surplus à vendre sur le marché. Mais les paysans tibétains ont un autre problème : ce qu’ils produisent, principalement de l’orge et du mouton, a peu de valeur marchande. Par exemple, bien qu’on y cultive beaucoup d’orge, il est moins cher pour les fabricants de bière chinois de l’acheter sur les marchés internationaux, importé du Canada ou des États-Unis, qu’aux paysans tibétains.

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Combien y a-t-il actuellement d’immigrés dans la région autonome du Tibet ?

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C’est une question très complexe, parce que le gouvernement chinois n’a pas produit de statistiques à ce sujet. Cela s’explique tout simplement par le fait que le recensement s’effectue selon le lieu de résidence officiel, et non selon l’endroit où se trouve la personne au moment du comptage. Comme la plupart des migrants n’ont pas de permis les autorisant à vivre au Tibet, ils seront comptabilisés comme habitants d’autres provinces ; c’est une population flottante. Le gouvernement fait également valoir qu’au Tibet, de nombreux travailleurs migrants sont saisonniers : comme ils ne sont embauchés que pour l’été, ils ne pourraient être recensés comme résidents permanents. Quoi qu’il en soit, le recensement n’a lieu que tous les dix ans ; les derniers chiffres datent de 2000, et les choses à Lhassa ont beaucoup changé entre-temps. Les bouleversements en Chine sont si rapides, si massifs, et la mobilité de la population est telle que les chiffres dont nous disposons ne sont absolument pas fiables. Mais le fait est que même aux yeux d’un visiteur de passage, en terme de population, Lhassa ressemble plus aujourd’hui à une ville han qu’à une ville tibétaine. Les migrants chinois sont souvent plus nombreux dans les centres urbains. On les trouvait autrefois principalement à Lhassa mais ils commencent aujourd’hui à investir les zones rurales : ils ouvrent des restaurants ou font du commerce ambulant sur l’ensemble du plateau tibétain.

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Au niveau du développement, quelle est la différence entre la Région autonome et les autres provinces du Tibet, le Qinghai et le Sichuan par exemple ?

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Les Tibétains du Qinghai et du Sichuan jouissent d’une meilleure situation économique parce qu’ils sont plus étroitement intégrés au reste de la Chine et ont plus de sources de revenus d’appoint. Un autre problème de la Région autonome, c’est qu’il y a très peu de commerce frontalier entre le Sud du Tibet, l’Inde et l’Asie du Sud-Est. Historiquement, c’est là que se concentrait le commerce de la région parce les produits locaux se vendaient mieux dans le Sud asiatique qu’en Chine. Le port le plus proche, Calcutta, se trouve à deux jours de distance, alors qu’il faut compter huit à treize jours pour se rendre dans les autres régions chinoises. Ainsi, puisque les frontières avec le Sud sont fermées, la laine produite sur le plateau tibétain ne peut être exportée de façon rentable. Les relations commerciales entre l’Inde et la Chine reposent aujourd’hui essentiellement sur les voies maritimes, et non terrestres. Cela s’explique par le fait que malgré une amélioration des rapports diplomatiques, le conflit frontalier entre les deux pays n’est pas résolu. Il s’agit en partie d’une question de sécurité, mais par ailleurs, ni l’Inde ni la Chine ne savent au juste comment la situation évoluerait si la région s’ouvrait au commerce étranger – on ne sait pas si ce sont les produits indiens qui inonderaient le Tibet ou l’inverse.

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Comment décririez-vous le climat politique et culturel du Tibet pendant la dernière décennie ?

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Le gouvernement semblait considérer que, tant qu’on ne parlait ni d’indépendance ni des droits de l’homme, tout était permis. De nombreux journaux et revues sont apparus et l’État ne s’est pas opposé à la création d’un grand nombre d’ONG locales et autochtones qui ont mené des campagnes très efficaces contre la pauvreté. Les communautés de la diaspora tibétaine en Amérique du Nord et en Europe ont été autorisées à constituer des ONG dans leurs villages d’origine pour financer la construction de maisons. Le nombre de Tibétains partis étudier à l’étranger – à l’Ouest, en Europe et en Amérique – a augmenté pendant les années 1990. Il y a eu une plus grande ouverture au monde extérieur. En ce sens, on peut parler d’une période d’optimisme.

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Au plan culturel, nous avons assisté à deux évolutions distinctes. D’une part, il y a eu une renaissance de la culture tibétaine traditionnelle, des arts et de l’artisanat. D’autre part, des artistes ont fait émerger une nouvelle forme de peinture figurative moderne. À Lhassa, un groupe a créé une corporation de peintres ; ils vendent des toiles et participent à des expositions internationales. Leur travail n’a rien de spécifiquement tibétain, au point que certains conservateurs l’interprètent comme un rejet de la culture locale et une imitation de l’Occident – pour eux, ce n’est pas de l’art tibétain. Mais il s’agit d’un renouveau essentiel produit par une génération dont le regard est très différent de celui des franges conservatrices de la société. De même, en littérature, les jeunes écrivains délaissent la forme versifiée traditionnelle au profit d’une poésie de forme libre et de romans qui traitent de sujets totalement nouveaux. Là encore, les conservateurs ne considèrent pas cela comme authentiquement tibétain parce que cela ne consiste pas à imiter une tradition existante. Mais pour moi, l’émergence d’une littérature moderne régionale – sous forme de romans, nouvelles et poésie, à partir des années 1980 – est quelque chose de très prometteur qui exprime beaucoup plus ce qui est en train de se passer au Tibet, les aspirations des gens ordinaires et les possibilités d’évolutions à venir, que beaucoup de mouvements et de manifestations politiques. Depuis 1985, plusieurs écrivains tibétains d’expression chinoise ont acquis une véritable stature littéraire en Chine. Le plus célèbre est Alai, l ‘auteur de Red Poppies (« Pivoines rouges »), traduit en anglais en 2002 ; il y a aussi Tashi Dawa, surnommé le « Garcia Marquez chinois » en raison de son style proche du réalisme magique. Bien sûr, les écrivains d’expression tibétaine ne jouissent pas d’une telle notoriété. C’est une situation proche de celle de la littérature indienne : ceux qui écrivent en anglais ont accès au marché international alors que les œuvres en hindi restent beaucoup plus confidentielles. Pour les traditionalistes, l’important est de cultiver le passé ; ils considèrent la perpétuation des formes d’art traditionnelles comme vitale à la préservation de l’identité tibétaine. Partout dans la région, ces formes, qui ont connu un renouveau dans la peinture et l’artisanat, restent très populaires. Elles connaissent aussi un certain succès en Chine malgré les récentes manifestations de patriotisme et d’hostilité à l’égard des Tibétains. Depuis 1980 environ, les Chinois s’intéressent de plus en plus à la culture et aux traditions tibétaines. Pour eux, c’est un territoire différent qui a gardé ses spécificités alors que la Chine les a perdues. Son attachement aux vêtements, à la peinture et aux modes de vie traditionnels suscite l’admiration. Nombre d’écrivains chinois sont venus chercher l’inspiration au Tibet et apprendre à vivre en harmonie avec la nature. En fait, les Chinois se font une image bien plus romantique de ce territoire que les Occidentaux.

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On a aussi assisté à une effervescence dans le domaine de l’historiographie moderne, avec des recherches sur l’histoire orale de la vie rurale, la collecte de proverbes et de chants traditionnels populaires. On publie beaucoup de biographies et des récits autobiographiques très intéressants écrits par des femmes, même si les milieux culturels conservateurs n’en tiennent bien sûr jamais compte : dans les écoles tibétaines de Dharamsala, les manuels d’histoire s’arrêtent au dixième siècle. J’ai moi-même été attaqué pour avoir dédié Le Dragon aux pays des neiges à mon épouse et non au dalaï-lama. Je travaille en ce moment sur une histoire du brigandage. Il y a presque un côté far-ouest dans l’histoire du Tibet : les voyageurs qui traversaient les vastes étendues du Plateau étaient régulièrement attaqués et dévalisés par des brigands. Grâce aux nombreuses sources orales et à plusieurs récits, j’essaie de comprendre qui étaient ces personnes – non pas dans leur dimension négative, mais dans le droit fil des travaux d’Eric Hobsbawm, en considérant le brigandage comme une forme de lutte sociale [2][2] Lire Primitive Rebels, Manchester, 1959 et Bandits.... Les gens embrassaient souvent une carrière de bandits après avoir fui la société tibétaine traditionnelle, le régime féodal. L’histoire dominante les condamne, alors que la plupart étaient en réalité en résistance contre les chefs locaux ou les gouvernements. Quand on connaît leur identité et leur parcours personnel, on s’aperçoit qu’ils constituaient souvent des groupes marginaux au sein de la société tibétaine.

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Le tibétain est-il toujours la langue officielle de la Région autonome ?

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Selon la constitution, l’éducation et l’administration devraient s’effectuer dans cette langue, mais ce n’est pas le cas en pratique car les dirigeants du Parti communiste du Tibet, les secrétaires et sous-secrétaires, sont tous chinois et ne parlent pas le tibétain. Dans les zones rurales, les cours sont dispensés en langue locale, mais en ville, surtout à Lhassa, on utilise de plus en plus le chinois à l’école ; dans le supérieur, les enseignements de littérature et d’histoire s’effectuent en tibétain, mais tout le reste est en chinois. Cela n’est pas forcément lié à une politique gouvernementale : les parents préfèrent souvent donner à leurs enfants une éducation en chinois, simplement pour leur garantir à long terme de meilleures opportunités de carrière et parce que la majorité des Tibétains qui poursuivent leurs études – près de trois mille diplômés quittent le secondaire chaque année – partent à l’université dans d’autres régions de Chine. Maintenant, il existe aussi ce qu’on appelle les « écoles intérieures » : des pensionnats destinés à des enfants tibétains que l’on recrute dans la région pour les envoyer dans des écoles un peu partout en Chine – certains partent même dans les provinces aussi éloignées que le Liaoning ou le Fujian. L’explication officielle du fait que ces pensionnats se trouvent à l’extérieur du Tibet est que peu de professeurs qualifiés formés dans d’autres provinces acceptent de s’installer dans la Région autonome ; c’est aussi un moyen pour les provinces côtières de remplir leurs obligations d’aide aux provinces plus pauvres, en finançant la construction de ces écoles sur leur territoire. Cela s’inscrit dans une stratégie visant à développer l’« unité nationale » et la loyauté envers la Chine. Bien entendu, certains Tibétains et observateurs étrangers ne voient là qu’un honteux stratagème comparable à la façon dont les Anglais, Canadiens et Australiens ont tenté d’évangéliser les indigènes en les envoyant dans des pensionnats. Dans ces « écoles intérieures », l’enseignement est de très bon niveau et s’effectue presque entièrement en chinois. Mais les étudiants tibétains en sortent généralement avec des convictions nationalistes encore plus ancrées – sur les blogs et les sites internet, ce sont souvent les premiers à accuser le gouvernement chinois de les priver de leur identité culturelle et de leur langue.

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Comment la langue s’est-elle transformée depuis les années 1950 ?

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On a vu apparaître un nouveau tibétain littéraire standardisé plus proche de la langue parlée ainsi qu’une graphie simplifiée – l’idée étant de faciliter la communication entre tous ceux qui savent lire et écrire. Mais dans la langue de tous les jours, on utilise de plus en plus de mots empruntés au chinois. Un doctorant d’Oxford qui menait des recherches sur le « changement de code » (code-switching) au Tibet, où les locuteurs alternent entre tibétain et chinois selon le contexte, concluait qu’en moyenne, 30 à 40 % du vocabulaire utilisé par les Tibétains de Lhassa est emprunté au chinois. De façon générale, puisque de moins en moins d’autochtones étudient la langue au cours de leurs études supérieures, le niveau a baissé. Mais on ne peut absolument pas dire que le tibétain est en train de disparaître. Au contraire, depuis 1985, on publie de plus en plus dans cette langue. Il existe deux journaux en tibétain, Les Nouvelles du soir de Lhassa et Le Quotidien du Tibet, et un grand nombre de revues et de magazines sont apparus aussi bien dans la Région autonome que dans les autres régions tibétaines. Cela s’explique en partie par le fait que chaque province est tenue d’avoir une revue de littérature et parce qu’en vertu des dispositions constitutionnelles sur le droit d’association, les régions tibétaines doivent faire paraître des publications en langue autochtone. Ainsi, il existe une revue littéraire tibétaine dans la Région autonome, mais aussi dans les provinces du Qinghai et du Yunnan. Jusqu’en 1995, leur lectorat était très étendu – Littérature tibétaine paraissait à dix mille exemplaires et d’importantes subventions permettaient que la revue soit distribuée gratuitement dans les écoles et les universités, ainsi qu’à toute personne qui le demandait. Mais les financements d’État ayant été peu à peu réduits ou supprimés, ces revues doivent à présent être rentables. Aujourd’hui, Littérature tibétaine ne paraît plus qu’à environ trois mille exemplaires, et elle est payante.

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Il en va de même pour les livres : la suppression des subventions a provoqué une hausse des prix vertigineuse, si bien que les maisons d’édition publiant en langue tibétaine peinent à équilibrer leur budget. Dans les années 1990, il y a eu une véritable renaissance de l’édition, en partie stimulée par la réimpression de la quasi-totalité des ouvrages parus en langue tibétaine depuis le septième siècle. Cette première vague semble aujourd’hui terminée : à cause du manque de financements, les auteurs sont obligés de rechercher des sponsors ou de publier à leurs frais. Par exemple, un romancier d’expression tibétaine paiera 10 000 yuan (1 600 euros) pour faire imprimer son livre ; on lui confiera ensuite la moitié des 3 000 exemplaires tirés pour qu’il les vende lui-même. J’ai connu d’autres cas où un garçon du village étant devenu poète, les habitants s’étaient cotisés pour financer l’impression de ses poèmes ; d’autres fois, c’est un homme d’affaires local qui sponsorise la publication.

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Et la télévision, la radio ?

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Il existe énormément de programmes tibétains, mais les gens ont tendance à préférer les émissions chinoises, simplement parce que la production en langue locale dispose de très petits moyens et semble plus étroitement contrôlée et censurée que la masse des nouvelles chaînes chinoises disponibles. C’est aussi le cas de la presse papier : aucun des journaux ou magazines en tibétain n’est indépendant – ils paraissent tous sous les auspices de diverses instances gouvernementales. Maintenant que de plus en plus de Tibétains ont acquis des compétences en chinois, ils ont beaucoup plus de choix et se tournent vers l’immense variété de magazines chinois. Dans une certaine mesure, c’est parce que les gens ont maintenant le choix entre ces deux langues que le lectorat des publications tibétaines décline.

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Comment les monastères ont-ils évolué depuis la fin des années 1980 ?

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Le nombre de moines acceptés dans les monastères a été encore restreint, et tous ceux qui veulent y entrer doivent obtenir la permission des autorités du comté. D’après la loi, il faut avoir plus de dix-huit ans pour devenir moine ou intégrer une lamaserie, mais personne ne respecte ces restrictions. En allant au Tibet aujourd’hui, vous verrez des centaines de mineurs dans les monastères. Le gouvernement s’est trouvé face à un dilemme : en décidant de recourir à la force pour faire appliquer la loi et retirer les enfants des temples, il était sûr d’être confronté à une vague de protestations. Donc tant que les monastères ne se mêlaient pas ouvertement de politique, le gouvernement a fait mine de ne rien savoir. Mais les rapports entre les lamaseries et les autorités chinoises se sont dégradés après 1995, quand les dirigeants du pays ont exigé de désigner d’autorité le successeur du panchen-lama sans tenir compte des souhaits et des coutumes des bouddhistes tibétains. Cela a eu un impact durable.

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Quant au nombre de moines et de nonnes, il est assez difficile à établir dans la mesure où le gouvernement ne comptabilise dans ses statistiques que ceux qui ont le droit de vivre dans un monastère. Officiellement, il y a au total 120 000 religieux dans les lamaseries tibétaines, dont 46 000 dans la Région autonome. Mais si l’on prend en compte les moines illégaux, le chiffre est bien plus élevé : je dirais qu’ils sont environ 180 000. L’importance de ces effectifs est aussi liée à l’évolution de la situation économique. Les monastères ne touchent pas d’argent de l’État ; ils dépendent totalement des aumônes de la communauté locale et des pèlerins. Suite aux réformes menées dans les années 1980, les gens se sont enrichis et ont donné plus d’argent. La réussite économique a contribué à un nouvel essor des lamaseries.

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Y a-t-il une distinction sociale entre les enfants éduqués dans les monastères et ceux qui fréquentent les écoles publiques ?

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C’est principalement dans les campagnes que l’on envoie les enfants au monastère ; les familles urbaines le font rarement. Il y a deux raisons à cela. D’abord, les familles sont souvent plus nombreuses en milieu rural, de sorte que les parents qui envoient un ou deux enfants au monastère en gardent plusieurs à la maison ; tandis qu’en ville, un foyer compte un ou deux enfants au maximum. L’autre raison est que les habitants des campagnes ont en général une conception et une vision plus conservatrices de la culture tibétaine traditionnelle.

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La gratuité de l’enseignement dans les monastères a beaucoup joué dans les années 1980, quand l’État s’est largement désengagé de l’éducation avec le virage vers l’économie de marché. Dans toute la Chine, les gens ont été obligés de financer par eux-mêmes des services de toutes sortes. Les budgets scolaires ont été confiés aux autorités des provinces et des comtés dont les moyens étaient insuffisants pour faire fonctionner les écoles primaires et secondaires. De ce fait, même si l’éducation était censée être gratuite, les familles ont été de plus en plus mises à contribution – pour l’achat de manuels, d’uniformes – afin de compenser l’insuffisance des moyens. Au Tibet, de nombreux paysans ne pouvaient plus se permettre d’envoyer leurs enfants à l’école. Et à cause de la privatisation de l’agriculture, dans les régions productrices, les parents ont gardé leurs enfants à la maison – il était plus urgent de les faire travailler aux champs pour augmenter la récolte que de les éduquer. Pendant la Révolution culturelle et la période « gauchiste » qui l’a précédée, la fréquentation de l’école étant obligatoire, l’alphabétisation avait progressé. Après 1980, le taux d’alphabétisation a nettement chuté.

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Dans ce contexte, les monastères ont servi de solution de remplacement à l’école. Pas seulement parce qu’ils ne demandaient aucune participation aux frais, contrairement à ce qui se mettait en place dans le système scolaire ; les parents sentaient aussi que la tradition monastique s’était effondrée pendant les bouleversements de la Révolution culturelle, et qu’ils pouvaient contribuer à la faire revivre en envoyant un fils au monastère ou une fille au couvent. On voyait cela, non seulement comme un moyen d’accéder à l’éducation, mais aussi comme une façon de contribuer à régénérer la culture tibétaine.

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Comment fonctionne le système de santé ? Les monastères servent-ils là aussi de solution de remplacement ?

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Comme dans le reste de la Chine, depuis le passage à l’économie de marché, les soins médicaux ne sont plus gratuits au Tibet. Dans bien des cas, ils sont extrêmement chers : des membres de ma famille à Lhassa racontaient récemment qu’un traitement leur coûterait entre 15 000 et 20 000 dollars, soit dix ans de salaires pour un ménage ordinaire. La région de Lhassa dispose d’hôpitaux publics bien équipés et d’assez bonne qualité, mais leurs prix sont rédhibitoires pour la plupart des gens. Dans les monastères, on trouve souvent un docteur formé à la médecine traditionnelle qui examine les patients en échange d’un paiement en nature – un panier d’œufs ou une cuisse de mouton. Les gens y ont très fréquemment recours, là encore parce que c’est gratuit.

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Si l’on en croit les médias occidentaux, jusqu’à récemment, il y avait eu plutôt moins d’agitation sociale dans la Région autonome ces dix dernières années que dans plusieurs autres régions rurales de Chine.

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C’est vrai dans une certaine mesure. Mais il faut garder en tête que le Tibet est différent du reste de la Chine, de même que l’Irlande du Nord ne ressemble pas aux autres régions du Royaume-Uni. Depuis les manifestations de la fin des années 1980, le niveau de surveillance policière y est beaucoup plus élevé que dans d’autres endroits du pays.

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Qu’est-ce qui différencie les manifestations qui ont commencé le 10 mars 2008 – 49e anniversaire de la rébellion de 1959 – de celles des années 1980 ?

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La première caractéristique de ce mouvement de 2008 est son rayonnement géographique : des manifestations semblent avoir éclaté simultanément presque partout où vivent des Tibétains. Je pense que cela s’explique par l’usage de téléphones portables et de textos pour diffuser l’information et organiser les rassemblements ; en Chine, c’est un moyen de communication beaucoup plus utilisé qu’internet et le courrier électronique. Ainsi, on remarque qu’il y a eu très peu de manifestations dans les régions ouest du Tibet, qui ne sont pas raccordées aux réseaux de téléphonie mobile, alors qu’elles ont été nombreuses à l’Est et les zones proches du Sichuan et du Qinghai qui sont bien couvertes. Ces manifestations ont éclaté en quelques jours seulement, après la répression par la police du premier cortège de moines, le 10 mars 2008.

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Ensuite, il y a une différence sociale majeure : les manifestations des années 1980 étaient principalement le fait des moines, alors qu’en 2008 toute la société tibétaine était représentée. Le mouvement a regroupé des écoliers, étudiants, intellectuels, travailleurs urbains, paysans et nomades – mais aussi des étudiants tibétains des universités de Pékin et d’autres villes. Jamais des franges aussi diverses de la société tibétaine ne s’étaient mobilisées à ce point.

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Combien de personnes ces manifestations ont-elles rassemblé ?

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Il est très difficile de dire combien d’individus ont participé. Le gouvernement chinois affirme avoir arrêté plus de six mille personnes, ce qui témoigne du degré d’intensité et de l’ampleur de ces manifestations. De plus, elles n’ont pas baissé en régime pendant plusieurs mois […] malgré la répression. Dès les premiers jours, les manifestants ont essuyé tirs de gaz lacrymogène et coups de matraque ; les monastères ont été encerclés par la police anti-émeute. Des forces armées ont été envoyées à Lhassa dès le 15 mars ; le lendemain, on exhibait les prisonniers dans des véhicules militaires circulant à travers la ville. Mais le mouvement s’est poursuivi malgré les arrestations massives – il y a eu des sit-in d’étudiants dans nombre d’écoles et d’universités et des manifestations devant les bureaux du gouvernement dans le Gansu, le Qinghai et le Sichuan. À partir du 19 mars, on publiait une liste de « personnes particulièrement recherchées », des photos de Tibétains « recherchés » étaient diffusées sur des sites internet chinois et l’entreprise China Mobile envoyait un texto à tous ses abonnés au Tibet, leur demandant de signaler toute information permettant d’identifier des manifestants. Le 23 mars, un communiqué de l’agence de presse Xinhua envoyé de la préfecture autonome tibétaine de Gannan, dans la province de Gansu, faisait état de « manifestations d’ampleur » devant les bâtiments administratifs de cent cinq unités de travail de comté ou de ville, cent treize unités de travail de petites villes et vingt-deux comités de villages. Il y a aussi eu des cortèges à Maqu, Xiahe, Hezuo, dans le comté de Zhuoni et dans plusieurs autres régions. Les meilleurs comptes rendus de ces événements ont été publiés sur le blog de Woeser et traduits en anglais sur le site du China Digital Times.

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Le mouvement était-il presque exclusivement centré sur la question du nationalisme tibétain, ou y avait-il aussi des revendications économiques, sociales ?

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Les gens ont mis en avant beaucoup de choses différentes, mais si l’on s’en tient aux slogans et au contenu des banderoles, il n’y avait pas de revendication indépendantiste explicite. Je dirais que les manifestations exigeaient principalement que la Chine autorise le retour du dalaï-lama au Tibet et le respect des droits de l’homme. Il faut aussi dire qu’à Lhassa elles n’ont pas seulement visé le gouvernement chinois et le Parti, mais également de simples Chinois résidant au Tibet : des magasins ont été incendiés et des personnes d’ethnie chinoise passées à tabac. Mais cela ne s’est produit qu’à Lhassa. Dans les autres régions, les manifestants ont investi les locaux du gouvernement ou le quartier général du Parti, remplacé le drapeau chinois par le drapeau tibétain et mis à sac des bureaux officiels ; il y a eu très peu d’agressions d’individus d’ethnie chinoise. S’ils ont fait les frais de la vindicte populaire à Lhassa et pas ailleurs, c’est à cause de l’écart particulièrement criant dans cette ville entre la réussite des immigrés et la situation des autochtones : les Chinois y possèdent des hôtels, des magasins, des restaurants et sont donc beaucoup plus visibles. Dans les campagnes, où la disparité économique entre Tibétain et Chinois est négligeable, il y a eu très peu de ressentiment lié à la richesse. Bien sûr, il existe des tensions entre Tibétains et immigrés : dans l’Est du Tibet, par exemple, les paysans arrondissent leurs fins de mois pendant l’été en allant cueillir des champignons, des plantes médicinales et du yartsa-gunbu – le « champignon chenille », très prisé en médecine chinoise traditionnelle. Maintenant, de nombreux immigrés han partent en montagne pour récolter ces mêmes végétaux, et bien que le gouvernement ait tenté de restreindre cette pratique en instaurant une taxe forfaitaire, c’est encore suffisamment rentable pour qu’ils continuent. Pour les autochtones, les étrangers cueillent ces champignons sans faire attention et détériorent les prairies à long terme. Cette concurrence autour des ressources naturelles s’est intensifiée ces dernières années.

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Personnellement, je ne pense pas que ces manifestations étaient principalement motivées par les inégalités économiques ou par le fait que les Tibétains sont désavantagés. Il s’agissait plutôt d’un mouvement défensif lié à des questions d’identité nationale. Pékin avait interprété les manifestations des années 1980, non comme la revendication de spécificités religieuses, mais comme l’expression d’une identité tibétaine séparatiste. Quand il était secrétaire du Parti de la Région autonome, Hu Jintao avait pris des mesures réprimant toute prise de position politique liée à l’identité nationale ; même les mobilisations exigeant l’application de la loi sur la langue tibétaine étaient taxées de nationalisme et de séparatisme. Tous les Tibétains étaient soupçonnés de trahir la Chine. Chacun était devenu suspect. La campagne contre le séparatisme a aussi servi de prétexte pour faire taire toute voix discordante : au sein du parti communiste, ceux qui s’opposaient à une directive gouvernementale étaient souvent accusés de séparatisme. Mais cette politique s’est retournée contre le gouvernement chinois. En se mettant dans l’incapacité de faire la différence entre les véritables opposants et le reste de la population, il a réussi à créer un fossé entre l’État et l’ensemble des Tibétains. Le résultat de cette politique a été d’unir les Tibétains, ce qui n’aurait pas été le cas si seuls les monastères avaient été pris pour cible. Et on constate que le mouvement de 2008 exprimait un sentiment national beaucoup plus unanime que celui des années 1980. L’ampleur de l’immigration han a aussi joué de façon significative. Si, historiquement, les Tibétains du Plateau ont toujours vécu dans des communautés homogènes, ce n’est plus le cas – et ils n’ont jamais été aussi sensibles au fait que cette terre n’est plus exclusivement le cadre de vie des Tibétains.

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Le 24 mars 2008, le départ de la flamme olympique vers Pékin a été perturbé par une action symbolique à Athènes, puis à plusieurs reprises sur son parcours par des manifestations pro-chinoises et pro-tibétaines de plus grande envergure – le 6 avril à Londres, le 7 à Paris, et le 9 à San Francisco – suivies en Chine par des mobilisations contre Carrefour et CNN TV. Depuis Berlin en 1936, les Jeux olympiques sont immanquablement une célébration de l’argent et un temps fort du spectacle politique – quel rôle a joué la fièvre olympique dans ces mobilisations chinoise et tibétaine ?

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Il est clair que les Jeux olympiques de Pékin ont joué un rôle important dans le mouvement de 2008. La soudaine apparition de ces manifestations est indissociable du fait qu’on savait que les projecteurs du monde entier seraient braqués sur la Chine. Les Tibétains vivant en Chine comme les groupes politiques en exil ont compris l’enjeu de cet événement pour le gouvernement et ont profité de l’occasion pour marquer le coup, faire entendre leurs voix. À travers plusieurs symboles, la Chine a elle aussi politisé les Jeux qu’elle a en partie utilisés pour faire valoir auprès monde entier sa mainmise sur le plateau tibétain : ainsi, l’idée de hisser la flamme jusqu’au sommet du mont Everest et l’adoption de l’antilope du Tibet comme mascotte olympique. En ce sens, de part et d’autre, les opposants tibétains et le gouvernement chinois ont profité de ce moment pour mettre le Tibet en avant, mais dans un sens différent.

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En tout cas, quand l’État chinois a commencé à faire du lobbying pour accueillir les Jeux, je pense que, naïvement, il ne s’est pas imaginé à quel point il allait se retrouver sous le feu de la critique. Mais depuis leur création, les Jeux olympiques ont toujours été sources de tensions internationales et ont chaque fois donné lieu à des confrontations plus ou moins fortes : Israéliens et Palestiniens à Munich en 1972, boycotts des Jeux de Montréal, Moscou et Los Angeles respectivement en 1976, 1980 et 1984, etc. Au plan politique, accueillir les Jeux a toujours été une opération très risquée pour le pays hôte.

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Comment décririez-vous le spectre politique du mouvement pro-tibétain à l’étranger, et son rapport aux politiques menées par les pays occidentaux ?

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Dans les manifestations qui ont lieu en Occident, on trouve des gens très divers – pas nécessairement des bouddhistes ou des tibétophiles. Les pro-tibétains sont souvent issus de groupes de la classe moyenne traditionnelle, du centre gauche ou de l’aile libérale ; dans les années 1970 et 1980, c’étaient ceux qui militaient pour le parti sud-africain de l’ANC, le désarmement nucléaire, Greenpeace, etc. Quant aux organisations de défense des droits de l’homme, leur attention s’est déplacée : dans les années 1970 et 1980, Amnesty et Human Rights Watch s’intéressaient surtout à ce qui se passait en Europe de l’Est et en URSS : leurs rapports mentionnaient rarement la Chine. Maintenant, ils s’y intéressent plus et considèrent que la cause tibétaine n’est pas assez mise en avant.

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Je pense aussi qu’il faut dissocier les politiques menées par les gouvernements occidentaux du sentiment populaire. La plupart de ces dirigeants sont très favorables à l’État chinois, surtout pour des raisons économiques : dans les grandes lignes, Pékin et les pays occidentaux sont d’accord sur le développement de l’économie de marché, la privatisation et la mondialisation du commerce. L’objectif premier de ces gouvernements étant d’intégrer la Chine à l’ordre économique mondial, les problèmes liés aux droits de l’homme ou au Tibet sont très secondaires pour eux.

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De même, les théories qui circulent sur des sites internet américains ou chinois selon lesquelles les manifestations tibétaines auraient été orchestrées par des ONG occidentales financées par le National Endowment for Democracy (NED) [3][3] Créée en 1983, la « fondation nationale pour la démocratie »... sont très loin du compte. S’il existe en Chine des ONG financées par les pays occidentaux – comme la Fondation Trace qui soutient des projets d’éducation et de santé au Tibet –, le Parti mène évidemment des enquêtes approfondies sur leurs activités. La Fondation Trace est bien connue pour rester à distance des groupes ou des activités qui combattent le gouvernement, ce qui explique notamment qu’elle soit autorisée à opérer dans le pays depuis des décennies. Elle est même souvent accusée par des lobbyistes pro-tibétains de se montrer trop complaisante envers la Chine.

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Les groupes tibétains exilés en Inde sont bel et bien financés par la NED, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils aient les moyens de provoquer des manifestations en Chine. Il y a un énorme fossé culturel entre les Tibétains vivant en Inde et ceux de la Région autonome : même leurs goûts musicaux sont différents. Les Tibétains autochtones écoutent de la pop chinoise, tandis qu’en Inde ils préfèrent Bollywood. Quand Dadon, plus grande vedette tibétaine de l’époque, a quitté Lhassa en 1995 pour s’expatrier en Inde, elle a eu un choc en s’apercevant qu’elle n’avait aucun public sur place. Elle était pratiquement inconnue en Inde et les exilés tibétains critiquaient ses chansons, qu’ils trouvaient trop chinoises. Même quand ces deux groupes sont amenés à se rencontrer dans les pays occidentaux, ils communiquent très peu. Les exilés vivant en Inde se voient parfois comme les « vrais » représentants de l’identité tibétaine, alors que les populations de l’intérieur ne seraient que des victimes passives et opprimées – une posture condescendante peu appréciée au Tibet. La principale organisation en Inde est le Congrès de la jeunesse tibétaine, dont la plupart des membres sont nés en Inde. Ils ont totalement repris à leur compte la longue – et courageuse – tradition contestataire indienne et défilent avec des chants bien rythmés dans les rues de Delhi, Paris et New York. En revanche, ils n’ont aucun moyen de faire en sorte que leurs paroles se concrétisent par des actions à l’intérieur du Tibet.

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S’il y a un élément extérieur qui a fortement influencé les Tibétains, il a été créé par les autorités chinoises elles-mêmes : en s’obstinant à imposer leur candidat à la succession du panchen-lama, elles se sont mis à dos tous les monastères y compris ceux qui soutenaient jusque-là le gouvernement. Le Parti a ensuite lancé une campagne d’éducation patriotique, exigeant des moines et des lamas qu’ils renient le dalaï-lama. Tout ce qu’il a obtenu, c’est le départ en exil de certains des plus éminents représentants religieux, comme le karmapa et Arjia Rinpoche, du monastère de Kumbum (Ta’er), lesquels avaient pourtant souvent porté un discours plus modéré et servi par le passé de médiateurs au Parti. Si le mouvement indépendantiste des années 1980 était largement resté cantonné à Lhassa, c’était parce que la plupart des lamas avaient une position ambivalente et ont usé de leur autorité pour calmer leurs fidèles. Alors qu’en 2008, dans la plupart des zones où des manifestations ont éclaté, les plus hauts dignitaires bouddhistes étaient exilés à l’étranger. Les nouveaux monastères que ces lamas ont créés en Inde accueillent un flot constant de fidèles venus du Qinghai et du Sichuan, mais ils sont principalement financés par des partisans chinois du bouddhisme tibétain qui vivent à Hong Kong, Taïwan, Singapour ou en Malaisie. Donc si les autorités chinoises veulent dénoncer un complot, ce serait plutôt une machination du Kuomintang que de l’Occident.

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La principale influence étrangère des Tibétains sont les programmes tibétophones diffusés par Voice of America depuis 1991 et par Radio Free Asia depuis 1996. Là encore, on est loin d’une organisation clandestine : ces médias se contentent de véhiculer des informations et des idées dans une société dont les habitants sont assoiffés d’alternatives. Du fait de l’absence de media d’information indépendant, et parce que les gens se méfient systématiquement de tout ce que diffusent les sources officielles, ils se tournent vers Voice of America et Radio Free Asia pour s’informer. Ces deux radios couvrent tous les déplacements du dalaï-lama à l’étranger ainsi que les activités des exilés en Inde, ce qui permet aux Tibétains d’accéder à une information internationale et politisée. Étant donné que ces chaînes sont très populaires au Tibet, cela peut contribuer à créer un certain climat d’opinion dans le pays. Le gouvernement chinois s’efforce de brouiller les ondes, mais les auditeurs s’arrangent pour écouter quand même ces émissions.

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Quel est aujourd’hui le niveau de répression en Région autonome tibétaine ?

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Actuellement, la situation est critique. Du fait du caractère massif des manifestations et parce que toutes les couches de la société y ont pris part, le gouvernement ne peut pas cibler un groupe en particulier, comme les monastères ; donc tout le monde est visé. Le contrôle social total que tentent d’imposer les autorités rappelle à de nombreuses personnes l’époque de la Révolution culturelle. Les individus interpellés ne sont pas les seuls à être punis – le gouvernement convoque des réunions dans les écoles primaires et secondaires, les universités, les administrations de la Région autonome où tout le monde est tenu de rédiger son autocritique ; les étudiants tibétains en Chine connaissent le même sort. Aucune frange de la population n’est épargnée par cette campagne.

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Comment interprétez-vous la vague de nationalisme chinois qui est apparue récemment à la suite des manifestations tibétaines ? Diriez-vous qu’il s’agit d’une transformation majeure des mentalités chinoises ?

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C’est un phénomène très intéressant. Le nationalisme chinois qui s’exprime actuellement sur internet et à l’étranger provient essentiellement de la classe moyenne. Il est surtout porté par les principaux bénéficiaires de la réussite économique chinoise, qui sont aussi les plus conscients du poids du pays sur l’échiquier mondial. Enfin, ce sont ceux qui ont le plus facilement accès à ce qui se passe à l’étranger. Pour eux, les réformes vont dans le bon sens et tout ce qui pourrait entraver la croissance économique de la Chine leur fait peur. Mais il y a un grand fossé entre les régions côtières et l’intérieur du pays. On ne trouve pas de nationalisme de ce genre dans les provinces les plus pauvres – dans le Gansu ou le Qinghai, par exemple – où les gens n’ont pas bénéficié des politiques actuelles. Ainsi le terrible séisme qui a frappé la ville de Wenchuan en mai 2008 a fait voler en éclats une confiance envers l’État qui s’exprimait encore quelques semaines plus tôt. On soulève des questions simples : pourquoi les écoles se sont-elles écroulées alors que les hôtels de luxe et les bureaux des firmes privées n’ont pas été touchés ? On s’interroge de plus en plus, et on se pose des questions nouvelles sur la Chine.

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Les intellectuels chinois se demandent si l’élan de ferveur patriotique qui a suivi les manifestations tibétaines a été créé par le gouvernement ou s’il est apparu spontanément au sein de la société. Ceux qui considèrent qu’il a été attisé et manipulé par le gouvernement ne manquent pas d’arguments, étant donné que l’État y a évidemment joué un rôle. Ainsi, toutes les opinions dissonantes publiées sur les forums en ligne ont été effacées presque instantanément, et ceux qui les exprimaient sur des tchatbox ont été censurés. D’autres font valoir que ce nationalisme ne provient pas de l’intérieur du pays et qu’il a été exporté vers la Chine par des étudiants chinois de l’étranger. De fait, ceux qui étudient en Europe ou en Amérique du Nord s’intéressent plus que la moyenne aux transformations actuelles du pays, et ont clairement bénéficié des réformes. Ils ont le sentiment que les critiques adressées au pays ne sont pas fondées, et qu’on s’est quelque part servi du Tibet pour taper sur la Chine. Ils se demandent pourquoi le mouvement tibétain a bénéficié d’une telle couverture des médias internationaux alors que personne ne parle des manifestations d’ampleur comparable qui ont lieu tous les jours dans le pays. C’est en partie vrai ; mais il faut tout de même souligner que le mouvement tibétain s’est déployé à une échelle géographique sans précédent.

67

J’ajouterais que la Chine abrite une très grande diversité et n’est pas aussi homogène qu’elle peut sembler. Plus de trois cents intellectuels ont signé une pétition lancée par Wang Lixiong qui critiquait la répression du mouvement tibétain par le gouvernement et appelait au dialogue [4][4] Une version anglaise a été publiée par la New York.... Des articles dans la même veine sont parus dans plusieurs publications. Des avocats chinois ont déclaré qu’ils iraient défendre les prisonniers tibétains – au risque de perdre leur gagne-pain, le gouvernement ayant menacé de ne pas renouveler leurs licences. Mais tout ceci n’est évidemment pas ce que les médias mettent en avant. Au milieu de la fièvre patriotique, ces voix discordantes n’ont souvent pas été entendues.

68

Des Tibétains ont-ils été pris pour cible à Pékin ou ailleurs ?

69

Les autorités chinoises ont pris d’énormes précautions pour s’assurer que ça ne se produise pas, car elles savent que les répercussions pourraient être très importantes. Il y a environ cinq mille Tibétains à Pékin et, d’après les membres de ma famille qui y vivent, personne n’a été agressé.

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Comment imaginez-vous l’évolution des relations entre le Tibet et la Chine dans les mois à venir et à plus long terme ?

71

Dans l’immédiat, les dirigeants chinois sont confrontés à deux problèmes. L’un a trait aux Jeux olympiques et à l’opinion publique internationale mais aussi nationale. Pékin ne peut donner au pays l’impression de céder à la pression des critiques de l’étranger – d’être acculé au compromis à cause de manifestants tibétains. Le gouvernement doit offrir une image d’unité et de force, que ce soit vis-à-vis du monde ou de ses propres citoyens. Le deuxième problème concerne le président Hu Jintao et sa garde rapprochée. Hu Jintao est devenu un politicien de stature nationale en accédant au poste de premier secrétaire du Parti au Tibet [5][5] Hu Jintao était le président de la République populaire... ; il peut se prévaloir d’avoir mis fin à l’agitation sociale dans la région pendant les années 1980 et d’être parvenu à l’intégrer, ainsi que l’Ouest du pays, au reste de la Chine. L’autorité de Hu Jintao – et partant, de l’ensemble du Parti – est directement liée au Tibet. Plusieurs dirigeants actuels ont acquis leur notoriété par leur action dans la région. La quasi-totalité des personnalités qui dominent actuellement le Parti étaient sous les ordres de Hu Jintao pendant son mandat tibétain : Guo Jinlong, le maire de Pékin, était son sous-secrétaire ; et Hu Chunhua, ex-président de la Ligue de la jeunesse communiste – un poste-clé, que presque tous les présidents chinois ont occupé à un moment de leur carrière – et gouverneur de la province de Hebei, a lui aussi été le secrétaire de Hu Jintao au Tibet. Les actions de ces personnalités sont aujourd’hui contestées, et la crédibilité de Hu Jintao en tant que leader est remise en cause. Au sein du Parti, on discute de savoir s’il lui suffira pour sauver sa place de renvoyer certains de ses protégés ou s’il devra sacrifier l’ensemble de son clan. Parallèlement, le Premier ministre Wen Jiabao a prononcé plusieurs discours où il se dit prêt à entamer des pourparlers avec le dalaï-lama. Mais la situation actuelle est entièrement suspendue aux Jeux olympiques. D’ici là, le gouvernement est paralysé – s’il annonce un changement maintenant, cela créera un climat de doute et d’instabilité, donc je pense que les dirigeants sont obligés d’attendre la fin des Jeux pour faire quoi que ce soit.

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S’agissant du long terme, il faut garder en tête que l’un des principaux fondements de la légitimité actuelle du parti communiste réside dans le fait d’avoir réalisé l’unification territoriale du pays et d’en avoir fait une grande puissance. La population chinoise y est très sensible. Le Parti ne peut donc pas se permettre de faire la moindre concession sur le Tibet, puisque cela nuirait au principe même de sa légitimité. Par conséquent, je ne pense pas que le Parti changera fondamentalement sa politique après les Jeux olympiques non plus.

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Si les Tibétains étaient libres de les formuler, quelles seraient leurs principales revendications ?

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L’un des principaux griefs de la population est le fait que les autorités chinoises assimilent toute expression de l’identité tibétaine à du séparatisme. Le gouvernement a l’air de penser que s’il autorise la moindre forme d’autonomie culturelle, cela débouchera nécessairement sur des revendications sécessionnistes. Il ne devrait pas se montrer si crispé. Au Tibet, toute la production culturelle, des journaux aux magazines en passant par la distribution de la musique, continue de faire l’objet d’un contrôle strict, alors qu’il existe de plus en plus de maisons d’édition indépendantes dans toute la Chine. La plaisanterie au Tibet, c’est que le dalaï-lama veut « un pays, deux systèmes » alors que les gens veulent simplement « un pays, un système ». En d’autres termes, ils veulent que les politiques de libéralisation qui sont menées en Chine s’appliquent aussi au Tibet.

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Texte original « Tibetan questions », NLR II-51, mai-juin 2008.

Notes

[1]

The Dragon in the Land of Snows, Londres, 1999.

[2]

Lire Primitive Rebels, Manchester, 1959 et Bandits [1969], trad. française, Paris, 2008. [ndt]

[3]

Créée en 1983, la « fondation nationale pour la démocratie » est financée par le Département d’État des États-Unis et est souvent accusée de jouer un rôle complémentaire à celui de la CIA dans la politique étrangère américaine. [ndt]

[4]

Une version anglaise a été publiée par la New York Review of Books le 15 mai 2008 sous le titre : « Douze propositions pour répondre à la situation au Tibet, par quelques intellectuels chinois ».

[5]

Hu Jintao était le président de la République populaire de Chine entre mars 2003 et mars 2013. Les personnalités de son entourage ici évoquées par Tsering Shakya ont souvent changé de poste depuis l’époque de l’entretien. [ndt]

Résumé

Français

Quand il était secrétaire du Parti de la Région autonome, Hu Jintao avait pris des mesures réprimant toute prise de position politique liée à l’identité nationale ; même les mobilisations exigeant l’application de la loi sur la langue tibétaine étaient taxées de nationalisme et de séparatisme. Tous les Tibétains étaient soupçonnés de trahir la Chine. Chacun était devenu suspect. La campagne contre le séparatisme a aussi servi de prétexte pour faire taire toute voix discordante : au sein du parti communiste, ceux qui s’opposaient à une directive gouvernementale étaient souvent accusés de séparatisme. Mais cette politique s’est retournée contre le gouvernement chinois. En se mettant dans l’incapacité de faire la différence entre les véritables opposants et le reste de la population, il a réussi à créer un fossé entre l’État et l’ensemble des Tibétains. Le résultat de cette politique a été d’unir les Tibétains, ce qui n’aurait pas été le cas si seuls les monastères avaient été pris pour cible.

Pour citer cet article

Shakya Tsering, Traduit de l’anglais par Izoard Celia, « Questions tibétaines. Entretien avec Tsering Shakya [2008] », Agone, 3/2013 (n° 52), p. 51-76.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-3-page-51.htm


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