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Agone

2013/3 (n° 52)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782748901801
  • Éditeur : Agone

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Face à la crise des subprimes et à la récession mondiale qui a suivi, beaucoup se sont demandé si un challenger avait des chances d’émerger et de prendre la place dominante occupée jusque-là par les États-Unis dans l’économie mondiale capitaliste [1][1] Une version antérieure de cet essai a été présentée.... La crise financière aux États-Unis et dans les pays développés étant le résultat conjugué d’un fort endettement, d’une faible productivité et d’une surconsommation, il a paru logique de chercher des candidats potentiels présentant des caractéristiques opposées, à savoir les pays exportateurs de l’Est asiatique, gros détenteurs de dette américaine, disposant d’une grande capacité productive et de forts taux d’épargne. La faillite de Lehman Brothers avait à peine marqué le début de la récession mondiale que certains prédisaient le triomphe ultime du modèle de développement de l’Asie orientale, et surtout du modèle chinois. Les commentateurs américains autorisés en ont conclu que le krach de 2008 allait entraîner un déplacement du centre du capitalisme mondial des USA vers la Chine [2][2] Lire Roger Altman, « The great crash, 2008 : a geopolitical....

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Mais dès le printemps 2009, les économies d’Asie orientale étaient apparues moins puissantes qu’elles le semblaient. Alors que la brusque contraction de la demande d’importations dans les pays du Nord contraignait les exportateurs asiatiques à un atterrissage brutal, le risque de voir le marché des titres du Trésor américain ou le dollar toucher le fond les plaçait devant un dilemme : soit se débarrasser de leurs actifs américains, quitte à provoquer un effondrement du dollar, soit en acheter encore davantage pour se prémunir contre un krach immédiat, mais en augmentant leur exposition à un krach futur. Les investissements publics engagés par la RPC à la fin de 2008 dans le cadre d’un gigantesque plan de relance ont permis une importante reprise en Chine et chez ses partenaires commerciaux d’Asie, mais la croissance générée a peu de chance de s’auto-alimenter. Les économistes et conseillers politiques chinois craignent de voir la RPC faiblir de nouveau une fois dissipés les effets de cette relance, sachant que les consommateurs américains ont peu de chances de prendre le relais avant longtemps. Malgré tous les discours sur la capacité de la Chine à briser le statut de monnaie de réserve du dollar et à bâtir un nouvel ordre financier mondial, la RPC et ses voisins n’ont guère d’autre choix à court terme que d’entretenir la domination économique américaine en lui octroyant davantage de crédit.

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Dans ce qui suit, je vais retracer les origines historiques et sociales de la dépendance grandissante de la Chine et de l’Asie orientale vis-à-vis des marchés de consommation des pays du Nord pour assurer leur croissance, et vis-à-vis des placements financiers américains comme réserve de valeur pour leur épargne. J’évaluerai ensuite comment il serait possible, à long terme, de mettre fin à cette dépendance en montrant que, pour créer un ordre économique plus autonome en Asie, il faudrait que la Chine transforme un modèle de croissance orienté vers l’exportation – qui a principalement bénéficié à (et a été perpétué par) ceux qui avaient des intérêts dans les secteurs exportateurs installés sur la côte – en un modèle d’économie alimenté par la consommation intérieure, par le biais d’une très large redistribution du revenu en faveur du secteur agricole rural. Une telle réorientation ne sera cependant pas possible sans rompre la mainmise de l’élite urbaine de la côte sur le pouvoir.

Des Tigres et des oies

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L’histoire de l’essor rapide, après guerre, du Japon et des quatre Tigres que sont la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour est bien connue et n’a pas besoin d’être répétée ici. Mais si cette ascension dynamique est à mettre au crédit de leurs autorités centralisées, qui ont canalisé de précieuses ressources vers les secteurs industriels stratégiques, il importe de reconnaître que c’était la géopolitique de guerre froide en Asie orientale qui a rendu possible les États développementaux [3][3] La notion d’« État développemental » (developmental... dans cette région. Ce qui s’y jouait alors était en fait une « guerre chaude ». Le soutien de la Chine communiste aux guérillas et son implication dans les guerres de Corée et du Vietnam plaçaient la région dans un état d’urgence permanent, tandis que les États-Unis considéraient l’Asie orientale comme le maillon faible dans leur stratégie d’endiguement du communisme. Estimant que ses alliés clés, c’est-à-dire le Japon et les quatre Tigres, étaient trop importants pour flancher, Washington leur a fourni une abondante aide financière et militaire afin de faire démarrer et d’orienter leur croissance industrielle, tout en ouvrant grand la porte des marchés américains et européens à leurs produits manufacturés. Cet accès aux marchés occidentaux constituait un avantage supplémentaire dont ne jouissaient pas les autres pays en développement, et sans lequel les économies asiatiques n’auraient sûrement pas connu un tel succès. Dans cette perspective, la croissance économique rapide de l’Asie orientale n’avait rien d’un « miracle ». Elle a été orchestrée par les États-Unis dans leur tentative de créer des remparts, sous la forme de pays prospères, contre le communisme dans la région Asie-Pacifique. Ces économies n’auraient jamais dû en arriver à concurrencer les intérêts géopolitiques et géo-économiques américains ; c’étaient au contraire des États à la solde de Washington, qui devaient l’aider à atteindre ses objectifs dans la région.

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Organisés en réseaux de sous-traitance de production centrés sur le Japon, les exportateurs asiatiques occupaient différentes positions dans la chaîne de valeur, chacun se spécialisant dans des biens correspondant à un certain niveau de profitabilité et de sophistication technologique. Le Japon se concentrait sur les produits à la plus forte valeur ajoutée, les quatre Tigres sur les produits milieu de gamme et les Tigres émergents d’Asie du Sud-Est sur les produits à bas prix et nécessitant beaucoup de main-d’œuvre. Ce célèbre modèle en vol d’oies sauvages formait un réseau de fournisseurs fiables d’une vaste gamme de produits de consommation pour le Premier Monde.

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Au moment où les tensions internationales ont commencé à s’apaiser dans les années 1980, le déficit de la balance courante et le déficit budgétaire aux États-Unis se sont creusés du fait des réductions d’impôts décidées par le pouvoir néolibéral et de l’augmentation des dépenses militaires dans les dernières phases de la guerre froide. Cependant, au lieu de quitter l’orbite de l’hégémonie américaine, les économies asiatiques ont resserré les liens avec les États-Unis en finançant leur double déficit en croissance exponentielle. L’industrialisation de l’Asie orientale, axée sur l’exportation, s’était accompagnée d’une faible consommation domestique. Les excédents commerciaux générés et de forts taux d’épargne avaient permis à ces pays d’accumuler une importante puissance financière sous forme de vastes réserves de change. Considérant les titres du Trésor américain comme les investissements les plus sûrs dans la finance mondialisée, la plupart des exportateurs d’Asie orientale y ont volontairement placé leur cagnotte, devenant les principaux créanciers de l’Amérique. Le déficit de la balance courante américaine ainsi financé, l’appétit américain pour les importations asiatiques a pu être nourri, tandis que l’accroissement de ses excédents commerciaux poussait l’Asie à acheter encore plus de bons du Trésor US. Ces processus qui se renforçaient mutuellement n’ont cessé d’amplifier la dépendance financière et commerciale de l’Asie orientale à l’égard des États-Unis, permettant à ces derniers de faire durer leur fragile prospérité alors que leur hégémonie faiblissait.

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Les réformes du marché qui ont débuté dans les années 1980 et se sont accélérées dans les années 1990 ont fait de la Chine un Tigre retardataire. Beaucoup ont prédit qu’elle seule serait capable de rompre la double dépendance de l’Asie à l’égard des États-Unis, en raison de son autonomie géopolitique, de son poids démographique et de sa taille économique exceptionnels. Pourtant, loin de se libérer de sa servitude à l’égard de l’Amérique, elle a continué à lui fournir du crédit bon marché et des importations low-cost. Pire, par son ampleur même, son modèle de croissance, basé sur l’exportation et la compression de la consommation privée, l’a rendue encore plus dépendante financièrement et commercialement des États-Unis que ne l’étaient ses prédécesseurs. Si l’on compare les principaux indicateurs économiques de la Chine à ceux de ses voisins au même stade de développement, on s’aperçoit que le modèle chinois est une réplique poussée à l’extrême de la croissance connue précédemment par l’Asie orientale. Le graphique 1 montre que la dépendance commerciale de l’économie chinoise, mesurée par la valeur totale des exportations en pourcentage du PIB, s’est accrue de manière continue jusqu’à un niveau jamais atteint par d’autres économies de la région. Parallèlement, le poids de la consommation privée chinoise en pourcentage du PIB n’a cessé de décliner, tombant bien en deçà du niveau de celui des autres pays durant leur décollage (graphique 2). Comme l’indique le tableau I, les États-Unis représentent le plus important marché d’exportation de la Chine – comme ils l’avaient été pour le Japon et les Tigres asiatiques –, dépassés seulement récemment par l’Union européenne. La Chine est déjà devenue le principal fournisseur asiatique de l’Amérique.

Graphique 1 - Part des exportations dans le PIB des économies d’Asie orientale, 1965-2004*Graphique 1

* Les « Autres pays » représentent la moyenne du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan, en excluant Hong Kong et Singapour en raison de l’importante part du commerce de réexportation dans leurs économies.

(Sources : Banque mondiale et Taïwan Economic Data Center, AREMOS database.)
Graphique 2 - Part de la consommation privée dans le PIB des économies d’Asie orientale*Graphique 2

* Les « Autres pays » représentent la moyenne du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan, de Singapour et de Hong Kong.

(Sources : Banque mondiale et Taïwan Economic Data Center, AREMOS database.)
Tableau I - Exportations de l’Asie orientale vers les États-Unis et le monde (en milliards de dollars US)Tableau I
(Sources : FMI-Direction of Trade Statistics et Taïwan Economic Data Center, AREMOS Database.)
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La très forte expansion des industries d’exportation chinoises explique non seulement son exceptionnelle croissance économique, mais aussi, grâce à l’accroissement de ses excédents commerciaux, sa puissance financière à l’échelle mondiale. Comme le montre le graphique 3, ses réserves de change excèdent à présent largement celles de ses voisins. Jusqu’ici, elle a investi la plupart de son épargne dans des bons du Trésor américain, comme l’ont fait les autres pays exportateurs. À la veille de la crise des subprimes, elle était à la fois la principale exportatrice à destination des États-Unis et sa principale créancière, finançant le déficit de la balance courante américaine et maintenant la capacité des USA à absorber des importations (voir le graphique 4). Tandis que les exportations chinoises à bas prix favorisaient la baisse de l’inflation américaine, ses achats massifs de bons du Trésor ont permis de réduire leur rendement et donc les taux d’intérêt américains. De sorte que, ces dernières années, la Chine est devenue le principal soutien de la vitalité économique américaine.

Graphique 3 - Réserves de change en pourcentage du PIB en Asie orientale*Graphique 3

* Les « Autres pays » représentent la moyenne du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan, de Singapour et de Hong Kong.

(Sources : Banque mondiale et Taïwan Economic Data Center, AREMOS database.)
Graphique 4 - Pourcentage de la dette publique américaine de long terme détenue par la Chine et les pays d’Asie orientaleGraphique 4
(Sources : Trésor américain.)

Crise agraire

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La Chine a pu mettre en œuvre cette version extrême d’un modèle de croissance axé sur l’exportation, au cours des trois dernières décennies, en raison de la conjoncture internationale et de sa propre politique économique intérieure. En premier lieu, le décollage chinois, basé sur l’utilisation d’une importante main-d’œuvre, a coïncidé avec un développement sans précédent du libre-échange mondial depuis les années 1980. Sans l’externalisation des industries des pays développés et leur appétit grandissant pour les importations de produits manufacturés à bas prix, la RPC n’aurait jamais pu accéder à la prospérité par l’exportation. Plus important, la compétitivité exceptionnelle de la Chine est largement fondée sur la stagnation prolongée des salaires dans l’industrie manufacturière, comparée aux autres pays d’Asie à des stades de développement équivalents.

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Beaucoup expliquent la compétitivité salariale de la Chine par son régime de taux de change fixes, qui sous-évalue considérablement sa monnaie. D’autres affirment qu’elle a pu puiser dans une réserve « illimitée » de main-d’œuvre rurale pendant beaucoup plus longtemps que les autres économies asiatiques. Mais ces deux explications ne résistent pas à une analyse plus poussée. D’abord, comme le montre le graphique 5, la différence entre les niveaux de salaire en Chine et chez ses voisins est trop importante pour se justifier par une monnaie sous-évaluée. Même si le yuan se renchérissait de 20 ou 30 % par rapport au dollar – comme le recommandent les Américains qui dénoncent la manipulation monétaire opérée par la Chine – les salaires chinois demeureraient beaucoup plus bas. Ensuite, contrairement à une idée répandue, l’existence d’une réserve illimitée de main-d’œuvre n’est pas un phénomène naturel lié à la structure de la population chinoise, mais plutôt une conséquence de la politique agricole et rurale du gouvernement, qui, intentionnellement ou non, a ruiné les campagnes et provoqué un exode rural continu.

Graphique 5 - Salaires industriels des pays d’Asie orientale en pourcentage des salaires américainsGraphique 5
(Sources : US Bureau of Labor Statistics, Foreign Labor Statistics (Japan and Asian Tigers) ; China Statistical Yearbook.)
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Le lien entre ces politiques et les faibles niveaux de salaire apparaît clairement quand on compare le développement rural de la Chine à celui du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan, qui disposaient eux aussi, au début de leur décollage économique, d’une importante population rurale et d’un vaste secteur agricole. Dans le Japon de l’après-guerre, le Parti libéral-démocrate au pouvoir a activement dirigé des ressources vers la campagne par le biais de dépenses en faveur des infrastructures rurales et du développement agricole, de subventions à l’agriculture et de droits de douane sur les produits étrangers. En Corée du Sud, le gouvernement de Park a lancé le Mouvement du nouveau village (Saemaul Undong) au début des années 1970, consacrant d’importants financements à la modernisation des infrastructures, à la création d’écoles et de coopératives en milieu rural, et à la mécanisation de l’agriculture. Cette initiative a connu un succès remarquable : grâce à elle, le revenu des ménages ruraux est passé de 67 % du revenu urbain en 1970 à 95 % en 1974, comblant presque entièrement le fossé entre les deux [4][4] John Lie, « The state, industrialization and agricultural.... À Taïwan, le gouvernement Kuomintang a mené des politiques similaires dans les années 1960 et 1970, doublées d’efforts volontaristes pour promouvoir l’industrialisation des campagnes. Grâce à cette décentralisation de l’industrie taïwanaise les paysans pouvaient travailler de manière saisonnière dans les usines proches de chez eux sans abandonner complètement l’agriculture et sans migrer vers les grandes villes, ce qui a permis de maintenir une proportion considérable de ressources de main-d’œuvre au village et de créer une croissance plus équilibrée : dans les années 1960 et 1970, le revenu rural par tête a toujours représenté au moins 60 % du revenu urbain. Avec de telles politiques, il n’est pas étonnant que la réserve de main-d’œuvre rurale se soit vite tarie et que les salaires industriels aient monté en flèche dans ces pays.

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Ces différentes voies ont été suivies pour des raisons variées. Au Japon, c’est le poids de l’électorat rural dans le succès du Parti libéral-démocrate qui explique son attention portée au développement des campagnes. Pour les régimes autoritaires de droite de Corée du Sud et de Taïwan, il s’agissait d’éviter la dislocation sociale qui accompagne généralement l’industrialisation et de limiter l’influence de la gauche à la campagne. C’était aussi un moyen déterminant d’assurer la sécurité alimentaire dans le contexte des tensions de la guerre froide. Par contraste, le développement industriel de la Chine, depuis le milieu des années 1980, a été beaucoup moins équilibré. Au cours des vingt dernières années, le gouvernement chinois a largement concentré ses investissements sur le secteur industriel urbain, particulièrement dans les régions côtières, au détriment de l’agriculture et des zones rurales. Les banques publiques ont elles aussi financé en priorité le développement industriel urbain, et négligé l’agriculture et les régions rurales. Dans les deux dernières décennies, le revenu rural par tête n’a jamais dépassé 40 % du niveau du revenu urbain.

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Cette préférence urbaine est en partie due à la domination exercée par une puissante élite industrielle des régions côtières du Sud. Née avec l’intégration de la Chine à l’économie mondiale, elle a accru ses ressources financières et son influence politique avec le boom de l’exportation, devenant de plus en plus adroite pour façonner la politique du gouvernement central en fonction de ses intérêts. D’après une récente estimation, la « faction élitiste » du PCC – composée de vieux dirigeants ayant fait carrière dans les régions côtières et dans les administrations du commerce et des finances – contrôle plus de sièges au Politburo que la « faction populiste » rivale, qui a des liens plus forts avec les provinces intérieures. Si le président Hu Jintao est le leader de la « faction populiste », Xi Jinping, qui a été choisi par le parti pour lui succéder – contre le favori de Hu – a dirigé les provinces côtières du Fujian et du Zhejiang, et est la figure dominante de la faction élitiste [5][5] Cheng Li, « One party, two coalitions in China’s politics »,.... Sous l’influence grandissante de cette dernière, l’accent a davantage été mis sur l’amélioration de la compétitivité à l’export et de l’attractivité du pays pour l’investissement étranger, que sur le développement agraire. Les révoltes urbaines de 1989 – résultats de l’hyperinflation et de la détérioration du niveau de vie dans les grandes villes – ont encore renforcé, dans les années 1990, la détermination du parti unique à assurer la prospérité économique des zones métropolitaines au détriment de la campagne.

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La conséquence de cette préférence urbaine a été une relative stagnation économique à la campagne, doublée d’une rigueur fiscale imposée par les gouvernements locaux. À partir des années 1990, la détérioration des revenus agricoles et la disparition des industries collectives rurales – les « entreprises rurales et municipales », grandes pourvoyeuses d’emplois dans les premières phases de la réforme du marché – ont poussé la plupart des jeunes paysans à quitter la campagne pour la ville, créant un cercle vicieux qui a précipité une crise sociale rurale. Mais le secteur agricole chinois n’a pas seulement été négligé, il a aussi été exploité pour soutenir la croissance urbaine. Une récente étude a révélé qu’il y a eu un transfert net prolongé et croissant de ressources du secteur agricole rural vers le secteur industriel urbain, entre 1978 et 2000, à la fois par le biais de la politique budgétaire (via des impôts et des dépenses publiques) et à travers le système financier (via l’épargne et l’emprunt) [6][6] Huang Jikun, Scott Rozelle et Wang Honglin, « Fostering.... Seules exceptions à cette tendance : les années où l’économie urbaine a connu une récession provisoire, comme à la suite de la crise financière asiatique des années 1997-1998 (voir graphique 6).

Graphique 6 - Transfert financier total de la campagne aux villes (en milliards de yuans à prix constant)Graphique 6
(Source : Huang, Rozelle et Wang, « Fostering or Stripping Rural China », op. cit.)
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C’est donc ce modèle de développement qui explique l’existence d’une réserve « illimitée » de main-d’œuvre et la stagnation des salaires caractéristique de son miracle économique. C’est lui qui explique aussi l’augmentation de son excédent commercial, source de sa puissance financière croissante au niveau mondial. Cependant, les bas salaires et les faibles niveaux de vie ruraux qui ont résulté de cette stratégie de développement ont restreint le marché de consommation intérieur et accru la dépendance du pays à l’égard de la demande des pays du Nord, qui elle-même dépend de plus en plus des emprunts massifs à la Chine et aux autres pays exportateurs asiatiques. Ces derniers ayant été intégrés à la machine exportatrice chinoise à travers la régionalisation des réseaux de production industrielle, les vulnérabilités de l’économie chinoise sont devenues les faiblesses de l’Asie orientale tout entière.

Dépendance sinocentrique

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Dans les années 1990, la Chine s’est petit à petit imposée comme le pays asiatique le plus compétitif pour l’exportation de produits présentant différents niveaux de sophistication technologique. En conséquence, les autres – dont le Japon et les quatre Tigres originaux, ainsi qu’un groupe de Tigres émergents d’Asie du Sud-Est telles la Malaisie et la Thaïlande – ont subi une forte pression pour s’adapter. La compétitivité de la RPC a incité de nombreuses industries d’exportation à quitter le reste de l’Asie pour s’y relocaliser. Dans une enquête parue en 2001, The Economist remarquait « l’inquiétude et le désespoir » avec lesquels ses voisins réagissaient à son essor : « Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan craignent un “évidage” de leurs industries, alors que leurs usines sont délocalisées en Chine où les coûts sont plus bas. L’Asie du Sud-Est s’inquiète de la “dislocation” des flux d’échange et d’investissement. […] La Chine n’est pas une oie sauvage (en vol) […] parce qu’elle fabrique aussi bien des produits simples que des produits sophistiqués, des couches pour bébé que des puces électroniques. […] Elle fabrique des produits qui couvrent toute la chaîne de valeur, à une échelle qui détermine les prix mondiaux. D’où l’angoisse de l’Asie orientale. Si la Chine est plus efficace en tout, que reste-t-il à ses voisins [7][7] « A panda breaks the formation », The Economist, 25 août... ? »

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Il est tout à fait vrai que ses voisins ont laborieusement restructuré leurs secteurs exportateurs pour limiter la concurrence frontale avec la RPC et profiter de son essor. Dans l’ancien ordre industriel d’Asie orientale, chaque économie exportait des groupes de produits de consommation spécifiques. Aujourd’hui, ces pays ont commencé à accroître la proportion de composants à haute valeur ajoutée (Corée et Taïwan) et de biens d’équipements (Japon) dans leurs exportations vers la République populaire.

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Comme le montre le tableau II, les exportations de la Corée du Sud, de Hong Kong et de Taïwan à destination de la Chine ont dépassé leurs exportations vers les États-Unis au cours de la dernière décennie, tandis que celles du Japon et de Singapour s’en rapprochaient. Dès 2005, le modèle en vol d’oies sauvages centré sur le Japon, caractéristique de la région, a été remplacé par un réseau de production sinocentrique dans lequel la Chine exporte la plupart des produits de consommation finaux vers les pays occidentaux pour le compte de ses voisins asiatiques, qui lui fournissent les pièces et les machines nécessaires à l’assemblage. Cette structure ressemble un peu à une équipe de domestiques avec à sa tête le majordome chinois, qui supervise les autres afin de fournir des exportations bon marché aux États-Unis et utilise son épargne durement gagnée pour financer l’achat de ces mêmes biens par les Américains.

Tableau II - Exportations vers la Chine et les EU en pourcentage des exportations totalesTableau II
(Sources : FMI-Direction of Trade Statistics et Taïwan Economic Data Center AREMOS Database.)
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Cette intégration régionale se reflète bien dans la corrélation entre les fluctuations des chiffres des exportations chinoises et de celles de ses voisins. Par exemple, la reprise asiatique après la crise financière de 1997-1998 et le rebond de la croissance japonaise après 2000 peuvent être attribués au moins en partie au boom économique chinois qui a absorbé leurs composants manufacturés et leurs biens d’équipement. Quand la crise mondiale actuelle s’est déclenchée et que la demande des consommateurs américains a commencé à se réduire sérieusement à l’automne 2008, les exportations asiatiques ont plongé, tandis que celles de la RPC n’ont connu une baisse similaire que trois mois plus tard. Ce décalage s’explique par la baisse des commandes chinoises pour les pièces et les biens d’équipement auprès de ses partenaires asiatiques, quand la Chine a anticipé la chute des commandes de produits finis d’Amérique et d’ailleurs dans les mois suivants. Les limites du modèle de développement chinois – dépendance excessive à l’égard de la consommation des pays occidentaux et croissance léthargique du marché intérieur – se traduisent inévitablement par une plus grande fragilité de ses partenaires asiatiques, qui se retrouvent à la merci de toute contraction de la demande de consommation des pays du Nord. Un rééquilibrage du développement chinois n’est donc pas seulement nécessaire pour assurer la pérennité de sa croissance économique, mais également pour l’avenir collectif de l’Asie orientale en tant que bloc économique intégré.

Les obstacles au rééquilibrage

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Le gouvernement chinois et ceux des pays d’Asie orientale ont utilisé leurs réserves de change pour acheter de la dette américaine non seulement dans une recherche de rendements jugés stables et sûrs, mais aussi dans une volonté délibérée de financer le déficit croissant de la balance courante américaine et d’assurer ainsi une augmentation continue de la demande américaine pour leurs propres exportations. Mais le déficit ne peut pas se creuser indéfiniment, sous peine de provoquer un effondrement du dollar et du marché des titres du Trésor et donc une brusque hausse des taux d’intérêt, qui stopperait la folie consommatrice des États-Unis. Or non seulement cela porterait un coup fatal à la machine exportatrice chinoise, mais cela amoindrirait beaucoup sa puissance financière internationale par une dévaluation sévère de ses investissements.

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Avant la crise actuelle, le gouvernement chinois a tenté par différents moyens de diversifier ses avoirs étrangers et d’accroître leur rendement, en investissant par exemple en actions étrangères ou en finançant l’acquisition de multinationales par des entreprises publiques. Or presque toutes ces initiatives ont été des échecs cuisants – échecs qui sont moins le résultat de mauvaises décisions d’investissement que des contraintes imposées par la taille exceptionnelle des réserves de change chinoises, qui rend difficile pour Pékin d’acheter ou de vendre librement certains actifs financiers sans perturber les marchés mondiaux. En même temps, l’achat par la Chine de grands groupes étrangers risque toujours de susciter des violentes réactions protectionnistes et nationalistes. De sorte qu’en matière d’acquisition de firmes étrangères, la Chine a dû se contenter d’entreprises en déclin, en quête désespérée d’un repreneur. Ces obstacles à la diversification de ses avoirs sont apparus évidents dans le rachat non rentable, en 2005, de la branche PC d’IBM par Lenovo, une grosse firme informatique affiliée au gouvernement chinois, ou dans les pertes massives enregistrées lors de la prise de participations dans Blackstone, en 2007, de la Société d’investissement d’État (SIE), le fond souverain de la RPC. Et quand, en 2009, le géant de l’aluminium Chinalco a voulu accroître significativement sa participation dans Rio Tinto, la plus grande compagnie minière australienne, il en a résulté une montée du sentiment anti-chinois en Australie. Dans un autre registre, après avoir importé massivement des réserves de pétrole et d’autres matières premières pour se prémunir contre la hausse de leur prix, la Chine a subi de lourdes pertes lorsque les prix ont plongé à la suite de la récession mondiale.

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Non content d’exposer le pays aux vicissitudes des marchés mondialisés, le modèle chinois a aussi beaucoup entravé la consommation. Comme il a été noté précédemment, la compétitivité à l’export de la RPC a été fondée sur la stagnation à long terme des salaires, elle-même le résultat d’une crise agricole découlant de politiques privilégiant les zones urbaines. Au lieu de distribuer plus largement ses bénéfices à ses employés et d’augmenter leur niveau de vie, le secteur exportateur florissant les a dirigés avant tout vers l’épargne d’entreprise, qui représente maintenant une large proportion de l’épargne nationale totale. Comme le montre le graphique 7, à partir de la fin des années 1990, la part des salaires en pourcentage du PIB a décliné, en même temps que chutait la consommation privée. Ces deux tendances à la baisse contrastent fortement avec l’augmentation des profits des entreprises. Bien que la consommation ait augmenté en valeur absolue, elle l’a fait beaucoup plus lentement que l’investissement (voir le graphique 8).

Graphique 7 - Salaires, profits et consommation privée en pourcentage du PIBGraphique 7

Axe de gauche : niveaux de salaire et de rémunération ; axe de droite : niveaux de profit.

(Source : China Statistical Yearbook.)
Graphique 8 - Indice de la croissance de l’investissement et de la consommation, 1980-2008Graphique 8
(Source : China Data Center.)
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Le frein mis à la consommation privée n’a pas seulement entravé les entreprises orientées vers le marché intérieur, qui ont eu plus de mal à écouler leur stock, il a aussi largement découragé nombre d’entreprises étrangères qui entretenaient de grands espoirs dans l’immensité prétendue du marché chinois. Si elle est devenue une grosse acheteuse de biens d’équipement, de composants manufacturés et de ressources naturelles venus du Japon, de l’Asie du Sud-Est, du Brésil et d’ailleurs, la Chine est à la traîne pour ce qui est de l’importation de biens de consommation tant en provenance du monde développé que des pays en développement.

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Relayant les plaintes de ces investisseurs étrangers découragés, The Economist remarquait : « Le marché se révélera plus petit qu’espéré et prendra plus de temps à se développer ; et vu le nombre de firmes étrangères qui s’y précipitent, la compétition s’annonce sévère. […] Comment les entreprises étrangères pourront-elles générer des retours sur investissement acceptables en Chine [8][8] « A billion three, but not for me », The Economist,... ? » Dans le même ordre d’idée, quand il est apparu que la demande chinoise de voitures avait crû bien plus lentement que la capacité de production du secteur, le magazine Forbes a reconnu : « La concurrence croissante en Chine a conduit à des surcapacités manufacturières et à une baisse rapide des marges de profit des constructeurs automobiles, tombées à un niveau comparable à celles du reste du monde, de 4 à 6 % [9][9] « Speed bumps for automakers in China, India », Forbes,.... »

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Dans une tentative d’initier un rééquilibrage du développement chinois – jugé « instable, déséquilibré, non coordonné et insoutenable » par le Premier ministre Wen Jiabao, en 2007 –, le gouvernement central, sous l’impulsion de Hu Jintao et de ses alliés « populistes », a essayé, à partir de 2005, d’encourager la consommation intérieure en accroissant le revenu disponible des paysans et des ouvriers des villes. Une première série de mesures a consisté notamment à supprimer les taxes agricoles et à augmenter le prix d’achat des produits agricoles par le gouvernement. Quoique modestes, ces initiatives ont eu un effet instantané. Une légère amélioration des conditions de vie rurales a ralenti le flux de migration vers les villes ; il en a résulté une soudaine pénurie de main-d’œuvre et un accroissement des salaires dans les zones franches sur la côte, ce qui a amené de nombreux économistes à déclarer que le tournant de Lewis – moment où la réserve de main-d’œuvre rurale s’épuise – avait fini par être atteint [10][10] Cai Fang et Du Yang (dir.), The China Population and....

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De la même façon que le caractère « illimité » de la main-d’œuvre disponible était plus la conséquence d’une politique qu’une précondition naturelle au développement chinois, l’arrivée du tournant de Lewis résultait davantage de tentatives faites par l’État pour renverser la préférence urbaine existante que d’un processus dirigé par la main invisible du marché. Cette concomitance sans précédent entre l’augmentation du revenu paysan et des salaires industriels a provoqué une montée en flèche des ventes au détail, même contrôlées pour éviter l’inflation (voir graphique 9). Mais à peine le gouvernement avait-il fait un premier pas pour encourager une croissance tirée par la consommation intérieure que les intérêts du secteur exportateur côtier protestaient vigoureusement, se plaignant de perspectives assombries. Ils ont réclamé des politiques de compensation pour sauvegarder leur compétitivité et tenté de saboter d’autres initiatives en faveur d’un accroissement du niveau de vie des classes ouvrières, telle la nouvelle loi sur le contrat de travail – visant à augmenter la rémunération des travailleurs et à rendre les licenciements plus difficiles –, ou la réévaluation contrôlée du yuan.

Graphique 9 - Croissance réelle des ventes de détail en pourcentage, 1986-2008Graphique 9
(Source : China Data Center.)
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Quand la crise mondiale a frappé et que le moteur de l’exportation chinoise a calé, la RPC a immédiatement lancé un gigantesque plan de relance de 570 milliards de dollars (incluant à la fois des dépenses de l’État et des prêts ciblés octroyés par des banques publiques). Cette intervention massive, en novembre 2008, a d’abord été largement acclamée : beaucoup y voyaient une occasion précieuse d’accélérer le rééquilibrage de l’économie chinoise vers la consommation domestique et espéraient que la relance consisterait principalement en dépenses sociales – comme le financement de la sécurité sociale ou d’assurances médicales –, ce qui aurait accru encore davantage le revenu disponible et donc le pouvoir d’achat des classes ouvrières. En réalité, pas plus de 20 % du plan de relance n’ont été alloués à des dépenses sociales ; la plus grande partie est allée à des investissements en immobilisation dans des secteurs déjà en surcapacité, comme l’acier et le ciment, et dans la construction du plus grand système de train à grande vitesse du monde, à la rentabilité et à l’utilité douteuses [11][11] « Siwanyi neiwai » [Dans et hors des 4 000 milliards],.... Sans aider vraiment les organismes de protection sociale ou les petites et moyennes entreprises consommatrices de main-d’œuvre, le plan de relance n’a généré que des améliorations limitées pour ce qui est du revenu disponible et de l’emploi. Pire, le gouvernement central, apparemment terrorisé par le soudain effondrement du secteur exportateur, est revenu sur ses efforts de rééquilibrage et a repris un certain nombre de mesures en faveur de l’exportation, comme des remises de TVA, ou la fin de la réévaluation du yuan. Les industriels de ces secteurs ont même prétexté la crise pour réclamer une suspension de la loi sur le nouveau contrat de travail de 2007, afin d’assurer leur survie [12][12] Lire « Jiuye xingshi yanjun laodong hetong fa chujing....

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Malgré son ampleur, le plan de relance budgétaire ne fera pas grand-chose pour encourager la consommation intérieure et réduire du même coup la dépendance de la Chine à l’égard des exportations. Bien que des fonds en quantité importante aient été affectés aux provinces occidentales pour combler le décalage entre les zones côtières et l’intérieur du pays, la croissance induite par le plan a en fait aggravé le déséquilibre entre la ville et la campagne (voir tableau III). Tandis que les zones urbaines restaient très favorisées en termes d’investissement en immobilisation, le différentiel de croissance du revenu entre villes et campagnes, qui s’était réduit après 2005, s’est de nouveau accru. Cela a mis un frein à l’accroissement relatif du niveau de vie rural perceptible depuis 2005, qui avait permis d’alimenter même modestement la croissance de la consommation domestique.

Tableau III - Persistance de la « préférence urbaine » et baisse de la rentabilité sous l’effet de la relance*,#Tableau III

* Chiffres basés sur les six premiers mois de 2009.

# Le chiffre représente la croissance des huit premiers mois par rapport à la même période de l’année précédente.

(Source : National Bureau of Statistics of China.)
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La dépense massive a en réalité pour effet de faire tourner l’économie à plein régime grâce à une flambée d’investissements publics à court terme, en attendant que le marché à l’exportation se retourne. À l’été 2009, les chiffres montraient que la relance avait réussi à enrayer la chute de l’économie chinoise et créé une modeste reprise. Mais en même temps, presque 90 % de la croissance du PIB au cours des sept premiers mois de l’année 2009 étaient dus uniquement aux investissements en immobilisation alimentés par une explosion des emprunts et un accroissement des dépenses de l’État [13][13] « Zhongguo GDP zengzhang jin 90 % you touzi ladong ».... Parmi ces investissements, beaucoup sont inefficaces et la plupart non rentables (voir tableau III). Si le retournement du marché à l’export n’a pas lieu à temps, le déficit fiscal, les prêts en défaut et l’accroissement des surcapacités vont générer un ralentissement plus profond à moyen terme. Pour reprendre les mots d’un économiste chinois de premier plan, ce méga plan de relance, c’est comme « boire du poison pour étancher sa soif [14][14] Xu Xiaonian, de la China Europe International Business... ».

Perspectives

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Au cours des deux dernières décennies, la Chine s’est spécialisée dans l’assemblage et l’exportation finale, au sein d’un réseau asiatique de production. Devenue la principale créancière des États-Unis, et la plus grosse détentrice de réserves étrangères, elle a démontré qu’elle possédait le potentiel pour devenir le marché du monde en plus d’être son atelier. La Chine se trouve donc bien en position de façonner un nouvel ordre économique régional et mondial en aidant l’Asie et les pays du Sud à rompre leur dépendance commerciale et financière vis-à-vis du Nord en général et des États-Unis en particulier.

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Il lui reste pourtant encore beaucoup de chemin à parcourir pour réaliser ce potentiel. Jusqu’ici, la stratégie de la RPC consistant à prêter de l’argent aux États-Unis pour faciliter l’achat d’exportations chinoises n’a fait qu’accroître sa dépendance et celle de ses fournisseurs à l’égard du consommateur et du marché obligataire américains, les rendant vulnérables à toutes les turbulences de l’économie mondiale. La compétitivité prolongée de la Chine à l’exportation est enracinée dans une approche développementaliste qui ruine la campagne et perpétue l’offre illimitée de main-d’œuvre migrante à bas coût pour les industries exportatrices des zones côtières. Son excédent commercial, en augmentation constante, gonfle peut-être sa puissance financière sur la scène mondiale, en ce sens où le pays détient une part de plus en plus importante de la dette américaine, mais la compression des salaires sur le long terme entrave la croissance de la puissance consommatrice de la Chine. La crise financière actuelle, qui a porté un coup à la demande de consommation dans les pays du Nord et augmenté la probabilité d’un effondrement du marché obligataire et du dollar américains, est un signal tardif qu’il est nécessaire et urgent de changer de trajectoire.

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Beijing est tout à fait conscient qu’il serait contre-productif de continuer à accumuler des réserves de change, ce qui ne ferait qu’accroître les risques liés aux actifs que la Chine possède déjà, ou entraîner un transfert vers des placements encore plus risqués. Le gouvernement est également très conscient de la nécessité de réduire la dépendance du pays vis-à-vis des exportations et de stimuler la croissance de la demande intérieure en augmentant le revenu disponible des classes ouvrières. Un tel changement de priorités impliquerait de modifier les arbitrages politiques en redirigeant les ressources vers l’intérieur rural, où une marginalisation sociale prolongée et une sous-consommation laissent de grandes marges de progrès. Mais compte tenu des intérêts qui se sont enracinés au cours de plusieurs décennies d’un développement axé sur l’exportation, la tâche est ardue. Les dirigeants politiques et les entrepreneurs des provinces côtières, qui forment aujourd’hui un groupe puissant capable d’influencer la conception et la mise en œuvre des politiques du gouvernement central, ont jusqu’ici opposé une résistance inflexible à une telle réorientation. Cette faction dominante de l’élite chinoise, en tant qu’exportatrice et créancière de l’économie mondiale, a établi une relation symbiotique avec la classe dirigeante américaine, qui elle-même s’est évertuée à maintenir son hégémonie dans le pays en assurant le maintien du niveau de vie des citoyens américains, consommateurs et débiteurs du monde. Malgré quelques querelles occasionnelles, les deux groupes, de part et d’autre du Pacifique, partagent un intérêt à perpétuer le statu quo dans leur pays respectif, ainsi que le déséquilibre actuel de l’économie mondiale.

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Sans un réalignement politique total, qui ferait passer l’équilibre des pouvoirs de l’élite urbaine de la côte à des forces représentant les intérêts des ruraux de la base, il y a des chances que la Chine et du même coup les autres exportateurs asiatiques continuent de servir diligemment les États-Unis – et d’en être les otages. L’establishment anglo-saxon affiche depuis peu un nouveau respect pour ses partenaires d’Asie, invitant la Chine à être « partie prenante » d’un ordre international « Chinaméricain », ou « G2 ». Ils veulent dire par là que la Chine ne devrait pas faire tanguer la barque, mais continuer à œuvrer au maintien de la domination économique américaine (en échange, peut-être, d’une meilleure prise en compte des intérêts de Pékin au regard du Tibet et de Taïwan). Washington gagnerait ainsi un temps précieux, lui permettant d’affermir sa domination sur des secteurs émergents de l’économie mondiale, via des investissements publics, financés par la dette, dans la technologie verte et autres innovations et donc de transformer sa suprématie vacillante en hégémonie verte. C’est là, semble-t-il, le pari de l’administration Obama comme réponse à long terme à la crise mondiale et au déclin du pouvoir américain.

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Si la Chine réorientait son modèle de développement et parvenait à un meilleur équilibre entre sa consommation intérieure et ses exportations, elle pourrait se libérer de sa dépendance vis-à-vis d’un marché de consommation américain en plein effondrement et de sa dangereuse addiction à la dette américaine. Cela bénéficierait aussi aux industriels d’autres économies asiatiques qui souhaitent tout autant échapper à ces dangers. Plus important encore, si d’autres économies émergentes s’engageaient dans une même réorientation et que le commerce Sud-Sud se renforçait, elles pourraient devenir consommatrices des produits des unes les autres, inaugurant une nouvelle ère de croissance autonome et équitable au Sud. D’ici à ce que ça arrive, cependant, un recentrage du capitalisme mondial de l’Occident à l’Orient et du Nord au Sud, à la faveur de la crise, demeure un vœu pieux.

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Texte original « America’s headservant ? », NLR II-60, novembre-décembre 2009.

Notes

[1]

Une version antérieure de cet essai a été présentée à la conférence organisée par la Universidad Nómada et le Museo Nacional Centro de Arte Sofia, à Madrid, en l’honneur de Giovanni Arrighi, les 25-29 mai 2009. Je remercie les autres participants pour leurs commentaires.

[2]

Lire Roger Altman, « The great crash, 2008 : a geopolitical setback for the West », Foreign Affairs, janvier-février 2009.

[3]

La notion d’« État développemental » (developmental state) a été forgée à l’origine pour désigner les pays asiatiques où le développement économique était efficacement pris en charge par l’État (par opposition à d’autres pays sous-développés dont l’État était qualifié de « prédateur » ou de « faible », par exemple). [ndt]

[4]

John Lie, « The state, industrialization and agricultural sufficiency : the case of South Korea », Development Policy Review, 1991, vol. 9, n° 1, p. 37-51.

[5]

Cheng Li, « One party, two coalitions in China’s politics », Brookings Institution, 16 août 2009.

[6]

Huang Jikun, Scott Rozelle et Wang Honglin, « Fostering or Stripping Rural China : Modernizing Agriculture and Rural to Urban Capital Flows », The Developing Economies, 2006, vol. 44, n° 1, p. 1-26.

[7]

« A panda breaks the formation », The Economist, 25 août 2001.

[8]

« A billion three, but not for me », The Economist, 18 mars 2004.

[9]

« Speed bumps for automakers in China, India », Forbes, 26 mars 2007.

[10]

Cai Fang et Du Yang (dir.), The China Population and Labor Yearbook, vol. 1, Leyde, Brill, 2009.

[11]

« Siwanyi neiwai » [Dans et hors des 4 000 milliards], Caijing, 16 mars 2009.

[12]

Lire « Jiuye xingshi yanjun laodong hetong fa chujing ganga » [L’important chômage met en danger la loi sur le contrat de travail], Caijing, 4 janvier 2009.

[13]

« Zhongguo GDP zengzhang jin 90 % you touzi ladong » [Presque 90 % de la croissance du PIB chinois a été entraînée par l’investissement], Caijing, 16 juillet 2009.

[14]

Xu Xiaonian, de la China Europe International Business School de Shanghai, cité dans « China Stimulus Plan Comes Under Attack at “Summer Davos”, China Post, 13 septembre 2009.

Résumé

Français

Dès le printemps 2009, les économies d’Asie orientale étaient apparues moins puissantes qu’elles le semblaient. Alors que la brusque contraction de la demande d’importations dans les pays du Nord contraignait les exportateurs asiatiques à un atterrissage brutal, le risque de voir le marché des titres du Trésor américain ou le dollar toucher le fond les plaçait devant un dilemme : soit se débarrasser de leurs actifs américains, quitte à provoquer un effondrement du dollar, soit en acheter encore davantage pour se prémunir contre un krach immédiat, mais en augmentant leur exposition à un krach futur. Malgré tous les discours sur la capacité de la Chine à briser le statut de monnaie de réserve du dollar et à bâtir un nouvel ordre financier mondial, la RPC et ses voisins n’ont guère d’autre choix à court terme que d’entretenir la domination économique américaine en lui octroyant davantage de crédit.

Plan de l'article

  1. Des Tigres et des oies
  2. Crise agraire
  3. Dépendance sinocentrique
  4. Les obstacles au rééquilibrage
  5. Perspectives

Pour citer cet article

Ho-fung Hung, Traduit de l’anglais par Arnaud Cécile, « Le majordome de l’Amérique ? Le dilemme de la République populaire de Chine dans la crise mondiale [2009] », Agone, 3/2013 (n° 52), p. 77-100.

URL : http://www.cairn.info/revue-agone-2013-3-page-77.htm


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